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Pourquoi on aime tant détester Nelson Monfort

Le journaliste sportif commente cet été les Olympiades parisiennes, et continue de délicieusement nous exaspérer. Peut-être pour la dernière fois…


Lunettes rondes aux montures dorées, cheveux bouclés aux nuances de gris fluctuantes au gré des années, intonation à mi-chemin entre Philippe de Villiers et Bourvil… Nelson Monfort fait partie des gueules – et des voix – du paysage audio-visuel. « How are you my dear friend ? » Pour quiconque a grandi dans les années 90, Nelson Monfort est mieux qu’un journaliste sportif de la télévision publique : c’est une sorte de traducteur automatique intégré dans chaque nouveau téléviseur acheté. Avec sa crinière grise, on le remarque au loin se lever dans les gradins, s’en aller attraper un joueur de tennis, et capturer une ou deux sensations de champion. 

Au fil des ans, les voix emblématiques du sport français ont disparu, mises sur la touche et remplacées par des enragés de données statistiques qui commentent les exploits sportifs comme ils pourraient commenter la bourse. Nelson Monfort, avec sa touche américaine et ouest-parisienne, est le dernier de ces Mohicans, moins dans l’analyse chiffrée que dans l’exclamation de superlatifs dithyrambiques. 

Tournures archaïques et envolées lyriques

Dans la presse écrite, Tennis magazine notamment, il s’était fait remarquer par ses tournures archaïques et ses articles émaillés de « Que nenni ! ». À la télévision non plus, il n’est pas avare d’envolées lyriques. Devant le spectacle d’une équipe de France de patinage qui se rétame, il se laisse aller à la comparaison historique : c’est Azincourt, c’est Trafalgar, c’est Roland à Roncevaux. Ses questions à rallonge, avec traduction immédiate de l’américain au français, ont fait fuir certains athlètes en plein milieu d’interview. Pourtant, le passage au micro de Nelson Monfort fait partie des incontournables de la vie d’un sportif de haut niveau – presque le quatrième temps fort d’un triathlon télévisé. 

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Lost in translation

Alors bien sûr, on peut trouver dans les archives une ou deux jolies bourdes. La plus fameuse remonte à 1995, quand à l’issue de la finale de Roland Garros, l’Américain Michael Chang remercie son coach, sa maman, son papa et son ami Luigi. Petite faille de l’oreille de Nelson, qui n’a pas entendu que l’hommage s’adressait en fait… à Jésus. Une séquence qui a fait le bonheur des bêtisiers pendant des lustres. En 2021, il s’émerveillait qu’une athlète ougandaise ait fait l’effort de lui répondre en anglais, pourtant la langue officielle de… l’Ouganda.

Nelson Monfort, c’est aussi des jeux de mots à faire pâlir l’almanach Vermot. Aux Jeux d’hiver de Vancouver de 2010, il file la métaphore légumineuse lorsque la Sud-Coréenne Cho Ha-ri se fait doubler par Stéphanie Bouvier sur le fil, laquelle « ne s’est pas laissée déstabiliser par ce Ha-ri Cho cuit plus ou moins à la vapeur ». Toujours dans la même quinzaine canadienne : « C’est terrible, c’est terrible, l’équipe d’Ha-ri Cho est cuite ». Un enchainement que n’aurait pas renié Thierry Roland. En 2010, face à la nageuse française Aurore Mongel, évoquant Roxana Maracineanu, pas encore ministre des Sports, il ose : « Roxana est votre première supportrice et la trésorière de votre fan-club. Attention, parce qu’avec les Roumains, il faut faire attention sur ce plan-là ». Quelques années plus tard, le duo priapique qu’il forme avec Philippe Candeloro, pour commenter le patinage artistique, est épinglé, au temps béni où Najat Vallaud-Belkacem était ministre du Droit des femmes. Peu à peu, les acolytes ont dû lever le pied sur les postérieurs des patineuses et sur les anacondas qui aimeraient embêter telle « jeune Cléopâtre canadienne ».

De temps en temps, Nelson Monfort agace. Pendant le Covid, alors que les travées de Roland Garros sont désertes, sa voix en interview résonne un peu partout, et les joueurs lui envoient des « Ta gueule, Nelson ! ». Mais il y a autant de tendresse que d’impatience à l’égard de la mascotte de la porte d’Auteuil. 

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Est-il un collègue sympathique ? Il y a quelques années, Patrick Montel s’en était plaint, l’accusant d’avoir jeté à la poubelle sa collection de cassettes VHS « soigneusement rangées et étiquetées ». « Coup de poignard intellectuel », « acte de délinquance ordinaire », « cambriolage misérable ». Heureusement, de l’eau a coulé sous les ponts depuis, et l’on sait grâce à Jordan de Luxe que les deux hommes se sont rabibochés.

Chant du cygne de Monfort ?

Nelson Monfort, c’est enfin l’âge d’or du sport « gratuit » à la télévision (à condition de payer la redevance). Avant qu’Amazon Prime ne récupère une partie de Roland Garros, Canal + la Formule 1 et BeinSports les Coupes d’Europe de football… Ce sont ces après-midi de juin, durant lesquels il fait trop beau pour travailler… 

Sur les réseaux sociaux, pourtant, le ton du Franco-américain ne passe plus, et certains téléspectateurs réclament sa tête ces jours-ci. Ça tombe bien, son contrat s’arrête fin 2024. Déjà, Delphine Ernotte avait fait l’effort de le prolonger de dix-huit mois, pour lui permettre de couvrir les JO… Mais s’il n’était pas une nouvelle fois renouvelé, il en serait fini de cette école désuète de journalistes sportifs, pas plus connaisseuse que ça des épreuves qu’ils commentent, mais sympathiquement chauvine.

Louis XVIII et les femmes

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Episode 6 : la dernière compagne…


Relire le premier épisode; le 2e épisode; le 3e épisode; le 4e épisode; le 5e épisode

Jaloux de son aîné, qu’il détestait, « le roi sans royaume ne faisait rien sans raison, ni sans calcul ». C’est sous ces traits cruels que l’historien Matthieu Mensch décrit le comte de Provence, futur monarque de la Restauration, au seuil de l’ouvrage qu’il consacre aux Femmes de Louis XVIII – c’en est le titre. À Louis XVI, le cadet de la dynastie Bourbon enviait aussi son Autrichienne, dont il pensait que lui-même l’aurait mérité davantage : « la haine de Monsieur envers son infortunée belle-sœur avait fini par devenir de notoriété publique », au point que sur le tard, il cherchera à se dédouaner. Instrumentant la mémoire de la reine martyre, il fera même construire, en 1826, une chapelle expiatoire : « Marie-Antoinette semble correspondre parfaitement à la vision cynique de Louis XVIII, pour qui les femmes n’étaient que des outils politiques ou de simples faire-valoir ». Quel garçon sympathique…

Les femmes de Louis XVIII

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Dévoré de pathologies, le premier monarque de la Restauration, barbon impotent peu porté sur le sexe se choisit comme amie de cœur et dernière compagne une femme de bonne naissance, Zoé Victoire Talon. La demoiselle a été éduquée par Mme Campan, l’ancienne femme de chambre de Marie-Antoinette, fondatrice de l’Institution nationale de Saint-Germain : un collège fort prisé des nouvelles élites. Orpheline de sa mère à 15 ans, fille d’exilé, Zoé se voit pourvue d’une dot considérable : son père la marie en 1802 avec Achille du Cayla – noblesse désargentée, mais nimbée du prestige de l’ancienneté. Tôt séparée de corps d’un mari avide et colérique (il s’ensuivra un interminable procès), Zoé, fêtarde et spirituelle, est appréciée de la vieille aristocratie. En 1811, mise en cloque par son amant le duc de Rovigo dont elle aura un fils, Ugolin, elle hérite de l’immense fortune de son géniteur. Viscéralement attachée aux usages de l’ancienne aristocratie, elle s’intègre, sitôt la Restauration, à la noblesse légitimiste. À 32 ans, elle se lie au roi qui en a 60, faveur qui durera plus de sept années. C’est un Louis XVIII par ailleurs entiché de son ministre, le « jeune et bel Elie Decazes », qui la couvre de cadeaux. « La légende du vieux monarque lubrique et à moitié sénile, manipulé par une intrigante » se perpétue, « la caricature se chargeant ensuite de la fixer pour la postérité ». Au zénith de sa faveur, en 1821, Zoé Talon reçoit en cadeau le château de Saint-Ouen, construit pour elle par l’architecte Huvé dans un style néo-palladien, et somptueusement décoré sur la cassette personnelle du roi. Acquise aux ultras, la Cayla, désormais très sollicitée par les courtisans, tient salon et devient « une figure incontournable de la capitale ». Quoiqu’affectée par la mort de Louis XVIII en 1824, elle aura veillé jusqu’au bout sur ses propres intérêts, au reste confortés par Charles X qui la pensionne généreusement ensuite. Ugolin, le fils, meurt en 1828. Indéfectiblement fidèle aux Bourbons au-delà de la révolution de Juillet, elle se voit privée de ses émoluments par Louis-Philippe. Brouillée avec sa fille, elle s’arrange pour léguer les biens qui lui restent directement à son petit-fils. La comtesse du Cayla s’éteint en 1852, à l’âge de 67 ans, dans son appartement parisien de la rue Saint-Dominique.  

La semaine prochaine: Dernier épisode : La Femme, instrument mais contre-pouvoir

Caroline 1 – Martine 0

Notre chroniqueur ouvre ses boîtes à souvenirs durant tout l’été. Livre, film, pièce de théâtre, BD, disque, objet, il nous fait partager ses coups de cœur « dissidents ». Pour ce dimanche, il a choisi de nous parler de Caroline, l’héroïne des Trente Glorieuses (44 albums), la salopette rouge la plus célèbre de la littérature jeunesse à laquelle Christophe Meunier, docteur en géographie, consacre un très bel essai illustré aux Presses Universitaires François-Rabelais.


Dans un pays à la dérive institutionnelle, il est bon de savoir que l’Université travaille sur des sujets essentiels. Je l’attendais depuis longtemps cet ouvrage précis, documenté et érudit sur « Caroline », la blondinette et ses huit amis (animaux domestiques et sauvages), dont les albums ont enchanté mon enfance. 

Insipide Martine

Chez les bouquinistes, je ne résiste pas à l’achat des « albums blancs » de la décennie 1970 et il m’est arrivé d’offrir un exemplaire de la toute première série, notamment L’Automobile de Caroline datant de 1957 à mon épouse avant que les prix ne s’envolent. Inconsciemment, je pressentais le génie, la modernité et la tendresse de ce personnage créé par Pierre Probst.

Christophe Meunier vient m’apporter sur un plateau d’argent l’argumentaire qui me manquait pour déclarer une victoire sans appel de Caroline sur sa concurrente, l’insipide, la besogneuse, la conventionnelle Martine. Le match est plié. Les deux rivales à socquettes sont pourtant nées à la même époque, Caroline en 1953 est l’égérie d’Hachette et Martine en 1954, la tête de gondole de Casterman. Ce sont deux baby-boomeuses qui, à leur manière distincte, adopteront les codes de l’émancipation consumériste et de l’expansion économique, véhiculant deux France en transition. Elles débarquent dans un paysage éditorial « jeunesse » polarisé par Babar et Mickey. Elles sont le fruit de la loi de juillet 1949 qui encadre « les publications réservées à la jeunesse ». Entre la trompe de l’éléphant et les grandes oreilles de la souris, les petits Français plébisciteront vite les aventures de ces deux fillettes qui appartiennent à deux classes sociales différentes mais répondent au même code moral. Elles partagent des valeurs estimables que sont le travail, l’entraide, la politesse, le sérieux, la non-violence et aussi tous les clichés sur l’altérité, ce ne sont pas des hippies, ni des décolonisatrices, encore moins des suffragettes, elles ne sortent pas du cadre, elles n’ont pas vocation à modifier notre regard sur la marche du monde et nous alerter sur sa violence sociale inhérente. Martine est cependant plus bourgeoise, elle voyage en Première, elle a tout d’une « femme » d’intérieur et propage un imaginaire plus stéréotypé et régressif. 

Martine, trop attachée aux prix de l’immobilier

« Contrairement à Martine, Caroline ne semble pas très attachée à l’électroménager de la cuisine » analyse le géographe, même si les deux sont attirées par la télévision, l’objet de toutes les convoitises au tournant des années 1960/1970.  L’auteur pousse son étude plus loin affirmant que Martine est à « l’image de cette démocratie des petits propriétaires » et Caroline « est résolument celle de la démocratie des salariés ». Martine aurait des velléités patrimoniales tandis que Caroline, petite fille de Français moyens, moins attachée à la stabilité d’un foyer, jouirait sans entraves de sa liberté de circuler. Caroline n’a pourtant rien d’une effrontée ou d’une frondeuse, elle veille sur la sécurité de ses petits compagnons qui se révèlent souvent indisciplinés. Christophe Meunier aborde toute une série de questions sur le genre (les garçons et les filles lisent indifféremment Caroline, ce n’est pas le cas chez Martine), les attributs de la modernité, les moyens de locomotion, tout le foisonnement et le catalogue des envies propagés par les Trente Glorieuses. Globe-trotteuse, Caroline conduit une Citroën C6 de 1929, barre un voilier, pilote un hydravion et se rend aux sports d’hiver. C’est elle qui a fait germer dans notre esprit, ce besoin de prendre le train, de télétravailler et d’acquérir une résidence secondaire. Très en avance sur son temps, Caroline ne se rend jamais à l’école, elle annonce la société des loisirs, les fins de semaine dans le Perche ou en Normandie, le rêve des cadres du privé, le « en même temps », le « guide du routard » et la gentilhommière à la campagne. Ce qui reste en mémoire, au-delà des histoires, c’est la puissance de l’image, les double-pages de Probst éclatantes sont des merveilles de lumière et de profondeur. Elles ouvrent les fenêtres, on y plonge avec délectation, elles sont nostalgiques, joyeuses, dynamiques, douces et inoubliables. Tous les ans, je relis l’album Caroline visite Paris et suis touché par cette vision d’un bonheur lointain, enfoui sous le fracas des années, et vivace. Il n’est pas éteint. 

On y voit Caroline, de dos, écarter les bras, et admirer d’une chambre d’hôtel, les toits de Paris, Notre-Dame et la Tour Eiffel pendant que ses compagnons se réveillent laborieusement. Un ourson dort à poings fermés, un cocker téléphone, un lionceau se brosse les dents, une panthère prend une douche et l’on a de nouveau huit ans.

Caroline – Héroïne des Trente Glorieuses – Christophe Meunier – Presses Universitaires François-Rabelais (2004), 230 pages.

Caroline, Héroïne des trente glorieuses

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Mal de mer

La culpabilisation a débarqué sur nos côtes. La mer est désormais considérée comme une victime et l’homme lui doit réparation. Condamnés à l’éco-rédemption, nous sommes « tous éboueurs » et « tous migrants ». Opposons à cette propagande les profondeurs de l’art et les finesses de la littérature.


On aura tout eu. Les innombrables alertes « vagues-submersion » envoyées sur nos téléphones portables pendant les épisodes de tempête et le « pas de vagues » d’une météo scolaire décrétée anticyclonique par l’Éducation nationale, malgré les lames de fond qui ruinent l’École. Les cent cinquante ans des plages normandes impressionnistes (chapeaux de gaze, bains de mer et pêcheurs) et les quatre-vingts ans des plages normandes impressionnantes (casquettes du D-Day pour vétérans américains, reconstitution du Débarquement et bottes de pêcheurs pour journalistes parisiens). Les quotas de visiteurs dans les Calanques marseillaises (le surtourisme est une plaie) et l’absence de quotas de migrants en Méditerranée (l’immigration massive est une chance). La mer aura été, cette année, de toutes les aventures et de toutes les métaphores. « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme » : Charles Baudelaire écrivait déjà pour l’homme libre d’aujourd’hui, celui qui chérit la mer et contemple son âme en participant en famille à des chasses aux microdéchets organisées sur les plages.

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Car il faut chérir la mer. Non pas pour sa puissance évocatrice des lointains, ses joies saisonnières ou son odeur d’horizon, ni pour ce qu’elle représente d’explorations, de découvertes ou de lutte périlleuse contre les éléments, mais parce qu’elle est fragile, qualité ultime de ce qui menace de disparaître. Fini « l’infatigable éternité » des mers de Jules Michelet et de Victor Hugo, « le tas de montagnes en fuite » la « poussée de l’ombre contre l’ombre, [le] cloaque de baves ». La mer est aujourd’hui une victime : surexploitation, surfréquentation, surpêche, surchauffe. Nous lui devons réparation. Fini aussi la mer de Roland, Manu et Lætitia, les aventuriers de Robert Enrico (1967) : l’aventure n’a plus l’étrange légèreté du scaphandre de Joanna Shimkus descendant lentement vers les profondeurs de l’océan sur un air de François de Roubaix ; elle est désormais coincée entre la décharge sauvage de l’hotel resort, l’hélicoptère de secours prévu pour les baignades de l’extrême et les instructions baudelairiennes délivrées par les offices du tourisme de nos stations balnéaires qui suggèrent, lorsqu’il fait gris et que la rando palmée, la marche aquatique ou le plogging (jogging-ramassage de déchets) sont compromis, d’aller à la piscine, de participer à un atelier responsable et de… contempler la mer.

Les brochures de ces offices du tourisme engagés – du Finistère ou de la Côte de Nacre, par exemple – dressent la liste des bons gestes à adopter à la plage, sur le double ton de l’animisme bêtifiant (« Il ne faut pas hésiter à s’intéresser aux algues et à les admirer, en se rappelant tout ce qu’elles nous apportent ») et celui, convivial, du Petit Livre rouge devenu sympatoche à force de faire alterner le « je » infantilisant, le « on » gentiment inclusif, et un « vous » franchement accusateur : « On oublie la crème solaire et on se protège du soleil sous un parasol !» ; « Je ramasse les déchets mais pas les coquillages », car « s’il paraît anodin de ramasser trois coquillages et deux galets, multipliez votre geste par le nombre de vacanciers et imaginez le résultat : un littoral fragilisé. CQFD. » On se croirait dans Docteur Jivago, lorsque Yevgraf surprend son demi-frère Yuri en train de ramasser un peu de bois au cœur de l’hiver moscovite : « Le Parti a raison : un homme qui cherche désespérément un peu de bois de chauffage est émouvant, mais cinq millions d’hommes qui feraient comme lui détruiraient une ville. »

Sermonné sur les déchets (il faut les ramasser, surtout ceux des autres), les coquillages (il ne faut pas les ramasser), les algues (il faut les admirer), les phoques (il ne faut pas les approcher), les dunes (il ne faut pas y écraser les œufs de gravelots), la pêche à pied (il ne faut pêcher que ce que l’on prévoit de manger), les petits rochers (il faut les remettre en place), vous aurez du mal à jouer les Françoise Sagan à la plage, à vous allonger sur le sable, « à en prendre une poignée dans la main, à le laisser s’enfuir de vos doigts en vous disant qu’il s’enfuit comme le temps, que c’est une idée facile et qu’il est agréable, l’été, d’avoir des idées faciles » (Bonjour tristesse). Surtout si vous emmenez avec vous vos enfants ou petits-enfants. Car si ces derniers n’ont certainement pas lu Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo à l’école, ils auront en revanche beaucoup « travaillé sur la mer » avec leurs enseignants et pourront vous raconter leur premier chapitre d’histoire en classe de quatrième : 30 pages consacrées à la traite négrière au XVIIIe siècle et aux vilaines bourgeoisies marchandes de la côte atlantique. Ils pourront également vous dire – s’ils ont bien suivi le cours de géographie – que l’on vit tous dans « un monde de migrants » et qu’il n’y a pas franchement de différence entre le programme Erasmus (alias cette internationale de la glandouille universitaire), défini par la fine casuistique scolaire comme une « migration transnationale choisie » (sic), et le migrant clandestin qui traverse la Méditerranée. S’ils ont été bons élèves, ils vous citeront de mémoire le témoignage d’Asad, qui ouvre les chapitres « Comprendre comment les migrations participent au développement » et « Le migrant dans l’art contemporain », témoignage qui se termine sur une note positive de nature à réjouir la papauté et le compagnonnage de la théologie de la libération : « Mais comme en Italie, ils ne voulaient pas de moi, j’ai décidé de tenter ma chance en France. Après plusieurs tentatives, j’ai fini par réussir à passer la frontière et suis arrivé à Paris » (Hachette éducation,2021). Il est agréable, pour les plus jeunes aussi, d’avoir des idées faciles : l’école est là pour cela.

Heureusement, il y aura, cet été encore, les petites plages du coin, ces parcelles de sable, de mer et de ciel qui échappent à la double injonction du « tous éboueurs » et du « tous migrants ». Des coins d’été restés propres sans le soutien pédagogique de l’office du tourisme et qui figurent peut-être sur l’une des Cartes marines (2023) de Marine Le Breton. À la confluence de la cartographie, de l’art et de la littérature, cette poésie du littoral faite de traits de côte, de hachures et de points de broderie graphique nous emmène de la baie de la Canche (Côte d’Opale) à la baie de Roquebrune (Côte d’Azur). Nos petits coins de paradis doivent s’y trouver, entre deux hachures et une phrase de Pierre Loti.

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Il y aura aussi les expositions, à deux pas de la mer. Certaines, légères comme les tenues balnéaires exposées au musée de la Mode de Marseille (Château Borély) : une histoire du maillot de bain depuis les années 1940, ou comment la presque nudité hésite, à la plage, entre démocratisation et sophistication. À Avranches (Manche), petite ville promontoire sur la vallée de la Sée et la baie du Mont-Saint-Michel, la rétrospective du peintre néoréaliste et sensualiste Albert Bergevin (1887-1974) donne à voir la plage de Saint-Jean-le-Thomas sous toutes ses coutures : parasols, cabines de plage, bains de mer, petites barques et ciels bleu-gris sous une lumière de la baie qui baigne les complicités familiales. Quant à l’exposition « Icônes » consacrée à Robert Capaaux Franciscaines de Deauville, elle est l’occasion de voir et revoir les célèbres images du Débarquement prises par le photographe de Life – 11 photos sauvées sur 106. L’occasion aussi de repenser, face à ces clichés qui ont saisi la peur, le courage et la mort de si près, au sens de cette « émotion » continuellement brandie comme un blanc-seing collectif et un passeport du vivre-ensemble. Pays du « on doit se souvenir » et du « on ne peut pas oublier » ; pays schizophrène qui enseigne dans ses écoles que notre histoire est notre croix mais qui, le jour des festivités mémorielles, fait du passé notre salut ! Pays où l’on apprend La Marseillaise en langage des signes dans des classes où aucun enfant n’est sourd-muet, mais qui fait résonner Le Chant des partisans à Omaha Beach, le temps d’une cérémonie. Pays des discours-fleuves de nos dirigeants, discours qui ne veulent rien dire (que veut dire « regarder [une] ville détruite avec tristesse et lucidité » ?) et se sont substitués, par la force de la chronologie, à l’expérience. Pays, enfin, des Jeux-olympiques-et-paralympiques, du care disert et de l’hystérie compassionnelle, fier d’afficher dans Paris la photo d’un fauteuil roulant design (exposition « Match : design et sport » au musée du Luxembourg), mais qui se tait lorsque les vétérans du D-Day, du haut de leur siècle d’existence, face à la Manche dans laquelle ils ont jeté leur jeunesse il y a quatre-vingts ans, tiennent tous à se lever pour recevoir la Légion d’honneur.

Oui, Baudelaire voyait juste. La mer est notre miroir et à défaut d’y contempler notre âme, nous y voyons les mois écoulés. C’est là sans doute la moins facile des idées, la plus douloureuse aussi, car c’est tout de même l’été.


À lire

Marine Le Breton, Cartes marines : poésie du littoral français en 130 cartes, EPA, 2023.

Cartes Marines: Poésie du littoral français en 130 cartes

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À voir 

« Robert Capa : icônes », Deauville, Les Franciscaines. Jusqu’au 13 octobre 2024.

« Le Grand Bain, ou comment bien se (dé)vêtir au soleil », Marseille, Château Borély, musée des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode. Jusqu’au 5 janvier 2025.

« Albert Bergevin : regards sensibles », Avranches. Jusqu’au 8 mars 2025.

Ou pas…

« Match : design et sport, une histoire tournée vers le futur », musée du Luxembourg. Jusqu’au 11 août 2024.

On va dans le mur, tu viens?

Les trois blocs qui se partagent la vie politique partagent aussi une vision folle de l’économie : l’argent public ne coûte rien ! Au-delà de leurs nuances, tous veulent continuer de biberonner les Français à la dépense publique. La cure d’austérité qui vient s’annonce douloureuse. Qui devra s’y coller?


Nous vivions déjà partiellement dans un asile psychiatrique – comment qualifier autrement une société où un barbu invité à la télé peut s’étonner qu’on le prenne d’emblée pour un homme ? S’il avait fait (discrètement) ricaner une majorité de téléspectateurs, une écrasante proportion d’électeurs paraît, en revanche, croire dur comme fer à la magie en matière d’économie. Les trois blocs qui viennent de se disputer les faveurs de l’électorat ont des visions certes différentes, mais néanmoins cousines des finances publiques. Le courant macroniste central se veut l’héritier de quarante ans de gabegie policée. Fanatiques de l’Europe, de ses « valeurs », de l’État de droit, surtout quand il s’agit d’immigration, mais pourtant jamais dans les clous européens dès qu’on aborde le budget de notre État : plus de trois mille milliards de dettes accumulées, six fois plus qu’en 1980, pour des services publics deux fois moins performants – un ratio d’endettement deux fois supérieur aux limites des traités européens qu’en d’autres domaines, on respecte à la lettre –, chapeau bas les artistes. Deux courants sont toutefois perceptibles au sein du bloc central – les crameurs de caisse épanouis canal Martine Aubry ; mais aussi les gabegistes honteux, type Bruno Le Maire, réputé gérer « à l’euro près » le budget mensonger qu’il a fait voter par l’Assemblée. Ce bloc mise en réalité sur la ruine à petit feu du pays et concentre son énergie sur le mistigri de la faillite, à discrètement refiler à la législature suivante. L’ami Bruno, probablement viré de Bercy après sept années de mauvais et déloyaux services, doit secrètement pousser un ouf de soulagement. Il devait trouver 24 milliards d’euros d’économies peu consensuelles. Remettre les clés du ministère des Finances sera pour l’inventeur du chèque rapiéçage d’inspiration cubaine autant un choc qu’un veule soulagement. Il glissera dans la poche de son successeur, avec un sourire, une serviette dans laquelle sera enroulée la patate chaude de l’austérité à venir.

À gauche, un inquiétant nouveau programme commun

Du côté du Nouveau Front populaire, les manœuvres dilatoires du bloc central paraissent depuis longtemps insupportables. Ils n’ont pas la patience des sociaux-démocrates procrastinateurs : pour le NFP, la Ruine, c’est maintenant. Une théorie exposée par le camarade Mélenchon dans Le Figaro – le ruissellement marxiste expliqué aux tout-petits : « La dépense sociale crée du bien-être, lequel permet la consommation qui, elle, produit de l’emploi et des recettes fiscales. » Si la gauche séduit autant, c’est qu’elle surfe sur une religion étatique française durablement établie – l’argent public c’est bien, ça ne coûte rien, sa source est éternelle, loué soit son très Saint Nom – et un toupourmagueulisme de bon aloi, indifférent à l’intérêt général. Plus d’allocations, moins de taxes, plus de vacances, moins de boulot, la retraite juste après le bac (voire au brevet en cas de scolarité pénible). Ses électeurs ont l’air de croire que c’est possible – c’est assez fascinant. Tenter d’expliquer qu’en Europe, nos semblables partent à la retraite à plus de 64 ans en moyenne relève a minima de l’ultralibéralisme, sinon du fascisme. Impossible non plus d’établir une corrélation entre pouvoir d’achat et temps de travail cumulé sur une vie. On constaterait que les Français travaillant moins que les autres, l’appauvrissement ressenti trouverait sans doute là un début d’explication. Pour mieux comprendre cette disette, mais uniquement si on souhaite finir au goulag mélenchoniste, on y ajoutera le poids des dépenses publiques improductives, dans le pays recordman du monde des ronds-points et qui a dû y consacrer entre 8 et 10 milliards. Des sommes folles qu’il aurait pu investir dans l’intelligence artificielle, mais non. Dommage, car l’IA figure le seul véritable espoir pour les tenants de la connerie naturelle made in France. Cette frange gauchiste de l’échiquier politique n’a pas été saisie de la moindre hésitation, alors que la perspective d’une victoire possible se dessinait. Leur programme commun, torché en une nuit, n’a plus les pudeurs d’une gauche productiviste, jadis soucieuse de vaguement réfléchir à la création de richesses, corollaire pourtant indispensable à sa redistribution. Pas une ligne n’y fut consacrée. On rasera donc gratis en se dispensant de produire tout rasoir, avec l’assentiment de millions de blaireaux. Des dingues authentiquement persuadés de vivre dans un enfer « ultralibéral » qui consacre étonnamment 58 % de son PIB à la sphère publique, record à battre.

Bardella-Le Pen : molle démagogie

Beaucoup d’entre eux votent néanmoins, et depuis longtemps, Rassemblement national. D’abord bien sûr en réaction à la démission régalienne du bloc central, mais également par adhésion à la molle démagogie dépensière du tandem Bardella-Le Pen. La retraite à 60 ans, de généreuses baisses de TVA ou des tarifs de l’énergie, tout cela financé sur le dos des immigrés et par la chasse aux allocations abusives de la fraude sociale… Il faut avoir la foi chevillée au corps pour y croire. Quelqu’un au RN a fini également par s’apercevoir que l’horrible euro de l’ignoble Europe avait permis à la France de continuer à faire ce qu’elle sait faire de mieux dans le domaine des dépenses publiques – « Citius, Altius, Fortius ». Esprit olympique, Pierre de Coubertin, médaille d’or – la France éternelle en somme. D’où la décision de ne plus renoncer à la monnaie unique. On portera toutefois au crédit de la droite nationale l’espèce de vertige qui l’a étreinte aux marches du pouvoir. Un puissant rétropédalage digne d’un sprinter désireux de franchir la ligne en marche arrière, en l’espèce, un renvoi aux calendes grecques de ses plus dispendieuses promesses. Ce qui a permis aux médias comme il faut de leur reprocher et le coût de leur programme et son abandon en rase campagne électorale – du pain bénit.

La cure d’austérité qui vient figure l’éléphant au milieu du couloir. La question est moins « quand » – là maintenant – que « qui » pour mener à bien la saignée qui s’annonce et qu’aucune hausse constitutionnellement acceptable de la fiscalité ne pourra jamais équilibrer.

Le nouveau Premier ministre a donc de quoi se faire du mouron, sauf s’il mise cyniquement sur la mise sous tutelle par le FMI du cancre français, méprisé et décrédibilisé par ses pairs. Les pays dits frugaux en ont ras la casquette de cette nation qui prétend être un acteur majeur de l’Europe tout en comptant sur le travail de ses petits camarades pour financer le train de vie d’un État-providence devenu fou. Sa seule excuse, c’est la folie de ses électeurs et la lâcheté de ses élites.

Une tigresse en Roumanie

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Pour son premier film, Andrei Tanase s’égare un peu (et avec lui, le tigre déjà vu dans L’odyssée de Pi)…


Un ours va-t-il dévorer la tigresse baptisée Rihanna qui s’est carapatée du zoo ? Danger public, le fauve erre dans la nature… La directrice du zoo est en vacances en Grèce : à charge de Vera, la vétérinaire en poste, de prendre l’affaire en main. Sur un coup de stress elle a, par mégarde, mal refermé la cage où Rihanna prend sa pitance. Problème supplémentaire, le félin appartient à une bande de sicaires bodybuildés, tatoués de la tête au pied, avec qui ça ne rigole pas. Il est vrai que Vera a des excuses : la veille, elle a surpris Toma, son mari (théâtreux au civil) en plein adultère avec une fille de 19 ans, alors qu’elle, Vera, vient de perdre son bébé trois jours après sa naissance. En plus, comme ce dernier n’est pas baptisé, la religion orthodoxe interdit de le voir enterré dans le cimetière chrétien : Vera tentera de convaincre un prêtre de déroger à la règle… Dans cette accumulation de tracas, la traque du tigre s’organise autour d’elle, armée d’un fusil à lunettes pour tenter d’endormir la bête sans avoir à l’abattre, les policiers quant à eux prêts à le tenir en joue, au cas où… 

On sent bien qu’Andrei Tanase, pour ce premier long métrage, a tenté d’agréger à l’argument central – la chasse au tigre en cavale – nombre d’éléments disparates : le deuil du bébé, le couple en crise, le fonctionnement même du zoo (en panne de médocs), la menace sourde des gangsters qui exigent leur dû, etc., etc. Imbrication improbable de plusieurs entrées, soit beaucoup d’éléments adventices qui, pour construire un scénario à la fois plausible, émouvant et accrocheur, se raccordent maladroitement entre eux. 

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Paul, l’époux infidèle, à un moment donné au cours de la battue, se fait mordre la cheville par un serpent alors qu’il s’est égaré dans la forêt avec sa femme en colère ; pour s’orienter, ils grimpent tous deux sur un arbre. Dans l’entretien avec le réalisateur, pièce maîtresse du dossier de presse, Andrei Tanane commente ainsi la séquence : « L’arbre, le serpent. Paul a été mordu par le serpent et quand il se retrouve avec Véra dans l’arbre, c’est l’arbre de la connaissance ». Pourquoi pas ? À un édifice narratif qui manque de solidité, les symboles offrent parfois l’avantage de servir de tuteurs. Reste que le parallèle entre le fatum de la tigresse et Vera piégée par son destin, manque singulièrement de consistance. 

De même, le nappage d’une B.O. à la tonalité inquiétante (signée Jean-Benoît Dunkel, du groupe Air) peut avoir son utilité pour souligner le climat – fût-ce au prix du poncif formel – quand l’ambiance mollit. Savoir que l’animal dressé, désormais en fin de carrière, qui campe à présent Rihanna fut naguère, en 2012, le héros carnassier du chef-d’œuvre d’Ang Lee L’odyssée de Pi, rendra-t-il Tigresse plus captivant ? Pas sûr. Cela dit, réussir un premier film n’est pas simple. Andrei Tanase, 41 ans, peut mieux faire.         

Tigresse. Film de Andrei Tanase. Avec Catalina Moga, Paul Ipate. Roumanie, Grèce, couleur, 2023. Durée : 1h20. 

En salles le 7 août 2024. 

Henri Bosco, vivant

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Henri Bosco (1888-1976) n’est plus lu. À peine connaît-on son long-seller L’Enfant et la rivière, parce que, au collège, on en étudie quelques extraits pour la dictée. C’est tout… On a tort…


On dit vaguement qu’Henri Bosco a écrit des livres pour enfants, un malentendu qui accroît la désaffection du public. 

Bosco était provençal, il aimait le soleil, les paysages méditerranéens, la sensualité des corps bronzés, la musique du vent, le soir, dans les feuillages jaunis prématurément, le mystère de l’amour. Il faut chercher Dieu dans sa prose poétique ; il s’y cache pour mieux nous ouvrir les portes du paradis. Bosco repose dans le cimetière de Lourmarin (84), à quelques pas de poussière d’Albert Camus. 

C’est l’été, je crois, qu’il est préférable de lire Bosco. J’ai trouvé chez un bouquiniste, Irénée, paru en 1928. D’emblée la fluidité de sa phrase s’impose. « Ce fut à Capri. Un bloc de pierre bleue dans une eau de cristal où nagent des requins pleins de mélancolie. Un funiculaire (très cher) qui grimpe dans les fleurs jusqu’à une terrasse pompéïenne… »

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Irénée apparut alors. « Elle dansait sur la terrasse du funiculaire. » De grâce, ne dites plus, après avoir lu cet incipit, qu’il s’agit d’un auteur pour enfant. Irénée est frêle, « mince comme un crayon » ; elle possède de larges yeux verts et sent le jasmin. Entourée de quatorze jeunes filles inverties, elle plaît au narrateur, le jeune Pierre Lampédouze ; pire, elle l’envoûte, comme un rêve qui vous hante dans la nuit balsamique. Nous sommes à Capri. « Où fuir quand on est dans une île ? » se demande Pierre, amoureux transi. Le secret de son amour ? « Du jour où je vis Irénée, confie-t-il, je sentis dans mon cœur le désir de la fuir. » Le récit nous plonge dans une atmosphère tyrrhénienne saturée de parfums. Pierre est-il le double de l’auteur ? C’est probable. Alors quand il dit que « L’homme est étrange. Tout l’inquiète et le dérange. Il ne vit que de souvenir », il n’est pas faux de comprendre que c’est Bosco qui s’exprime. Le récit se poursuit dans une sorte de somnolence éveillée. On comprend que Pierre soliloque en permanence avec ses « trois ‘’moi’’, celui qui (lui) parle, celui qui (lui) répond, celui qui ne dit rien (…) » Il ne reverra plus Irénée. 

La seconde partie s’ouvre sur la baie de Naples. Un an a passé. Le narrateur est seul et Irénée l’accompagne en pensée. La nuit sucrée où « les jeunes filles enlacées sont revenues sur la terrasse, molles, les mains encore humides d’eau », délivrera-t-elle son secret ? Aphrodite détient la réponse. Naïveté, perversion, goût de l’imprévisible, jeux sensuels, s’entremêlent sans cesse. Laissons-nous porter par le surréalisme solaire de Bosco jusqu’au vertige, sous l’autorité amicale de Max Jacob, mort en 1944, à Drancy.

Henri Bosco, Irénée, Collection L’Imaginaire, Gallimard. 224 pages.

Irénée

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Macron fait compliqué, Attal simple!

Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale, décidée par le président Macron, les relations avec le Premier ministre démissionnaire, Gabriel Attal, se sont tendues. Ce dernier semble vouloir de plus en plus s’émanciper…


La parenthèse festive et sportive des Jeux olympiques ne fait oublier à personne que la situation politique de la France est préoccupante, étrange. Nous approchons peu à peu du moment où le président de la République devra choisir le nouveau Premier ministre. Emmanuel Macron se trouve à Brégançon pour y réfléchir et, si les conseils ne lui manquent pas, pour l’heure aucune solution ne se dégage de manière irréfutable.

Drôles d’oiseaux

Ce n’est pas l’arrogance de Lucie Castets qui va le convaincre : il l’a d’ailleurs déjà rejetée et il a bien fait. Son intronisation par le Nouveau Front populaire ne l’a pas entourée comme par magie de légitimité et de compétence. Gérald Darmanin se fait le défenseur de Xavier Bertrand qu’il estime tout à fait adapté au poste. Peut-être le président y songe-t-il ?

Par ailleurs on a Laurent Wauquiez qui, au mieux avec Gabriel Attal, était prêt à s’engager pour la Droite républicaine dans un pacte articulé sur quelques mesures essentielles mais en excluant toute participation gouvernementale. Autrement dit, M. Wauquiez s’arrêtait au milieu du gué : ni indépendance totale ni vrai soutien opératoire comme l’avait souhaité Nicolas Sarkozy. La pire des tactiques à mon sens : Laurent Wauquiez toujours aussi attentiste parce qu’il est encombré de son ambition présidentielle et qu’il a des rivaux de haute volée qui lui dameront le pion.

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Du côté de la macronie, et du groupe parlementaire qu’il préside, Gabriel Attal aspire à une coagulation de projets où l’empathie qu’il a suscitée auprès de beaucoup de députés de son camp en les sauvant pourra être exploitée. D’autant plus qu’il est hors de question pour lui de retrouver Matignon.

Comme si le paysage national n’était pas assez compliqué, le président de la République l’a complexifié davantage en rêvant d’un Premier ministre consensuel, apprécié par la droite et la gauche, mais enrichi par « un parfum de cohabitation ». L’oiseau rare donc, pour ne pas dire impossible !

Attal ne veut plus être le petit frère de Macron

Emmanuel Macron se débat dans des difficultés extrêmes – qu’il a lui-même causées en grande partie -, la tête lourde, toute grâce envolée, avec un discrédit à la fois politique (beaucoup de ses soutiens sont déçus) et populaire (une majorité de citoyens lui est hostile).

Pendant ce temps, Gabriel Attal, au contraire, du ministère de l’Éducation nationale à Matignon, de Matignon à ses suites où son courroux l’a incité à prendre son autonomie et à substituer sa formidable activité à l’atonie d’un président incertain, se trouve partout, fait feu de tout bois, a réponse à tout, sourit à tous et fait preuve d’allégresse comme si la France allait bien ou comme si déjà elle n’attendait que lui. De tous les événements qui suscitent la lumière, il n’est jamais éloigné pour en recueillir sa part. On peut l’accuser de tout ce qu’on voudra, blâmer sa superficialité, son approche délibérément séductrice, sa manière de tout appréhender légèrement pour ne jamais se confronter à cette angoissante question, à cette interrogation fondamentale qui, tôt ou tard, pourtant, imposera une réponse : suis-je un homme d’État ?

Pour l’instant, Gabriel Attal me fait songer à un chevau-léger irrésistible, presque trop talentueux pour être honnête, efficace, ambitieux, parfois désinvolte mais tout lui est pardonné (il fait ouvrir le Conseil économique, social et environnemental, place d’Iéna, spécialement pour Stéphane Séjourné et lui, afin de mieux voir le feu d’artifice tiré depuis la Tour Eiffel, selon Mediapart).

Gabriel Attal se remplit au fil des semaines et des mois d’une densité ne rendant plus absurdes ses espérances, d’une volonté et d’une constance le faisant craindre désormais, irrigué par le sentiment qu’il est l’un de ceux que le futur n’abandonnera pas sur le bord de la route. Emmanuel Macron a besoin des autres pour les dominer : n’est-il pas meilleur qu’eux ? Gabriel Attal a besoin des autres pour mieux s’aimer : ne lui donnent-ils pas sans cesse la preuve dont il a besoin ?

Paul de Saint Sernin, un nouveau spécimen d’humoriste

Didier Desrimais se penche sur cet intéressant cas


Paul de Saint Sernin est un humoriste officiant sur France 2. Comme beaucoup de ses compères du service public, il n’est pas drôle. Son but n’est d’ailleurs pas de faire rire mais de ricaner et de faire ricaner – dans ce cas, rien de mieux que l’entre-soi d’une émission de la télévision publique animée par une dame patronnesse de la bonne gauche culturelle ayant pour invités des sportifs qui ont fait barrage contre qui vous savez. 

À l’antenne chaque soir pendant les JO et la canicule, il fait le plus souvent le choix de la facilité

Dans l’émission “Quels Jeux !” du 27 juillet animée par Léa Salamé, Paul de Saint Sernin s’est attaqué à Marion Maréchal devant une Marie-José Perec resplendissante de bêtise et des rugbymen de l’équipe de France de rugby à VII conformes à l’idée qu’on peut se faire de certains sportifs dès qu’ils sortent de leur domaine de compétence et se prennent pour des redresseurs de conscience politique. Photo à l’appui, l’humoriste a donc imaginé Marion Maréchal devant son écran, le soir de la retransmission de la cérémonie d’ouverture des JO : au fur et à mesure que défilent les vidéos montrant « deux Arabes » (Jamel Debbouze et Zinedine Zidane), des drag-queens se balançant sur des perches ou les « deux Noirs » (Marie-José Pérec et Teddy Riner) allumant la vasque olympique, le visage de Marion Maréchal est déformé, la jolie coquetterie dans l’œil devient un affreux strabisme, du sang coule de son nez. « J’ai des images exclusives de Marion Maréchal après la cérémonie », avertit alors le boute-en-train : un cercueil bringuebalé sur les épaules de danseurs noirs remplit l’écran. Antoine Dupont ricane. Léa Salamé est aux anges. Le public applaudit mécaniquement. Le comique se bave dessus de contentement. Fin du gag pourri. 

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Gag pourri reposant d’ailleurs sur un présupposé erroné : Marion Maréchal serait raciste et n’aurait pas apprécié cette cérémonie parce qu’il y avait des « Arabes » et des « Noirs ».  Or, contrairement au bouffon télévisuel visiblement influencé par l’idéologie racialiste et décolonialiste, à aucun moment l’eurodéputée n’a fait allusion à l’origine ou à la couleur de peau des artistes ou sportifs français ayant participé à cette calamité qu’elle juge surtout être « une propagande woke grossière ». Elle précise sur X : « Difficile d’apprécier les rares tableaux réussis entre Marie-Antoinette décapitée, le trouple qui s’embrasse, des drag-queens, l’humiliation de la Garde républicaine obligée de danser sur du Aya Nakamura, la laideur générale des costumes et des chorégraphies. » De nombreuses personnalités ont partagé cet avis ; se moquer d’elles aurait demandé un réel talent comique et un peu de travail – Saint Sernin a préféré la facilité en ciblant Marion Maréchal, laquelle bénéficie d’un traitement de faveur, appelons ça comme ça, sur l’audiovisuel public. Ceci étant dit, imaginons un instant ce qui se serait passé si, sur n’importe quel autre sujet, le même genre de saynète – mais avec, par exemple, les portraits violemment déformés de Marine Tondelier, Sandrine Rousseau ou Danièle Obono, et un texte aussi fielleux et haineux sur ces dames que celui du trublion de France 2 sur Marion Maréchal – avait été diffusé sur CNews ou C8. Pas besoin de faire un dessin ! Les féministes gauchisantes les plus en vue auraient demandé à la Justice, à l’Arcom, au Conseil d’État de s’en mêler et auraient vraisemblablement obtenu gain de cause. Notons au passage que ces mêmes féministes n’ont pas cru bon de relever la présence inopportune et envahissante de JoeyStarr lors de l’entretien en duplex de la judokate Clarisse Agbegnenou par Léa Salamé – le rappeur a pourtant une solide réputation en matière d’agressions sur les femmes, en plus de quelques autres faits violents sur des inconnus ou des animaux. Mais la gauche « anti-bourgeoise » et rebellocrate a toujours été fascinée par les voyous.  

Quotidien, matinale d’Inter, talk-shows de Léa Salamé : partout, la même fausse irrévérence

Paul de Saint Sernin n’est pas un voyou. Ni un humoriste. Mais il s’imagine être drôle et subversif parce qu’il dézingue Marion Maréchal devant un parterre de castors. Pourtant, j’aime trop la liberté d’expression pour me joindre à ceux qui, trouvant « nullissime » ou « consternant » ce triste sire, réclament son renvoi. Je regrette bien sûr que ce fantoche soit rémunéré avec une partie de mes impôts. Je me console en me disant que c’est le prix à payer pour voir jusqu’où sont capables d’aller patauger certains amuseurs publics. Charline Vanhoenacker nous en avait déjà donné une petite idée ; elle va d’ailleurs continuer à barboter sur la radio publique – la direction de France Inter, pas rancunière, a en effet renouvelé son contrat pour la rentrée. Paul de Saint Sernin semble très prometteur. Je devine un plongeur de compétition, capable d’aller remuer la crasse dans des profondeurs de caniveau encore inconnues et d’en extirper quelques idées charognardes pouvant servir de prétextes à des sketchs fastidieux, médiocres et insipides. En plus de France 2, cet athlète du rire faisandé a déjà fait quelques piges sur France Inter. Bref, il fait partie de la grande famille des comiques subventionnés. Dès que j’aurai un peu de temps, je me consacrerai d’ailleurs à l’étude de cette caste – un travail ethnologique s’impose : j’étudierai par conséquent ses mœurs médiatiques, ses coutumes tribales, ses croyances, son influence sur les milieux culturels et politiques, et même son rôle dans l’amélioration du jeu théâtral de Léa Salamé, en particulier lorsqu’elle fait semblant d’être offusquée par certains propos scabreux ou carrément dégueulasses. 

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Je prévois d’ores et déjà d’extraire de ce fastidieux travail des généralités concernant son incapacité à faire rire de bon cœur, sa tendance à militer grossièrement à gauche et à prendre systématiquement les gens de droite pour des abrutis ou des fachos, sa connivence avec la presse bien-pensante, sa prétention à donner des leçons à la terre entière, son allégeance aux idéologies à la mode, son conformisme rebellocratique, etc. Relisant ces lignes, je m’aperçois que le travail est déjà à moitié fait. Que dire de plus ? Sinon que derrière cet humour préfabriqué, c’est bien un esprit de sérieux – le pire, celui qui relève du dogme établi – qui anime cette caste à genoux devant le pouvoir, quel qu’il soit. Saint Sernin sait ce qu’il fait lorsqu’il éreinte Marion Maréchal de la manière la plus avilissante qui soit – la mine réjouie de Léa Salamé, le sourire imbécile de Marie-José Perec, les ricanements des invités sur le plateau lui ont montré qu’il était sur la bonne voie si son ambition est de perdurer dans les médias publics, au service de la rebellocratie institutionnelle. 

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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One, two, three, viva l’hyperandrogénie!

Deux pains dans la tronche et puis s’en va… Aux Jeux olympiques, la boxeuse italienne Angela Carini a abandonné face à l’Algérienne Imane Khelif au bout de 46 secondes.


Pour l’instant, l’ambiance de bacchanales s’était limitée à la cérémonie d’ouverture. Dionysos bleu et femmes à barbe ont fait de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques parisiens un carnaval dont il a été dit mille choses. Une autre menace pesait sur le rendez-vous sportif : la qualification d’athlètes transgenres dans les compétitions sportives. Ce jeudi 1er août, la performance de la boxeuse algérienne Imane Khelif face à l’Italienne Angela Carini, pose question.

Une bonne paire de claques dans la gueule

C’est un risque et une dérive contre lesquels Julien Odoul, député RN de l’Yonne, nous avait mis en garde il y a un an : l’apparition de transgenres dans les épreuves olympiques. « En favorisant l’inclusion des athlètes transgenres, on accepte de facto l’exclusion des athlètes féminines. C’est injuste et révoltant ! », avait-il rappelé. Pour l’instant, aucune épreuve olympique n’avait semblé entachée de doute. Et puis il y a eu ce combat de boxe. Angela Carini, casque bleu sur le crâne, contre Imane Khelif, avec ses grands bras musclés. La joute ne restera pas comme un monument d’indécision sportive. Sonnée par un marron sévère, l’athlète italienne a dû abandonner la partie au bout de quarante-six secondes. Écœurée, elle répète « Non è giusto. Non è giusto! » (ce n’est pas juste) et tombe en larmes.

Sans contrefaçon je suis un garçon

Mais d’où sort son adversaire du jour ? En mars 2023, Imane Khelif avait été disqualifiée des mondiaux de boxe amateure organisés à New Delhi, pour « non-respect des critères d’éligibilité ». Tout en se refusant à violer le secret médical, la Fédération internationale de boxe avait détecté chez l’athlète un taux de testostérone anormalement élevé. La jolie notion d’ « hyperandrogénie » avait été employée. En mettant les pieds dans le plat, l’athlète serait née avec des chromosomes XY, information confirmée à l’époque par le président de la Fédération internationale, Umar Kremlev. L’athlète avait dénoncé un complot : « Des gens ont conspiré contre l’Algérie pour que notre drapeau ne soit pas hissé et pour que la médaille d’or ne lui revienne pas ».

Le CIO semble disposer de critères bien moins stricts. Dès la naissance de la polémique, il est d’ailleurs monté au créneau pour défendre la sportive : « Toute personne a le droit de pratiquer un sport sans discrimination, a expliqué le CIO dans son communiqué. Tous les athlètes participant au tournoi de boxe des Jeux de Paris respectent les règles d’éligibilité et d’inscription à la compétition, ainsi que toutes les règles médicales applicables établies par l’Unité de Boxe Paris 2024. Comme pour les compétitions de boxe olympiques précédentes, le sexe et l’âge des athlètes sont basés sur leur passeport ». 

Le monde à l’envers

On se demande si le CIO, en cédant aux caprices des idéologies à la mode, ne scie pas la branche sur lequel il est assis. Si la tendance se généralisait, quel intérêt auront les téléspectateurs à s’assoir devant les épreuves féminines, quel intérêt les chaînes auront à acheter les droits de diffusion ? 

De toute façon, depuis la cérémonie d’ouverture controversée, tout est renversé, c’est le monde à l’envers. Au village olympique, la délégation britannique, qui se plaignait de la nourriture servie, a même engagé son propre cuisinier !

Pourquoi on aime tant détester Nelson Monfort

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Le journaliste franco-américain Nelson Monfort, Paris, 11 juin 2024 © JP PARIENTE/SIPA

Le journaliste sportif commente cet été les Olympiades parisiennes, et continue de délicieusement nous exaspérer. Peut-être pour la dernière fois…


Lunettes rondes aux montures dorées, cheveux bouclés aux nuances de gris fluctuantes au gré des années, intonation à mi-chemin entre Philippe de Villiers et Bourvil… Nelson Monfort fait partie des gueules – et des voix – du paysage audio-visuel. « How are you my dear friend ? » Pour quiconque a grandi dans les années 90, Nelson Monfort est mieux qu’un journaliste sportif de la télévision publique : c’est une sorte de traducteur automatique intégré dans chaque nouveau téléviseur acheté. Avec sa crinière grise, on le remarque au loin se lever dans les gradins, s’en aller attraper un joueur de tennis, et capturer une ou deux sensations de champion. 

Au fil des ans, les voix emblématiques du sport français ont disparu, mises sur la touche et remplacées par des enragés de données statistiques qui commentent les exploits sportifs comme ils pourraient commenter la bourse. Nelson Monfort, avec sa touche américaine et ouest-parisienne, est le dernier de ces Mohicans, moins dans l’analyse chiffrée que dans l’exclamation de superlatifs dithyrambiques. 

Tournures archaïques et envolées lyriques

Dans la presse écrite, Tennis magazine notamment, il s’était fait remarquer par ses tournures archaïques et ses articles émaillés de « Que nenni ! ». À la télévision non plus, il n’est pas avare d’envolées lyriques. Devant le spectacle d’une équipe de France de patinage qui se rétame, il se laisse aller à la comparaison historique : c’est Azincourt, c’est Trafalgar, c’est Roland à Roncevaux. Ses questions à rallonge, avec traduction immédiate de l’américain au français, ont fait fuir certains athlètes en plein milieu d’interview. Pourtant, le passage au micro de Nelson Monfort fait partie des incontournables de la vie d’un sportif de haut niveau – presque le quatrième temps fort d’un triathlon télévisé. 

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Lost in translation

Alors bien sûr, on peut trouver dans les archives une ou deux jolies bourdes. La plus fameuse remonte à 1995, quand à l’issue de la finale de Roland Garros, l’Américain Michael Chang remercie son coach, sa maman, son papa et son ami Luigi. Petite faille de l’oreille de Nelson, qui n’a pas entendu que l’hommage s’adressait en fait… à Jésus. Une séquence qui a fait le bonheur des bêtisiers pendant des lustres. En 2021, il s’émerveillait qu’une athlète ougandaise ait fait l’effort de lui répondre en anglais, pourtant la langue officielle de… l’Ouganda.

Nelson Monfort, c’est aussi des jeux de mots à faire pâlir l’almanach Vermot. Aux Jeux d’hiver de Vancouver de 2010, il file la métaphore légumineuse lorsque la Sud-Coréenne Cho Ha-ri se fait doubler par Stéphanie Bouvier sur le fil, laquelle « ne s’est pas laissée déstabiliser par ce Ha-ri Cho cuit plus ou moins à la vapeur ». Toujours dans la même quinzaine canadienne : « C’est terrible, c’est terrible, l’équipe d’Ha-ri Cho est cuite ». Un enchainement que n’aurait pas renié Thierry Roland. En 2010, face à la nageuse française Aurore Mongel, évoquant Roxana Maracineanu, pas encore ministre des Sports, il ose : « Roxana est votre première supportrice et la trésorière de votre fan-club. Attention, parce qu’avec les Roumains, il faut faire attention sur ce plan-là ». Quelques années plus tard, le duo priapique qu’il forme avec Philippe Candeloro, pour commenter le patinage artistique, est épinglé, au temps béni où Najat Vallaud-Belkacem était ministre du Droit des femmes. Peu à peu, les acolytes ont dû lever le pied sur les postérieurs des patineuses et sur les anacondas qui aimeraient embêter telle « jeune Cléopâtre canadienne ».

De temps en temps, Nelson Monfort agace. Pendant le Covid, alors que les travées de Roland Garros sont désertes, sa voix en interview résonne un peu partout, et les joueurs lui envoient des « Ta gueule, Nelson ! ». Mais il y a autant de tendresse que d’impatience à l’égard de la mascotte de la porte d’Auteuil. 

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Est-il un collègue sympathique ? Il y a quelques années, Patrick Montel s’en était plaint, l’accusant d’avoir jeté à la poubelle sa collection de cassettes VHS « soigneusement rangées et étiquetées ». « Coup de poignard intellectuel », « acte de délinquance ordinaire », « cambriolage misérable ». Heureusement, de l’eau a coulé sous les ponts depuis, et l’on sait grâce à Jordan de Luxe que les deux hommes se sont rabibochés.

Chant du cygne de Monfort ?

Nelson Monfort, c’est enfin l’âge d’or du sport « gratuit » à la télévision (à condition de payer la redevance). Avant qu’Amazon Prime ne récupère une partie de Roland Garros, Canal + la Formule 1 et BeinSports les Coupes d’Europe de football… Ce sont ces après-midi de juin, durant lesquels il fait trop beau pour travailler… 

Sur les réseaux sociaux, pourtant, le ton du Franco-américain ne passe plus, et certains téléspectateurs réclament sa tête ces jours-ci. Ça tombe bien, son contrat s’arrête fin 2024. Déjà, Delphine Ernotte avait fait l’effort de le prolonger de dix-huit mois, pour lui permettre de couvrir les JO… Mais s’il n’était pas une nouvelle fois renouvelé, il en serait fini de cette école désuète de journalistes sportifs, pas plus connaisseuse que ça des épreuves qu’ils commentent, mais sympathiquement chauvine.

Louis XVIII et les femmes

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Zoé Victoire Talon, avec ses enfants au château de Saint-Ouen, François Gérard, 1825 © Wikipédia

Episode 6 : la dernière compagne…


Relire le premier épisode; le 2e épisode; le 3e épisode; le 4e épisode; le 5e épisode

Jaloux de son aîné, qu’il détestait, « le roi sans royaume ne faisait rien sans raison, ni sans calcul ». C’est sous ces traits cruels que l’historien Matthieu Mensch décrit le comte de Provence, futur monarque de la Restauration, au seuil de l’ouvrage qu’il consacre aux Femmes de Louis XVIII – c’en est le titre. À Louis XVI, le cadet de la dynastie Bourbon enviait aussi son Autrichienne, dont il pensait que lui-même l’aurait mérité davantage : « la haine de Monsieur envers son infortunée belle-sœur avait fini par devenir de notoriété publique », au point que sur le tard, il cherchera à se dédouaner. Instrumentant la mémoire de la reine martyre, il fera même construire, en 1826, une chapelle expiatoire : « Marie-Antoinette semble correspondre parfaitement à la vision cynique de Louis XVIII, pour qui les femmes n’étaient que des outils politiques ou de simples faire-valoir ». Quel garçon sympathique…

Les femmes de Louis XVIII

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Dévoré de pathologies, le premier monarque de la Restauration, barbon impotent peu porté sur le sexe se choisit comme amie de cœur et dernière compagne une femme de bonne naissance, Zoé Victoire Talon. La demoiselle a été éduquée par Mme Campan, l’ancienne femme de chambre de Marie-Antoinette, fondatrice de l’Institution nationale de Saint-Germain : un collège fort prisé des nouvelles élites. Orpheline de sa mère à 15 ans, fille d’exilé, Zoé se voit pourvue d’une dot considérable : son père la marie en 1802 avec Achille du Cayla – noblesse désargentée, mais nimbée du prestige de l’ancienneté. Tôt séparée de corps d’un mari avide et colérique (il s’ensuivra un interminable procès), Zoé, fêtarde et spirituelle, est appréciée de la vieille aristocratie. En 1811, mise en cloque par son amant le duc de Rovigo dont elle aura un fils, Ugolin, elle hérite de l’immense fortune de son géniteur. Viscéralement attachée aux usages de l’ancienne aristocratie, elle s’intègre, sitôt la Restauration, à la noblesse légitimiste. À 32 ans, elle se lie au roi qui en a 60, faveur qui durera plus de sept années. C’est un Louis XVIII par ailleurs entiché de son ministre, le « jeune et bel Elie Decazes », qui la couvre de cadeaux. « La légende du vieux monarque lubrique et à moitié sénile, manipulé par une intrigante » se perpétue, « la caricature se chargeant ensuite de la fixer pour la postérité ». Au zénith de sa faveur, en 1821, Zoé Talon reçoit en cadeau le château de Saint-Ouen, construit pour elle par l’architecte Huvé dans un style néo-palladien, et somptueusement décoré sur la cassette personnelle du roi. Acquise aux ultras, la Cayla, désormais très sollicitée par les courtisans, tient salon et devient « une figure incontournable de la capitale ». Quoiqu’affectée par la mort de Louis XVIII en 1824, elle aura veillé jusqu’au bout sur ses propres intérêts, au reste confortés par Charles X qui la pensionne généreusement ensuite. Ugolin, le fils, meurt en 1828. Indéfectiblement fidèle aux Bourbons au-delà de la révolution de Juillet, elle se voit privée de ses émoluments par Louis-Philippe. Brouillée avec sa fille, elle s’arrange pour léguer les biens qui lui restent directement à son petit-fils. La comtesse du Cayla s’éteint en 1852, à l’âge de 67 ans, dans son appartement parisien de la rue Saint-Dominique.  

La semaine prochaine: Dernier épisode : La Femme, instrument mais contre-pouvoir

Caroline 1 – Martine 0

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Hachette

Notre chroniqueur ouvre ses boîtes à souvenirs durant tout l’été. Livre, film, pièce de théâtre, BD, disque, objet, il nous fait partager ses coups de cœur « dissidents ». Pour ce dimanche, il a choisi de nous parler de Caroline, l’héroïne des Trente Glorieuses (44 albums), la salopette rouge la plus célèbre de la littérature jeunesse à laquelle Christophe Meunier, docteur en géographie, consacre un très bel essai illustré aux Presses Universitaires François-Rabelais.


Dans un pays à la dérive institutionnelle, il est bon de savoir que l’Université travaille sur des sujets essentiels. Je l’attendais depuis longtemps cet ouvrage précis, documenté et érudit sur « Caroline », la blondinette et ses huit amis (animaux domestiques et sauvages), dont les albums ont enchanté mon enfance. 

Insipide Martine

Chez les bouquinistes, je ne résiste pas à l’achat des « albums blancs » de la décennie 1970 et il m’est arrivé d’offrir un exemplaire de la toute première série, notamment L’Automobile de Caroline datant de 1957 à mon épouse avant que les prix ne s’envolent. Inconsciemment, je pressentais le génie, la modernité et la tendresse de ce personnage créé par Pierre Probst.

Christophe Meunier vient m’apporter sur un plateau d’argent l’argumentaire qui me manquait pour déclarer une victoire sans appel de Caroline sur sa concurrente, l’insipide, la besogneuse, la conventionnelle Martine. Le match est plié. Les deux rivales à socquettes sont pourtant nées à la même époque, Caroline en 1953 est l’égérie d’Hachette et Martine en 1954, la tête de gondole de Casterman. Ce sont deux baby-boomeuses qui, à leur manière distincte, adopteront les codes de l’émancipation consumériste et de l’expansion économique, véhiculant deux France en transition. Elles débarquent dans un paysage éditorial « jeunesse » polarisé par Babar et Mickey. Elles sont le fruit de la loi de juillet 1949 qui encadre « les publications réservées à la jeunesse ». Entre la trompe de l’éléphant et les grandes oreilles de la souris, les petits Français plébisciteront vite les aventures de ces deux fillettes qui appartiennent à deux classes sociales différentes mais répondent au même code moral. Elles partagent des valeurs estimables que sont le travail, l’entraide, la politesse, le sérieux, la non-violence et aussi tous les clichés sur l’altérité, ce ne sont pas des hippies, ni des décolonisatrices, encore moins des suffragettes, elles ne sortent pas du cadre, elles n’ont pas vocation à modifier notre regard sur la marche du monde et nous alerter sur sa violence sociale inhérente. Martine est cependant plus bourgeoise, elle voyage en Première, elle a tout d’une « femme » d’intérieur et propage un imaginaire plus stéréotypé et régressif. 

Martine, trop attachée aux prix de l’immobilier

« Contrairement à Martine, Caroline ne semble pas très attachée à l’électroménager de la cuisine » analyse le géographe, même si les deux sont attirées par la télévision, l’objet de toutes les convoitises au tournant des années 1960/1970.  L’auteur pousse son étude plus loin affirmant que Martine est à « l’image de cette démocratie des petits propriétaires » et Caroline « est résolument celle de la démocratie des salariés ». Martine aurait des velléités patrimoniales tandis que Caroline, petite fille de Français moyens, moins attachée à la stabilité d’un foyer, jouirait sans entraves de sa liberté de circuler. Caroline n’a pourtant rien d’une effrontée ou d’une frondeuse, elle veille sur la sécurité de ses petits compagnons qui se révèlent souvent indisciplinés. Christophe Meunier aborde toute une série de questions sur le genre (les garçons et les filles lisent indifféremment Caroline, ce n’est pas le cas chez Martine), les attributs de la modernité, les moyens de locomotion, tout le foisonnement et le catalogue des envies propagés par les Trente Glorieuses. Globe-trotteuse, Caroline conduit une Citroën C6 de 1929, barre un voilier, pilote un hydravion et se rend aux sports d’hiver. C’est elle qui a fait germer dans notre esprit, ce besoin de prendre le train, de télétravailler et d’acquérir une résidence secondaire. Très en avance sur son temps, Caroline ne se rend jamais à l’école, elle annonce la société des loisirs, les fins de semaine dans le Perche ou en Normandie, le rêve des cadres du privé, le « en même temps », le « guide du routard » et la gentilhommière à la campagne. Ce qui reste en mémoire, au-delà des histoires, c’est la puissance de l’image, les double-pages de Probst éclatantes sont des merveilles de lumière et de profondeur. Elles ouvrent les fenêtres, on y plonge avec délectation, elles sont nostalgiques, joyeuses, dynamiques, douces et inoubliables. Tous les ans, je relis l’album Caroline visite Paris et suis touché par cette vision d’un bonheur lointain, enfoui sous le fracas des années, et vivace. Il n’est pas éteint. 

On y voit Caroline, de dos, écarter les bras, et admirer d’une chambre d’hôtel, les toits de Paris, Notre-Dame et la Tour Eiffel pendant que ses compagnons se réveillent laborieusement. Un ourson dort à poings fermés, un cocker téléphone, un lionceau se brosse les dents, une panthère prend une douche et l’on a de nouveau huit ans.

Caroline – Héroïne des Trente Glorieuses – Christophe Meunier – Presses Universitaires François-Rabelais (2004), 230 pages.

Caroline, Héroïne des trente glorieuses

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Mal de mer

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Sur la plage de Saint-Jean-le-Thomas, Albert Bergevin, 1920 © Scriptorial d'Avranches-Editions Ouest-France

La culpabilisation a débarqué sur nos côtes. La mer est désormais considérée comme une victime et l’homme lui doit réparation. Condamnés à l’éco-rédemption, nous sommes « tous éboueurs » et « tous migrants ». Opposons à cette propagande les profondeurs de l’art et les finesses de la littérature.


On aura tout eu. Les innombrables alertes « vagues-submersion » envoyées sur nos téléphones portables pendant les épisodes de tempête et le « pas de vagues » d’une météo scolaire décrétée anticyclonique par l’Éducation nationale, malgré les lames de fond qui ruinent l’École. Les cent cinquante ans des plages normandes impressionnistes (chapeaux de gaze, bains de mer et pêcheurs) et les quatre-vingts ans des plages normandes impressionnantes (casquettes du D-Day pour vétérans américains, reconstitution du Débarquement et bottes de pêcheurs pour journalistes parisiens). Les quotas de visiteurs dans les Calanques marseillaises (le surtourisme est une plaie) et l’absence de quotas de migrants en Méditerranée (l’immigration massive est une chance). La mer aura été, cette année, de toutes les aventures et de toutes les métaphores. « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme » : Charles Baudelaire écrivait déjà pour l’homme libre d’aujourd’hui, celui qui chérit la mer et contemple son âme en participant en famille à des chasses aux microdéchets organisées sur les plages.

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Car il faut chérir la mer. Non pas pour sa puissance évocatrice des lointains, ses joies saisonnières ou son odeur d’horizon, ni pour ce qu’elle représente d’explorations, de découvertes ou de lutte périlleuse contre les éléments, mais parce qu’elle est fragile, qualité ultime de ce qui menace de disparaître. Fini « l’infatigable éternité » des mers de Jules Michelet et de Victor Hugo, « le tas de montagnes en fuite » la « poussée de l’ombre contre l’ombre, [le] cloaque de baves ». La mer est aujourd’hui une victime : surexploitation, surfréquentation, surpêche, surchauffe. Nous lui devons réparation. Fini aussi la mer de Roland, Manu et Lætitia, les aventuriers de Robert Enrico (1967) : l’aventure n’a plus l’étrange légèreté du scaphandre de Joanna Shimkus descendant lentement vers les profondeurs de l’océan sur un air de François de Roubaix ; elle est désormais coincée entre la décharge sauvage de l’hotel resort, l’hélicoptère de secours prévu pour les baignades de l’extrême et les instructions baudelairiennes délivrées par les offices du tourisme de nos stations balnéaires qui suggèrent, lorsqu’il fait gris et que la rando palmée, la marche aquatique ou le plogging (jogging-ramassage de déchets) sont compromis, d’aller à la piscine, de participer à un atelier responsable et de… contempler la mer.

Les brochures de ces offices du tourisme engagés – du Finistère ou de la Côte de Nacre, par exemple – dressent la liste des bons gestes à adopter à la plage, sur le double ton de l’animisme bêtifiant (« Il ne faut pas hésiter à s’intéresser aux algues et à les admirer, en se rappelant tout ce qu’elles nous apportent ») et celui, convivial, du Petit Livre rouge devenu sympatoche à force de faire alterner le « je » infantilisant, le « on » gentiment inclusif, et un « vous » franchement accusateur : « On oublie la crème solaire et on se protège du soleil sous un parasol !» ; « Je ramasse les déchets mais pas les coquillages », car « s’il paraît anodin de ramasser trois coquillages et deux galets, multipliez votre geste par le nombre de vacanciers et imaginez le résultat : un littoral fragilisé. CQFD. » On se croirait dans Docteur Jivago, lorsque Yevgraf surprend son demi-frère Yuri en train de ramasser un peu de bois au cœur de l’hiver moscovite : « Le Parti a raison : un homme qui cherche désespérément un peu de bois de chauffage est émouvant, mais cinq millions d’hommes qui feraient comme lui détruiraient une ville. »

Sermonné sur les déchets (il faut les ramasser, surtout ceux des autres), les coquillages (il ne faut pas les ramasser), les algues (il faut les admirer), les phoques (il ne faut pas les approcher), les dunes (il ne faut pas y écraser les œufs de gravelots), la pêche à pied (il ne faut pêcher que ce que l’on prévoit de manger), les petits rochers (il faut les remettre en place), vous aurez du mal à jouer les Françoise Sagan à la plage, à vous allonger sur le sable, « à en prendre une poignée dans la main, à le laisser s’enfuir de vos doigts en vous disant qu’il s’enfuit comme le temps, que c’est une idée facile et qu’il est agréable, l’été, d’avoir des idées faciles » (Bonjour tristesse). Surtout si vous emmenez avec vous vos enfants ou petits-enfants. Car si ces derniers n’ont certainement pas lu Les Travailleurs de la mer de Victor Hugo à l’école, ils auront en revanche beaucoup « travaillé sur la mer » avec leurs enseignants et pourront vous raconter leur premier chapitre d’histoire en classe de quatrième : 30 pages consacrées à la traite négrière au XVIIIe siècle et aux vilaines bourgeoisies marchandes de la côte atlantique. Ils pourront également vous dire – s’ils ont bien suivi le cours de géographie – que l’on vit tous dans « un monde de migrants » et qu’il n’y a pas franchement de différence entre le programme Erasmus (alias cette internationale de la glandouille universitaire), défini par la fine casuistique scolaire comme une « migration transnationale choisie » (sic), et le migrant clandestin qui traverse la Méditerranée. S’ils ont été bons élèves, ils vous citeront de mémoire le témoignage d’Asad, qui ouvre les chapitres « Comprendre comment les migrations participent au développement » et « Le migrant dans l’art contemporain », témoignage qui se termine sur une note positive de nature à réjouir la papauté et le compagnonnage de la théologie de la libération : « Mais comme en Italie, ils ne voulaient pas de moi, j’ai décidé de tenter ma chance en France. Après plusieurs tentatives, j’ai fini par réussir à passer la frontière et suis arrivé à Paris » (Hachette éducation,2021). Il est agréable, pour les plus jeunes aussi, d’avoir des idées faciles : l’école est là pour cela.

Heureusement, il y aura, cet été encore, les petites plages du coin, ces parcelles de sable, de mer et de ciel qui échappent à la double injonction du « tous éboueurs » et du « tous migrants ». Des coins d’été restés propres sans le soutien pédagogique de l’office du tourisme et qui figurent peut-être sur l’une des Cartes marines (2023) de Marine Le Breton. À la confluence de la cartographie, de l’art et de la littérature, cette poésie du littoral faite de traits de côte, de hachures et de points de broderie graphique nous emmène de la baie de la Canche (Côte d’Opale) à la baie de Roquebrune (Côte d’Azur). Nos petits coins de paradis doivent s’y trouver, entre deux hachures et une phrase de Pierre Loti.

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Il y aura aussi les expositions, à deux pas de la mer. Certaines, légères comme les tenues balnéaires exposées au musée de la Mode de Marseille (Château Borély) : une histoire du maillot de bain depuis les années 1940, ou comment la presque nudité hésite, à la plage, entre démocratisation et sophistication. À Avranches (Manche), petite ville promontoire sur la vallée de la Sée et la baie du Mont-Saint-Michel, la rétrospective du peintre néoréaliste et sensualiste Albert Bergevin (1887-1974) donne à voir la plage de Saint-Jean-le-Thomas sous toutes ses coutures : parasols, cabines de plage, bains de mer, petites barques et ciels bleu-gris sous une lumière de la baie qui baigne les complicités familiales. Quant à l’exposition « Icônes » consacrée à Robert Capaaux Franciscaines de Deauville, elle est l’occasion de voir et revoir les célèbres images du Débarquement prises par le photographe de Life – 11 photos sauvées sur 106. L’occasion aussi de repenser, face à ces clichés qui ont saisi la peur, le courage et la mort de si près, au sens de cette « émotion » continuellement brandie comme un blanc-seing collectif et un passeport du vivre-ensemble. Pays du « on doit se souvenir » et du « on ne peut pas oublier » ; pays schizophrène qui enseigne dans ses écoles que notre histoire est notre croix mais qui, le jour des festivités mémorielles, fait du passé notre salut ! Pays où l’on apprend La Marseillaise en langage des signes dans des classes où aucun enfant n’est sourd-muet, mais qui fait résonner Le Chant des partisans à Omaha Beach, le temps d’une cérémonie. Pays des discours-fleuves de nos dirigeants, discours qui ne veulent rien dire (que veut dire « regarder [une] ville détruite avec tristesse et lucidité » ?) et se sont substitués, par la force de la chronologie, à l’expérience. Pays, enfin, des Jeux-olympiques-et-paralympiques, du care disert et de l’hystérie compassionnelle, fier d’afficher dans Paris la photo d’un fauteuil roulant design (exposition « Match : design et sport » au musée du Luxembourg), mais qui se tait lorsque les vétérans du D-Day, du haut de leur siècle d’existence, face à la Manche dans laquelle ils ont jeté leur jeunesse il y a quatre-vingts ans, tiennent tous à se lever pour recevoir la Légion d’honneur.

Oui, Baudelaire voyait juste. La mer est notre miroir et à défaut d’y contempler notre âme, nous y voyons les mois écoulés. C’est là sans doute la moins facile des idées, la plus douloureuse aussi, car c’est tout de même l’été.


À lire

Marine Le Breton, Cartes marines : poésie du littoral français en 130 cartes, EPA, 2023.

Cartes Marines: Poésie du littoral français en 130 cartes

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À voir 

« Robert Capa : icônes », Deauville, Les Franciscaines. Jusqu’au 13 octobre 2024.

« Le Grand Bain, ou comment bien se (dé)vêtir au soleil », Marseille, Château Borély, musée des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode. Jusqu’au 5 janvier 2025.

« Albert Bergevin : regards sensibles », Avranches. Jusqu’au 8 mars 2025.

Ou pas…

« Match : design et sport, une histoire tournée vers le futur », musée du Luxembourg. Jusqu’au 11 août 2024.

On va dans le mur, tu viens?

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Débat télévisé entre Jordan Bardella, Olivier Faure et Gabriel Attal, à trois jours du premier tour des élections législatives, 27 juin 2024 © MOURAD ALLILI/SIPA

Les trois blocs qui se partagent la vie politique partagent aussi une vision folle de l’économie : l’argent public ne coûte rien ! Au-delà de leurs nuances, tous veulent continuer de biberonner les Français à la dépense publique. La cure d’austérité qui vient s’annonce douloureuse. Qui devra s’y coller?


Nous vivions déjà partiellement dans un asile psychiatrique – comment qualifier autrement une société où un barbu invité à la télé peut s’étonner qu’on le prenne d’emblée pour un homme ? S’il avait fait (discrètement) ricaner une majorité de téléspectateurs, une écrasante proportion d’électeurs paraît, en revanche, croire dur comme fer à la magie en matière d’économie. Les trois blocs qui viennent de se disputer les faveurs de l’électorat ont des visions certes différentes, mais néanmoins cousines des finances publiques. Le courant macroniste central se veut l’héritier de quarante ans de gabegie policée. Fanatiques de l’Europe, de ses « valeurs », de l’État de droit, surtout quand il s’agit d’immigration, mais pourtant jamais dans les clous européens dès qu’on aborde le budget de notre État : plus de trois mille milliards de dettes accumulées, six fois plus qu’en 1980, pour des services publics deux fois moins performants – un ratio d’endettement deux fois supérieur aux limites des traités européens qu’en d’autres domaines, on respecte à la lettre –, chapeau bas les artistes. Deux courants sont toutefois perceptibles au sein du bloc central – les crameurs de caisse épanouis canal Martine Aubry ; mais aussi les gabegistes honteux, type Bruno Le Maire, réputé gérer « à l’euro près » le budget mensonger qu’il a fait voter par l’Assemblée. Ce bloc mise en réalité sur la ruine à petit feu du pays et concentre son énergie sur le mistigri de la faillite, à discrètement refiler à la législature suivante. L’ami Bruno, probablement viré de Bercy après sept années de mauvais et déloyaux services, doit secrètement pousser un ouf de soulagement. Il devait trouver 24 milliards d’euros d’économies peu consensuelles. Remettre les clés du ministère des Finances sera pour l’inventeur du chèque rapiéçage d’inspiration cubaine autant un choc qu’un veule soulagement. Il glissera dans la poche de son successeur, avec un sourire, une serviette dans laquelle sera enroulée la patate chaude de l’austérité à venir.

À gauche, un inquiétant nouveau programme commun

Du côté du Nouveau Front populaire, les manœuvres dilatoires du bloc central paraissent depuis longtemps insupportables. Ils n’ont pas la patience des sociaux-démocrates procrastinateurs : pour le NFP, la Ruine, c’est maintenant. Une théorie exposée par le camarade Mélenchon dans Le Figaro – le ruissellement marxiste expliqué aux tout-petits : « La dépense sociale crée du bien-être, lequel permet la consommation qui, elle, produit de l’emploi et des recettes fiscales. » Si la gauche séduit autant, c’est qu’elle surfe sur une religion étatique française durablement établie – l’argent public c’est bien, ça ne coûte rien, sa source est éternelle, loué soit son très Saint Nom – et un toupourmagueulisme de bon aloi, indifférent à l’intérêt général. Plus d’allocations, moins de taxes, plus de vacances, moins de boulot, la retraite juste après le bac (voire au brevet en cas de scolarité pénible). Ses électeurs ont l’air de croire que c’est possible – c’est assez fascinant. Tenter d’expliquer qu’en Europe, nos semblables partent à la retraite à plus de 64 ans en moyenne relève a minima de l’ultralibéralisme, sinon du fascisme. Impossible non plus d’établir une corrélation entre pouvoir d’achat et temps de travail cumulé sur une vie. On constaterait que les Français travaillant moins que les autres, l’appauvrissement ressenti trouverait sans doute là un début d’explication. Pour mieux comprendre cette disette, mais uniquement si on souhaite finir au goulag mélenchoniste, on y ajoutera le poids des dépenses publiques improductives, dans le pays recordman du monde des ronds-points et qui a dû y consacrer entre 8 et 10 milliards. Des sommes folles qu’il aurait pu investir dans l’intelligence artificielle, mais non. Dommage, car l’IA figure le seul véritable espoir pour les tenants de la connerie naturelle made in France. Cette frange gauchiste de l’échiquier politique n’a pas été saisie de la moindre hésitation, alors que la perspective d’une victoire possible se dessinait. Leur programme commun, torché en une nuit, n’a plus les pudeurs d’une gauche productiviste, jadis soucieuse de vaguement réfléchir à la création de richesses, corollaire pourtant indispensable à sa redistribution. Pas une ligne n’y fut consacrée. On rasera donc gratis en se dispensant de produire tout rasoir, avec l’assentiment de millions de blaireaux. Des dingues authentiquement persuadés de vivre dans un enfer « ultralibéral » qui consacre étonnamment 58 % de son PIB à la sphère publique, record à battre.

Bardella-Le Pen : molle démagogie

Beaucoup d’entre eux votent néanmoins, et depuis longtemps, Rassemblement national. D’abord bien sûr en réaction à la démission régalienne du bloc central, mais également par adhésion à la molle démagogie dépensière du tandem Bardella-Le Pen. La retraite à 60 ans, de généreuses baisses de TVA ou des tarifs de l’énergie, tout cela financé sur le dos des immigrés et par la chasse aux allocations abusives de la fraude sociale… Il faut avoir la foi chevillée au corps pour y croire. Quelqu’un au RN a fini également par s’apercevoir que l’horrible euro de l’ignoble Europe avait permis à la France de continuer à faire ce qu’elle sait faire de mieux dans le domaine des dépenses publiques – « Citius, Altius, Fortius ». Esprit olympique, Pierre de Coubertin, médaille d’or – la France éternelle en somme. D’où la décision de ne plus renoncer à la monnaie unique. On portera toutefois au crédit de la droite nationale l’espèce de vertige qui l’a étreinte aux marches du pouvoir. Un puissant rétropédalage digne d’un sprinter désireux de franchir la ligne en marche arrière, en l’espèce, un renvoi aux calendes grecques de ses plus dispendieuses promesses. Ce qui a permis aux médias comme il faut de leur reprocher et le coût de leur programme et son abandon en rase campagne électorale – du pain bénit.

La cure d’austérité qui vient figure l’éléphant au milieu du couloir. La question est moins « quand » – là maintenant – que « qui » pour mener à bien la saignée qui s’annonce et qu’aucune hausse constitutionnellement acceptable de la fiscalité ne pourra jamais équilibrer.

Le nouveau Premier ministre a donc de quoi se faire du mouron, sauf s’il mise cyniquement sur la mise sous tutelle par le FMI du cancre français, méprisé et décrédibilisé par ses pairs. Les pays dits frugaux en ont ras la casquette de cette nation qui prétend être un acteur majeur de l’Europe tout en comptant sur le travail de ses petits camarades pour financer le train de vie d’un État-providence devenu fou. Sa seule excuse, c’est la folie de ses électeurs et la lâcheté de ses élites.

Une tigresse en Roumanie

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Tigresse, un film de Andrei Tănase © Photos Condor Films

Pour son premier film, Andrei Tanase s’égare un peu (et avec lui, le tigre déjà vu dans L’odyssée de Pi)…


Un ours va-t-il dévorer la tigresse baptisée Rihanna qui s’est carapatée du zoo ? Danger public, le fauve erre dans la nature… La directrice du zoo est en vacances en Grèce : à charge de Vera, la vétérinaire en poste, de prendre l’affaire en main. Sur un coup de stress elle a, par mégarde, mal refermé la cage où Rihanna prend sa pitance. Problème supplémentaire, le félin appartient à une bande de sicaires bodybuildés, tatoués de la tête au pied, avec qui ça ne rigole pas. Il est vrai que Vera a des excuses : la veille, elle a surpris Toma, son mari (théâtreux au civil) en plein adultère avec une fille de 19 ans, alors qu’elle, Vera, vient de perdre son bébé trois jours après sa naissance. En plus, comme ce dernier n’est pas baptisé, la religion orthodoxe interdit de le voir enterré dans le cimetière chrétien : Vera tentera de convaincre un prêtre de déroger à la règle… Dans cette accumulation de tracas, la traque du tigre s’organise autour d’elle, armée d’un fusil à lunettes pour tenter d’endormir la bête sans avoir à l’abattre, les policiers quant à eux prêts à le tenir en joue, au cas où… 

On sent bien qu’Andrei Tanase, pour ce premier long métrage, a tenté d’agréger à l’argument central – la chasse au tigre en cavale – nombre d’éléments disparates : le deuil du bébé, le couple en crise, le fonctionnement même du zoo (en panne de médocs), la menace sourde des gangsters qui exigent leur dû, etc., etc. Imbrication improbable de plusieurs entrées, soit beaucoup d’éléments adventices qui, pour construire un scénario à la fois plausible, émouvant et accrocheur, se raccordent maladroitement entre eux. 

A lire aussi, Laurent Silvestrini: Arles: gladiateurs, mémoire et festivités

Paul, l’époux infidèle, à un moment donné au cours de la battue, se fait mordre la cheville par un serpent alors qu’il s’est égaré dans la forêt avec sa femme en colère ; pour s’orienter, ils grimpent tous deux sur un arbre. Dans l’entretien avec le réalisateur, pièce maîtresse du dossier de presse, Andrei Tanane commente ainsi la séquence : « L’arbre, le serpent. Paul a été mordu par le serpent et quand il se retrouve avec Véra dans l’arbre, c’est l’arbre de la connaissance ». Pourquoi pas ? À un édifice narratif qui manque de solidité, les symboles offrent parfois l’avantage de servir de tuteurs. Reste que le parallèle entre le fatum de la tigresse et Vera piégée par son destin, manque singulièrement de consistance. 

De même, le nappage d’une B.O. à la tonalité inquiétante (signée Jean-Benoît Dunkel, du groupe Air) peut avoir son utilité pour souligner le climat – fût-ce au prix du poncif formel – quand l’ambiance mollit. Savoir que l’animal dressé, désormais en fin de carrière, qui campe à présent Rihanna fut naguère, en 2012, le héros carnassier du chef-d’œuvre d’Ang Lee L’odyssée de Pi, rendra-t-il Tigresse plus captivant ? Pas sûr. Cela dit, réussir un premier film n’est pas simple. Andrei Tanase, 41 ans, peut mieux faire.         

Tigresse. Film de Andrei Tanase. Avec Catalina Moga, Paul Ipate. Roumanie, Grèce, couleur, 2023. Durée : 1h20. 

En salles le 7 août 2024. 

Henri Bosco, vivant

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Wikimedia commons

Henri Bosco (1888-1976) n’est plus lu. À peine connaît-on son long-seller L’Enfant et la rivière, parce que, au collège, on en étudie quelques extraits pour la dictée. C’est tout… On a tort…


On dit vaguement qu’Henri Bosco a écrit des livres pour enfants, un malentendu qui accroît la désaffection du public. 

Bosco était provençal, il aimait le soleil, les paysages méditerranéens, la sensualité des corps bronzés, la musique du vent, le soir, dans les feuillages jaunis prématurément, le mystère de l’amour. Il faut chercher Dieu dans sa prose poétique ; il s’y cache pour mieux nous ouvrir les portes du paradis. Bosco repose dans le cimetière de Lourmarin (84), à quelques pas de poussière d’Albert Camus. 

C’est l’été, je crois, qu’il est préférable de lire Bosco. J’ai trouvé chez un bouquiniste, Irénée, paru en 1928. D’emblée la fluidité de sa phrase s’impose. « Ce fut à Capri. Un bloc de pierre bleue dans une eau de cristal où nagent des requins pleins de mélancolie. Un funiculaire (très cher) qui grimpe dans les fleurs jusqu’à une terrasse pompéïenne… »

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Irénée apparut alors. « Elle dansait sur la terrasse du funiculaire. » De grâce, ne dites plus, après avoir lu cet incipit, qu’il s’agit d’un auteur pour enfant. Irénée est frêle, « mince comme un crayon » ; elle possède de larges yeux verts et sent le jasmin. Entourée de quatorze jeunes filles inverties, elle plaît au narrateur, le jeune Pierre Lampédouze ; pire, elle l’envoûte, comme un rêve qui vous hante dans la nuit balsamique. Nous sommes à Capri. « Où fuir quand on est dans une île ? » se demande Pierre, amoureux transi. Le secret de son amour ? « Du jour où je vis Irénée, confie-t-il, je sentis dans mon cœur le désir de la fuir. » Le récit nous plonge dans une atmosphère tyrrhénienne saturée de parfums. Pierre est-il le double de l’auteur ? C’est probable. Alors quand il dit que « L’homme est étrange. Tout l’inquiète et le dérange. Il ne vit que de souvenir », il n’est pas faux de comprendre que c’est Bosco qui s’exprime. Le récit se poursuit dans une sorte de somnolence éveillée. On comprend que Pierre soliloque en permanence avec ses « trois ‘’moi’’, celui qui (lui) parle, celui qui (lui) répond, celui qui ne dit rien (…) » Il ne reverra plus Irénée. 

La seconde partie s’ouvre sur la baie de Naples. Un an a passé. Le narrateur est seul et Irénée l’accompagne en pensée. La nuit sucrée où « les jeunes filles enlacées sont revenues sur la terrasse, molles, les mains encore humides d’eau », délivrera-t-elle son secret ? Aphrodite détient la réponse. Naïveté, perversion, goût de l’imprévisible, jeux sensuels, s’entremêlent sans cesse. Laissons-nous porter par le surréalisme solaire de Bosco jusqu’au vertige, sous l’autorité amicale de Max Jacob, mort en 1944, à Drancy.

Henri Bosco, Irénée, Collection L’Imaginaire, Gallimard. 224 pages.

Irénée

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Macron fait compliqué, Attal simple!

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Le Premier ministre Gabriel Attal sur le camp militaire Alain Mimoun, Jeux olympiques de Paris, 1er août 2024 © Lafargue / POOL/SIPA

Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale, décidée par le président Macron, les relations avec le Premier ministre démissionnaire, Gabriel Attal, se sont tendues. Ce dernier semble vouloir de plus en plus s’émanciper…


La parenthèse festive et sportive des Jeux olympiques ne fait oublier à personne que la situation politique de la France est préoccupante, étrange. Nous approchons peu à peu du moment où le président de la République devra choisir le nouveau Premier ministre. Emmanuel Macron se trouve à Brégançon pour y réfléchir et, si les conseils ne lui manquent pas, pour l’heure aucune solution ne se dégage de manière irréfutable.

Drôles d’oiseaux

Ce n’est pas l’arrogance de Lucie Castets qui va le convaincre : il l’a d’ailleurs déjà rejetée et il a bien fait. Son intronisation par le Nouveau Front populaire ne l’a pas entourée comme par magie de légitimité et de compétence. Gérald Darmanin se fait le défenseur de Xavier Bertrand qu’il estime tout à fait adapté au poste. Peut-être le président y songe-t-il ?

Par ailleurs on a Laurent Wauquiez qui, au mieux avec Gabriel Attal, était prêt à s’engager pour la Droite républicaine dans un pacte articulé sur quelques mesures essentielles mais en excluant toute participation gouvernementale. Autrement dit, M. Wauquiez s’arrêtait au milieu du gué : ni indépendance totale ni vrai soutien opératoire comme l’avait souhaité Nicolas Sarkozy. La pire des tactiques à mon sens : Laurent Wauquiez toujours aussi attentiste parce qu’il est encombré de son ambition présidentielle et qu’il a des rivaux de haute volée qui lui dameront le pion.

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Du côté de la macronie, et du groupe parlementaire qu’il préside, Gabriel Attal aspire à une coagulation de projets où l’empathie qu’il a suscitée auprès de beaucoup de députés de son camp en les sauvant pourra être exploitée. D’autant plus qu’il est hors de question pour lui de retrouver Matignon.

Comme si le paysage national n’était pas assez compliqué, le président de la République l’a complexifié davantage en rêvant d’un Premier ministre consensuel, apprécié par la droite et la gauche, mais enrichi par « un parfum de cohabitation ». L’oiseau rare donc, pour ne pas dire impossible !

Attal ne veut plus être le petit frère de Macron

Emmanuel Macron se débat dans des difficultés extrêmes – qu’il a lui-même causées en grande partie -, la tête lourde, toute grâce envolée, avec un discrédit à la fois politique (beaucoup de ses soutiens sont déçus) et populaire (une majorité de citoyens lui est hostile).

Pendant ce temps, Gabriel Attal, au contraire, du ministère de l’Éducation nationale à Matignon, de Matignon à ses suites où son courroux l’a incité à prendre son autonomie et à substituer sa formidable activité à l’atonie d’un président incertain, se trouve partout, fait feu de tout bois, a réponse à tout, sourit à tous et fait preuve d’allégresse comme si la France allait bien ou comme si déjà elle n’attendait que lui. De tous les événements qui suscitent la lumière, il n’est jamais éloigné pour en recueillir sa part. On peut l’accuser de tout ce qu’on voudra, blâmer sa superficialité, son approche délibérément séductrice, sa manière de tout appréhender légèrement pour ne jamais se confronter à cette angoissante question, à cette interrogation fondamentale qui, tôt ou tard, pourtant, imposera une réponse : suis-je un homme d’État ?

Pour l’instant, Gabriel Attal me fait songer à un chevau-léger irrésistible, presque trop talentueux pour être honnête, efficace, ambitieux, parfois désinvolte mais tout lui est pardonné (il fait ouvrir le Conseil économique, social et environnemental, place d’Iéna, spécialement pour Stéphane Séjourné et lui, afin de mieux voir le feu d’artifice tiré depuis la Tour Eiffel, selon Mediapart).

Gabriel Attal se remplit au fil des semaines et des mois d’une densité ne rendant plus absurdes ses espérances, d’une volonté et d’une constance le faisant craindre désormais, irrigué par le sentiment qu’il est l’un de ceux que le futur n’abandonnera pas sur le bord de la route. Emmanuel Macron a besoin des autres pour les dominer : n’est-il pas meilleur qu’eux ? Gabriel Attal a besoin des autres pour mieux s’aimer : ne lui donnent-ils pas sans cesse la preuve dont il a besoin ?

Paul de Saint Sernin, un nouveau spécimen d’humoriste

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Paul de Saint Sernin, Léa Salame et Laurent Luyat, conférence de presse de France télévisions pour les JO, Paris, 11 juin 2024 © JP PARIENTE/SIPA

Didier Desrimais se penche sur cet intéressant cas


Paul de Saint Sernin est un humoriste officiant sur France 2. Comme beaucoup de ses compères du service public, il n’est pas drôle. Son but n’est d’ailleurs pas de faire rire mais de ricaner et de faire ricaner – dans ce cas, rien de mieux que l’entre-soi d’une émission de la télévision publique animée par une dame patronnesse de la bonne gauche culturelle ayant pour invités des sportifs qui ont fait barrage contre qui vous savez. 

À l’antenne chaque soir pendant les JO et la canicule, il fait le plus souvent le choix de la facilité

Dans l’émission “Quels Jeux !” du 27 juillet animée par Léa Salamé, Paul de Saint Sernin s’est attaqué à Marion Maréchal devant une Marie-José Perec resplendissante de bêtise et des rugbymen de l’équipe de France de rugby à VII conformes à l’idée qu’on peut se faire de certains sportifs dès qu’ils sortent de leur domaine de compétence et se prennent pour des redresseurs de conscience politique. Photo à l’appui, l’humoriste a donc imaginé Marion Maréchal devant son écran, le soir de la retransmission de la cérémonie d’ouverture des JO : au fur et à mesure que défilent les vidéos montrant « deux Arabes » (Jamel Debbouze et Zinedine Zidane), des drag-queens se balançant sur des perches ou les « deux Noirs » (Marie-José Pérec et Teddy Riner) allumant la vasque olympique, le visage de Marion Maréchal est déformé, la jolie coquetterie dans l’œil devient un affreux strabisme, du sang coule de son nez. « J’ai des images exclusives de Marion Maréchal après la cérémonie », avertit alors le boute-en-train : un cercueil bringuebalé sur les épaules de danseurs noirs remplit l’écran. Antoine Dupont ricane. Léa Salamé est aux anges. Le public applaudit mécaniquement. Le comique se bave dessus de contentement. Fin du gag pourri. 

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Gag pourri reposant d’ailleurs sur un présupposé erroné : Marion Maréchal serait raciste et n’aurait pas apprécié cette cérémonie parce qu’il y avait des « Arabes » et des « Noirs ».  Or, contrairement au bouffon télévisuel visiblement influencé par l’idéologie racialiste et décolonialiste, à aucun moment l’eurodéputée n’a fait allusion à l’origine ou à la couleur de peau des artistes ou sportifs français ayant participé à cette calamité qu’elle juge surtout être « une propagande woke grossière ». Elle précise sur X : « Difficile d’apprécier les rares tableaux réussis entre Marie-Antoinette décapitée, le trouple qui s’embrasse, des drag-queens, l’humiliation de la Garde républicaine obligée de danser sur du Aya Nakamura, la laideur générale des costumes et des chorégraphies. » De nombreuses personnalités ont partagé cet avis ; se moquer d’elles aurait demandé un réel talent comique et un peu de travail – Saint Sernin a préféré la facilité en ciblant Marion Maréchal, laquelle bénéficie d’un traitement de faveur, appelons ça comme ça, sur l’audiovisuel public. Ceci étant dit, imaginons un instant ce qui se serait passé si, sur n’importe quel autre sujet, le même genre de saynète – mais avec, par exemple, les portraits violemment déformés de Marine Tondelier, Sandrine Rousseau ou Danièle Obono, et un texte aussi fielleux et haineux sur ces dames que celui du trublion de France 2 sur Marion Maréchal – avait été diffusé sur CNews ou C8. Pas besoin de faire un dessin ! Les féministes gauchisantes les plus en vue auraient demandé à la Justice, à l’Arcom, au Conseil d’État de s’en mêler et auraient vraisemblablement obtenu gain de cause. Notons au passage que ces mêmes féministes n’ont pas cru bon de relever la présence inopportune et envahissante de JoeyStarr lors de l’entretien en duplex de la judokate Clarisse Agbegnenou par Léa Salamé – le rappeur a pourtant une solide réputation en matière d’agressions sur les femmes, en plus de quelques autres faits violents sur des inconnus ou des animaux. Mais la gauche « anti-bourgeoise » et rebellocrate a toujours été fascinée par les voyous.  

Quotidien, matinale d’Inter, talk-shows de Léa Salamé : partout, la même fausse irrévérence

Paul de Saint Sernin n’est pas un voyou. Ni un humoriste. Mais il s’imagine être drôle et subversif parce qu’il dézingue Marion Maréchal devant un parterre de castors. Pourtant, j’aime trop la liberté d’expression pour me joindre à ceux qui, trouvant « nullissime » ou « consternant » ce triste sire, réclament son renvoi. Je regrette bien sûr que ce fantoche soit rémunéré avec une partie de mes impôts. Je me console en me disant que c’est le prix à payer pour voir jusqu’où sont capables d’aller patauger certains amuseurs publics. Charline Vanhoenacker nous en avait déjà donné une petite idée ; elle va d’ailleurs continuer à barboter sur la radio publique – la direction de France Inter, pas rancunière, a en effet renouvelé son contrat pour la rentrée. Paul de Saint Sernin semble très prometteur. Je devine un plongeur de compétition, capable d’aller remuer la crasse dans des profondeurs de caniveau encore inconnues et d’en extirper quelques idées charognardes pouvant servir de prétextes à des sketchs fastidieux, médiocres et insipides. En plus de France 2, cet athlète du rire faisandé a déjà fait quelques piges sur France Inter. Bref, il fait partie de la grande famille des comiques subventionnés. Dès que j’aurai un peu de temps, je me consacrerai d’ailleurs à l’étude de cette caste – un travail ethnologique s’impose : j’étudierai par conséquent ses mœurs médiatiques, ses coutumes tribales, ses croyances, son influence sur les milieux culturels et politiques, et même son rôle dans l’amélioration du jeu théâtral de Léa Salamé, en particulier lorsqu’elle fait semblant d’être offusquée par certains propos scabreux ou carrément dégueulasses. 

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Je prévois d’ores et déjà d’extraire de ce fastidieux travail des généralités concernant son incapacité à faire rire de bon cœur, sa tendance à militer grossièrement à gauche et à prendre systématiquement les gens de droite pour des abrutis ou des fachos, sa connivence avec la presse bien-pensante, sa prétention à donner des leçons à la terre entière, son allégeance aux idéologies à la mode, son conformisme rebellocratique, etc. Relisant ces lignes, je m’aperçois que le travail est déjà à moitié fait. Que dire de plus ? Sinon que derrière cet humour préfabriqué, c’est bien un esprit de sérieux – le pire, celui qui relève du dogme établi – qui anime cette caste à genoux devant le pouvoir, quel qu’il soit. Saint Sernin sait ce qu’il fait lorsqu’il éreinte Marion Maréchal de la manière la plus avilissante qui soit – la mine réjouie de Léa Salamé, le sourire imbécile de Marie-José Perec, les ricanements des invités sur le plateau lui ont montré qu’il était sur la bonne voie si son ambition est de perdurer dans les médias publics, au service de la rebellocratie institutionnelle. 

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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One, two, three, viva l’hyperandrogénie!

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© John Locher/AP/SIPA

Deux pains dans la tronche et puis s’en va… Aux Jeux olympiques, la boxeuse italienne Angela Carini a abandonné face à l’Algérienne Imane Khelif au bout de 46 secondes.


Pour l’instant, l’ambiance de bacchanales s’était limitée à la cérémonie d’ouverture. Dionysos bleu et femmes à barbe ont fait de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques parisiens un carnaval dont il a été dit mille choses. Une autre menace pesait sur le rendez-vous sportif : la qualification d’athlètes transgenres dans les compétitions sportives. Ce jeudi 1er août, la performance de la boxeuse algérienne Imane Khelif face à l’Italienne Angela Carini, pose question.

Une bonne paire de claques dans la gueule

C’est un risque et une dérive contre lesquels Julien Odoul, député RN de l’Yonne, nous avait mis en garde il y a un an : l’apparition de transgenres dans les épreuves olympiques. « En favorisant l’inclusion des athlètes transgenres, on accepte de facto l’exclusion des athlètes féminines. C’est injuste et révoltant ! », avait-il rappelé. Pour l’instant, aucune épreuve olympique n’avait semblé entachée de doute. Et puis il y a eu ce combat de boxe. Angela Carini, casque bleu sur le crâne, contre Imane Khelif, avec ses grands bras musclés. La joute ne restera pas comme un monument d’indécision sportive. Sonnée par un marron sévère, l’athlète italienne a dû abandonner la partie au bout de quarante-six secondes. Écœurée, elle répète « Non è giusto. Non è giusto! » (ce n’est pas juste) et tombe en larmes.

Sans contrefaçon je suis un garçon

Mais d’où sort son adversaire du jour ? En mars 2023, Imane Khelif avait été disqualifiée des mondiaux de boxe amateure organisés à New Delhi, pour « non-respect des critères d’éligibilité ». Tout en se refusant à violer le secret médical, la Fédération internationale de boxe avait détecté chez l’athlète un taux de testostérone anormalement élevé. La jolie notion d’ « hyperandrogénie » avait été employée. En mettant les pieds dans le plat, l’athlète serait née avec des chromosomes XY, information confirmée à l’époque par le président de la Fédération internationale, Umar Kremlev. L’athlète avait dénoncé un complot : « Des gens ont conspiré contre l’Algérie pour que notre drapeau ne soit pas hissé et pour que la médaille d’or ne lui revienne pas ».

Le CIO semble disposer de critères bien moins stricts. Dès la naissance de la polémique, il est d’ailleurs monté au créneau pour défendre la sportive : « Toute personne a le droit de pratiquer un sport sans discrimination, a expliqué le CIO dans son communiqué. Tous les athlètes participant au tournoi de boxe des Jeux de Paris respectent les règles d’éligibilité et d’inscription à la compétition, ainsi que toutes les règles médicales applicables établies par l’Unité de Boxe Paris 2024. Comme pour les compétitions de boxe olympiques précédentes, le sexe et l’âge des athlètes sont basés sur leur passeport ». 

Le monde à l’envers

On se demande si le CIO, en cédant aux caprices des idéologies à la mode, ne scie pas la branche sur lequel il est assis. Si la tendance se généralisait, quel intérêt auront les téléspectateurs à s’assoir devant les épreuves féminines, quel intérêt les chaînes auront à acheter les droits de diffusion ? 

De toute façon, depuis la cérémonie d’ouverture controversée, tout est renversé, c’est le monde à l’envers. Au village olympique, la délégation britannique, qui se plaignait de la nourriture servie, a même engagé son propre cuisinier !