Accueil Site Page 3133

Dominique de Villepin : une certaine idée de lui-même

Dominique de Villepin
Dominique de Villepin.

C’est ce qu’on appelle manquer de baraka. Qui pouvait penser qu’en choisissant la date du 19 juin, 2010, au lendemain du 70ème anniversaire de l’appel lancé par le Général de Gaulle, pour jeter sur les fonts baptismaux son mouvement « République solidaire », Dominique de Villepin verrait ce moment fondateur flétri par le piteux spectacle offert par une équipe de France très éloignée des exigences du bien commun. Quand les Bleus se vautrent dans l’individualisme et s’émancipent de toute idée de civilité, les bons sentiments affichés par Villepin semblent vraiment décalés par rapport à une réalité française placée sous le signe de la déliaison.

La rhétorique est gaulliste, pas la politique

S’il faut prendre en considération le facteur scoumoune, tout ne relève pas de la mauvaise fortune qui se serait acharnée sur le plan de communication villepiniste.

Ainsi en va-t-il du choix de l’appellation de cette nouvelle offre politique qui relève d’une décision politique supposément maîtrisée.

Je la trouve très évocatrice de ces clubs politiques de la gauche républicaine quelque part entre Jean-Luc Mélenchon et la galaxie radicale. Se prévaloir du beau mot de solidarité qui ne figure pas sur le tryptique inscrit au fronton de nos mairies pas plus d’ailleurs que celui de laïcité n’est évidemment pas choquant. Cela fonde-t-il pour autant une vision dont la France a impérieusement besoin, rien n’est moins sûr.

On sent bien le désir de faire entendre la fibre sociale du gaullisme. Soit, encore que cette velléité paraisse bien rhétorique car on n’a jamais vu par le passé Dominique de Villepin s’engager avec la même hardiesse dans ces combats qui conduisirent un Philippe Seguin au nom de cette même filiation à ferrailler contre Maastricht et l’aporie de la monnaie unique puis à inscrire le thème de la fracture sociale au cœur de la campagne présidentielle de 1995. Dominique de Villepin reste cruellement associé à l’échec du CPE qui n’a pas fait de lui un héros de la République sociale. En conséquence, aussi estimable soit cet emprunt sans conséquence au généreux lexique de la gauche, on est très loin de l’idée de rassemblement qu’on est en droit d’attendre d’un homme qui s’autodésigne comme héritier légitime de la tradition gaulliste.

Un pseudo-insoumis, idéologiquement docile

Devant ses partisans réunis à la Halle Freysinet, DDV prétendait donc prononcer un discours fondateur, une sorte de « teaser » avant l’annonce de sa candidature à l’élection présidentielle de 2012.

Il commence ainsi par recenser sous la forme d’un catalogue de déplorations la liste des maux qui minent le pacte républicain et incitent assez logiquement à le refonder.

Dire la vérité c’est assumer les choix s’exclame-t-il alors. Sans soute mais justement quels sont-ils, et sur quel diagnostic sont-ils fondés ?

Je vous le donne en mille. C’est le décrochage irrémédiable par rapport à l’Allemagne tant sur les finances publiques que sur l’exportation qui constitue le noyau politique central de l’argumentaire villepiniste, le cœur de son attaque contre Nicolas Sarkozy.

Ainsi tout en revendiquant l’héritage du CNR, de Villepin se fait-il le contempteur d’un gouvernement accusé de laisser filer les déficits et la dette publique. Cherchez l’erreur. Cette plaidoirie implicite en faveur de l’orthodoxie entre en contradiction flagrante avec l’imprécation adressée, à une autre étape de ce discours fleuve : « Peut-on admettre que la France et les autres Etats européens suspende sa politique au verdict de la Bourse et des agences de notation ? ».

Certes. Mais si « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille », pourquoi prêcher un l’alignement avec l’Allemagne au nom de la vertu budgétaire et de la compétitivité exportatrice ? DDV ne voit-il pas que la politique disciplinaire qu’il encourage et qui grave dans le marbre le choix de l’austérité a précisément la faveur des marchés financiers en embuscade, prêts à dégrader la note des Etats qui n’obtempéreraient pas, qui n’accepteraient pas de se mettre en pilotage automatique ? Ne voit-il pas que cette obsession allemande des élites françaises renvoie à une réalité où les gouvernements sociaux-démocrates puis celui de madame Merkel ont fragilisé le système de protection sociale et comprimé les salaires en tirant la croissance par les exportations et en diffusant la déflation salariale aux autres pays de l’Union européenne ? Qu’y a-t-il de gaulliste dans un tel conformisme, un tel alignement sur la politique déflationniste allemande, une telle méconnaissance des enjeux économiques de la zone euro ? Juste un écrin qui fait écran. Soit le républicain est insoumis comme il est dit en introduction du discours, soit il se soumet à la discipline budgétaire érigée en impératif catégorique pour toute la zone euro. Et DDV est un bon élève, idéologiquement docile.

Un Bayrou bis

Ceux qui voyaient en Villepin la résurrection du gaullisme vont devoir changer de verres de lunettes: DDV n’est qu’un Bayrou bis, un solitaire de centre-gauche (ou droit c’est sans importance). La grandiloquence, n’est pas le verbe juste, le lyrisme ne remplace pas la vision et la sienne est au fond assez floue, en bien des domaines où on serait en droit d’attendre la parole d’un homme d’Etat.

Ce ne sont pourtant pas les sujets qui manquent, politique de la Banque centrale européenne, limites de la monnaie unique à l’heure où les divergences de trajectoire se creusent au sein de l’Union européenne, risque de défauts de certains Etats, régulation du système bancaire, barrières au libre-échange, arraisonnement de la finance, actualité du débat sur un protectionnisme ciblé et altruiste, politique industrielle : tous ces enjeux vitaux qui mobilisent la réflexion de ceux qui pensent librement, ne sont pas les sujets qui intéressent Dominique de Villepin. Dommage !

Le monde n’est hélas pas un poème de Saint-John Perse, et le politique, s’il aime le souffle et l’incarnation a besoin de perspectives.

Si dire la vérité c’est assumer le choix, encore faut-il que ceux-ci soient clairs, donc cohérents et sortir de cette suprême ambivalence de candidat virtuel. DDV ne pourra pas y couper. Il lui faudra choisir. Il peut évidemment mener une campagne centriste, il ne sera assurément pas le seul, c’est ça le hic. Un tel positionnement l’autorisera à communier sur l’autel de la vertu budgétaire et de l’exemplarité teutonne. Il sera à ce titre comptable d’une politique déflationniste qui entraînera la France, l’Union européenne et même l’Allemagne tout droit dans l’enfer de la dépression. Il sera ainsi avec tant d’autres admis dans le club très chic de ceux qui n’ont rien compris ni rien appris. Il pourrait tout au contraire décider de conduire une campagne en rupture avec les poncifs de la pensée unique, qui a déjà oublié que l’endettement privé et la déflation salariale étaient à la racine de la crise présente dite des dettes publiques. À la lecture de sa philippique, on peut craindre qu’il n’en prenne pas le chemin.

Détestation monomaniaque du président

Une cruelle absence de réflexion critique sur la crise de la zone euro et des politiques conduites en son nom débouche sur un programme qui s’annonce en creux d’un conformisme atterrant. Mais pour compenser cette vacuité de la pensée, il existe un vivier démagogique inépuisable celui de l’antisarkozysme convulsif. C’est le vieux registre de la dénonciation tant prisée à gauche, de la supposée logique des boucs-émissaire et de l’instrumentalisation des peurs, la stigmatisation des dérives « sécuritaires » pour complaire aux obsessions d’Edwy Plenel. Sûr que Martine Aubry n’y trouverait rien à redire.

Ne comptons décidément pas sur Dominique de Villepin pour aller chercher les voix de l’électorat populaire du FN, il se contente de siphonner celles de l’UMP et peut-être mêmes celles du MODEM, avant que de servir de force d’appoint au candidat socialiste.

Les amis de Causeur ne trouveront rien sur le port du voile intégral, sur la montée de la violence des gangs, et d’une délinquance des mineurs de plus en plus exacerbée, des drapeaux tricolores brûlés, du danger que constitue un islamisme conquérant et hostile aux lois de la République. C’est un angle mort de la République solidaire.

Ainsi, l’angle d’attaque choisie par Dominique de Villepin pour stigmatiser le gouvernement est-il délibérément sociétal, pour ne pas dire clientéliste si l’on considère la France dite « de la diversité » comme une addition de particularismes auxquels il convient d’adresser des signes de connivence. Le Président de la République jamais cité est bel et bien coupable à ses yeux « d’instrumentaliser la peur de l’autre, la peur de l’immigré, la peur de l’étranger, la peur de l’Islam ». L’homme du Non au Conseil de Sécurité a cru devoir hausser le ton et participer au chœur de l’indignation unanime à l’égard d de la flottille humanitaire et en profiter pour stigmatiser la politique israélienne. C’est évidemment son droit et il peut en espérer quelques bénéfices notamment grâce au vote si convoité des « quartiers populaires ». J’ai trouvé pour ma part, la position gouvernementale plus équilibrée.

La politique n’est pas une affaire de personnes, et quels que soient sa prestance et son talent, monsieur de Villepin est très occupé par une certaine idée qu’il a de lui-même. Elle n’a d’égale sur son échelle d’intensité personnelle que la détestation monomaniaque qu’il voue à l’hôte actuel de l’Elysée. .

En cela il présente une parfaite similitude de positionnement avec François Bayrou. Tous deux sont habités par une forte croyance en leurs destins. C’est tout à leur honneur mais n’est pas de Gaulle qui veut. Par ailleurs quel est l’horizon de ce mouvement qui semble être une formule intermédiaire entre club et parti autorisant la double appartenance à ses membres ? Quid des alliances, quid du programme ?

Méfions-nous, chère Aimée Joubert, de la mystique du troisième homme, cet amuse-gueule dont les médias raffolent en précampagne. Quand les choses sérieuses commencent, ils font souvent pschitt. En l’occurrence, il se pourrait bien que le troisième homme ne soit finalement qu’une blonde.

Mille milliards de mille flottilles

3

Mille milliards de mille flottilles

Ce n’est pas pour jouer les institutrices revêches ni distribuer des coups de règles en bois sur les doigts repliés de toute une profession, mais beaucoup de titres de la presse française ont, ces dernières semaines, accordé au terme « flottille » une graphie singulière, en privant le mot de l’un de ses deux « t ». Ce fut une véritable épidémie, comme si le métier de journaliste consistait à répéter, avec une ponctualité et une précision exceptionnelles, les erreurs et les fautes de ses voisins. Cinq cents ans après Gutenberg, le journaliste new look remet au-devant de la scène un petit boulot qui avait failli succomber à l’invention de l’imprimerie : moine copiste. Laissons Boileau et son Art oratoire en paix, mais comment la presse pourrait-elle bien concevoir la moindre chose de ce qui s’est passé au large de Gaza quand elle ne maîtrise même pas les mots pour le dire et se complaît dans un panurgisme dysorthographique ?

[access capability= »lire_inedits »]

Une « flottille » n’est pas une flottille

Ce mot, d’ailleurs, de « flottille », la 4e édition du Dictionnaire de l’Académie en restreint exclusivement le sens aux escadres envoyées « dans certains ports de ses Domaines d’Amérique » par le roi d’Espagne. C’est un emprunt à l’espagnol flotilla, attesté chez Mme d’Aulnoy, laquelle n’avait rien de plus intelligent à faire en 1691 que d’écrire un Mémoire sur la Cour d’Espagne. Flotilla désigne alors des navires de guerre et, au-delà des Pyrénées, la vérité est qu’il ne prend qu’un seul « t ». La flottille amputée d’une lettre n’était donc pas un lapsus calami, mais comme un retour espagnol du refoulé.[/access]

Aïe, les Bleus !

157
Les joueurs de l'Equipe de France de foot : ce sont des champions !

Les Bleus ?

Arrogants, pédants, péteux, prétentieux, perdus, nuls, échus, déchus, décevants, désespérants, désespérés, terrifiants, atterrants, inexcusables, gâtés, pourris, bêtes, stupides, insondables, légers, starisés, pacotilleux, égoïstes, égotiques, narcissiques, surévalués, dévalués, bornés, tribaux, claniques, mafieux, mauvais, teigneux, jaloux, sordides, déshonorants, déshonorés, purgatifs, émétiques, révulsifs, tordus, minables, petits, mesquins, nains, microscopiques, enflés, boursouflés, insignifiants, inexistants, ridicules, risibles, ravagés, évitants, fuyants, schizophrènes, paranos, tarés, graves, lourds, lourdingues, tristes, attristants, déboussolés, décrédibilisés, démonétises, rejetés, désaimés, méprisables, méprisés, haïs, tragiques, comiques, pathétiques, obscènes, pornographiques, malsains, merdiques, crapoteux, insignifiants, mal polis, mal élevés, mal embouchés, menteurs, parjures, scélérats, intéressés, inintéressants…

Liste non exhaustive. Vous pouvez compléter.

A Belleville, elle est pas belle la ville 

Belleville

J’ai habité quelques années à Belleville. À l’époque, il y a déjà dix ans, l’ambiance cosmopolite du quartier me semblait plaisante. Dans un vif contraste avec la banlieue pavillonnaire et monochrome de mon enfance, ce quartier populaire de Paris me donnait le sentiment d’être en prise avec l’immense diversité des peuples du monde. Je fréquentais alors un vieux troquet parisien où j’aimais à imaginer que mon arrière-grand-mère avait travaillé. C’était une Auvergnate, du fin fond du Cantal, montée à Paris en même temps que ses treize frères et sœurs, qui tous ou presque tenaient un bistrot dans l’est de la capitale. Elle leur donnait toute la sainte journée des coups de main pour rien, pour la famille, derrière les innombrables zincs du quartier.

On croyait que la fraternité durerait toujours

À la fin du XXe siècle les bougnats avaient presque tous quitté depuis longtemps le coin pour les vastes espaces des mornes banlieues. Le bar que je fréquentais ne comptait des descendants de bougnats que parmi sa clientèle très cosmopolite et était à l’époque tenu par un Arabe antique et goguenard, toujours en bras de chemise et la clope aux lèvres, qui faisait semblant de prendre les bobos parisiens dans mon genre pour des titis parisiens dans son genre à lui. On fraternisait le temps d’un café ou d’une bière, et nous autres qui n’avions rien connu faisions semblant de croire que ça pouvait durer toujours. Lui, qui avait connu la colonisation et le FLN savait que la grande fraternisation aurait une fin, que c’était même plutôt une exception dans l’histoire des peuples. Il nous parlait des Chinois qui arrivaient en masse, rachetaient les cafés et les tabacs parisiens sans pouvoir aligner trois phrases de suite en français. On avait beau lui expliquer avec toute notre condescendance de blancs-becs ce qu’on croyait savoir, que ces Chinois-là, ils n’étaient pas vraiment comme les autres, qu’ils venaient de Wenzhou, une région spéciale en Chine, qu’ils aimaient la France, que certains étaient là depuis longtemps, plus longtemps que lui. N’empêche qu’il persistait dans son idée. Il trouvait ça pas trop bien ces étrangers qui ne parlaient pas la langue, qui venaient ici « juste pour le pognon », sans comprendre la culture de la Méditerranée, sans savoir que l’Europe c’était quelque chose d’historique, pas seulement une vache à lait. Il trouvait qu’ils gagnaient trop d’argent trop vite ces Chinois, avec nous autres les Français qui ne jurions que par les « phos » vietnamiennes et les brochettes japonaises que les restaurateurs chinois bricolaient en hâte parce que ça se vendait plus cher que le porc à la sauce aigre-douce saturée de glutamate, et par le textile pas cher, plus loin dans le 11ème. Qu’ils allaient faire des jaloux ces Chinois, maintenant qu’ils exportaient aussi leurs femmes quadragénaires au chômage pour les mettre sur le trottoir à 50 francs la passe, boulevard de Belleville. Et il se demandait aussi ce qu’on allait faire nous autres les Français quand les derniers bars d’Arabes pour Français auraient fermé et qu’il ne resterait plus que des bars d’Arabes pour les Arabes et des cafés chinois pour le PMU et les clopes. Est-ce qu’on allait être obligés de se rabattre sur les néo-bars d’Oberkampf ? Il ne savait pas encore qu’Internet et les apéros géants virtuels allaient résoudre par l’absurde tous nos problèmes de cohabitation. Tout le monde face aux écrans, chacun dans sa tribu, et qu’on n’en parle plus !

La guerre civile, notre avenir ?

Enfin presque. Car ce sont les mots de ce vieil Arabe qui me sont revenus à l’esprit lorsqu’entre deux pitreries des bleus j’ai appris que Belleville avait été le théâtre d’une émeute à la fin d’une manifestation de la « communauté chinoise » contre l’insécurité dimanche dernier. Etait-ce le retour de la guerre que mon vieux prophète maghrébin m’avait prédit ? On avait beau se croire affranchis, c’était peut-être lui le vieil Arabe qui avait raison, et nous autres les bobos qui ne compreniions rien. La guerre civile notre avenir, pas la paix douce et sucrée du vivre-ensemble ? Peut-être faut-il le croire, si nous voulons avoir une chance de l’éviter. C’était la guerre des « cultures », en l’occurrence, Chinois contre Arabes et Noirs, et au milieu des gendarmes français pour les séparer. Des casques bleus en plein Paris ! Mandatés par personne, avec journalistes embarqués, pour nous aider à ne rien y comprendre.

Car les journalistes sur ce coup-là, mais est-ce une surprise, je les trouvais bien discrets, très cachottiers même. Pour avoir une chance de saisir ce qui s’était vraiment passé ce dimanche à Belleville, il fallait bien chercher dans les coins du web, et remercier malgré tout la France pour la variété de son paysage politique et culturel. Car seuls un site sinophile, un autre d’extrême-droite et un dernier d’extrême-gauche nous expliquent clairement, si l’on sait faire abstraction de leurs partis pris respectifs[1. On appréciera quand même au passage comment les « anarchistes » du site d’extrême-gauche en question stigmatisent ici l’absence de la police (en fait des gendarmes) qui a selon eux refusé de rester sur place pour servir de cible aux manifestants préférant laisser les bandes ethniques s’expliquer.], les mots d’ordre de la manif et comment elle a dégénéré : les Chinois travailleurs en ont eu marre de se faire racketter et attaquer en pleine rue. Pour des raisons plus ou moins avouables, la communauté chinoise manipule beaucoup d’argent en liquide, salaires au noir, recettes, cadeau de mariage, et les truands du coin, « pour la plupart des Noirs et des Arabes », comme dirait l’autre, le savent, et font semble-t-il des Chinois, qui ont en outre l’inestimable avantage de ne guère porter plainte, les cibles privilégiées de leur « business ». Dimanche dernier, lors de la manif, certains Chinois avaient décidé de se venger, de prendre la justice entre leurs mains, trouvant sans doute que la police pourtant fasciste de Sarkozy était trop laxiste à leur goût. Et c’est ainsi que l’on a pu assister dans Paris ce dimanche à des scènes hallucinantes de ratonnades, des bandes de gamins des cités se faisant attaquer par des hordes de manifestants sur la base de rumeur de vol à la tire, des hommes se faisant tabasser par des bandes de Chinois surexcités, tout ça sous les yeux ébahis des bourgeois blancs du quartier. Toute cette violence fut heureusement contenue dans certaines limites par le sang-froid et le professionnalisme des forces de l’ordre. On brandissait des drapeaux de la République Populaire de Chine dans la foule des manifestants, on s’en prenait physiquement aux gendarmes mobiles, on criait au racisme d’Etat à l’encontre des Chinois tout en pourchassant les Noirs et les Arabes. Sur tout cela on ne trouvera qu’un écho très assourdi dans nos médias officiels, peut-être parce que c’est un récit qui jure avec les grands récits contemporains autorisés à base de racisme des petits blancs ou de violence des dominés répondant à la violence symbolique des dominants. Et ce silence est fort dommageable, si vous me demandez mon avis. Car il se pourrait bien que ce dimanche de cauchemar à Belleville soit un avant-goût de ce qui nous attend. Parole de vieil Arabe.

A la rue le 23 juin, dans la rue le 24 !

11

Nicolas Sarkozy l’avait dit il y a deux ans : « Désormais quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit ». C’est peut-être vrai, peut-être pas… En revanche, ce dont on est sûr et certain, c’est que quand 23 français font une grève en Afrique du sud, purée, ça ne passe pas inaperçu ! Et comme la grève, ici comme ailleurs, reste l’arme létale du salarié, et bien ça marche : il est plus que probable que contrairement à la plupart de leurs concitoyens, Anelka, Ribery, Evra, et autres Bleus vont gagner, grâce à leur mouvement social, le droit de partir à la retraite plus tôt que prévu…

Hamas-Fatah: on se flingue plus, on cause

0
Mahmoud Abbas
Mahmoud Abbas. Photo Flickr / World Economic Forum.

Le phénomène est courant. Il a généralement à voir avec des processus psychologiques élémentaires, des pulsions nées d’une expérience, d’un vécu partagé parfois douloureux, qui incitent à se rapprocher les uns des autres, à s’unir face à un ennemi commun, voire se réconcilier après une longue dispute. C’est ainsi que nous pouvons comprendre la volonté récemment affichée du Hamas et du Fatah de se réconcilier rapidement.

L’on aurait pu croire que les grandes difficultés que connaissent les Palestiniens, la misère de leur quotidien dans la bande de Gaza, les entraves à la liberté de circulation en Cisjordanie, l’impossible ouverture sur le monde en raison des blocus qui leurs sont imposés, l’accès si compliqué à des soins, j’en passe, la liste est longue, l’on aurait pu croire donc, que ce contexte pesant contribuerait à apaiser les tensions inter-palestiniennes, favoriser le rapprochement de ceux qui soutiennent le Hamas et des sympathisants du Fatah, le mouvement de Yasser Arafat dirigé aujourd’hui par Mahmoud Abbas. Mais en dépit des efforts intéressés de l’Egypte, peu enthousiasmée par la proximité de ce voisin remuant, émanation directe des Frères musulmans honnis par le Caire, rien n’a pu apaiser la grande discorde dont le point culminant fut la rupture de l’été 2007, le coup de force du Hamas qui entraina sa prise de contrôle de la bande de Gaza et l’éviction du Fatah de ce territoire.

Pas de soulèvement palestinien mais une réconciliation à l’horizon ?

Et pourtant une réconciliation semble se profiler à l’horizon. L’un des effets inattendus du fiasco de la flottille, encore elle, semble être aujourd’hui d’avoir titillé la corde de la solidarité palestinienne face à Israël. L’incident continue de faire des vagues au Proche-Orient, dans les chancelleries, dans les couloirs et salles de réunion des Nations Unies qui poussent toujours à la mise en place d’une commission d’enquête indépendante, autrement dit pas israélienne. C’est aussi ce qu’attendent les experts, ceux-là mêmes qui pressentaient un soulèvement massif palestinien à la suite de cette affaire, un soulèvement qui peine à démarrer. À croire que ces mêmes experts, qui se rangent dans la catégorie de certains oiseaux et annoncent le pire à la moindre occasion, ont soif d’actions, voire de violences qui permettraient de remettre les gentils et les méchants à leur places respectives et de se livrer à des analyses en noir et blanc, les meilleures, les mieux comprises et les plus faciles à écrire. Ne me reconnaissant pas comme membre de cette communauté de savants, il m’est donc plus aisé de jouer de temps en temps avec ma boule de cristal, tout en rappelant ici que cet outil a une tendance perverse à se détraquer au moment le plus inattendu. Je me permets donc de relever quelques indices qui laissent présager d’une nouvelle page dans les relations entre l’Autorité palestinienne et le Hamas.

La main tendue de Mahmoud Abbas

Le dernier en date fait référence à la promesse faite il y a quelques jours par Mahmoud Abbas d’envoyer une délégation de l’Autorité palestinienne à Gaza en vue d’une telle réconciliation, une annonce formulée dans la foulée du raid israélien sur la flottille turco-humanitaire qu’il n’avait pas hésité à qualifier de « massacre » (bilan officiel : 9 tués). S’en est suivi un appel sans équivoque du même Abbas adressé peu après de Sharm el Cheikh au Hamas afin de l’encourager à signer un projet égyptien de rapprochement, une étape incontournable vers la mise en place d’un gouvernement de transition, du jamais vu ni entendu depuis trois ans. « Si le document est accepté, nous sommes prêts à former un gouvernement de transition ou un gouvernement de techniciens ou d’indépendants pour superviser plusieurs questions, notamment la réception de fonds pour la reconstruction » de la bande de Gaza, a généreusement assuré le président de l’Autorité palestinienne. Le document en question avait été discuté l’an dernier durant plusieurs mois entre des délégations des deux bords sous les auspices de l’Egypte, mais n’avait été accepté que par le Fatah, ce qui avait fait capoter le processus de rapprochement. Il prévoyait notamment la tenue d’élections présidentielles et législatives en 2010, la restructuration des forces de sécurité palestiniennes sous la supervision des Egyptiens, ainsi que la libération de détenus des deux mouvements en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Nabil Chaath, un proche d’Abbas, ancien négociateur avec les Israéliens et membre du Comité central du Fatah, a déjà été envoyé en éclaireur en février dernier à Gaza pour y rencontrer le chef du gouvernement Hamas, Ismaïl Haniyeh. La chaleur de l’accueil offert à cet enfant du pays — Chaath est natif de Khan Younes, dans le sud de la bande de Gaza — avait été perçue comme un incontestable signe du dégel des relations entre les deux mouvements palestiniens.

Autre indice d’une réconciliation bien engagée : l’implication nouvelle de la Turquie qui se pose décidemment comme une pièce maîtresse du puzzle proche-oriental. Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, qui n’en rate pas une pour fustiger Israël, multiplie les contacts avec le Hamas dans une volonté claire de lever l’ostracisme sur ce mouvement mis au ban de l’Occident au même titre que le Hezbollah et Al-Qaïda. Le responsable turc vient de se dire investi par les Islamistes de Gaza de l’autorité nécessaire pour « résoudre le problème » avec le Fatah. Et d’ajouter : « Dire que le Fatah est une organisation avec laquelle on peut discuter et le Hamas une organisation terroriste, est une grave erreur ».

Des maisons palestiniennes détruites sur ordre du Hamas

Du coup, Khaled Meshaal, le patron du Hamas à Damas, se met lui aussi à rêver d’une fin l’isolement dans lequel se trouve son organisation depuis son coup de force de 2007, isolement qui a entrainé une détérioration des conditions de vie dans la bande de Gaza, des difficultés dans le financement de ses institutions caritatives et de ses groupes armés. Le Hamas a aussi de plus en plus de mal à cacher sa nervosité à Gaza et multiplie les décisions impopulaires, notamment la destruction au bulldozer de 20 maisons construites « illégalement » à Rafah, dans le sud du territoire, qui a eu pour effet de jeter 150 Palestiniens à la rue sans soulever le moindre tollé international. Les locataires réfractaires, femmes et enfants compris, ont été trainés hors de chez eux, et beaucoup d’entre eux sévèrement passés à tabac à coups de bâton. Près de 200 autres maisons sont sur les rangs. Pour rajouter à cette tension, le Hamas n’a rien trouvé de mieux que d’interdire les fêtes, notamment les mariages, après 22h00 … pour permettre aux étudiants de réviser leur bac.

Meshaal, pressé de se refaire une virginité, évoque ainsi « les étapes finales » atteintes avant la réconciliation avec le Fatah ne paraît pas moins pressé de tourner rapidement cette page douloureuse. Abbas sait en effet que le temps joue contre lui et qu’Européens et Américains commencent à s’impatienter face à la paralysie des pourparlers avec Israël et à l’incapacité de s’entendre sur la création d’un Etat pour les Palestiniens. Et sans réconciliation, Abbas sait parfaitement qu’il ne pourra négocier avec Israël au nom de tous les siens. Reste à savoir ce que le Hamas va exiger en échange de ce rapprochement et si sa volonté de « poursuivre la résistance par tous les moyens » contre Israël est compatible avec la conclusion d’un accord de paix avec ce pays.

José Saramago s’en va

23

Le Portugal doit se sentir vaciller. Entre les agences de notations qui menacent de dégrader sa dette et une sélection nationale qui a dû se contenter d’un nul contre la Côte d’Ivoire dans un groupe très relevé qui compte le Brésil et une surprenante Corée du Nord, le pays vient en plus de perdre son plus grand écrivain vivant, José Saramago, à l’age de 87 ans. Saramago, qui avait reçu le prix Nobel de littérature en 1998, avait commencé à écrire la soixantaine venue, après avoir été serrurier puis journaliste.

On conseillera au lecteur français qui voudrait découvrir cette oeuvre majeure de lire Le radeau de pierre. En cette époque d’incertitude européenne, ce roman épique retrouvera toute son actualité puisqu’il raconte comment un accident géologique fait se détacher la péninsule ibérique du continent et commence à dériver vers le large, loin de la modernité bruxelloise. On pourra également se plonger dans L’année de la mort de Ricardo Reis, roman se déroulant à Lisbonne, dans une atmosphère onirique, où l’on parle avec le fantôme du grand Fernando Pessoa alors que la seconde guerre mondiale fait une rumeur lointaine dans cette ville hors du temps. José Saramago, à plus de 85 ans, avait commencé à tenir un blog, en 2008, qui était devenu un des points de rendez-vous de la gauche alternative portugaise. Les principaux articles de ce blog, préfacés par Umberto Eco, viennent tout juste de paraître en français aux éditions du Cherche-Midi sous le titre Le cahier.

Villepin, l’avenir d’une illusion

DDV dans son nouveau vidéo clip.

On avait décidé de faire sa mauvaise tête. Genre Dominique, tu nous as eu deux ou trois fois. Pas cette fois, pas le jour où tu lances ton parti. Le coup du troisième homme gaullo-chevènementiste, au dessus des partis le lendemain du 18 juin, c’est encore plus téléphoné que le dernier tube de Lady Gaga.

Faut dire, plus de deux heures à attendre le discours de l’homme providentiel, ça laisse du temps pour regarder avec qui on prend parti (ou on pourrait). À la Halle Freyssinet samedi -comme son nom l’indique, d’anciens entrepôts transformés en vague truc pour défilé haute-couture ou réunion publique – on a vu qui ? Quatre députés villepinistes, quelques rescapés du Chêne, le club authentiquement gaulliste de MAM, d’anciens sarkozystes, des vieux de l’UMP dégoûtés par le président et, je cite, « sa politique atlantiste », des jeunes bien propres en pull, des vieilles à bagouzes, des filles à marier à carré Hermès, des paysans ralliés au souvenir de Chirac. Pas de quoi fouetter un chat.

La banlieue dans le sens du poil

Et puis, tu regardes de plus près et tu vois une fille voilée habilement placée au premier rang, et la banlieue. Celle que Villepin, pour des raisons électoralistes, a décidé de caresser dans le sens du poil, juste parce que Sarkozy ose pas y mettre les pieds. Et c’est amusant de voir ces jeunes beurs, noirs, ou Dieu sait quoi soutenir Villepin bruyamment, faire la claque. Porter des T-shirts : « La banlieue avec de Villepin pour 2012 ». Au risque de susciter quelques petits débordements comiques : ainsi, on a vu un jeune porter un maillot de foot de l’équipe d’Algérie, gentiment sommé d’enfiler le t-shirt officiel de la Villepinie par dessus (au passage, ledit logo est minable : une espèce de V façon vendéen-chouannerie, tout raté, si on peut dire). On a entendu aussi beaucoup d’applaudissements quand DDV parle du droit des Palestiniens à avoir un état. Certes, dans la foulée, le droit à Israël à vivre dans la sécurité n’est pas hué, mais au pupitre, le héros du jour accélère son débit pour éviter tout risque de cata télévisée. Ouf, il n’y aura pas de sifflets. Tout ça donne un joyeux bordel, et faut vraiment beaucoup de très gros bras pour bloquer les jeunes qui veulent monter sur scène une fois le « Vive la République, vive la France! » de fin de discours expédié…

Ce faisant, il y avait pas loin de 6000 personnes. Et si on s’en tient à la lettre et qu’on met de côté le ralliement (enfin peut-on dire ça de quelqu’un qui passe son temps à essayer de trouver un endroit où se poser pour se faire élire) d’Azouz Begag (on ne rit pas de son ministre de l’Egalité des chances ou un truc comme ça), zut, ça plait.

La France, la puissance, l’industrie, les ouvriers, la finance qu’il faut mettre au pas, les riches qui devront faire un effort pour redresser le pays, les vieux, les campagnes qu’il ne faut pas oublier. La nation, la loi, la constitution, tout ça, on signe. Moins que le passage obligé l’économie-verte-va-nous-sauver-de-la-catastrophe. Mais c’est comme le passage sur les banlieues, qui sont forcément pleines de richesses et de pépites qu’il faut mettre en valeur et autres conneries sur la diversitude, des trucs obligés aujourd’hui quand tu veux faire de la politique. Alors je me dis, Dominique, je suis prête à oublier quel Secrétaire général de l’Elysée tu as été, quel Premier ministre tu fus, et je suis même prête à croire que tu vas aller jusqu’au bout et que ma foi, si ça peut emmerder Sarkozy/Bertrand et consorts, je signe.

Les troisièmes hommes, j’aime ça !

Je signe parce que les troisièmes hommes, jusqu’à Chevènement, j’ai aimé ça. Et que dans le fond, ton discours fait saigner mon cœur de chevènementiste en déshérence, tant qu’Aubry nous servira du Care, et que Sarkozy se contentera d’être lui-même. Que tu parles de la France comme personne aujourd’hui, alors même que tu ne la connais pas. Je sais pas qui te la raconte, mais ils sont forts les gars. Dans le fond, les gens autour de moi, ne prennent pas ça très au sérieux, mais le goût du sang, de la revanche, du grand (qui a été mal aimé quand même) face au petit qu’on déteste, ça amuse. Même que ça excite disons-le. On a vu samedi des journalistes applaudir…

Villepin s’adresse « à ceux qui se sentent orphelins de la République. » On est nombreux si ça se trouve. Et personne ne nous parle. Bon, c’est comme toujours, au bout il y a une élection. Va falloir mettre les mains dans le cambouis très sérieusement. Mais au moins, quoi qu’il advienne, on pourra dire qu’on a bien rigolé.

L’ordre règne en Globalie

Foule
Photo Flickr / left-hand

En plein printemps de feu grec, paraît un petit opuscule anonyme de 90 pages dans le droit fil de L’insurrection qui vient[1. Brûlot situationniste devenu un best-seller par la seule grâce d’Alain Bauer. Ce dernier acheta quarante exemplaires du livre attribué au groupe de Tarnac mené par Julien Coupat.]. Gouverner par le chaos[2. Gouverner par le chaos (anonyme), Max Milo, 2010.] se penche sur les méthodes d’ingénierie sociale aptes à obtenir le consentement des populations, parfois contre leurs propres intérêts.

Tout le questionnement de l’auteur renvoie à une problématique centrale : « Comment inoculer le syndrome de Stockholm à des populations entières ? ».

En modélisant les modes de pensée et de comportement des sujets, l’ingénierie sociale parviendrait à les reconditionner en fonction des besoins du marché ou des intérêts des élites dirigeantes. A en croire l’auteur, les uns se confondraient de plus en plus avec les autres dans une volonté de recréation démiurgique du social. Là où le bât blesse, c’est qu’un tel diagnostic se prête à tous les raccourcis possibles et imaginables. Avancer que les deux principaux buts des élites qui nous gouvernent consistent à former un gouvernement mondial et à étendre l’emprise illimitée des marchés sur nos vies est une chose. Imaginer le pilotage du monde par une main invisible tenant les cordons de la Bourse en est une autre. Gageons que certains complotistes mal inspirés franchiront aisément le pas…
Outre ces quelques préventions introductives, vous m’objecterez que la question du contrôle ne date pas d’hier. Que les phénomènes de servitude volontaire existaient déjà à l’époque de La Boétie. Soit, mais l’essor des nouvelles technologies cybernétiques a provoqué une mutation de la nature du contrôle.

Une brève histoire du « contrôle consenti »

La Psychologie des foules de Le Bon nous paraît aujourd’hui obsolète. Certes, la transmission d’un mot d’ordre passe toujours par deux vecteurs principaux que sont la suggestion et l’effet de répétition. And so what ? Muni d’un bagage classique, l’analyste du temps présent se trouve bien embarrassé devant le caractère inédit des techniques contemporaines de contrôle consenti. Sans être exhaustifs, passons-en quelques unes au fil du rasoir.

Ce que Naomi Klein appelle la stratégie des « chocs méthodiques » esquisse les contours d’une gestion traumatique des masses. Car les messages délivrés aux troupeaux d’individus se heurtent à la volonté de permanence et de stabilité du commun des mortels (le bien nommé effet de gel). Pour être traité, ce dernier nécessiterait l’irruption d’un agent fluidifiant extérieur semant le trouble dans la cohésion et les valeurs du groupe. Les consciences modifiées, il ne suffirait plus qu’à les reformater en fonction des objectifs recherchés.

Ceci dit, l’effet de gel reste puissant. Par exemple, une majorité écrasante de nos concitoyens persistent à souhaiter le maintien des services publics de santé. Face à ces conservatismes malvenus, le néolibéralisme subversif doit jouer habilement. Une rupture trop brutale amènerait des effets contraires à ceux escomptés. Au lieu de tailler dans le vif des services publics, il s’avère beaucoup plus judicieux d’instiller le sentiment de leur déliquescence dans la population. Sans les démanteler du jour au lendemain, le pouvoir politique va donc habilement maintenir l’offre quantitative de services publics tout en diminuant leur qualité. Accroître le nombre d’enfants par classe de façon à éroder la puissance de transmission du maître, rogner sur les enseignements fondamentaux (l’histoire en terminale scientifique) ou bien encore dénigrer la qualité de l’hôpital public relève in fine du même procédé.

Adepte de la stratégie du diviser pour mieux régner, les élites politico-financières vont également manipuler l’exposé des chiffres officiels dans le but de segmenter les luttes sociales tout en menant une vaste entreprise d’intoxication médiatique. Dresser les producteurs les uns contre les autres en pointant du doigt les privilèges d’une minorité ou avancer des chiffres savamment choisis participent d’une même promotion larvée de la retraite par capitalisation. Sans jamais souligner que la productivité hors-prix augmente plus vite que ne se dégrade le rapport actifs/inactifs ni qu’une politique active de création d’emplois assurerait la pérennité de la retraite par répartition. Comme l’ânonnent les expertocrates de l’hyperclasse mondialisée : il n’y a qu’une seule politique, et c’est celle que nous vous proposons !

Bienvenue dans le désert du réel

Le meilleur moyen de duper les masses consiste précisément à substituer une réalité reconstruite au réel. Entendu au sens du Lacan, ce dernier désigne tout ce qui ne se contrôle pas. D’où sa nécessaire reconstruction par le virtualisme. Abolir toute distinction entre réel et virtuel conduit à l’indifférenciation marchande. Cette virtualisation rampante du réel, que Zizek avait déjà relevé, débouche sur une confusion totale entre réalité et fiction, à tel point que le déroulement des attentats du 11 septembre reproduit sciemment l’esthétique des films d’action. Le terrorisme lui-même a parfaitement intégré les règles de l’art médiatique puisqu’il répercute immédiatement toute action perpétrée. Sans caméras ni images diffusées en boucle, le simple objectif de tuer pour tuer et ne pas marquer l’inconscient des masses ne présente aucun intérêt aux yeux du terroriste mondialisé. De la même manière, il est dans l’intérêt objectif des grandes firmes multinationales d’arracher le sujet au réel. Comme l’exprime Dany-Robert Dufour, « la très grande nouveauté du néo-libéralisme par rapport aux systèmes de domination antérieures tient à ce que ces derniers fonctionnaient au contrôle, au renforcement et à la répression institutionnels, alors que le nouveau capitalisme fonctionne à la désinstitutionnalisation ».

D’après la revue Tiqqun, l’une des meilleures manières d’isoler le sujet du groupe qui le constitue se nomme la théorie de la jeune fille. Son but : inciter à la consommation. Sa manière de faire : anéantir l’Oedipe (séparation entre les sexes et les générations) pour tuer la Loi du Père qui structure toute identité collective. Le sujet désinsistitutionnalisé se trouve ramené à lui-même et poussé à la régression dans le narcissisme primaire, en revenant au fantasme de fusion originelle avec la mère. La théorie de la jeune fille présente un visage hospitalier au consumérisme en renvoyant une image caricaturale de la femme et de la jeunesse. Les stimuli envoyés aux sujets le jettent dans l’univers de la consommation débridée de l’enfant indistinct refusant la Loi du Père.

Des penseurs marxistes comme Clouscard nous rappellent en outre que l’indifférenciation sexuelle se double d’un processus d’occultation de l’univers productif. Pas une publicité pour des chaussures de sport où l’on évoquera les conditions de fabrication de l’objet (et pour cause !). Idem pour les voitures, l’usine sent trop le peuple laborieux et pas assez le rêve. On vous parlera d’évasion, d’extraversion, d’abolition des frontières, de subversion des valeurs traditionnelles, comme cette publicité mettant en scène une mamie qui chipe le préservatif de sa petite-fille. Maintenir un désir libidinal envers les objets exige de transmuer l’ensemble des valeurs du groupe dans une subversion perpétuelle : vous ne serez jamais assez in, fashion ou rebelle aux yeux des Séguéla contemporains. N’en déplaise à Besancenot, l’univers de la pub s’apparente davantage au mode de vie du militant NPA moyen qu’à l’univers suranné du capitalisme de papa.

Praxis et tremblements

En guise de conclusion, l’auteur nous invite à faire du petit bois des tigres en papier qui nous asservissent. Tel Mao conquérant le pouvoir, les masses libérées devraient retourner le système contre lui-même en renversant la maîtrise des processus de contrôle. Sans jouer les Cassandre, on pourrait rétorquer qu’on se libère difficilement d’un esclavage consenti. Au risque de désespérer Billancourt, d’aucuns douteront des possibilités de sursaut du sujet, trop occupé à accumuler pour penser son émancipation. Une fois de plus, ce vieux barbu de Marx avait vu juste : l’homme-marchandise est pour aujourd’hui (et hélas demain…). Réification des rapports sociaux, segmentation du corps social par les luttes communautaires : l’entropie se déroule quotidiennement sous nos yeux ébahis d’acteurs-spectateurs.

Non que le passé soit nécessairement meilleur que le présent. Mais, pour paraphraser le camarade Leroy, aujourd’hui est surtout bien pire qu’hier…

Gouverner par le chaos: Ingénierie sociale et mondialisation

Prix: 2,79 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

La main d’un écrivain mort peut-elle encore gifler ?

4
Mains de Maurice Druon
Annie Assouline, Mains de Maurice Druon.

Il faut être sévèrement borné pour croire que l’écriture est une occupation intellectuelle quand c’est le métier le plus physique qui soit. Qu’on regarde Flaubert jeter tout son corps dans chacun de ses livres. Qu’on aille cet été à la Charité-sur-Loire. L’exposition s’y tient jusqu’au 31 août et les organisateurs du Festival du Mot (songer un jour à faire un Festival de la Phrase, rien que pour les écraser) ont eu l’excellente idée de montrer au public le travail d’Annie Assouline. Depuis quelques années déjà, cette excellente photographe de presse (les lecteurs de Causeur connaissent son travail) réalise des portraits de mains d’écrivains. C’est que Claude Lévi-Strauss, Jürgen Habermas, Emmanuel Lévinas, Françoise Sagan ou encore Philippe Sollers sont des ouvriers manuels ! Certes, ils sont assez limités : ils confectionnent de leurs doigts de petits objets assez inutiles qu’on appelle manuscrits. Quoi ! vous dites qu’ils ne sont pas, pour autant, des manuels ? Coupez-leur un jour ou l’autre leurs mains et voyez la tête qu’ils font !

[access capability= »lire_inedits »]La main de Druon sur la joue de ces Zouaves

En attendant, on remerciera Annie Assouline d’avoir permis à Causeur de reproduire la photo ci-dessus. Ce sont les mains de Maurice Druon. Ceux de ma génération ont toujours eu l’impression de le connaître vieux. Pensez-vous : secrétaire à perpétuité de l’Académie française (ou perpétuel, je ne sais plus), ancien ministre, neveu de Joseph Kessel, prix Goncourt, auteur des Rois maudits et des Grandes familles. Le Chant des Partisans, le vol noir des corbeaux sur nos plaines. Et, avec ça, réac comme pas un. Les mains de Druon racontent une autre histoire : celle d’un jeune homme, cadet de Saumur, qui avait tout juste 25 ans quand il partit pour Londres s’engager dans la France libre. Un homme, un vrai.

Soixante-dix ans après, elle est là, la vraie jeunesse. Et pas chez les lambins clopinant du SNES qui pétitionnent comme des malades contre l’inscription, à la rentrée 2010, des Mémoires de Guerre du général de Gaulle au programme des terminales littéraires. Des inspecteurs généraux avaient, pour leur part, estimé qu’au moment où la France célébrait le 70e anniversaire de l’Appel du 18-Juin, l’idée n’était pas totalement saugrenue.

Or, les andouilles glorieuses du SNES estiment que c’est trop politique, que ça cache une manœuvre de l’Élysée et que, franchement, l’élève de Gaulle était nul en rédac. Trop politique, la littérature française ? Elle n’est que cela. Pierre Lepape y a consacré en 2007 un excellent essai : Le Pays de la littérature (Points Seuil). Vraisemblablement, au SNES, les profs de lettres se roulaient un tarpé hors de l’amphi quand les noms de Voltaire, Lamartine, Hugo, Zola ou Sartre étaient évoqués. Ils mériteraient aujourd’hui qu’on leur fasse bouffer le dernier Pennac. En mâchonnant, page après page, cette médecine paradoxale, ils apprendraient que la littérature c’est la vie. Pas une mauvaise fable pour enfants.[/access]

Dominique de Villepin : une certaine idée de lui-même

68
Dominique de Villepin
Dominique de Villepin.
Dominique de Villepin
Dominique de Villepin.

C’est ce qu’on appelle manquer de baraka. Qui pouvait penser qu’en choisissant la date du 19 juin, 2010, au lendemain du 70ème anniversaire de l’appel lancé par le Général de Gaulle, pour jeter sur les fonts baptismaux son mouvement « République solidaire », Dominique de Villepin verrait ce moment fondateur flétri par le piteux spectacle offert par une équipe de France très éloignée des exigences du bien commun. Quand les Bleus se vautrent dans l’individualisme et s’émancipent de toute idée de civilité, les bons sentiments affichés par Villepin semblent vraiment décalés par rapport à une réalité française placée sous le signe de la déliaison.

La rhétorique est gaulliste, pas la politique

S’il faut prendre en considération le facteur scoumoune, tout ne relève pas de la mauvaise fortune qui se serait acharnée sur le plan de communication villepiniste.

Ainsi en va-t-il du choix de l’appellation de cette nouvelle offre politique qui relève d’une décision politique supposément maîtrisée.

Je la trouve très évocatrice de ces clubs politiques de la gauche républicaine quelque part entre Jean-Luc Mélenchon et la galaxie radicale. Se prévaloir du beau mot de solidarité qui ne figure pas sur le tryptique inscrit au fronton de nos mairies pas plus d’ailleurs que celui de laïcité n’est évidemment pas choquant. Cela fonde-t-il pour autant une vision dont la France a impérieusement besoin, rien n’est moins sûr.

On sent bien le désir de faire entendre la fibre sociale du gaullisme. Soit, encore que cette velléité paraisse bien rhétorique car on n’a jamais vu par le passé Dominique de Villepin s’engager avec la même hardiesse dans ces combats qui conduisirent un Philippe Seguin au nom de cette même filiation à ferrailler contre Maastricht et l’aporie de la monnaie unique puis à inscrire le thème de la fracture sociale au cœur de la campagne présidentielle de 1995. Dominique de Villepin reste cruellement associé à l’échec du CPE qui n’a pas fait de lui un héros de la République sociale. En conséquence, aussi estimable soit cet emprunt sans conséquence au généreux lexique de la gauche, on est très loin de l’idée de rassemblement qu’on est en droit d’attendre d’un homme qui s’autodésigne comme héritier légitime de la tradition gaulliste.

Un pseudo-insoumis, idéologiquement docile

Devant ses partisans réunis à la Halle Freysinet, DDV prétendait donc prononcer un discours fondateur, une sorte de « teaser » avant l’annonce de sa candidature à l’élection présidentielle de 2012.

Il commence ainsi par recenser sous la forme d’un catalogue de déplorations la liste des maux qui minent le pacte républicain et incitent assez logiquement à le refonder.

Dire la vérité c’est assumer les choix s’exclame-t-il alors. Sans soute mais justement quels sont-ils, et sur quel diagnostic sont-ils fondés ?

Je vous le donne en mille. C’est le décrochage irrémédiable par rapport à l’Allemagne tant sur les finances publiques que sur l’exportation qui constitue le noyau politique central de l’argumentaire villepiniste, le cœur de son attaque contre Nicolas Sarkozy.

Ainsi tout en revendiquant l’héritage du CNR, de Villepin se fait-il le contempteur d’un gouvernement accusé de laisser filer les déficits et la dette publique. Cherchez l’erreur. Cette plaidoirie implicite en faveur de l’orthodoxie entre en contradiction flagrante avec l’imprécation adressée, à une autre étape de ce discours fleuve : « Peut-on admettre que la France et les autres Etats européens suspende sa politique au verdict de la Bourse et des agences de notation ? ».

Certes. Mais si « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille », pourquoi prêcher un l’alignement avec l’Allemagne au nom de la vertu budgétaire et de la compétitivité exportatrice ? DDV ne voit-il pas que la politique disciplinaire qu’il encourage et qui grave dans le marbre le choix de l’austérité a précisément la faveur des marchés financiers en embuscade, prêts à dégrader la note des Etats qui n’obtempéreraient pas, qui n’accepteraient pas de se mettre en pilotage automatique ? Ne voit-il pas que cette obsession allemande des élites françaises renvoie à une réalité où les gouvernements sociaux-démocrates puis celui de madame Merkel ont fragilisé le système de protection sociale et comprimé les salaires en tirant la croissance par les exportations et en diffusant la déflation salariale aux autres pays de l’Union européenne ? Qu’y a-t-il de gaulliste dans un tel conformisme, un tel alignement sur la politique déflationniste allemande, une telle méconnaissance des enjeux économiques de la zone euro ? Juste un écrin qui fait écran. Soit le républicain est insoumis comme il est dit en introduction du discours, soit il se soumet à la discipline budgétaire érigée en impératif catégorique pour toute la zone euro. Et DDV est un bon élève, idéologiquement docile.

Un Bayrou bis

Ceux qui voyaient en Villepin la résurrection du gaullisme vont devoir changer de verres de lunettes: DDV n’est qu’un Bayrou bis, un solitaire de centre-gauche (ou droit c’est sans importance). La grandiloquence, n’est pas le verbe juste, le lyrisme ne remplace pas la vision et la sienne est au fond assez floue, en bien des domaines où on serait en droit d’attendre la parole d’un homme d’Etat.

Ce ne sont pourtant pas les sujets qui manquent, politique de la Banque centrale européenne, limites de la monnaie unique à l’heure où les divergences de trajectoire se creusent au sein de l’Union européenne, risque de défauts de certains Etats, régulation du système bancaire, barrières au libre-échange, arraisonnement de la finance, actualité du débat sur un protectionnisme ciblé et altruiste, politique industrielle : tous ces enjeux vitaux qui mobilisent la réflexion de ceux qui pensent librement, ne sont pas les sujets qui intéressent Dominique de Villepin. Dommage !

Le monde n’est hélas pas un poème de Saint-John Perse, et le politique, s’il aime le souffle et l’incarnation a besoin de perspectives.

Si dire la vérité c’est assumer le choix, encore faut-il que ceux-ci soient clairs, donc cohérents et sortir de cette suprême ambivalence de candidat virtuel. DDV ne pourra pas y couper. Il lui faudra choisir. Il peut évidemment mener une campagne centriste, il ne sera assurément pas le seul, c’est ça le hic. Un tel positionnement l’autorisera à communier sur l’autel de la vertu budgétaire et de l’exemplarité teutonne. Il sera à ce titre comptable d’une politique déflationniste qui entraînera la France, l’Union européenne et même l’Allemagne tout droit dans l’enfer de la dépression. Il sera ainsi avec tant d’autres admis dans le club très chic de ceux qui n’ont rien compris ni rien appris. Il pourrait tout au contraire décider de conduire une campagne en rupture avec les poncifs de la pensée unique, qui a déjà oublié que l’endettement privé et la déflation salariale étaient à la racine de la crise présente dite des dettes publiques. À la lecture de sa philippique, on peut craindre qu’il n’en prenne pas le chemin.

Détestation monomaniaque du président

Une cruelle absence de réflexion critique sur la crise de la zone euro et des politiques conduites en son nom débouche sur un programme qui s’annonce en creux d’un conformisme atterrant. Mais pour compenser cette vacuité de la pensée, il existe un vivier démagogique inépuisable celui de l’antisarkozysme convulsif. C’est le vieux registre de la dénonciation tant prisée à gauche, de la supposée logique des boucs-émissaire et de l’instrumentalisation des peurs, la stigmatisation des dérives « sécuritaires » pour complaire aux obsessions d’Edwy Plenel. Sûr que Martine Aubry n’y trouverait rien à redire.

Ne comptons décidément pas sur Dominique de Villepin pour aller chercher les voix de l’électorat populaire du FN, il se contente de siphonner celles de l’UMP et peut-être mêmes celles du MODEM, avant que de servir de force d’appoint au candidat socialiste.

Les amis de Causeur ne trouveront rien sur le port du voile intégral, sur la montée de la violence des gangs, et d’une délinquance des mineurs de plus en plus exacerbée, des drapeaux tricolores brûlés, du danger que constitue un islamisme conquérant et hostile aux lois de la République. C’est un angle mort de la République solidaire.

Ainsi, l’angle d’attaque choisie par Dominique de Villepin pour stigmatiser le gouvernement est-il délibérément sociétal, pour ne pas dire clientéliste si l’on considère la France dite « de la diversité » comme une addition de particularismes auxquels il convient d’adresser des signes de connivence. Le Président de la République jamais cité est bel et bien coupable à ses yeux « d’instrumentaliser la peur de l’autre, la peur de l’immigré, la peur de l’étranger, la peur de l’Islam ». L’homme du Non au Conseil de Sécurité a cru devoir hausser le ton et participer au chœur de l’indignation unanime à l’égard d de la flottille humanitaire et en profiter pour stigmatiser la politique israélienne. C’est évidemment son droit et il peut en espérer quelques bénéfices notamment grâce au vote si convoité des « quartiers populaires ». J’ai trouvé pour ma part, la position gouvernementale plus équilibrée.

La politique n’est pas une affaire de personnes, et quels que soient sa prestance et son talent, monsieur de Villepin est très occupé par une certaine idée qu’il a de lui-même. Elle n’a d’égale sur son échelle d’intensité personnelle que la détestation monomaniaque qu’il voue à l’hôte actuel de l’Elysée. .

En cela il présente une parfaite similitude de positionnement avec François Bayrou. Tous deux sont habités par une forte croyance en leurs destins. C’est tout à leur honneur mais n’est pas de Gaulle qui veut. Par ailleurs quel est l’horizon de ce mouvement qui semble être une formule intermédiaire entre club et parti autorisant la double appartenance à ses membres ? Quid des alliances, quid du programme ?

Méfions-nous, chère Aimée Joubert, de la mystique du troisième homme, cet amuse-gueule dont les médias raffolent en précampagne. Quand les choses sérieuses commencent, ils font souvent pschitt. En l’occurrence, il se pourrait bien que le troisième homme ne soit finalement qu’une blonde.

Mille milliards de mille flottilles

3
Mille milliards de mille flottilles

Mille milliards de mille flottilles

Ce n’est pas pour jouer les institutrices revêches ni distribuer des coups de règles en bois sur les doigts repliés de toute une profession, mais beaucoup de titres de la presse française ont, ces dernières semaines, accordé au terme « flottille » une graphie singulière, en privant le mot de l’un de ses deux « t ». Ce fut une véritable épidémie, comme si le métier de journaliste consistait à répéter, avec une ponctualité et une précision exceptionnelles, les erreurs et les fautes de ses voisins. Cinq cents ans après Gutenberg, le journaliste new look remet au-devant de la scène un petit boulot qui avait failli succomber à l’invention de l’imprimerie : moine copiste. Laissons Boileau et son Art oratoire en paix, mais comment la presse pourrait-elle bien concevoir la moindre chose de ce qui s’est passé au large de Gaza quand elle ne maîtrise même pas les mots pour le dire et se complaît dans un panurgisme dysorthographique ?

[access capability= »lire_inedits »]

Une « flottille » n’est pas une flottille

Ce mot, d’ailleurs, de « flottille », la 4e édition du Dictionnaire de l’Académie en restreint exclusivement le sens aux escadres envoyées « dans certains ports de ses Domaines d’Amérique » par le roi d’Espagne. C’est un emprunt à l’espagnol flotilla, attesté chez Mme d’Aulnoy, laquelle n’avait rien de plus intelligent à faire en 1691 que d’écrire un Mémoire sur la Cour d’Espagne. Flotilla désigne alors des navires de guerre et, au-delà des Pyrénées, la vérité est qu’il ne prend qu’un seul « t ». La flottille amputée d’une lettre n’était donc pas un lapsus calami, mais comme un retour espagnol du refoulé.[/access]

Aïe, les Bleus !

157
Les joueurs de l'Equipe de France de foot : ce sont des champions !
Les joueurs de l'Equipe de France de foot : ce sont des champions !

Les Bleus ?

Arrogants, pédants, péteux, prétentieux, perdus, nuls, échus, déchus, décevants, désespérants, désespérés, terrifiants, atterrants, inexcusables, gâtés, pourris, bêtes, stupides, insondables, légers, starisés, pacotilleux, égoïstes, égotiques, narcissiques, surévalués, dévalués, bornés, tribaux, claniques, mafieux, mauvais, teigneux, jaloux, sordides, déshonorants, déshonorés, purgatifs, émétiques, révulsifs, tordus, minables, petits, mesquins, nains, microscopiques, enflés, boursouflés, insignifiants, inexistants, ridicules, risibles, ravagés, évitants, fuyants, schizophrènes, paranos, tarés, graves, lourds, lourdingues, tristes, attristants, déboussolés, décrédibilisés, démonétises, rejetés, désaimés, méprisables, méprisés, haïs, tragiques, comiques, pathétiques, obscènes, pornographiques, malsains, merdiques, crapoteux, insignifiants, mal polis, mal élevés, mal embouchés, menteurs, parjures, scélérats, intéressés, inintéressants…

Liste non exhaustive. Vous pouvez compléter.

A Belleville, elle est pas belle la ville 

222
Belleville

Belleville

J’ai habité quelques années à Belleville. À l’époque, il y a déjà dix ans, l’ambiance cosmopolite du quartier me semblait plaisante. Dans un vif contraste avec la banlieue pavillonnaire et monochrome de mon enfance, ce quartier populaire de Paris me donnait le sentiment d’être en prise avec l’immense diversité des peuples du monde. Je fréquentais alors un vieux troquet parisien où j’aimais à imaginer que mon arrière-grand-mère avait travaillé. C’était une Auvergnate, du fin fond du Cantal, montée à Paris en même temps que ses treize frères et sœurs, qui tous ou presque tenaient un bistrot dans l’est de la capitale. Elle leur donnait toute la sainte journée des coups de main pour rien, pour la famille, derrière les innombrables zincs du quartier.

On croyait que la fraternité durerait toujours

À la fin du XXe siècle les bougnats avaient presque tous quitté depuis longtemps le coin pour les vastes espaces des mornes banlieues. Le bar que je fréquentais ne comptait des descendants de bougnats que parmi sa clientèle très cosmopolite et était à l’époque tenu par un Arabe antique et goguenard, toujours en bras de chemise et la clope aux lèvres, qui faisait semblant de prendre les bobos parisiens dans mon genre pour des titis parisiens dans son genre à lui. On fraternisait le temps d’un café ou d’une bière, et nous autres qui n’avions rien connu faisions semblant de croire que ça pouvait durer toujours. Lui, qui avait connu la colonisation et le FLN savait que la grande fraternisation aurait une fin, que c’était même plutôt une exception dans l’histoire des peuples. Il nous parlait des Chinois qui arrivaient en masse, rachetaient les cafés et les tabacs parisiens sans pouvoir aligner trois phrases de suite en français. On avait beau lui expliquer avec toute notre condescendance de blancs-becs ce qu’on croyait savoir, que ces Chinois-là, ils n’étaient pas vraiment comme les autres, qu’ils venaient de Wenzhou, une région spéciale en Chine, qu’ils aimaient la France, que certains étaient là depuis longtemps, plus longtemps que lui. N’empêche qu’il persistait dans son idée. Il trouvait ça pas trop bien ces étrangers qui ne parlaient pas la langue, qui venaient ici « juste pour le pognon », sans comprendre la culture de la Méditerranée, sans savoir que l’Europe c’était quelque chose d’historique, pas seulement une vache à lait. Il trouvait qu’ils gagnaient trop d’argent trop vite ces Chinois, avec nous autres les Français qui ne jurions que par les « phos » vietnamiennes et les brochettes japonaises que les restaurateurs chinois bricolaient en hâte parce que ça se vendait plus cher que le porc à la sauce aigre-douce saturée de glutamate, et par le textile pas cher, plus loin dans le 11ème. Qu’ils allaient faire des jaloux ces Chinois, maintenant qu’ils exportaient aussi leurs femmes quadragénaires au chômage pour les mettre sur le trottoir à 50 francs la passe, boulevard de Belleville. Et il se demandait aussi ce qu’on allait faire nous autres les Français quand les derniers bars d’Arabes pour Français auraient fermé et qu’il ne resterait plus que des bars d’Arabes pour les Arabes et des cafés chinois pour le PMU et les clopes. Est-ce qu’on allait être obligés de se rabattre sur les néo-bars d’Oberkampf ? Il ne savait pas encore qu’Internet et les apéros géants virtuels allaient résoudre par l’absurde tous nos problèmes de cohabitation. Tout le monde face aux écrans, chacun dans sa tribu, et qu’on n’en parle plus !

La guerre civile, notre avenir ?

Enfin presque. Car ce sont les mots de ce vieil Arabe qui me sont revenus à l’esprit lorsqu’entre deux pitreries des bleus j’ai appris que Belleville avait été le théâtre d’une émeute à la fin d’une manifestation de la « communauté chinoise » contre l’insécurité dimanche dernier. Etait-ce le retour de la guerre que mon vieux prophète maghrébin m’avait prédit ? On avait beau se croire affranchis, c’était peut-être lui le vieil Arabe qui avait raison, et nous autres les bobos qui ne compreniions rien. La guerre civile notre avenir, pas la paix douce et sucrée du vivre-ensemble ? Peut-être faut-il le croire, si nous voulons avoir une chance de l’éviter. C’était la guerre des « cultures », en l’occurrence, Chinois contre Arabes et Noirs, et au milieu des gendarmes français pour les séparer. Des casques bleus en plein Paris ! Mandatés par personne, avec journalistes embarqués, pour nous aider à ne rien y comprendre.

Car les journalistes sur ce coup-là, mais est-ce une surprise, je les trouvais bien discrets, très cachottiers même. Pour avoir une chance de saisir ce qui s’était vraiment passé ce dimanche à Belleville, il fallait bien chercher dans les coins du web, et remercier malgré tout la France pour la variété de son paysage politique et culturel. Car seuls un site sinophile, un autre d’extrême-droite et un dernier d’extrême-gauche nous expliquent clairement, si l’on sait faire abstraction de leurs partis pris respectifs[1. On appréciera quand même au passage comment les « anarchistes » du site d’extrême-gauche en question stigmatisent ici l’absence de la police (en fait des gendarmes) qui a selon eux refusé de rester sur place pour servir de cible aux manifestants préférant laisser les bandes ethniques s’expliquer.], les mots d’ordre de la manif et comment elle a dégénéré : les Chinois travailleurs en ont eu marre de se faire racketter et attaquer en pleine rue. Pour des raisons plus ou moins avouables, la communauté chinoise manipule beaucoup d’argent en liquide, salaires au noir, recettes, cadeau de mariage, et les truands du coin, « pour la plupart des Noirs et des Arabes », comme dirait l’autre, le savent, et font semble-t-il des Chinois, qui ont en outre l’inestimable avantage de ne guère porter plainte, les cibles privilégiées de leur « business ». Dimanche dernier, lors de la manif, certains Chinois avaient décidé de se venger, de prendre la justice entre leurs mains, trouvant sans doute que la police pourtant fasciste de Sarkozy était trop laxiste à leur goût. Et c’est ainsi que l’on a pu assister dans Paris ce dimanche à des scènes hallucinantes de ratonnades, des bandes de gamins des cités se faisant attaquer par des hordes de manifestants sur la base de rumeur de vol à la tire, des hommes se faisant tabasser par des bandes de Chinois surexcités, tout ça sous les yeux ébahis des bourgeois blancs du quartier. Toute cette violence fut heureusement contenue dans certaines limites par le sang-froid et le professionnalisme des forces de l’ordre. On brandissait des drapeaux de la République Populaire de Chine dans la foule des manifestants, on s’en prenait physiquement aux gendarmes mobiles, on criait au racisme d’Etat à l’encontre des Chinois tout en pourchassant les Noirs et les Arabes. Sur tout cela on ne trouvera qu’un écho très assourdi dans nos médias officiels, peut-être parce que c’est un récit qui jure avec les grands récits contemporains autorisés à base de racisme des petits blancs ou de violence des dominés répondant à la violence symbolique des dominants. Et ce silence est fort dommageable, si vous me demandez mon avis. Car il se pourrait bien que ce dimanche de cauchemar à Belleville soit un avant-goût de ce qui nous attend. Parole de vieil Arabe.

A la rue le 23 juin, dans la rue le 24 !

11

Nicolas Sarkozy l’avait dit il y a deux ans : « Désormais quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit ». C’est peut-être vrai, peut-être pas… En revanche, ce dont on est sûr et certain, c’est que quand 23 français font une grève en Afrique du sud, purée, ça ne passe pas inaperçu ! Et comme la grève, ici comme ailleurs, reste l’arme létale du salarié, et bien ça marche : il est plus que probable que contrairement à la plupart de leurs concitoyens, Anelka, Ribery, Evra, et autres Bleus vont gagner, grâce à leur mouvement social, le droit de partir à la retraite plus tôt que prévu…

Hamas-Fatah: on se flingue plus, on cause

0
Mahmoud Abbas
Mahmoud Abbas. Photo Flickr / World Economic Forum.
Mahmoud Abbas
Mahmoud Abbas. Photo Flickr / World Economic Forum.

Le phénomène est courant. Il a généralement à voir avec des processus psychologiques élémentaires, des pulsions nées d’une expérience, d’un vécu partagé parfois douloureux, qui incitent à se rapprocher les uns des autres, à s’unir face à un ennemi commun, voire se réconcilier après une longue dispute. C’est ainsi que nous pouvons comprendre la volonté récemment affichée du Hamas et du Fatah de se réconcilier rapidement.

L’on aurait pu croire que les grandes difficultés que connaissent les Palestiniens, la misère de leur quotidien dans la bande de Gaza, les entraves à la liberté de circulation en Cisjordanie, l’impossible ouverture sur le monde en raison des blocus qui leurs sont imposés, l’accès si compliqué à des soins, j’en passe, la liste est longue, l’on aurait pu croire donc, que ce contexte pesant contribuerait à apaiser les tensions inter-palestiniennes, favoriser le rapprochement de ceux qui soutiennent le Hamas et des sympathisants du Fatah, le mouvement de Yasser Arafat dirigé aujourd’hui par Mahmoud Abbas. Mais en dépit des efforts intéressés de l’Egypte, peu enthousiasmée par la proximité de ce voisin remuant, émanation directe des Frères musulmans honnis par le Caire, rien n’a pu apaiser la grande discorde dont le point culminant fut la rupture de l’été 2007, le coup de force du Hamas qui entraina sa prise de contrôle de la bande de Gaza et l’éviction du Fatah de ce territoire.

Pas de soulèvement palestinien mais une réconciliation à l’horizon ?

Et pourtant une réconciliation semble se profiler à l’horizon. L’un des effets inattendus du fiasco de la flottille, encore elle, semble être aujourd’hui d’avoir titillé la corde de la solidarité palestinienne face à Israël. L’incident continue de faire des vagues au Proche-Orient, dans les chancelleries, dans les couloirs et salles de réunion des Nations Unies qui poussent toujours à la mise en place d’une commission d’enquête indépendante, autrement dit pas israélienne. C’est aussi ce qu’attendent les experts, ceux-là mêmes qui pressentaient un soulèvement massif palestinien à la suite de cette affaire, un soulèvement qui peine à démarrer. À croire que ces mêmes experts, qui se rangent dans la catégorie de certains oiseaux et annoncent le pire à la moindre occasion, ont soif d’actions, voire de violences qui permettraient de remettre les gentils et les méchants à leur places respectives et de se livrer à des analyses en noir et blanc, les meilleures, les mieux comprises et les plus faciles à écrire. Ne me reconnaissant pas comme membre de cette communauté de savants, il m’est donc plus aisé de jouer de temps en temps avec ma boule de cristal, tout en rappelant ici que cet outil a une tendance perverse à se détraquer au moment le plus inattendu. Je me permets donc de relever quelques indices qui laissent présager d’une nouvelle page dans les relations entre l’Autorité palestinienne et le Hamas.

La main tendue de Mahmoud Abbas

Le dernier en date fait référence à la promesse faite il y a quelques jours par Mahmoud Abbas d’envoyer une délégation de l’Autorité palestinienne à Gaza en vue d’une telle réconciliation, une annonce formulée dans la foulée du raid israélien sur la flottille turco-humanitaire qu’il n’avait pas hésité à qualifier de « massacre » (bilan officiel : 9 tués). S’en est suivi un appel sans équivoque du même Abbas adressé peu après de Sharm el Cheikh au Hamas afin de l’encourager à signer un projet égyptien de rapprochement, une étape incontournable vers la mise en place d’un gouvernement de transition, du jamais vu ni entendu depuis trois ans. « Si le document est accepté, nous sommes prêts à former un gouvernement de transition ou un gouvernement de techniciens ou d’indépendants pour superviser plusieurs questions, notamment la réception de fonds pour la reconstruction » de la bande de Gaza, a généreusement assuré le président de l’Autorité palestinienne. Le document en question avait été discuté l’an dernier durant plusieurs mois entre des délégations des deux bords sous les auspices de l’Egypte, mais n’avait été accepté que par le Fatah, ce qui avait fait capoter le processus de rapprochement. Il prévoyait notamment la tenue d’élections présidentielles et législatives en 2010, la restructuration des forces de sécurité palestiniennes sous la supervision des Egyptiens, ainsi que la libération de détenus des deux mouvements en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Nabil Chaath, un proche d’Abbas, ancien négociateur avec les Israéliens et membre du Comité central du Fatah, a déjà été envoyé en éclaireur en février dernier à Gaza pour y rencontrer le chef du gouvernement Hamas, Ismaïl Haniyeh. La chaleur de l’accueil offert à cet enfant du pays — Chaath est natif de Khan Younes, dans le sud de la bande de Gaza — avait été perçue comme un incontestable signe du dégel des relations entre les deux mouvements palestiniens.

Autre indice d’une réconciliation bien engagée : l’implication nouvelle de la Turquie qui se pose décidemment comme une pièce maîtresse du puzzle proche-oriental. Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, qui n’en rate pas une pour fustiger Israël, multiplie les contacts avec le Hamas dans une volonté claire de lever l’ostracisme sur ce mouvement mis au ban de l’Occident au même titre que le Hezbollah et Al-Qaïda. Le responsable turc vient de se dire investi par les Islamistes de Gaza de l’autorité nécessaire pour « résoudre le problème » avec le Fatah. Et d’ajouter : « Dire que le Fatah est une organisation avec laquelle on peut discuter et le Hamas une organisation terroriste, est une grave erreur ».

Des maisons palestiniennes détruites sur ordre du Hamas

Du coup, Khaled Meshaal, le patron du Hamas à Damas, se met lui aussi à rêver d’une fin l’isolement dans lequel se trouve son organisation depuis son coup de force de 2007, isolement qui a entrainé une détérioration des conditions de vie dans la bande de Gaza, des difficultés dans le financement de ses institutions caritatives et de ses groupes armés. Le Hamas a aussi de plus en plus de mal à cacher sa nervosité à Gaza et multiplie les décisions impopulaires, notamment la destruction au bulldozer de 20 maisons construites « illégalement » à Rafah, dans le sud du territoire, qui a eu pour effet de jeter 150 Palestiniens à la rue sans soulever le moindre tollé international. Les locataires réfractaires, femmes et enfants compris, ont été trainés hors de chez eux, et beaucoup d’entre eux sévèrement passés à tabac à coups de bâton. Près de 200 autres maisons sont sur les rangs. Pour rajouter à cette tension, le Hamas n’a rien trouvé de mieux que d’interdire les fêtes, notamment les mariages, après 22h00 … pour permettre aux étudiants de réviser leur bac.

Meshaal, pressé de se refaire une virginité, évoque ainsi « les étapes finales » atteintes avant la réconciliation avec le Fatah ne paraît pas moins pressé de tourner rapidement cette page douloureuse. Abbas sait en effet que le temps joue contre lui et qu’Européens et Américains commencent à s’impatienter face à la paralysie des pourparlers avec Israël et à l’incapacité de s’entendre sur la création d’un Etat pour les Palestiniens. Et sans réconciliation, Abbas sait parfaitement qu’il ne pourra négocier avec Israël au nom de tous les siens. Reste à savoir ce que le Hamas va exiger en échange de ce rapprochement et si sa volonté de « poursuivre la résistance par tous les moyens » contre Israël est compatible avec la conclusion d’un accord de paix avec ce pays.

José Saramago s’en va

23

Le Portugal doit se sentir vaciller. Entre les agences de notations qui menacent de dégrader sa dette et une sélection nationale qui a dû se contenter d’un nul contre la Côte d’Ivoire dans un groupe très relevé qui compte le Brésil et une surprenante Corée du Nord, le pays vient en plus de perdre son plus grand écrivain vivant, José Saramago, à l’age de 87 ans. Saramago, qui avait reçu le prix Nobel de littérature en 1998, avait commencé à écrire la soixantaine venue, après avoir été serrurier puis journaliste.

On conseillera au lecteur français qui voudrait découvrir cette oeuvre majeure de lire Le radeau de pierre. En cette époque d’incertitude européenne, ce roman épique retrouvera toute son actualité puisqu’il raconte comment un accident géologique fait se détacher la péninsule ibérique du continent et commence à dériver vers le large, loin de la modernité bruxelloise. On pourra également se plonger dans L’année de la mort de Ricardo Reis, roman se déroulant à Lisbonne, dans une atmosphère onirique, où l’on parle avec le fantôme du grand Fernando Pessoa alors que la seconde guerre mondiale fait une rumeur lointaine dans cette ville hors du temps. José Saramago, à plus de 85 ans, avait commencé à tenir un blog, en 2008, qui était devenu un des points de rendez-vous de la gauche alternative portugaise. Les principaux articles de ce blog, préfacés par Umberto Eco, viennent tout juste de paraître en français aux éditions du Cherche-Midi sous le titre Le cahier.

Villepin, l’avenir d’une illusion

91
Dominique de Villepin
Dominique de Villepin.

DDV dans son nouveau vidéo clip.

On avait décidé de faire sa mauvaise tête. Genre Dominique, tu nous as eu deux ou trois fois. Pas cette fois, pas le jour où tu lances ton parti. Le coup du troisième homme gaullo-chevènementiste, au dessus des partis le lendemain du 18 juin, c’est encore plus téléphoné que le dernier tube de Lady Gaga.

Faut dire, plus de deux heures à attendre le discours de l’homme providentiel, ça laisse du temps pour regarder avec qui on prend parti (ou on pourrait). À la Halle Freyssinet samedi -comme son nom l’indique, d’anciens entrepôts transformés en vague truc pour défilé haute-couture ou réunion publique – on a vu qui ? Quatre députés villepinistes, quelques rescapés du Chêne, le club authentiquement gaulliste de MAM, d’anciens sarkozystes, des vieux de l’UMP dégoûtés par le président et, je cite, « sa politique atlantiste », des jeunes bien propres en pull, des vieilles à bagouzes, des filles à marier à carré Hermès, des paysans ralliés au souvenir de Chirac. Pas de quoi fouetter un chat.

La banlieue dans le sens du poil

Et puis, tu regardes de plus près et tu vois une fille voilée habilement placée au premier rang, et la banlieue. Celle que Villepin, pour des raisons électoralistes, a décidé de caresser dans le sens du poil, juste parce que Sarkozy ose pas y mettre les pieds. Et c’est amusant de voir ces jeunes beurs, noirs, ou Dieu sait quoi soutenir Villepin bruyamment, faire la claque. Porter des T-shirts : « La banlieue avec de Villepin pour 2012 ». Au risque de susciter quelques petits débordements comiques : ainsi, on a vu un jeune porter un maillot de foot de l’équipe d’Algérie, gentiment sommé d’enfiler le t-shirt officiel de la Villepinie par dessus (au passage, ledit logo est minable : une espèce de V façon vendéen-chouannerie, tout raté, si on peut dire). On a entendu aussi beaucoup d’applaudissements quand DDV parle du droit des Palestiniens à avoir un état. Certes, dans la foulée, le droit à Israël à vivre dans la sécurité n’est pas hué, mais au pupitre, le héros du jour accélère son débit pour éviter tout risque de cata télévisée. Ouf, il n’y aura pas de sifflets. Tout ça donne un joyeux bordel, et faut vraiment beaucoup de très gros bras pour bloquer les jeunes qui veulent monter sur scène une fois le « Vive la République, vive la France! » de fin de discours expédié…

Ce faisant, il y avait pas loin de 6000 personnes. Et si on s’en tient à la lettre et qu’on met de côté le ralliement (enfin peut-on dire ça de quelqu’un qui passe son temps à essayer de trouver un endroit où se poser pour se faire élire) d’Azouz Begag (on ne rit pas de son ministre de l’Egalité des chances ou un truc comme ça), zut, ça plait.

La France, la puissance, l’industrie, les ouvriers, la finance qu’il faut mettre au pas, les riches qui devront faire un effort pour redresser le pays, les vieux, les campagnes qu’il ne faut pas oublier. La nation, la loi, la constitution, tout ça, on signe. Moins que le passage obligé l’économie-verte-va-nous-sauver-de-la-catastrophe. Mais c’est comme le passage sur les banlieues, qui sont forcément pleines de richesses et de pépites qu’il faut mettre en valeur et autres conneries sur la diversitude, des trucs obligés aujourd’hui quand tu veux faire de la politique. Alors je me dis, Dominique, je suis prête à oublier quel Secrétaire général de l’Elysée tu as été, quel Premier ministre tu fus, et je suis même prête à croire que tu vas aller jusqu’au bout et que ma foi, si ça peut emmerder Sarkozy/Bertrand et consorts, je signe.

Les troisièmes hommes, j’aime ça !

Je signe parce que les troisièmes hommes, jusqu’à Chevènement, j’ai aimé ça. Et que dans le fond, ton discours fait saigner mon cœur de chevènementiste en déshérence, tant qu’Aubry nous servira du Care, et que Sarkozy se contentera d’être lui-même. Que tu parles de la France comme personne aujourd’hui, alors même que tu ne la connais pas. Je sais pas qui te la raconte, mais ils sont forts les gars. Dans le fond, les gens autour de moi, ne prennent pas ça très au sérieux, mais le goût du sang, de la revanche, du grand (qui a été mal aimé quand même) face au petit qu’on déteste, ça amuse. Même que ça excite disons-le. On a vu samedi des journalistes applaudir…

Villepin s’adresse « à ceux qui se sentent orphelins de la République. » On est nombreux si ça se trouve. Et personne ne nous parle. Bon, c’est comme toujours, au bout il y a une élection. Va falloir mettre les mains dans le cambouis très sérieusement. Mais au moins, quoi qu’il advienne, on pourra dire qu’on a bien rigolé.

L’ordre règne en Globalie

339
Foule
Photo Flickr / left-hand
Foule
Photo Flickr / left-hand

En plein printemps de feu grec, paraît un petit opuscule anonyme de 90 pages dans le droit fil de L’insurrection qui vient[1. Brûlot situationniste devenu un best-seller par la seule grâce d’Alain Bauer. Ce dernier acheta quarante exemplaires du livre attribué au groupe de Tarnac mené par Julien Coupat.]. Gouverner par le chaos[2. Gouverner par le chaos (anonyme), Max Milo, 2010.] se penche sur les méthodes d’ingénierie sociale aptes à obtenir le consentement des populations, parfois contre leurs propres intérêts.

Tout le questionnement de l’auteur renvoie à une problématique centrale : « Comment inoculer le syndrome de Stockholm à des populations entières ? ».

En modélisant les modes de pensée et de comportement des sujets, l’ingénierie sociale parviendrait à les reconditionner en fonction des besoins du marché ou des intérêts des élites dirigeantes. A en croire l’auteur, les uns se confondraient de plus en plus avec les autres dans une volonté de recréation démiurgique du social. Là où le bât blesse, c’est qu’un tel diagnostic se prête à tous les raccourcis possibles et imaginables. Avancer que les deux principaux buts des élites qui nous gouvernent consistent à former un gouvernement mondial et à étendre l’emprise illimitée des marchés sur nos vies est une chose. Imaginer le pilotage du monde par une main invisible tenant les cordons de la Bourse en est une autre. Gageons que certains complotistes mal inspirés franchiront aisément le pas…
Outre ces quelques préventions introductives, vous m’objecterez que la question du contrôle ne date pas d’hier. Que les phénomènes de servitude volontaire existaient déjà à l’époque de La Boétie. Soit, mais l’essor des nouvelles technologies cybernétiques a provoqué une mutation de la nature du contrôle.

Une brève histoire du « contrôle consenti »

La Psychologie des foules de Le Bon nous paraît aujourd’hui obsolète. Certes, la transmission d’un mot d’ordre passe toujours par deux vecteurs principaux que sont la suggestion et l’effet de répétition. And so what ? Muni d’un bagage classique, l’analyste du temps présent se trouve bien embarrassé devant le caractère inédit des techniques contemporaines de contrôle consenti. Sans être exhaustifs, passons-en quelques unes au fil du rasoir.

Ce que Naomi Klein appelle la stratégie des « chocs méthodiques » esquisse les contours d’une gestion traumatique des masses. Car les messages délivrés aux troupeaux d’individus se heurtent à la volonté de permanence et de stabilité du commun des mortels (le bien nommé effet de gel). Pour être traité, ce dernier nécessiterait l’irruption d’un agent fluidifiant extérieur semant le trouble dans la cohésion et les valeurs du groupe. Les consciences modifiées, il ne suffirait plus qu’à les reformater en fonction des objectifs recherchés.

Ceci dit, l’effet de gel reste puissant. Par exemple, une majorité écrasante de nos concitoyens persistent à souhaiter le maintien des services publics de santé. Face à ces conservatismes malvenus, le néolibéralisme subversif doit jouer habilement. Une rupture trop brutale amènerait des effets contraires à ceux escomptés. Au lieu de tailler dans le vif des services publics, il s’avère beaucoup plus judicieux d’instiller le sentiment de leur déliquescence dans la population. Sans les démanteler du jour au lendemain, le pouvoir politique va donc habilement maintenir l’offre quantitative de services publics tout en diminuant leur qualité. Accroître le nombre d’enfants par classe de façon à éroder la puissance de transmission du maître, rogner sur les enseignements fondamentaux (l’histoire en terminale scientifique) ou bien encore dénigrer la qualité de l’hôpital public relève in fine du même procédé.

Adepte de la stratégie du diviser pour mieux régner, les élites politico-financières vont également manipuler l’exposé des chiffres officiels dans le but de segmenter les luttes sociales tout en menant une vaste entreprise d’intoxication médiatique. Dresser les producteurs les uns contre les autres en pointant du doigt les privilèges d’une minorité ou avancer des chiffres savamment choisis participent d’une même promotion larvée de la retraite par capitalisation. Sans jamais souligner que la productivité hors-prix augmente plus vite que ne se dégrade le rapport actifs/inactifs ni qu’une politique active de création d’emplois assurerait la pérennité de la retraite par répartition. Comme l’ânonnent les expertocrates de l’hyperclasse mondialisée : il n’y a qu’une seule politique, et c’est celle que nous vous proposons !

Bienvenue dans le désert du réel

Le meilleur moyen de duper les masses consiste précisément à substituer une réalité reconstruite au réel. Entendu au sens du Lacan, ce dernier désigne tout ce qui ne se contrôle pas. D’où sa nécessaire reconstruction par le virtualisme. Abolir toute distinction entre réel et virtuel conduit à l’indifférenciation marchande. Cette virtualisation rampante du réel, que Zizek avait déjà relevé, débouche sur une confusion totale entre réalité et fiction, à tel point que le déroulement des attentats du 11 septembre reproduit sciemment l’esthétique des films d’action. Le terrorisme lui-même a parfaitement intégré les règles de l’art médiatique puisqu’il répercute immédiatement toute action perpétrée. Sans caméras ni images diffusées en boucle, le simple objectif de tuer pour tuer et ne pas marquer l’inconscient des masses ne présente aucun intérêt aux yeux du terroriste mondialisé. De la même manière, il est dans l’intérêt objectif des grandes firmes multinationales d’arracher le sujet au réel. Comme l’exprime Dany-Robert Dufour, « la très grande nouveauté du néo-libéralisme par rapport aux systèmes de domination antérieures tient à ce que ces derniers fonctionnaient au contrôle, au renforcement et à la répression institutionnels, alors que le nouveau capitalisme fonctionne à la désinstitutionnalisation ».

D’après la revue Tiqqun, l’une des meilleures manières d’isoler le sujet du groupe qui le constitue se nomme la théorie de la jeune fille. Son but : inciter à la consommation. Sa manière de faire : anéantir l’Oedipe (séparation entre les sexes et les générations) pour tuer la Loi du Père qui structure toute identité collective. Le sujet désinsistitutionnalisé se trouve ramené à lui-même et poussé à la régression dans le narcissisme primaire, en revenant au fantasme de fusion originelle avec la mère. La théorie de la jeune fille présente un visage hospitalier au consumérisme en renvoyant une image caricaturale de la femme et de la jeunesse. Les stimuli envoyés aux sujets le jettent dans l’univers de la consommation débridée de l’enfant indistinct refusant la Loi du Père.

Des penseurs marxistes comme Clouscard nous rappellent en outre que l’indifférenciation sexuelle se double d’un processus d’occultation de l’univers productif. Pas une publicité pour des chaussures de sport où l’on évoquera les conditions de fabrication de l’objet (et pour cause !). Idem pour les voitures, l’usine sent trop le peuple laborieux et pas assez le rêve. On vous parlera d’évasion, d’extraversion, d’abolition des frontières, de subversion des valeurs traditionnelles, comme cette publicité mettant en scène une mamie qui chipe le préservatif de sa petite-fille. Maintenir un désir libidinal envers les objets exige de transmuer l’ensemble des valeurs du groupe dans une subversion perpétuelle : vous ne serez jamais assez in, fashion ou rebelle aux yeux des Séguéla contemporains. N’en déplaise à Besancenot, l’univers de la pub s’apparente davantage au mode de vie du militant NPA moyen qu’à l’univers suranné du capitalisme de papa.

Praxis et tremblements

En guise de conclusion, l’auteur nous invite à faire du petit bois des tigres en papier qui nous asservissent. Tel Mao conquérant le pouvoir, les masses libérées devraient retourner le système contre lui-même en renversant la maîtrise des processus de contrôle. Sans jouer les Cassandre, on pourrait rétorquer qu’on se libère difficilement d’un esclavage consenti. Au risque de désespérer Billancourt, d’aucuns douteront des possibilités de sursaut du sujet, trop occupé à accumuler pour penser son émancipation. Une fois de plus, ce vieux barbu de Marx avait vu juste : l’homme-marchandise est pour aujourd’hui (et hélas demain…). Réification des rapports sociaux, segmentation du corps social par les luttes communautaires : l’entropie se déroule quotidiennement sous nos yeux ébahis d’acteurs-spectateurs.

Non que le passé soit nécessairement meilleur que le présent. Mais, pour paraphraser le camarade Leroy, aujourd’hui est surtout bien pire qu’hier…

Gouverner par le chaos: Ingénierie sociale et mondialisation

Prix: 2,79 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

La main d’un écrivain mort peut-elle encore gifler ?

4
Mains de Maurice Druon
Annie Assouline, Mains de Maurice Druon.
Mains de Maurice Druon
Annie Assouline, Mains de Maurice Druon.

Il faut être sévèrement borné pour croire que l’écriture est une occupation intellectuelle quand c’est le métier le plus physique qui soit. Qu’on regarde Flaubert jeter tout son corps dans chacun de ses livres. Qu’on aille cet été à la Charité-sur-Loire. L’exposition s’y tient jusqu’au 31 août et les organisateurs du Festival du Mot (songer un jour à faire un Festival de la Phrase, rien que pour les écraser) ont eu l’excellente idée de montrer au public le travail d’Annie Assouline. Depuis quelques années déjà, cette excellente photographe de presse (les lecteurs de Causeur connaissent son travail) réalise des portraits de mains d’écrivains. C’est que Claude Lévi-Strauss, Jürgen Habermas, Emmanuel Lévinas, Françoise Sagan ou encore Philippe Sollers sont des ouvriers manuels ! Certes, ils sont assez limités : ils confectionnent de leurs doigts de petits objets assez inutiles qu’on appelle manuscrits. Quoi ! vous dites qu’ils ne sont pas, pour autant, des manuels ? Coupez-leur un jour ou l’autre leurs mains et voyez la tête qu’ils font !

[access capability= »lire_inedits »]La main de Druon sur la joue de ces Zouaves

En attendant, on remerciera Annie Assouline d’avoir permis à Causeur de reproduire la photo ci-dessus. Ce sont les mains de Maurice Druon. Ceux de ma génération ont toujours eu l’impression de le connaître vieux. Pensez-vous : secrétaire à perpétuité de l’Académie française (ou perpétuel, je ne sais plus), ancien ministre, neveu de Joseph Kessel, prix Goncourt, auteur des Rois maudits et des Grandes familles. Le Chant des Partisans, le vol noir des corbeaux sur nos plaines. Et, avec ça, réac comme pas un. Les mains de Druon racontent une autre histoire : celle d’un jeune homme, cadet de Saumur, qui avait tout juste 25 ans quand il partit pour Londres s’engager dans la France libre. Un homme, un vrai.

Soixante-dix ans après, elle est là, la vraie jeunesse. Et pas chez les lambins clopinant du SNES qui pétitionnent comme des malades contre l’inscription, à la rentrée 2010, des Mémoires de Guerre du général de Gaulle au programme des terminales littéraires. Des inspecteurs généraux avaient, pour leur part, estimé qu’au moment où la France célébrait le 70e anniversaire de l’Appel du 18-Juin, l’idée n’était pas totalement saugrenue.

Or, les andouilles glorieuses du SNES estiment que c’est trop politique, que ça cache une manœuvre de l’Élysée et que, franchement, l’élève de Gaulle était nul en rédac. Trop politique, la littérature française ? Elle n’est que cela. Pierre Lepape y a consacré en 2007 un excellent essai : Le Pays de la littérature (Points Seuil). Vraisemblablement, au SNES, les profs de lettres se roulaient un tarpé hors de l’amphi quand les noms de Voltaire, Lamartine, Hugo, Zola ou Sartre étaient évoqués. Ils mériteraient aujourd’hui qu’on leur fasse bouffer le dernier Pennac. En mâchonnant, page après page, cette médecine paradoxale, ils apprendraient que la littérature c’est la vie. Pas une mauvaise fable pour enfants.[/access]