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Ecole: faut-il copier sur les Estoniens?

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L’Estonie, membre de l’OCDE depuis 2010, n’a intégré le classement PISA qu’en 2006. Lors de la dernière enquête, réalisée en 2022, elle est apparue en tête du classement des pays européens pour toutes les compétences mesurées sur des élèves de 15 ans, à savoir les mathématiques, la culture scientifique et la compréhension de l’écrit, juste derrière le duo de pays asiatiques généralement en tête, le Japon et la Corée du Sud.


Un système scolaire souple et décentralisé…

Petit pays de plus de 1,3 million d’habitants et près de 150 000 élèves, au carrefour des influences scandinaves et slaves, l’Estonie a développé, depuis son indépendance de l’Union soviétique en 1991, un modèle éducatif original, décentralisé et axé sur l’autonomie des établissements scolaires. Symboliquement, le ministère de l’Éducation nationale n’est pas situé à Tallinn, la capitale, mais à Tartu, la deuxième ville du pays, illustrant ainsi la souplesse de la tutelle de l’État sur l’enseignement.

L’enseignement scolaire est gratuit et obligatoire de 7 à 16 ans en Estonie, mais l’éducation des plus jeunes commence dès l’âge d’un an dans les jardins d’enfants.

Concernant les méthodes d’enseignement, l’accent a été mis sur l’individualisation de la pédagogie des enseignants vis-à-vis des élèves et sa numérisation. Cette « approche holistique de l’apprentissage » se traduit par une attention particulière accordée au « développement global de l’élève, en prenant en compte ses dimensions intellectuelles, physiques, émotionnelles et sociales »[1].

Selon G.R, ancien professeur en Estonie et attaché de coopération pour le français en ambassade, « l’investissement massif dans l’éducation depuis les années quatre-vingt-dix a donné de bons résultats, notamment grâce au recrutement des professeurs à partir du niveau master, à l’intégration de l’enseignement des technologies de l’information et de la communication et à une pédagogie hybride assez libre et innovante, mais réalisée par des enseignants formés de manière traditionnelle à l’époque de l’URSS. »

La liberté pédagogique est également une réalité : « il n’y a pas d’obligations de moyens mais de résultats, le programme n’est qu’un cadre où le professeur peut piocher sans être obligé d’appliquer telle ou telle méthode, mais en devant faire atteindre à l’élève un certain niveau ».

L’école élémentaire est conçue pour être un lieu où l’élève est l’acteur de son propre apprentissage, développe sa capacité à prendre des initiatives, son esprit d’équipe et la coopération avec ses camarades dans une logique participative de la pédagogie.

Un virage digital de l’éducation a très tôt été entrepris par l’Estonie, également connue pour le haut degré de numérisation de son administration. Toutes les salles de classe sont équipées d’un tableau numérique ainsi que de tablettes ou d’ordinateurs portables, et les petits Estoniens apprennent à coder dès leur premier jour d’école, les connectant ainsi directement aux besoins du marché du travail.

Un système informatique, baptisé « eKool », permet aux élèves de consulter les documents pédagogiques, qui ont peu à peu remplacé les manuels scolaires classiques, et aux parents de communiquer avec les professeurs ou de suivre les résultats de leurs enfants.

En matière d’enseignement primaire et secondaire, la compétence revient aux provinces et aux municipalités, qui ont développé un système souple de contractualisation avec les établissements scolaires. Selon Stéphane Kessler[2], ceux-ci prennent 70 % des décisions concernant leur fonctionnement et sont notamment libres de fixer leur propre projet éducatif et la nature des cours dispensés.

Pour G.R, l’autonomie des établissements revêt une place importante dans le modèle éducatif estonien : « le directeur est maître de son navire, il reçoit une enveloppe financière lui permettant de recruter et de fixer la rémunération des enseignants ainsi que de mettre fin à leurs fonctions. Un modèle très éloigné du rigide système de barème et de points appliqué en France et qui permet de mettre en œuvre un réel contrat pédagogique entre l’école et l’enseignant ».

Notons également que les programmes scolaires sont établis par des commissions composées d’enseignants et d’experts, sous l’égide de Harno, l’agence de l’éducation, puis validés par le ministère. Il n’existe pas de corps d’inspection, même si les écoles peuvent être inspectées en cas de signalement par les parents d’élèves, par exemple.

Comme le révèle le tableau suivant, les dépenses éducatives par élèves sont sensiblement les mêmes dans le primaire en France et en Estonie (10 554 et 10 642$ par équivalent temps plein) et même moins importantes en Estonie s’agissant des élèves du secondaire (9134 $ par ETP contre 15 112 dans l’hexagone)[3] :


… qui place les élèves estoniens devant les élèves français dans tous les classements internationaux

  • Les résultats des élèves estoniens en mathématiques sont excellents, loin devant ceux des élèves français[4].

Alors que le score moyen de la France s’agissant des compétences mathématiques de ses élèves, 474 points, patine au niveau de la moyenne des pays de l’OCDE et demeure en baisse de 20 points depuis 2012, celui de l’Estonie culmine à 510 points, en tête des pays européen, comme le montre le graphique suivant[5] :


La chute du niveau en mathématiques est un phénomène observable dans presque tous les pays de l’OCDE, mais, mesurée par rapport à son niveau de 2012, elle est deux fois plus importante en France qu’en Estonie (-21,1 % contre – 10,5 %).

De plus, l’Estonie est le pays où l’égalité des chances est la plus importante, l’écart de compétences observé entre les élèves les plus socialement défavorisés et les plus favorisés atteignant 81 points, contre 112,5 points en France, qui a pourtant fait de l’égalité son cheval de bataille.

L’une des causes majeures de cet avantage de l’Estonie sur l’Hexagone est le climat scolaire plus apaisé et plus propice aux études observées sur les rivages de la Baltique. Ainsi, 49,7 % des répondants français déclarent qu’il y a « du bruit et de l’agitation » à chaque cours ou dans la plupart des cours de mathématiques, 41,2 % d’entre eux déclarant également que « les élèves ne commencent à travailler que bien après le début du cours » à chaque cours ou dans la plupart des cours de mathématiques.

Des chiffres bien supérieurs à ceux de l’Estonie, où seuls 23,5 % et 15 % des élèves font part d’un sentiment identique.

Le climat scolaire en Estonie, tel que le décrit G.R, semble être bien meilleur qu’en France : « dans l’ensemble, le professeur reste une figure respectée, les élèves sont là pour travailler, et quand ils ne le sont pas, ils ne tombent pas dans la contestation non plus. En somme, ils ont l’habitude de s’ennuyer en silence ».

Toujours selon G.R, « les bons résultats des élèves estoniens s’expliquent par le fait que personne ne conteste l’importance de l’école, encore vécue comme le principal vecteur d’ascension sociale par 75 % des Estoniens dans la société ».

  • Une tendance identique est observée pour les sciences et la compréhension de l’écrit[6].

S’agissant de la culture scientifique et de la compréhension de l’écrit, l’Estonie se place, ici encore, en troisième et quatrième position avec 526 et 511 points, derrière le Japon et la Corée du Sud, ainsi que l’Irlande uniquement pour la compréhension de l’écrit. Un résultat bien supérieur à ceux observés dans l’Hexagone, comme l’illustre le graphique suivant pour le volet compréhension de l’écrit :


Avec 487 et 476 points, la France continue à glisser sur la pente du décrochage scolaire, qui menace d’ailleurs également la majeure partie des membres de l’OCDE, son score se réduisant de 5,7 % en culture scientifique et de 18,7 % en compréhension de l’écrit par rapport aux dernières évaluations PISA de 2018.

Le modèle éducatif estonien se caractérise donc principalement par une grande souplesse de fonctionnement, une véritable autonomie des établissements, une pédagogie mêlant avec succès les méthodes traditionnelles et l’innovation, ainsi qu’une véritable valorisation du rôle du professeur, le tout pour une dépense publique dans la moyenne des pays de l’OCDE.

Pourtant l’investissement par élève y est inférieur à celui de la France : es chiffres de l’OCDE montre pour 2024 une dépense équivalente pour le primaire : 10 642 $ par élève pour en Estonie (versus 10554 pour la France). L’écart est important pour le secondaire, 9314 $ par élève en Estonie versus 15 112 $ pour la France, et le tertiaire, 18 967 $ en Estonie contre 20 458 $ pour la France.

L’encadrement est pourtant supérieur en Estonie : en 2022, le pays comptait une moyenne de 12,1 enfants par classe en primaire contre 18,2 pour la France, et 17,1 par classe au collège contre 25,6 en France. L’écart se creuse même au lycée !

Force est de constater que la souplesse et la proximité de l’organisation des personnels permet une meilleure utilisation des ressources pour le bien-être des élèves !

Il est donc une source d’inspiration pour engager des réformes allant dans le sens de la libération des énergies dans notre propre système scolaire, avec davantage d’autonomie pour les établissements, notamment la liberté de nommer et révoquer les enseignants par le directeur, la suppression du système centralisé des rectorats, le retour de la discipline et la fin du collège unique.


[1] « L’éducation en Estonie : une approche holistique de l’apprentissage », L’Europe INFO, 20 novembre 2023.

[2] Stéphane Kessler, « Estonie : les secrets d’une nouvelle Finlande », Les cahiers pédagogiques, N°548, novembre 2018.

[3] OCDE, « financements de l’éducation », https://www.oecd.org/fr/topics/policy-issues/education-financing.html (consulté le 29 octobre 2024).

[4] Vincent Bernigole et.al, « PISA 2022 : la France ne fait pas exception à la baisse généralisée des performances en culture mathématique dans l’OCDE », Direction de l’Évaluation, de la Prospective et de la Performance, Ministère de l’Éducation nationale, Note d’information n° 23.48, décembre 2023.

[5] La largeur des rectangles représente l’intervalle de confiance autour de la moyenne qui correspond à l’erreur d’échantillonnage

[6] Anaïs Bret et.al, « PISA 2022 : culture scientifique, compréhension de l’écrit et vie de l’élève », Direction de l’Évaluation, de la Prospective et de la Performance, Ministère de l’Éducation nationale, Note d’information n° 23.49, décembre 2023.

Réactionnaire, pas conservateur!

Au détour d’un commentaire et de réflexions sur la restauration de Notre-Dame de Paris, le qualificatif « réactionnaire » semble être devenu un gros mot dans la bouche de l’écrivain Sylvain Tesson…


Ce sujet me passionne et j’admets l’avoir déjà traité. Mais l’actualité est riche et des intelligences stimulantes existent qui permettent sans cesse de reconsidérer ce qu’on pense pour le contredire, le compléter ou l’approfondir.

Quand je lis, de la part de Sylvain Tesson : « Être conservateur pour s’épargner d’être réac » dans le Point, où par ailleurs il fait de brillantes variations dans une rubrique « Poésie et mouvement », je suis naturellement conduit à m’interroger. Même si j’ai toujours préféré me qualifier de réactionnaire plus que de conservateur. Il est évident que Sylvain Tesson n’est pas quelqu’un dont on puisse négliger l’incidence sur son propre esprit : il bouscule forcément le confort de certaines idées. Pourtant je persiste dans ma conviction personnelle.

Définitions

Certes je n’ai pas envie – et ne serais pas capable – de développer les différences fortes qui opposent, sur le plan de la philosophie politique, l’état de réactionnaire à celui de conservateur. Mais depuis que je suis en position de m’intéresser à ces définitions dont chacun a besoin pour savoir où il est et quelle place il occupe dans l’immense champ des idées, je me suis senti viscéralement, presque physiquement, réactionnaire, avant que j’aie tenté de théoriser les motifs de cette option fondamentale.

Même si au sens large la pensée conservatrice ne m’est pas étrangère avec ses principes et ses valeurs essentiels, cela n’est jamais allé jusqu’à faire surgir en moi la conscience d’être conservateur, qui à tort ou à raison renvoie, selon moi, une image de fixité, une légitimité de l’étant, un culte de ce qui demeure, une validation de ce qui est. Comme s’il était hors de question de prendre à cœur l’intense et désordonnée rumeur du monde et de la vie, la multitude des relations humaines, des antagonismes, des fraternités, pour en tirer des conclusions contrastées. Le conservateur est lové au chaud dans l’immobile. Il y a chez lui comme une indifférence noble.

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Le réactionnaire, au contraire, est volonté, changement, révolte, nostalgie, espérance, dénonciation et action. D’abord il réagit. Rien de ce qui est humain, rien de ce qui est politique et social ne lui est étranger ! Il est aux aguets, en vigilance, en surveillance, en désir. Il est mobilité lui-même. Il ne peut pas demeurer en lisière, en surface. Il entre dans la mêlée. Il ne se comporte pas comme un sage qui aurait forcément raison puisqu’il saurait changer « ses désirs plus que l’ordre du monde ». Il ne prend pas les choses, les êtres, l’univers comme ils sont.

Le goût des opinions contraires

Et, à partir de ces dispositions qui ne le font pas accepter sans frémir les injustices et les inégalités d’aujourd’hui, les misères et les richesses, les délitements collectifs, les faillites et les décadences singulières, qui le conduisent à regretter non pas le passé lui-même mais tout ce qu’il charriait de meilleur, il se bat. Il est persuadé que dans le présent imparfait on peut faire revenir, à force de lucidité et de courage, les forces du passé dans ce qu’elles ont eu d’exemplaire. Le réactionnaire ne pleure pas sur hier. Il l’analyse et est convaincu qu’une part de lui est prête à vivifier aujourd’hui. Le délitement des institutions, des services publics, de l’art de vivre, de l’urbanité n’est pas fatal puisqu’ils ont dégradé leur excellence d’avant. Le réactionnaire hait le fil du temps qui sert de prétexte à l’impuissance créatrice ou à la restauration volontariste.

Autre chose me paraît distinguer, par rapport à ma conception intellectuelle et médiatique, le réactionnaire du conservateur. Il me semble que le réactionnaire est beaucoup plus ouvert à l’imprévisibilité des opinions et qu’il ne répugne pas à s’enrichir parfois d’idées « appartenant » à la gauche et d’aperçus qui ne seraient peut-être pas accueillis favorablement par le conservateur. Pour le réactionnaire dont le profil est beaucoup moins homogène que celui, classique et stable, du conservateur, non seulement il n’y a aucun refus de la pensée adverse mais il la cultive volontiers, obsédé qu’il est par l’exigence de plénitude. Le réactionnaire n’a pas peur de s’aventurer dans des territoires qui ne lui sont pas immédiatement ouverts et accessibles. Il va vers l’inconnu quand le conservateur le fuit.

Le réactionnaire n’est pas friand des frontières, des ostracismes politiques. Il est parfois même prêt, par détestation d’être enfermé en lui-même, à se quitter pour humer un air nouveau.

Définitivement, mais modestement, je m’éloigne de la vision de Sylvain Tesson sur ce plan. Être réactionnaire pour s’épargner d’être conservateur ! On n’échappe pas à ce qu’on est.

Pauvre Monsieur Mélenchon!

Jean-Luc Mélenchon est dans une mauvaise passe. Malgré tous ses efforts, le système rechigne à le considérer comme son adversaire.


La situation, bien que tragique pour lui, est cependant des plus simples. Au RN, à Monsieur Bardella, à Madame Le Pen, tout ! À lui, rien ! Quelle injustice ! Quelle ignominie.

Je pense en effet que Monsieur Mélenchon serait fondé à hurler au complot. Il ne peut s’agir d’autre chose que de cela, une odieuse conspiration. Des forces obscures sous le masque de centrales syndicales ou de parquet de justice s’emploient à saper ses plus légitimes ambitions politiques en favorisant outrancièrement ses principaux concurrents – ceux que je viens de nommer – déroulant sous leur pas le tapis rouge de la victimisation, de la stigmatisation, du sacrifice sur l’autel de l’iniquité et de l’injustice. Sont-ils devenus fous, ces militants bornés, ces magistrats sous influence !? Où cela s’arrêtera-t-il donc ?

Voilà quelques jours, une engeance syndicale assurait le succès du lancement du livre de Jordan Bardella, Ce que je cherche, en le privant éhontément de toute campagne d’affichage dans les gares du pays. C’était déjà énorme. Énôôôrme, comme dirait Luchini. 

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Mais à peine Monsieur Mélenchon peut-il se remettre de ce camouflet que des procureurs particulièrement en verve s’avisent d’en remettre une couche, une sacrée couche, en faisant de Madame Le Pen la plus formidable victime du système qui se puisse concevoir. On cause prison, amende phénoménale, exécution de peine d’inéligibilité alors que tous les recours de justice n’étant pas épuisés on pourrait peut-être bien exciper d’un reliquat de présomption d’innocence ?

À croire, se révolte très légitimement M. Mélenchon, que, par de tels procédés, ces gens s’emploient, à faire grimper l’électorat d’en face de onze millions à vingt ou vingt-cinq millions…

Oui, il trépigne, il vocifère, il s’étrangle. Il a beau se complaire dans les franges abjectes de l’antisionisme le plus insane, cracher le feu de l’invective, de l’anathème, de l’insulte à chaque prise de parole, pousser ses affidés à se comporter en petites frappes parlementaires, en petites frappes tout court, et malgré tant et tant de constance, d’excès de moins en moins expiables, toujours pas la moindre garde à vue, la plus légère mise en examen. Pire encore, il en viendrait à publier son opus Le chaos que je cherche, personne dans les instances syndicales ou dans les hautes sphères de la SNCF ne lèverait le petit doigt ne serait-ce que pour tenter d’en empêcher l’affichage. Peut-être même agrandirait-on les panneaux ? Peut-être même nombre de cheminots syndiqués se transformeraient-ils gaiement en hommes sandwichs ?Iraient-ils jusqu’à renoncer à la grève des fêtes de fin d’année afin que le maximum de public puisse suivre la campagne publicitaire, c’est ce que je me garderais bien de pronostiquer. Cependant, on ne peut l’exclure.

Ainsi, Monsieur Mélenchon se voit poussé au désespoir. Peut-être commence-t-il à comprendre qu’il ne suffit pas de se prétendre l’ennemi du système pour en devenir la victime. Encore faut-il être assez redouté de ce même système pour le mériter.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Procès des assistants parlementaires du FN: un réquisitoire très politique

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Dans l’affaire des assistants parlementaires du FN, le parquet a requis hier cinq ans de prison, dont deux ferme, ainsi que cinq ans d’inéligibilité contre Marine Le Pen, et demandé que la peine soit exécutée immédiatement, même si l’intéressée faisait appel. Une position pour le moins politique, aussi bien dans ses causes que dans ses conséquences.


Hier au tribunal judiciaire de Paris, comme souvent depuis le début du procès, Marine Le Pen est arrivée la première à l’audience. Puis des élus du Rassemblement national sont venus en nombre la rejoindre sur place, afin de lui témoigner leur soutien. Parmi eux, Laure Lavalette, Thomas Ménagé, Jean-Philippe Tanguy, Alexandre Loubet et Franck Allisio se sont assis aux côtés de Julien Odoul, Louis Aliot et d’autres prévenus.

Les procureurs, Louise Neyton et Nicolas Barret se sont relayés toute la journée pour prononcer leur réquisitoire. D’emblée, Louise Neyton a dénoncé « l’ampleur, la durée et le caractère organisé, systémique et systématique de l’organisation ». Selon elle, « ces faits et ce comportement ont porté une atteinte grave et durable au jeu démocratique européen mais aussi français. »

Nicolas Barret a quant à lui émis des doutes quant à la réalité même du travail effectué par les assistants parlementaires poursuivis. D’après lui, le parquet ne peut pas se satisfaire « d’une présomption de confiance, de bonne foi, d’honnêteté (…) S’ils n’arrivent pas à produire ces justificatifs, c’est qu’ils n’existent pas », a-t-il lancé.

Certains prévenus ont pourtant présenté des éléments à la justice. En particulier Bruno Gollnisch, qui était eurodéputé au moment des faits, et qui a apporté au tribunal des boîtes d’archives remplies de documents rédigés en leur temps dans le cadre de ses échanges avec ses deux assistants parlementaires mis en cause. À la barre, l’ancien vice-président du FN avait même invité les juges à venir visiter sa grange, où il a amassé le fruit de décennies d’activités politiques. Comme quoi, certains peuvent garder des traces… Mais dans ce cas, et malgré la présentation d’éléments factuels (DVD, journaux et blog), les enquêteurs n’ont pas estimé ces pièces « assez probantes ».

Bruno Gollnisch arrive au tribunal, Paris, 30 septembre 2024 © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

On notera que, si les prévenus ont eu des difficultés, après tant d’années (les faits visés remontent à la période 2012-2017), à retrouver des documents attestant de leur travail, l’accusation n’a pas davantage présenté a contrario la preuve qu’ils travaillaient en réalité pour le parti (et pas pour le parlement) à la même époque.

Autre point majeur de l’accusation: pour les Dupond et Dupont du parquet, il n’y a pas de liberté totale quant aux tâches exercées par un assistant parlementaire. « La liberté absolue du député, c’est la liberté de parole, de pensée, et d’expression, absolument pas celle d’utiliser les fonds publics», a indiqué Nicolas Barret avant de préciser que « l’assistant parlementaire est au service d’une assistance directement liée au mandat (…) Il faut un lien direct entre l’activité et le mandat. La liberté n’est pas totale. » On se souvient que, durant le procès, l’ancienne eurodéputée Marie-Christine Arnautu avait cinglé le procureur qui estimait qu’en tant que « producteur de normes », elle se devait de connaître cette règle. Marie-Christine Arnautu avait répliqué : « La norme, je la combats ! On ne peut pas avoir la même norme de la Scandinavie à la Méditerranée ! »

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Après le passage en revue de tous les prévenus, Louise Neyton a attaqué frontalement Marine Le Pen, qui, au premier rang, est restée stoïque : « Ce système va se renforcer et prendre une nouvelle dimension avec l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti », a-t-elle affirmé. Dans sa fougue accusatoire, la magistrate du ministère public a même lâché, au sujet du prévenu Jean-François Jalkh : « Je n’ai aucun élément, mais je ne vous demande pas la relaxe car ça me ferait trop mal. » Sur le banc des prévenus, Marine Le Pen a aussitôt réagi: « Ah, ah, l’aveu ! » Par ces quelques mots prononcés dans un prétoire, Louise Neyton a sans aucun doute affiché une orientation politique et fait fi des obligations déontologiques des magistrats sur l’impartialité qui stipulent que « les magistrats du siège ne peuvent, ni dans leur propos ni dans leur comportement, manifester publiquement une conviction jusqu’au prononcé de la décision. »

La procureure de la République a ensuite pointé la responsabilité de Marine Le Pen en évoquant la fameuse réunion de juin 2014 au cours de laquelle celle-ci aurait signifié aux eurodéputés nouvellement élus la ventilation des assistants. « C’est dans ce cadre que Marine Le Pen annoncera aux députés qu’ils peuvent choisir un assistant effectif mais que les autres seront choisis par le parti et pour travailler à son bénéfice », récapitule-t-elle.

Marine Le Pen avait pourtant démontré lors des audiences que seuls quatre salariés, dont un à mi-temps, étaient devenus des assistants parlementaires. Seulement, le parquet a préféré se fier aux « déclarations concordantes de Schaffhauser, Montel, Chauprade ». Pour rappel, Aymeric Chauprade a chargé le FN et Marine Le Pen lors de ses premières auditions. Mais il est ensuite revenu sur ses déclarations dans un communiqué de presse publié sur Twitter.

Alors que la nuit tombait sur le tribunal correctionnel, le parquet en est venu aux peines requises. Outre des amendes, il a demandé des peines d’inéligibilité pour tous les prévenus allant d’un à cinq ans. Ces peines sont assorties d’une exécution provisoire, c’est-à-dire applicables malgré les appels.

Face au risque d’une peine d’inéligibilité qui impacterait tant sa réélection à l’Assemblée nationale que sa candidature à l’élection présidentielle de 2027, Marine Le Pen a déclaré plus tard dans la soirée : « Ils pourront se débarrasser de moi, mais ils ne pourront pas se débarrasser de Jordan. »

Dans ses réquisitions, Louise Neyton a clairement suggéré sa volonté d’assécher les finances du parti. En effet, la peine qu’elle a demandée à l’encontre du Rassemblement national correspond exactement à l’excédent des comptes 2023 du premier parti de France : 4,3 millions d’euros.

Marine Le Pen risque quant à elle, en plus des cinq ans d’inéligibilité requis, 300 000 euros d’amendes et cinq ans d’emprisonnement dont trois ans avec sursis. Le choix du parquet de demander des peines d’inéligibilité exécutoire témoigne d’une volonté politique d’abattre la candidate nationaliste qui est donnée en tête de toutes les enquêtes d’opinions.

Gérald Darmanin lui-même a tweeté sur le réseau social X qu’«il serait profondément choquant que Marine Le Pen soit jugée inéligible et, ainsi, ne puisse pas se présenter devant le suffrage des Français. Combattre Madame Le Pen se fait dans les urnes, pas ailleurs. Si le tribunal juge qu’elle doit être condamnée, elle ne peut l’être électoralement, sans l’expression du Peuple. N’ayons pas peur de la démocratie et évitons de creuser, encore plus, la différence entre les “élites” et l’immense majorité de nos concitoyens.»

Face au risque démocratique, l’électorat de Marine Le Pen se mobilise. Le hashtag #JeSoutiensMarine est partagé sur le Web tant par les élus nationaux que par les électeurs et sympathisants. Au vu de toutes ces réactions, si le but du parquet est d’empêcher Marine Le Pen d’être réélue député et d’être candidate à l’élection présidentielle de 2027, on peut se demander si ses efforts ne sont pas contre-productifs. Les électeurs n’apprécient guère qu’on leur dicte pour qui ils doivent voter. La semaine prochaine, la parole sera à la défense.

«Je place la chronique au même rang littéraire que le roman!»

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Depuis quelques années maintenant, notre contributeur Thomas Morales célèbre la France d’hier. Il publie coup sur coup Les Bouquinistes et Tendre est la province, des livres qui font la part belle aux souvenirs personnels et aux portraits littéraires. Il se confie: « Le monde d’avant m’émeut ».


Causeur. Vous publiez Les Bouquinistes et Tendre est la province, deux recueils de chroniques presque simultanément. Quelle est la genèse de ces ouvrages ? Dans quelles conditions les avez-vous écrits ?

Thomas Morales. Je dirais que c’est parfois le hasard qui guide le calendrier des parutions. L’auteur n’est pas toujours maître de son destin. Les Bouquinistes constitue le troisième volet de mon travail sur la nostalgie aux éditions Héliopoles. Il était programmé de longue date. Je creuse ce sillon-là avec un bonheur que j’espère faire partager. J’essaye d’en capter les éclats à travers différentes figures, le plus souvent, artistiques. Le monde d’avant m’émeut. Tendre est la province aux Équateurs est différent car il a été écrit dans le feu de l’action. C’est sans aucun doute mon livre le plus personnel depuis quinze ans. C’est une déambulation, comme souvent chez moi, buissonnière, de mon enfance villageoise à mes premiers pas dans le journalisme. Pour la première fois, je distille des souvenirs, des ambiances, des décors de ma province, et même de mes provinces car je file du Berry au Finistère. Je n’écris pas dans des conditions particulières. C’est mon métier. Et j’avoue ne pas faire une différence fondamentale entre ma casquette de chroniqueur, de critique, d’auteur ou de rédacteur en chef de magazines professionnels. Je trouve la prose de Blondin aussi éclatante dans un compte-rendu d’étape du Tour de France que dans une préface érudite ou un roman pluvieux. J’essaye de m’inspirer de cette exigence-là.

Ces deux livres sont constitués de chroniques. Parlez-nous de ce genre littéraire et/ou journalistique que vous semblez particulièrement apprécier.

La chronique est, selon moi, un art majeur que je place au même rang que le roman. Elle exige, par son format réduit, de la densité et une explosivité remarquable si elle veut atteindre son but. C’est-à-dire toucher le lecteur à l’uppercut. Elle ne permet pas l’à-peu-près. Les phrases doivent pétarader dans une même symphonie. En deux pages, une bonne chronique doit exprimer une idée et un élan salvateur. Quelque chose d’à la fois gourmand et acidulé, de pugnace et débridé, l’expression d’un style affirmé. Une chronique se juge à l’oreille. Les mots doivent carillonner. Je ne suis pas adepte de l’écriture blanche et des leçons de morale. Les Bouquinistes est un recueil chimiquement pur de chroniques, Tendre est la province, même s’il est cadencé d’une manière vive, est plutôt un récit, entre l’essai littéraire et la lettre d’amour.

Pourriez-vous revenir sur le conflit qui a opposé les bouquinistes parisiens à la mairie de Paris, à l’occasion des JO de Paris ?

Il s’agissait d’une mascarade assez ridicule et pathétique comme notre pays en connaît assez souvent. En résumé, plusieurs mois avant le grand événement, on a voulu enlever les boîtes vertes, l’âme des quais de Paris, son pittoresque et sa fantaisie littéraire, pour laisser l’Olympisme gambader librement et aussi pour d’obscures raisons de sécurité. Le plus drôle dans cette histoire est l’ignorance de nos dirigeants politiques. L’idée même d’amputer les quais de leurs trésors livresques n’avait pas soulevé chez eux la moindre parcelle d’indignation ou d’interrogation. Ce fut un peu « David contre Goliath », la profession s’est organisée avec peu de moyens et dans l’urgence. Jérôme Callais, bouquiniste quai de Conti a été le porte-parole de la cause dans les médias. Et des journalistes comme moi ont commencé à relayer cette information en défendant la liberté de vendre des livres même durant une Olympiade devant, par exemple, l’Académie française. Très vite, un courant de sympathie a déferlé sur le pays. Les Français ne voulaient pas que l’on touche à leurs bouquinistes. La messe était dite. Ils ont pu maintenir leur activité.

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Numéro de reportage : AP22199950_000006

Dans les deux présents recueils, vous vous faites le chantre de la France des Trente glorieuses. Quelle est cette passion qui ne cesse de vous habiter, de vous charmer ?

J’ai coutume de dire que cette France-là était et reste mon biotope culturel et mon décor mental. J’aime son allure, son second degré, sa pudeur, ses artistes disparus, ses vieilles fraternités, ses automobiles de caractère et ses plats en sauce. Les Trente Glorieuses sont mon refuge identitaire, alors oui, je les fantasme un peu, je les fais entrer dans mon moule, mais je trouve à cette période une fraîcheur et une dignité qui nous manquent cruellement aujourd’hui. Et pourtant, c’était une période historiquement rude et tendue, n’empêche que les Français y furent heureux, pleins d’espoir, ils croyaient en un avenir meilleur pour leurs enfants. Cette foi-là me touche. Elle est hautement estimable. Et je suis fidèle à la mémoire de mes grands-parents, je n’aime pas la caricature et les salisseurs de mémoire. Faire table rase du passé n’est pas dans mon vocabulaire. Je laisse le progressisme au forceps à nos nouveaux inquisiteurs.

Et la France d’aujourd’hui, qu’en pensez-vous ?

Plus terne, plus clivée, plus enfermée dans des logiques victimaires, plus rétive à la liberté d’expression, plus inquiète sur son avenir. Moins libre, moins délurée, moins rieuse, moins charmeuse tout simplement. En un mot, manquant d’espoir et de panache. Je souhaiterais que l’on retrouve l’esprit français, celui qui court de Villon à Choron, de Dumas à Guitry. Du style, de l’humour, de la légèreté, des fidélités à une terre et des emballements sincères.

Vous défendez la province avec une passion inégalée, et cette même passion vous la vouez à Paris. Ne serait-ce pas paradoxal ?

C’est l’essence même d’un écrivain, le paradoxe, le zig-zag permanent, le foutraque érigé en ligne de vie. J’aime le mot de Jean-Pierre Marielle qui se définissait comme un traînard. Je suis un traînard, mes passions le prouvent, je passe de Philippe de Broca à Audiberti, de Fallet à Morand, de Cossery à Boudard, de Jean Carmet, immense, indépassable à Charles Denner. J’apprécie tout autant mon Berry, cette campagne secrète, mes sous-préfectures alanguies, que le Paris de la rue Mouffetard cher à Doisneau et Robert Giraud. Vous savez, je suis l’un des rares cinéphiles français à apprécier les deux faces de Belmondo, le Belmondo de la Nouvelle Vague et celui plus commercial et bodybuildé des années 1980. Je suis œcuménique. On est toujours multiple dans un même corps. Un village du Bourbonnais, silencieux et intemporel à l’entrée de l’automne peut déclencher chez moi des larmes de sérénité. Mais j’ai aussi d’autres visions qui m’attirent, celles d’un Paris des beaux quartiers, dans les années 1980, avec en tête le générique de « Champs-Élysées », le Paris des producteurs de cinéma et des quotidiens à gros tirages, d’une Rolls Silver Cloud garée à la Madeleine où, les jours de chance, on pouvait admirer une star de la variété s’extraire avec grâce de cette aristocratique anglaise, en négligé de soie. Le brio ne me déplaît pas.

Vous citez Patrick Besson, Bernard Frank, Henri Callet et quelques autres. Quels sont vos chroniqueurs préférés ?

Mes maîtres en chroniques, mes sprinters de l’écrit, sont nombreux. On apprend toujours de ses aînés, écrire est une école de haute lutte. Pour s’améliorer, il faut être humble. Je pense, par exemple, à Kléber Haedens pour sa fluidité, ses papiers coulent comme l’eau vive, ils sont d’une érudition à hauteur d’hommes, jamais prétentieux, toujours chargés d’une onde bénéfique, j’ai beaucoup appris de ses enthousiasmes et de ses dégoûts. Il avait la dent dure contre certains écrivains intouchables. J’ai un faible aussi pour Jacques Perret, quelle plume virtuose ! Et un Italien qui est moins connu en France et dont je fais sans cesse la réclame, il s’agit d’Ennio Flaiano (1910-1972), c’est l’esprit romain incarné, la Dolce Vita et sa férocité jouissive. Comment ne pas citer également Vialatte, le prince d’Auvergne.

Vous réhabilitez de grands oubliés, pourtant d’immenses écrivains (Patrice Delbourg les a rassemblés dans son essai Les Désemparés, Le Castor astral, 1996) : Kléber Haedens, Robert Giraud, Emmanuel Bove, Antoine Blondin, Jean-Claude Pirotte, André Hardellet, Henri Calet, René Fallet, etc. Que représentent-ils pour vous ?

J’ai toujours préféré ceux que l’on qualifie, à tort, de petits maîtres face aux monstres sacrés de la littérature. Tous ceux que vous citez ont réussi à trouver leur propre veine. Ils ont réussi à mater leur tempo intérieur pour écrire leur vérité. Ils n’instrumentalisent pas leur lecteur. L’Université les sous-estime. Ils n’intéressent pas les intellectuels à gros godillots. Ils sont atrocement personnels, donc universels. J’aime leur typicité comme les vignerons parlent de leur vin. Chez eux, j’y puise force et enchantement.

Vous citez également le dessinateur Chaval, génial, fêlé, magnifiquement mélancolique et trop oublié lui aussi…

Dans Les Bouquinistes, je dis de lui qu’il était sans filtre, donc nocif, donc indispensable. Son dessin d’une grande élégance, d’une pureté de graveur est sans rédemption. Avec Chaval, le lecteur se prend directement un mur en pleine face et il en redemande. C’est cruellement drôle. Absurde et sans filet. Il a bousculé le dessin de presse comme son confrère Bosc. Le lecteur ne sort jamais indemne d’une rencontre avec lui.

Vous avez obtenu le prix Denis-Tillinac, en 2022, avec Et maintenant, voici venir un long hiver… Rarement prix littéraire n’aura été aussi justement attribué. Vous sentez-vous en fraternité avec lui ?

Ce fut un grand honneur car il y a quelques similitudes dans nos parcours. Le mien reste bien timide par rapport au sien. Cette fraternité s’illustre par l’attachement à la province, l’apprentissage du journalisme dans une locale, notre amour pour la Presse Quotidienne Régionale qui demeure la meilleure école pour sentir les aspirations populaires d’un pays et aussi pour une fidélité aux écrivains hussards et plus généralement aux réprouvés des cénacles. Et ce qu’on oublie souvent, lorsque l’on parle de Tillinac, j’admire sa qualité de plume.

Si l’on vous dit qu’il y a chez vous de la réaction et de l’anarcho-syndicalisme, à la fois de la France infinie et de l’Espagne brûlante et révoltée, est-ce que ça vous convient ?

C’est bien vu ! Une intranquillité à la Pessoa, aussi. On peut aimer le confort d’un cadre bourgeois et les perturbateurs. J’ai un faible pour les provocateurs en costume de tweed. Les pamphlétaires d’apparence inoffensive. Cher confrère, merci pour cette séance gratuite sur le divan.

Quels sont vos projets littéraires ?

A force de médire sur le roman, son côté laborieux, ses temps morts, sa longue mise en marche, je vais bien être obligé de m’y coller…


Les Bouquinistes, Thomas Morales, Héliopoles, 2024.

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Tendre est la province, Thomas Morales, Equateurs, 2024.

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Caillebotte, rapin couillu

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Tandis que l’exposition Caillebotte, peindre les hommes, au musée d’Orsay, s’accompagne d’un catalogue en partie vampirisé par le wokisme (cf. l’article de Georgia Ray, dans le magazine Causeur du mois), Amaury Chardeau, descendant de la famille Caillebotte, publie Caillebotte, la peinture est un jeu sérieux, aux éditions Norma :  à distance du jargon universitaire, aussi érudite que savoureuse, cette biographie abondamment illustrée restitue, avec force détails, l’intimité du peintre (également passionné de navigation et d’horticulture) dans son milieu et dans son époque.


Longtemps éclipsé par Renoir ou Degas, Gustave Caillebotte (1848-1894) connaît depuis un demi-siècle un spectaculaire regain de faveur – en 2024, sa cote est au plus haut. Il fallait s’y attendre : exportée des Etats-Unis, la pandémie idéologique du genre a trouvé, dans cette figure d’artiste célibataire plus entouré de garçons que de filles, une souche de contamination idéale. L’ère du soupçon fomente le procès d’une sexualité supposément refoulée, voire d’une homosexualité patiemment dissimulée, mais dont l’hypothèse transpirerait dans nombre de ses toiles.  De là ces pages de charabia aussi hilarantes que grotesques qui émaillent le catalogue, et tout particulièrement ce morceau de bravoure co-signé André Dombrowski et Jonathan D. Katz, sous le titre engageant : Peindre des hommes nus. Où l’on apprendra que l’huile célèbre baptisée Homme au bain « met en scène une inversion qui n’est ni fondée sur l’acte ni contre-nature (sic) mais est ‘’simplement’’ une fonction d’un regard ». Allez comprendre. Et de poursuivre : « Antiessentialisant, il impose une résistance performative (sic) aux deux versions dominantes de la sexualité homosexuelle proposées à l’époque ; en effet, il ne repose pas clairement sur l’acte – il représente simplement un homme s’essuyant après son bain – , mais il n’exige pas non plus que nous (ou le peintre) adoptions une attitude d’inversion sexuelle. Le tableau pose une question irritante et transpose cette irritation de la peinture, un simple objet extérieur, vers notre moi. L’homme au bain nous fait regarder et nous surprend en train de regarder ». Conclusion : « La véritable charge du tableau de Caillebotte est de mimer la dynamique de l’inversion sexuelle sans tenir compte de l’attribution de la différence sexuelle elle-même ». Tout est bien clair pour vous ?

Délires interprétatifs

Aux antipodes de ces délires interprétatifs passablement fumeux, la prose élégante, amicale et instructive d’Amaury Chardeau n’a pas seulement le mérite de sa clarté. Puisant aux sources des archives familiales, exhumant à l’occasion des documents (lettres, gravures, photographies…) inédits ou méconnus, elle brosse le récit circonstancié de la vie d’un homme dans son temps – et c’est là ce qui fait le prix de ce travail remarquable : fils de la grande bourgeoisie catholique parisienne, le jeune rentier Gustave Caillebotte en est le miroir ; son œuvre peint reflète avec exactitude le décor et les mœurs de son époque. Chardeau, dépouillant avec scrupule la somme accumulée des connaissances qu’on en a aujourd’hui, et tout se gardant d’affirmations présomptueuses, parvient page après page à reconstituer ce monde englouti. Ainsi par exemple : « Cette propriété située à Yerres (Essonne), le père de Gustave l’a achetée en 1860, les enfants étant encore petits, auprès d’un proche de l’Empereur, y investissant une partie des gains de son entreprise. C’est, pour une famille bourgeoise comme la leur, un attribut social incontournable et une échappatoire salutaire qui permet, l’été venu, de s’extraire de la ville et du fracas assourdissant des chantiers qui en empoisonne le quotidien ». En arrière-plan de la biographie, la vignette de ce Paris haussmannien en transformation accélérée !  

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Ou encore, pour commenter le célèbre tableau du Pont de l’Europe : « Le haut de forme du protagoniste central, à qui Gustave a prêté ses propres traits, est ceint d’un voile de crêpe, comme c’était parfois l’usage. L’artiste porte le deuil [de son frère cadet René, flambeur tué dans un duel à 25ans]. Ce passant au haut de forme vient de dépasser une femme s’abritant sous une ombrelle. S’ils ne marchent pas ensemble, c’est donc qu’elle marche seule. Or à l’époque, une femme ‘’comme il faut’’ ne traîne pas non accompagnée sur le pavé. Celle-ci se trouve, de ce fait, identifiée à une demi-mondaine, voire à une simple prostituée, dans un quartier réputé pour cette activité. Comme la queue dressée du chien nous le suggère avec insistance, c’est bien de commerce sexuel dont il s’agit. Mais ce commerce, le protagoniste du haut de forme s’y refuse, opposant son deuil au frou-frou rouge qui chapeaute la belle. Fuyant la luxure dans laquelle s’est perdu son frère, l’artiste s’éloigne du même coup de ce rouge qu’on retrouve à l’arrière dans l’uniforme d’un soldat rappelant les horreurs de 1870, et sur les roues d’une calèche qui, tel un corbillard, semble emporter les traumatismes du passé ». Fine analyse, à cent coudées des spéculations qui, dans le catalogue d’Orsay, suggèrent que le flâneur, en réalité, détourne son regard, non vers le paysage des rails de la gare Saint-Lazare, en contre-bas, mais en direction du garçon en blouse du premier plan, séquence liée « au contexte jusqu’alors invisibilisé de la prostitution masculine à Paris à la fin du XIXè siècle » (sic). Pourquoi pas ?

Une peinture qui appelle les commentaires

Certes, comme l’observe Amaury Chardeau : « cérébrale, sa peinture est un commentaire qui appelle au déchiffrement ». Ce qui n’autorise pas d’instrumentaliser son œuvre sur la base de présupposés idéologiques d’un anachronisme consternant. Chardeau voit juste : « Caillebotte semble ne jamais figurer d’autres vies que la sienne ». Il ne sort pas de son monde. « Contrairement à Manet, Degas, Béraud ou Eva Gonzalès, il ne peint pas les loisirs de la grande bourgeoisie, les soirées à l’opéra ou les sorties à l’hippodrome ». Son espace pictural se réduit à son intimité. Mais si notre biographe en ressaisit les péripéties avec une précision d’horloger, il a, lui, toujours soin de replacer celles-ci dans le contexte sociologique, politique, historique de cette fin de siècle. De fait, « Caillebotte peint son époque, et nombre de débats qui la traversent ». D’où sans doute le plaisant sous-titre du livre : La peinture est un jeu sérieux.

Un jeu, ou un enjeu ? « On ne peut qu’être frappé par cet incroyable appétit », écrit encore Chardeau, dans ce chapitre intitulé Toutes voiles dehors, qui décrit l’énergie déployée par Caillebotte dans l’autre passion de sa vie : la navigation. Les photos de son frère Martial (avec qui il aura durablement partagé le même appartement parisien jusqu’au mariage de ce dernier en 1887) nous dévoilent le chantier naval du Petit-Gennevilliers, où Gustave se fait construire une maison en bord de Seine, régatant à bord des yachts qu’il pilote en véritable champion. Au point de défrayer la chronique, dans « la langue sémillante de la presse du XIXè siècle » – Ô temps révolus ! – qui sourit des noms à consonance salace dont leur armateur- propriétaire les affuble : le Condor, le Cul-Blanc… Humour de rapin : « Etrange Gustave, qui mélange grivoiserie potache et goût obsessionnel de l’expérimentation », note Chardeau.

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N’en déplaise au trio Paul Perrin, Scott Allan et Gloria Groom, sportif, viril, couillu, épris de canotage, de baignade, de régate, d’horticulture et quoiqu’entouré de matelots, de jardiniers et d’hommes de peine, Caillebotte n’orientait sa libido qu’en direction de l’autre sexe, – exclusivement. A la seule compagne qu’on lui connaît avoir partagé sa vie, Charlotte Berthier, il lèguera d’ailleurs par testament une rente confortable. Ils ne convolèrent pas. « Charlotte et lui percevaient-ils le mariage comme une aliénation ? », s’interroge Amaury Chardeau. « Au moment où ils se rencontrent, le divorce est aboli en France, et il faut attendre 1884 pour qu’il soit rétabli » (…) « Faut-il voir dans ce non-mariage une volonté égalitariste, voire féministe ? »  Plus probablement, cette union libre avec une « femme du peuple » contrevenait aux mœurs bourgeoises dont Caillebotte, tout libéral qu’il fût en la matière, incarnait, par son statut de riche rentier et sa discrétion atavique, une figure archétypale.


Gay refoulé, non. Mort trop tôt, oui

Gustave, gay dans le placard ? Son Nu au divan (prêt du Minneapolis Institute of Art pour l’exposition) répond par avance, d’évidence, négativement à « l’émergence, durant les années 2000 dans les cercles universitaires américains, de l’hypothèse d’un Caillebotte homosexuel ». Dans sa crudité anatomique, la libido féminine s’y exprime sans détour. Chardeau commente de façon superbe cette toile unique à tous les sens du terme : « Dès lors, on peut tout imaginer, l’étreinte précédant l’acte de peindre, la pulsion physique puis esthétique d’un jeune homme désireux de posséder, dans tous les sens, ce corps dont les pieds, légèrement crispés, disent la dissipation du feu et dont la main paresse sur la pointe d’un sein pour en retenir le plaisir ».  

Au catalogue tendancieux de l’exposition d’Orsay –partiellement, car il faut bien reconnaître à Stéphane Guégan, par exemple, l’intérêt majeur du chapitre qu’il consacre au lien entre la défaite française contre la Prusse, cause de l’effondrement du Second Empire, et « les incursions de Caillebotte en matière d’iconographie militaire » et virile –  la recherche d’Amaury Chardeau offre un contrepoint aussi érudit que savoureux de bout en bout. A peine quarantenaire, Gustave meurt d’une « apoplexie », comme en son temps l’on disait d’un AVC –  juste avant l’arrivée de l’automobile et du cinéma. Homme du XIXème siècle, il est déjà, sous bien des aspects, un peintre du XXème siècle. « Que serait-il devenu si le destin lui avait prêté vie quelques années de plus ? » Avec son aïeul et biographe, on peut en rêver.


Caillebotte. La peinture est un jeu sérieux, par Amaury Chardeau. 255p. Norma éditions, 2024.

Caillebotte: La peinture est un jeu sérieux

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Caillebotte. Peindre les hommes. Catalogue de l’exposition. Sous la direction de Scott Allan, Gloria Groom, Paul Perrin. 256p. Hazan/Musée d’Orsay, 2024.

Exposition Caillebotte. Peindre les hommes. Musée d’Orsay, Paris. Jusqu’au 19 janvier 2025.

Les raboteurs de virilité

L’exposition Caillebotte au musée d’Orsay est une succession de chefs-d’oeuvre. C’est aussi un concentré de bêtise. Le peintre de la vie bourgeoise au XIXe siècle est présenté comme le chantre de la déconstruction, venu « bousculer les stéréotypes de genre » en tentant d’« échapper à sa condition de riche rentier ». On s’émerveille et on rigole.


« Caillebotte : peindre les hommes » est l’une des nouvelles expositions de l’automne-hiver au musée d’Orsay. Nous devrions nous réjouir, et ce pour deux raisons. La première tient à l’artiste, Gustave Caillebotte (1848-1894). Contemporain de Monet, Renoir, Sisley, peintre des célèbres Raboteurs de parquet refusés au Salon de 1875, mécène, collectionneur et donateur des toiles de ses amis impressionnistes, il mourut suffisamment jeune – 45 ans – pour prétendre à une place dans l’histoire de l’art, mais suffisamment fortuné – fils d’un riche négociant – pour n’y figurer longtemps qu’à titre secondaire. On aime les artistes aux existences difficiles.

Seconde raison, a priori, de se réjouir : « peindre les hommes ». Après un marathon olympique d’expositions sur les femmes peintres ou, variante grotesque, sur les épouses, amantes, sœurs, belles-sœurs, mères et belles-mères – on dirait un discours de passation de pouvoir au ministère de l’Éducation nationale – ayant gravité autour d’artistes comme les Nabis (actuellement au musée de Pont-Aven), « Peindre les hommes » fait l’effet d’un bonbon au miel. Une belle récompense après s’être coltiné tout l’imagier des victimes du patriarcat occidental depuis l’art pariétal.

Réjouissons-nous d’abord pour Gustave Caillebotte, lequel disait qu’il ne suffit pas d’être mort, mais d’être mort depuis longtemps, pour gagner les bonnes grâces du public. Les cent trente ans de sa disparition sont l’occasion de venir admirer (après une petite dizaine d’accrochages à travers le monde depuis 1994) l’œuvre mi-réaliste, mi-impressionniste de ce passionné de peinture, d’horticulture, d’ingénierie navale et de sports nautiques.

Périssoires sur l’Yerres, 1877. The National Gallery of Art, Washington.

Dans le Paris des grands boulevards haussmanniens, sous des effets de lumière, de neige et de pluie, la promenade est à l’honneur. Sur le trottoir de Rue de Paris, temps de pluie (1877), un couple de bourgeois distraits par un détail hors cadre vient à notre rencontre. D’un côté du parapluie qui les abrite : pantalon sans pinces, gilet croisé, plastron, nœud papillon, large pardessus et chapeau haut-de-forme. De l’autre : petit manteau arrondi rehaussé de fourrure, voilette mouchetée et boucle d’oreille à l’éclat vermeerien. En été, sur Le Pont de l’Europe (1876), le parapluie fait place à l’ombrelle. La brève conversation qui nous parvient alors est autant celle de cet homme élégant et de cette femme tout rubans et dentelles qui s’avancent vers nous, que le dialogue entre une robe à tournure et la structure métallique du célèbre pont construit en 1863. Les nouveaux volumes du vêtement et ceux du paysage urbain sculptent la modernité de cette seconde moitié du xixe siècle. Sur le chemin de l’après-Sedan, les promenades bourgeoises, graves sans emphase, sérieuses sans affectation, croisent le prolétariat urbain au travail – comme ces Peintres en bâtiment (1877) – avant de se poursuivre par le regard, à la fenêtre ou au balcon d’un appartement cossu. Échouées sur un fauteuil capitonné ou sur un canapé confortable le temps d’une lecture silencieuse, ces promenades reprendront leur cours à la campagne et à la mer, entre dahlias, bateaux et périssoires.

Mais les réjouissances ne s’arrêtent pas là – du moins pour ceux qui lisent encore les cartels dans les musées. Car au plaisir de regarder les toiles de Caillebotte vient s’ajouter le plaisir de rire devant les nouveaux textes qui les accompagnent. Le ton est donné d’entrée de jeu et allège la gravité d’un xixe siècle un peu sombre en redingotes noires. En raison d’une « forte prédilection pour les figures masculines », Gustave Caillebotte nous est présenté comme un artiste n’ayant eu de cesse d’interroger son identité d’homme bourgeois à travers son œuvre, à une époque où l’élite masculine aurait hésité entre les codes d’une virilité triomphante et un goût naissant pour de nouvelles formes d’évasion et de sociabilité entre hommes. Largement inspirée du troisième volume de L’Histoire de la virilité, dirigé par Alain Corbin – ouvrage qui s’attache à démontrer le caractère construit, et donc heureusement obsolète, d’une virilité conduisant, entre autres, à la domination de la femme et des peuples du monde –, l’exposition Caillebotte distille l’idée d’un peintre venu, au bout de cent trente ans, « bousculer les stéréotypes de classe et de genre » de l’humanité occidentale. Présenté comme indifférent aux femmes, moite d’émotion devant les hommes, sans illusions personnelles devant le couple bourgeois, il aurait rêvé d’« échapper à sa condition de riche rentier » – de préférence du haut de son balcon du 31, boulevard Haussmann, acheté avec son frère Martial après la vente de leur domaine de 11 hectares à Yerres. Plutôt discret sur une vie privée qu’il semble avoir partagée entre sa famille, ses amis, et une certaine Charlotte Berthier, il était effectivement le candidat posthume idéal pour promouvoir, depuis son époque, les nouvelles masculinités de la nôtre. L’Homme au bain (1884) se résume ainsi au « plaisir que l’artiste a sans doute eu de peindre l’anatomie » d’un homme au sortir d’une baignoire : rien sur le réalisme du nu, les traces d’eau sur le parquet ni sur la figure de l’homme vu de dos, motif passionnant magistralement étudié par Georges Banu dans la peinture et le théâtre. Même chose pour Les Raboteurs de parquet (1875). « À demi nus et transpirants »,ilssont l’occasion d’une petite niaiserie supplémentaire formulée sur la fraternité au travail d’« hommes virils engagés ensemble dans un labeur manuel » : rien sur l’attention silencieuse que portent ces ouvriers à leur ouvrage, rien sur leur misère, rien sur la beauté et la précision de leur geste, et bien sûr rien sur la lumière. Et ainsi de suite : de cartel en cartel, le comique de répétition opère. Face au pubis richement fourni de la femme qui somnole sur un canapé (1881-1882), la taille encore marquée par un jupon retiré à la hâte, le désir du peintre doit disparaître : la « jeune femme ignore sa présence » et la main qu’elle pose sur son sein est « un geste autoérotique » qui exclut le mâle de la scène. C’est décidé : les figures masculines de Caillebotte, à leur fenêtre, à leur balcon, à leurs promenades et à leurs lectures, suintent d’une « énergie mal canalisée » sous leur virilité de façade. D’ailleurs, à y regarder de plus près, le bourgeois du pont de l’Europe ne salue pas tant la cocotte à l’ombrelle qu’il ne guigne de l’œil le peintre en bâtiment accoudé au parapet…

Jeune homme à la fenêtre, 1876. Los Angeles, J. Paul Getty Museum

Tout exhumer et tout salir, de l’école au musée : avouons que pour un siècle qui fait du respect et de la protection de l’environnement son cheval de bataille, ce gâchis labellisé a de quoi surprendre. Fidèles, malgré eux, à l’institution honnie de la famille, les déconstructeurs des années 1970 ont fait des petits, aux deux sens du terme : ils ont engendré d’autres déconstructeurs, moins intelligents qu’eux. À la différence de leurs mentors qui goûtaient le plaisir d’avoir reçu en héritage ce qu’ils jetaient par-dessus bord, les petits-maîtres d’aujourd’hui ont cessé d’être des penseurs, des professeurs, des critiques littéraires ou des historiens de l’art. Ils se contentent d’être des théoriciens du genre, des « formateurs égalité fille-garçon », des traqueurs d’écriture misogyne chez Zola ou des dénicheurs de « masculinité fluide » dans l’iconographie du xixe siècle. N’ayant rien reçu en héritage, ils n’ont plus rien à bazarder et se satisfont des basses œuvres : chiner des mots creux et réciter en boucle le catéchisme de leurs pairs quasi biologiques en le plaquant sur ce qui nous trouble, nous émeut et nous émerveille toujours.

Marcel Proust a parlé comme nul autre des jeunes filles en fleurs sans s’être apparemment distingué comme tombeur de ces dames ; Rosa Bonheur s’est consacrée à la peinture animalière, mais n’est pas encore considérée comme zoophile ; Chardin et Sorolla ont été des peintres de l’enfance sans avoir été pédophiles. Peindre des ouvriers au travail et des bourgeois à leur balcon est une autre façon d’envisager l’art et la beauté sans pour autant constituer un protoplaidoyer en faveur des nouvelles masculinités.

Lorsque seules les femmes sont autorisées à parler des femmes, et que les hommes ne sont autorisés à parler d’eux qu’en êtres vulnérables, les cartes de la vie et de l’art sont rebattues en un sens politique plutôt douteux – orwellien est un euphémisme. Portrait de femme a heureusement été écrit par un homme (Henry James) et Chéri par une femme (Colette). D’ailleurs, personne mieux que Marguerite Yourcenar, dans sa postface à Anna, soror… (1983), n’a « fermé la bouche à ceux qui s’étonnent qu’un homme puisse exceller à dépeindre les émotions d’une femme ou qu’une femme puisse créer un homme dans toute sa vérité virile ».

Marguerite Yourcenar : on aimerait l’emmener avec nous voir l’exposition Caillebotte.


À voir :

« Caillebotte : peindre les hommes », musée d’Orsay, jusqu’au 19 janvier 2025.

Maison Caillebotte, 10, rue de Concy, 91330 Yerres.

À lire

J.-K. Huysmans, « L’Art moderne », in Écrits sur l’art, Flammarion, 2008.

Écrits sur l'art

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Georges Banu, L’Homme de dos : peinture, théâtre. Adam Biro, 2000.

L'Homme de dos. Peinture, théâtre

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Alger sur le divan

Plus de soixante ans après la décolonisation, le pouvoir algérien cultive le même ressentiment envers la France. Une intoxication mémorielle très utile pour faire oublier les errements de sa politique sociale et économique ; et pour culpabiliser les bonnes âmes françaises qui ne demandent qu’à faire repentance.


Les psychanalystes du monde entier vous le diront, s’inventer des faux problèmes pour éviter de s’occuper de ses véritables priorités est un mal répandu. Certains pays en souffrent, dont l’Algérie. Ce pays se spécialise dans l’élaboration de doléances imaginaires à l’endroit de la France au lieu de répondre aux questions fondamentales et ô combien pressantes que lui pose la vie. Il fuit les problèmes du présent et ceux du passé. Ce faisant, il sacrifie ses intérêts et pollue au passage la perception qu’ont les Français de leur histoire récente.

Parmi les questions que l’Algérie fuit depuis 1962 : où va l’argent du pétrole et du gaz ? Pourquoi le pays est-il un enfer économique où entreprendre honnêtement relève de la gageure ? Où sont l’harmonie et la prospérité promises au peuple algérien en contrepartie des sacrifices consentis lors de la guerre de libération ? Où est la concorde nationale censée supplanter la décennie noire et réconcilier les Algériens entre eux ? La justice a-t-elle été rendue aux victimes de la guerre civile ? Incapables de répondre à ces questions difficiles, le régime et sa base électorale accusent la France d’être à l’origine de tous les maux.

La politique algérienne à l’égard de la France est le récit d’une fuite psychotique, devenue une sorte de névrose chronique. Ce qui n’était qu’un mensonge élaboré par des petits malins – idéologues du FLN et militaires usurpateurs du pouvoir – est devenu une sorte de récit fondateur dont on ne peut plus se passer. La haine de la France est l’identité algérienne par défaut, une identité de substitution à l’identité algérienne véritable. Une illusion qui permet à l’Algérie de fuir sa vérité. Autrement, elle admettrait que son identité est plurielle et hybride : arabe et berbère en même temps, saharienne et méditerranéenne aussi, musulmane bien sûr.

Le régime algérien est trop petit pour aider l’Algérie à assumer son identité. Il ne sait pas ce qu’être Algérien veut dire. Il a chassé la France, mais il n’a pas trouvé l’Algérie, il a plaqué à sa place des chimères qui ne correspondent qu’en partie à la vérité de l’âme algérienne. Il a essayé de convaincre les Algériens qu’ils étaient socialistes et collectivistes, puis arabes et panarabes. Les islamistes, ses opposants, ont voulu remplir ce vide identitaire par l’islam et ils ont échoué, car comme le FLN ils n’arrivent pas à définir l’Algérie. Alors tous, régime et opposition, braillent contre la France. Ils ne croient pas si bien faire dans un sens, car l’Algérie est aussi la fille de la France, une fille née d’un viol (la colonisation) et venue au monde lors d’un accouchement sanglant, une guerre de libération terrible, et une double guerre civile, entre musulmans et entre pieds-noirs et musulmans.

Devant un tel échec, il ne lui reste plus que la fuite en avant : insulte sur insulte, provocation sur provocation. Le régime, les islamistes et une partie du peuple sont prêts à tout pour détourner l’attention de leur impuissance.

Cette fuite en avant obsessionnelle concerne également le passé. Le régime algérien a peur que les victimes oubliées de la guerre de libération lui demandent réparation. Après tout, il est assis sur un tas d’or et n’aurait aucune difficulté à indemniser les juifs d’Algérie déracinés, les pieds-noirs spoliés, les harkis éradiqués, les entreprises françaises et étrangères qui ont tout perdu le jour de l’indépendance. Et qui dit réparation dit repentance, c’est-à-dire reconnaissance des erreurs commises. Impossible ! Le courage manque pour admettre que le FLN a tué plus de civils musulmans que de civils français, qu’il a éradiqué les autres mouvements armés sans pitié ni retenue (dont le MNA, éliminé physiquement en Algérie et en métropole), qu’il a fait enlever 3 000 Européens après l’accord de cessez-le-feu de mars 1962, qu’il a laissé faire sinon participé au bain de sang du 5 juillet 1962 à Oran (700 morts et disparus), qu’il a trahi les engagements pris à Évian, notamment envers les pieds-noirs qu’il devait protéger après le départ de la France. Et la liste des choses à cacher sous le tapis est longue malheureusement.

Plus Alger insulte Paris, moins l’on se souvient que l’armée des frontières, composée d’officiers et de soldats bloqués au Maroc et en Tunisie, a usurpé la victoire des combattants de l’intérieur. Une fois les frontières ouvertes, elle n’a fait qu’une bouchée des maquisards épuisés et largement affaiblis par huit ans de guerre contre la France. Comble de l’ironie, cette armée de l’extérieur était largement composée d’anciens de l’armée coloniale française qui ont déserté le jour où ils ont compris que de Gaulle allait abandonner l’Algérie. Plus tard, ils ont forgé l’Armée nationale populaire dans un moule qui rappelle étrangement l’armée française…

S’il ne s’agissait que d’un problème algéro-algérien, l’on pourrait s’en détourner, laissant aux principaux intéressés le soin de s’en occuper. Malheureusement, il s’agit aussi d’un sujet franco-français. En effet, les insultes des autorités algériennes et la repentance des élites parisiennes alimentent une sorte d’intoxication mémorielle qui fait beaucoup de mal aux Français, prisonniers d’un récit falsifié qui les démoralise.

Or, la colonisation n’a pas été une bonne affaire. Il n’y avait ni or, ni cuivre, ni coton. L’agriculture algérienne a été une déception. Le pétrole est arrivé trop tard, presque à la fin, et il n’était pas aux normes recherchées par les industries françaises. Personne ne s’est « goinfré » en Algérie, à part quelques adeptes du capitalisme de connivence. En réalité, le mode de vie des pieds-noirs était frugal dans l’ensemble et il aurait pu décrocher complètement sans le traitement favorable réservé par la métropole à sa colonie.

Alors, pourquoi la France est-elle restée en Algérie si c’était une mauvaise affaire ? Pour plusieurs raisons. Parmi elles, l’incapacité de l’État à évaluer les résultats de ses politiques, la crainte de perdre la face devant les autres puissances européennes et l’adhésion des pieds-noirs aux idées républicaines. Très vite, un pacte tacite a été conclu entre la IIIe République balbutiante et l’opinion publique pied-noir qui voulait étendre et approfondir la colonisation. Sous Napoléon III, c’est-à-dire jusqu’en 1871, la présence française était relativement limitée. Il était même question de dégager un espace pour un royaume arabe. Au-delà, la présence française est devenue massive. Et ce qui était un boulet s’est transformé en hémorragie.

Très bien relayés à Paris, les colons ont obtenu, dans les années 1870-1880, la spoliation des terres collectives des musulmans, repoussés vers les zones les moins favorables. Plus tard, ils ont réussi à geler une partie des rares crédits réservés par la métropole à l’alphabétisation des musulmans.

Si les Français ont envie de faire pénitence, qu’ils la fassent au moins pour les bonnes raisons. La gauche parisienne, en tandem avec le régime algérien, leur reproche la torture des années 1954-1962, mais la torture n’est pas le crime le plus grave commis par la colonisation. Celle-ci a commencé à saccager la société algérienne traditionnelle dès le premier jour en donnant des coups de pied dans les structures féodales et les confréries musulmanes qui la gouvernaient et lui donnaient sa sécurité mentale et psychique. Du début jusqu’à la fin, la France n’a eu de cesse de démanteler le Vieux Monde pour y installer le vide. Les anciennes élites légitimes aux yeux des Algériens ont été liquidées physiquement ou déclassées symboliquement. Personne n’a pris leur place. Dans les années 1950, des jeunes sans pedigree, mais extrêmement agressifs et déterminés, donneront le coup de grâce aux cheikhs et autres bachagas : le FLN. L’Algérie paye le prix à ce jour de cette grande déstabilisation, contrairement au Maroc et à la Tunisie qui ont eu la chance d’être conquis par des militaires français qui avaient le contre-exemple algérien en tête. Ces deux pays ont gardé leur colonne vertébrale. L’Algérie n’en a plus.

Le brouillard mémoriel empêche les Français de s’apercevoir qu’ils sont des pieds-noirs qui s’ignorent. À Crépol, il y a quelques mois, un commando surgi du maquis a distribué les coups de couteau et s’est évaporé dans l’obscurité de la nuit. Scénario maintes fois éprouvé dans la Mitidja et en Oranie où les villages européens étaient une cible facile des indépendantistes. Les pieds-noirs ont quitté les campagnes à cause de ce terrorisme. Aujourd’hui, plusieurs Français choisissent leur lieu de résidence en ayant à l’esprit le terrorisme du quotidien.

Nous sommes quittes en réalité. Les crimes de la colonisation ont été largement compensés par les horreurs infligées aux Européens entre 1954 et 1962. Et la France n’a eu de cesse de passer à la caisse depuis 1962. Elle accueille des millions d’Algériens, autant de bouches en moins à nourrir au sud de la Méditerranée. Elle forme gratuitement des jeunes Algériens dans ses écoles et universités, elle leur concède la citoyenneté. Elle admet même que Marseille devienne une autre Algérie. Ajoutez à cela la délinquance d’origine étrangère (algérienne, marocaine, tunisienne, etc.) et vous avez une idée de la réparation immense que la France réalise chaque jour…

Pour toutes ces raisons, il est impossible que les Français apprennent la vérité. Ils se rebifferaient sinon. L’alliance objective entre l’establishment parisien (de gauche par vocation et habitude) et l’establishment algérien veille au maintien du statu quo.

Une contre-histoire de la colonisation française

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Vitraux de Notre-Dame: et si Emmanuel Macron était touché par la grâce?

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La reconstruction de Notre-Dame de Paris, et les modalités de sa réouverture avec le président de la République, font l’objet d’interminables polémiques nationales. Mais, la religion catholique, et toutes ces polémiques, c’est ça aussi notre France !


Emmanuel Macron parlera sur le parvis de Notre-Dame le 7 décembre. Je dis bien devant Notre-Dame, pas dedans. Notre-Père qui n’est pas aux cieux mais à l’Élysée descendra en effet de son Olympe le 7 décembre et prononcera son homélie sur le parvis. Il parait qu’il se serait bien vu le faire à l’intérieur, juste avant la messe. Mais son entourage a dû le convaincre que cette confusion des genres serait du plus mauvais goût, et que tout ce qu’il dirait serait alors emporté par une polémique.

Donc, ce sera César le 7 décembre, et Dieu le 8, avec la première messe dans la cathédrale depuis le drame d’avril 2019.

Mais malgré tout, cette visite fait quand même brailler quelques laïcards. Le parvis n’est pas une église, ne leur en déplaise ! Il appartient au peuple de Paris et de France, cela n’a donc rien de choquant. Et je dirais d’ailleurs la même chose si c’était la mosquée de Paris, autre élément de notre patrimoine et de notre histoire.

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Le 7, Emmanuel Macron sera en quelque sorte le maître d’œuvre ; l’État remettra alors les clefs du chantier au client, l’Église. À l’Élysée, on annonce un grand discours sur le thème du « pari tenu ». Mais, connaissant Emmanuel Macron, on peut aussi espérer quelques envolées sur la France millénaire.

Cependant, quand il veut quelque chose, notre président renonce rarement. Il s’est donc aussi concocté une visite de chantier dès le 29 novembre. Il l’aura donc bien, son grand moment dans la nef de Notre-Dame. En petit comité, bien sûr : juste les 2000 compagnons qui ont travaillé sur le chantier, les donateurs (c’est-à-dire tout le gratin des affaires), quelques invités… et les caméras de télévision. Une cérémonie intime !

Numéro 68 de « Causeur »

Qu’Emmanuel Macron veuille profiter de la réouverture de Notre-Dame pour renouer avec les Français, que ces derniers lui soient un peu reconnaissants pour avoir tenu les délais, c’est légitime. Il l’avait promis, il l’a fait. Cinq ans après, Notre-Dame de Paris renaît de ses cendres et on le doit largement à sa volonté. Par ailleurs, le président de la République n’a pas tant d’autres grands succès éclatants ou réalisations à montrer… En plus, il nous a épargné le « geste architectural » dont il nous menaçait. La flèche de Viollet-le-Duc a été restaurée à l’identique.

On dit de moi que je suis intransigeante sur la laïcité. Et on s’étonne que cela ne me choque pas que le président Macron assiste à la messe du 8 décembre. Intransigeante ne signifie pas extrémiste ou obtuse. La séparation entre l’Église et l’État signifie que l’État n’obéit pas aux lois de dieu et ne se mêle pas des affaires des églises, sauf pour vérifier qu’elles respectent bien sa loi. Cela ne signifie pas qu’ils ne se parlent jamais. Ni que nos élus n’ont pas le droit d’aller à la messe. Le général De Gaulle y allait, par exemple, même si en public, il ne communiait pas.

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Enfin, en France, le catholicisme n’est pas une religion parmi d’autres. C’est notre ADN, notre terreau culturel, notre inconscient anthropologique. Notre-Dame, c’est notre inscription dans l’Histoire, c’est la France éternelle. Ses cloches ont sonné les grandes heures de la nation, de la fin de la guerre de cent ans à la Libération de Paris. Quand Emmanuel Macron ne sera plus qu’un chapitre dans les livres d’histoire (et la plupart d’entre nous, même pas une note de bas de page…), Notre-Dame sera toujours là.

Reste à espérer que le président Macron soit touché par la grâce et l’esprit saint, et qu’il renonce à son funeste projet de remplacer les vitraux de Viollet-le-Duc, pourtant restés intacts après l’incendie, par les œuvres d’artistes à la mode comme Buren ou d’autres. Parfois, la plus belle trace qu’on puisse laisser dans l’histoire, c’est d’avoir l’humilité de ne rien changer.


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Une réac nommée Fourest

Caroline Fourest continue à approuver MeToo mais pointe, dans son nouveau livre, la dérive fanatique de certains de ses zélateurs. Une nuance inadmissible pour les défenseurs de la cause : les néoféministes et la presse comme-il-faut lui tombent dessus. Alerte : Caroline a viré à droite.


Pour la promotion de son livre Le Vertige MeToo, la journaliste et militante féministe Caroline Fourest prend soin de préciser qu’elle ne souhaite pas être récupérée par les anti-MeToo. Elle souhaite rester dans le camp du bien. Elle ne dénonce pas ce mouvement de « libération de la parole », elle pointe les dérives de certains fanatiques.

Social-traître

Raté chère Caroline ! Bienvenue dans le camp du mal. Quiconque émet la moindre nuance sur les méthodes du mouvement est un ennemi du Parti. La guerre des féministes est déclarée ! Et le féminisme « modéré », « raisonnable », celui de Fourest, ne fait pas le poids face au féminisme fasciste du camp woke. Libé, Les Inrocks, Mediapart, L’Obs, Télérama, Arrêt sur image ou encore L’Humanité, tombent à bras raccourcis sur la social-traître. Dans Les Inrocks, on qualifie le livre de Fourest de « brûlot réactionnaire ». Libé déplore son « virage à droite » et l’accuse de « minimiser les violences ». Le journal qui naguère publiait les annonces sexuellement déjantées de la rubrique « Chéri(e)s » lui reproche également de penser que toutes les violences sexuelles n’ont pas la même gravité, donc de nier le « continuum à l’œuvre, c’est-à-dire le lien entre le harcèlement, l’agression sexuelle et le viol qui, ensemble, constituent un système ». Fourest refuse de mettre dans le même panier Monsieur Pélicot et Nicolas Bedos, Émile Louis et Édouard Baer, Harvey Weinstein et Ibrahim Maalouf. En fait, elle n’a tout simplement pas l’air de haïr les hommes. Elle semble même avoir un peu de pitié pour ceux qui sont brûlés en place publique pour une simple accusation sans preuve. Caroline a un petit cœur, et ça, la révolution ne le lui pardonnera pas. On se croirait dans le roman Uranus de Marcel Aymé, dans ce village de Blémont, juste après la guerre, en pleine épuration. Aymé y raconte le climat de terreur, les accusations mensongères, le mal fait au nom du bien. Il raconte également la guerre entre communistes sincères, honnêtes, et communistes zélés, tartuffes utilisant la casquette du Parti pour leurs propres intérêts, pour nuire, pour une petite place et un peu (beaucoup) de pouvoir. La même ambiance délétère transparaît dans certaines déclarations de Fourest : « Comment protéger MeToo de ces opportunistes, de ceux qui l’instrumentalisent, de ceux qui le mettent à toutes les sauces pour régler des comptes, dégager, prendre des postes ? » Eh oui ! La révolution lui échappe, le monstre se retourne contre elle. Je ne m’en réjouis pas. Quoique… je me sens moins seul ! Le traitement qu’elle subit sur certains plateaux me rappelle celui auquel j’ai eu droit lorsque je défendais la tribune de soutien à Gérard Depardieu. Sur le service public, on la reçoit en se bouchant le nez. Dans l’émission « En société », sur France 5, la présentatrice Émilie Tran Nguyen cuisine Fourest : « Donc il faut douter de la parole des femmes ? » Etl’avocate Anne Bouillon de renchérir « Une parole, a priori, ce n’est pas parce qu’elle vient d’une femme qu’elle ne doit pas être crue. Et c’est un peu le message que vous véhiculez. » Caroline est accusée d’accuser toutes les femmes d’être des menteuses ! Comme avec moi et tant d’autres, on lui reproche des propos qu’elle n’a jamais tenus. Nous parlons pourtant clairement. Mais ce que nous disons – et nous ne disons pas la même chose – est aujourd’hui inaudible. On ne veut pas l’entendre, on le déforme, on l’exagère, on le défigure. Je ne serais pas surpris que Caroline Fourest se prenne à son tour son petit MeToo. Non que j’aie eu vent d’un quelconque comportement déplacé de sa part, mais parce que dans la MeToo Family, l’accusation d’agression sexuelle est devenue un instrument de vengeance, de punition.

La meute a changé de camp

Cela fait longtemps que nous autres, anti-MeToo officiels et assumés, disons que les hommes ont peur. On nous a traités de délirants. Fourest, aujourd’hui, ne dit pas autre chose lorsqu’elle parle de « comédiennes qui passent du statut de victime au statut de procureur », qu’elle affirme : « la honte a changé de camp et je m’en réjouis, mais en même temps la meute a changé de camp », ou encore « nous sommes passés d’une société de l’honneur imposant le bâillon à celle de la pureté maniant le bûcher et la délation ». Je le répète ici, les hommes, surtout médiatiques, riches ou puissants, ont peur de se voir accusés publiquement d’agression sexuelle quand bien même ils n’ont rien fait de répréhensible. Qui pourrait envier leur place ? Oui, nous vivons une période trouble. « Des gens qui s’improvisent féministes depuis quinze secondes, depuis que la peur a changé de camp. (…) On a des convertis un peu zélés qui étaient déjà, juste avant, du côté du pouvoir et de l’abus de pouvoir et qui ont juste changé de casquette. » Sur les plateaux de télé pullulent ces résistants de la dernière heure venant gratter leur petite part de pouvoir et leur droit afférent à punir, détruire, humilier. N’oublions pas le propos d’Emmanuelle Devos pour défendre MeToo : « Bien sûr qu’il y a des têtes qui vont tomber qui n’auraient pas dû tomber, mais ça, ce sont les révolutions. C’est comme ça. » Pour des révolutionnaires, un innocent en prison ou banni de la société, ça n’est pas grand-chose.

Blasphématrice!

Fourest se voit vomie, piétinée, calomniée, éjectée du camp féministe. Le féminisme, ce n’est plus elle, c’est Judith Godrèche. Sainte Judith répond à Caroline la blasphématrice, qui ose critiquer ses méthodes : « Aujourd’hui en France, les conservateurs et conservatrices de tous poils osent moins s’opposer frontalement à MeToo. Mais leur tactique c’est de revendiquer un juste milieu, contre les excès de MeToo. (…) Et bien sûr, quand on veut discréditer une victime sans s’en prendre ouvertement à elle, pour ne pas avoir l’air antiféministe, on l’accuse d’être une marionnette. C’est ce qu’on dit de moi. C’est ce qu’elle dit de moi. Mais n’est-ce pas là le sexisme le plus cru ? » Caro a décroché le cocotier ! Décorée du titre de « sexiste » par Sa Majesté Godrèche en personne ! Fourest semble secouée. Bien qu’ayant déjà affronté les catholiques intégristes, les homophobes et les islamistes, c’est, dit-elle, le livre le plus difficile qu’elle ait eu à écrire. Eh bien, qu’elle soit remerciée, car ce livre est un cadeau inestimable pour tous les dissidents de MeToo, une arme qu’ils utiliseront en hurlant – avec force et joie ! – « Et c’est une féministe qui l’écrit ! »

Ecole: faut-il copier sur les Estoniens?

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Ecoliers estoniens, Tallinn, 2007 © TIMUR NISAMETDINOV/AP/SIPA

L’Estonie, membre de l’OCDE depuis 2010, n’a intégré le classement PISA qu’en 2006. Lors de la dernière enquête, réalisée en 2022, elle est apparue en tête du classement des pays européens pour toutes les compétences mesurées sur des élèves de 15 ans, à savoir les mathématiques, la culture scientifique et la compréhension de l’écrit, juste derrière le duo de pays asiatiques généralement en tête, le Japon et la Corée du Sud.


Un système scolaire souple et décentralisé…

Petit pays de plus de 1,3 million d’habitants et près de 150 000 élèves, au carrefour des influences scandinaves et slaves, l’Estonie a développé, depuis son indépendance de l’Union soviétique en 1991, un modèle éducatif original, décentralisé et axé sur l’autonomie des établissements scolaires. Symboliquement, le ministère de l’Éducation nationale n’est pas situé à Tallinn, la capitale, mais à Tartu, la deuxième ville du pays, illustrant ainsi la souplesse de la tutelle de l’État sur l’enseignement.

L’enseignement scolaire est gratuit et obligatoire de 7 à 16 ans en Estonie, mais l’éducation des plus jeunes commence dès l’âge d’un an dans les jardins d’enfants.

Concernant les méthodes d’enseignement, l’accent a été mis sur l’individualisation de la pédagogie des enseignants vis-à-vis des élèves et sa numérisation. Cette « approche holistique de l’apprentissage » se traduit par une attention particulière accordée au « développement global de l’élève, en prenant en compte ses dimensions intellectuelles, physiques, émotionnelles et sociales »[1].

Selon G.R, ancien professeur en Estonie et attaché de coopération pour le français en ambassade, « l’investissement massif dans l’éducation depuis les années quatre-vingt-dix a donné de bons résultats, notamment grâce au recrutement des professeurs à partir du niveau master, à l’intégration de l’enseignement des technologies de l’information et de la communication et à une pédagogie hybride assez libre et innovante, mais réalisée par des enseignants formés de manière traditionnelle à l’époque de l’URSS. »

La liberté pédagogique est également une réalité : « il n’y a pas d’obligations de moyens mais de résultats, le programme n’est qu’un cadre où le professeur peut piocher sans être obligé d’appliquer telle ou telle méthode, mais en devant faire atteindre à l’élève un certain niveau ».

L’école élémentaire est conçue pour être un lieu où l’élève est l’acteur de son propre apprentissage, développe sa capacité à prendre des initiatives, son esprit d’équipe et la coopération avec ses camarades dans une logique participative de la pédagogie.

Un virage digital de l’éducation a très tôt été entrepris par l’Estonie, également connue pour le haut degré de numérisation de son administration. Toutes les salles de classe sont équipées d’un tableau numérique ainsi que de tablettes ou d’ordinateurs portables, et les petits Estoniens apprennent à coder dès leur premier jour d’école, les connectant ainsi directement aux besoins du marché du travail.

Un système informatique, baptisé « eKool », permet aux élèves de consulter les documents pédagogiques, qui ont peu à peu remplacé les manuels scolaires classiques, et aux parents de communiquer avec les professeurs ou de suivre les résultats de leurs enfants.

En matière d’enseignement primaire et secondaire, la compétence revient aux provinces et aux municipalités, qui ont développé un système souple de contractualisation avec les établissements scolaires. Selon Stéphane Kessler[2], ceux-ci prennent 70 % des décisions concernant leur fonctionnement et sont notamment libres de fixer leur propre projet éducatif et la nature des cours dispensés.

Pour G.R, l’autonomie des établissements revêt une place importante dans le modèle éducatif estonien : « le directeur est maître de son navire, il reçoit une enveloppe financière lui permettant de recruter et de fixer la rémunération des enseignants ainsi que de mettre fin à leurs fonctions. Un modèle très éloigné du rigide système de barème et de points appliqué en France et qui permet de mettre en œuvre un réel contrat pédagogique entre l’école et l’enseignant ».

Notons également que les programmes scolaires sont établis par des commissions composées d’enseignants et d’experts, sous l’égide de Harno, l’agence de l’éducation, puis validés par le ministère. Il n’existe pas de corps d’inspection, même si les écoles peuvent être inspectées en cas de signalement par les parents d’élèves, par exemple.

Comme le révèle le tableau suivant, les dépenses éducatives par élèves sont sensiblement les mêmes dans le primaire en France et en Estonie (10 554 et 10 642$ par équivalent temps plein) et même moins importantes en Estonie s’agissant des élèves du secondaire (9134 $ par ETP contre 15 112 dans l’hexagone)[3] :


… qui place les élèves estoniens devant les élèves français dans tous les classements internationaux

  • Les résultats des élèves estoniens en mathématiques sont excellents, loin devant ceux des élèves français[4].

Alors que le score moyen de la France s’agissant des compétences mathématiques de ses élèves, 474 points, patine au niveau de la moyenne des pays de l’OCDE et demeure en baisse de 20 points depuis 2012, celui de l’Estonie culmine à 510 points, en tête des pays européen, comme le montre le graphique suivant[5] :


La chute du niveau en mathématiques est un phénomène observable dans presque tous les pays de l’OCDE, mais, mesurée par rapport à son niveau de 2012, elle est deux fois plus importante en France qu’en Estonie (-21,1 % contre – 10,5 %).

De plus, l’Estonie est le pays où l’égalité des chances est la plus importante, l’écart de compétences observé entre les élèves les plus socialement défavorisés et les plus favorisés atteignant 81 points, contre 112,5 points en France, qui a pourtant fait de l’égalité son cheval de bataille.

L’une des causes majeures de cet avantage de l’Estonie sur l’Hexagone est le climat scolaire plus apaisé et plus propice aux études observées sur les rivages de la Baltique. Ainsi, 49,7 % des répondants français déclarent qu’il y a « du bruit et de l’agitation » à chaque cours ou dans la plupart des cours de mathématiques, 41,2 % d’entre eux déclarant également que « les élèves ne commencent à travailler que bien après le début du cours » à chaque cours ou dans la plupart des cours de mathématiques.

Des chiffres bien supérieurs à ceux de l’Estonie, où seuls 23,5 % et 15 % des élèves font part d’un sentiment identique.

Le climat scolaire en Estonie, tel que le décrit G.R, semble être bien meilleur qu’en France : « dans l’ensemble, le professeur reste une figure respectée, les élèves sont là pour travailler, et quand ils ne le sont pas, ils ne tombent pas dans la contestation non plus. En somme, ils ont l’habitude de s’ennuyer en silence ».

Toujours selon G.R, « les bons résultats des élèves estoniens s’expliquent par le fait que personne ne conteste l’importance de l’école, encore vécue comme le principal vecteur d’ascension sociale par 75 % des Estoniens dans la société ».

  • Une tendance identique est observée pour les sciences et la compréhension de l’écrit[6].

S’agissant de la culture scientifique et de la compréhension de l’écrit, l’Estonie se place, ici encore, en troisième et quatrième position avec 526 et 511 points, derrière le Japon et la Corée du Sud, ainsi que l’Irlande uniquement pour la compréhension de l’écrit. Un résultat bien supérieur à ceux observés dans l’Hexagone, comme l’illustre le graphique suivant pour le volet compréhension de l’écrit :


Avec 487 et 476 points, la France continue à glisser sur la pente du décrochage scolaire, qui menace d’ailleurs également la majeure partie des membres de l’OCDE, son score se réduisant de 5,7 % en culture scientifique et de 18,7 % en compréhension de l’écrit par rapport aux dernières évaluations PISA de 2018.

Le modèle éducatif estonien se caractérise donc principalement par une grande souplesse de fonctionnement, une véritable autonomie des établissements, une pédagogie mêlant avec succès les méthodes traditionnelles et l’innovation, ainsi qu’une véritable valorisation du rôle du professeur, le tout pour une dépense publique dans la moyenne des pays de l’OCDE.

Pourtant l’investissement par élève y est inférieur à celui de la France : es chiffres de l’OCDE montre pour 2024 une dépense équivalente pour le primaire : 10 642 $ par élève pour en Estonie (versus 10554 pour la France). L’écart est important pour le secondaire, 9314 $ par élève en Estonie versus 15 112 $ pour la France, et le tertiaire, 18 967 $ en Estonie contre 20 458 $ pour la France.

L’encadrement est pourtant supérieur en Estonie : en 2022, le pays comptait une moyenne de 12,1 enfants par classe en primaire contre 18,2 pour la France, et 17,1 par classe au collège contre 25,6 en France. L’écart se creuse même au lycée !

Force est de constater que la souplesse et la proximité de l’organisation des personnels permet une meilleure utilisation des ressources pour le bien-être des élèves !

Il est donc une source d’inspiration pour engager des réformes allant dans le sens de la libération des énergies dans notre propre système scolaire, avec davantage d’autonomie pour les établissements, notamment la liberté de nommer et révoquer les enseignants par le directeur, la suppression du système centralisé des rectorats, le retour de la discipline et la fin du collège unique.


[1] « L’éducation en Estonie : une approche holistique de l’apprentissage », L’Europe INFO, 20 novembre 2023.

[2] Stéphane Kessler, « Estonie : les secrets d’une nouvelle Finlande », Les cahiers pédagogiques, N°548, novembre 2018.

[3] OCDE, « financements de l’éducation », https://www.oecd.org/fr/topics/policy-issues/education-financing.html (consulté le 29 octobre 2024).

[4] Vincent Bernigole et.al, « PISA 2022 : la France ne fait pas exception à la baisse généralisée des performances en culture mathématique dans l’OCDE », Direction de l’Évaluation, de la Prospective et de la Performance, Ministère de l’Éducation nationale, Note d’information n° 23.48, décembre 2023.

[5] La largeur des rectangles représente l’intervalle de confiance autour de la moyenne qui correspond à l’erreur d’échantillonnage

[6] Anaïs Bret et.al, « PISA 2022 : culture scientifique, compréhension de l’écrit et vie de l’élève », Direction de l’Évaluation, de la Prospective et de la Performance, Ministère de l’Éducation nationale, Note d’information n° 23.49, décembre 2023.

Réactionnaire, pas conservateur!

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Portrait de Sylvain Tesson en juin 2015 Photo: Hannah ASSOULINE

Au détour d’un commentaire et de réflexions sur la restauration de Notre-Dame de Paris, le qualificatif « réactionnaire » semble être devenu un gros mot dans la bouche de l’écrivain Sylvain Tesson…


Ce sujet me passionne et j’admets l’avoir déjà traité. Mais l’actualité est riche et des intelligences stimulantes existent qui permettent sans cesse de reconsidérer ce qu’on pense pour le contredire, le compléter ou l’approfondir.

Quand je lis, de la part de Sylvain Tesson : « Être conservateur pour s’épargner d’être réac » dans le Point, où par ailleurs il fait de brillantes variations dans une rubrique « Poésie et mouvement », je suis naturellement conduit à m’interroger. Même si j’ai toujours préféré me qualifier de réactionnaire plus que de conservateur. Il est évident que Sylvain Tesson n’est pas quelqu’un dont on puisse négliger l’incidence sur son propre esprit : il bouscule forcément le confort de certaines idées. Pourtant je persiste dans ma conviction personnelle.

Définitions

Certes je n’ai pas envie – et ne serais pas capable – de développer les différences fortes qui opposent, sur le plan de la philosophie politique, l’état de réactionnaire à celui de conservateur. Mais depuis que je suis en position de m’intéresser à ces définitions dont chacun a besoin pour savoir où il est et quelle place il occupe dans l’immense champ des idées, je me suis senti viscéralement, presque physiquement, réactionnaire, avant que j’aie tenté de théoriser les motifs de cette option fondamentale.

Même si au sens large la pensée conservatrice ne m’est pas étrangère avec ses principes et ses valeurs essentiels, cela n’est jamais allé jusqu’à faire surgir en moi la conscience d’être conservateur, qui à tort ou à raison renvoie, selon moi, une image de fixité, une légitimité de l’étant, un culte de ce qui demeure, une validation de ce qui est. Comme s’il était hors de question de prendre à cœur l’intense et désordonnée rumeur du monde et de la vie, la multitude des relations humaines, des antagonismes, des fraternités, pour en tirer des conclusions contrastées. Le conservateur est lové au chaud dans l’immobile. Il y a chez lui comme une indifférence noble.

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Le réactionnaire, au contraire, est volonté, changement, révolte, nostalgie, espérance, dénonciation et action. D’abord il réagit. Rien de ce qui est humain, rien de ce qui est politique et social ne lui est étranger ! Il est aux aguets, en vigilance, en surveillance, en désir. Il est mobilité lui-même. Il ne peut pas demeurer en lisière, en surface. Il entre dans la mêlée. Il ne se comporte pas comme un sage qui aurait forcément raison puisqu’il saurait changer « ses désirs plus que l’ordre du monde ». Il ne prend pas les choses, les êtres, l’univers comme ils sont.

Le goût des opinions contraires

Et, à partir de ces dispositions qui ne le font pas accepter sans frémir les injustices et les inégalités d’aujourd’hui, les misères et les richesses, les délitements collectifs, les faillites et les décadences singulières, qui le conduisent à regretter non pas le passé lui-même mais tout ce qu’il charriait de meilleur, il se bat. Il est persuadé que dans le présent imparfait on peut faire revenir, à force de lucidité et de courage, les forces du passé dans ce qu’elles ont eu d’exemplaire. Le réactionnaire ne pleure pas sur hier. Il l’analyse et est convaincu qu’une part de lui est prête à vivifier aujourd’hui. Le délitement des institutions, des services publics, de l’art de vivre, de l’urbanité n’est pas fatal puisqu’ils ont dégradé leur excellence d’avant. Le réactionnaire hait le fil du temps qui sert de prétexte à l’impuissance créatrice ou à la restauration volontariste.

Autre chose me paraît distinguer, par rapport à ma conception intellectuelle et médiatique, le réactionnaire du conservateur. Il me semble que le réactionnaire est beaucoup plus ouvert à l’imprévisibilité des opinions et qu’il ne répugne pas à s’enrichir parfois d’idées « appartenant » à la gauche et d’aperçus qui ne seraient peut-être pas accueillis favorablement par le conservateur. Pour le réactionnaire dont le profil est beaucoup moins homogène que celui, classique et stable, du conservateur, non seulement il n’y a aucun refus de la pensée adverse mais il la cultive volontiers, obsédé qu’il est par l’exigence de plénitude. Le réactionnaire n’a pas peur de s’aventurer dans des territoires qui ne lui sont pas immédiatement ouverts et accessibles. Il va vers l’inconnu quand le conservateur le fuit.

Le réactionnaire n’est pas friand des frontières, des ostracismes politiques. Il est parfois même prêt, par détestation d’être enfermé en lui-même, à se quitter pour humer un air nouveau.

Définitivement, mais modestement, je m’éloigne de la vision de Sylvain Tesson sur ce plan. Être réactionnaire pour s’épargner d’être conservateur ! On n’échappe pas à ce qu’on est.

Pauvre Monsieur Mélenchon!

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© ISA HARSIN/SIPA

Jean-Luc Mélenchon est dans une mauvaise passe. Malgré tous ses efforts, le système rechigne à le considérer comme son adversaire.


La situation, bien que tragique pour lui, est cependant des plus simples. Au RN, à Monsieur Bardella, à Madame Le Pen, tout ! À lui, rien ! Quelle injustice ! Quelle ignominie.

Je pense en effet que Monsieur Mélenchon serait fondé à hurler au complot. Il ne peut s’agir d’autre chose que de cela, une odieuse conspiration. Des forces obscures sous le masque de centrales syndicales ou de parquet de justice s’emploient à saper ses plus légitimes ambitions politiques en favorisant outrancièrement ses principaux concurrents – ceux que je viens de nommer – déroulant sous leur pas le tapis rouge de la victimisation, de la stigmatisation, du sacrifice sur l’autel de l’iniquité et de l’injustice. Sont-ils devenus fous, ces militants bornés, ces magistrats sous influence !? Où cela s’arrêtera-t-il donc ?

Voilà quelques jours, une engeance syndicale assurait le succès du lancement du livre de Jordan Bardella, Ce que je cherche, en le privant éhontément de toute campagne d’affichage dans les gares du pays. C’était déjà énorme. Énôôôrme, comme dirait Luchini. 

A lire aussi, Ivan Rioufol: Comment osent-ils encore la ramener?

Mais à peine Monsieur Mélenchon peut-il se remettre de ce camouflet que des procureurs particulièrement en verve s’avisent d’en remettre une couche, une sacrée couche, en faisant de Madame Le Pen la plus formidable victime du système qui se puisse concevoir. On cause prison, amende phénoménale, exécution de peine d’inéligibilité alors que tous les recours de justice n’étant pas épuisés on pourrait peut-être bien exciper d’un reliquat de présomption d’innocence ?

À croire, se révolte très légitimement M. Mélenchon, que, par de tels procédés, ces gens s’emploient, à faire grimper l’électorat d’en face de onze millions à vingt ou vingt-cinq millions…

Oui, il trépigne, il vocifère, il s’étrangle. Il a beau se complaire dans les franges abjectes de l’antisionisme le plus insane, cracher le feu de l’invective, de l’anathème, de l’insulte à chaque prise de parole, pousser ses affidés à se comporter en petites frappes parlementaires, en petites frappes tout court, et malgré tant et tant de constance, d’excès de moins en moins expiables, toujours pas la moindre garde à vue, la plus légère mise en examen. Pire encore, il en viendrait à publier son opus Le chaos que je cherche, personne dans les instances syndicales ou dans les hautes sphères de la SNCF ne lèverait le petit doigt ne serait-ce que pour tenter d’en empêcher l’affichage. Peut-être même agrandirait-on les panneaux ? Peut-être même nombre de cheminots syndiqués se transformeraient-ils gaiement en hommes sandwichs ?Iraient-ils jusqu’à renoncer à la grève des fêtes de fin d’année afin que le maximum de public puisse suivre la campagne publicitaire, c’est ce que je me garderais bien de pronostiquer. Cependant, on ne peut l’exclure.

Ainsi, Monsieur Mélenchon se voit poussé au désespoir. Peut-être commence-t-il à comprendre qu’il ne suffit pas de se prétendre l’ennemi du système pour en devenir la victime. Encore faut-il être assez redouté de ce même système pour le mériter.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Procès des assistants parlementaires du FN: un réquisitoire très politique

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Marine Le Pen à Paris, hier © CYRIL PECQUENARD/SIPA

Dans l’affaire des assistants parlementaires du FN, le parquet a requis hier cinq ans de prison, dont deux ferme, ainsi que cinq ans d’inéligibilité contre Marine Le Pen, et demandé que la peine soit exécutée immédiatement, même si l’intéressée faisait appel. Une position pour le moins politique, aussi bien dans ses causes que dans ses conséquences.


Hier au tribunal judiciaire de Paris, comme souvent depuis le début du procès, Marine Le Pen est arrivée la première à l’audience. Puis des élus du Rassemblement national sont venus en nombre la rejoindre sur place, afin de lui témoigner leur soutien. Parmi eux, Laure Lavalette, Thomas Ménagé, Jean-Philippe Tanguy, Alexandre Loubet et Franck Allisio se sont assis aux côtés de Julien Odoul, Louis Aliot et d’autres prévenus.

Les procureurs, Louise Neyton et Nicolas Barret se sont relayés toute la journée pour prononcer leur réquisitoire. D’emblée, Louise Neyton a dénoncé « l’ampleur, la durée et le caractère organisé, systémique et systématique de l’organisation ». Selon elle, « ces faits et ce comportement ont porté une atteinte grave et durable au jeu démocratique européen mais aussi français. »

Nicolas Barret a quant à lui émis des doutes quant à la réalité même du travail effectué par les assistants parlementaires poursuivis. D’après lui, le parquet ne peut pas se satisfaire « d’une présomption de confiance, de bonne foi, d’honnêteté (…) S’ils n’arrivent pas à produire ces justificatifs, c’est qu’ils n’existent pas », a-t-il lancé.

Certains prévenus ont pourtant présenté des éléments à la justice. En particulier Bruno Gollnisch, qui était eurodéputé au moment des faits, et qui a apporté au tribunal des boîtes d’archives remplies de documents rédigés en leur temps dans le cadre de ses échanges avec ses deux assistants parlementaires mis en cause. À la barre, l’ancien vice-président du FN avait même invité les juges à venir visiter sa grange, où il a amassé le fruit de décennies d’activités politiques. Comme quoi, certains peuvent garder des traces… Mais dans ce cas, et malgré la présentation d’éléments factuels (DVD, journaux et blog), les enquêteurs n’ont pas estimé ces pièces « assez probantes ».

Bruno Gollnisch arrive au tribunal, Paris, 30 septembre 2024 © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

On notera que, si les prévenus ont eu des difficultés, après tant d’années (les faits visés remontent à la période 2012-2017), à retrouver des documents attestant de leur travail, l’accusation n’a pas davantage présenté a contrario la preuve qu’ils travaillaient en réalité pour le parti (et pas pour le parlement) à la même époque.

Autre point majeur de l’accusation: pour les Dupond et Dupont du parquet, il n’y a pas de liberté totale quant aux tâches exercées par un assistant parlementaire. « La liberté absolue du député, c’est la liberté de parole, de pensée, et d’expression, absolument pas celle d’utiliser les fonds publics», a indiqué Nicolas Barret avant de préciser que « l’assistant parlementaire est au service d’une assistance directement liée au mandat (…) Il faut un lien direct entre l’activité et le mandat. La liberté n’est pas totale. » On se souvient que, durant le procès, l’ancienne eurodéputée Marie-Christine Arnautu avait cinglé le procureur qui estimait qu’en tant que « producteur de normes », elle se devait de connaître cette règle. Marie-Christine Arnautu avait répliqué : « La norme, je la combats ! On ne peut pas avoir la même norme de la Scandinavie à la Méditerranée ! »

A lire aussi: Quand le FN était écolo

Après le passage en revue de tous les prévenus, Louise Neyton a attaqué frontalement Marine Le Pen, qui, au premier rang, est restée stoïque : « Ce système va se renforcer et prendre une nouvelle dimension avec l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti », a-t-elle affirmé. Dans sa fougue accusatoire, la magistrate du ministère public a même lâché, au sujet du prévenu Jean-François Jalkh : « Je n’ai aucun élément, mais je ne vous demande pas la relaxe car ça me ferait trop mal. » Sur le banc des prévenus, Marine Le Pen a aussitôt réagi: « Ah, ah, l’aveu ! » Par ces quelques mots prononcés dans un prétoire, Louise Neyton a sans aucun doute affiché une orientation politique et fait fi des obligations déontologiques des magistrats sur l’impartialité qui stipulent que « les magistrats du siège ne peuvent, ni dans leur propos ni dans leur comportement, manifester publiquement une conviction jusqu’au prononcé de la décision. »

La procureure de la République a ensuite pointé la responsabilité de Marine Le Pen en évoquant la fameuse réunion de juin 2014 au cours de laquelle celle-ci aurait signifié aux eurodéputés nouvellement élus la ventilation des assistants. « C’est dans ce cadre que Marine Le Pen annoncera aux députés qu’ils peuvent choisir un assistant effectif mais que les autres seront choisis par le parti et pour travailler à son bénéfice », récapitule-t-elle.

Marine Le Pen avait pourtant démontré lors des audiences que seuls quatre salariés, dont un à mi-temps, étaient devenus des assistants parlementaires. Seulement, le parquet a préféré se fier aux « déclarations concordantes de Schaffhauser, Montel, Chauprade ». Pour rappel, Aymeric Chauprade a chargé le FN et Marine Le Pen lors de ses premières auditions. Mais il est ensuite revenu sur ses déclarations dans un communiqué de presse publié sur Twitter.

Alors que la nuit tombait sur le tribunal correctionnel, le parquet en est venu aux peines requises. Outre des amendes, il a demandé des peines d’inéligibilité pour tous les prévenus allant d’un à cinq ans. Ces peines sont assorties d’une exécution provisoire, c’est-à-dire applicables malgré les appels.

Face au risque d’une peine d’inéligibilité qui impacterait tant sa réélection à l’Assemblée nationale que sa candidature à l’élection présidentielle de 2027, Marine Le Pen a déclaré plus tard dans la soirée : « Ils pourront se débarrasser de moi, mais ils ne pourront pas se débarrasser de Jordan. »

Dans ses réquisitions, Louise Neyton a clairement suggéré sa volonté d’assécher les finances du parti. En effet, la peine qu’elle a demandée à l’encontre du Rassemblement national correspond exactement à l’excédent des comptes 2023 du premier parti de France : 4,3 millions d’euros.

Marine Le Pen risque quant à elle, en plus des cinq ans d’inéligibilité requis, 300 000 euros d’amendes et cinq ans d’emprisonnement dont trois ans avec sursis. Le choix du parquet de demander des peines d’inéligibilité exécutoire témoigne d’une volonté politique d’abattre la candidate nationaliste qui est donnée en tête de toutes les enquêtes d’opinions.

Gérald Darmanin lui-même a tweeté sur le réseau social X qu’«il serait profondément choquant que Marine Le Pen soit jugée inéligible et, ainsi, ne puisse pas se présenter devant le suffrage des Français. Combattre Madame Le Pen se fait dans les urnes, pas ailleurs. Si le tribunal juge qu’elle doit être condamnée, elle ne peut l’être électoralement, sans l’expression du Peuple. N’ayons pas peur de la démocratie et évitons de creuser, encore plus, la différence entre les “élites” et l’immense majorité de nos concitoyens.»

Face au risque démocratique, l’électorat de Marine Le Pen se mobilise. Le hashtag #JeSoutiensMarine est partagé sur le Web tant par les élus nationaux que par les électeurs et sympathisants. Au vu de toutes ces réactions, si le but du parquet est d’empêcher Marine Le Pen d’être réélue député et d’être candidate à l’élection présidentielle de 2027, on peut se demander si ses efforts ne sont pas contre-productifs. Les électeurs n’apprécient guère qu’on leur dicte pour qui ils doivent voter. La semaine prochaine, la parole sera à la défense.

«Je place la chronique au même rang littéraire que le roman!»

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L'écrivain Thomas Morales © Hannah Assouline.

Depuis quelques années maintenant, notre contributeur Thomas Morales célèbre la France d’hier. Il publie coup sur coup Les Bouquinistes et Tendre est la province, des livres qui font la part belle aux souvenirs personnels et aux portraits littéraires. Il se confie: « Le monde d’avant m’émeut ».


Causeur. Vous publiez Les Bouquinistes et Tendre est la province, deux recueils de chroniques presque simultanément. Quelle est la genèse de ces ouvrages ? Dans quelles conditions les avez-vous écrits ?

Thomas Morales. Je dirais que c’est parfois le hasard qui guide le calendrier des parutions. L’auteur n’est pas toujours maître de son destin. Les Bouquinistes constitue le troisième volet de mon travail sur la nostalgie aux éditions Héliopoles. Il était programmé de longue date. Je creuse ce sillon-là avec un bonheur que j’espère faire partager. J’essaye d’en capter les éclats à travers différentes figures, le plus souvent, artistiques. Le monde d’avant m’émeut. Tendre est la province aux Équateurs est différent car il a été écrit dans le feu de l’action. C’est sans aucun doute mon livre le plus personnel depuis quinze ans. C’est une déambulation, comme souvent chez moi, buissonnière, de mon enfance villageoise à mes premiers pas dans le journalisme. Pour la première fois, je distille des souvenirs, des ambiances, des décors de ma province, et même de mes provinces car je file du Berry au Finistère. Je n’écris pas dans des conditions particulières. C’est mon métier. Et j’avoue ne pas faire une différence fondamentale entre ma casquette de chroniqueur, de critique, d’auteur ou de rédacteur en chef de magazines professionnels. Je trouve la prose de Blondin aussi éclatante dans un compte-rendu d’étape du Tour de France que dans une préface érudite ou un roman pluvieux. J’essaye de m’inspirer de cette exigence-là.

Ces deux livres sont constitués de chroniques. Parlez-nous de ce genre littéraire et/ou journalistique que vous semblez particulièrement apprécier.

La chronique est, selon moi, un art majeur que je place au même rang que le roman. Elle exige, par son format réduit, de la densité et une explosivité remarquable si elle veut atteindre son but. C’est-à-dire toucher le lecteur à l’uppercut. Elle ne permet pas l’à-peu-près. Les phrases doivent pétarader dans une même symphonie. En deux pages, une bonne chronique doit exprimer une idée et un élan salvateur. Quelque chose d’à la fois gourmand et acidulé, de pugnace et débridé, l’expression d’un style affirmé. Une chronique se juge à l’oreille. Les mots doivent carillonner. Je ne suis pas adepte de l’écriture blanche et des leçons de morale. Les Bouquinistes est un recueil chimiquement pur de chroniques, Tendre est la province, même s’il est cadencé d’une manière vive, est plutôt un récit, entre l’essai littéraire et la lettre d’amour.

Pourriez-vous revenir sur le conflit qui a opposé les bouquinistes parisiens à la mairie de Paris, à l’occasion des JO de Paris ?

Il s’agissait d’une mascarade assez ridicule et pathétique comme notre pays en connaît assez souvent. En résumé, plusieurs mois avant le grand événement, on a voulu enlever les boîtes vertes, l’âme des quais de Paris, son pittoresque et sa fantaisie littéraire, pour laisser l’Olympisme gambader librement et aussi pour d’obscures raisons de sécurité. Le plus drôle dans cette histoire est l’ignorance de nos dirigeants politiques. L’idée même d’amputer les quais de leurs trésors livresques n’avait pas soulevé chez eux la moindre parcelle d’indignation ou d’interrogation. Ce fut un peu « David contre Goliath », la profession s’est organisée avec peu de moyens et dans l’urgence. Jérôme Callais, bouquiniste quai de Conti a été le porte-parole de la cause dans les médias. Et des journalistes comme moi ont commencé à relayer cette information en défendant la liberté de vendre des livres même durant une Olympiade devant, par exemple, l’Académie française. Très vite, un courant de sympathie a déferlé sur le pays. Les Français ne voulaient pas que l’on touche à leurs bouquinistes. La messe était dite. Ils ont pu maintenir leur activité.

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Numéro de reportage : AP22199950_000006

Dans les deux présents recueils, vous vous faites le chantre de la France des Trente glorieuses. Quelle est cette passion qui ne cesse de vous habiter, de vous charmer ?

J’ai coutume de dire que cette France-là était et reste mon biotope culturel et mon décor mental. J’aime son allure, son second degré, sa pudeur, ses artistes disparus, ses vieilles fraternités, ses automobiles de caractère et ses plats en sauce. Les Trente Glorieuses sont mon refuge identitaire, alors oui, je les fantasme un peu, je les fais entrer dans mon moule, mais je trouve à cette période une fraîcheur et une dignité qui nous manquent cruellement aujourd’hui. Et pourtant, c’était une période historiquement rude et tendue, n’empêche que les Français y furent heureux, pleins d’espoir, ils croyaient en un avenir meilleur pour leurs enfants. Cette foi-là me touche. Elle est hautement estimable. Et je suis fidèle à la mémoire de mes grands-parents, je n’aime pas la caricature et les salisseurs de mémoire. Faire table rase du passé n’est pas dans mon vocabulaire. Je laisse le progressisme au forceps à nos nouveaux inquisiteurs.

Et la France d’aujourd’hui, qu’en pensez-vous ?

Plus terne, plus clivée, plus enfermée dans des logiques victimaires, plus rétive à la liberté d’expression, plus inquiète sur son avenir. Moins libre, moins délurée, moins rieuse, moins charmeuse tout simplement. En un mot, manquant d’espoir et de panache. Je souhaiterais que l’on retrouve l’esprit français, celui qui court de Villon à Choron, de Dumas à Guitry. Du style, de l’humour, de la légèreté, des fidélités à une terre et des emballements sincères.

Vous défendez la province avec une passion inégalée, et cette même passion vous la vouez à Paris. Ne serait-ce pas paradoxal ?

C’est l’essence même d’un écrivain, le paradoxe, le zig-zag permanent, le foutraque érigé en ligne de vie. J’aime le mot de Jean-Pierre Marielle qui se définissait comme un traînard. Je suis un traînard, mes passions le prouvent, je passe de Philippe de Broca à Audiberti, de Fallet à Morand, de Cossery à Boudard, de Jean Carmet, immense, indépassable à Charles Denner. J’apprécie tout autant mon Berry, cette campagne secrète, mes sous-préfectures alanguies, que le Paris de la rue Mouffetard cher à Doisneau et Robert Giraud. Vous savez, je suis l’un des rares cinéphiles français à apprécier les deux faces de Belmondo, le Belmondo de la Nouvelle Vague et celui plus commercial et bodybuildé des années 1980. Je suis œcuménique. On est toujours multiple dans un même corps. Un village du Bourbonnais, silencieux et intemporel à l’entrée de l’automne peut déclencher chez moi des larmes de sérénité. Mais j’ai aussi d’autres visions qui m’attirent, celles d’un Paris des beaux quartiers, dans les années 1980, avec en tête le générique de « Champs-Élysées », le Paris des producteurs de cinéma et des quotidiens à gros tirages, d’une Rolls Silver Cloud garée à la Madeleine où, les jours de chance, on pouvait admirer une star de la variété s’extraire avec grâce de cette aristocratique anglaise, en négligé de soie. Le brio ne me déplaît pas.

Vous citez Patrick Besson, Bernard Frank, Henri Callet et quelques autres. Quels sont vos chroniqueurs préférés ?

Mes maîtres en chroniques, mes sprinters de l’écrit, sont nombreux. On apprend toujours de ses aînés, écrire est une école de haute lutte. Pour s’améliorer, il faut être humble. Je pense, par exemple, à Kléber Haedens pour sa fluidité, ses papiers coulent comme l’eau vive, ils sont d’une érudition à hauteur d’hommes, jamais prétentieux, toujours chargés d’une onde bénéfique, j’ai beaucoup appris de ses enthousiasmes et de ses dégoûts. Il avait la dent dure contre certains écrivains intouchables. J’ai un faible aussi pour Jacques Perret, quelle plume virtuose ! Et un Italien qui est moins connu en France et dont je fais sans cesse la réclame, il s’agit d’Ennio Flaiano (1910-1972), c’est l’esprit romain incarné, la Dolce Vita et sa férocité jouissive. Comment ne pas citer également Vialatte, le prince d’Auvergne.

Vous réhabilitez de grands oubliés, pourtant d’immenses écrivains (Patrice Delbourg les a rassemblés dans son essai Les Désemparés, Le Castor astral, 1996) : Kléber Haedens, Robert Giraud, Emmanuel Bove, Antoine Blondin, Jean-Claude Pirotte, André Hardellet, Henri Calet, René Fallet, etc. Que représentent-ils pour vous ?

J’ai toujours préféré ceux que l’on qualifie, à tort, de petits maîtres face aux monstres sacrés de la littérature. Tous ceux que vous citez ont réussi à trouver leur propre veine. Ils ont réussi à mater leur tempo intérieur pour écrire leur vérité. Ils n’instrumentalisent pas leur lecteur. L’Université les sous-estime. Ils n’intéressent pas les intellectuels à gros godillots. Ils sont atrocement personnels, donc universels. J’aime leur typicité comme les vignerons parlent de leur vin. Chez eux, j’y puise force et enchantement.

Vous citez également le dessinateur Chaval, génial, fêlé, magnifiquement mélancolique et trop oublié lui aussi…

Dans Les Bouquinistes, je dis de lui qu’il était sans filtre, donc nocif, donc indispensable. Son dessin d’une grande élégance, d’une pureté de graveur est sans rédemption. Avec Chaval, le lecteur se prend directement un mur en pleine face et il en redemande. C’est cruellement drôle. Absurde et sans filet. Il a bousculé le dessin de presse comme son confrère Bosc. Le lecteur ne sort jamais indemne d’une rencontre avec lui.

Vous avez obtenu le prix Denis-Tillinac, en 2022, avec Et maintenant, voici venir un long hiver… Rarement prix littéraire n’aura été aussi justement attribué. Vous sentez-vous en fraternité avec lui ?

Ce fut un grand honneur car il y a quelques similitudes dans nos parcours. Le mien reste bien timide par rapport au sien. Cette fraternité s’illustre par l’attachement à la province, l’apprentissage du journalisme dans une locale, notre amour pour la Presse Quotidienne Régionale qui demeure la meilleure école pour sentir les aspirations populaires d’un pays et aussi pour une fidélité aux écrivains hussards et plus généralement aux réprouvés des cénacles. Et ce qu’on oublie souvent, lorsque l’on parle de Tillinac, j’admire sa qualité de plume.

Si l’on vous dit qu’il y a chez vous de la réaction et de l’anarcho-syndicalisme, à la fois de la France infinie et de l’Espagne brûlante et révoltée, est-ce que ça vous convient ?

C’est bien vu ! Une intranquillité à la Pessoa, aussi. On peut aimer le confort d’un cadre bourgeois et les perturbateurs. J’ai un faible pour les provocateurs en costume de tweed. Les pamphlétaires d’apparence inoffensive. Cher confrère, merci pour cette séance gratuite sur le divan.

Quels sont vos projets littéraires ?

A force de médire sur le roman, son côté laborieux, ses temps morts, sa longue mise en marche, je vais bien être obligé de m’y coller…


Les Bouquinistes, Thomas Morales, Héliopoles, 2024.

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Tendre est la province, Thomas Morales, Equateurs, 2024.

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Caillebotte, rapin couillu

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"Nu au Divan" de Gustave Caillebotte, vers 1880-1881 © Minneapolis Institute of Art/The John R.Van Derlip Fund.

Tandis que l’exposition Caillebotte, peindre les hommes, au musée d’Orsay, s’accompagne d’un catalogue en partie vampirisé par le wokisme (cf. l’article de Georgia Ray, dans le magazine Causeur du mois), Amaury Chardeau, descendant de la famille Caillebotte, publie Caillebotte, la peinture est un jeu sérieux, aux éditions Norma :  à distance du jargon universitaire, aussi érudite que savoureuse, cette biographie abondamment illustrée restitue, avec force détails, l’intimité du peintre (également passionné de navigation et d’horticulture) dans son milieu et dans son époque.


Longtemps éclipsé par Renoir ou Degas, Gustave Caillebotte (1848-1894) connaît depuis un demi-siècle un spectaculaire regain de faveur – en 2024, sa cote est au plus haut. Il fallait s’y attendre : exportée des Etats-Unis, la pandémie idéologique du genre a trouvé, dans cette figure d’artiste célibataire plus entouré de garçons que de filles, une souche de contamination idéale. L’ère du soupçon fomente le procès d’une sexualité supposément refoulée, voire d’une homosexualité patiemment dissimulée, mais dont l’hypothèse transpirerait dans nombre de ses toiles.  De là ces pages de charabia aussi hilarantes que grotesques qui émaillent le catalogue, et tout particulièrement ce morceau de bravoure co-signé André Dombrowski et Jonathan D. Katz, sous le titre engageant : Peindre des hommes nus. Où l’on apprendra que l’huile célèbre baptisée Homme au bain « met en scène une inversion qui n’est ni fondée sur l’acte ni contre-nature (sic) mais est ‘’simplement’’ une fonction d’un regard ». Allez comprendre. Et de poursuivre : « Antiessentialisant, il impose une résistance performative (sic) aux deux versions dominantes de la sexualité homosexuelle proposées à l’époque ; en effet, il ne repose pas clairement sur l’acte – il représente simplement un homme s’essuyant après son bain – , mais il n’exige pas non plus que nous (ou le peintre) adoptions une attitude d’inversion sexuelle. Le tableau pose une question irritante et transpose cette irritation de la peinture, un simple objet extérieur, vers notre moi. L’homme au bain nous fait regarder et nous surprend en train de regarder ». Conclusion : « La véritable charge du tableau de Caillebotte est de mimer la dynamique de l’inversion sexuelle sans tenir compte de l’attribution de la différence sexuelle elle-même ». Tout est bien clair pour vous ?

Délires interprétatifs

Aux antipodes de ces délires interprétatifs passablement fumeux, la prose élégante, amicale et instructive d’Amaury Chardeau n’a pas seulement le mérite de sa clarté. Puisant aux sources des archives familiales, exhumant à l’occasion des documents (lettres, gravures, photographies…) inédits ou méconnus, elle brosse le récit circonstancié de la vie d’un homme dans son temps – et c’est là ce qui fait le prix de ce travail remarquable : fils de la grande bourgeoisie catholique parisienne, le jeune rentier Gustave Caillebotte en est le miroir ; son œuvre peint reflète avec exactitude le décor et les mœurs de son époque. Chardeau, dépouillant avec scrupule la somme accumulée des connaissances qu’on en a aujourd’hui, et tout se gardant d’affirmations présomptueuses, parvient page après page à reconstituer ce monde englouti. Ainsi par exemple : « Cette propriété située à Yerres (Essonne), le père de Gustave l’a achetée en 1860, les enfants étant encore petits, auprès d’un proche de l’Empereur, y investissant une partie des gains de son entreprise. C’est, pour une famille bourgeoise comme la leur, un attribut social incontournable et une échappatoire salutaire qui permet, l’été venu, de s’extraire de la ville et du fracas assourdissant des chantiers qui en empoisonne le quotidien ». En arrière-plan de la biographie, la vignette de ce Paris haussmannien en transformation accélérée !  

A lire aussi, Georgia Ray : Les raboteurs de virilité

Ou encore, pour commenter le célèbre tableau du Pont de l’Europe : « Le haut de forme du protagoniste central, à qui Gustave a prêté ses propres traits, est ceint d’un voile de crêpe, comme c’était parfois l’usage. L’artiste porte le deuil [de son frère cadet René, flambeur tué dans un duel à 25ans]. Ce passant au haut de forme vient de dépasser une femme s’abritant sous une ombrelle. S’ils ne marchent pas ensemble, c’est donc qu’elle marche seule. Or à l’époque, une femme ‘’comme il faut’’ ne traîne pas non accompagnée sur le pavé. Celle-ci se trouve, de ce fait, identifiée à une demi-mondaine, voire à une simple prostituée, dans un quartier réputé pour cette activité. Comme la queue dressée du chien nous le suggère avec insistance, c’est bien de commerce sexuel dont il s’agit. Mais ce commerce, le protagoniste du haut de forme s’y refuse, opposant son deuil au frou-frou rouge qui chapeaute la belle. Fuyant la luxure dans laquelle s’est perdu son frère, l’artiste s’éloigne du même coup de ce rouge qu’on retrouve à l’arrière dans l’uniforme d’un soldat rappelant les horreurs de 1870, et sur les roues d’une calèche qui, tel un corbillard, semble emporter les traumatismes du passé ». Fine analyse, à cent coudées des spéculations qui, dans le catalogue d’Orsay, suggèrent que le flâneur, en réalité, détourne son regard, non vers le paysage des rails de la gare Saint-Lazare, en contre-bas, mais en direction du garçon en blouse du premier plan, séquence liée « au contexte jusqu’alors invisibilisé de la prostitution masculine à Paris à la fin du XIXè siècle » (sic). Pourquoi pas ?

Une peinture qui appelle les commentaires

Certes, comme l’observe Amaury Chardeau : « cérébrale, sa peinture est un commentaire qui appelle au déchiffrement ». Ce qui n’autorise pas d’instrumentaliser son œuvre sur la base de présupposés idéologiques d’un anachronisme consternant. Chardeau voit juste : « Caillebotte semble ne jamais figurer d’autres vies que la sienne ». Il ne sort pas de son monde. « Contrairement à Manet, Degas, Béraud ou Eva Gonzalès, il ne peint pas les loisirs de la grande bourgeoisie, les soirées à l’opéra ou les sorties à l’hippodrome ». Son espace pictural se réduit à son intimité. Mais si notre biographe en ressaisit les péripéties avec une précision d’horloger, il a, lui, toujours soin de replacer celles-ci dans le contexte sociologique, politique, historique de cette fin de siècle. De fait, « Caillebotte peint son époque, et nombre de débats qui la traversent ». D’où sans doute le plaisant sous-titre du livre : La peinture est un jeu sérieux.

Un jeu, ou un enjeu ? « On ne peut qu’être frappé par cet incroyable appétit », écrit encore Chardeau, dans ce chapitre intitulé Toutes voiles dehors, qui décrit l’énergie déployée par Caillebotte dans l’autre passion de sa vie : la navigation. Les photos de son frère Martial (avec qui il aura durablement partagé le même appartement parisien jusqu’au mariage de ce dernier en 1887) nous dévoilent le chantier naval du Petit-Gennevilliers, où Gustave se fait construire une maison en bord de Seine, régatant à bord des yachts qu’il pilote en véritable champion. Au point de défrayer la chronique, dans « la langue sémillante de la presse du XIXè siècle » – Ô temps révolus ! – qui sourit des noms à consonance salace dont leur armateur- propriétaire les affuble : le Condor, le Cul-Blanc… Humour de rapin : « Etrange Gustave, qui mélange grivoiserie potache et goût obsessionnel de l’expérimentation », note Chardeau.

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N’en déplaise au trio Paul Perrin, Scott Allan et Gloria Groom, sportif, viril, couillu, épris de canotage, de baignade, de régate, d’horticulture et quoiqu’entouré de matelots, de jardiniers et d’hommes de peine, Caillebotte n’orientait sa libido qu’en direction de l’autre sexe, – exclusivement. A la seule compagne qu’on lui connaît avoir partagé sa vie, Charlotte Berthier, il lèguera d’ailleurs par testament une rente confortable. Ils ne convolèrent pas. « Charlotte et lui percevaient-ils le mariage comme une aliénation ? », s’interroge Amaury Chardeau. « Au moment où ils se rencontrent, le divorce est aboli en France, et il faut attendre 1884 pour qu’il soit rétabli » (…) « Faut-il voir dans ce non-mariage une volonté égalitariste, voire féministe ? »  Plus probablement, cette union libre avec une « femme du peuple » contrevenait aux mœurs bourgeoises dont Caillebotte, tout libéral qu’il fût en la matière, incarnait, par son statut de riche rentier et sa discrétion atavique, une figure archétypale.


Gay refoulé, non. Mort trop tôt, oui

Gustave, gay dans le placard ? Son Nu au divan (prêt du Minneapolis Institute of Art pour l’exposition) répond par avance, d’évidence, négativement à « l’émergence, durant les années 2000 dans les cercles universitaires américains, de l’hypothèse d’un Caillebotte homosexuel ». Dans sa crudité anatomique, la libido féminine s’y exprime sans détour. Chardeau commente de façon superbe cette toile unique à tous les sens du terme : « Dès lors, on peut tout imaginer, l’étreinte précédant l’acte de peindre, la pulsion physique puis esthétique d’un jeune homme désireux de posséder, dans tous les sens, ce corps dont les pieds, légèrement crispés, disent la dissipation du feu et dont la main paresse sur la pointe d’un sein pour en retenir le plaisir ».  

Au catalogue tendancieux de l’exposition d’Orsay –partiellement, car il faut bien reconnaître à Stéphane Guégan, par exemple, l’intérêt majeur du chapitre qu’il consacre au lien entre la défaite française contre la Prusse, cause de l’effondrement du Second Empire, et « les incursions de Caillebotte en matière d’iconographie militaire » et virile –  la recherche d’Amaury Chardeau offre un contrepoint aussi érudit que savoureux de bout en bout. A peine quarantenaire, Gustave meurt d’une « apoplexie », comme en son temps l’on disait d’un AVC –  juste avant l’arrivée de l’automobile et du cinéma. Homme du XIXème siècle, il est déjà, sous bien des aspects, un peintre du XXème siècle. « Que serait-il devenu si le destin lui avait prêté vie quelques années de plus ? » Avec son aïeul et biographe, on peut en rêver.


Caillebotte. La peinture est un jeu sérieux, par Amaury Chardeau. 255p. Norma éditions, 2024.

Caillebotte: La peinture est un jeu sérieux

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Caillebotte. Peindre les hommes. Catalogue de l’exposition. Sous la direction de Scott Allan, Gloria Groom, Paul Perrin. 256p. Hazan/Musée d’Orsay, 2024.

Exposition Caillebotte. Peindre les hommes. Musée d’Orsay, Paris. Jusqu’au 19 janvier 2025.

Les raboteurs de virilité

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Raboteurs de parquets, 1875 © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais/Patrice Schmidt

L’exposition Caillebotte au musée d’Orsay est une succession de chefs-d’oeuvre. C’est aussi un concentré de bêtise. Le peintre de la vie bourgeoise au XIXe siècle est présenté comme le chantre de la déconstruction, venu « bousculer les stéréotypes de genre » en tentant d’« échapper à sa condition de riche rentier ». On s’émerveille et on rigole.


« Caillebotte : peindre les hommes » est l’une des nouvelles expositions de l’automne-hiver au musée d’Orsay. Nous devrions nous réjouir, et ce pour deux raisons. La première tient à l’artiste, Gustave Caillebotte (1848-1894). Contemporain de Monet, Renoir, Sisley, peintre des célèbres Raboteurs de parquet refusés au Salon de 1875, mécène, collectionneur et donateur des toiles de ses amis impressionnistes, il mourut suffisamment jeune – 45 ans – pour prétendre à une place dans l’histoire de l’art, mais suffisamment fortuné – fils d’un riche négociant – pour n’y figurer longtemps qu’à titre secondaire. On aime les artistes aux existences difficiles.

Seconde raison, a priori, de se réjouir : « peindre les hommes ». Après un marathon olympique d’expositions sur les femmes peintres ou, variante grotesque, sur les épouses, amantes, sœurs, belles-sœurs, mères et belles-mères – on dirait un discours de passation de pouvoir au ministère de l’Éducation nationale – ayant gravité autour d’artistes comme les Nabis (actuellement au musée de Pont-Aven), « Peindre les hommes » fait l’effet d’un bonbon au miel. Une belle récompense après s’être coltiné tout l’imagier des victimes du patriarcat occidental depuis l’art pariétal.

Réjouissons-nous d’abord pour Gustave Caillebotte, lequel disait qu’il ne suffit pas d’être mort, mais d’être mort depuis longtemps, pour gagner les bonnes grâces du public. Les cent trente ans de sa disparition sont l’occasion de venir admirer (après une petite dizaine d’accrochages à travers le monde depuis 1994) l’œuvre mi-réaliste, mi-impressionniste de ce passionné de peinture, d’horticulture, d’ingénierie navale et de sports nautiques.

Périssoires sur l’Yerres, 1877. The National Gallery of Art, Washington.

Dans le Paris des grands boulevards haussmanniens, sous des effets de lumière, de neige et de pluie, la promenade est à l’honneur. Sur le trottoir de Rue de Paris, temps de pluie (1877), un couple de bourgeois distraits par un détail hors cadre vient à notre rencontre. D’un côté du parapluie qui les abrite : pantalon sans pinces, gilet croisé, plastron, nœud papillon, large pardessus et chapeau haut-de-forme. De l’autre : petit manteau arrondi rehaussé de fourrure, voilette mouchetée et boucle d’oreille à l’éclat vermeerien. En été, sur Le Pont de l’Europe (1876), le parapluie fait place à l’ombrelle. La brève conversation qui nous parvient alors est autant celle de cet homme élégant et de cette femme tout rubans et dentelles qui s’avancent vers nous, que le dialogue entre une robe à tournure et la structure métallique du célèbre pont construit en 1863. Les nouveaux volumes du vêtement et ceux du paysage urbain sculptent la modernité de cette seconde moitié du xixe siècle. Sur le chemin de l’après-Sedan, les promenades bourgeoises, graves sans emphase, sérieuses sans affectation, croisent le prolétariat urbain au travail – comme ces Peintres en bâtiment (1877) – avant de se poursuivre par le regard, à la fenêtre ou au balcon d’un appartement cossu. Échouées sur un fauteuil capitonné ou sur un canapé confortable le temps d’une lecture silencieuse, ces promenades reprendront leur cours à la campagne et à la mer, entre dahlias, bateaux et périssoires.

Mais les réjouissances ne s’arrêtent pas là – du moins pour ceux qui lisent encore les cartels dans les musées. Car au plaisir de regarder les toiles de Caillebotte vient s’ajouter le plaisir de rire devant les nouveaux textes qui les accompagnent. Le ton est donné d’entrée de jeu et allège la gravité d’un xixe siècle un peu sombre en redingotes noires. En raison d’une « forte prédilection pour les figures masculines », Gustave Caillebotte nous est présenté comme un artiste n’ayant eu de cesse d’interroger son identité d’homme bourgeois à travers son œuvre, à une époque où l’élite masculine aurait hésité entre les codes d’une virilité triomphante et un goût naissant pour de nouvelles formes d’évasion et de sociabilité entre hommes. Largement inspirée du troisième volume de L’Histoire de la virilité, dirigé par Alain Corbin – ouvrage qui s’attache à démontrer le caractère construit, et donc heureusement obsolète, d’une virilité conduisant, entre autres, à la domination de la femme et des peuples du monde –, l’exposition Caillebotte distille l’idée d’un peintre venu, au bout de cent trente ans, « bousculer les stéréotypes de classe et de genre » de l’humanité occidentale. Présenté comme indifférent aux femmes, moite d’émotion devant les hommes, sans illusions personnelles devant le couple bourgeois, il aurait rêvé d’« échapper à sa condition de riche rentier » – de préférence du haut de son balcon du 31, boulevard Haussmann, acheté avec son frère Martial après la vente de leur domaine de 11 hectares à Yerres. Plutôt discret sur une vie privée qu’il semble avoir partagée entre sa famille, ses amis, et une certaine Charlotte Berthier, il était effectivement le candidat posthume idéal pour promouvoir, depuis son époque, les nouvelles masculinités de la nôtre. L’Homme au bain (1884) se résume ainsi au « plaisir que l’artiste a sans doute eu de peindre l’anatomie » d’un homme au sortir d’une baignoire : rien sur le réalisme du nu, les traces d’eau sur le parquet ni sur la figure de l’homme vu de dos, motif passionnant magistralement étudié par Georges Banu dans la peinture et le théâtre. Même chose pour Les Raboteurs de parquet (1875). « À demi nus et transpirants »,ilssont l’occasion d’une petite niaiserie supplémentaire formulée sur la fraternité au travail d’« hommes virils engagés ensemble dans un labeur manuel » : rien sur l’attention silencieuse que portent ces ouvriers à leur ouvrage, rien sur leur misère, rien sur la beauté et la précision de leur geste, et bien sûr rien sur la lumière. Et ainsi de suite : de cartel en cartel, le comique de répétition opère. Face au pubis richement fourni de la femme qui somnole sur un canapé (1881-1882), la taille encore marquée par un jupon retiré à la hâte, le désir du peintre doit disparaître : la « jeune femme ignore sa présence » et la main qu’elle pose sur son sein est « un geste autoérotique » qui exclut le mâle de la scène. C’est décidé : les figures masculines de Caillebotte, à leur fenêtre, à leur balcon, à leurs promenades et à leurs lectures, suintent d’une « énergie mal canalisée » sous leur virilité de façade. D’ailleurs, à y regarder de plus près, le bourgeois du pont de l’Europe ne salue pas tant la cocotte à l’ombrelle qu’il ne guigne de l’œil le peintre en bâtiment accoudé au parapet…

Jeune homme à la fenêtre, 1876. Los Angeles, J. Paul Getty Museum

Tout exhumer et tout salir, de l’école au musée : avouons que pour un siècle qui fait du respect et de la protection de l’environnement son cheval de bataille, ce gâchis labellisé a de quoi surprendre. Fidèles, malgré eux, à l’institution honnie de la famille, les déconstructeurs des années 1970 ont fait des petits, aux deux sens du terme : ils ont engendré d’autres déconstructeurs, moins intelligents qu’eux. À la différence de leurs mentors qui goûtaient le plaisir d’avoir reçu en héritage ce qu’ils jetaient par-dessus bord, les petits-maîtres d’aujourd’hui ont cessé d’être des penseurs, des professeurs, des critiques littéraires ou des historiens de l’art. Ils se contentent d’être des théoriciens du genre, des « formateurs égalité fille-garçon », des traqueurs d’écriture misogyne chez Zola ou des dénicheurs de « masculinité fluide » dans l’iconographie du xixe siècle. N’ayant rien reçu en héritage, ils n’ont plus rien à bazarder et se satisfont des basses œuvres : chiner des mots creux et réciter en boucle le catéchisme de leurs pairs quasi biologiques en le plaquant sur ce qui nous trouble, nous émeut et nous émerveille toujours.

Marcel Proust a parlé comme nul autre des jeunes filles en fleurs sans s’être apparemment distingué comme tombeur de ces dames ; Rosa Bonheur s’est consacrée à la peinture animalière, mais n’est pas encore considérée comme zoophile ; Chardin et Sorolla ont été des peintres de l’enfance sans avoir été pédophiles. Peindre des ouvriers au travail et des bourgeois à leur balcon est une autre façon d’envisager l’art et la beauté sans pour autant constituer un protoplaidoyer en faveur des nouvelles masculinités.

Lorsque seules les femmes sont autorisées à parler des femmes, et que les hommes ne sont autorisés à parler d’eux qu’en êtres vulnérables, les cartes de la vie et de l’art sont rebattues en un sens politique plutôt douteux – orwellien est un euphémisme. Portrait de femme a heureusement été écrit par un homme (Henry James) et Chéri par une femme (Colette). D’ailleurs, personne mieux que Marguerite Yourcenar, dans sa postface à Anna, soror… (1983), n’a « fermé la bouche à ceux qui s’étonnent qu’un homme puisse exceller à dépeindre les émotions d’une femme ou qu’une femme puisse créer un homme dans toute sa vérité virile ».

Marguerite Yourcenar : on aimerait l’emmener avec nous voir l’exposition Caillebotte.


À voir :

« Caillebotte : peindre les hommes », musée d’Orsay, jusqu’au 19 janvier 2025.

Maison Caillebotte, 10, rue de Concy, 91330 Yerres.

À lire

J.-K. Huysmans, « L’Art moderne », in Écrits sur l’art, Flammarion, 2008.

Écrits sur l'art

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Georges Banu, L’Homme de dos : peinture, théâtre. Adam Biro, 2000.

L'Homme de dos. Peinture, théâtre

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Alger sur le divan

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Abdelmajid Tebboune, réélu lors d’un scrutin marqué par un faible taux de participation, prête serment pour un second mandat, Alger, 17 septembre 2024 © AP Photo/SIPA

Plus de soixante ans après la décolonisation, le pouvoir algérien cultive le même ressentiment envers la France. Une intoxication mémorielle très utile pour faire oublier les errements de sa politique sociale et économique ; et pour culpabiliser les bonnes âmes françaises qui ne demandent qu’à faire repentance.


Les psychanalystes du monde entier vous le diront, s’inventer des faux problèmes pour éviter de s’occuper de ses véritables priorités est un mal répandu. Certains pays en souffrent, dont l’Algérie. Ce pays se spécialise dans l’élaboration de doléances imaginaires à l’endroit de la France au lieu de répondre aux questions fondamentales et ô combien pressantes que lui pose la vie. Il fuit les problèmes du présent et ceux du passé. Ce faisant, il sacrifie ses intérêts et pollue au passage la perception qu’ont les Français de leur histoire récente.

Parmi les questions que l’Algérie fuit depuis 1962 : où va l’argent du pétrole et du gaz ? Pourquoi le pays est-il un enfer économique où entreprendre honnêtement relève de la gageure ? Où sont l’harmonie et la prospérité promises au peuple algérien en contrepartie des sacrifices consentis lors de la guerre de libération ? Où est la concorde nationale censée supplanter la décennie noire et réconcilier les Algériens entre eux ? La justice a-t-elle été rendue aux victimes de la guerre civile ? Incapables de répondre à ces questions difficiles, le régime et sa base électorale accusent la France d’être à l’origine de tous les maux.

La politique algérienne à l’égard de la France est le récit d’une fuite psychotique, devenue une sorte de névrose chronique. Ce qui n’était qu’un mensonge élaboré par des petits malins – idéologues du FLN et militaires usurpateurs du pouvoir – est devenu une sorte de récit fondateur dont on ne peut plus se passer. La haine de la France est l’identité algérienne par défaut, une identité de substitution à l’identité algérienne véritable. Une illusion qui permet à l’Algérie de fuir sa vérité. Autrement, elle admettrait que son identité est plurielle et hybride : arabe et berbère en même temps, saharienne et méditerranéenne aussi, musulmane bien sûr.

Le régime algérien est trop petit pour aider l’Algérie à assumer son identité. Il ne sait pas ce qu’être Algérien veut dire. Il a chassé la France, mais il n’a pas trouvé l’Algérie, il a plaqué à sa place des chimères qui ne correspondent qu’en partie à la vérité de l’âme algérienne. Il a essayé de convaincre les Algériens qu’ils étaient socialistes et collectivistes, puis arabes et panarabes. Les islamistes, ses opposants, ont voulu remplir ce vide identitaire par l’islam et ils ont échoué, car comme le FLN ils n’arrivent pas à définir l’Algérie. Alors tous, régime et opposition, braillent contre la France. Ils ne croient pas si bien faire dans un sens, car l’Algérie est aussi la fille de la France, une fille née d’un viol (la colonisation) et venue au monde lors d’un accouchement sanglant, une guerre de libération terrible, et une double guerre civile, entre musulmans et entre pieds-noirs et musulmans.

Devant un tel échec, il ne lui reste plus que la fuite en avant : insulte sur insulte, provocation sur provocation. Le régime, les islamistes et une partie du peuple sont prêts à tout pour détourner l’attention de leur impuissance.

Cette fuite en avant obsessionnelle concerne également le passé. Le régime algérien a peur que les victimes oubliées de la guerre de libération lui demandent réparation. Après tout, il est assis sur un tas d’or et n’aurait aucune difficulté à indemniser les juifs d’Algérie déracinés, les pieds-noirs spoliés, les harkis éradiqués, les entreprises françaises et étrangères qui ont tout perdu le jour de l’indépendance. Et qui dit réparation dit repentance, c’est-à-dire reconnaissance des erreurs commises. Impossible ! Le courage manque pour admettre que le FLN a tué plus de civils musulmans que de civils français, qu’il a éradiqué les autres mouvements armés sans pitié ni retenue (dont le MNA, éliminé physiquement en Algérie et en métropole), qu’il a fait enlever 3 000 Européens après l’accord de cessez-le-feu de mars 1962, qu’il a laissé faire sinon participé au bain de sang du 5 juillet 1962 à Oran (700 morts et disparus), qu’il a trahi les engagements pris à Évian, notamment envers les pieds-noirs qu’il devait protéger après le départ de la France. Et la liste des choses à cacher sous le tapis est longue malheureusement.

Plus Alger insulte Paris, moins l’on se souvient que l’armée des frontières, composée d’officiers et de soldats bloqués au Maroc et en Tunisie, a usurpé la victoire des combattants de l’intérieur. Une fois les frontières ouvertes, elle n’a fait qu’une bouchée des maquisards épuisés et largement affaiblis par huit ans de guerre contre la France. Comble de l’ironie, cette armée de l’extérieur était largement composée d’anciens de l’armée coloniale française qui ont déserté le jour où ils ont compris que de Gaulle allait abandonner l’Algérie. Plus tard, ils ont forgé l’Armée nationale populaire dans un moule qui rappelle étrangement l’armée française…

S’il ne s’agissait que d’un problème algéro-algérien, l’on pourrait s’en détourner, laissant aux principaux intéressés le soin de s’en occuper. Malheureusement, il s’agit aussi d’un sujet franco-français. En effet, les insultes des autorités algériennes et la repentance des élites parisiennes alimentent une sorte d’intoxication mémorielle qui fait beaucoup de mal aux Français, prisonniers d’un récit falsifié qui les démoralise.

Or, la colonisation n’a pas été une bonne affaire. Il n’y avait ni or, ni cuivre, ni coton. L’agriculture algérienne a été une déception. Le pétrole est arrivé trop tard, presque à la fin, et il n’était pas aux normes recherchées par les industries françaises. Personne ne s’est « goinfré » en Algérie, à part quelques adeptes du capitalisme de connivence. En réalité, le mode de vie des pieds-noirs était frugal dans l’ensemble et il aurait pu décrocher complètement sans le traitement favorable réservé par la métropole à sa colonie.

Alors, pourquoi la France est-elle restée en Algérie si c’était une mauvaise affaire ? Pour plusieurs raisons. Parmi elles, l’incapacité de l’État à évaluer les résultats de ses politiques, la crainte de perdre la face devant les autres puissances européennes et l’adhésion des pieds-noirs aux idées républicaines. Très vite, un pacte tacite a été conclu entre la IIIe République balbutiante et l’opinion publique pied-noir qui voulait étendre et approfondir la colonisation. Sous Napoléon III, c’est-à-dire jusqu’en 1871, la présence française était relativement limitée. Il était même question de dégager un espace pour un royaume arabe. Au-delà, la présence française est devenue massive. Et ce qui était un boulet s’est transformé en hémorragie.

Très bien relayés à Paris, les colons ont obtenu, dans les années 1870-1880, la spoliation des terres collectives des musulmans, repoussés vers les zones les moins favorables. Plus tard, ils ont réussi à geler une partie des rares crédits réservés par la métropole à l’alphabétisation des musulmans.

Si les Français ont envie de faire pénitence, qu’ils la fassent au moins pour les bonnes raisons. La gauche parisienne, en tandem avec le régime algérien, leur reproche la torture des années 1954-1962, mais la torture n’est pas le crime le plus grave commis par la colonisation. Celle-ci a commencé à saccager la société algérienne traditionnelle dès le premier jour en donnant des coups de pied dans les structures féodales et les confréries musulmanes qui la gouvernaient et lui donnaient sa sécurité mentale et psychique. Du début jusqu’à la fin, la France n’a eu de cesse de démanteler le Vieux Monde pour y installer le vide. Les anciennes élites légitimes aux yeux des Algériens ont été liquidées physiquement ou déclassées symboliquement. Personne n’a pris leur place. Dans les années 1950, des jeunes sans pedigree, mais extrêmement agressifs et déterminés, donneront le coup de grâce aux cheikhs et autres bachagas : le FLN. L’Algérie paye le prix à ce jour de cette grande déstabilisation, contrairement au Maroc et à la Tunisie qui ont eu la chance d’être conquis par des militaires français qui avaient le contre-exemple algérien en tête. Ces deux pays ont gardé leur colonne vertébrale. L’Algérie n’en a plus.

Le brouillard mémoriel empêche les Français de s’apercevoir qu’ils sont des pieds-noirs qui s’ignorent. À Crépol, il y a quelques mois, un commando surgi du maquis a distribué les coups de couteau et s’est évaporé dans l’obscurité de la nuit. Scénario maintes fois éprouvé dans la Mitidja et en Oranie où les villages européens étaient une cible facile des indépendantistes. Les pieds-noirs ont quitté les campagnes à cause de ce terrorisme. Aujourd’hui, plusieurs Français choisissent leur lieu de résidence en ayant à l’esprit le terrorisme du quotidien.

Nous sommes quittes en réalité. Les crimes de la colonisation ont été largement compensés par les horreurs infligées aux Européens entre 1954 et 1962. Et la France n’a eu de cesse de passer à la caisse depuis 1962. Elle accueille des millions d’Algériens, autant de bouches en moins à nourrir au sud de la Méditerranée. Elle forme gratuitement des jeunes Algériens dans ses écoles et universités, elle leur concède la citoyenneté. Elle admet même que Marseille devienne une autre Algérie. Ajoutez à cela la délinquance d’origine étrangère (algérienne, marocaine, tunisienne, etc.) et vous avez une idée de la réparation immense que la France réalise chaque jour…

Pour toutes ces raisons, il est impossible que les Français apprennent la vérité. Ils se rebifferaient sinon. L’alliance objective entre l’establishment parisien (de gauche par vocation et habitude) et l’establishment algérien veille au maintien du statu quo.

Une contre-histoire de la colonisation française

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Vitraux de Notre-Dame: et si Emmanuel Macron était touché par la grâce?

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Notre-Dame de Paris, septembre 2024 © FELIX GRAUMER/SIPA

La reconstruction de Notre-Dame de Paris, et les modalités de sa réouverture avec le président de la République, font l’objet d’interminables polémiques nationales. Mais, la religion catholique, et toutes ces polémiques, c’est ça aussi notre France !


Emmanuel Macron parlera sur le parvis de Notre-Dame le 7 décembre. Je dis bien devant Notre-Dame, pas dedans. Notre-Père qui n’est pas aux cieux mais à l’Élysée descendra en effet de son Olympe le 7 décembre et prononcera son homélie sur le parvis. Il parait qu’il se serait bien vu le faire à l’intérieur, juste avant la messe. Mais son entourage a dû le convaincre que cette confusion des genres serait du plus mauvais goût, et que tout ce qu’il dirait serait alors emporté par une polémique.

Donc, ce sera César le 7 décembre, et Dieu le 8, avec la première messe dans la cathédrale depuis le drame d’avril 2019.

Mais malgré tout, cette visite fait quand même brailler quelques laïcards. Le parvis n’est pas une église, ne leur en déplaise ! Il appartient au peuple de Paris et de France, cela n’a donc rien de choquant. Et je dirais d’ailleurs la même chose si c’était la mosquée de Paris, autre élément de notre patrimoine et de notre histoire.

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Le 7, Emmanuel Macron sera en quelque sorte le maître d’œuvre ; l’État remettra alors les clefs du chantier au client, l’Église. À l’Élysée, on annonce un grand discours sur le thème du « pari tenu ». Mais, connaissant Emmanuel Macron, on peut aussi espérer quelques envolées sur la France millénaire.

Cependant, quand il veut quelque chose, notre président renonce rarement. Il s’est donc aussi concocté une visite de chantier dès le 29 novembre. Il l’aura donc bien, son grand moment dans la nef de Notre-Dame. En petit comité, bien sûr : juste les 2000 compagnons qui ont travaillé sur le chantier, les donateurs (c’est-à-dire tout le gratin des affaires), quelques invités… et les caméras de télévision. Une cérémonie intime !

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Qu’Emmanuel Macron veuille profiter de la réouverture de Notre-Dame pour renouer avec les Français, que ces derniers lui soient un peu reconnaissants pour avoir tenu les délais, c’est légitime. Il l’avait promis, il l’a fait. Cinq ans après, Notre-Dame de Paris renaît de ses cendres et on le doit largement à sa volonté. Par ailleurs, le président de la République n’a pas tant d’autres grands succès éclatants ou réalisations à montrer… En plus, il nous a épargné le « geste architectural » dont il nous menaçait. La flèche de Viollet-le-Duc a été restaurée à l’identique.

On dit de moi que je suis intransigeante sur la laïcité. Et on s’étonne que cela ne me choque pas que le président Macron assiste à la messe du 8 décembre. Intransigeante ne signifie pas extrémiste ou obtuse. La séparation entre l’Église et l’État signifie que l’État n’obéit pas aux lois de dieu et ne se mêle pas des affaires des églises, sauf pour vérifier qu’elles respectent bien sa loi. Cela ne signifie pas qu’ils ne se parlent jamais. Ni que nos élus n’ont pas le droit d’aller à la messe. Le général De Gaulle y allait, par exemple, même si en public, il ne communiait pas.

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Enfin, en France, le catholicisme n’est pas une religion parmi d’autres. C’est notre ADN, notre terreau culturel, notre inconscient anthropologique. Notre-Dame, c’est notre inscription dans l’Histoire, c’est la France éternelle. Ses cloches ont sonné les grandes heures de la nation, de la fin de la guerre de cent ans à la Libération de Paris. Quand Emmanuel Macron ne sera plus qu’un chapitre dans les livres d’histoire (et la plupart d’entre nous, même pas une note de bas de page…), Notre-Dame sera toujours là.

Reste à espérer que le président Macron soit touché par la grâce et l’esprit saint, et qu’il renonce à son funeste projet de remplacer les vitraux de Viollet-le-Duc, pourtant restés intacts après l’incendie, par les œuvres d’artistes à la mode comme Buren ou d’autres. Parfois, la plus belle trace qu’on puisse laisser dans l’histoire, c’est d’avoir l’humilité de ne rien changer.


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Une réac nommée Fourest

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Caroline Fourest © Hannah Assouline

Caroline Fourest continue à approuver MeToo mais pointe, dans son nouveau livre, la dérive fanatique de certains de ses zélateurs. Une nuance inadmissible pour les défenseurs de la cause : les néoféministes et la presse comme-il-faut lui tombent dessus. Alerte : Caroline a viré à droite.


Pour la promotion de son livre Le Vertige MeToo, la journaliste et militante féministe Caroline Fourest prend soin de préciser qu’elle ne souhaite pas être récupérée par les anti-MeToo. Elle souhaite rester dans le camp du bien. Elle ne dénonce pas ce mouvement de « libération de la parole », elle pointe les dérives de certains fanatiques.

Social-traître

Raté chère Caroline ! Bienvenue dans le camp du mal. Quiconque émet la moindre nuance sur les méthodes du mouvement est un ennemi du Parti. La guerre des féministes est déclarée ! Et le féminisme « modéré », « raisonnable », celui de Fourest, ne fait pas le poids face au féminisme fasciste du camp woke. Libé, Les Inrocks, Mediapart, L’Obs, Télérama, Arrêt sur image ou encore L’Humanité, tombent à bras raccourcis sur la social-traître. Dans Les Inrocks, on qualifie le livre de Fourest de « brûlot réactionnaire ». Libé déplore son « virage à droite » et l’accuse de « minimiser les violences ». Le journal qui naguère publiait les annonces sexuellement déjantées de la rubrique « Chéri(e)s » lui reproche également de penser que toutes les violences sexuelles n’ont pas la même gravité, donc de nier le « continuum à l’œuvre, c’est-à-dire le lien entre le harcèlement, l’agression sexuelle et le viol qui, ensemble, constituent un système ». Fourest refuse de mettre dans le même panier Monsieur Pélicot et Nicolas Bedos, Émile Louis et Édouard Baer, Harvey Weinstein et Ibrahim Maalouf. En fait, elle n’a tout simplement pas l’air de haïr les hommes. Elle semble même avoir un peu de pitié pour ceux qui sont brûlés en place publique pour une simple accusation sans preuve. Caroline a un petit cœur, et ça, la révolution ne le lui pardonnera pas. On se croirait dans le roman Uranus de Marcel Aymé, dans ce village de Blémont, juste après la guerre, en pleine épuration. Aymé y raconte le climat de terreur, les accusations mensongères, le mal fait au nom du bien. Il raconte également la guerre entre communistes sincères, honnêtes, et communistes zélés, tartuffes utilisant la casquette du Parti pour leurs propres intérêts, pour nuire, pour une petite place et un peu (beaucoup) de pouvoir. La même ambiance délétère transparaît dans certaines déclarations de Fourest : « Comment protéger MeToo de ces opportunistes, de ceux qui l’instrumentalisent, de ceux qui le mettent à toutes les sauces pour régler des comptes, dégager, prendre des postes ? » Eh oui ! La révolution lui échappe, le monstre se retourne contre elle. Je ne m’en réjouis pas. Quoique… je me sens moins seul ! Le traitement qu’elle subit sur certains plateaux me rappelle celui auquel j’ai eu droit lorsque je défendais la tribune de soutien à Gérard Depardieu. Sur le service public, on la reçoit en se bouchant le nez. Dans l’émission « En société », sur France 5, la présentatrice Émilie Tran Nguyen cuisine Fourest : « Donc il faut douter de la parole des femmes ? » Etl’avocate Anne Bouillon de renchérir « Une parole, a priori, ce n’est pas parce qu’elle vient d’une femme qu’elle ne doit pas être crue. Et c’est un peu le message que vous véhiculez. » Caroline est accusée d’accuser toutes les femmes d’être des menteuses ! Comme avec moi et tant d’autres, on lui reproche des propos qu’elle n’a jamais tenus. Nous parlons pourtant clairement. Mais ce que nous disons – et nous ne disons pas la même chose – est aujourd’hui inaudible. On ne veut pas l’entendre, on le déforme, on l’exagère, on le défigure. Je ne serais pas surpris que Caroline Fourest se prenne à son tour son petit MeToo. Non que j’aie eu vent d’un quelconque comportement déplacé de sa part, mais parce que dans la MeToo Family, l’accusation d’agression sexuelle est devenue un instrument de vengeance, de punition.

La meute a changé de camp

Cela fait longtemps que nous autres, anti-MeToo officiels et assumés, disons que les hommes ont peur. On nous a traités de délirants. Fourest, aujourd’hui, ne dit pas autre chose lorsqu’elle parle de « comédiennes qui passent du statut de victime au statut de procureur », qu’elle affirme : « la honte a changé de camp et je m’en réjouis, mais en même temps la meute a changé de camp », ou encore « nous sommes passés d’une société de l’honneur imposant le bâillon à celle de la pureté maniant le bûcher et la délation ». Je le répète ici, les hommes, surtout médiatiques, riches ou puissants, ont peur de se voir accusés publiquement d’agression sexuelle quand bien même ils n’ont rien fait de répréhensible. Qui pourrait envier leur place ? Oui, nous vivons une période trouble. « Des gens qui s’improvisent féministes depuis quinze secondes, depuis que la peur a changé de camp. (…) On a des convertis un peu zélés qui étaient déjà, juste avant, du côté du pouvoir et de l’abus de pouvoir et qui ont juste changé de casquette. » Sur les plateaux de télé pullulent ces résistants de la dernière heure venant gratter leur petite part de pouvoir et leur droit afférent à punir, détruire, humilier. N’oublions pas le propos d’Emmanuelle Devos pour défendre MeToo : « Bien sûr qu’il y a des têtes qui vont tomber qui n’auraient pas dû tomber, mais ça, ce sont les révolutions. C’est comme ça. » Pour des révolutionnaires, un innocent en prison ou banni de la société, ça n’est pas grand-chose.

Blasphématrice!

Fourest se voit vomie, piétinée, calomniée, éjectée du camp féministe. Le féminisme, ce n’est plus elle, c’est Judith Godrèche. Sainte Judith répond à Caroline la blasphématrice, qui ose critiquer ses méthodes : « Aujourd’hui en France, les conservateurs et conservatrices de tous poils osent moins s’opposer frontalement à MeToo. Mais leur tactique c’est de revendiquer un juste milieu, contre les excès de MeToo. (…) Et bien sûr, quand on veut discréditer une victime sans s’en prendre ouvertement à elle, pour ne pas avoir l’air antiféministe, on l’accuse d’être une marionnette. C’est ce qu’on dit de moi. C’est ce qu’elle dit de moi. Mais n’est-ce pas là le sexisme le plus cru ? » Caro a décroché le cocotier ! Décorée du titre de « sexiste » par Sa Majesté Godrèche en personne ! Fourest semble secouée. Bien qu’ayant déjà affronté les catholiques intégristes, les homophobes et les islamistes, c’est, dit-elle, le livre le plus difficile qu’elle ait eu à écrire. Eh bien, qu’elle soit remerciée, car ce livre est un cadeau inestimable pour tous les dissidents de MeToo, une arme qu’ils utiliseront en hurlant – avec force et joie ! – « Et c’est une féministe qui l’écrit ! »