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2009 sans Westlake

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Le 1er janvier 2009 au matin, John Dortmunder, Andy Kelp, Tiny Bulcher, Ralph Winslow et Stan Murch se sont réunis à New-York à l’OJ Bar&Grill d’Amsterdam Avenue devant leurs boissons habituelles (bourbon, whisky de seigle, vodka-vin rouge et bière régulièrement salée pour renouveler la mousse). Tous ces personnages, assez défavorablement connus des services de police, venaient d’apprendre la nouvelle : leur créateur, le grand Donald Westlake, était décédé la veille, à soixante-quinze ans, le 31 décembre 2008 alors qu’il réveillonnait avec son épouse. Etant donné que Westlake était un forçat de l’Underwood et l’auteur d’une grosse centaine de romans, il laisse une pléiade de personnages au chômage technique, pire que dans l’industrie automobile de ces temps-ci. Mourir un 31 décembre était bien dans la manière de Westlake : il n’était pas du genre à écrire une histoire pour la laisser en plan. C’est bien là une facétie funèbre digne d’un orfèvre de l’intrigue où la chute se doit de n’intervenir qu’au tout dernier moment.

Parce qu’il s’agit d’un auteur de romans noirs, parce que de surcroît cet Américain né en 1933 avait une vis comica peu commune, il n’est pas certain, au-delà du cercle des amateurs, que son génie littéraire, un des plus grands et des plus protéiformes de la littérature américaine, ait été reconnu à sa juste valeur. C’est bien le seul avantage qu’un écrivain aussi prolifique et novateur ait à mourir : le temps et le goût vont faire leur œuvre et la grandeur de Westlake éclipsera un bon nombre de fausses gloires du polar (que restera-il de nos engouements pour les Scandinaves, ennuyeux comme la social-démocratie ?) et de la littérature tout court : ils vont être de plus en plus nombreux, les lecteurs, à donner toute l’œuvre de Pynchon et une bonne partie de celle de Kurt Vonnegut, pour quelques pages de Aztèques dansants qui portent le vieux thème de la course poursuite à des hauteurs épiques et comiques rarement atteintes.

Bien qu’il ait utilisé de nombreux pseudonymes, Donald Westlake est surtout l’auteur de deux séries, l’une publiée sous son propre nom qui raconte les calamiteuses aventures de Dortmunder et de son équipe, l’autre sous le nom de Richard Stark qui met en scène Parker, bandit sans visage, cruel et sanguinaire.

À première vue, Westlake est ce qu’il est convenu d’appeler un formidable inventeur d’histoires. En vérité, son art de la complexification, son talent pour jouer avec la contrainte imposée, font de ses romans des combats métaphysiques et drolatiques contre un destin de plus en plus absurde. Ainsi, dans Le Ciel t’aidera, Dortmunder se retrouve obligé d’aider une jeune bonne sœur dans une lutte sans merci contre son père milliardaire mais il ne peut-être guidé dans son action que par des gestes puisque la nonette a fait… vœu de silence et refuse de le rompre, même quand la situation devient critique.

Marqué par le thème du double, (lire Un jumeau singulier), Westlake/Stark a aussi mis en scène de nombreuses aventures du mystérieux Parker. C’est sans doute là qu’il est le plus novateur. Parker n’est pas seulement un truand qui travaille en solitaire ou avec quelques complices mais jamais les mêmes, il incarne la destinée de l’homme nomadisé dans une société américaine en train de devenir la société mondiale. Parker, qui ne montre aucun sentiment, ne montre non plus aucun attachement aux lieux ou aux racines. Il est le post-humain en constante délocalisation, si répandu aujourd’hui, dont Westlake/Stark avait pressenti le triomphe dès les années 1960. La vie de Parker se déroule dans des motels, des appartements loués, des maisons de passage. Il est l’homme des non-lieux indifférenciés, de la fin de l’histoire. Il prépare des « coups » comme des cadres supérieurs montent des business plan. Sa violence froide, voire son sadisme méthodique ne sont que la forme hyperbolique de la violence policée des rapports sociaux. Servies par un style behavioriste très admiré par Manchette, les aventures de Parker sont en elles-mêmes un genre littéraire radicalement nouveau, de belles mécaniques froides et précises qui ne vont pas vieillir.

Il y avait, chez Westlake, derrière la franche rigolade des Dortmunder ou l’ironie aussi cruelle qu’imperceptible des Parker, une véritable angoisse. D’abord sur lui-même et son métier comme dans Adios Scherazade, autofiction sur un écrivain professionnel en panne, qui écrit du porno pour essayer de retrouver le chemin de la « grande œuvre » mais aussi dans Le contrat, roman documenté et désespéré sur la manière dont l’édition est devenue un commerce qui n’obéit plus qu’aux lois du marché. Enfin, Le couperet, l’un de ses plus récents romans, adapté – trop platement – par Costa Gavras[1. On notera que malgré un nombre considérable d’adaptations (de Peter Yates à Michel Deville en passant par le Made in Usa de Jean-Luc Godard), le cinéma a rarement rendu justice à la finesse ou à la brutalité de Westlake. On retiendra néanmoins l’excellent Payback (1999) de Brian Helgeland, inspiré par les deux premiers romans de la série Parker (ici joué par Mel Gibson). On retiendra aussi le glaçant téléfilm US The Stepfather (Le beau-père), d’après un scénario original de Westlake, que les chaînes fauchées du câble rediffusent régulièrement. Enfin, mention spéciale pour le fort viril Mise à sac (1967) d’Alain Cavalier, d’après En coupe réglée, où Parker était interprété cette fois par le génial Michel Constantin…], raconte comment un cadre sup au chômage, bon père de famille, postulant à un emploi, s’arrange pour repérer les candidats ayant un profil similaire au sien afin de les éliminer physiquement et de rester seul en lice.

Donald Westlake était finalement, comme tous les grands écrivains, l’homme d’une gaîté de plus en plus difficile à exercer et dont l’héroïsme discret consistait justement à tenter de la sauvegarder. À l’OJ Bar&Grill sur Amsterdam Avenue, Dortmunder a remis une tournée. Le cœur n’y est plus vraiment.

Causes toujours

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Sacrée bonne blague, à mettre au crédit du Figaro Magazine de cette semaine. L’hebdo dresse, non sans malice, la liste des journées décrétées « Grandes Causes » en 2009 : pas moins de 200 ! Il faut dire aussi que le spectre est large:ça va de la journée mondiale de la Paix (1er janvier) à celle des droits de l’Homme (10 décembre) en passant par la journée internationale « de la diversité culturelle pour le dialogue et le développement » (21 mai), sans oublier celle du Tricot (9 juin). Mais toute médaille a son revers : compte-tenu de ce sursaut citoyen, il ne reste plus désormais que 165 places libres ! (166 les meilleures années.) Alors, amis spécialistes des grandes causes non identifiées, un conseil : faites-vous connaître d’urgence auprès des autorités compétentes ! Faute de quoi votre riche idée de journée de lutte contre la Pédophilophobie risque de devoir cohabiter avec la Journée Mondiale du Pied (11 mai)…

Allez les Beurs !

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Pour continuer dans la ligne chveikienne dont les lecteurs de Causeur sont désormais familiers, je vais utiliser une autre forme de l’herméneutique du héros de Jaroslav Hasek : la transformation d’une nouvelle angoissante en une bonne occasion de se vautrer dans un optimisme béat. Il s’agit, pour Chveik, de déjouer les manœuvres de la police secrète impériale dont les mouchards traquent dans les bistrots les propos subversifs des buveurs de bière, en les provoquant par des allusions aux mesures impopulaires du régime. L’augmentation des impôts, l’allongement de la durée du service militaire, la raréfaction des denrées comestibles, sujets sur lesquels Chveik est invité à se prononcer devant le zinc par des personnages chafouins, sont salués par lui comme « d’excellentes nouvelles ». À l’entendre, ces mesures sont de nature à éviter des dépenses inutiles aux contribuables, à entretenir la forme physique de la jeunesse appelée sous les drapeaux, et à prévenir le développement de ce fléau moderne qu’est l’obésité.

Je déclare donc solennellement que la mobilisation, samedi 3 décembre, à Paris et dans les grandes villes de France, de dizaines de milliers de manifestants braillant « Israël assassin ! Hamas vaincra ! Moubarak, Sarkozy complices ! » est une excellente nouvelle.

Je ne partage aucune des convictions, des analyses et des émotions qui ont poussé les manifestants à braver le froid glacial pour aller conspuer l’Etat juif et porter les barbus égorgeurs au pinacle.

Mais, en regardant sur Youtube les images réalisées par des sympathisants du mouvement, on est obligé de constater que ces défilés étaient composés quasi-exclusivement de gens appartenant, comment dire… à cette France de la diversité. Autrement dit, ces cortèges n’avaient mobilisé, pour l’essentiel, que ceux qui éprouvent une solidarité ethnique avec les habitants de Gaza, si l’on excepte les apparatchiks habituels de la LCR, du PCF et des Verts, dont on avait bien du mal à discerner les troupes dans la foule rassemblée.

Cette caractéristique n’a d’ailleurs pas échappé à Leïla Shahid, qui rendait hommage, dimanche soir sur France 3, aux « 22 millions d’Arabes résidents en Europe » qui ont manifesté, dans diverses capitales du continent, leur condamnation des opérations de Tsahal à Gaza. Nous sommes donc bien dans un schéma « bonifacien » dans lequel chacun peut se compter – et vérifier que le poids électoral des franco-musulmans est désormais supérieur à celui des juifs de France…

Au vu des manifs du week-end, il n’y a pas photo : plusieurs dizaines de milliers de pro-palestiniens dans les rues des grandes cités françaises, contre, allez, 6000 juifs ayant répondu à l’appel du CRIF pour soutenir Israël, cela devrait donner à réfléchir à nos stratèges politiques.

Toutefois, la politique ne saurait se réduire à l’arithmétique niveau CE1. Les défilés – presque – pacifiques de ce week-end fournissent des raisons de se réjouir. La dernière manifestation de musulmans en France avait eu lieu le 17 octobre 1961, quand les Algériens de France étaient descendus dans le rue de Paris à l’appel du FLN. Tragédie, ratonnades, noyades dans la Seine, black-out médiatique, honte nationale. Aujourd’hui, leurs enfants et petits-enfants manifestent pacifiquement, et se font même, en fin de manif, déborder par des casseurs, comme de vulgaires lycéens bourgeois protestant contre le CPE. C’est donc une excellente nouvelle. Souvenons-nous : entre 2000 et 2002, au plus chaud de la seconde intifada, les défilés anti-israéliens étaient majoritairement composés de gauchistes, qui laissaient quelques groupuscules pro-hezbollah crier « Mort aux juifs ! ». Mais on vandalisait les synagogues, on tapait les feujs dans les rues du 9-3, et José Bové accusait le Mossad d’être derrière tout ça.

Depuis, José Bové a vaguement fait amende honorable et le pro-palestinisme des franco-musulmans a enfin trouvé une voie classique, normalisée, d’expression publique, dont on espère qu’elle se substituera complètement aux bouffées de violence raciste.

Bien entendu, nos grands médias voient dans ces manifs la preuve de « la révolte croissante des opinions publiques » contre l’opération militaire israélienne à Gaza. La confusion entre la mobilisation, bien réelle, des franco-musulmans, et une prétendue mise en branle de la réprobation générale d’Israël dans l’opinion française est courante chez certains de mes confrères et consœurs à la bonne conscience d’airain. Je n’ai pourtant entendu parler d’aucun sondage sur l’opinion du public français sur les événements de ces derniers jours. Sur quoi se fondent donc nos « analystes » du fond de l’air hexagonal pour nous asséner leurs certitudes ? Doigt mouillé ? Brèves de comptoir ? Sondage express à la cafét’ de Radio-France ou coup de téléphone à l’oracle Charles Enderlin de France 2 ?

Les sondages du printemps 2008, effectués à l’occasion du soixantième anniversaire de l’Etat d’Israël, montrent une situation plus confuse. La grande majorité du public renvoie dos à dos protagonistes. À la question « qui porte la responsabilité de la perpétuation de ce conflit ? », 64 % des personnes interrogées répondent « les deux ! ». Rien n’indique un revirement spectaculaire de l’opinion au cours de ces derniers jours. Mais puisqu’on vous dit que vous pensez autrement, il va bien falloir que vous vous mettiez au pli. Sinon, à quoi serviraient les journalistes ?

La fatigue du critique

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J’ai publié en 2002 La Littérature sans estomac pour réagir aux choix d’une certaine critique établie, qui accordait une importance démesurée à des livres à mon sens sans intérêt, alors que la littérature compte beaucoup d’auteurs passionnants que l’on ne mentionne pas assez. Il s’agissait aussi, tout simplement, de regarder de près les textes au lieu de parler d’autre chose, et de prendre plaisir à la pratique d’un genre littéraire assez peu fréquenté : la satire.

Je m’attendais, bien sûr, à de vives réactions. Je me préparais à ce que la critique soit, en toute justice, critiquée. Dans ma naïveté, je ne prévoyais pas qu’il s’agissait, pour certains, de tout autre chose : non pas de lui répondre sur le plan des textes et des idées, mais bien de lui dénier toute légitimité, et de jeter sur elle la suspicion, sur le plan idéologique ou moral. Si les soutiens ont été nombreux, de nombreuses répliques ont visé au-dessous de la ceinture. Surtout, elles ne se sont pas manifestées ouvertement. Pour l’essentiel, elles ont consisté en menaces épistolaires envers mes soutiens, lettres d’insultes (notamment de la part de Monique Atlan, animatrice de télévision), manœuvres pour faire supprimer des articles de moi, ou à mon sujet. Tout cela avec un certain succès. Ces faits ont été détaillés dans Petit Déjeuner chez tyrannie, écrit avec Eric Naulleau, pour bien faire sentir à quel point le petit monde du journalisme littéraire fonctionnait trop souvent sur l’intolérance et le sectarisme. Peine perdue. Depuis, rien n’a changé. Bien au contraire, c’est un déni tranquille qui s’est installé. Ainsi, dans son autobiographie, Josyane Savigneau, l’ancienne responsable du Monde des livres, s’estime victime de la « calomnie ». Ce terme de « calomnie » est repris par presque tous les chroniqueurs (notamment par Nathalie Crom dans Télérama, la critique avisée qui prenait les textes authentiques recueillis dans le Jourde et Naulleau pour des pastiches) comme s’il relevait de l’évidence. Josyane Savigneau n’a pas été évincée de la direction du Monde des livres parce qu’elle piétinait joyeusement toute déontologie, mais parce qu’elle vient de la province et qu’elle est une femme (ce dont on ne s’était pas aperçu, sans doute, avant de lui attribuer son poste). C’est bien évident. Les injures, les menaces, les interdictions diverses, de la part de Josyane Savigneau, dont ont été victimes ceux qui m’ont soutenu, sans même parler de moi, n’ont donc pas existé, rien de tout cela n’est vrai, quand bien même cela serait avéré. On pourrait le hurler continûment, exhiber les lettres, les textes, cela ne servirait à rien.

La liste de ces interdits serait longue, ils ont été très nombreux depuis six ans. Je me contenterai d’en évoquer deux récents : une page portrait devait paraître dans le journal Le Monde, et a été supprimée sur intervention d’une journaliste du supplément littéraire. A la rentrée 2008, Claire Devarrieux, responsable du supplément littéraire de Libération, a déclaré à l’attachée de presse des éditions Balland qu’elle ne publierait jamais d’article sur un auteur qui a critiqué des écrivains défendus par Libération. Bien plus, l’interdiction s’étend aux auteurs publiés dans la même maison que le coupable, Balland et l’Esprit des péninsules. Ils paient pour lui.

Inutile de chercher à dénoncer ce sectarisme. On vous répondra que vous n’êtes quand même pas si malheureux, que si on vous entend, c’est bien la preuve qu’il n’y a pas de censure, que tout cela n’est pas grave, on n’est pas en URSS, et il y a mieux à faire que de se plaindre. Comment répondre à cela ? Bien sûr, on est entendu, bien sûr on est publié, on existe, une forme de reconnaissance finit par advenir. Mais les pressions constantes, les interdits en sous-main, les petites censures répétées, les injures, tout cela doit être considéré comme normal, il ne faut pas les dénoncer. L’existence même d’un tel sectarisme, chez des journalistes qui ont toujours le mot de liberté sous la plume, est considérée la plupart du temps avec indifférence.

En fait, non seulement dénoncer ce genre de pratiques ne sert à rien, mais bien plus, on finit par être soi-même regardé comme douteux. Soit on vous reproche de vous poser en victime, soit, c’est encore plus fréquent, on relève avec dégoût les faits que vous rapportez, en déclarant que cette agitation de marigot ne grandit pas la littérature, et ne concerne qu’un petit milieu assez répugnant. Autrement dit, on peut toujours s’évertuer, le seul résultat en sera que l’on sera mis dans le même sac que ceux à qui l’on s’attaque, et sali par cela même qu’on leur reproche. Soit ce que l’on dit est faux, sans discussion, sans appel, sans même examen du dossier, soit, vrai ou faux, l’on en est de toutes façons déconsidéré : le mieux serait de se taire.

Depuis six ans, grâce, en partie, au soutien moral apporté par de nombreuses manifestations de solidarité, j’ai pu poursuivre, sous diverses formes, ce travail satirique sur la littérature. Mais les effets pervers ont fini par devenir difficiles à endurer. Le plaisir critique, l’audience et la sympathie de quelques esprits ne suffisent plus, en tous cas, à les compenser.

Il est fatigant, d’abord, de se voir systématiquement identifié à la seule polémique. On devient le méchant, le cogneur de service. On vous réclame des éreintements. On vous demande tous les ans de participer à l’éternelle dénonciation de l’éternelle corruption des prix littéraires. On commente tous vos livres, même des romans exempts de polémique, en fonction de ce seul aspect. Bref, on est folklorisé. On peut avoir publié, aux environs de la cinquantaine, trois livres consacrés à la satire sur un total de trente, consacrer les neuf dixièmes de son temps à des romans ou à des essais littéraires, rien n’y fait. Le violon d’Ingres critique masque tout le reste.

On peut avoir écrit maints articles d’éloge, avoir consacré beaucoup d’énergie à une petite revue qui publiait de jeunes auteurs, des poètes d’avant-garde ou des artistes, pour certains, on sera, jusqu’à la consommation des siècles, celui qui n’aime pas la littérature de son époque. On peut donner toutes les preuves du contraire, rien n’y fera. Il y a surtout une profonde lassitude à se voir opposé à l’infini les mêmes arguments, quand bien même on s’est échiné à y répondre. Ces arguments sont reproduits inlassablement, par des universitaires, des journalistes, des écrivains, des « bloggeurs » ou des lecteurs. Tentons d’en donner rapidement la teneur.

La plus fine psychologie s’y allie à une sociologie de haut niveau : le critique est aigri, envieux, plein de ressentiment (Philippe Lançon dans Libération), il se venge de sa médiocrité. C’est l’argument le plus fréquent, le cliché obligatoire, il est ressassé à l’envi, c’en devenu un automatisme. Variantes : il veut se faire connaître, sur le dos des autres. Il ne fait jamais que chercher des places, il agit par « dépit de ne pas avoir un strapontin » parmi les Beigbeder et Rolin (Sébastien Lapaque dans Le Figaro). Eternelles beautés de la psychologie… Dernièrement, Pierre Bergé, dans l’émission de François Busnel, a agressé Eric Naulleau, à propos du Jourde et Naulleau, sur l’air : vous attaquez les autres pour vous faire connaître. Pierre Bergé censeur (il a fait interdire dans son magazine Têtu la publication d’un entretien gênant pour Mme Savigneau, à la demande de celle-ci), Pierre Bergé mafieux (il décerne un prix Décembre alors que Sollers, éditeur du lauréat, figure dans le jury) considère que la critique est répugnante : c’est dans l’ordre des choses. Dans l’ordre des choses aussi, aussitôt après cette sortie, l’éloge de Pierre Bergé dans Le Monde sous la plume de la prévisible Savigneau. Pour ces gens-là, ce ne sont pas les textes qui comptent, ce sont les relations sociales et le pouvoir. L’amour universel de la littérature est un alibi commode.

Donc, le critique « crache dans la soupe » (ce qui connote une certaine ingratitude, quand bien même on ignore de quelle soupe au juste il s’agit). Il éprouve de la haine pour tel ou tel auteur, il poursuit d’obscures vengeances. Les universitaires le désapprouvent : polémiquer ne sert pas la littérature. Même l’excellent ouvrage La Littérature française au présent vous expédie le pamphlétaire en deux lignes : son livre n’a été écrit que pour « régler des comptes ». Quels comptes ? Quel arriéré ? On ne sait pas. Même si la personne du critique est jugée sympathique, il semble louche qu’il se livre à une telle activité, cela dénote un côté Jekyll et Hyde dont il faudrait se méfier, du moins si l’on en croit Didier Jacob.

Géographiquement, c’est un provincial qui dénonce la corruption parisienne, ou c’est un puritain qui se prétend incorruptible et joue les chevaliers blancs, ou bien au contraire un arriviste prêt à tout pour qu’on le voie à la télé. Il est tout aussi pourri que les autres. C’est, comme le dit bien Etienne de Montety, du Figaro, un « faux rebelle ». D’ailleurs, précisent d’autres, il fait ça pour de l’argent, la motivation de ses livres est commerciale (oui, cela aussi a été écrit). Si on le voit à la télévision, si on l’entend, si on le lit, cela montre bien qu’il est corrompu, « vendu au système », et que son seul but était de faire parler de lui. Si on ne le voit pas, eh bien il n’existe pas, et c’est au fond ce qu’il a de mieux à faire. D’un côté, certains journaux s’emploient à lui refuser la parole, autant que possible, de l’autre, de braves lecteurs sourcilleux sur l’éthique s’offusquent qu’il paraisse ici ou là, ce qui leur semble une marque de compromission.

Politiquement, il est bien entendu réactionnaire. Variantes : lepéniste, poujadiste, populiste, abondamment attestées, voire pétainiste, dans Le Monde, à propos de Pays perdu, car « la terre ne ment pas » ; ou encore, si l’on en croit Edwy Plenel, « ennemi de la liberté ». Car il est réactionnaire, semble-t-il, de préférer Novarina, Chevillard ou Cadiot à Darrieussecq et Delerm. Cette idée du caractère réactionnaire de la critique est, elle aussi, universellement répandue. (Jean-Philippe Domecq, en son temps, a déjà été assimilé aux nazis) Elle vient d’être récemment reprise par Michel Abescat, dans Télérama, à propos du Jourde et Naulleau. Ce poujadisme littéraire qu’on lui impute n’empêche nullement, d’autre part, de considérer qu’en manifestant son peu de goût pour des auteurs largement reconnus, le critique prouve son mépris du public.

Tantôt il choisit la facilité en attaquant des auteurs inconnus (ou en défendant des auteurs célèbres), tantôt il fait preuve d’élitisme en attaquant des gens connus (ou en défendant des inconnus). Les deux idées ont été souvent exprimées, parfois simultanément. S’il s’en prend à des célébrités, des auteurs de best-sellers, c’est là aussi trop facile, car alors il « enfonce des portes ouvertes », et de toutes façons cela ne sert à rien, les lecteurs de ces écrivains ne le liront pas. Pour certains, il faudrait ne s’attaquer qu’aux grands auteurs. Pour d’autres, aux petits. S’il attaque des femmes, il est sexiste. De toutes façons, il ne critique jamais le bon écrivain (c’est toujours celui qu’il ne commente pas qui aurait été le bon), ni le bon livre, ni le bon passage, puisque, bien entendu, il ne commente que des « citations détachées de leur contexte », quand bien même la citation en question ferait deux pages. D’ailleurs, il est trop simple de se pencher sur le détail du texte, à ce compte-là, on ferait passer les plus grands génies pour des imbéciles.

D’une manière générale, la satire est indigne d’un véritable écrivain, qui reste au-dessus de ces vils combats pour ne se consacrer qu’à son œuvre. Elle est, idée martelée, une « perte de temps ». Non seulement parce qu’elle ne sert à rien et ne change rien, mais parce qu’il y a tant de bons auteurs et si peu de temps qu’il est vain de dénoncer les mauvais : ne parlons que de ce qui est bon (entendu mille fois).

Si l’on consent à admettre la légitimité d’un ouvrage critique, celle-ci est refusée pour le deuxième. Là, le critique se répète. Il fait toujours la même chose, il « exploite le filon ». Encore une fois, il ferait mieux de changer d’activité.

Ce n’est pas la violence, la malhonnêteté ou la bassesse de certaines attaques qui ébranlent vraiment, mais la puissance d’inertie qui semble prédominer, jusque chez des gens de bonne foi, convaincus que, dans le champ littéraire, toute polémique est soit inutile, soit un peu sale. On peut avoir développé une argumentation nourrie pour répondre, montré qu’on n’a rien de « réactionnaire » et qu’on est un grand amateur de littérature contemporaine, peine perdue, tout cela reviendra en boucle. Le martèlement l’emportera sur le raisonnement. Alors, même si on ne se sent pas spécialement victime, la fatigue finit par l’emporter. On n’a plus envie d’argumenter, et l’on se dit qu’en effet, ils ont raison, tout cela est inutile, autant s’arrêter. Il y a quelques pages polémiques dans mon dernier ouvrage, Littérature monstre, et je les regrette presque. Je me prépare à entendre l’antienne : exploiter le filon, cracher dans la soupe, réactionnaire, régler des comptes, aigreur, parler des bons livres, enfoncer des portes ouvertes, etc. Je ne parviens plus à trouver la force de répondre. C’est un piège : on n’en finit pas, toute l’énergie passe à se justifier sans fin d’exercer une activité au fond normale. Mais je l’ai toujours considérée comme annexe. Alors, à quoi bon ? J’avoue que j’y regarderai, désormais, avant de me lancer dans la satire ou la critique négative. En fait, il est fort probable que je suspende sine die la pratique ces sports. D’aucuns, bien entendu, ne manqueront pas d’interpréter cela comme une tactique de qui cherche des places ou s’intègre au système. On finit par éprouver le sentiment de ne rien pouvoir faire contre de tels automatismes mentaux, contre ce bétonnage de la pensée, cette manière d’aller toujours au plus bas, comme s’il y avait une évidente universalité de ces sortes de sentiments.

Certains continuent, ici et là, à pratiquer un genre devenu marginal dans le monde de la promotion et de la prudence. D’autres auront peut-être l’audace de s’y lancer. Je leur souhaite bon courage.

Littérature monstre: Etudes sur la modernité littéraire

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Not in my Eminem

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Contrairement à ce que prétendent de méchantes langues ici-même, j’aime bien le rock and roll. Certes, vos enfants, neveux et nièces, chers lecteurs, trouveraient certainement mes goûts désuets, mais non, je n’ai pas bloqué sur les Quatre saisons. Je pense néanmoins qu’infliger aux prisonniers de Guantanamo des heures et des heures de hard rock, de soap pop ou de chansons niaises pour enfants-rivés-à-l’écran est une torture particulièrement raffinée, interdite par toutes les conventions signées par les pays de bonne compagnie.

Il faudrait cependant expliquer par quel tour de passe-passe ce qui est une torture pour les présumés coupables de la prison américaine est tenu pour un délice par une bonne partie de la jeunesse d’Occident. Entrez dans n’importe quel magasin de jeans : torture ! Centre commercial : torture ! Tentez votre chance dans un café chic : torture ! Essayez une fête de trentenaires qui écoutent Chantal Goya en couches-culottes : torture ! Un restau branché : torture, vous dis-je. Partout en Occident de malheureux humains sont soumis au même traitement inhumain, dégradant et illégal que celui qui est réservé aux suspects dans une zone de non-droit sous pavillon américain. Et ils en redemandent. Ils payent même pour se rendre dans des lieux dédiés à ces pratiques obscures que l’on appelle boites de nuit. Torture au-delà de l’Atlantique, plaisir en deçà – allez y comprendre quelque chose.

Au moins les terroristes les plus endurcis (à moins qu’il ne s’agisse de leurs frères ou de leurs cousins) ont-ils envie de se suicider après avoir entendu une centaine de fois We will rock you de Queen, White America d’Eminem ou, peut-être pire encore, le générique de Sesame Street, l’équivalent US de L’Île aux enfants. Or, rien de tel dans tous les lieux où, chez nous, on pratique cette terreur à ciel ouvert, au vu et au su de tous ; aucune réaction de panique ou de révolte ne se lit sur les visages de ceux à qui on inflige cette barbarie sonore. On dirait au contraire qu’un étrange syndrome de Stockholm pousse les victimes à adorer, parfois à idolâtrer leurs tortionnaires et à haïr ceux qui tentent de les délivrer de leurs chaines. Faites l’expérience de demander à un restaurateur de baisser ou, si vous êtes d’humeur gore, d’arrêter la musique et vous verrez bientôt se coaliser contre vous tous les clients dont vous venez pourtant d’essayer de sauver le dîner. (J’ai quasiment déclenché une émeute avec Philippe Muray dans un restaurant de Malaucène, dans le Vaucluse, où nous prétendions avoir une conversation entre grandes personnes. Seule une fuite rapide nous a évité le goudron et les plumes.) Ou demandez à un vendeur comment il tient huit heures sous le pilonnage constant de décibels échappés d’une mauvaise chaine hi-fi et vous lirez dans son regard l’effroi du type qui se retrouverait nez à nez avec un homme des cavernes. Lui se demande plutôt comment on peut tenir sans ce cocooning sonore. Le silence est mort.

Il faut se rendre à l’évidence, une mutation de l’espèce a dû se produire pour que ce qui était hier – et est encore pour une part de l’humanité – synonyme d’horreur soit devenu hautement désirable. Il est permis et même conseillé de se révolter contre le saccage des paysages ou l’éradication des langues vernaculaires, mais se rebeller contre la dictature du bruit, c’est se désigner comme survivant promis à une juste disparition. Cela fait des années que mes copains les plus proches affichent un sourire gêné lorsque, vers le mois de juin, j’entonne mon couplet contre la Fête de la musique. Ça lui reprend, elle fait son numéro de Muray appliqué. Une fois par an, qu’est-ce que ça peut te faire ? Serais-je la seule à pleurer de rage après quatre ou cinq heures de boum-boum durant lesquelles il est inutile de songer à lire, réfléchir, deviser… ou écouter de la musique ? Se trouve-t-il vraiment des adultes consentants à la Techno Parade et ses hordes d’adolescents munis de packs de bière ? Je l’avoue, moi ça me fout les jetons, j’ai l’impression que la guerre commence – et accessoirement, ça fait trembler mon ordinateur, au cinquième étage.

Muray rappelait judicieusement que l’oreille n’a pas de paupière. Face au bruit, nous sommes tous désarmés, le prisonnier de Guantanamo et le bobo du Marais. Sauf que le second a choisi de collaborer à sa propre aliénation (je sais, je sais, le premier est autrement aliéné par ses croyances et comportements archaïques) et même de la brandir comme l’étendard d’une liberté nouvellement conquise. La saturation de l’espace sonore, l’invasion de l’intimité par toutes sortes de bruits – dont certains sont qualifiés de musique – auxquels, serait-on en train de mourir sur un lit d’hôpital, il est impossible d’échapper[1. Muray a écrit sur le sujet un texte poignant.] –, ne sont pas considérés comme les symptômes d’une insupportable violence mais comme ceux d’un progrès de la civilisation.

Résultat, nous avons le privilège d’observer en live les effets de l’Evolution. En effet, entre l’habitant des vastes rivages encore livrés à l’archaïsme et à l’oppression et l’individu qui peuple nos contrées post-démocratiques, il n’y a pas seulement un ou plusieurs océans mais des siècles. Le type que l’on torture à coups de hard rock est le même que celui qui bat sa femme (ou bien pire), il n’y a pas de hasard. Sur fond de flonflons, c’est un nouvel épisode, vaguement burlesque, de la bagarre entre le vieux monde et le nouveau qui s’est joué à Guantanamo. Pour en apprécier toutes les subtilités, il faut se glisser dans les pas des fonctionnaires zélés qui ont mis au point cette intéressante technique de terreur par la musique, moins salissante que le Taser, en appliquant un principe simple : ce qui fait horreur là-bas fait jouir ici – ou, si vous suivez vous l’avez compris, ce qui faisait horreur hier fait jouir aujourd’hui. Il faut noter que le théorème n’est pas totalement réversible car bien des joies de la vieille humanité (comme la lecture, la contemplation d’œuvres d’art, un disque des Who passé à un volume raisonnable ou le contage de fleurette) sont étrangères à l’homme des cavernes afghanes autant qu’aux spécimens les plus aboutis d’individus post-historiques. (Au fur et à mesure que j’avance dans cet article, je réalise tout ce qu’il doit à ce lâcheur de Muray, merci Philippe, que serais-je sans toi puisqu’on en est aux chansons). En tout cas, si les djihadistes présumés avaient pris la peine de lire la lettre que Muray leur a adressée après le 11 septembre, ils auraient pu deviner à quoi s’attendre[2. Chers djihadistes…, Mille et Une Nuits (Fayard).]. Sa conclusion était sans appel. « Nous vaincrons. Parce que nous sommes les plus morts. » Et les plus sourds ?

Essayons de suivre le raisonnement de nos raffinés musicologues. Le programme de rééducation auditif appliqué à Guantanamo repose d’abord sur le volume (le plus élevé possible) et la répétition (infinie) des mêmes airs, au point que n’importe quel chef d’œuvre devient du bruit alors je vous laisse imaginer pour la daube de fabrication courante. Nous avons les moyens de vous obséder. Un entrepreneur qui a passé trois mois dans cet enfer tropical – une regrettable erreur, semble-t-il – a parlé à Associated Press du tabassage sonore qu’il a subi. « Vous n’êtes plus vous-même. Vous ne pouvez plus formuler vos propres pensées dans un tel environnement », a-t-il notamment déclaré. Voilà qui nous éclaire a contrario sur nos contemporains et concitoyens. Ce qui rend le bruit si désirable, c’est qu’il rend incapable de penser – donc dispense d’avoir à le faire. À quoi il faut ajouter qu’il délivre les humains des délicieuses complications et embûches de la conversation.

Dans ces conditions, les réactions des artistes dont les œuvres figurent dans l’immortelle playlist de Guantanamo (appelée à un avenir aussi flamboyant que celle de Marc Cohen) sont particulièrement hilarantes. Ce n’est pas de gaieté de cœur mais vous pouvez allez les entendre sur backchich, ils ont fait le boulot. Les uns sont furieux, comme Trent Reznor, de Nine Inch Nails dont j’apprends à l’instant l’existence en même temps que l’indignation : « Il m’est difficile d’imaginer quoi que ce soit de plus profondément insultant, dégradant et rageant que d’apprendre que la musique que l’on a créée avec toute son âme est utilisée à des fins de torture », déclare-t-il sur son site. Pas en mon nom, pas ça, pas moi. Certains, dont Massive Attack et Audioslave (dont je suis en mesure de vous annoncer qu’il – ou elle ? – « entame une carrière solo ») participent à la campagne zéro décibel www.zerodb.org lancée par l’organisation britannique Reprieve et l’Union des musiciens, mais ça n’a pas l’air de se bousculer au portillon. Selon AP, d’autres, l’engagement chevillé au corps, se demandent s’ils pourraient réclamer des droits d’auteurs au Pentagone. « Bien sûr que c’est une torture d’écouter Metallica 24 heures sur 24, dit le chanteur du groupe James Hetfield avec un rire niais, mais une part de moi est fière que cette musique ait été choisie, cela veut dire qu’elle est puissante, forte et qu’elle représente pour les détenus quelque chose d’insupportable, la liberté sans doute. Cela dit, attention, la musique et la politique n’ont rien à voir : la politique divise et, nous, nous voulons unir les gens. » Philosophe, avec ça le chanteur. Sans le savoir, il met dans le mille : le rock (ou ce qui en tient lieu) est une proposition qu’on ne peut pas refuser, la communion universelle et obligatoire. Alors, sans doute les détenus de Guantanamo (en tout cas, ceux qui y sont pour quelque chose) n’aiment-ils pas la démocratie et la liberté, ces conquêtes admirables qu’ils devraient nous envier, mais peut-être refusent-ils aussi de plonger dans le grand bain œcuménique que l’on nous promet pour avenir. Pour l’instant. Ils y viendront. Ils en redemanderont eux aussi du Metallica ou même du Britney Spears. Car s’il faut d’abord terrifier, le but final est de séduire.

Là où les joyeux drilles qui ont pondu cette brillante méthode pédagogique ont vraiment fait fort, c’est avec ce qu’on pourrait appeler la torture par l’infantilisation, une application originale et prometteuse du théorème déjà évoqué – bonheur ici, horreur là-bas. Puisque l’enfance est l’état auquel aspirent les populations d’Occident, ils font le pari que l’infantilisation brisera les plus durs à cuire plus sûrement encore que n’importe quelle musique du genre à donner envie d’envahir la Pologne. Oui, nous voulons que ces maudits barbus qui nous pompent l’air avec leur dieu guerrier, laissent les petites filles aller à l’école, les grandes porter des mini-jupes, et, pour reprendre l’expression fleurie de mon ami Marc Cohen, les garçons de même sexe s’enculer tranquillement, et nous avons bien raison de le vouloir. Mais ce que nous voulons encore plus, c’est qu’ils nous laissent retomber en enfance dans le monde disneylandisé que nous édifions patiemment, et même qu’ils nous rejoignent dans notre Île aux Enfants. Christopher Cerf, l’auteur des chansons de Sesame Street, d’insupportables comptines ânonnées par des marmots à la voix nasillarde dans lesquelles il est question de familles modèles avec réfrigérateur géant et barbecue du samedi, s’est dit horrifié d’apprendre que certaines faisaient partie du programme de rééducation proposé aux hôtes de l’armée US. Il a bien tort. On ne saurait imaginer meilleure arme de destruction massive que ces tartines gluantes d’amour et d’enfance. Il faudra un jour dire ce que la paix mondiale doit au satellite qui a permis d’arroser chaque foyer, jusque dans les coins les plus reculés de la planète et de l’Histoire, de toutes les kitcheries sentimentales, de toutes les fadaises sirupeuses et musicales inventées par l’industrie du divertissement. La rue arabe manifeste son soutien à Ben Laden (ou au Hamas ou au Hezbollah ) mais après avoir proclamé sa juste haine de l’Occident, on rentre à la maison – la Star’Ac, une soupe et au lit. Allez faire la guerre des civilisations avec des gens qui regardent Amour gloire et beauté.

Certes, il y aura toujours des mauvais coucheurs qui, après une semaine de Chantal Goya, persisteront dans l’archaïsme et dans l’adultisme. On imagine que certains prisonniers de Guantanamo vouent à l’Occident et à son désir d’enfance une haine plus féroce encore que celle qu’ils éprouvaient à leur arrivée. L’islamisme terroriste n’est peut-être pas soluble dans la démocratie, mais il ne résistera pas à l’infantilisation du monde. Et « le pays joyeux des enfants heureux, des monstres gentils » vaut tous les paradis. Même – et peut-être surtout- peuplé de vierges.

Sondages, champagne et fantaisie

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52 % des Français ont trouvé le président convaincant lors de sa présentation télévisée des vœux aux Français pour l’année 2009. Ce sont les chiffres révélés par un sondage Le Figaro-LCI-Opinionway. Cette courte majorité, qui n’enchante pas Nicolas Sarkozy et ses conseillers, est à chercher dans l’heure à laquelle les vœux sont présentés, c’est-à-dire à 20 heures. En effet, sauf pour quelques dipsomanes invétérés, à 20 heures, il est encore un peu tôt pour faire croire que l’année 2009 ne sera pas une année terrible avec récession brutale et chômage de masse. Les Français n’en sont en général qu’à leur trois ou quatrième coupe de champagne et leur taux d’alcoolémie est insuffisant pour apprécier tout le sel du conte de fée élyséen. Sauf pour la cousine qui ne boit qu’une fois par an et rit comme une idiote et demande d’une voix déjà incertaine ; « Il est pas avec Carla, dis, il est pas avec Carla ? »
Des simulations confidentielles ont montré que les vœux du président seraient d’autant mieux accueillis que la soirée de la Saint-Sylvestre serait avancée. Ainsi, des vœux prononcés à 22 heures (0, 80 grammes par participant) feraient monter les satisfaits à 60 %. Passé minuit, (2 grammes dans chaque œil), le taux de satisfaction friserait les 93 % que l’on n’oubliera pas de pondérer par les comas éthyliques.

Gaza, les femmes et nous

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Riposte disproportionnée : c’est sur ce thème que se fait cette fois-ci la réprobation d’Israël. Je me demande à quoi ressemblerait une riposte proportionnée aux tirs de roquettes du Hamas – tu me détruis une crèche, je te bombarde un hôpital, un échange de bons procédés ? Ou, comme en 1939, entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique, tu m’envahis la Pologne, je t’envahis la Pologne ? Je ne crois pas que la recherche d’un équilibre dans les échanges de tirs puisse avoir la moindre pertinence dans ce conflit. Ou alors, il faudrait que la mort de Palestiniens en réponse à celle d’Israéliens ait un effet dissuasif, autrement dit que le cours de la vie humaine soit le même dans les deux camps. On peut en douter quand on voit les pères de Gaza brandir les cadavres de leurs enfants face aux caméras du monde. On peut aussi se demander si, pour les stratèges médiatiques du Hamas, la mort de ces innocents est une défaite ou une victoire.

Une riposte proportionnée, cela suppose que les deux adversaires jouent avec les mêmes règles. Or, Israël et le Hamas ne mènent pas la même guerre. Rappelons que le prétexte à la reprise des tirs de roquettes sur Israël par le Hamas est le blocus abusivement appelé israélien quand il devrait être qualifié d’égypto-israélien ; car les islamistes entêtés de Gaza, les Egyptiens n’en veulent pas non plus chez eux. Or, on peut se demander si ce blocus – qui empoisonne et même plus la vie des Palestiniens -, n’arrange pas les dirigeants du Hamas. En effet, pour se maintenir au pouvoir, ce qui est peut-être leur unique objectif stratégique, les islamistes de Gaza pensent avoir une seule carte à jouer : celle de la résistance irréductible à l’ennemi sioniste. Jamais nous ne lâcherons un pouce de la terre de Palestine comme ces mauviettes du Fatah, c’est le message par lequel le Hamas entend conserver sa légitimité – et le pouvoir.

L’objectif proclamé des islamistes, au nord et au sud d’Israël, ne peut donc être que la destruction de l’Etat juif – même si les chefs du Hamas comme ceux du Hezbollah savent parfaitement que cet objectif est hors d’atteinte. Mais ils ont entraîné dans cette illusion à laquelle ils ne croient pas eux-mêmes une partie de la rue palestinienne et arabe. « Nous transformerons nos corps en bombes contre tous les sionistes du monde », juraient il y a quelques jours des manifestants palestiniens au Liban.

Dans ces conditions, si la riposte israélienne est disproportionnée, ce n’est pas dans le sens que l’on croit. Si elle ne répond pas seulement aux tirs de roquette mais à une menace de destruction constante, répétée, et devenue une puissante rhétorique de mobilisation, l’opération en cours à Gaza, aussi douloureuse soit-elle pour les civils, reste empreinte de retenue. À l’exception de l’extrême droite, on ne voit pas les dirigeants israéliens se faire acclamer en promettant de faire disparaître tous les Palestiniens. Si Israël avait fait preuve de moins de sang-froid et choisi une riposte proportionnée, comment aurait-il répondu à ces promesses de destruction ? Que serait-il advenu du million et demi de Gazaouites si leur voisin n’avait pas été l’ennemi sioniste honni mais un régime arabe peu scrupuleux ? Existeraient-ils encore ces emmerdeurs de Philistins s’ils bombardaient depuis des années, même de façon sporadique ou artisanale, la Russie ou la Chine ?

Ce que peuvent espérer Ismaïl Haniyeh et son mouvement, c’est d’ouvrir à Gaza un front significatif dans l’affrontement planétaire qui oppose l’islamisme radical révolutionnaire au monde libre et même au monde un peu moins libre, car de Washington à Ramallah en passant par Ankara, Paris ou Londres, pas mal de gens commencent à en avoir soupé des barbus.

Les islamistes veulent faire de Gaza un nouveau champ de bataille dans la guerre mondiale chaude en Irak, en Afghanistan, et plus ou moins froide dans les rues de nos villes et de nos banlieues ou s’entrechoquent les civilisations.

Pourquoi se battent-ils et pourquoi nous battons-nous ? Observons les emblèmes et étendards de nos sociétés respectives. Les Américains ont une géante de bronze incarnant la Liberté qui avertit leurs immigrants et le monde entier sur la nature du régime, les Anglais se battent comme James Bond au service de Sa gracieuse Majesté, formule délicieusement chevaleresque qui rappelle au combattant qu’il est aussi un gentleman. Les Français défendent une Marianne bien roulée dans la pierre qui, dans toutes les mairies, rappelle au président photographié qu’il n’est que de passage. Dans ces emblèmes de l’Occident, la femme est bien présente, égale et libre. À l’opposé, les islamistes se réclament d’Allah et de son Prophète, figures masculines appelées à soumettre le monde. Et si c’était cela, l’enjeu principal de la « guerre des civilisations » ?

Oui, je crois que la liberté des femmes qui commence par celle de choisir son conjoint et dont la conséquence est la mise en concurrence, la rivalité des hommes, est le moteur du progrès, du développement et la fierté de notre monde. Quand on interroge John Lennon ou Mick Jagger sur la raison pour laquelle ils ont monté un groupe de rock, la réponse est simple – pour plaire aux filles. Et c’est grâce à cet heureux penchant qu’ils laissent des chansons inoubliables. L’envie de garder la femme qu’on aime et de séduire les autres n’est-elle pas pour quelque chose dans la passion qui pousse les hommes à écrire de grands livres, composer des symphonies ou trouver des vaccins ? En revanche, dans une civilisation où votre cousine vous est promise, due et même imposée, pour quoi et pour qui chercher à devenir meilleur ? Dans le monde merveilleux où, si vous apportez dans l’au-delà des juifs et des croisés, on vous promet des vierges à la pelle, pourquoi prendre le risque de prendre des râteaux ici-bas ?

Je me réjouis tous les jours de vivre dans le monde des femmes libres. C’est pour elles et grâce à elles que je crois en notre victoire. J’y crois parce que la liberté m’habite.

Tous ensemble derrière l’église

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Président d’Elus Locaux contre le Sida, Jean-Luc Roméro était à Nîmes fin décembre pour y faire avancer la cause que défend son association – une cause d’autant plus importante que la situation se détériore en France depuis quelques années déjà. Profitant de son séjour, nos confrères du Midi Libre lui consacrent une interview, s’étonnant qu’il vienne chaque année à Nîmes : « Nîmes, répond Roméro, est, en matière de lutte contre le sida, une ville symbolique. C’est la première à avoir installé un distributeur de seringues, à côté d’une église. C’était dans les années 90 et à l’époque, croyez-moi, c’était loin d’être simple. » Un distributeur de seringues à côté d’une église : y aurait-il quelqu’un pour expliquer à Jean-Luc Roméro que l’opium du peuple ne se prend pas en intraveineuse ?

Mademoiselle Vidocq

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En 1880, le peintre William Bouguereau, plus connu des services de police que des amateurs d’art, s’avisa de peindre Ghislaine Vidocq, la grande passionaria du socialisme utopique français. Trouvant Proudhon et Marx un peu mous, Mlle Vidocq fonda le mouvement de l’ultra-gauche (MUG) en 1875, s’illustrant à cette occasion par un bon mot resté célèbre : « Le MUG, c’est ma tasse de thé ! » Pour réaliser ce portrait saisissant de vérité, Bouguereau fit poser son modèle sous un pont de chemin de fer des environs de Tarnac (Corrèze), mais l’indomptable révolutionnaire ne put s’empêcher d’aller saloper le boulot des cheminots pour dévisser une pièce de locomotive à vapeur, sur laquelle elle s’appuie.

William Bouguereau, L’autre insurgée qui vient, huile sur toile, 1880, conservée au Mausolée du CRS anonyme (place Beauvau, Paris 8e).

Katyn : l’exception française

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« L’affaire remonte », comme on dit à la télé, au 17 septembre 1939. Ce jour-là l’Armée Rouge pénètre en Pologne, quinze jours après les troupes allemandes et sur l’autre flanc. Coïncidence ? Pas exactement. Plutôt la stricte application du Pacte germano-soviétique dont c’était l’objet, sinon officiel, du moins évident : le dépeçage de la Pologne (selon une vieille coutume est-européenne).

Mais les plus belles histoires ont une fin et deux ans plus tard, partibus factis, le pacte est rompu. Les Allemands, fonçant vers l’est comme des Pacman, découvrent les charniers de la forêt de Katyn…

Pas mécontents, ils révèlent l’ampleur du crime soviétique : vingt-deux mille Polonais, dont quatre mille officiers, ont été froidement assassinés. Enfin, ils croient le révéler… En fait leur « scoop » ne sera guère relayé, le climat géopolitique ayant radicalement changé.

Entretemps, l’Union soviétique s’est blanchie de son étoile rouge et de tous les crimes commis en son nom : elle a rejoint la « Croisade des démocraties ». Autrement dit, impossible désormais d’aller chercher le mal dans le « Camp du Bien ». A partir de dorénavant, le totalitarisme pur porc n’aura plus qu’un groin : celui de « La » Bête Immonde nazie et de son grand Satan Hitler. Sauf que, contrairement au vrai, ce démon-là est définitivement écrasé en avril 1945[1. Malgré certaines couvertures alarmistes de Paris Match dans les années 60, 70, 80, 90… (Depuis je ne sais pas, je ne vais plus chez le dentiste.)]. Et d’autant plus facile à diaboliser…

Même au procès de Nuremberg, censé juger les criminels nazis exclusivement, le carnage bureaucratique de Katyn figurera dans l’acte d’accusation. Avant de disparaître mystérieusement des attendus du jugement…

D’ailleurs, même au plus chaud de la guerre froide, jamais le couple vainqueur USA-URSS ne remettra en cause ce dogme fondateur de leur impérium partagé : « Morte la Bête, mort le venin… » Ce qui, soit dit en passant, gênera considérablement la propagande antisoviétique des Américains : on ne tire pas deux fois de suite la même cartouche.

Mais ce n’est pas seulement là une erreur ; c’est un péché : « Le péché originel de l’Occident », comme le dira sans politesse excessive Soljenitsyne dans son discours de Harvard (1978) ; en gros, sa complicité fondatrice avec l’une des deux faces du Janus totalitaire décrit par Hannah Arendt.

D’où vient que ce péché-là, la France – qui pourtant était bien peu de chose à l’époque ! – continue seule de l’expier par une sorte de « devoir d’oubli » nouveau et intéressant ?

En tout cas les faits sont là, comme dit l’autre : c’est dans notre pauvre vieille France, qui ne sait même plus pourquoi elle s’appelle Hexagone[2. Même la télé ne sait compter que jusqu’à « Pentagone ».], que la négation aura été prolongée le plus longtemps par le silence.

Katyn a été distribué partout dans le monde, « y compris l’URSS », comme on disait dans ma jeunesse. Il était « nominationné » aux Oscars d’Hollywood en 2007. En février de l’an dernier il était projeté hors-compétition au 58e Festival du film de Berlin, en présence d’Angela Merkel. Mais il reste étrangement absent des salles françaises – même les plus intellos, genre MKII et suivants … Certes il a été projeté au Festival du film polonais de Lille ! Mais c’est pas non plus Bienvenue chez les Ch’tis.

Quant à la télévision, s’il y avait dans ce pays un service public digne de ce nom, c’est évidemment là que Katyn aurait eu sa place. Une page d’histoire aussi monstrueuse, et en même temps, aussi instructive sur l’époque et la nature humaine, c’était tout indiqué compte tenu des « missions » de France Télévision – même avant la disparition de la pub.

Recommandé pour l’édification des jeunes générations… Et même des anciennes puisque depuis 1940, jamais le drame de Katyn n’avait donné lieu au moindre film… Eh bien au lieu de cela, voici que le film sort exclusivement sur Canal + Cinéma – une des quatre déclinaisons numériques de Canal +. Le tout en plein milieu des « fêtes », comme si ces 22 000 cadavres étaient plus faciles à digérer entre la dinde et le foie gras.

Du coup même mon Télérama à moi s’est cru autorisé à faire à Wajda le coup du mépris. Lui qui ne manque jamais de faire l’éloge des programmes historiques formateurs et citoyens ne se fend pas du moindre « T » (sorte de bon point téléramesque) ni même d’un quelconque commentaire. Juste trois lignes de résumé : « Pendant la seconde guerre mondiale, quatre familles polonaises portent le deuil de proches exterminés par les troupes soviétiques. » On n’est pas plus sobre !

Sauf que les « proches» exterminés n’étaient pas 4, mais 22 000 : et que ces exactions de « troupes », forcément incontrôlées, relevaient en fait du crime de guerre conçu par Staline et organisé par le NKVD.

Mais pas le temps de s’appesantir ! C’est qu’il faut faire place au programme suivant : la énième rediffusion du remake raté du Deuxième souffle de Melville, signé Alain Corneau. Neuf lignes de critique, même réservée, en quatrième semaine, c’est quand même mieux que rien du tout dès le premier jour !

Mais Télérama a le sens des responsabilités : pourquoi réveiller une vieille blessure même pas progressiste ? (Si seulement c’était Ken Loach sur la guerre d’Espagne : la « une », je vous dis ! – plus deux pages d’interview mains jointes, et la critique les yeux fermés.)

En plus, si ça se trouve le-Polonais-est-antisémite… Alors quand il est pogromé à son tour, il ne faut pas qu’il vienne pleurer, n’est-ce pas ? Pourquoi une telle lâcheté, survivant même à la peur ? On se perd en conjectures… Y aurait-il encore en France un puissant lobby pro-soviétique, vingt ans après la chute du Mur de la Honte (comme on ne dit plus) ? A moins qu’il ne s’agisse d’une redoutable conspiration néo-stalinienne, cinquante-cinq ans après la disparition du petit Père des Peuples ?

A qui profite ce crime de lèse-mémoire, ou plutôt de lèse-Histoire ? Je serais bien en peine de vous le dire, puisque ce tabou-là reste intact en France (encore l’exception culturelle ?) soixante-dix ans après les faits.

Ce que je sais, c’est que de 1945 à 1989, aucun petit doigt n’a bougé : décidément, et d’un commun accord, la question de Katyn ne serait pas posée.

Il aura fallu attendre Gorbatchev, c’est-à-dire le bordeur du lit de mort de l‘Union soviétique, pour que celle-ci reconnaisse dans un dernier souffle son entière culpabilité – et le mensonge d’Etat qui pendant un demi-siècle y a présidé.

Ce n’est pas, hélas, ce que l’Histoire retiendra de ce Mikhaïl-là, pilier puis sabordeur de l’Union Soviétique, avant de se reconvertir en Grande-Conscience puis en valise Vuitton.

D’ailleurs ces aveux les plus durs n’y changeront rien, ou presque.

Longtemps on continuera, par une sorte de lâcheté devenue réflexe, de feindre l’ignorance. À quoi bon, après tout, accuser d’un crime où l’on a trempé son complice soviétique, ce « grand cadavre à la renverse[3. Comme disait un autre bouffon à propos d’une autre bouffonnerie, heureusement moins sanglante.] » qui ne peut même plus témoigner ? Plutôt ré-enterrer l’affaire, n’est-ce pas, comme déjà Staline en 1940 !

Enfin Wajda vint. Avec cette liberté nouvelle que donne aux meilleurs le grand âge, il osa crever enfin l’abcès dont lui et sa famille avaient souffert depuis quatre générations. L’ignorance, le doute, le mensonge et l’ »omerta » sur leur propre passé, qui de fait interdit toute compréhension de la suite…

« L’avenir appartient à l’homme qui a la mémoire la plus longue », disait Nietzsche, ce ouf malade qui avait tellement raison quand parfois il dégrafait son corset de surhomme.

Si ça se trouve, c’est cela le vrai danger du totalitarisme. Celui que décrivent Orwell et Soljenitsyne : l’oubli du passé, sans lequel il n’y a d’avenir pour personne – sauf pour « l’Homme Nouveau », dont décidément le nom est personne.Vous vous rendez compte de la gravité de ce que je dis ? En tout cas, moi non.

A part ça le film de Wajda est nul, mais ça ne change pas un mot à mon propos.

2009 sans Westlake

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Le 1er janvier 2009 au matin, John Dortmunder, Andy Kelp, Tiny Bulcher, Ralph Winslow et Stan Murch se sont réunis à New-York à l’OJ Bar&Grill d’Amsterdam Avenue devant leurs boissons habituelles (bourbon, whisky de seigle, vodka-vin rouge et bière régulièrement salée pour renouveler la mousse). Tous ces personnages, assez défavorablement connus des services de police, venaient d’apprendre la nouvelle : leur créateur, le grand Donald Westlake, était décédé la veille, à soixante-quinze ans, le 31 décembre 2008 alors qu’il réveillonnait avec son épouse. Etant donné que Westlake était un forçat de l’Underwood et l’auteur d’une grosse centaine de romans, il laisse une pléiade de personnages au chômage technique, pire que dans l’industrie automobile de ces temps-ci. Mourir un 31 décembre était bien dans la manière de Westlake : il n’était pas du genre à écrire une histoire pour la laisser en plan. C’est bien là une facétie funèbre digne d’un orfèvre de l’intrigue où la chute se doit de n’intervenir qu’au tout dernier moment.

Parce qu’il s’agit d’un auteur de romans noirs, parce que de surcroît cet Américain né en 1933 avait une vis comica peu commune, il n’est pas certain, au-delà du cercle des amateurs, que son génie littéraire, un des plus grands et des plus protéiformes de la littérature américaine, ait été reconnu à sa juste valeur. C’est bien le seul avantage qu’un écrivain aussi prolifique et novateur ait à mourir : le temps et le goût vont faire leur œuvre et la grandeur de Westlake éclipsera un bon nombre de fausses gloires du polar (que restera-il de nos engouements pour les Scandinaves, ennuyeux comme la social-démocratie ?) et de la littérature tout court : ils vont être de plus en plus nombreux, les lecteurs, à donner toute l’œuvre de Pynchon et une bonne partie de celle de Kurt Vonnegut, pour quelques pages de Aztèques dansants qui portent le vieux thème de la course poursuite à des hauteurs épiques et comiques rarement atteintes.

Bien qu’il ait utilisé de nombreux pseudonymes, Donald Westlake est surtout l’auteur de deux séries, l’une publiée sous son propre nom qui raconte les calamiteuses aventures de Dortmunder et de son équipe, l’autre sous le nom de Richard Stark qui met en scène Parker, bandit sans visage, cruel et sanguinaire.

À première vue, Westlake est ce qu’il est convenu d’appeler un formidable inventeur d’histoires. En vérité, son art de la complexification, son talent pour jouer avec la contrainte imposée, font de ses romans des combats métaphysiques et drolatiques contre un destin de plus en plus absurde. Ainsi, dans Le Ciel t’aidera, Dortmunder se retrouve obligé d’aider une jeune bonne sœur dans une lutte sans merci contre son père milliardaire mais il ne peut-être guidé dans son action que par des gestes puisque la nonette a fait… vœu de silence et refuse de le rompre, même quand la situation devient critique.

Marqué par le thème du double, (lire Un jumeau singulier), Westlake/Stark a aussi mis en scène de nombreuses aventures du mystérieux Parker. C’est sans doute là qu’il est le plus novateur. Parker n’est pas seulement un truand qui travaille en solitaire ou avec quelques complices mais jamais les mêmes, il incarne la destinée de l’homme nomadisé dans une société américaine en train de devenir la société mondiale. Parker, qui ne montre aucun sentiment, ne montre non plus aucun attachement aux lieux ou aux racines. Il est le post-humain en constante délocalisation, si répandu aujourd’hui, dont Westlake/Stark avait pressenti le triomphe dès les années 1960. La vie de Parker se déroule dans des motels, des appartements loués, des maisons de passage. Il est l’homme des non-lieux indifférenciés, de la fin de l’histoire. Il prépare des « coups » comme des cadres supérieurs montent des business plan. Sa violence froide, voire son sadisme méthodique ne sont que la forme hyperbolique de la violence policée des rapports sociaux. Servies par un style behavioriste très admiré par Manchette, les aventures de Parker sont en elles-mêmes un genre littéraire radicalement nouveau, de belles mécaniques froides et précises qui ne vont pas vieillir.

Il y avait, chez Westlake, derrière la franche rigolade des Dortmunder ou l’ironie aussi cruelle qu’imperceptible des Parker, une véritable angoisse. D’abord sur lui-même et son métier comme dans Adios Scherazade, autofiction sur un écrivain professionnel en panne, qui écrit du porno pour essayer de retrouver le chemin de la « grande œuvre » mais aussi dans Le contrat, roman documenté et désespéré sur la manière dont l’édition est devenue un commerce qui n’obéit plus qu’aux lois du marché. Enfin, Le couperet, l’un de ses plus récents romans, adapté – trop platement – par Costa Gavras[1. On notera que malgré un nombre considérable d’adaptations (de Peter Yates à Michel Deville en passant par le Made in Usa de Jean-Luc Godard), le cinéma a rarement rendu justice à la finesse ou à la brutalité de Westlake. On retiendra néanmoins l’excellent Payback (1999) de Brian Helgeland, inspiré par les deux premiers romans de la série Parker (ici joué par Mel Gibson). On retiendra aussi le glaçant téléfilm US The Stepfather (Le beau-père), d’après un scénario original de Westlake, que les chaînes fauchées du câble rediffusent régulièrement. Enfin, mention spéciale pour le fort viril Mise à sac (1967) d’Alain Cavalier, d’après En coupe réglée, où Parker était interprété cette fois par le génial Michel Constantin…], raconte comment un cadre sup au chômage, bon père de famille, postulant à un emploi, s’arrange pour repérer les candidats ayant un profil similaire au sien afin de les éliminer physiquement et de rester seul en lice.

Donald Westlake était finalement, comme tous les grands écrivains, l’homme d’une gaîté de plus en plus difficile à exercer et dont l’héroïsme discret consistait justement à tenter de la sauvegarder. À l’OJ Bar&Grill sur Amsterdam Avenue, Dortmunder a remis une tournée. Le cœur n’y est plus vraiment.

Causes toujours

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Sacrée bonne blague, à mettre au crédit du Figaro Magazine de cette semaine. L’hebdo dresse, non sans malice, la liste des journées décrétées « Grandes Causes » en 2009 : pas moins de 200 ! Il faut dire aussi que le spectre est large:ça va de la journée mondiale de la Paix (1er janvier) à celle des droits de l’Homme (10 décembre) en passant par la journée internationale « de la diversité culturelle pour le dialogue et le développement » (21 mai), sans oublier celle du Tricot (9 juin). Mais toute médaille a son revers : compte-tenu de ce sursaut citoyen, il ne reste plus désormais que 165 places libres ! (166 les meilleures années.) Alors, amis spécialistes des grandes causes non identifiées, un conseil : faites-vous connaître d’urgence auprès des autorités compétentes ! Faute de quoi votre riche idée de journée de lutte contre la Pédophilophobie risque de devoir cohabiter avec la Journée Mondiale du Pied (11 mai)…

Allez les Beurs !

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Pour continuer dans la ligne chveikienne dont les lecteurs de Causeur sont désormais familiers, je vais utiliser une autre forme de l’herméneutique du héros de Jaroslav Hasek : la transformation d’une nouvelle angoissante en une bonne occasion de se vautrer dans un optimisme béat. Il s’agit, pour Chveik, de déjouer les manœuvres de la police secrète impériale dont les mouchards traquent dans les bistrots les propos subversifs des buveurs de bière, en les provoquant par des allusions aux mesures impopulaires du régime. L’augmentation des impôts, l’allongement de la durée du service militaire, la raréfaction des denrées comestibles, sujets sur lesquels Chveik est invité à se prononcer devant le zinc par des personnages chafouins, sont salués par lui comme « d’excellentes nouvelles ». À l’entendre, ces mesures sont de nature à éviter des dépenses inutiles aux contribuables, à entretenir la forme physique de la jeunesse appelée sous les drapeaux, et à prévenir le développement de ce fléau moderne qu’est l’obésité.

Je déclare donc solennellement que la mobilisation, samedi 3 décembre, à Paris et dans les grandes villes de France, de dizaines de milliers de manifestants braillant « Israël assassin ! Hamas vaincra ! Moubarak, Sarkozy complices ! » est une excellente nouvelle.

Je ne partage aucune des convictions, des analyses et des émotions qui ont poussé les manifestants à braver le froid glacial pour aller conspuer l’Etat juif et porter les barbus égorgeurs au pinacle.

Mais, en regardant sur Youtube les images réalisées par des sympathisants du mouvement, on est obligé de constater que ces défilés étaient composés quasi-exclusivement de gens appartenant, comment dire… à cette France de la diversité. Autrement dit, ces cortèges n’avaient mobilisé, pour l’essentiel, que ceux qui éprouvent une solidarité ethnique avec les habitants de Gaza, si l’on excepte les apparatchiks habituels de la LCR, du PCF et des Verts, dont on avait bien du mal à discerner les troupes dans la foule rassemblée.

Cette caractéristique n’a d’ailleurs pas échappé à Leïla Shahid, qui rendait hommage, dimanche soir sur France 3, aux « 22 millions d’Arabes résidents en Europe » qui ont manifesté, dans diverses capitales du continent, leur condamnation des opérations de Tsahal à Gaza. Nous sommes donc bien dans un schéma « bonifacien » dans lequel chacun peut se compter – et vérifier que le poids électoral des franco-musulmans est désormais supérieur à celui des juifs de France…

Au vu des manifs du week-end, il n’y a pas photo : plusieurs dizaines de milliers de pro-palestiniens dans les rues des grandes cités françaises, contre, allez, 6000 juifs ayant répondu à l’appel du CRIF pour soutenir Israël, cela devrait donner à réfléchir à nos stratèges politiques.

Toutefois, la politique ne saurait se réduire à l’arithmétique niveau CE1. Les défilés – presque – pacifiques de ce week-end fournissent des raisons de se réjouir. La dernière manifestation de musulmans en France avait eu lieu le 17 octobre 1961, quand les Algériens de France étaient descendus dans le rue de Paris à l’appel du FLN. Tragédie, ratonnades, noyades dans la Seine, black-out médiatique, honte nationale. Aujourd’hui, leurs enfants et petits-enfants manifestent pacifiquement, et se font même, en fin de manif, déborder par des casseurs, comme de vulgaires lycéens bourgeois protestant contre le CPE. C’est donc une excellente nouvelle. Souvenons-nous : entre 2000 et 2002, au plus chaud de la seconde intifada, les défilés anti-israéliens étaient majoritairement composés de gauchistes, qui laissaient quelques groupuscules pro-hezbollah crier « Mort aux juifs ! ». Mais on vandalisait les synagogues, on tapait les feujs dans les rues du 9-3, et José Bové accusait le Mossad d’être derrière tout ça.

Depuis, José Bové a vaguement fait amende honorable et le pro-palestinisme des franco-musulmans a enfin trouvé une voie classique, normalisée, d’expression publique, dont on espère qu’elle se substituera complètement aux bouffées de violence raciste.

Bien entendu, nos grands médias voient dans ces manifs la preuve de « la révolte croissante des opinions publiques » contre l’opération militaire israélienne à Gaza. La confusion entre la mobilisation, bien réelle, des franco-musulmans, et une prétendue mise en branle de la réprobation générale d’Israël dans l’opinion française est courante chez certains de mes confrères et consœurs à la bonne conscience d’airain. Je n’ai pourtant entendu parler d’aucun sondage sur l’opinion du public français sur les événements de ces derniers jours. Sur quoi se fondent donc nos « analystes » du fond de l’air hexagonal pour nous asséner leurs certitudes ? Doigt mouillé ? Brèves de comptoir ? Sondage express à la cafét’ de Radio-France ou coup de téléphone à l’oracle Charles Enderlin de France 2 ?

Les sondages du printemps 2008, effectués à l’occasion du soixantième anniversaire de l’Etat d’Israël, montrent une situation plus confuse. La grande majorité du public renvoie dos à dos protagonistes. À la question « qui porte la responsabilité de la perpétuation de ce conflit ? », 64 % des personnes interrogées répondent « les deux ! ». Rien n’indique un revirement spectaculaire de l’opinion au cours de ces derniers jours. Mais puisqu’on vous dit que vous pensez autrement, il va bien falloir que vous vous mettiez au pli. Sinon, à quoi serviraient les journalistes ?

La fatigue du critique

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J’ai publié en 2002 La Littérature sans estomac pour réagir aux choix d’une certaine critique établie, qui accordait une importance démesurée à des livres à mon sens sans intérêt, alors que la littérature compte beaucoup d’auteurs passionnants que l’on ne mentionne pas assez. Il s’agissait aussi, tout simplement, de regarder de près les textes au lieu de parler d’autre chose, et de prendre plaisir à la pratique d’un genre littéraire assez peu fréquenté : la satire.

Je m’attendais, bien sûr, à de vives réactions. Je me préparais à ce que la critique soit, en toute justice, critiquée. Dans ma naïveté, je ne prévoyais pas qu’il s’agissait, pour certains, de tout autre chose : non pas de lui répondre sur le plan des textes et des idées, mais bien de lui dénier toute légitimité, et de jeter sur elle la suspicion, sur le plan idéologique ou moral. Si les soutiens ont été nombreux, de nombreuses répliques ont visé au-dessous de la ceinture. Surtout, elles ne se sont pas manifestées ouvertement. Pour l’essentiel, elles ont consisté en menaces épistolaires envers mes soutiens, lettres d’insultes (notamment de la part de Monique Atlan, animatrice de télévision), manœuvres pour faire supprimer des articles de moi, ou à mon sujet. Tout cela avec un certain succès. Ces faits ont été détaillés dans Petit Déjeuner chez tyrannie, écrit avec Eric Naulleau, pour bien faire sentir à quel point le petit monde du journalisme littéraire fonctionnait trop souvent sur l’intolérance et le sectarisme. Peine perdue. Depuis, rien n’a changé. Bien au contraire, c’est un déni tranquille qui s’est installé. Ainsi, dans son autobiographie, Josyane Savigneau, l’ancienne responsable du Monde des livres, s’estime victime de la « calomnie ». Ce terme de « calomnie » est repris par presque tous les chroniqueurs (notamment par Nathalie Crom dans Télérama, la critique avisée qui prenait les textes authentiques recueillis dans le Jourde et Naulleau pour des pastiches) comme s’il relevait de l’évidence. Josyane Savigneau n’a pas été évincée de la direction du Monde des livres parce qu’elle piétinait joyeusement toute déontologie, mais parce qu’elle vient de la province et qu’elle est une femme (ce dont on ne s’était pas aperçu, sans doute, avant de lui attribuer son poste). C’est bien évident. Les injures, les menaces, les interdictions diverses, de la part de Josyane Savigneau, dont ont été victimes ceux qui m’ont soutenu, sans même parler de moi, n’ont donc pas existé, rien de tout cela n’est vrai, quand bien même cela serait avéré. On pourrait le hurler continûment, exhiber les lettres, les textes, cela ne servirait à rien.

La liste de ces interdits serait longue, ils ont été très nombreux depuis six ans. Je me contenterai d’en évoquer deux récents : une page portrait devait paraître dans le journal Le Monde, et a été supprimée sur intervention d’une journaliste du supplément littéraire. A la rentrée 2008, Claire Devarrieux, responsable du supplément littéraire de Libération, a déclaré à l’attachée de presse des éditions Balland qu’elle ne publierait jamais d’article sur un auteur qui a critiqué des écrivains défendus par Libération. Bien plus, l’interdiction s’étend aux auteurs publiés dans la même maison que le coupable, Balland et l’Esprit des péninsules. Ils paient pour lui.

Inutile de chercher à dénoncer ce sectarisme. On vous répondra que vous n’êtes quand même pas si malheureux, que si on vous entend, c’est bien la preuve qu’il n’y a pas de censure, que tout cela n’est pas grave, on n’est pas en URSS, et il y a mieux à faire que de se plaindre. Comment répondre à cela ? Bien sûr, on est entendu, bien sûr on est publié, on existe, une forme de reconnaissance finit par advenir. Mais les pressions constantes, les interdits en sous-main, les petites censures répétées, les injures, tout cela doit être considéré comme normal, il ne faut pas les dénoncer. L’existence même d’un tel sectarisme, chez des journalistes qui ont toujours le mot de liberté sous la plume, est considérée la plupart du temps avec indifférence.

En fait, non seulement dénoncer ce genre de pratiques ne sert à rien, mais bien plus, on finit par être soi-même regardé comme douteux. Soit on vous reproche de vous poser en victime, soit, c’est encore plus fréquent, on relève avec dégoût les faits que vous rapportez, en déclarant que cette agitation de marigot ne grandit pas la littérature, et ne concerne qu’un petit milieu assez répugnant. Autrement dit, on peut toujours s’évertuer, le seul résultat en sera que l’on sera mis dans le même sac que ceux à qui l’on s’attaque, et sali par cela même qu’on leur reproche. Soit ce que l’on dit est faux, sans discussion, sans appel, sans même examen du dossier, soit, vrai ou faux, l’on en est de toutes façons déconsidéré : le mieux serait de se taire.

Depuis six ans, grâce, en partie, au soutien moral apporté par de nombreuses manifestations de solidarité, j’ai pu poursuivre, sous diverses formes, ce travail satirique sur la littérature. Mais les effets pervers ont fini par devenir difficiles à endurer. Le plaisir critique, l’audience et la sympathie de quelques esprits ne suffisent plus, en tous cas, à les compenser.

Il est fatigant, d’abord, de se voir systématiquement identifié à la seule polémique. On devient le méchant, le cogneur de service. On vous réclame des éreintements. On vous demande tous les ans de participer à l’éternelle dénonciation de l’éternelle corruption des prix littéraires. On commente tous vos livres, même des romans exempts de polémique, en fonction de ce seul aspect. Bref, on est folklorisé. On peut avoir publié, aux environs de la cinquantaine, trois livres consacrés à la satire sur un total de trente, consacrer les neuf dixièmes de son temps à des romans ou à des essais littéraires, rien n’y fait. Le violon d’Ingres critique masque tout le reste.

On peut avoir écrit maints articles d’éloge, avoir consacré beaucoup d’énergie à une petite revue qui publiait de jeunes auteurs, des poètes d’avant-garde ou des artistes, pour certains, on sera, jusqu’à la consommation des siècles, celui qui n’aime pas la littérature de son époque. On peut donner toutes les preuves du contraire, rien n’y fera. Il y a surtout une profonde lassitude à se voir opposé à l’infini les mêmes arguments, quand bien même on s’est échiné à y répondre. Ces arguments sont reproduits inlassablement, par des universitaires, des journalistes, des écrivains, des « bloggeurs » ou des lecteurs. Tentons d’en donner rapidement la teneur.

La plus fine psychologie s’y allie à une sociologie de haut niveau : le critique est aigri, envieux, plein de ressentiment (Philippe Lançon dans Libération), il se venge de sa médiocrité. C’est l’argument le plus fréquent, le cliché obligatoire, il est ressassé à l’envi, c’en devenu un automatisme. Variantes : il veut se faire connaître, sur le dos des autres. Il ne fait jamais que chercher des places, il agit par « dépit de ne pas avoir un strapontin » parmi les Beigbeder et Rolin (Sébastien Lapaque dans Le Figaro). Eternelles beautés de la psychologie… Dernièrement, Pierre Bergé, dans l’émission de François Busnel, a agressé Eric Naulleau, à propos du Jourde et Naulleau, sur l’air : vous attaquez les autres pour vous faire connaître. Pierre Bergé censeur (il a fait interdire dans son magazine Têtu la publication d’un entretien gênant pour Mme Savigneau, à la demande de celle-ci), Pierre Bergé mafieux (il décerne un prix Décembre alors que Sollers, éditeur du lauréat, figure dans le jury) considère que la critique est répugnante : c’est dans l’ordre des choses. Dans l’ordre des choses aussi, aussitôt après cette sortie, l’éloge de Pierre Bergé dans Le Monde sous la plume de la prévisible Savigneau. Pour ces gens-là, ce ne sont pas les textes qui comptent, ce sont les relations sociales et le pouvoir. L’amour universel de la littérature est un alibi commode.

Donc, le critique « crache dans la soupe » (ce qui connote une certaine ingratitude, quand bien même on ignore de quelle soupe au juste il s’agit). Il éprouve de la haine pour tel ou tel auteur, il poursuit d’obscures vengeances. Les universitaires le désapprouvent : polémiquer ne sert pas la littérature. Même l’excellent ouvrage La Littérature française au présent vous expédie le pamphlétaire en deux lignes : son livre n’a été écrit que pour « régler des comptes ». Quels comptes ? Quel arriéré ? On ne sait pas. Même si la personne du critique est jugée sympathique, il semble louche qu’il se livre à une telle activité, cela dénote un côté Jekyll et Hyde dont il faudrait se méfier, du moins si l’on en croit Didier Jacob.

Géographiquement, c’est un provincial qui dénonce la corruption parisienne, ou c’est un puritain qui se prétend incorruptible et joue les chevaliers blancs, ou bien au contraire un arriviste prêt à tout pour qu’on le voie à la télé. Il est tout aussi pourri que les autres. C’est, comme le dit bien Etienne de Montety, du Figaro, un « faux rebelle ». D’ailleurs, précisent d’autres, il fait ça pour de l’argent, la motivation de ses livres est commerciale (oui, cela aussi a été écrit). Si on le voit à la télévision, si on l’entend, si on le lit, cela montre bien qu’il est corrompu, « vendu au système », et que son seul but était de faire parler de lui. Si on ne le voit pas, eh bien il n’existe pas, et c’est au fond ce qu’il a de mieux à faire. D’un côté, certains journaux s’emploient à lui refuser la parole, autant que possible, de l’autre, de braves lecteurs sourcilleux sur l’éthique s’offusquent qu’il paraisse ici ou là, ce qui leur semble une marque de compromission.

Politiquement, il est bien entendu réactionnaire. Variantes : lepéniste, poujadiste, populiste, abondamment attestées, voire pétainiste, dans Le Monde, à propos de Pays perdu, car « la terre ne ment pas » ; ou encore, si l’on en croit Edwy Plenel, « ennemi de la liberté ». Car il est réactionnaire, semble-t-il, de préférer Novarina, Chevillard ou Cadiot à Darrieussecq et Delerm. Cette idée du caractère réactionnaire de la critique est, elle aussi, universellement répandue. (Jean-Philippe Domecq, en son temps, a déjà été assimilé aux nazis) Elle vient d’être récemment reprise par Michel Abescat, dans Télérama, à propos du Jourde et Naulleau. Ce poujadisme littéraire qu’on lui impute n’empêche nullement, d’autre part, de considérer qu’en manifestant son peu de goût pour des auteurs largement reconnus, le critique prouve son mépris du public.

Tantôt il choisit la facilité en attaquant des auteurs inconnus (ou en défendant des auteurs célèbres), tantôt il fait preuve d’élitisme en attaquant des gens connus (ou en défendant des inconnus). Les deux idées ont été souvent exprimées, parfois simultanément. S’il s’en prend à des célébrités, des auteurs de best-sellers, c’est là aussi trop facile, car alors il « enfonce des portes ouvertes », et de toutes façons cela ne sert à rien, les lecteurs de ces écrivains ne le liront pas. Pour certains, il faudrait ne s’attaquer qu’aux grands auteurs. Pour d’autres, aux petits. S’il attaque des femmes, il est sexiste. De toutes façons, il ne critique jamais le bon écrivain (c’est toujours celui qu’il ne commente pas qui aurait été le bon), ni le bon livre, ni le bon passage, puisque, bien entendu, il ne commente que des « citations détachées de leur contexte », quand bien même la citation en question ferait deux pages. D’ailleurs, il est trop simple de se pencher sur le détail du texte, à ce compte-là, on ferait passer les plus grands génies pour des imbéciles.

D’une manière générale, la satire est indigne d’un véritable écrivain, qui reste au-dessus de ces vils combats pour ne se consacrer qu’à son œuvre. Elle est, idée martelée, une « perte de temps ». Non seulement parce qu’elle ne sert à rien et ne change rien, mais parce qu’il y a tant de bons auteurs et si peu de temps qu’il est vain de dénoncer les mauvais : ne parlons que de ce qui est bon (entendu mille fois).

Si l’on consent à admettre la légitimité d’un ouvrage critique, celle-ci est refusée pour le deuxième. Là, le critique se répète. Il fait toujours la même chose, il « exploite le filon ». Encore une fois, il ferait mieux de changer d’activité.

Ce n’est pas la violence, la malhonnêteté ou la bassesse de certaines attaques qui ébranlent vraiment, mais la puissance d’inertie qui semble prédominer, jusque chez des gens de bonne foi, convaincus que, dans le champ littéraire, toute polémique est soit inutile, soit un peu sale. On peut avoir développé une argumentation nourrie pour répondre, montré qu’on n’a rien de « réactionnaire » et qu’on est un grand amateur de littérature contemporaine, peine perdue, tout cela reviendra en boucle. Le martèlement l’emportera sur le raisonnement. Alors, même si on ne se sent pas spécialement victime, la fatigue finit par l’emporter. On n’a plus envie d’argumenter, et l’on se dit qu’en effet, ils ont raison, tout cela est inutile, autant s’arrêter. Il y a quelques pages polémiques dans mon dernier ouvrage, Littérature monstre, et je les regrette presque. Je me prépare à entendre l’antienne : exploiter le filon, cracher dans la soupe, réactionnaire, régler des comptes, aigreur, parler des bons livres, enfoncer des portes ouvertes, etc. Je ne parviens plus à trouver la force de répondre. C’est un piège : on n’en finit pas, toute l’énergie passe à se justifier sans fin d’exercer une activité au fond normale. Mais je l’ai toujours considérée comme annexe. Alors, à quoi bon ? J’avoue que j’y regarderai, désormais, avant de me lancer dans la satire ou la critique négative. En fait, il est fort probable que je suspende sine die la pratique ces sports. D’aucuns, bien entendu, ne manqueront pas d’interpréter cela comme une tactique de qui cherche des places ou s’intègre au système. On finit par éprouver le sentiment de ne rien pouvoir faire contre de tels automatismes mentaux, contre ce bétonnage de la pensée, cette manière d’aller toujours au plus bas, comme s’il y avait une évidente universalité de ces sortes de sentiments.

Certains continuent, ici et là, à pratiquer un genre devenu marginal dans le monde de la promotion et de la prudence. D’autres auront peut-être l’audace de s’y lancer. Je leur souhaite bon courage.

Littérature monstre: Etudes sur la modernité littéraire

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Not in my Eminem

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Contrairement à ce que prétendent de méchantes langues ici-même, j’aime bien le rock and roll. Certes, vos enfants, neveux et nièces, chers lecteurs, trouveraient certainement mes goûts désuets, mais non, je n’ai pas bloqué sur les Quatre saisons. Je pense néanmoins qu’infliger aux prisonniers de Guantanamo des heures et des heures de hard rock, de soap pop ou de chansons niaises pour enfants-rivés-à-l’écran est une torture particulièrement raffinée, interdite par toutes les conventions signées par les pays de bonne compagnie.

Il faudrait cependant expliquer par quel tour de passe-passe ce qui est une torture pour les présumés coupables de la prison américaine est tenu pour un délice par une bonne partie de la jeunesse d’Occident. Entrez dans n’importe quel magasin de jeans : torture ! Centre commercial : torture ! Tentez votre chance dans un café chic : torture ! Essayez une fête de trentenaires qui écoutent Chantal Goya en couches-culottes : torture ! Un restau branché : torture, vous dis-je. Partout en Occident de malheureux humains sont soumis au même traitement inhumain, dégradant et illégal que celui qui est réservé aux suspects dans une zone de non-droit sous pavillon américain. Et ils en redemandent. Ils payent même pour se rendre dans des lieux dédiés à ces pratiques obscures que l’on appelle boites de nuit. Torture au-delà de l’Atlantique, plaisir en deçà – allez y comprendre quelque chose.

Au moins les terroristes les plus endurcis (à moins qu’il ne s’agisse de leurs frères ou de leurs cousins) ont-ils envie de se suicider après avoir entendu une centaine de fois We will rock you de Queen, White America d’Eminem ou, peut-être pire encore, le générique de Sesame Street, l’équivalent US de L’Île aux enfants. Or, rien de tel dans tous les lieux où, chez nous, on pratique cette terreur à ciel ouvert, au vu et au su de tous ; aucune réaction de panique ou de révolte ne se lit sur les visages de ceux à qui on inflige cette barbarie sonore. On dirait au contraire qu’un étrange syndrome de Stockholm pousse les victimes à adorer, parfois à idolâtrer leurs tortionnaires et à haïr ceux qui tentent de les délivrer de leurs chaines. Faites l’expérience de demander à un restaurateur de baisser ou, si vous êtes d’humeur gore, d’arrêter la musique et vous verrez bientôt se coaliser contre vous tous les clients dont vous venez pourtant d’essayer de sauver le dîner. (J’ai quasiment déclenché une émeute avec Philippe Muray dans un restaurant de Malaucène, dans le Vaucluse, où nous prétendions avoir une conversation entre grandes personnes. Seule une fuite rapide nous a évité le goudron et les plumes.) Ou demandez à un vendeur comment il tient huit heures sous le pilonnage constant de décibels échappés d’une mauvaise chaine hi-fi et vous lirez dans son regard l’effroi du type qui se retrouverait nez à nez avec un homme des cavernes. Lui se demande plutôt comment on peut tenir sans ce cocooning sonore. Le silence est mort.

Il faut se rendre à l’évidence, une mutation de l’espèce a dû se produire pour que ce qui était hier – et est encore pour une part de l’humanité – synonyme d’horreur soit devenu hautement désirable. Il est permis et même conseillé de se révolter contre le saccage des paysages ou l’éradication des langues vernaculaires, mais se rebeller contre la dictature du bruit, c’est se désigner comme survivant promis à une juste disparition. Cela fait des années que mes copains les plus proches affichent un sourire gêné lorsque, vers le mois de juin, j’entonne mon couplet contre la Fête de la musique. Ça lui reprend, elle fait son numéro de Muray appliqué. Une fois par an, qu’est-ce que ça peut te faire ? Serais-je la seule à pleurer de rage après quatre ou cinq heures de boum-boum durant lesquelles il est inutile de songer à lire, réfléchir, deviser… ou écouter de la musique ? Se trouve-t-il vraiment des adultes consentants à la Techno Parade et ses hordes d’adolescents munis de packs de bière ? Je l’avoue, moi ça me fout les jetons, j’ai l’impression que la guerre commence – et accessoirement, ça fait trembler mon ordinateur, au cinquième étage.

Muray rappelait judicieusement que l’oreille n’a pas de paupière. Face au bruit, nous sommes tous désarmés, le prisonnier de Guantanamo et le bobo du Marais. Sauf que le second a choisi de collaborer à sa propre aliénation (je sais, je sais, le premier est autrement aliéné par ses croyances et comportements archaïques) et même de la brandir comme l’étendard d’une liberté nouvellement conquise. La saturation de l’espace sonore, l’invasion de l’intimité par toutes sortes de bruits – dont certains sont qualifiés de musique – auxquels, serait-on en train de mourir sur un lit d’hôpital, il est impossible d’échapper[1. Muray a écrit sur le sujet un texte poignant.] –, ne sont pas considérés comme les symptômes d’une insupportable violence mais comme ceux d’un progrès de la civilisation.

Résultat, nous avons le privilège d’observer en live les effets de l’Evolution. En effet, entre l’habitant des vastes rivages encore livrés à l’archaïsme et à l’oppression et l’individu qui peuple nos contrées post-démocratiques, il n’y a pas seulement un ou plusieurs océans mais des siècles. Le type que l’on torture à coups de hard rock est le même que celui qui bat sa femme (ou bien pire), il n’y a pas de hasard. Sur fond de flonflons, c’est un nouvel épisode, vaguement burlesque, de la bagarre entre le vieux monde et le nouveau qui s’est joué à Guantanamo. Pour en apprécier toutes les subtilités, il faut se glisser dans les pas des fonctionnaires zélés qui ont mis au point cette intéressante technique de terreur par la musique, moins salissante que le Taser, en appliquant un principe simple : ce qui fait horreur là-bas fait jouir ici – ou, si vous suivez vous l’avez compris, ce qui faisait horreur hier fait jouir aujourd’hui. Il faut noter que le théorème n’est pas totalement réversible car bien des joies de la vieille humanité (comme la lecture, la contemplation d’œuvres d’art, un disque des Who passé à un volume raisonnable ou le contage de fleurette) sont étrangères à l’homme des cavernes afghanes autant qu’aux spécimens les plus aboutis d’individus post-historiques. (Au fur et à mesure que j’avance dans cet article, je réalise tout ce qu’il doit à ce lâcheur de Muray, merci Philippe, que serais-je sans toi puisqu’on en est aux chansons). En tout cas, si les djihadistes présumés avaient pris la peine de lire la lettre que Muray leur a adressée après le 11 septembre, ils auraient pu deviner à quoi s’attendre[2. Chers djihadistes…, Mille et Une Nuits (Fayard).]. Sa conclusion était sans appel. « Nous vaincrons. Parce que nous sommes les plus morts. » Et les plus sourds ?

Essayons de suivre le raisonnement de nos raffinés musicologues. Le programme de rééducation auditif appliqué à Guantanamo repose d’abord sur le volume (le plus élevé possible) et la répétition (infinie) des mêmes airs, au point que n’importe quel chef d’œuvre devient du bruit alors je vous laisse imaginer pour la daube de fabrication courante. Nous avons les moyens de vous obséder. Un entrepreneur qui a passé trois mois dans cet enfer tropical – une regrettable erreur, semble-t-il – a parlé à Associated Press du tabassage sonore qu’il a subi. « Vous n’êtes plus vous-même. Vous ne pouvez plus formuler vos propres pensées dans un tel environnement », a-t-il notamment déclaré. Voilà qui nous éclaire a contrario sur nos contemporains et concitoyens. Ce qui rend le bruit si désirable, c’est qu’il rend incapable de penser – donc dispense d’avoir à le faire. À quoi il faut ajouter qu’il délivre les humains des délicieuses complications et embûches de la conversation.

Dans ces conditions, les réactions des artistes dont les œuvres figurent dans l’immortelle playlist de Guantanamo (appelée à un avenir aussi flamboyant que celle de Marc Cohen) sont particulièrement hilarantes. Ce n’est pas de gaieté de cœur mais vous pouvez allez les entendre sur backchich, ils ont fait le boulot. Les uns sont furieux, comme Trent Reznor, de Nine Inch Nails dont j’apprends à l’instant l’existence en même temps que l’indignation : « Il m’est difficile d’imaginer quoi que ce soit de plus profondément insultant, dégradant et rageant que d’apprendre que la musique que l’on a créée avec toute son âme est utilisée à des fins de torture », déclare-t-il sur son site. Pas en mon nom, pas ça, pas moi. Certains, dont Massive Attack et Audioslave (dont je suis en mesure de vous annoncer qu’il – ou elle ? – « entame une carrière solo ») participent à la campagne zéro décibel www.zerodb.org lancée par l’organisation britannique Reprieve et l’Union des musiciens, mais ça n’a pas l’air de se bousculer au portillon. Selon AP, d’autres, l’engagement chevillé au corps, se demandent s’ils pourraient réclamer des droits d’auteurs au Pentagone. « Bien sûr que c’est une torture d’écouter Metallica 24 heures sur 24, dit le chanteur du groupe James Hetfield avec un rire niais, mais une part de moi est fière que cette musique ait été choisie, cela veut dire qu’elle est puissante, forte et qu’elle représente pour les détenus quelque chose d’insupportable, la liberté sans doute. Cela dit, attention, la musique et la politique n’ont rien à voir : la politique divise et, nous, nous voulons unir les gens. » Philosophe, avec ça le chanteur. Sans le savoir, il met dans le mille : le rock (ou ce qui en tient lieu) est une proposition qu’on ne peut pas refuser, la communion universelle et obligatoire. Alors, sans doute les détenus de Guantanamo (en tout cas, ceux qui y sont pour quelque chose) n’aiment-ils pas la démocratie et la liberté, ces conquêtes admirables qu’ils devraient nous envier, mais peut-être refusent-ils aussi de plonger dans le grand bain œcuménique que l’on nous promet pour avenir. Pour l’instant. Ils y viendront. Ils en redemanderont eux aussi du Metallica ou même du Britney Spears. Car s’il faut d’abord terrifier, le but final est de séduire.

Là où les joyeux drilles qui ont pondu cette brillante méthode pédagogique ont vraiment fait fort, c’est avec ce qu’on pourrait appeler la torture par l’infantilisation, une application originale et prometteuse du théorème déjà évoqué – bonheur ici, horreur là-bas. Puisque l’enfance est l’état auquel aspirent les populations d’Occident, ils font le pari que l’infantilisation brisera les plus durs à cuire plus sûrement encore que n’importe quelle musique du genre à donner envie d’envahir la Pologne. Oui, nous voulons que ces maudits barbus qui nous pompent l’air avec leur dieu guerrier, laissent les petites filles aller à l’école, les grandes porter des mini-jupes, et, pour reprendre l’expression fleurie de mon ami Marc Cohen, les garçons de même sexe s’enculer tranquillement, et nous avons bien raison de le vouloir. Mais ce que nous voulons encore plus, c’est qu’ils nous laissent retomber en enfance dans le monde disneylandisé que nous édifions patiemment, et même qu’ils nous rejoignent dans notre Île aux Enfants. Christopher Cerf, l’auteur des chansons de Sesame Street, d’insupportables comptines ânonnées par des marmots à la voix nasillarde dans lesquelles il est question de familles modèles avec réfrigérateur géant et barbecue du samedi, s’est dit horrifié d’apprendre que certaines faisaient partie du programme de rééducation proposé aux hôtes de l’armée US. Il a bien tort. On ne saurait imaginer meilleure arme de destruction massive que ces tartines gluantes d’amour et d’enfance. Il faudra un jour dire ce que la paix mondiale doit au satellite qui a permis d’arroser chaque foyer, jusque dans les coins les plus reculés de la planète et de l’Histoire, de toutes les kitcheries sentimentales, de toutes les fadaises sirupeuses et musicales inventées par l’industrie du divertissement. La rue arabe manifeste son soutien à Ben Laden (ou au Hamas ou au Hezbollah ) mais après avoir proclamé sa juste haine de l’Occident, on rentre à la maison – la Star’Ac, une soupe et au lit. Allez faire la guerre des civilisations avec des gens qui regardent Amour gloire et beauté.

Certes, il y aura toujours des mauvais coucheurs qui, après une semaine de Chantal Goya, persisteront dans l’archaïsme et dans l’adultisme. On imagine que certains prisonniers de Guantanamo vouent à l’Occident et à son désir d’enfance une haine plus féroce encore que celle qu’ils éprouvaient à leur arrivée. L’islamisme terroriste n’est peut-être pas soluble dans la démocratie, mais il ne résistera pas à l’infantilisation du monde. Et « le pays joyeux des enfants heureux, des monstres gentils » vaut tous les paradis. Même – et peut-être surtout- peuplé de vierges.

Sondages, champagne et fantaisie

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52 % des Français ont trouvé le président convaincant lors de sa présentation télévisée des vœux aux Français pour l’année 2009. Ce sont les chiffres révélés par un sondage Le Figaro-LCI-Opinionway. Cette courte majorité, qui n’enchante pas Nicolas Sarkozy et ses conseillers, est à chercher dans l’heure à laquelle les vœux sont présentés, c’est-à-dire à 20 heures. En effet, sauf pour quelques dipsomanes invétérés, à 20 heures, il est encore un peu tôt pour faire croire que l’année 2009 ne sera pas une année terrible avec récession brutale et chômage de masse. Les Français n’en sont en général qu’à leur trois ou quatrième coupe de champagne et leur taux d’alcoolémie est insuffisant pour apprécier tout le sel du conte de fée élyséen. Sauf pour la cousine qui ne boit qu’une fois par an et rit comme une idiote et demande d’une voix déjà incertaine ; « Il est pas avec Carla, dis, il est pas avec Carla ? »
Des simulations confidentielles ont montré que les vœux du président seraient d’autant mieux accueillis que la soirée de la Saint-Sylvestre serait avancée. Ainsi, des vœux prononcés à 22 heures (0, 80 grammes par participant) feraient monter les satisfaits à 60 %. Passé minuit, (2 grammes dans chaque œil), le taux de satisfaction friserait les 93 % que l’on n’oubliera pas de pondérer par les comas éthyliques.

Gaza, les femmes et nous

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Riposte disproportionnée : c’est sur ce thème que se fait cette fois-ci la réprobation d’Israël. Je me demande à quoi ressemblerait une riposte proportionnée aux tirs de roquettes du Hamas – tu me détruis une crèche, je te bombarde un hôpital, un échange de bons procédés ? Ou, comme en 1939, entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique, tu m’envahis la Pologne, je t’envahis la Pologne ? Je ne crois pas que la recherche d’un équilibre dans les échanges de tirs puisse avoir la moindre pertinence dans ce conflit. Ou alors, il faudrait que la mort de Palestiniens en réponse à celle d’Israéliens ait un effet dissuasif, autrement dit que le cours de la vie humaine soit le même dans les deux camps. On peut en douter quand on voit les pères de Gaza brandir les cadavres de leurs enfants face aux caméras du monde. On peut aussi se demander si, pour les stratèges médiatiques du Hamas, la mort de ces innocents est une défaite ou une victoire.

Une riposte proportionnée, cela suppose que les deux adversaires jouent avec les mêmes règles. Or, Israël et le Hamas ne mènent pas la même guerre. Rappelons que le prétexte à la reprise des tirs de roquettes sur Israël par le Hamas est le blocus abusivement appelé israélien quand il devrait être qualifié d’égypto-israélien ; car les islamistes entêtés de Gaza, les Egyptiens n’en veulent pas non plus chez eux. Or, on peut se demander si ce blocus – qui empoisonne et même plus la vie des Palestiniens -, n’arrange pas les dirigeants du Hamas. En effet, pour se maintenir au pouvoir, ce qui est peut-être leur unique objectif stratégique, les islamistes de Gaza pensent avoir une seule carte à jouer : celle de la résistance irréductible à l’ennemi sioniste. Jamais nous ne lâcherons un pouce de la terre de Palestine comme ces mauviettes du Fatah, c’est le message par lequel le Hamas entend conserver sa légitimité – et le pouvoir.

L’objectif proclamé des islamistes, au nord et au sud d’Israël, ne peut donc être que la destruction de l’Etat juif – même si les chefs du Hamas comme ceux du Hezbollah savent parfaitement que cet objectif est hors d’atteinte. Mais ils ont entraîné dans cette illusion à laquelle ils ne croient pas eux-mêmes une partie de la rue palestinienne et arabe. « Nous transformerons nos corps en bombes contre tous les sionistes du monde », juraient il y a quelques jours des manifestants palestiniens au Liban.

Dans ces conditions, si la riposte israélienne est disproportionnée, ce n’est pas dans le sens que l’on croit. Si elle ne répond pas seulement aux tirs de roquette mais à une menace de destruction constante, répétée, et devenue une puissante rhétorique de mobilisation, l’opération en cours à Gaza, aussi douloureuse soit-elle pour les civils, reste empreinte de retenue. À l’exception de l’extrême droite, on ne voit pas les dirigeants israéliens se faire acclamer en promettant de faire disparaître tous les Palestiniens. Si Israël avait fait preuve de moins de sang-froid et choisi une riposte proportionnée, comment aurait-il répondu à ces promesses de destruction ? Que serait-il advenu du million et demi de Gazaouites si leur voisin n’avait pas été l’ennemi sioniste honni mais un régime arabe peu scrupuleux ? Existeraient-ils encore ces emmerdeurs de Philistins s’ils bombardaient depuis des années, même de façon sporadique ou artisanale, la Russie ou la Chine ?

Ce que peuvent espérer Ismaïl Haniyeh et son mouvement, c’est d’ouvrir à Gaza un front significatif dans l’affrontement planétaire qui oppose l’islamisme radical révolutionnaire au monde libre et même au monde un peu moins libre, car de Washington à Ramallah en passant par Ankara, Paris ou Londres, pas mal de gens commencent à en avoir soupé des barbus.

Les islamistes veulent faire de Gaza un nouveau champ de bataille dans la guerre mondiale chaude en Irak, en Afghanistan, et plus ou moins froide dans les rues de nos villes et de nos banlieues ou s’entrechoquent les civilisations.

Pourquoi se battent-ils et pourquoi nous battons-nous ? Observons les emblèmes et étendards de nos sociétés respectives. Les Américains ont une géante de bronze incarnant la Liberté qui avertit leurs immigrants et le monde entier sur la nature du régime, les Anglais se battent comme James Bond au service de Sa gracieuse Majesté, formule délicieusement chevaleresque qui rappelle au combattant qu’il est aussi un gentleman. Les Français défendent une Marianne bien roulée dans la pierre qui, dans toutes les mairies, rappelle au président photographié qu’il n’est que de passage. Dans ces emblèmes de l’Occident, la femme est bien présente, égale et libre. À l’opposé, les islamistes se réclament d’Allah et de son Prophète, figures masculines appelées à soumettre le monde. Et si c’était cela, l’enjeu principal de la « guerre des civilisations » ?

Oui, je crois que la liberté des femmes qui commence par celle de choisir son conjoint et dont la conséquence est la mise en concurrence, la rivalité des hommes, est le moteur du progrès, du développement et la fierté de notre monde. Quand on interroge John Lennon ou Mick Jagger sur la raison pour laquelle ils ont monté un groupe de rock, la réponse est simple – pour plaire aux filles. Et c’est grâce à cet heureux penchant qu’ils laissent des chansons inoubliables. L’envie de garder la femme qu’on aime et de séduire les autres n’est-elle pas pour quelque chose dans la passion qui pousse les hommes à écrire de grands livres, composer des symphonies ou trouver des vaccins ? En revanche, dans une civilisation où votre cousine vous est promise, due et même imposée, pour quoi et pour qui chercher à devenir meilleur ? Dans le monde merveilleux où, si vous apportez dans l’au-delà des juifs et des croisés, on vous promet des vierges à la pelle, pourquoi prendre le risque de prendre des râteaux ici-bas ?

Je me réjouis tous les jours de vivre dans le monde des femmes libres. C’est pour elles et grâce à elles que je crois en notre victoire. J’y crois parce que la liberté m’habite.

Tous ensemble derrière l’église

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Président d’Elus Locaux contre le Sida, Jean-Luc Roméro était à Nîmes fin décembre pour y faire avancer la cause que défend son association – une cause d’autant plus importante que la situation se détériore en France depuis quelques années déjà. Profitant de son séjour, nos confrères du Midi Libre lui consacrent une interview, s’étonnant qu’il vienne chaque année à Nîmes : « Nîmes, répond Roméro, est, en matière de lutte contre le sida, une ville symbolique. C’est la première à avoir installé un distributeur de seringues, à côté d’une église. C’était dans les années 90 et à l’époque, croyez-moi, c’était loin d’être simple. » Un distributeur de seringues à côté d’une église : y aurait-il quelqu’un pour expliquer à Jean-Luc Roméro que l’opium du peuple ne se prend pas en intraveineuse ?

Mademoiselle Vidocq

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En 1880, le peintre William Bouguereau, plus connu des services de police que des amateurs d’art, s’avisa de peindre Ghislaine Vidocq, la grande passionaria du socialisme utopique français. Trouvant Proudhon et Marx un peu mous, Mlle Vidocq fonda le mouvement de l’ultra-gauche (MUG) en 1875, s’illustrant à cette occasion par un bon mot resté célèbre : « Le MUG, c’est ma tasse de thé ! » Pour réaliser ce portrait saisissant de vérité, Bouguereau fit poser son modèle sous un pont de chemin de fer des environs de Tarnac (Corrèze), mais l’indomptable révolutionnaire ne put s’empêcher d’aller saloper le boulot des cheminots pour dévisser une pièce de locomotive à vapeur, sur laquelle elle s’appuie.

William Bouguereau, L’autre insurgée qui vient, huile sur toile, 1880, conservée au Mausolée du CRS anonyme (place Beauvau, Paris 8e).

Katyn : l’exception française

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« L’affaire remonte », comme on dit à la télé, au 17 septembre 1939. Ce jour-là l’Armée Rouge pénètre en Pologne, quinze jours après les troupes allemandes et sur l’autre flanc. Coïncidence ? Pas exactement. Plutôt la stricte application du Pacte germano-soviétique dont c’était l’objet, sinon officiel, du moins évident : le dépeçage de la Pologne (selon une vieille coutume est-européenne).

Mais les plus belles histoires ont une fin et deux ans plus tard, partibus factis, le pacte est rompu. Les Allemands, fonçant vers l’est comme des Pacman, découvrent les charniers de la forêt de Katyn…

Pas mécontents, ils révèlent l’ampleur du crime soviétique : vingt-deux mille Polonais, dont quatre mille officiers, ont été froidement assassinés. Enfin, ils croient le révéler… En fait leur « scoop » ne sera guère relayé, le climat géopolitique ayant radicalement changé.

Entretemps, l’Union soviétique s’est blanchie de son étoile rouge et de tous les crimes commis en son nom : elle a rejoint la « Croisade des démocraties ». Autrement dit, impossible désormais d’aller chercher le mal dans le « Camp du Bien ». A partir de dorénavant, le totalitarisme pur porc n’aura plus qu’un groin : celui de « La » Bête Immonde nazie et de son grand Satan Hitler. Sauf que, contrairement au vrai, ce démon-là est définitivement écrasé en avril 1945[1. Malgré certaines couvertures alarmistes de Paris Match dans les années 60, 70, 80, 90… (Depuis je ne sais pas, je ne vais plus chez le dentiste.)]. Et d’autant plus facile à diaboliser…

Même au procès de Nuremberg, censé juger les criminels nazis exclusivement, le carnage bureaucratique de Katyn figurera dans l’acte d’accusation. Avant de disparaître mystérieusement des attendus du jugement…

D’ailleurs, même au plus chaud de la guerre froide, jamais le couple vainqueur USA-URSS ne remettra en cause ce dogme fondateur de leur impérium partagé : « Morte la Bête, mort le venin… » Ce qui, soit dit en passant, gênera considérablement la propagande antisoviétique des Américains : on ne tire pas deux fois de suite la même cartouche.

Mais ce n’est pas seulement là une erreur ; c’est un péché : « Le péché originel de l’Occident », comme le dira sans politesse excessive Soljenitsyne dans son discours de Harvard (1978) ; en gros, sa complicité fondatrice avec l’une des deux faces du Janus totalitaire décrit par Hannah Arendt.

D’où vient que ce péché-là, la France – qui pourtant était bien peu de chose à l’époque ! – continue seule de l’expier par une sorte de « devoir d’oubli » nouveau et intéressant ?

En tout cas les faits sont là, comme dit l’autre : c’est dans notre pauvre vieille France, qui ne sait même plus pourquoi elle s’appelle Hexagone[2. Même la télé ne sait compter que jusqu’à « Pentagone ».], que la négation aura été prolongée le plus longtemps par le silence.

Katyn a été distribué partout dans le monde, « y compris l’URSS », comme on disait dans ma jeunesse. Il était « nominationné » aux Oscars d’Hollywood en 2007. En février de l’an dernier il était projeté hors-compétition au 58e Festival du film de Berlin, en présence d’Angela Merkel. Mais il reste étrangement absent des salles françaises – même les plus intellos, genre MKII et suivants … Certes il a été projeté au Festival du film polonais de Lille ! Mais c’est pas non plus Bienvenue chez les Ch’tis.

Quant à la télévision, s’il y avait dans ce pays un service public digne de ce nom, c’est évidemment là que Katyn aurait eu sa place. Une page d’histoire aussi monstrueuse, et en même temps, aussi instructive sur l’époque et la nature humaine, c’était tout indiqué compte tenu des « missions » de France Télévision – même avant la disparition de la pub.

Recommandé pour l’édification des jeunes générations… Et même des anciennes puisque depuis 1940, jamais le drame de Katyn n’avait donné lieu au moindre film… Eh bien au lieu de cela, voici que le film sort exclusivement sur Canal + Cinéma – une des quatre déclinaisons numériques de Canal +. Le tout en plein milieu des « fêtes », comme si ces 22 000 cadavres étaient plus faciles à digérer entre la dinde et le foie gras.

Du coup même mon Télérama à moi s’est cru autorisé à faire à Wajda le coup du mépris. Lui qui ne manque jamais de faire l’éloge des programmes historiques formateurs et citoyens ne se fend pas du moindre « T » (sorte de bon point téléramesque) ni même d’un quelconque commentaire. Juste trois lignes de résumé : « Pendant la seconde guerre mondiale, quatre familles polonaises portent le deuil de proches exterminés par les troupes soviétiques. » On n’est pas plus sobre !

Sauf que les « proches» exterminés n’étaient pas 4, mais 22 000 : et que ces exactions de « troupes », forcément incontrôlées, relevaient en fait du crime de guerre conçu par Staline et organisé par le NKVD.

Mais pas le temps de s’appesantir ! C’est qu’il faut faire place au programme suivant : la énième rediffusion du remake raté du Deuxième souffle de Melville, signé Alain Corneau. Neuf lignes de critique, même réservée, en quatrième semaine, c’est quand même mieux que rien du tout dès le premier jour !

Mais Télérama a le sens des responsabilités : pourquoi réveiller une vieille blessure même pas progressiste ? (Si seulement c’était Ken Loach sur la guerre d’Espagne : la « une », je vous dis ! – plus deux pages d’interview mains jointes, et la critique les yeux fermés.)

En plus, si ça se trouve le-Polonais-est-antisémite… Alors quand il est pogromé à son tour, il ne faut pas qu’il vienne pleurer, n’est-ce pas ? Pourquoi une telle lâcheté, survivant même à la peur ? On se perd en conjectures… Y aurait-il encore en France un puissant lobby pro-soviétique, vingt ans après la chute du Mur de la Honte (comme on ne dit plus) ? A moins qu’il ne s’agisse d’une redoutable conspiration néo-stalinienne, cinquante-cinq ans après la disparition du petit Père des Peuples ?

A qui profite ce crime de lèse-mémoire, ou plutôt de lèse-Histoire ? Je serais bien en peine de vous le dire, puisque ce tabou-là reste intact en France (encore l’exception culturelle ?) soixante-dix ans après les faits.

Ce que je sais, c’est que de 1945 à 1989, aucun petit doigt n’a bougé : décidément, et d’un commun accord, la question de Katyn ne serait pas posée.

Il aura fallu attendre Gorbatchev, c’est-à-dire le bordeur du lit de mort de l‘Union soviétique, pour que celle-ci reconnaisse dans un dernier souffle son entière culpabilité – et le mensonge d’Etat qui pendant un demi-siècle y a présidé.

Ce n’est pas, hélas, ce que l’Histoire retiendra de ce Mikhaïl-là, pilier puis sabordeur de l’Union Soviétique, avant de se reconvertir en Grande-Conscience puis en valise Vuitton.

D’ailleurs ces aveux les plus durs n’y changeront rien, ou presque.

Longtemps on continuera, par une sorte de lâcheté devenue réflexe, de feindre l’ignorance. À quoi bon, après tout, accuser d’un crime où l’on a trempé son complice soviétique, ce « grand cadavre à la renverse[3. Comme disait un autre bouffon à propos d’une autre bouffonnerie, heureusement moins sanglante.] » qui ne peut même plus témoigner ? Plutôt ré-enterrer l’affaire, n’est-ce pas, comme déjà Staline en 1940 !

Enfin Wajda vint. Avec cette liberté nouvelle que donne aux meilleurs le grand âge, il osa crever enfin l’abcès dont lui et sa famille avaient souffert depuis quatre générations. L’ignorance, le doute, le mensonge et l’ »omerta » sur leur propre passé, qui de fait interdit toute compréhension de la suite…

« L’avenir appartient à l’homme qui a la mémoire la plus longue », disait Nietzsche, ce ouf malade qui avait tellement raison quand parfois il dégrafait son corset de surhomme.

Si ça se trouve, c’est cela le vrai danger du totalitarisme. Celui que décrivent Orwell et Soljenitsyne : l’oubli du passé, sans lequel il n’y a d’avenir pour personne – sauf pour « l’Homme Nouveau », dont décidément le nom est personne.Vous vous rendez compte de la gravité de ce que je dis ? En tout cas, moi non.

A part ça le film de Wajda est nul, mais ça ne change pas un mot à mon propos.