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Européennes: la colère française s’exprimera-t-elle de nouveau dimanche?

Et pourtant, Bruno Le Maire a « sauvé » notre économie !


Emmanuel Macron mérite sa défaite, promise pour ce 9 juin. Les maladresses de Valérie Hayer, qui conduit la liste présidentielle aux Européennes, ne suffiront pas à expliquer la déroute annoncée.

Refus de voir

La macronie est vue comme une provocation permanente aux yeux de ceux qui enragent devant l’incapacité du pouvoir à comprendre la colère des Français. Comme le reconnait Nicolas Sarkozy dans Le Figaro du 30 mai, redevenu lucide, le peuple « n’en peut plus de ce qu’il considère être un déni de réalité », s’agissant de l’explosion de l’insécurité. Mais ce refus de voir se décline sur d’autres sujets. Samedi, sur BFMTV, Bruno Le Maire n’a pas craint le ridicule en affirmant, après la dégradation de la note souveraine du pays par Standard and Poor’s : « J’ai sauvé l’économie française », tandis que la dette explose, notamment sous les effets d’un confinement sanitaire inutile. Le 1er mars 2022, le ministre de l’Économie avait déjà plastronné : « Nous allons provoquer l’effondrement de l’économie russe ». Dimanche, sur RTL, Éric Dupond-Moretti a repris sa traque obsolète des fantômes du FN, sans réfléchir aux causes de l’envolée de Jordan Bardella (RN).

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Quant au chef de l’État, en mal de destin, il attise une 3e guerre nucléaire et généralisée en promettant, le 26 février, des troupes au sol en Ukraine puis, ces derniers jours, l’utilisation de missiles français de longue portée contre la Russie. Commentaire de Pierre Lellouche (Le Figaro, 30 mai) : « Macron risque de faire sauter tous les verrous qui nous protègent de la 3e guerre mondiale ». Le président, qui s’exprimera jeudi, est devenu un danger public. Il est, de surcroit, incapable de désigner l’islamisme comme le vrai ennemi de la France.

La France pusillanime avec Alger ou le Hamas

Parallèlement à ses provocations militaires contre Vladimir Poutine, le chef de l’Etat continue, en effet, à ménager l’islam en guerre contre l’Occident. Le Hamas terroriste reste, pour les prétendus alliés d’Israël, dont la France fait partie, un interlocuteur à ménager dans ses exigences de cessez-le-feu et d’un État palestinien. En Algérie française, après les massacres de civils (femmes violées et éventrées, enfants découpés) perpétrés par le FLN en août 1955 dans le Constantinois (El-Halia, Philippeville, etc.), Jacques Soustelle, délégué général du gouvernement en Algérie, avait déclaré : « On ne négocie pas avec ces gens-là » (1) ; ce que le général de Gaulle s’était pourtant empressé de faire.

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Or si le gouvernement israélien de Benjamin Netanyahou se refuse pareillement, aujourd’hui, à donner des gages au Hamas satanique, qu’il veut chasser définitivement de Gaza, ce n’est pas la position de la France pusillanime. Celle-ci vient notamment d’appuyer la demande du procureur de la Cour pénale internationale de délivrer des mandats d’arrêt contre des membres du gouvernement israélien, mis sur le même plan que les dirigeants du Hamas. Et voici maintenant la France sommée par l’Algérie de lui restituer des biens lui ayant appartenu, sans qu’Alger reprenne pour autant ses propres délinquants et ses clandestins. Ces humiliations s’ajoutent à la colère française. C’est elle qui s’exprimera dimanche.

(1) Cité par Francis Gandon, Situation de l’armée secrète, Editions Les Provinciales

Michel Foucault, les maux et les choses

Nos intellos réunis commémoreront en juin les quarante ans de la mort de Michel Foucault. Le penseur de l’exclusion et de la prison, de la folie et du parricide, est aussi le théoricien de la destruction de l’école, du savoir, de l’autorité, et de la détestation de la culture occidentale.


« Les philosophes ne naissent pas, ils sont. » Le philosophe Michel Foucault est tout de même né, le 15 octobre 1926, et il est mort, le 25 juin 1984, concession faite aux concepts de normalité et d’universalité contre lesquels il avait pensé et écrit. Il a également été : l’une des grandes figures intellectuelles de la France des années 1960 et 1970, sinon la plus remarquable, auteur, entre autres, d’Histoire de la folie à l’âge classique (1961), Naissance de la clinique (1963), Les Mots et les Choses (1966), Surveiller et punir (1975) et Histoire de la sexualité (1976-1984).

Contre-hommage poli

Douloureusement satisfait d’être philosophe sans être théoricien, de se revendiquer diagnosticien du présent depuis l’étude des archives en bibliothèque, de s’intéresser à l’histoire sans être à proprement parler historien, d’écrire sur la psychiatrie sans être médecin, et de n’être professeur qu’au sens où l’entend le Collège de France, c’est-à-dire avec parcimonie, il s’est amusé d’avoir été classé tour à tour anarchiste, gauchiste, marxiste, antimarxiste, nihiliste et néolibéral. « Si j’ouvre un livre où l’auteur taxe un adversaire de gauchiste puéril, aussitôt je le referme. Ces manières ne sont pas les miennes. » Qu’il soit néanmoins permis, dans ce contre-hommage poli que nous lui devons à l’approche des quarante ans de sa disparition, de dire de Michel Foucault qu’il fut un gauchiste brillant.

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Penseur des marges, de la norme et de l’anormalité, des figures de l’altérité et de l’exclusion, des fous, des malades, des parricides, des prisonniers, des délinquants, des travailleurs immigrés, des hermaphrodites, des homosexuels (on dirait la liste à la Prévert de la récente déclaration Dignitas Infinita du pape François), il plut à Mai 68 qui « l’annexa » (sic). Revenu à la mode dans les années 2000, au hasard d’un produit marketing customisé outre-Atlantique, la « French Theory », il continue aujourd’hui de plaire à la gauche et à l’extrême gauche. L’une, tout à son émotion devant celui qu’elle félicitera à nouveau en juin prochain d’avoir pensé contre son héritage social (famille de chirurgiens), contre son héritage culturel (« Occident : un mot désagréable à employer ») et, sceau des âmes pures, contre lui-même (de la politique à l’éthique). L’autre, forcément enthousiaste à l’idée malhonnête de faire d’un intellectuel assez hostile aux programmes collectifs – toujours susceptibles de faire loi selon lui –, pour qui la véritable libération passait par la connaissance de soi, et qui n’a pas franchement parlé des femmes, une figure tutélaire du néoféminisme rageur et autres groupuscules de libération du genre.

Que devons-nous à Michel Foucault, quel héritage nous a-t-il légué, mis à part un style incomparable, à la fois rationnel et poétique, une diction reconnaissable entre toutes et une voix métallique découpant au gré d’une grammaire impeccable les contours de sa pensée ? Une certaine conception du pouvoir, peut-être, par-delà sa traque obsessionnelle des formes de domination et de contrainte : l’idée que le pouvoir n’est pas une superstructure, mais un enchevêtrement de micro-pouvoirs organisés en « réseau fin ». Dans une société désormais balkanisée, dans un État dilué et une démocratie en suicide assisté, les réseaux sociaux se chargent d’animer cette nouvelle jungle : un micro-pouvoir auquel répond, ou non, une micro-résistance. Autre idée intéressante, liée d’ailleurs à celle du pouvoir, celle de « fermentation discursive », que l’auteur de la Volonté de savoir (1976) a développée à propos de la sexualité, et que l’on pourrait étendre à certains phénomènes sociétaux comme l’agitation militante liée au genre. Les choses s’imposent par fermentation des mots : « le petit théâtre des discours » fait son petit bonhomme de chemin.

Nous refusons notre héritage

« Si les gens veulent bien se servir de telle idée comme d’un tournevis pour casser les systèmes de pouvoir, y compris éventuellement ceux-là mêmes dont mes livres sont issus, eh bien c’est tant mieux. » Alors c’est tant mieux, car pour le reste, nous refusons l’héritage.

L’héritage, c’est d’abord la destruction de l’école. Michel Foucault, normalien, agrégé de philosophie, professeur au Collège de France (1970-1984), qui parlait un langage incompréhensible pour la gauche prolétarienne, mais espérait que L’Histoire de la folie à l’âge classique puisse être lue par les infirmiers et les malades mentaux, aura préparé l’école d’aujourd’hui, celle du savoir ludique, de l’enseignant enseigné et du baccalauréat pour tous. L’école, pour Foucault ? Un lieu de « dressage physique », où les écoliers s’alignent devant un professeur qui vérifie s’ils écrivent bien sous la dictée. L’enseignement ? Une orchestration de la « culpabilisation », de « l’obligation » et de la « vérification » : je vous enseigne des choses que vous devriez déjà savoir, que vous devrez apprendre, et dont je vérifierai que vous les savez correctement. Le professeur ? « Ce qui me plaît au Collège de France, c’est que je n’ai pas l’impression d’enseigner, c’est-à-dire d’exercer par rapport à mon auditoire un rapport de pouvoir. » Le savoir ? « Rébarbatif », réservé à un petit nombre de privilégiés, à « érotiser » d’urgence pour le rendre accessible. Les diplômes ? « Ce sont ceux qui n’ont pas le diplôme qui donnent son sens plein au diplôme. » Réjouissons-nous : les professeurs n’ont aujourd’hui plus vraiment l’impression d’enseigner et les étudiants ont tous leur diplôme en poche. Quant au « dressage physique », il ne concerne heureusement plus la mise en rang des élèves, mais l’égorgement des enseignants.

L’héritage, c’est aussi la destruction de la culture occidentale, que l’on continue à nommer déconstruction par coquetterie structuraliste verbeuse. Au lieu de transmettre les choses que l’on avait apprises, on s’intéressa – par jeu et par lassitude des réflexions liées à l’expérience vécue (l’existentialisme et la phénoménologie) – aux conditions de possibilité de ces choses que l’on allait désormais disséquer au scalpel. L’auteur des Mots et les Choses, qui se défendait d’être structuraliste, appelait cela « piéger sa propre culture ». Ce qui devint intéressant n’était plus notre histoire, notre littérature, nos sciences et nos arts, mais la structure de nos savoirs perçus dès lors comme nos vérités successives : la façon dont s’étaient élaborés, « avec leurs petits couacs et leurs fausses notes », nos systèmes de représentations du monde. « J’aurais voulu que nous puissions considérer notre propre culture comme quelque chose d’aussi étranger à nous-mêmes que la culture des Arapesh ou des Nambikwara. » Foucault a été exaucé car nous y sommes : notre culture nous est devenue, en cinquante ans à peine, totalement étrangère. Quelques dates historiques, un séquençage approximatif du passé, une poignée de noms célèbres émergent encore ici ou là. À l’heure du libre accès aux connaissances, plus grand monde ne connaît grand-chose ; au nom de la compréhension de ses conditions d’émergence, notre culture a été vidée de sa substance. Il est rare qu’un macchabée se remette à marcher après une séance de dissection.

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L’héritage foucaldien, c’est enfin la passion pour les « bas-côtés », les exclus du grand partage opéré par une société jugée rationnelle, punitive et normalisatrice. L’homme n’existe plus (tant pis pour Sartre) : « Il faut détruire l’ensemble des qualifications et des sédimentations pour lesquelles quelques essences humaines ont été définies. » Restent les fous (disons aux familles des victimes de Sydney que la folie n’existe pas en dehors des formes de sensibilité qui l’excluent), les malades (disons-leur, tandis que le médecin regarde en silence son écran d’ordinateur, que la naissance de la clinique est liée au langage et au regard), les délinquants (« un produit d’institution », comme chacun sait), les prisonniers (à soutenir à travers le Groupe d’information sur les prisons), les assassins (comme Pierre Rivière – 1835 – le parricide aux yeux roux qui « subjuguait » Foucault), les islamistes dont il a soutenu le mouvement de libération en Iran et… « l’homme normal, précipité d’une série de pouvoirs ». Héritage ancré : dites « normal » et on vous regardera avec des yeux ronds ; oubliez de dire « sans essentialiser », et on vous opposera une fin de non-recevoir.

Michel Foucault n’aimait pas la polémique. Il pensait qu’en cas de désaccord, il valait mieux considérer que son contradicteur s’était trompé ou que l’on n’avait pas compris ce qu’il voulait faire. Il semble qu’on ait plutôt compris ce qu’il voulait faire. Reste Le Souci de soi, ce livre d’éthique écrit à la fin de sa vie : la maladie change davantage les hommes qu’écrire des livres sur la médecine. Malheureusement, le « souci de soi », ce n’est aujourd’hui ni Sénèque, ni Epictète, ni Marc-Aurèle, chez qui Foucault puise en dernier recours les enseignements de la culture de l’âme. Le « souci de soi », quarante ans après lui, n’est rien d’autre que cette injonction d’une célèbre enseigne de téléphonie mobile : « Soyez vous ! »

« Piéger sa propre culture » ? Une belle réussite, assurément.

Une géographie de l’excentricité

Thierry Coudert nous rappelle que le dandysme et l’excentricité ont pour terre d’élection l’Angleterre, dans un livre.


Je m’intéresse depuis longtemps aux excentriques, comme on les appelle. Du Romain Pétrone, auteur du Satiricon et condamné au suicide par Néron, jusqu’à Huysmans écrivant À rebours avant de se convertir, et quelques autres encore à l’époque contemporaine, la littérature distille avec parcimonie ces personnalités étranges qui vécurent une vie inimitable. Chaque nation a ses excentriques, avec leurs caractéristiques particulières. Ainsi, le dandy italien ressemble assez peu au dandy russe, du moins à première vue. Il est donc légitime de s’intéresser aux excentriques en les classant par pays, car leur comportement change, du moins vu de l’extérieur, selon les latitudes.

Une tradition chez les Anglais

Le travail de Thierry Coudert, dans Anglais excentriques, centré sur la première moitié du XXe siècle britannique, est donc tout à fait légitime. Il nous apprend d’abord, en guise d’introduction, comment l’Angleterre, par tradition, « a toujours considéré l’originalité et la singularité comme des vertus supérieures ». Les Anglais les plus connus à cette époque sont indubitablement, pour la plupart, selon Thierry Coudert, des excentriques : Churchill, Bertrand Russell, l’économiste Keynes (même lui !). Il existe aussi des mouvements avant-gardistes qui rassemblent les individualités de ce type, par exemple le Bloomsbury Group. Ou bien, au sein même de familles prestigieuses de l’aristocratie, on voit certains de leurs membres adhérer à la secte excentrique, comme les célèbres sœurs Mitford, même si c’est d’une manière pas toujours très recommandable (Diana Mitford, par exemple, fut mariée à Oswald Mosley, fondateur du parti fasciste en Angleterre). La réputation d’excentricité était un privilège et un passe-droit, qui faisait souvent tolérer, sinon accepter les choses les plus scandaleuses.

Le catalogue du gotha

Le livre de Thierry Coudert, plus qu’un essai, à proprement parler, est un catalogue biographique très utile du gotha anglais de ces temps lointains et bénis. Au fond, ils ont tous des vies qui se ressemblent. Ils font les mêmes études, à Eton, puis Oxford ou Cambridge. Ils intègrent ensuite la Chambre des lords ou la Chambre des communes. On pourrait se demander : en quoi sont-ils vraiment excentriques ? En général, seulement par quelques traits, certes pittoresques, mais souvent accessoires (voire pathétiques, selon moi) de leur existence. « Francis Bolton,comme l’écrit par exemple Thierry Coudert, grand amateur d’eau (ce qui était rare en Angleterre, encore plus chez les excentriques), ne portait que des vêtements trempés été comme hiver et, en cas de grand froid, les faisait geler au préalable. » Même Oscar Wilde aimait se donner ainsi en spectacle, en promenant « un homard en laisse sur les quais de la Tamise ». Ce genre de plaisanteries a certes ses limites.

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En revanche, plus sérieusement, il faudrait insister sur ce qui touche à la sexualité, domaine dans lequel les excentriques anglais se montrèrent pour ainsi dire en avance sur leur temps, et très antivictoriens : « une sexualité, nous précise Thierry Coudert, pratiquée dans le cadre d’une grande liberté de mœurs au sein de certains cénacles ». La bisexualité est approuvée, et l’homosexualité presque conseillée. 

La pleine heure de gloire de la Café Society

L’excentricité que décrit ici Thierry Coudert est en fait pleinement inscrite dans les mœurs de toute une classe sociale de « happy few » européens. On les appelait à cette époque la « Café society ». Elle connaîtra son heure de gloire la plus intense en 1951, lors du fameux et grandiose « bal du Siècle »,organisé au palais Labia à Venise par le mécène-esthète Charles de Beistegui. Au fond, l’art mondain de l’excentricité était pour tous ces rentiers oisifs, notamment anglais, l’occasion de se désennuyer un peu de l’existence. C’est ce qu’avait bien perçu déjà, un siècle plutôt, notre cher Barbey d’Aurevilly, dans son essai de 1845 sur Brummell, précurseur d’un dandysme dans les règles de l’art.

Dandysme et excentricité

Thierry Coudert a d’ailleurs la bonne idée de distinguer entre tous ces concepts, qu’on différencie mal très souvent, et qui ne se mélangent pas toujours : « l’excentrique, admet-il, peut parfois être confondu avec d’autres stéréotypes sociaux comme le dandy, l’esthète, le snob ». Il note que « le snobisme sera une caractéristique majeure de l’excentrique anglais ». Quant au dandy proprement dit, le définir avec une précision mathématique demeure difficile, même si l’Angleterre peut quasiment être considérée comme sa terre d’élection.

Parmi les personnages retenus par Thierry Coudert, j’admire beaucoup le couple formé par Alfred et Diana Duff Cooper. Alfred Duff Cooper ressemblait au moral à notre Talleyrand (auquel il consacra du reste un remarquable ouvrage). Il fut ministre, et surtout diplomate en poste à Paris, où sa charmante épouse et lui tinrent un salon très réputé. Thierry Coudert ajoute le fait suivant, selon lequel Alfred Duff Cooper démissionna « du poste de Premier Lord de l’Amirauté après les accords de Munich ». Comme quoi, on peut être un prétendu excentrique, et voir les choses avec une sage lucidité.


Thierry Coudert, Anglais excentriques. Éd. Tallandier, 2024.
Barbey d’Aurevilly, Du Dandysme et de George Brummell. Préface de Simon Liberati. Les Éditions de Paris, 2008.

Marthe Keller a toujours eu «quelque chose»

Marthe Keller nous confie « Les Scènes » de sa vie avec pudeur tout en réaffirmant sa passion intacte pour le métier d’actrice et en rappelant l’essence même de l’art du jeu


Pourquoi aime-t-on tant Marthe Keller ? Pour Koba, bien sûr. Cette Heidi égarée sur le pont d’Avignon qui apparut à l’hiver 1972 au côté de Louis Velle. Princesse de l’ORTF dont les aventures sentimentales, naïves et sincères, marquèrent l’âge d’or d’une télévision française de qualité. C’est-à-dire populaire sans être miséricordieuse, sincère sans avilir les sentiments.

Charme suisse

Pour un justaucorps rouge aperçu chez Philippe de Broca dans une famille échevelée de châtelaines désargentées lors d’un film tourné juste après les événements de Mai 1968. Pour cette beauté venue des montagnes suisses à l’accent guttural et au charme indéfinissable. Chez Marthe, il y a ce visage doux et mélancolique qui excelle aussi bien dans le registre de la comédie légère que dans celui du drame intimiste. Rigolote aux jambes de ballerines, mystérieuse et possédée, Marthe est, par nature, inclassable. Une mère et une actrice de premier plan. On la croit malléable, elle a conservé le mental d’acier de ses jeunes années comme danseuse au Kinder Ballett. Dure au mal, portée par un feu intérieur au service d’une œuvre, elle ne vacille pas. Elle est posture et musique, maintien et ondoyance, rigueur et émotion. « Un ménisque en bouillie à 16 ans » après un accident de ski, activité qui lui était contractuellement interdite, décida de sa réorientation artistique. Elle apprendra son nouveau métier de comédienne à Munich. Elle fut aventureuse dans ses choix et sut se réinventer quand cette expression n’était pas le masque des usurpateurs. Elle n’hésita pas à conquérir des univers fort éloignés, d’un théâtre berlinois d’avant-garde aux studios d’Hollywood, d’Arsène Lupin aux Dialogues des Carmélites.

Opiniâtre et discrète, elle a tracé une carrière internationale où elle aura très souvent brouillé les pistes. Elle possède ce qui ne se commande pas, une sorte de vérité brute, pas du tout minaudeuse ou capricieuse, une vérité qui étreint sans importuner. D’autres actrices s’imposent par l’éclat et le fracas, Marthe, à bas bruit, sans gestes superflus, rend ses personnages totalement vibrants et inoubliables. A la lecture de son livre Les Scènes de ma vie aux éditions Les Presses de la Cité écrit en collaboration avec Élisabeth Samama, on redécouvre cette énigme helvétique. Cette fausse autobiographie raconte d’une manière impressionniste une carrière finalement très iconoclaste, tordue et brillante à la fois. Ne vous attendez pas à des déclarations péremptoires, des règlements de comptes à quarante ans d’intervalles, des confessions impudiques. Marthe Keller parle d’elle, de son long cheminement, de son enfance auprès de parents aimants, de ses lectures, de ses rencontres mais surtout de l’appétit pour un métier qui ne pardonne rien aux ingénues.

Pas une donneuse de leçons

Marthe est trop intelligente pour donner des conseils, affirmer des certitudes sur les méthodes d’enseignement, elle nous fait seulement part de son expérience. Ce livre est un passage de relais. Toutes les jeunes actrices devraient le lire. Avec beaucoup de tact et de prévenance, il montre comment une débutante va prendre son destin en main et tenter de se faufiler dans une profession si aléatoire et injuste. Voyeurs que nous sommes, avides de détails, nous n’en saurons pas plus que nécessaire sur sa relation avec Al Pacino. Marthe ne dira rien de plus que l’essentiel selon elle. Nous apprendrons juste que, fraîchement débarquée à Paris, elle logera avenue Charles-Floquet chez la princesse Soutzo, l’épouse de Paul Morand, et que sa tentative de repeindre une armoire chinoise lui coûta plus que le prix du pot de peintre. Le voyage commence avec Rochefort, Marielle, Montand, se poursuit avec Dustin Hoffman, Billy Wilder, Sydney Pollack, Marlon Brando, l’Actors Studios époque Lee Strasberg ou encore Patrice Chéreau.
On navigue dans les grandes eaux, au pays des grands fauves.
Comment a-t-elle appris à jouer, comment s’est-elle nourrie des autres et notamment des compositeurs ? Comment a-t-elle su exister dans une profession où la chance ne sourit qu’aux audacieux ? « J’ignore si on peut se représenter l’ennui d’une enfance en Suisse quand on ne l’a pas vécu » écrit-elle, dès les premières pages, donnant le ton. Dès sa première audition, ses examinateurs du Théâtre de la Ville à Bâle lui avaient trouvé « quelque chose ». Ils ne s’étaient pas trompés.

Les Scènes de ma vie de Marthe Keller- Les Presses de la Cité. 224 pages

Bukowski forever

Réédition de la monumentale biographie d’un « vieux dégueulasse »


Il se surnommait lui-même « l’avatar de son temps ». Bukowski, Hank pour les fans de l’écrivain américain, né le 16 août 1920 en Allemagne, est mort d’une leucémie, le 9 mars 1994 à Los Angeles. Pour le 30e anniversaire de sa disparition, la maison d’édition Au diable vauvert offre une nouvelle version de la biographie de référence Bukowski, une vie signée de son ami Neeli Cherkovski, dans une version retraduite par Dinitz Galhos. Il ne s’agit pas d’une commande mais d’un livre écrit sur plusieurs décennies. Ainsi l’écrivain est-il saisi de l’intérieur, ce qui nous donne un portrait à la fois sincère et sensible de l’inclassable poète et romancier.

Pas si pochtron

Neeli Cherkovski a noué une profonde amitié avec Hank dans les années 1960, partageant des bières devant des combats de catch, ou durant des soirées enfumées à parler de la vie, souvent chienne, des femmes, parfois cruelles, et du milieu littéraire, toujours putassier. En 1991, le souvenir de cette fréquentation hors du commun s’est matérialisé en une biographie monumentale. Dans sa préface inédite, son vieux pote rétablit la vérité. « Une grande partie de ce que Bukowski donnait à voir, écrit-il, relevait de la pure représentation. Il avait appris d’Hemingway non seulement l’art de poser les émotions humaines sur une page, mais aussi l’art de cultiver son public. » Il ajoute que « l’image du barde buveur relevait en très grande partie de la fiction. » On a pourtant tous en mémoire le fameux Apostrophes (22 septembre 1978) où Hank, ivre de vin blanc, s’était montré ingérable sur le plateau, irritant Bernard Pivot qui n’appréciait pas qu’on lui volât la vedette. Hank avait alors décidé de s’esbigner, laissant les autres invités vendre leur produit manufacturé.

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Parce que Hank n’était pas un faiseur de bouquins. Il avait ça dans le sang et il se foutait pas mal de sa carrière. C’était un écrivain, un pur, qui s’était toujours senti gêné avec la sécurité de l’emploi – il fut longtemps postier. Tabassé par un père tyrannique qui ambitionnait pour lui une vie normale, Hank avait décidé, très tôt, de préférer le vagabondage dynamiteur à la reconnaissance sociale. Ça donne davantage de matière romanesque ; ça électrice la phrase qui s’écrit comme on file un uppercut à un con qui vous postillonne ses bons sentiments à la gueule. Les livres de Hank sentent la tripe et l’alcool fort. Attention, ça ne signifie pas que l’auteur du Journal d’un vieux dégueulasse écrivait comme on pisse contre un arbre. C’était un autodidacte qui avait lu les auteurs classiques, admirateur notamment de John Fante et Louis-Ferdinand Céline, et qui se soumettait à une discipline de fer lorsqu’il était devant sa machine à écrire. Rigueur de la narration, souci de la musique des mots, respect du public, trois règles d’airain pour Hank. Sans oublier les packs de bière pour tenir à distance le mal-être.

Le biographe souligne que son œuvre donne à voir sans complaisance le ventre mou de l’Amérique. Il ajoute : « Son alter ego Henry Chinaski est un héros aux yeux de nombre de jeunes lecteurs, aux États-Unis comme à l’étranger. » On l’aime aussi pour ça, Hank, pour sa recherche d’authenticité. « Mon honnêteté, avoue-t-il dans l’un de ses poèmes, est née d’elle-même au milieu des putes et hôpitaux. » Charles Bukowski avait commencé par écrire de la poésie. Ses premiers critiques l’avaient même qualifié de « poète des bas-fonds ». Il y a de l’âpreté, voire de la noirceur, dans ses poèmes. C’est que Hank, depuis la disparition de ses parents, était hanté par la mort, et l’écriture était son unique rempart contre elle.

Les éditeurs, ces imbéciles

Hank ne trichait pas. Il n’hésite pas à dévoiler des éléments autobiographiques peu flatteurs, même si c’est son double littéraire, Chinaski, qui parle. Dans le truculent roman Women, début plaintif, typiquement bukowskien : « J’avais 50 ans et je n’avais plus couché avec une femme depuis quatre ans. » Très efficace. À propos des femmes, il les collectionnait, malgré son visage troué par l’acné. Il flashait sur les jambes aussi longues que les lignes droites de la route 66.

Sur sa tombe, sa femme, prénommée Linda, plus jeune que Hank de vingt-cinq ans, fit graver les mots « Don’t try » (« N’essayez pas »), ainsi qu’une paire de gants de boxe. Le célèbre écrivain avait en effet recours au vocabulaire de la boxe pour évoquer le processus d’écriture. « Au final, répétait-il aux jeunes écrivains, tu dois être bon au point que personne ne puisse le nier. » Il complétait : « J’ai reçu des lettres de refus par centaines. Et à chaque fois, je me disais : ‘’ Quelle bande d’imbéciles, ces éditeurs.’’ »

Cette biographie de 500 pages se lit comme un roman de Bukowski. Les fans plongeront avec délice dans les détails de la vie de cet écorché vif qui savait transformer la banalité du quotidien en roman tragi-comique, tandis que les nouveaux lecteurs trouveront dans celle-ci une porte d’entrée idéale pour appréhender l’œuvre atypique d’un éternel dégueulasse au grand cœur.

Neeli Cherkovski, Bukowski, une vie, Au Diable Vauvert. 504 pages.

Une place dans le monde

Ils sont orphelins ou séparés de leurs parents violents. Ballotés entre foyers et familles d’accueil, ces enfants du malheur réussissent rarement leur vie d’adulte. Les témoignages d’anciens enfants placés réunis par Florent Georgesco font mentir la fatalité. 


Florent Georgesco présente un visage méconnu de notre société de plus en plus violente. Pendant deux ans, le journaliste du Monde a suivi et recueilli les témoignages d’anciens enfants placés. Ils sont cinq à avoir séjourné dans des foyers ou des familles d’accueil. Audrey, Jimmy, Schouka, Souleymane et Tricia. Cinq à avoir traversé l’enfer. Tricia, dont l’enfance a été fracassée par la mort brutale de sa mère alors qu’elle n’avait que 12 ans, était orpheline de père et ne possédait pour toute famille qu’une marraine qui la dépouillait de ses biens. Souleymane, débarqué seul à 14 ans dans une gare française, refuse d’évoquer son passé, la mort de ses parents, le voyage de la Côte d’Ivoire à la Libye, les camps, la brutalité des passeurs, la traversée de la Méditerranée… Schouka est le fruit de l’union entre une prostituée et un client, victime d’abus sexuels de la part de son grand-père. Jimmy a été frappé si durement par ses parents que son fémur en a été déboîté. Audrey, à 5 ans, allait à l’école sans être ni nourrie ni lavée.

Des échecs… Mais des réussites aussi !

Leurs vies auraient pu être anéanties, mais, contre toute attente, ils s’en sont sortis. C’est ce miracle que Florent Georgesco raconte avec une finesse et une sensibilité rares. Il a rencontré des éducateurs pour tenter de comprendre pourquoi certains parviennent à surmonter leur passé quand d’autres sombrent, reproduisent la violence dont ils ont été l’objet ou s’enfoncent dans la maladie mentale.

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Lorsqu’on demande au directeur des Matins bleus, association d’éducation spécialisée, en quoi consiste son métier, il répond « faire en sorte qu’ils ne meurent pas ». Puis il y a cette constante chez tous ces enfants : la difficulté à accepter leur placement. Même s’ils vivent un cauchemar auprès de leurs parents, ils ne peuvent s’empêcher d’espérer, qu’un jour, ils s’adouciront. Ensuite, « c’est la même histoire : à un moment il faut tout laisser et partir ». Cet arrachement à la famille, ce saut dans le vide est toujours vécu douloureusement. Mais le temps aidant, certains, comme Audrey, ont parfois du mal à quitter leur foyer d’accueil. Quoi qu’il en soit, à 18 ans – comme à 21 pour ceux qui ont obtenu un contrat jeune majeur –, ils doivent voler de leurs propres ailes. Un passage difficile à l’issue duquel beaucoup se retrouvent à la rue.

Parmi les personnes sans domicile fixe de moins de 25 ans, un quart sont d’anciens enfants placés. Tricia, Jimmy, Audrey, Schouka et Souleymane, eux, ont su négocier ce virage périlleux. Aujourd’hui, ils ont un travail, des amis, des projets. Un bonheur conquis de haute lutte qui sidère jusqu’à leurs éducateurs. Rien n’aurait été possible sans leur soutien, leur patience, leur perspicacité. Toutefois, le fonctionnement de leurs structures d’aides est désormais menacé, d’un côté par la hausse des cas de maltraitance, de l’autre par la baisse des moyens humains et financiers. Florent Georgesco leur rend ici hommage et tire la sonnette d’alarme. Son livre n’en demeure pas moins porteur du plus bel espoir.

Florent Georgesco, Vies imprévues : enfants placés, ils ont déjoué le destin, Grasset, 2024.

La politique migratoire dans le secret des prétoires

Les décisions concordantes des cours suprêmes sur la question migratoire heurtent les aspirations légitimes des peuples souverains.


La dernière en date, rendue le 28 mai 2024, au terme de laquelle le Conseil constitutionnel ouvre, au nom du principe d’égalité devant la justice, l’aide juridictionnelle accordée aux étrangers en situation irrégulière, fait écho à celle du 6 juillet 2018 par laquelle « les neuf sages », en vertu du principe de fraternité, ont censuré toute infraction liée à l’aide à la circulation d’un étranger en situation irrégulière. Entre-temps, il devait le 11 avril 2024 refuser aux LR la possibilité d’organiser un référendum d’initiative populaire sur l’accès des étrangers aux aides sociales non contributives. Cependant, les réformes portant sur « la politique sociale de la nation » peuvent être soumises au référendum de l’article 11 de la Constitution.

Conseil d’État et Conseil constitutionnel contre la volonté populaire

Le Conseil d’État n’est pas en reste. En effet, la haute juridiction administrative, qui depuis longtemps promeut le droit au regroupement familial, comme dérivant du droit de mener une vie familiale normale, dont dispose l’alinéa 10 du préambule de la Constitution de 1946 et l’article 8 de la convention européenne des droits de l’homme, vient de franchir une étape supplémentaire. Par un arrêt du 13 mai 2024, il juge légale la subvention accordée par le conseil de Paris, à l’association SOS Méditerranée. Pour rappel, cette dernière affrète des navires (Aquarium, Océan viking) en vue de venir en aide à des ressortissants de pays tiers à l’Union européenne, préalablement embarqués dans des rafiots de fortune au péril de leur vie et sous la férule des passeurs. Le Conseil d’Etat ne convoque ici aucun grand principe, et fonde sa décision sur l’article L 115-1 du Code général des collectivités territoriales qui énonce que : « Dans le respect des engagements internationaux de la France, les collectivités territoriales et leurs groupements peuvent mettre en œuvre ou soutenir toute action internationale annuelle ou pluriannuelle de coopération, d’aide au développement ou à caractère humanitaire ».

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Conseil constitutionnel: la planète des Sages

Il prend par ailleurs la précaution de préciser que ces collectivités doivent s’abstenir de prendre parti dans un conflit de nature politique et s’assurer que leurs subventions financent uniquement les actions humanitaires de sorte que « l’organisme soutenu, eu égard à son objet social, à ses actions et à ses prises de position, ne poursuive pas en réalité un but politique ». À la différence de la cour administrative d’appel de Paris, il estime que ces critères de légalité sont satisfaits. Or en l’espèce, il ne s’agit plus d’une mission humanitaire de sauvetage en haute mer pour secourir des migrants en détresse en les dirigeant vers le port le plus proche, mais de rejoindre systématiquement l’Europe. L’association en cause ne fait pas mystère de son but politique dénonçant la fermeture des pays occidentaux et visant à abolir les frontières. Son action contrarie donc le semblant de politique étrangère de la France en la matière.

La Cour des comptes complice

Le gouvernement des juges sur la question migratoire a pu compter sur la complicité de la Cour des comptes. Son président a en effet décidé de retarder la publication d’un rapport sur l’immigration initialement prévu pour le 13 décembre 2023 afin qu’il n’interfère pas avec l’examen et le vote de la loi sur l’immigration (n°2024-42 du 26 janvier 2024). Ce rapport critique sévèrement les dysfonctionnements systémiques tel que le faible taux d’exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF). Il ne devait donc pas être un élément du débat parlementaire ! Pourquoi ? Ne relève-t-il pas des missions du juge de la rue Cambon, en vertu de l’article 47-2 de la Constitution, « d’assister le Parlement dans le contrôle de l’action du Gouvernement » ?

Si l’on met en perspective la décision du Conseil constitutionnel sur l’aide juridictionnelle accordées aux étrangers en situation irrégulière fondé sur le principe d’égalité, concept polymorphe d’une part, et la récente préconisation de la Cour des comptes de diminuer la charge des arrêts de travail pesant sur la Sécurité sociale (rapport 2024 sur l’application des lois de financement de la Sécurité sociale) d’autre part, on s’interroge sur la cohérence globale en termes d’économie des dépenses et des priorités envisagées pour les réaliser. Le tout fait émerger une jurisprudence qui traduit des choix idéologiques. Or, il ne relève pas des missions du juge de déterminer la politique de la nation. Il n’est pas, dans l’exercice de son office, un organe d’expression de la souveraineté nationale.

A lire aussi, Frédéric Magellan: Renaud Camus, pourfendeur du «grand dépenaillement» et défenseur de la diversité du monde

Au diapason des instances supranationales

Le synoptique ne serait pas complet si les Cours suprêmes européennes n’étaient pas au diapason de cette jurisprudence immigrationniste. La Cour de justice de l’Union européenne juge, que lorsqu’un État membre réintroduit temporairement des contrôles à ses frontières intérieures, la directive retour s’applique à tout ressortissant de pays tiers, sur le territoire de l’Etat membre. La décision de refus d’entrée est donc privée d’efficacité (CJUE, 19 septembre 2023). La Cour européenne des droits de l’homme a préalablement jugé que les migrants arrivant à Lampedusa ne peuvent être renvoyés (arrêt du 23 février 2021). Les Cours suprêmes sont sorties de leurs lits en opérant une sorte de coup d’État de droit. Elles ont pris leur essor en s’appuyant sur des textes à portée plus philosophique que juridique, tel que le principe de fraternité attaché à la devise républicaine. Sans réelle portée normative, ils libèrent l’interprète de toute contrainte et ouvrent la voie au gouvernement des juges, qui parfois n’hésitent pas à donner une lecture contra legem de la loi. Le défi migratoire inscrit à l’agenda la question du droit à la continuité historique. Or, cette question existentielle ne peut rester confinée dans les prétoires[1]. Si la France veut se réapproprier la politique migratoire, attribut de sa souveraineté, elle n’aura d’autre possibilité que de convoquer un « lit de justice » pour casser ces jurisprudences, en révisant sa constitution, et au besoin par référendum. Le retour à l’étiage juridictionnel sera plus conforme au schéma de la séparation des pouvoirs.

Le droit à la continuité historique

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[1] Voir aussi, Wilfried Kloepfer, Le droit à la continuité historique (Vérone Editions, déc. 2023).

Vers un grand remplacement cognitif?

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Dans son nouvel essai, Laurent Alexandre, cofondateur du site doctissimo.fr, lance un appel pour que nos gouvernants cessent de voir l’Intelligence artificielle (IA) uniquement sous un jour économique. Le défi anthropologique qu’elle nous pose se doublerait d’une menace pour l’humanité.


Causeur. Pourquoi l’IA suscite-t-elle vos inquiétudes ?

Laurent Alexandre. Il y a vingt ans, les experts s’accordaient à dire que le dépassement de l’homme par les machines se produirait à la fin du siècle. Mais depuis lors, le consensus a été nettement révisé, puisque l’échéance est désormais estimée à 2031 ou 2032. L’IA est ainsi devenue un enjeu crucial et pressant, qui n’est pas suffisamment pris au sérieux par les décideurs. Ils n’y voient qu’une affaire d’investissements et d’emplois, alors que c’est la question même de notre existence qui est posée. N’oubliez pas ce que le père de l’IA moderne, le chercheur canadien Geoffrey Hinton, a déclaré, en février dernier au Financial Times : « J’estime que la probabilité pour que l’IA extermine la totalité des êtres humains d’ici 2044 est de 10 %. »

N’est-il pas fallacieux de laisser croire que l’on peut probabiliser ce genre d’événement ?

Pour bien réfléchir à ce problème, il faut surtout éviter d’adopter une posture trop défensive. Et se dire que notre dépassement par les machines est un phénomène inéluctable, dont la gestion doit être pensée de toute urgence. Je peux vous dire que dans le domaine de la santé, par exemple, que je connais bien, la messe sera dite d’ici cinq ans : l’IA produira de meilleurs diagnostics que les médecins, même dans l’hypothèse où les progrès seraient lents.

A lire aussi, François-Régis de Guenyveau: L’intelligence artificielle dans les arts: extension du domaine du kitsch

À quelle vitesse les progrès de l’IA avancent-ils ?

Difficile à dire. Vous avez la position prudente d’un Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, qui pense que les modèles de langage comme ChatGPT atteindront vite un certain plafonnement. Et il y a d’autres voix plus audacieuses, comme Sam Altman, le père de ChatGPT, qui prévoit la création d’une super-IA, incomparablement plus intelligente que l’ensemble des intelligences humaines réunies, pour avant 2033.

Après avoir été limogé vendredi 17 novembre 2023 de la direction générale de Open AI (ChatGPT), Sam Altman (photographié ici à San Fransisco le 16) vient d’être recruté par Microsoft © Eric Risberg/AP/SIPA

Certains anticipent aussi le développement d’une IA générale, dite « AGI »

Oui, une IA capable de raisonner aussi efficacement que l’homme sur l’ensemble des champs de la cognition et non plus seulement par sous-catégorie de compétences. Cela produirait alors une véritable révolution anthropologique.

Pourquoi ?

Cela reviendrait à l’apparition d’une nouvelle espèce. En d’autres termes, nous risquons de devenir la deuxième espèce la plus intelligente sur terre. Cela provoquera un changement de notre place dans le cosmos.

Vous venez à l’instant d’employer le futur de l’indicatif, et pas le conditionnel. Comme souvent dans votre livre, alors qu’il s’agit des débats spéculatifs…

Je n’exprime quasiment jamais mon opinion, mais celle des experts.

On devine quand même votre point de vue, de manière implicite.

J’assume un côté « lanceur d’alerte technologique ». La compétitivité des laveurs de carreaux « biologiques », qui travaillent trente-cinq heures par semaine, ne pèsera bientôt plus tellement lourd face à des futurs laveurs de carreaux « technologiques », qui seront actifs 24 h/24 et posséderont l’intelligence d’un polytechnicien. On risque une « gilet-jaunisation » générale, tous les experts de l’IA le craignent. Et je partage cette crainte.

Ne croyez-vous pas que l’on se prépare déjà, à bas bruit, à cette révolution ? Prenez par exemple l’écologisme punitif, qui enseigne la haine de l’humain et de son développement. Ne s’agit-il pas là d’une propédeutique inconsciente à l’acceptation de notre déclin ?

Si le taux de fécondité s’effondre effectivement dans beaucoup de pays, c’est en partie à cause de la peur d’une catastrophe écologique. La haine de l’homme induite par l’écologisme se traduit en somme par une baisse du nombre de cerveaux humains mobilisables au moment où l’IA explose. J’y vois les prémices d’un grand remplacement cognitif.

A lire aussi: Causeur #123: Intégristes contre intégrés. Dernière chance avant la charia

Un autre signe de l’acceptation collective et inconsciente de notre dépassement par les machines n’est-il pas la théorie du genre, qui se propose de nous libérer de notre substrat biologique ?

Cela nous prépare en effet à accepter demain des technologies telles que l’utérus artificiel, qui nous sera présenté comme plus éthique, car sans recours à ces victimes d’une forme d’oppression que sont les mères porteuses. Mais allons plus loin. Le transhumanisme, qui consiste à équiper l’homme avec des prothèses physiques et cognitives, pourrait bien un jour être supplanté par le posthumanisme, soit l’hybridation totale, l’abandon du corps biologique et la numérisation de la conscience. Affirmer, comme le fait la théorie du genre, que l’humain est fluide, malléable, réinitialisable, revient à promouvoir cette hybridation totale.

Quelle est votre position morale face à ces perspectives ?

En l’espace d’un an, j’ai évolué. Dans l’hypothèse où Sam Altman aurait raison – et il n’a jamais dit de bêtises jusqu’à présent –, deux dilemmes majeurs se poseront l’un après l’autre : d’abord faut-il ou non autoriser la neuro-augmentation (le transhumanisme), puis, dans quelques décennies ou quelques siècles, doit-on ou non autoriser la fusion intégrale de l’homme avec l’IA (le posthumanisme) ? Ce n’est pas forcément une perspective qui m’enthousiasme. Et je cite Luc Ferry, qui dit préférer vivre mille ans sous une forme biologique augmentée, plutôt qu’éternellement en ayant la consistance physique d’un microprocesseur.

Les prospectives auxquelles vous vous référez sont formulées par des personnalités reconnues de la tech comme Elon Musk, qui a créé l’entreprise d’implants cérébraux  Neuralink, ou Raymond Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google. Or, à la différence des prophètes du passé, ces gens-là décident de l’avenir qu’ils prédisent. Ne devons-nous pas nous interroger sur leur honnêteté intellectuelle ? Leurs affaires juteuses ne les poussent-ils pas à faire de la surenchère dans les annonces ?

Peut-être exagèrent-ils. Mais, même si la rupture se produit en 2050 plutôt qu’en 2033, l’histoire de l’humanité en restera quand même bouleversée.

L’atroce désenchantement du flux mondialisé

Triste constat du géographe Michel Lussault : les grandes villes n’appartiennent plus à ceux qui les habitent. Une série documentaire à suivre à partir de lundi 3 juin, sur France 5.


Dans les années 1990 le géographe bien connu Michel Lussault (64 ans) forge un concept qu’il développera dans un livre publié aux éditions du Seuil en 1997 : Hyper-Lieux, les nouvelles géographies de la mondialisation.

L’idée est la suivante : à l’avènement accompli de ce que Lussault nomme « le Monde » (avec une majuscule sur le M), les caractéristiques des lieux urbains » sont « en quelque sorte exaspérées par les effets de la mondialisation » : ‘’hyper’’ renvoie au « constat empirique du surcumul incessant, en un endroit donné, de réalités spatiales, matérielles ou immatérielles, variées : personnes, objets, flux, données numériques, richesses capitalisées, production de valeur ajoutée ». Ensuite, selon Lussault, lesdits ‘’hyper-lieux’’ participent du processus d’individualisation à l’œuvre dans la société contemporaine – le lieu comme expérience personnelle ou collective, procédant d’un espace mis en tension par l’espace numérique, ce qui conduit à déjouer radicalement, dit-il,  « les anciennes hiérarchies entre la taille des espaces ». Lesquels se dilatent à travers « une pratique spatiale et sociale ubiquitaire ». Celle-ci relève de ce qu’on pourrait appeler une « affinité au lieu », volontairement partagée, mais étroitement corrélée à la mondialisation : malls, gares, aéroports, stades, forum, quartiers d’affaire, etc. en figurent les places fortes… Michel Lussault, pour qui « la géographie d’une société doit se penser à partir des spatialités humaines plus qu’à partir de l’observation des formes dans l’espace », en arrive tout de même à penser « que tous les lieux d’aujourd’hui s’avèrent, d’une manière ou d’une autre, peu ou prou, des hyper-lieux ». Pas faux.

De fait, à quelques encâblures de la collision qui s’annonce, l’arraisonnement de la capitale française dans sa globalité par les troupes d’Occupation des Jeux Olympiques (et par le probable Exode concomitant des autochtones) rend la réflexion du géographe singulièrement pertinente. Paris n’est déjà plus le « Grand Paris ». C’est le « Paris-Monde » : un hyper-lieu, à l’échelle entière de la métropole.

Dans ce contexte, voilà que France 5/ France TV a l’idée de mettre en scène notre géographe, dans une série de 6X26 minutes, épisodes confiés à un panel de documentaristes éprouvés dans le secteur de l’architecture et de l’urbanisme (mais pas seulement) : de Stan Neumann à Juliette Garcias, en passant par Sylvain Bergère et Floriane Devigne. La diffusion de Hyper-Lieux démarre le 3 juin.

A lire aussi, du même auteur: Voir Medellin et mourir?

Veste noire et lunettes à monture noire, chemise blanche et cheveux blancs, l’homme qui a dirigé l’Ecole urbaine de Lyon et dont on peut visionner sur YouTube un cours public sur la théorie du ‘’care’’, objet d’un livre en préparation, professe donc ici son analyse à partir de quelques hyper-lieux emblématiques (dont certains figuraient déjà dans l’ouvrage susmentionné) : Time Square, à New-York ; la Place Saint-Marc, à Venise ; Dubaï ; l’aéroport de Francfort ; les Champs-Elysées ; Le Quartier européen de Bruxelles. A l’évidence, on aurait pu multiplier à l’infini les sites qui, sur la planète, ressortissent à cette problématique.

Coproduction Les Films d’ici/ Track, la série paraît hésiter un peu entre, d’une part, l’exigence de bonne tenue intellectuelle dont Lussault, épaulé par les réalisateurs émérites Stan Neumann et Hendrick Dusollier, incarne le garant et le dispensateur ; et d’autre part l’impératif d’agrémenter le propos, par nature assez subtil et élaboré, d’un emballage ludique propre à séduire cet improbable téléspectateur lambda que le service public se met opiniâtrement en devoir d’infantiliser : d’où le placage de cette animation particulièrement niaise (signée Luciano Lepinay) et de cet exercice  de clownerie vaguement consternant auquel Michel Lussault semble néanmoins se prêter de bonne grâce –  sans qu’on voie l’utilité d’un tel habillage.

Cette réserve faite, le tour d’horizon proposé, sur des typologies urbaines (ou péri-urbaines) si diverses en apparence – quoi de commun entre Dubaï et Venise ? –  mais envisagées au prisme du concept de l’ ‘’hyper – lieu’’,  laisse au bout du compte l’impression glaçante que la page est bel et bien tournée : irrévocablement, la Ville n’appartient plus à celui qui y habite ; elle n’est plus, pour reprendre une expression de Lussault, qu’une « scène close, chorégraphie de la globalisation » :  le lieu proprement invivable de l’ ‘’hyperscalarité’’ – soit la coexistence désordonnée des échelles, s’agissant des espaces tout autant que des fonctions, des activités, des gens, pris dans l’atroce désenchantement du flux mondialisé. Voilà ce qui est devant nous.


Hyperlieux. De et avec Michel Lussault. En collaboration avec Stan Neumann et Hendrick Dusollier. 6 x 26mn. À partir du 3 juin à 13.00 sur France 5 et sur le site france.tv

3 juin : Time Square. Réalisation Sylvain Bergère
4 juin : La place Saint-Marc. Réalisation Sylvain Bergère
5 juin : Dubaï Mall. Réalisation Juliette Garcias.
6 juin : L’Aéroport de Francfort. Floriane Devigne
7 juin : Les Champs-Elysées. Réalisation Juliette Garcias et Stan Neumann
10 juin : Le Quartier européen de Bruxelles. Réalisation Floriane Devigne.      

Ligue des Champions: clap de fin pour Toni Kroos

Ce joueur presque inconnu des gens qui ne suivent pas le football tire sa révérence en club ce soir. Ne lui restera ensuite que l’Euro pour briller une dernière fois crampons aux pieds sur les terrains.


Il a trente-quatre ans, il porte les couleurs du Real Madrid, et a décidé d’arrêter sa carrière au terme de la prochaine grande compétition internationale. Au moment où les stars du football monnaient ce qu’il leur reste de talent en Arabie Saoudite, il y a quelque chose de zidanesque dans le choix de Toni Kroos d’arrêter sa carrière au sommet de son art. Ce soir, il disputera le dernier match avec son club.

Dernier cadeau de la RDA avant réunification

Et quel match : la finale de la Ligue des Champions, à Wembley, contre le Borussia Dortmund. Malgré les malheurs infligés par les Allemands au Paris Saint-Germain en demi-finale, le Real Madrid part nettement favori. Parce que le Real Madrid, avec 14 titres européens depuis 1956, a la culture de la gagne (huit victoires lors de ses huit dernières finales de Ligue des Champions ; la dernière finale perdue du club à ce stade de la compétition remonte à 1981). Parce que le club espagnol a Vinicius Junior en attaque et aussi, au milieu de terrain, Toni Kroos. Un joueur presque inconnu des gens qui ne suivent pas le football.

Né dans les environs de Rostock, en Poméranie occidentale, Toni Kroos fait partie, avec Matthias Sammer (Ballon d’Or 1996) et Michael Ballack, des plus beaux cadeaux footballistiques faits par la RDA à l’Allemagne réunifiée. Il n’a que 16 ans lorsque le Bayern Munich l’attire en Bavière pour un transfert de 2,3 millions d’euros, un record pour un si jeune joueur à l’époque. Il est envoyé au Bayer Leverkusen en prêt dix-huit mois où il joue alors milieu offensif gauche. « Neverkusen » échoue encore à gagner des titres, mais Toni Kroos a fait ses premières gammes en Coupe d’Europe, participe au mondial 2010 avec la Mannschaft et entre en cours de jeu à chaque match jusqu’à la demi-finale, perdue contre l’Espagne.

Bayern Munich, ton univers impitoyable

Finaliste de la Ligue des Champions 2012, vainqueur de celle de 2013, Toni Kroos, de retour au Bayern, a délaissé son couloir gauche pour s’installer en numéro 8, c’est-à-dire en meneur de jeu reculé. Toni Kroos n’est ni très rapide, ni très puissant, mais il pense plus vite que les autres. Il faut éloigner ses chevilles des lignes défensives adverses et le laisser lancer de longs ballons à ses coéquipiers, un peu à la manière d’un quaterback au football américain. Le milieu de terrain était bien parti pour être le maître à jouer du Bayern Munich pour une décennie mais le club allemand n’a pas hérité du surnom de « FC Hollywood » pour rien. Au Bayern, les anciens joueurs deviennent dirigeants. Karl-Heinz Rummenigge, double Ballon d’Or au début des années 80 et président du club, a du mal à admettre que Toni Kroos est un grand joueur. Toni Kroos vient pourtant de remporter la Coupe du monde 2014 et de multiplier les passes décisives dans la demi-finale contre le Brésil lors du massacre (7-1) de Belo Horizonte. Les Brésiliens l’appellent désormais « o garçom » (le serveur) tant il a apporté d’offrandes à ses coéquipiers.

Le Bayern le brade alors (25 millions d’euros alors que sa valeur marchande était estimée à 40). Le Real Madrid en profite pour garnir sa tradition de joueurs germaniques, de Paul Breitner à Mesut Özil, en passant par Günter Netzer. C’est le début du triangle Casemiro-Modric-Kroos : le besogneux milieu de terrain brésilien couvre les arrières des deux meneurs de jeu reculés. Devant, Benzema sacrifie son compteur-but pour faire briller Cristiano Ronaldo. Derrière, Pepe et Sergio Ramos profitent des derniers matches sans VAR pour délivrer des coups de coude stratégiques. Le Real Madrid domine le football de la fin des années 2010, avec un jeu moins pensé que le Barça mais qui évite aussi de tomber dans le ronron du tiki-taka, ce jeu espagnol de passes courtes à la limite de la stérilité.

Gâcher le 14 juillet

Kroos a eu droit à un documentaire sur Arte. On le dit posé, se ressourçant en famille, en forêt, loin des bamboches du monde du football. Son idole de jeunesse était Johan Micoud, le remplaçant de Zidane en équipe de France, qui a fait les grandes heures du Werder Brême. Ce soir, il a l’occasion, avec Luka Modric et Dani Carvajal d’égaler le vieux record de Paco Gento, vainqueur de six coupes des Champions entre 1956 et 1966, déjà avec le Real Madrid. Puis il restera une dernière grande compétition à disputer : le championnat d’Europe des Nations, en juin-juillet, à domicile. Le seul grand titre qui lui manque. La France l’avait privé de finale en 2016, à Marseille, au prix d’un hold-up comme Didier Deschamps en a le secret. Sedan 1870 et Séville 1982 avaient été en partie vengés ! Cette année, la finale aura lieu un 14 juillet. Partir en gâchant, au stade olympique de Berlin, la fête nationale d’un grand pays voisin : voilà un beau programme pour l’été…

Européennes: la colère française s’exprimera-t-elle de nouveau dimanche?

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Sous un ciel pluvieux, des passants marchent à proximité de l'affichage électoral à Paris, 29 mai 2024. Une déroute semble promise à l'exécutif au pouvoir © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Et pourtant, Bruno Le Maire a « sauvé » notre économie !


Emmanuel Macron mérite sa défaite, promise pour ce 9 juin. Les maladresses de Valérie Hayer, qui conduit la liste présidentielle aux Européennes, ne suffiront pas à expliquer la déroute annoncée.

Refus de voir

La macronie est vue comme une provocation permanente aux yeux de ceux qui enragent devant l’incapacité du pouvoir à comprendre la colère des Français. Comme le reconnait Nicolas Sarkozy dans Le Figaro du 30 mai, redevenu lucide, le peuple « n’en peut plus de ce qu’il considère être un déni de réalité », s’agissant de l’explosion de l’insécurité. Mais ce refus de voir se décline sur d’autres sujets. Samedi, sur BFMTV, Bruno Le Maire n’a pas craint le ridicule en affirmant, après la dégradation de la note souveraine du pays par Standard and Poor’s : « J’ai sauvé l’économie française », tandis que la dette explose, notamment sous les effets d’un confinement sanitaire inutile. Le 1er mars 2022, le ministre de l’Économie avait déjà plastronné : « Nous allons provoquer l’effondrement de l’économie russe ». Dimanche, sur RTL, Éric Dupond-Moretti a repris sa traque obsolète des fantômes du FN, sans réfléchir aux causes de l’envolée de Jordan Bardella (RN).

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Quant au chef de l’État, en mal de destin, il attise une 3e guerre nucléaire et généralisée en promettant, le 26 février, des troupes au sol en Ukraine puis, ces derniers jours, l’utilisation de missiles français de longue portée contre la Russie. Commentaire de Pierre Lellouche (Le Figaro, 30 mai) : « Macron risque de faire sauter tous les verrous qui nous protègent de la 3e guerre mondiale ». Le président, qui s’exprimera jeudi, est devenu un danger public. Il est, de surcroit, incapable de désigner l’islamisme comme le vrai ennemi de la France.

La France pusillanime avec Alger ou le Hamas

Parallèlement à ses provocations militaires contre Vladimir Poutine, le chef de l’Etat continue, en effet, à ménager l’islam en guerre contre l’Occident. Le Hamas terroriste reste, pour les prétendus alliés d’Israël, dont la France fait partie, un interlocuteur à ménager dans ses exigences de cessez-le-feu et d’un État palestinien. En Algérie française, après les massacres de civils (femmes violées et éventrées, enfants découpés) perpétrés par le FLN en août 1955 dans le Constantinois (El-Halia, Philippeville, etc.), Jacques Soustelle, délégué général du gouvernement en Algérie, avait déclaré : « On ne négocie pas avec ces gens-là » (1) ; ce que le général de Gaulle s’était pourtant empressé de faire.

A lire aussi: Israël, la passion et la raison

Or si le gouvernement israélien de Benjamin Netanyahou se refuse pareillement, aujourd’hui, à donner des gages au Hamas satanique, qu’il veut chasser définitivement de Gaza, ce n’est pas la position de la France pusillanime. Celle-ci vient notamment d’appuyer la demande du procureur de la Cour pénale internationale de délivrer des mandats d’arrêt contre des membres du gouvernement israélien, mis sur le même plan que les dirigeants du Hamas. Et voici maintenant la France sommée par l’Algérie de lui restituer des biens lui ayant appartenu, sans qu’Alger reprenne pour autant ses propres délinquants et ses clandestins. Ces humiliations s’ajoutent à la colère française. C’est elle qui s’exprimera dimanche.

(1) Cité par Francis Gandon, Situation de l’armée secrète, Editions Les Provinciales

Michel Foucault, les maux et les choses

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Michel Foucault en 1968. © SIPA

Nos intellos réunis commémoreront en juin les quarante ans de la mort de Michel Foucault. Le penseur de l’exclusion et de la prison, de la folie et du parricide, est aussi le théoricien de la destruction de l’école, du savoir, de l’autorité, et de la détestation de la culture occidentale.


« Les philosophes ne naissent pas, ils sont. » Le philosophe Michel Foucault est tout de même né, le 15 octobre 1926, et il est mort, le 25 juin 1984, concession faite aux concepts de normalité et d’universalité contre lesquels il avait pensé et écrit. Il a également été : l’une des grandes figures intellectuelles de la France des années 1960 et 1970, sinon la plus remarquable, auteur, entre autres, d’Histoire de la folie à l’âge classique (1961), Naissance de la clinique (1963), Les Mots et les Choses (1966), Surveiller et punir (1975) et Histoire de la sexualité (1976-1984).

Contre-hommage poli

Douloureusement satisfait d’être philosophe sans être théoricien, de se revendiquer diagnosticien du présent depuis l’étude des archives en bibliothèque, de s’intéresser à l’histoire sans être à proprement parler historien, d’écrire sur la psychiatrie sans être médecin, et de n’être professeur qu’au sens où l’entend le Collège de France, c’est-à-dire avec parcimonie, il s’est amusé d’avoir été classé tour à tour anarchiste, gauchiste, marxiste, antimarxiste, nihiliste et néolibéral. « Si j’ouvre un livre où l’auteur taxe un adversaire de gauchiste puéril, aussitôt je le referme. Ces manières ne sont pas les miennes. » Qu’il soit néanmoins permis, dans ce contre-hommage poli que nous lui devons à l’approche des quarante ans de sa disparition, de dire de Michel Foucault qu’il fut un gauchiste brillant.

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Penseur des marges, de la norme et de l’anormalité, des figures de l’altérité et de l’exclusion, des fous, des malades, des parricides, des prisonniers, des délinquants, des travailleurs immigrés, des hermaphrodites, des homosexuels (on dirait la liste à la Prévert de la récente déclaration Dignitas Infinita du pape François), il plut à Mai 68 qui « l’annexa » (sic). Revenu à la mode dans les années 2000, au hasard d’un produit marketing customisé outre-Atlantique, la « French Theory », il continue aujourd’hui de plaire à la gauche et à l’extrême gauche. L’une, tout à son émotion devant celui qu’elle félicitera à nouveau en juin prochain d’avoir pensé contre son héritage social (famille de chirurgiens), contre son héritage culturel (« Occident : un mot désagréable à employer ») et, sceau des âmes pures, contre lui-même (de la politique à l’éthique). L’autre, forcément enthousiaste à l’idée malhonnête de faire d’un intellectuel assez hostile aux programmes collectifs – toujours susceptibles de faire loi selon lui –, pour qui la véritable libération passait par la connaissance de soi, et qui n’a pas franchement parlé des femmes, une figure tutélaire du néoféminisme rageur et autres groupuscules de libération du genre.

Que devons-nous à Michel Foucault, quel héritage nous a-t-il légué, mis à part un style incomparable, à la fois rationnel et poétique, une diction reconnaissable entre toutes et une voix métallique découpant au gré d’une grammaire impeccable les contours de sa pensée ? Une certaine conception du pouvoir, peut-être, par-delà sa traque obsessionnelle des formes de domination et de contrainte : l’idée que le pouvoir n’est pas une superstructure, mais un enchevêtrement de micro-pouvoirs organisés en « réseau fin ». Dans une société désormais balkanisée, dans un État dilué et une démocratie en suicide assisté, les réseaux sociaux se chargent d’animer cette nouvelle jungle : un micro-pouvoir auquel répond, ou non, une micro-résistance. Autre idée intéressante, liée d’ailleurs à celle du pouvoir, celle de « fermentation discursive », que l’auteur de la Volonté de savoir (1976) a développée à propos de la sexualité, et que l’on pourrait étendre à certains phénomènes sociétaux comme l’agitation militante liée au genre. Les choses s’imposent par fermentation des mots : « le petit théâtre des discours » fait son petit bonhomme de chemin.

Nous refusons notre héritage

« Si les gens veulent bien se servir de telle idée comme d’un tournevis pour casser les systèmes de pouvoir, y compris éventuellement ceux-là mêmes dont mes livres sont issus, eh bien c’est tant mieux. » Alors c’est tant mieux, car pour le reste, nous refusons l’héritage.

L’héritage, c’est d’abord la destruction de l’école. Michel Foucault, normalien, agrégé de philosophie, professeur au Collège de France (1970-1984), qui parlait un langage incompréhensible pour la gauche prolétarienne, mais espérait que L’Histoire de la folie à l’âge classique puisse être lue par les infirmiers et les malades mentaux, aura préparé l’école d’aujourd’hui, celle du savoir ludique, de l’enseignant enseigné et du baccalauréat pour tous. L’école, pour Foucault ? Un lieu de « dressage physique », où les écoliers s’alignent devant un professeur qui vérifie s’ils écrivent bien sous la dictée. L’enseignement ? Une orchestration de la « culpabilisation », de « l’obligation » et de la « vérification » : je vous enseigne des choses que vous devriez déjà savoir, que vous devrez apprendre, et dont je vérifierai que vous les savez correctement. Le professeur ? « Ce qui me plaît au Collège de France, c’est que je n’ai pas l’impression d’enseigner, c’est-à-dire d’exercer par rapport à mon auditoire un rapport de pouvoir. » Le savoir ? « Rébarbatif », réservé à un petit nombre de privilégiés, à « érotiser » d’urgence pour le rendre accessible. Les diplômes ? « Ce sont ceux qui n’ont pas le diplôme qui donnent son sens plein au diplôme. » Réjouissons-nous : les professeurs n’ont aujourd’hui plus vraiment l’impression d’enseigner et les étudiants ont tous leur diplôme en poche. Quant au « dressage physique », il ne concerne heureusement plus la mise en rang des élèves, mais l’égorgement des enseignants.

L’héritage, c’est aussi la destruction de la culture occidentale, que l’on continue à nommer déconstruction par coquetterie structuraliste verbeuse. Au lieu de transmettre les choses que l’on avait apprises, on s’intéressa – par jeu et par lassitude des réflexions liées à l’expérience vécue (l’existentialisme et la phénoménologie) – aux conditions de possibilité de ces choses que l’on allait désormais disséquer au scalpel. L’auteur des Mots et les Choses, qui se défendait d’être structuraliste, appelait cela « piéger sa propre culture ». Ce qui devint intéressant n’était plus notre histoire, notre littérature, nos sciences et nos arts, mais la structure de nos savoirs perçus dès lors comme nos vérités successives : la façon dont s’étaient élaborés, « avec leurs petits couacs et leurs fausses notes », nos systèmes de représentations du monde. « J’aurais voulu que nous puissions considérer notre propre culture comme quelque chose d’aussi étranger à nous-mêmes que la culture des Arapesh ou des Nambikwara. » Foucault a été exaucé car nous y sommes : notre culture nous est devenue, en cinquante ans à peine, totalement étrangère. Quelques dates historiques, un séquençage approximatif du passé, une poignée de noms célèbres émergent encore ici ou là. À l’heure du libre accès aux connaissances, plus grand monde ne connaît grand-chose ; au nom de la compréhension de ses conditions d’émergence, notre culture a été vidée de sa substance. Il est rare qu’un macchabée se remette à marcher après une séance de dissection.

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L’héritage foucaldien, c’est enfin la passion pour les « bas-côtés », les exclus du grand partage opéré par une société jugée rationnelle, punitive et normalisatrice. L’homme n’existe plus (tant pis pour Sartre) : « Il faut détruire l’ensemble des qualifications et des sédimentations pour lesquelles quelques essences humaines ont été définies. » Restent les fous (disons aux familles des victimes de Sydney que la folie n’existe pas en dehors des formes de sensibilité qui l’excluent), les malades (disons-leur, tandis que le médecin regarde en silence son écran d’ordinateur, que la naissance de la clinique est liée au langage et au regard), les délinquants (« un produit d’institution », comme chacun sait), les prisonniers (à soutenir à travers le Groupe d’information sur les prisons), les assassins (comme Pierre Rivière – 1835 – le parricide aux yeux roux qui « subjuguait » Foucault), les islamistes dont il a soutenu le mouvement de libération en Iran et… « l’homme normal, précipité d’une série de pouvoirs ». Héritage ancré : dites « normal » et on vous regardera avec des yeux ronds ; oubliez de dire « sans essentialiser », et on vous opposera une fin de non-recevoir.

Michel Foucault n’aimait pas la polémique. Il pensait qu’en cas de désaccord, il valait mieux considérer que son contradicteur s’était trompé ou que l’on n’avait pas compris ce qu’il voulait faire. Il semble qu’on ait plutôt compris ce qu’il voulait faire. Reste Le Souci de soi, ce livre d’éthique écrit à la fin de sa vie : la maladie change davantage les hommes qu’écrire des livres sur la médecine. Malheureusement, le « souci de soi », ce n’est aujourd’hui ni Sénèque, ni Epictète, ni Marc-Aurèle, chez qui Foucault puise en dernier recours les enseignements de la culture de l’âme. Le « souci de soi », quarante ans après lui, n’est rien d’autre que cette injonction d’une célèbre enseigne de téléphonie mobile : « Soyez vous ! »

« Piéger sa propre culture » ? Une belle réussite, assurément.

Une géographie de l’excentricité

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L'ancien préfet et écrivain Thierry Coudert. DR.

Thierry Coudert nous rappelle que le dandysme et l’excentricité ont pour terre d’élection l’Angleterre, dans un livre.


Je m’intéresse depuis longtemps aux excentriques, comme on les appelle. Du Romain Pétrone, auteur du Satiricon et condamné au suicide par Néron, jusqu’à Huysmans écrivant À rebours avant de se convertir, et quelques autres encore à l’époque contemporaine, la littérature distille avec parcimonie ces personnalités étranges qui vécurent une vie inimitable. Chaque nation a ses excentriques, avec leurs caractéristiques particulières. Ainsi, le dandy italien ressemble assez peu au dandy russe, du moins à première vue. Il est donc légitime de s’intéresser aux excentriques en les classant par pays, car leur comportement change, du moins vu de l’extérieur, selon les latitudes.

Une tradition chez les Anglais

Le travail de Thierry Coudert, dans Anglais excentriques, centré sur la première moitié du XXe siècle britannique, est donc tout à fait légitime. Il nous apprend d’abord, en guise d’introduction, comment l’Angleterre, par tradition, « a toujours considéré l’originalité et la singularité comme des vertus supérieures ». Les Anglais les plus connus à cette époque sont indubitablement, pour la plupart, selon Thierry Coudert, des excentriques : Churchill, Bertrand Russell, l’économiste Keynes (même lui !). Il existe aussi des mouvements avant-gardistes qui rassemblent les individualités de ce type, par exemple le Bloomsbury Group. Ou bien, au sein même de familles prestigieuses de l’aristocratie, on voit certains de leurs membres adhérer à la secte excentrique, comme les célèbres sœurs Mitford, même si c’est d’une manière pas toujours très recommandable (Diana Mitford, par exemple, fut mariée à Oswald Mosley, fondateur du parti fasciste en Angleterre). La réputation d’excentricité était un privilège et un passe-droit, qui faisait souvent tolérer, sinon accepter les choses les plus scandaleuses.

Le catalogue du gotha

Le livre de Thierry Coudert, plus qu’un essai, à proprement parler, est un catalogue biographique très utile du gotha anglais de ces temps lointains et bénis. Au fond, ils ont tous des vies qui se ressemblent. Ils font les mêmes études, à Eton, puis Oxford ou Cambridge. Ils intègrent ensuite la Chambre des lords ou la Chambre des communes. On pourrait se demander : en quoi sont-ils vraiment excentriques ? En général, seulement par quelques traits, certes pittoresques, mais souvent accessoires (voire pathétiques, selon moi) de leur existence. « Francis Bolton,comme l’écrit par exemple Thierry Coudert, grand amateur d’eau (ce qui était rare en Angleterre, encore plus chez les excentriques), ne portait que des vêtements trempés été comme hiver et, en cas de grand froid, les faisait geler au préalable. » Même Oscar Wilde aimait se donner ainsi en spectacle, en promenant « un homard en laisse sur les quais de la Tamise ». Ce genre de plaisanteries a certes ses limites.

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En revanche, plus sérieusement, il faudrait insister sur ce qui touche à la sexualité, domaine dans lequel les excentriques anglais se montrèrent pour ainsi dire en avance sur leur temps, et très antivictoriens : « une sexualité, nous précise Thierry Coudert, pratiquée dans le cadre d’une grande liberté de mœurs au sein de certains cénacles ». La bisexualité est approuvée, et l’homosexualité presque conseillée. 

La pleine heure de gloire de la Café Society

L’excentricité que décrit ici Thierry Coudert est en fait pleinement inscrite dans les mœurs de toute une classe sociale de « happy few » européens. On les appelait à cette époque la « Café society ». Elle connaîtra son heure de gloire la plus intense en 1951, lors du fameux et grandiose « bal du Siècle »,organisé au palais Labia à Venise par le mécène-esthète Charles de Beistegui. Au fond, l’art mondain de l’excentricité était pour tous ces rentiers oisifs, notamment anglais, l’occasion de se désennuyer un peu de l’existence. C’est ce qu’avait bien perçu déjà, un siècle plutôt, notre cher Barbey d’Aurevilly, dans son essai de 1845 sur Brummell, précurseur d’un dandysme dans les règles de l’art.

Dandysme et excentricité

Thierry Coudert a d’ailleurs la bonne idée de distinguer entre tous ces concepts, qu’on différencie mal très souvent, et qui ne se mélangent pas toujours : « l’excentrique, admet-il, peut parfois être confondu avec d’autres stéréotypes sociaux comme le dandy, l’esthète, le snob ». Il note que « le snobisme sera une caractéristique majeure de l’excentrique anglais ». Quant au dandy proprement dit, le définir avec une précision mathématique demeure difficile, même si l’Angleterre peut quasiment être considérée comme sa terre d’élection.

Parmi les personnages retenus par Thierry Coudert, j’admire beaucoup le couple formé par Alfred et Diana Duff Cooper. Alfred Duff Cooper ressemblait au moral à notre Talleyrand (auquel il consacra du reste un remarquable ouvrage). Il fut ministre, et surtout diplomate en poste à Paris, où sa charmante épouse et lui tinrent un salon très réputé. Thierry Coudert ajoute le fait suivant, selon lequel Alfred Duff Cooper démissionna « du poste de Premier Lord de l’Amirauté après les accords de Munich ». Comme quoi, on peut être un prétendu excentrique, et voir les choses avec une sage lucidité.


Thierry Coudert, Anglais excentriques. Éd. Tallandier, 2024.
Barbey d’Aurevilly, Du Dandysme et de George Brummell. Préface de Simon Liberati. Les Éditions de Paris, 2008.

Marthe Keller a toujours eu «quelque chose»

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L'actrice suisse Marthe Keller, à Hollywood, "Marathon Man", 1976 © REX FEATURES/SIPA

Marthe Keller nous confie « Les Scènes » de sa vie avec pudeur tout en réaffirmant sa passion intacte pour le métier d’actrice et en rappelant l’essence même de l’art du jeu


Pourquoi aime-t-on tant Marthe Keller ? Pour Koba, bien sûr. Cette Heidi égarée sur le pont d’Avignon qui apparut à l’hiver 1972 au côté de Louis Velle. Princesse de l’ORTF dont les aventures sentimentales, naïves et sincères, marquèrent l’âge d’or d’une télévision française de qualité. C’est-à-dire populaire sans être miséricordieuse, sincère sans avilir les sentiments.

Charme suisse

Pour un justaucorps rouge aperçu chez Philippe de Broca dans une famille échevelée de châtelaines désargentées lors d’un film tourné juste après les événements de Mai 1968. Pour cette beauté venue des montagnes suisses à l’accent guttural et au charme indéfinissable. Chez Marthe, il y a ce visage doux et mélancolique qui excelle aussi bien dans le registre de la comédie légère que dans celui du drame intimiste. Rigolote aux jambes de ballerines, mystérieuse et possédée, Marthe est, par nature, inclassable. Une mère et une actrice de premier plan. On la croit malléable, elle a conservé le mental d’acier de ses jeunes années comme danseuse au Kinder Ballett. Dure au mal, portée par un feu intérieur au service d’une œuvre, elle ne vacille pas. Elle est posture et musique, maintien et ondoyance, rigueur et émotion. « Un ménisque en bouillie à 16 ans » après un accident de ski, activité qui lui était contractuellement interdite, décida de sa réorientation artistique. Elle apprendra son nouveau métier de comédienne à Munich. Elle fut aventureuse dans ses choix et sut se réinventer quand cette expression n’était pas le masque des usurpateurs. Elle n’hésita pas à conquérir des univers fort éloignés, d’un théâtre berlinois d’avant-garde aux studios d’Hollywood, d’Arsène Lupin aux Dialogues des Carmélites.

Opiniâtre et discrète, elle a tracé une carrière internationale où elle aura très souvent brouillé les pistes. Elle possède ce qui ne se commande pas, une sorte de vérité brute, pas du tout minaudeuse ou capricieuse, une vérité qui étreint sans importuner. D’autres actrices s’imposent par l’éclat et le fracas, Marthe, à bas bruit, sans gestes superflus, rend ses personnages totalement vibrants et inoubliables. A la lecture de son livre Les Scènes de ma vie aux éditions Les Presses de la Cité écrit en collaboration avec Élisabeth Samama, on redécouvre cette énigme helvétique. Cette fausse autobiographie raconte d’une manière impressionniste une carrière finalement très iconoclaste, tordue et brillante à la fois. Ne vous attendez pas à des déclarations péremptoires, des règlements de comptes à quarante ans d’intervalles, des confessions impudiques. Marthe Keller parle d’elle, de son long cheminement, de son enfance auprès de parents aimants, de ses lectures, de ses rencontres mais surtout de l’appétit pour un métier qui ne pardonne rien aux ingénues.

Pas une donneuse de leçons

Marthe est trop intelligente pour donner des conseils, affirmer des certitudes sur les méthodes d’enseignement, elle nous fait seulement part de son expérience. Ce livre est un passage de relais. Toutes les jeunes actrices devraient le lire. Avec beaucoup de tact et de prévenance, il montre comment une débutante va prendre son destin en main et tenter de se faufiler dans une profession si aléatoire et injuste. Voyeurs que nous sommes, avides de détails, nous n’en saurons pas plus que nécessaire sur sa relation avec Al Pacino. Marthe ne dira rien de plus que l’essentiel selon elle. Nous apprendrons juste que, fraîchement débarquée à Paris, elle logera avenue Charles-Floquet chez la princesse Soutzo, l’épouse de Paul Morand, et que sa tentative de repeindre une armoire chinoise lui coûta plus que le prix du pot de peintre. Le voyage commence avec Rochefort, Marielle, Montand, se poursuit avec Dustin Hoffman, Billy Wilder, Sydney Pollack, Marlon Brando, l’Actors Studios époque Lee Strasberg ou encore Patrice Chéreau.
On navigue dans les grandes eaux, au pays des grands fauves.
Comment a-t-elle appris à jouer, comment s’est-elle nourrie des autres et notamment des compositeurs ? Comment a-t-elle su exister dans une profession où la chance ne sourit qu’aux audacieux ? « J’ignore si on peut se représenter l’ennui d’une enfance en Suisse quand on ne l’a pas vécu » écrit-elle, dès les premières pages, donnant le ton. Dès sa première audition, ses examinateurs du Théâtre de la Ville à Bâle lui avaient trouvé « quelque chose ». Ils ne s’étaient pas trompés.

Les Scènes de ma vie de Marthe Keller- Les Presses de la Cité. 224 pages

Bukowski forever

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L'écrivain américain Charles Bukowski, en 1971 © ANDERSEN ULF/SIPA

Réédition de la monumentale biographie d’un « vieux dégueulasse »


Il se surnommait lui-même « l’avatar de son temps ». Bukowski, Hank pour les fans de l’écrivain américain, né le 16 août 1920 en Allemagne, est mort d’une leucémie, le 9 mars 1994 à Los Angeles. Pour le 30e anniversaire de sa disparition, la maison d’édition Au diable vauvert offre une nouvelle version de la biographie de référence Bukowski, une vie signée de son ami Neeli Cherkovski, dans une version retraduite par Dinitz Galhos. Il ne s’agit pas d’une commande mais d’un livre écrit sur plusieurs décennies. Ainsi l’écrivain est-il saisi de l’intérieur, ce qui nous donne un portrait à la fois sincère et sensible de l’inclassable poète et romancier.

Pas si pochtron

Neeli Cherkovski a noué une profonde amitié avec Hank dans les années 1960, partageant des bières devant des combats de catch, ou durant des soirées enfumées à parler de la vie, souvent chienne, des femmes, parfois cruelles, et du milieu littéraire, toujours putassier. En 1991, le souvenir de cette fréquentation hors du commun s’est matérialisé en une biographie monumentale. Dans sa préface inédite, son vieux pote rétablit la vérité. « Une grande partie de ce que Bukowski donnait à voir, écrit-il, relevait de la pure représentation. Il avait appris d’Hemingway non seulement l’art de poser les émotions humaines sur une page, mais aussi l’art de cultiver son public. » Il ajoute que « l’image du barde buveur relevait en très grande partie de la fiction. » On a pourtant tous en mémoire le fameux Apostrophes (22 septembre 1978) où Hank, ivre de vin blanc, s’était montré ingérable sur le plateau, irritant Bernard Pivot qui n’appréciait pas qu’on lui volât la vedette. Hank avait alors décidé de s’esbigner, laissant les autres invités vendre leur produit manufacturé.

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Parce que Hank n’était pas un faiseur de bouquins. Il avait ça dans le sang et il se foutait pas mal de sa carrière. C’était un écrivain, un pur, qui s’était toujours senti gêné avec la sécurité de l’emploi – il fut longtemps postier. Tabassé par un père tyrannique qui ambitionnait pour lui une vie normale, Hank avait décidé, très tôt, de préférer le vagabondage dynamiteur à la reconnaissance sociale. Ça donne davantage de matière romanesque ; ça électrice la phrase qui s’écrit comme on file un uppercut à un con qui vous postillonne ses bons sentiments à la gueule. Les livres de Hank sentent la tripe et l’alcool fort. Attention, ça ne signifie pas que l’auteur du Journal d’un vieux dégueulasse écrivait comme on pisse contre un arbre. C’était un autodidacte qui avait lu les auteurs classiques, admirateur notamment de John Fante et Louis-Ferdinand Céline, et qui se soumettait à une discipline de fer lorsqu’il était devant sa machine à écrire. Rigueur de la narration, souci de la musique des mots, respect du public, trois règles d’airain pour Hank. Sans oublier les packs de bière pour tenir à distance le mal-être.

Le biographe souligne que son œuvre donne à voir sans complaisance le ventre mou de l’Amérique. Il ajoute : « Son alter ego Henry Chinaski est un héros aux yeux de nombre de jeunes lecteurs, aux États-Unis comme à l’étranger. » On l’aime aussi pour ça, Hank, pour sa recherche d’authenticité. « Mon honnêteté, avoue-t-il dans l’un de ses poèmes, est née d’elle-même au milieu des putes et hôpitaux. » Charles Bukowski avait commencé par écrire de la poésie. Ses premiers critiques l’avaient même qualifié de « poète des bas-fonds ». Il y a de l’âpreté, voire de la noirceur, dans ses poèmes. C’est que Hank, depuis la disparition de ses parents, était hanté par la mort, et l’écriture était son unique rempart contre elle.

Les éditeurs, ces imbéciles

Hank ne trichait pas. Il n’hésite pas à dévoiler des éléments autobiographiques peu flatteurs, même si c’est son double littéraire, Chinaski, qui parle. Dans le truculent roman Women, début plaintif, typiquement bukowskien : « J’avais 50 ans et je n’avais plus couché avec une femme depuis quatre ans. » Très efficace. À propos des femmes, il les collectionnait, malgré son visage troué par l’acné. Il flashait sur les jambes aussi longues que les lignes droites de la route 66.

Sur sa tombe, sa femme, prénommée Linda, plus jeune que Hank de vingt-cinq ans, fit graver les mots « Don’t try » (« N’essayez pas »), ainsi qu’une paire de gants de boxe. Le célèbre écrivain avait en effet recours au vocabulaire de la boxe pour évoquer le processus d’écriture. « Au final, répétait-il aux jeunes écrivains, tu dois être bon au point que personne ne puisse le nier. » Il complétait : « J’ai reçu des lettres de refus par centaines. Et à chaque fois, je me disais : ‘’ Quelle bande d’imbéciles, ces éditeurs.’’ »

Cette biographie de 500 pages se lit comme un roman de Bukowski. Les fans plongeront avec délice dans les détails de la vie de cet écorché vif qui savait transformer la banalité du quotidien en roman tragi-comique, tandis que les nouveaux lecteurs trouveront dans celle-ci une porte d’entrée idéale pour appréhender l’œuvre atypique d’un éternel dégueulasse au grand cœur.

Neeli Cherkovski, Bukowski, une vie, Au Diable Vauvert. 504 pages.

Une place dans le monde

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Le journaliste Florent Georgesco © JF PAGA

Ils sont orphelins ou séparés de leurs parents violents. Ballotés entre foyers et familles d’accueil, ces enfants du malheur réussissent rarement leur vie d’adulte. Les témoignages d’anciens enfants placés réunis par Florent Georgesco font mentir la fatalité. 


Florent Georgesco présente un visage méconnu de notre société de plus en plus violente. Pendant deux ans, le journaliste du Monde a suivi et recueilli les témoignages d’anciens enfants placés. Ils sont cinq à avoir séjourné dans des foyers ou des familles d’accueil. Audrey, Jimmy, Schouka, Souleymane et Tricia. Cinq à avoir traversé l’enfer. Tricia, dont l’enfance a été fracassée par la mort brutale de sa mère alors qu’elle n’avait que 12 ans, était orpheline de père et ne possédait pour toute famille qu’une marraine qui la dépouillait de ses biens. Souleymane, débarqué seul à 14 ans dans une gare française, refuse d’évoquer son passé, la mort de ses parents, le voyage de la Côte d’Ivoire à la Libye, les camps, la brutalité des passeurs, la traversée de la Méditerranée… Schouka est le fruit de l’union entre une prostituée et un client, victime d’abus sexuels de la part de son grand-père. Jimmy a été frappé si durement par ses parents que son fémur en a été déboîté. Audrey, à 5 ans, allait à l’école sans être ni nourrie ni lavée.

Des échecs… Mais des réussites aussi !

Leurs vies auraient pu être anéanties, mais, contre toute attente, ils s’en sont sortis. C’est ce miracle que Florent Georgesco raconte avec une finesse et une sensibilité rares. Il a rencontré des éducateurs pour tenter de comprendre pourquoi certains parviennent à surmonter leur passé quand d’autres sombrent, reproduisent la violence dont ils ont été l’objet ou s’enfoncent dans la maladie mentale.

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Lorsqu’on demande au directeur des Matins bleus, association d’éducation spécialisée, en quoi consiste son métier, il répond « faire en sorte qu’ils ne meurent pas ». Puis il y a cette constante chez tous ces enfants : la difficulté à accepter leur placement. Même s’ils vivent un cauchemar auprès de leurs parents, ils ne peuvent s’empêcher d’espérer, qu’un jour, ils s’adouciront. Ensuite, « c’est la même histoire : à un moment il faut tout laisser et partir ». Cet arrachement à la famille, ce saut dans le vide est toujours vécu douloureusement. Mais le temps aidant, certains, comme Audrey, ont parfois du mal à quitter leur foyer d’accueil. Quoi qu’il en soit, à 18 ans – comme à 21 pour ceux qui ont obtenu un contrat jeune majeur –, ils doivent voler de leurs propres ailes. Un passage difficile à l’issue duquel beaucoup se retrouvent à la rue.

Parmi les personnes sans domicile fixe de moins de 25 ans, un quart sont d’anciens enfants placés. Tricia, Jimmy, Audrey, Schouka et Souleymane, eux, ont su négocier ce virage périlleux. Aujourd’hui, ils ont un travail, des amis, des projets. Un bonheur conquis de haute lutte qui sidère jusqu’à leurs éducateurs. Rien n’aurait été possible sans leur soutien, leur patience, leur perspicacité. Toutefois, le fonctionnement de leurs structures d’aides est désormais menacé, d’un côté par la hausse des cas de maltraitance, de l’autre par la baisse des moyens humains et financiers. Florent Georgesco leur rend ici hommage et tire la sonnette d’alarme. Son livre n’en demeure pas moins porteur du plus bel espoir.

Florent Georgesco, Vies imprévues : enfants placés, ils ont déjoué le destin, Grasset, 2024.

La politique migratoire dans le secret des prétoires

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Evacuation d'un camp de clandestins à Paris, 30 mars 2016 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Les décisions concordantes des cours suprêmes sur la question migratoire heurtent les aspirations légitimes des peuples souverains.


La dernière en date, rendue le 28 mai 2024, au terme de laquelle le Conseil constitutionnel ouvre, au nom du principe d’égalité devant la justice, l’aide juridictionnelle accordée aux étrangers en situation irrégulière, fait écho à celle du 6 juillet 2018 par laquelle « les neuf sages », en vertu du principe de fraternité, ont censuré toute infraction liée à l’aide à la circulation d’un étranger en situation irrégulière. Entre-temps, il devait le 11 avril 2024 refuser aux LR la possibilité d’organiser un référendum d’initiative populaire sur l’accès des étrangers aux aides sociales non contributives. Cependant, les réformes portant sur « la politique sociale de la nation » peuvent être soumises au référendum de l’article 11 de la Constitution.

Conseil d’État et Conseil constitutionnel contre la volonté populaire

Le Conseil d’État n’est pas en reste. En effet, la haute juridiction administrative, qui depuis longtemps promeut le droit au regroupement familial, comme dérivant du droit de mener une vie familiale normale, dont dispose l’alinéa 10 du préambule de la Constitution de 1946 et l’article 8 de la convention européenne des droits de l’homme, vient de franchir une étape supplémentaire. Par un arrêt du 13 mai 2024, il juge légale la subvention accordée par le conseil de Paris, à l’association SOS Méditerranée. Pour rappel, cette dernière affrète des navires (Aquarium, Océan viking) en vue de venir en aide à des ressortissants de pays tiers à l’Union européenne, préalablement embarqués dans des rafiots de fortune au péril de leur vie et sous la férule des passeurs. Le Conseil d’Etat ne convoque ici aucun grand principe, et fonde sa décision sur l’article L 115-1 du Code général des collectivités territoriales qui énonce que : « Dans le respect des engagements internationaux de la France, les collectivités territoriales et leurs groupements peuvent mettre en œuvre ou soutenir toute action internationale annuelle ou pluriannuelle de coopération, d’aide au développement ou à caractère humanitaire ».

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Il prend par ailleurs la précaution de préciser que ces collectivités doivent s’abstenir de prendre parti dans un conflit de nature politique et s’assurer que leurs subventions financent uniquement les actions humanitaires de sorte que « l’organisme soutenu, eu égard à son objet social, à ses actions et à ses prises de position, ne poursuive pas en réalité un but politique ». À la différence de la cour administrative d’appel de Paris, il estime que ces critères de légalité sont satisfaits. Or en l’espèce, il ne s’agit plus d’une mission humanitaire de sauvetage en haute mer pour secourir des migrants en détresse en les dirigeant vers le port le plus proche, mais de rejoindre systématiquement l’Europe. L’association en cause ne fait pas mystère de son but politique dénonçant la fermeture des pays occidentaux et visant à abolir les frontières. Son action contrarie donc le semblant de politique étrangère de la France en la matière.

La Cour des comptes complice

Le gouvernement des juges sur la question migratoire a pu compter sur la complicité de la Cour des comptes. Son président a en effet décidé de retarder la publication d’un rapport sur l’immigration initialement prévu pour le 13 décembre 2023 afin qu’il n’interfère pas avec l’examen et le vote de la loi sur l’immigration (n°2024-42 du 26 janvier 2024). Ce rapport critique sévèrement les dysfonctionnements systémiques tel que le faible taux d’exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF). Il ne devait donc pas être un élément du débat parlementaire ! Pourquoi ? Ne relève-t-il pas des missions du juge de la rue Cambon, en vertu de l’article 47-2 de la Constitution, « d’assister le Parlement dans le contrôle de l’action du Gouvernement » ?

Si l’on met en perspective la décision du Conseil constitutionnel sur l’aide juridictionnelle accordées aux étrangers en situation irrégulière fondé sur le principe d’égalité, concept polymorphe d’une part, et la récente préconisation de la Cour des comptes de diminuer la charge des arrêts de travail pesant sur la Sécurité sociale (rapport 2024 sur l’application des lois de financement de la Sécurité sociale) d’autre part, on s’interroge sur la cohérence globale en termes d’économie des dépenses et des priorités envisagées pour les réaliser. Le tout fait émerger une jurisprudence qui traduit des choix idéologiques. Or, il ne relève pas des missions du juge de déterminer la politique de la nation. Il n’est pas, dans l’exercice de son office, un organe d’expression de la souveraineté nationale.

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Au diapason des instances supranationales

Le synoptique ne serait pas complet si les Cours suprêmes européennes n’étaient pas au diapason de cette jurisprudence immigrationniste. La Cour de justice de l’Union européenne juge, que lorsqu’un État membre réintroduit temporairement des contrôles à ses frontières intérieures, la directive retour s’applique à tout ressortissant de pays tiers, sur le territoire de l’Etat membre. La décision de refus d’entrée est donc privée d’efficacité (CJUE, 19 septembre 2023). La Cour européenne des droits de l’homme a préalablement jugé que les migrants arrivant à Lampedusa ne peuvent être renvoyés (arrêt du 23 février 2021). Les Cours suprêmes sont sorties de leurs lits en opérant une sorte de coup d’État de droit. Elles ont pris leur essor en s’appuyant sur des textes à portée plus philosophique que juridique, tel que le principe de fraternité attaché à la devise républicaine. Sans réelle portée normative, ils libèrent l’interprète de toute contrainte et ouvrent la voie au gouvernement des juges, qui parfois n’hésitent pas à donner une lecture contra legem de la loi. Le défi migratoire inscrit à l’agenda la question du droit à la continuité historique. Or, cette question existentielle ne peut rester confinée dans les prétoires[1]. Si la France veut se réapproprier la politique migratoire, attribut de sa souveraineté, elle n’aura d’autre possibilité que de convoquer un « lit de justice » pour casser ces jurisprudences, en révisant sa constitution, et au besoin par référendum. Le retour à l’étiage juridictionnel sera plus conforme au schéma de la séparation des pouvoirs.

Le droit à la continuité historique

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[1] Voir aussi, Wilfried Kloepfer, Le droit à la continuité historique (Vérone Editions, déc. 2023).

Vers un grand remplacement cognitif?

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L'essayiste, chirurgien et énarque Laurent Alexandre © Hannah Assouline

Dans son nouvel essai, Laurent Alexandre, cofondateur du site doctissimo.fr, lance un appel pour que nos gouvernants cessent de voir l’Intelligence artificielle (IA) uniquement sous un jour économique. Le défi anthropologique qu’elle nous pose se doublerait d’une menace pour l’humanité.


Causeur. Pourquoi l’IA suscite-t-elle vos inquiétudes ?

Laurent Alexandre. Il y a vingt ans, les experts s’accordaient à dire que le dépassement de l’homme par les machines se produirait à la fin du siècle. Mais depuis lors, le consensus a été nettement révisé, puisque l’échéance est désormais estimée à 2031 ou 2032. L’IA est ainsi devenue un enjeu crucial et pressant, qui n’est pas suffisamment pris au sérieux par les décideurs. Ils n’y voient qu’une affaire d’investissements et d’emplois, alors que c’est la question même de notre existence qui est posée. N’oubliez pas ce que le père de l’IA moderne, le chercheur canadien Geoffrey Hinton, a déclaré, en février dernier au Financial Times : « J’estime que la probabilité pour que l’IA extermine la totalité des êtres humains d’ici 2044 est de 10 %. »

N’est-il pas fallacieux de laisser croire que l’on peut probabiliser ce genre d’événement ?

Pour bien réfléchir à ce problème, il faut surtout éviter d’adopter une posture trop défensive. Et se dire que notre dépassement par les machines est un phénomène inéluctable, dont la gestion doit être pensée de toute urgence. Je peux vous dire que dans le domaine de la santé, par exemple, que je connais bien, la messe sera dite d’ici cinq ans : l’IA produira de meilleurs diagnostics que les médecins, même dans l’hypothèse où les progrès seraient lents.

A lire aussi, François-Régis de Guenyveau: L’intelligence artificielle dans les arts: extension du domaine du kitsch

À quelle vitesse les progrès de l’IA avancent-ils ?

Difficile à dire. Vous avez la position prudente d’un Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, qui pense que les modèles de langage comme ChatGPT atteindront vite un certain plafonnement. Et il y a d’autres voix plus audacieuses, comme Sam Altman, le père de ChatGPT, qui prévoit la création d’une super-IA, incomparablement plus intelligente que l’ensemble des intelligences humaines réunies, pour avant 2033.

Après avoir été limogé vendredi 17 novembre 2023 de la direction générale de Open AI (ChatGPT), Sam Altman (photographié ici à San Fransisco le 16) vient d’être recruté par Microsoft © Eric Risberg/AP/SIPA

Certains anticipent aussi le développement d’une IA générale, dite « AGI »

Oui, une IA capable de raisonner aussi efficacement que l’homme sur l’ensemble des champs de la cognition et non plus seulement par sous-catégorie de compétences. Cela produirait alors une véritable révolution anthropologique.

Pourquoi ?

Cela reviendrait à l’apparition d’une nouvelle espèce. En d’autres termes, nous risquons de devenir la deuxième espèce la plus intelligente sur terre. Cela provoquera un changement de notre place dans le cosmos.

Vous venez à l’instant d’employer le futur de l’indicatif, et pas le conditionnel. Comme souvent dans votre livre, alors qu’il s’agit des débats spéculatifs…

Je n’exprime quasiment jamais mon opinion, mais celle des experts.

On devine quand même votre point de vue, de manière implicite.

J’assume un côté « lanceur d’alerte technologique ». La compétitivité des laveurs de carreaux « biologiques », qui travaillent trente-cinq heures par semaine, ne pèsera bientôt plus tellement lourd face à des futurs laveurs de carreaux « technologiques », qui seront actifs 24 h/24 et posséderont l’intelligence d’un polytechnicien. On risque une « gilet-jaunisation » générale, tous les experts de l’IA le craignent. Et je partage cette crainte.

Ne croyez-vous pas que l’on se prépare déjà, à bas bruit, à cette révolution ? Prenez par exemple l’écologisme punitif, qui enseigne la haine de l’humain et de son développement. Ne s’agit-il pas là d’une propédeutique inconsciente à l’acceptation de notre déclin ?

Si le taux de fécondité s’effondre effectivement dans beaucoup de pays, c’est en partie à cause de la peur d’une catastrophe écologique. La haine de l’homme induite par l’écologisme se traduit en somme par une baisse du nombre de cerveaux humains mobilisables au moment où l’IA explose. J’y vois les prémices d’un grand remplacement cognitif.

A lire aussi: Causeur #123: Intégristes contre intégrés. Dernière chance avant la charia

Un autre signe de l’acceptation collective et inconsciente de notre dépassement par les machines n’est-il pas la théorie du genre, qui se propose de nous libérer de notre substrat biologique ?

Cela nous prépare en effet à accepter demain des technologies telles que l’utérus artificiel, qui nous sera présenté comme plus éthique, car sans recours à ces victimes d’une forme d’oppression que sont les mères porteuses. Mais allons plus loin. Le transhumanisme, qui consiste à équiper l’homme avec des prothèses physiques et cognitives, pourrait bien un jour être supplanté par le posthumanisme, soit l’hybridation totale, l’abandon du corps biologique et la numérisation de la conscience. Affirmer, comme le fait la théorie du genre, que l’humain est fluide, malléable, réinitialisable, revient à promouvoir cette hybridation totale.

Quelle est votre position morale face à ces perspectives ?

En l’espace d’un an, j’ai évolué. Dans l’hypothèse où Sam Altman aurait raison – et il n’a jamais dit de bêtises jusqu’à présent –, deux dilemmes majeurs se poseront l’un après l’autre : d’abord faut-il ou non autoriser la neuro-augmentation (le transhumanisme), puis, dans quelques décennies ou quelques siècles, doit-on ou non autoriser la fusion intégrale de l’homme avec l’IA (le posthumanisme) ? Ce n’est pas forcément une perspective qui m’enthousiasme. Et je cite Luc Ferry, qui dit préférer vivre mille ans sous une forme biologique augmentée, plutôt qu’éternellement en ayant la consistance physique d’un microprocesseur.

Les prospectives auxquelles vous vous référez sont formulées par des personnalités reconnues de la tech comme Elon Musk, qui a créé l’entreprise d’implants cérébraux  Neuralink, ou Raymond Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google. Or, à la différence des prophètes du passé, ces gens-là décident de l’avenir qu’ils prédisent. Ne devons-nous pas nous interroger sur leur honnêteté intellectuelle ? Leurs affaires juteuses ne les poussent-ils pas à faire de la surenchère dans les annonces ?

Peut-être exagèrent-ils. Mais, même si la rupture se produit en 2050 plutôt qu’en 2033, l’histoire de l’humanité en restera quand même bouleversée.

L’atroce désenchantement du flux mondialisé

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© France TV

Triste constat du géographe Michel Lussault : les grandes villes n’appartiennent plus à ceux qui les habitent. Une série documentaire à suivre à partir de lundi 3 juin, sur France 5.


Dans les années 1990 le géographe bien connu Michel Lussault (64 ans) forge un concept qu’il développera dans un livre publié aux éditions du Seuil en 1997 : Hyper-Lieux, les nouvelles géographies de la mondialisation.

L’idée est la suivante : à l’avènement accompli de ce que Lussault nomme « le Monde » (avec une majuscule sur le M), les caractéristiques des lieux urbains » sont « en quelque sorte exaspérées par les effets de la mondialisation » : ‘’hyper’’ renvoie au « constat empirique du surcumul incessant, en un endroit donné, de réalités spatiales, matérielles ou immatérielles, variées : personnes, objets, flux, données numériques, richesses capitalisées, production de valeur ajoutée ». Ensuite, selon Lussault, lesdits ‘’hyper-lieux’’ participent du processus d’individualisation à l’œuvre dans la société contemporaine – le lieu comme expérience personnelle ou collective, procédant d’un espace mis en tension par l’espace numérique, ce qui conduit à déjouer radicalement, dit-il,  « les anciennes hiérarchies entre la taille des espaces ». Lesquels se dilatent à travers « une pratique spatiale et sociale ubiquitaire ». Celle-ci relève de ce qu’on pourrait appeler une « affinité au lieu », volontairement partagée, mais étroitement corrélée à la mondialisation : malls, gares, aéroports, stades, forum, quartiers d’affaire, etc. en figurent les places fortes… Michel Lussault, pour qui « la géographie d’une société doit se penser à partir des spatialités humaines plus qu’à partir de l’observation des formes dans l’espace », en arrive tout de même à penser « que tous les lieux d’aujourd’hui s’avèrent, d’une manière ou d’une autre, peu ou prou, des hyper-lieux ». Pas faux.

De fait, à quelques encâblures de la collision qui s’annonce, l’arraisonnement de la capitale française dans sa globalité par les troupes d’Occupation des Jeux Olympiques (et par le probable Exode concomitant des autochtones) rend la réflexion du géographe singulièrement pertinente. Paris n’est déjà plus le « Grand Paris ». C’est le « Paris-Monde » : un hyper-lieu, à l’échelle entière de la métropole.

Dans ce contexte, voilà que France 5/ France TV a l’idée de mettre en scène notre géographe, dans une série de 6X26 minutes, épisodes confiés à un panel de documentaristes éprouvés dans le secteur de l’architecture et de l’urbanisme (mais pas seulement) : de Stan Neumann à Juliette Garcias, en passant par Sylvain Bergère et Floriane Devigne. La diffusion de Hyper-Lieux démarre le 3 juin.

A lire aussi, du même auteur: Voir Medellin et mourir?

Veste noire et lunettes à monture noire, chemise blanche et cheveux blancs, l’homme qui a dirigé l’Ecole urbaine de Lyon et dont on peut visionner sur YouTube un cours public sur la théorie du ‘’care’’, objet d’un livre en préparation, professe donc ici son analyse à partir de quelques hyper-lieux emblématiques (dont certains figuraient déjà dans l’ouvrage susmentionné) : Time Square, à New-York ; la Place Saint-Marc, à Venise ; Dubaï ; l’aéroport de Francfort ; les Champs-Elysées ; Le Quartier européen de Bruxelles. A l’évidence, on aurait pu multiplier à l’infini les sites qui, sur la planète, ressortissent à cette problématique.

Coproduction Les Films d’ici/ Track, la série paraît hésiter un peu entre, d’une part, l’exigence de bonne tenue intellectuelle dont Lussault, épaulé par les réalisateurs émérites Stan Neumann et Hendrick Dusollier, incarne le garant et le dispensateur ; et d’autre part l’impératif d’agrémenter le propos, par nature assez subtil et élaboré, d’un emballage ludique propre à séduire cet improbable téléspectateur lambda que le service public se met opiniâtrement en devoir d’infantiliser : d’où le placage de cette animation particulièrement niaise (signée Luciano Lepinay) et de cet exercice  de clownerie vaguement consternant auquel Michel Lussault semble néanmoins se prêter de bonne grâce –  sans qu’on voie l’utilité d’un tel habillage.

Cette réserve faite, le tour d’horizon proposé, sur des typologies urbaines (ou péri-urbaines) si diverses en apparence – quoi de commun entre Dubaï et Venise ? –  mais envisagées au prisme du concept de l’ ‘’hyper – lieu’’,  laisse au bout du compte l’impression glaçante que la page est bel et bien tournée : irrévocablement, la Ville n’appartient plus à celui qui y habite ; elle n’est plus, pour reprendre une expression de Lussault, qu’une « scène close, chorégraphie de la globalisation » :  le lieu proprement invivable de l’ ‘’hyperscalarité’’ – soit la coexistence désordonnée des échelles, s’agissant des espaces tout autant que des fonctions, des activités, des gens, pris dans l’atroce désenchantement du flux mondialisé. Voilà ce qui est devant nous.


Hyperlieux. De et avec Michel Lussault. En collaboration avec Stan Neumann et Hendrick Dusollier. 6 x 26mn. À partir du 3 juin à 13.00 sur France 5 et sur le site france.tv

3 juin : Time Square. Réalisation Sylvain Bergère
4 juin : La place Saint-Marc. Réalisation Sylvain Bergère
5 juin : Dubaï Mall. Réalisation Juliette Garcias.
6 juin : L’Aéroport de Francfort. Floriane Devigne
7 juin : Les Champs-Elysées. Réalisation Juliette Garcias et Stan Neumann
10 juin : Le Quartier européen de Bruxelles. Réalisation Floriane Devigne.      

Ligue des Champions: clap de fin pour Toni Kroos

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Satde Bernabeu, Madrid, 25 mai 2024 © Pressinphoto/Shutterstock/SIPA

Ce joueur presque inconnu des gens qui ne suivent pas le football tire sa révérence en club ce soir. Ne lui restera ensuite que l’Euro pour briller une dernière fois crampons aux pieds sur les terrains.


Il a trente-quatre ans, il porte les couleurs du Real Madrid, et a décidé d’arrêter sa carrière au terme de la prochaine grande compétition internationale. Au moment où les stars du football monnaient ce qu’il leur reste de talent en Arabie Saoudite, il y a quelque chose de zidanesque dans le choix de Toni Kroos d’arrêter sa carrière au sommet de son art. Ce soir, il disputera le dernier match avec son club.

Dernier cadeau de la RDA avant réunification

Et quel match : la finale de la Ligue des Champions, à Wembley, contre le Borussia Dortmund. Malgré les malheurs infligés par les Allemands au Paris Saint-Germain en demi-finale, le Real Madrid part nettement favori. Parce que le Real Madrid, avec 14 titres européens depuis 1956, a la culture de la gagne (huit victoires lors de ses huit dernières finales de Ligue des Champions ; la dernière finale perdue du club à ce stade de la compétition remonte à 1981). Parce que le club espagnol a Vinicius Junior en attaque et aussi, au milieu de terrain, Toni Kroos. Un joueur presque inconnu des gens qui ne suivent pas le football.

Né dans les environs de Rostock, en Poméranie occidentale, Toni Kroos fait partie, avec Matthias Sammer (Ballon d’Or 1996) et Michael Ballack, des plus beaux cadeaux footballistiques faits par la RDA à l’Allemagne réunifiée. Il n’a que 16 ans lorsque le Bayern Munich l’attire en Bavière pour un transfert de 2,3 millions d’euros, un record pour un si jeune joueur à l’époque. Il est envoyé au Bayer Leverkusen en prêt dix-huit mois où il joue alors milieu offensif gauche. « Neverkusen » échoue encore à gagner des titres, mais Toni Kroos a fait ses premières gammes en Coupe d’Europe, participe au mondial 2010 avec la Mannschaft et entre en cours de jeu à chaque match jusqu’à la demi-finale, perdue contre l’Espagne.

Bayern Munich, ton univers impitoyable

Finaliste de la Ligue des Champions 2012, vainqueur de celle de 2013, Toni Kroos, de retour au Bayern, a délaissé son couloir gauche pour s’installer en numéro 8, c’est-à-dire en meneur de jeu reculé. Toni Kroos n’est ni très rapide, ni très puissant, mais il pense plus vite que les autres. Il faut éloigner ses chevilles des lignes défensives adverses et le laisser lancer de longs ballons à ses coéquipiers, un peu à la manière d’un quaterback au football américain. Le milieu de terrain était bien parti pour être le maître à jouer du Bayern Munich pour une décennie mais le club allemand n’a pas hérité du surnom de « FC Hollywood » pour rien. Au Bayern, les anciens joueurs deviennent dirigeants. Karl-Heinz Rummenigge, double Ballon d’Or au début des années 80 et président du club, a du mal à admettre que Toni Kroos est un grand joueur. Toni Kroos vient pourtant de remporter la Coupe du monde 2014 et de multiplier les passes décisives dans la demi-finale contre le Brésil lors du massacre (7-1) de Belo Horizonte. Les Brésiliens l’appellent désormais « o garçom » (le serveur) tant il a apporté d’offrandes à ses coéquipiers.

Le Bayern le brade alors (25 millions d’euros alors que sa valeur marchande était estimée à 40). Le Real Madrid en profite pour garnir sa tradition de joueurs germaniques, de Paul Breitner à Mesut Özil, en passant par Günter Netzer. C’est le début du triangle Casemiro-Modric-Kroos : le besogneux milieu de terrain brésilien couvre les arrières des deux meneurs de jeu reculés. Devant, Benzema sacrifie son compteur-but pour faire briller Cristiano Ronaldo. Derrière, Pepe et Sergio Ramos profitent des derniers matches sans VAR pour délivrer des coups de coude stratégiques. Le Real Madrid domine le football de la fin des années 2010, avec un jeu moins pensé que le Barça mais qui évite aussi de tomber dans le ronron du tiki-taka, ce jeu espagnol de passes courtes à la limite de la stérilité.

Gâcher le 14 juillet

Kroos a eu droit à un documentaire sur Arte. On le dit posé, se ressourçant en famille, en forêt, loin des bamboches du monde du football. Son idole de jeunesse était Johan Micoud, le remplaçant de Zidane en équipe de France, qui a fait les grandes heures du Werder Brême. Ce soir, il a l’occasion, avec Luka Modric et Dani Carvajal d’égaler le vieux record de Paco Gento, vainqueur de six coupes des Champions entre 1956 et 1966, déjà avec le Real Madrid. Puis il restera une dernière grande compétition à disputer : le championnat d’Europe des Nations, en juin-juillet, à domicile. Le seul grand titre qui lui manque. La France l’avait privé de finale en 2016, à Marseille, au prix d’un hold-up comme Didier Deschamps en a le secret. Sedan 1870 et Séville 1982 avaient été en partie vengés ! Cette année, la finale aura lieu un 14 juillet. Partir en gâchant, au stade olympique de Berlin, la fête nationale d’un grand pays voisin : voilà un beau programme pour l’été…