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Il est minuit, docteur Kouchner

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Lorsqu’un homme public est sous le feu médiatique, guetté par des snipers embusqués dans tous les recoins du microcosme politique, on est spontanément enclin à lui tendre la main, à lui offrir un refuge, au moins provisoire. La dégringolade d’un chouchou des sondages est un spectacle qui suscite cette joie mauvaise que les Allemands, fins connaisseurs, appellent Schadenfreude, un sentiment qui est l’exact inverse de la compassion dont Bernard Kouchner a été longtemps l’incarnation, version laïque.

Le tumulte provoqué par la publication du livre de Pierre Péan, Le monde selon K. ne crée pas une atmosphère propre à l’examen serein de l’action politique et du parcours de l’actuel ministre des affaires étrangères. On voit, comme d’habitude, se former les bataillons des « pro » et des « anti », la cabale et la contre-cabale, une occasion rêvée, pour certains, de régler de vieux comptes, qui avec Péan, qui avec Kouchner, Ockrent, parents et alliés.

N’étant lié ni matériellement, ni affectivement à aucun des deux principaux protagonistes de cette affaire, je n’en ai pas moins à me débarrasser de quelques préjugés subjectifs avant d’émettre un semblant de jugement.

Sur Péan : son anti-américanisme viscéral, sa haine d’Israël qui est allé jusqu’à lui faire écrire, après une enquête bidon, que des soldats israéliens avaient égorgé de leurs mains des Palestiniens à Sabra et Chatila, et d’autres écrits de la même veine me le rendent foncièrement antipathique. Et puis, faire profession de pitbull éditorial dans la sphère politico-médiatique témoigne d’une libido quelque peu perturbée.

Sur Kouchner : les quelques contacts personnels et professionnels que j’ai pu avoir avec lui me laissent l’image d’un homme chaleureux, plein d’humour, auquel on a vite fait de pardonner sa vanité, ses postures d’histrion et ses manies de jet-setter. De plus il a une fort jolie voix et une bonne mémoire lui permettant d’animer les soirées en reprenant les vieux chants staliniens de son enfance (La jeune garde, La Varsovienne, Notre Maurice a cinquante ans, etc.).

Mais, comme diraient les gens de justice : le dossier, tout le dossier, rien que le dossier, et laissons de côté l’enquête de personnalité pour nous concentrer sur les faits.

Dans les accusations portées contre Kouchner par Péan, il faut distinguer les critiques politiques, celles par exemple de son action au Kosovo, au Rwanda et au Moyen-Orient, de celles qui mettent en cause la moralité, et donc l’honneur d’un homme. Les premières, si elles sont légitimes dans le cadre du débat démocratique, peuvent et doivent être réfutées avec tous les arguments, et ils ne sont pas minces, qui peuvent être avancés en faveur de son action dans les diverses fonctions officielles qu’il a occupées.

Les autres mises en cause, celle sans lesquelles le brûlot de Péan serait passé aussi inaperçu que les pensums altermondialistes qui encombrent le catalogue des éditions La Découverte, concernent les activités professionnelles de Kouchner quand il n’est ni ministre, ni fonctionnaire international. Est-il bien convenable de se faire missionner par Total pour certifier que le pétrolier français n’utilise pas le travail forcé en Birmanie ? De ne reverser les sommes perçues à cette occasion à des associations humanitaire qu’après un concert de protestations des ONG de défense des droits de l’homme ? Est-il prudent, sinon moral, lorsque l’on souhaite poursuivre une carrière politique, de s’acoquiner, moyennant finances, et pas qu’un peu, avec des personnages comme Omar Bongo et Denis Sassou Nguesso ?

N’est pas Talleyrand qui veut ! Si l’ombre du diable boiteux plane encore sur le Quai d’Orsay, l’art de mêler le génie diplomatique à la corruption la plus effrénée ne peut se déployer que dans des régimes où les libertés publiques, celle de la presse notamment, sont réduites à la portion congrue.

Bernard Kouchner a beau protester de la parfaite légalité de ses activités, ce que Péan ne conteste pas, il reste qu’elles écornent passablement son image de défenseur intransigeant des droits de l’homme, qui lui vaut son crédit politique et sa popularité inoxydable dans l’opinion. L’argument de l’étanchéité entre ses activités de consultant et celles de ministre ne résiste pas à l’examen détaillé du dossier.

Le personnage central de cette affaire, en dehors de Kouchner, est Eric Danon. Enarque, il entre au Quai d’Orsay à sa sortie de l’école. Il estime cependant au bout de quelques années que le département ne lui offre pas de poste à la mesure de ses talents. Il se met alors en disponibilité et rejoint l’entreprise familiale, Imeda, spécialisée dans le conseil et l’ingénierie dans le domaine de la santé. C’est dans ce cadre qu’il confie à Kouchner l’exécution de contrats signés, entre autres, avec le Gabon et le Congo. Bernard n’est pas un ingrat. Une fois nommé ministre, il rappelle Danon au Quai et le nomme ambassadeur à Monaco, une mesure de faveur au regard des usages de la maison : il est de tradition, en effet, de n’affecter dans la Principauté que des diplomates chevronnés, et non pas quelqu’un dont c’est le premier poste d’ambassadeur…

« Un peu plus de bouteille lui aurait sans doute évité d’envoyer des lettres de rappel de créances à Omar Bongo à partir du fax de l’ambassade de Monaco », nous confie un haut diplomate. Cette bévue lui vaudra son rappel de Monaco et sa nomination comme ambassadeur à la conférence du désarmement de Genève. Cette « sanction » fait une victime collatérale : Jean-François Dobelle, un diplomate compétent n’ayant aucunement démérité est débarqué pour faire de la place à Danon et se trouve depuis sans affectation. « Kouchner doit devoir beaucoup de choses à Danon pour le cajoler de la sorte », murmure-t-on alors dans les couloirs du ministère…

Sans la protection du ministre, l’affaire des fax à Bongo aurait en effet valu à Danon une mise au placard sans appel. Dans sa réponse à Péan publiée dans le Nouvel Obs, Kouchner déclare que le cas Danon va être examiné par le comité d’éthique du ministère, celui qui a été mis en place après que deux anciens hauts diplomates, Serge Boidevaix et Jean-Bernard Mérimée avaient été pris la main dans le sac d’affaires aussi louches que juteuses avec feu Saddam Hussein. Est-ce le prélude au sacrifice d’Eric Danon pour sauver le soldat Kouchner ? S’il en était ainsi, je crois que je serais triste de voir le prince charmant se transformer en crapaud.

Le monde selon K.

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Secrets médicaux

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L’actuel ministre des Affaires étrangères est-il un danger pour la diplomatie française ? Oui, répond sans ambages Pierre Péan dans Le monde selon K. (Fayard). Pas seulement parce qu’il a plus souvent qu’à son tour fait passer ses intérêts personnels, professionnels ou familiaux avant les devoirs de sa charge. Mais aussi, et peut-être surtout, parce que le sens de notre politique étrangère est brouillé par son bellicisme en tenue de camouflage humanitaire.

Aucun doute, Péan met les pieds dans le plat : évoquer la face cachée de Kouchner, c’est s’en prendre à une vache sacrée, à la personnalité préférée des Français, c’est s’attaquer à un quasi-intouchable, à peine fragilisé aux yeux du peuple de gauche par son passage à l’ennemi avec armes et bagages en 2007. Jamais Le Monde, Libé ou L’Obs n’ont affublé Kouchner des oripeaux du traître de série B. Or, son parcours politique est exactement le même que celui de l’abominable Eric Besson, on peut se demander pourquoi.

Péan ne s’en cache guère : il veut démasquer l’homme qui a fait des droits de l’homme un fonds de commerce et de la morale un faire-valoir, en montrant qu’en de nombreuses occasions (Somalie, Kosovo, Rwanda, Darfour) il a mis sous le boisseau la raison d’être de Médecins du Monde. Il dessine le portrait d’un civil honteux, comme fasciné par l’armée, l’action militaire, la guerre (notamment au Kosovo) voulant ériger en doctrine intangible le droit d’ingérence, qu’il soit humanitaire ou autre.

Depuis les bonnes feuilles publiées dans Marianne, on se doutait bien qu’on allait parler beaucoup d’Afrique, terre nourricière de nos plus belles affaires politico-financières. Et de fait, c’est le continent de prédilection du héros de ce livre. Comme c’est le noyau dur de ce qui devient sous nos yeux « l’affaire Kouchner », nous examinerons les accusations de Péan dans le détail.

Dans un chapitre baptisé « L’Afrique, le fric », Péan explicite comment Bernard Kouchner a monté des partenariats pas toujours désintéressées avec certains pays d’Afrique, dans le domaine du conseil en santé publique. En 2002, il co-fonde le GIP Esther (Ensemble pour une solidarité thérapeutique hospitalière en réseau) censé être « un outil d’intervention de la France dans le cadre de sa politique d’aide au développement en matière de santé ». D’après l’auteur, c’est par le biais de Dominique Ambiel (voisin des Kouchner-Ockrent en Corse et intime de Jean-Pierre Raffarin) que Kouchner parvient à se faire nommer président d’Esther le 22 novembre 2003. Six semaines plus tard, le 8 janvier 2004, Bernard K crée BK consultants, une officine de conseil en santé publique. D’un côté le patron d’Esther peut distribuer des subventions, que le patron de la société de consultants pourra aider à dépenser de l’autre… Premier mélange des genres ; pas le dernier…

Le 1er juillet 2004, Péan relève la première trace d’une intervention de Kouchner en Afrique comme consultant privé : au Gabon pour la création d’une Sécurité sociale. Via un audit confié à Imeda, la société d’Eric Danon, un homme de sa garde rapprochée, laquelle est liée à la société d’études Africa Steps de Jacques Baudouin, un autre kouchnérien historique. Péan semble ne pas penser qu’il s’agit là de simples coïncidences et affirme que Kouchner est intervenu pour le compte d’Imeda au Gabon (budget : 2,6 millions d’euros) ainsi qu’au Congo.

En mars 2007, juste avant la présidentielle, le même Kouchner est présent avec le président d’Imeda pour la signature de deux contrats au Congo : une étude sur le système de santé au Congo et une étude sur la réhabilitation du CHU de Brazzaville. Contrats signés à l’ambassade de France, en présence de l’ambassadeur.

Le 18 mai 2007, qui vous savez est intronisé au Quai ; dans la foulée, Jacques Baudouin est nommé responsable de la presse au cabinet du ministre.

Trois mois plus tard, le 8 août 2007, ledit ministre fait nommer le patron d’Imeda, son ami Eric Danon, ambassadeur à Monaco. Et là, pour Péan, les choses deviennent vraiment graves : « Dans les jours qui précèdent son entrée en fonction, le nouvel ambassadeur, qui n’oublie pas qu’il est toujours patron d’Imeda, fait feu de tout bois pour faire honorer les factures impayées émises par la société. » Notamment, selon Péan, une facture de 817 000 euros.

Le 25 mai 2007, le ministre K profite de la première visite d’Omar Bongo à Paris pour lui rappeler ces factures impayées. Péan avance pour preuve un fax que Danon aurait passé au TPG du Gabon le 3 août 2007, expliquant « nous avons reçu le mois dernier de son Excellence le chef de l’Etat l’assurance que notre dernière facture serait rapidement honorée ». Le 11 mars 2008, le solde est versé à Imeda par le Gabon. Happy end, donc, n’eût été le vilain délateur Péan.

Cette hyperactivité n’est pas sans provoquer quelques dommages collatéraux. Pour Péan, l’éviction de Bockel du secrétariat d’Etat à la Coopération est directement liée aux relations entre Imeda et le président du Congo : Denis Sassou N’Guesso aurait réclamé une participation de la France au financement de la rénovation du CHU de Brazzaville. Bockel l’aurait envoyé balader, avant d’annoncer la fin de la « Françafrique ». Résultat, la Françafrique continue, mais l’impétueux Bockel est débarqué le 19 mars 2008.

En résumé, Péan considère qu’il y a manquement grave à la loi en raison du conflit d’intérêt entre Esther et ses sociétés « amies » pour lesquelles Kouchner a été à la fois consultant privé et bailleur de fonds publics.

Voilà donc les accusations que Bernard Kouchner aurait pu réfuter point par point cet après-midi, après avoir été interpellé par Jean Glavany. Il n’en a rien fait (hormis sur l’épisode Bockel), se contentant essentiellement d’affirmer qu’il avait payé ses impôts, et de proclamer que tout ce qu’il avait fait durant ces quarante dernières années, il l’avait fait au nom du bien et de la morale et que donc l’attaquer lui, c’était attaquer toutes les victimes qu’il avait passé sa vie à secourir.

Pour ceux qui n’auraient pas encore bien compris cette automédication de choc à base de moraline, clarifions-la : acheter le livre de Péan, c’est se rendre complice de crime contre l’Humanité, partout où Bernard K a sauvé l’humanité au Rwanda, en Somalie, au Darfour, en Bosnie.

Pour être encore plus clair, notre ministre a, dans sa conclusion, implicitement accusé Péan d’antisémitisme. Comme rien, mais absolument rien dans ce livre, ne vient étayer cette infamie, on en déduit que si Me Kiejman et son client recourent à de telles extrémités, c’est que l’heure est grave : il y a le feu dans la maison Kouchner.

Le monde selon K.

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Le docteur K.

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kouchner

Médecin et explorateur de la fin du XIXe siècle, le docteur K. fut très vite reconnu comme l’un des plus grands philanthropes de son temps. La postérité lui chanterait encore des péans si un olibrius tel que Louis Pasteur n’était pas venu lui voler la vedette, en mettant au point des procédés prophylactiques aussi douteux qu’inutiles. Pas rancunier, le docteur K. ne souffrit pas de cette situation. Il avait même pris l’habitude de répondre à ceux qui évoquaient ce douloureux sujet : « Moi, les affaires de Pasteur, je veux pas m’ingérer. » Pourtant, c’est grâce à ce génie trop méconnu que les dispensaires gabonais furent équipés du chauffage central dès le début des années 1880. Le peintre représente ici le docteur K. à sa table de travail, en train de mettre la dernière main à son célèbre mémorandum : De la nécessité de convaincre les Gabonais de porter des moufles, une écharpe et un bonnet. A la fin de sa vie, déçu par ces Africains qui refusaient obstinément de s’habiller chaudement, il abandonna la médecine pour se lancer dans le négoce de riz.

J-D Levitte, Portrait du docteur K., huile sur toile, 1891, conservée dans le hall d’accueil de Radio France International.

Liberté d’expression soleil couchant

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La liste semble interminable. On ne saurait par qui commencer. Les caricatures danoises, Pétré-Grenouilleau, Siné, Vanneste et tant d’autres. Et bientôt, après un reportage de M6 sur le phénomène de mode déjà dépassé du Jumpstyle (ou comment sautiller en boîte de nuit et impressionner quand même les filles) et sa récupération par des néo-nazis du nord de la France, Lonsdale. La marque de vêtement hein.

D’ailleurs, ces histoires vestimentaires deviennent impossibles. Cela fait maintenant quelques années que porter du Lacoste ou du Burberry est devenu atrocement connoté. Des manifestations se sont tenues en Allemagne devant certaines boutiques de marques accusées de sympathie avec l’extrême droite. Sans parler de certains vendeurs de chaussures pour caciques socialistes devenus par là infréquentables.

Mais je m’égare. Vous l’aviez compris, il sera question de la liberté d’expression. Mais un autre point commun rassemble toutes les affaires citées précédemment. Aucune d’entre elles n’a débouché sur une condamnation. Qu’il y ait eu relaxe ou que la plainte soit retirée. Certains n’ont pas eu cette chance. Je pense à celui qui avait eu l’idée d’appeler feu Grégory Lemarchal de la Star Academy du nom de sa maladie, la mucoviscidose. Ou à Dieudonné. Voire aux mongoliens de Patrick Timsit où tout est bon, sauf la tête. Comme les crevettes, ajoutait-il. Blague dont il ne s’est jamais vraiment remis. Depuis je suppose qu’il doit beaucoup donner chaque année pour le téléthon.

Mais je m’égare encore. Il y a quelques semaines, un avocat n’a pu s’empêcher, après que la Cour de Cassation s’était prononcée en faveur du député Vanneste, d’avancer que cette décision semblait « relever d’un autre âge ». Personne n’a véritablement relevé l’expression qui, certes, n’est pas d’une folle originalité. Mais se révèle redoutablement exacte. Après tout, en première instance comme en appel, Christian Vanneste avait été condamné sans férir ni faiblir.

Aujourd’hui, dans un pays laïque doté d’une vieille tradition anticléricale, la pointe extrême de la liberté d’expression ne réside presque plus que dans le seul blasphème. Et encore. Redeker sait ce qu’il en est en pratique. Theo van Gogh aussi. Autant dire qu’elle n’existe plus. Et que seule demeure cette survivance historique laïcarde qui permet à Siné de croire qu’il use de sa liberté d’expression quand il tape sur les curés.

Malheureusement, ce dernier pan de notre liberté d’expression qui n’est nullement protégée comme aux Etats-Unis ne saurait résister au processus d’accomplissement final de nos démocraties modernes. C’est à dire la mise à égalité devant la loi de tout. Et de tous. Tendance lourde qui se double d’une exigence impérative de vivre-ensemble. Et, pour cela, il convient de protéger toutes les différences, tous les choix, toutes les inclinations. Qui sont autant de dignités que le mâle hétérosexuel blanc – qui peuple encore trop nos campagnes – doit apprendre à honorer.

Ainsi les journalistes font mieux ne pas retranscrire les propos racistes entendus lors de manifestations, les comiques sont invités à prendre exemple sur les sketchs de Gad Elmaleh, les sociologues ne sont que mollement soutenus quand ils s’en prennent à l’islam et les élus se doivent de célébrer les différents penchants sexuels de leurs administrés. Quant à ceux qui ne jouent pas le jeu du vivre-ensemble, ils risquent l’ostracisme médiatique. Sans parler du fameux « stage de citoyenneté » qui peut-être prescrit d’office par le juge, depuis 2004, aux plus récalcitrants.

Ces procès gagnés, que ce soit celui de Charlie Hebdo ou de Siné bientôt, maintiennent bruyamment l’illusion que la liberté d’expression n’est pas un mot vide de sens en France. Certes, nous pouvons toujours fustiger Sarkozy à longueur de journée, nous amouracher de Julien Coupat et nous indigner des propos du Pape. Mais pour le reste il convient souvent de s’y adonner en petit comité.

Elisabeth Lévy parlait du « charme de l’interdit ». Accordons-en le bénéfice à Siné.

La voiture du général est avancée

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Même plus ou moins démentie par Citroën, l’annonce du retour de la DS m’a rempli de joie. Il y a d’abord les doux souvenirs de mon enfance israélienne : moments de bonheur dans la DS 21 de notre voisin le vétérinaire, qui avait fait ses études à Toulouse dans les années 1950 et qui, depuis, avait enchaîné les autos aux chevrons, histoire de payer sa dette vis-à-vis de la France qui était pour lui, bien entendu, beaucoup plus importante que la seule valeur de sa bourse d’études. Et qu’est-ce qu’il a été fier, le docteur M., de sa berline à suspension hydraulique ! J’avoue que moi aussi, grâce à cette DS, j’étais fier d’être son voisin et l’ami de son fils. Oublions pour un moment le blabla des communicants de PSA. La DS, comme son nom l’indique, est beaucoup plus qu’une voiture. Cet OVNI représente quelque chose que, d’après Balzac, je qualifierai de « ce je ne sais quoi de d’élitisme sûr de lui » – ce n’est pas une machine mais une certaine idée de la France. Tout le problème est là : contrairement au modèle des années 1960, au volant de cette nouvelle DS technologiquement supérieure, il n’y a plus personne.

Ils sont partout !

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L’antisem, l’anti-antisem, Causeur en a ras la casquette. 93,7 % de l’espace public en est saturé, on n’en peut plus, ça suffat comme ci. Voilà mille ans que je et d’autres le pensent, la Lévy s’y met et pourtant ça ne va pas s’arrêter là, le four va continuer à chauffer, chauffer.

Il lève le doigt et il demande, pourquoi ? Pourquoi qu’on ne parle que d’eux, en bien, en mal et en voiture ? Prenez Obama, s’il y en un qui n’a rien à voir avec tout ce binz c’est bien lui, le pauvre. Pas un arrière-arrière petit cousin qui le soit. De ce côté-là, blanc comme neige l’Obama, innocent comme l’innocence. Fouillez ses origines, depuis Adam, pas une kipa à se reprocher. Un type, comment dire… normal. Eh bien, vous le croirez ou pas, ils l’ont embringué. La première à le détecter à Chicago c’est une Esther Goodman (un nom de ce genre). Elle a alerté son pote David Axelrod, prospère négociant en politique qui a pris par la main le nationaliste noir surdoué jusqu’à la Maison Blanche. Ajoutez-y Rahm Emmanuel, sous-officier à Tsahal en cas d’urgence, fils d’un sectateur de l’Irgoun, aujourd’hui numéro deux à Washington et vous n’en aurez pas fait le tour. Ils pullulent autour d’un Barack Hussein qui dans sa jeunesse devait mettre Ben Gourion et Goering dans le même sac. Alors là, une supposition, vous êtes un Français normal ou un Arabe ou un Patagon, vous vous grattez la tête. Ok, chez vous, pas un virus d’antisem visible au microscope, mais, ne me dites pas, y a un lézard. Pourquoi eux et pas les Arméniens, les Finlandais, les Gitans ? Pourquoi eux ? Toujours eux ? Forcément, ça jase.

Les intellos dans ce pays, on les ramasse à la pelle. Universités, journaux et éditeurs ne savent plus qu’en faire. Mais au podium, ils ne sont que trois : BHL, médaille d’or, Finkielkraut et Gluksmann. Il aurait pu y en avoir un qui ne le soit pas. Il aurait pu… mais tous les trois le sont. Coïncidence ? On ne relève pas mais on tousse.

Notre diplomatie ? Rien de plus vieille France, n’est-ce pas ? Deux hommes à la barre. L’un, le président, l’est par la mère, l’autre, le ministre, par le père. Et je vous dis pas aux échelons inférieurs.

DSK ou Fabius auraient pu se trouver face à Sarko en 2007. Vous voyez le spectacle avec El Kabbache intervieweur ? Et Madoff ? Et le procès du Sentier. Et tous ces mafieux réfugiés à Tel Aviv ? Je ne vais pas vous infliger l’annuaire de la juiverie, ce serait limite équivoque et franchement de mauvais goût. Mais l’annuaire, ne vous la racontez pas, ils l’ont tous en tête. Et quand je dis ils, je pense vous, et malheur à moi, je pense moi. Le mauvais goût étant la chose au monde la mieux partagée, vous imaginez un peu tout ce que les gens ruminent, tout ce qu’ils se gardent pour eux. Je serais les gens, je bouillerais.

Dieu n’existe pas mais, grâce à Dieu, Israël existe. C’est un Etat comme un autre, non ? On a bien le droit de le « critiquer », non ? Un gouvernement criminel, assassin d’enfants, de vieillards, de femmes. Les faits sont parfaitement documentés, établis par la Croix-Rouge, des Israéliens honnêtes le reconnaissent eux-mêmes. Cet Etat doit être mis au ban des nations, ses dirigeants et ses soldats sanguinaires trainés devant les tribunaux et justement châtiés.

Israélites et Israéliens (appelez les comme vous voudrez, moi je confonds toujours) aiment Israël. Ils ne devraient peut-être pas mais les sentiments, vous savez, c’est comme la bandaison, ça ne se commande pas. Ils trouvent que les Autres y vont un peu fort. Les Autres y voient complicité pour ne pas dire collusion criminelle. Rien de plus logique.

La Russie a arraché à la Finlande, en 1945, la Carélie, le cœur sacré de la nation. Tous les Finlandais ont été expulsés de cette région peuplée désormais exclusivement de Russes. Vous avez entendu parler de la Carélie ? La Finlande est devenue un modèle de modernité (Nokia) et ne veut à aucun prix récupérer la Carélie même si on lui en fait cadeau. Trop de Russes. L’Azerbaïdjan musulmane a été amputée du quart de son territoire, le Nagorny-Karabakh au profit de l’Arménie en 1993. Tous les Azéris ont été virés. Vous situez le Nagorny-Karabakh ? Les Chinois ont barboté à la Malaisie musulmane la région de Singapour et en ont fait un pays somptueux. Les Malais n’ont eu qu’à s’en féliciter et ont tiré profit de l’essor singapourien. Un problème ? On peut recenser deux, trois douzaines de Palestine rien que sur notre planète. Aucune ne bouleverse les cœurs. Seul le mouchoir qu’ont investi les juifs (sûrement à tort), s’est incrusté sur la conscience universelle comme un meurtre déicide. Pas une âme qui n’ait son opinion sur la question, une opinion raisonnable : les juifs sont des tueurs d’enfants, chaque jour est là pour le prouver. On ne rappelle pas leur antique tradition infanticide, ce serait malpoli. Ce qu’on reproche à l’Etat juif, ce n’est pas d’être un Etat, c’est d’être juif.

Freud avait tout compris : le problème c’est le refoulement. L’antisémitisme hantait depuis des siècles l’esprit européen. S’il n’avait pas mal tourné avec Hitler il prospérerait encore, n’en doutez pas. Après les procès de Nuremberg, il est devenu délinquant, déshonorant écrivait Bernanos. On n’a tout simplement plus le droit d’être antisémite, vaut mieux être pédophile qu’antisémite. Et, effectivement, il a disparu du paysage.

Sérieusement, vous croyez que ces choses-là s’envolent par magie sous l’effet du verdict d’un tribunal mal embouché ? Matériellement, physiquement impossible. On l’est mais on ne veut pas l’être et on croit vraiment qu’on ne l’est pas donc on ne l’est plus mais on le reste et, pour traiter ce syndrome, depuis le décès du docteur Sigmund, la médecine de qualité se raréfie. Ne vaudrait-il pas mieux laisser les gens lâcher ce qu’ils ont sur le cœur. Plutôt que de m’accuser d’avoir égorgé mille trois cents mouflets en trois semaines, qu’ils m’assènent franco : Ta gueule ne me revient pas, casse-toi tu pues. Là, il y a de quoi causer. Peut-être qu’on n’arrivera pas à s’entendre et qu’il me faudra aller voir ailleurs si j’y suis, mais au moins je saurai pourquoi. La dernière fois que, pour le même motif, j’ai eu à m’expatrier, je n’y ai rien compris. Cette fois, on vit en démocratie, j’aimerais mieux qu’on s’explique. Pour le plaisir de la conversation.

Le sarkozysme, maladie sénile de gauchistes ?

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Dans le genre très tendance des coming out (pour les allergiques aux anglicismes : aveu public d’un comportement jusque-là pratiqué en cachette), celui consistant à révéler à grand bruit que l’on prend Cupidon à l’envers est devenu d’un banal affligeant. Le plan com’ d’un Roger Karoutchi utilisant cette cartouche pour tenter de flinguer sa rivale Valérie Pécresse pour la tête de liste UMP aux régionales d’Ile-de-France est révélateur de ce retournement. De geste militant visant à combattre les préjugés et la discrimination, le coming out homo s’est mué en un moyen d’accroître sa notoriété, et de capter les suffrages des « bobos » de droite comme de gauche.

En revanche, d’autres aveux publics font courir des risques sociaux autrement plus sérieux à ceux qui ont le courage ou l’inconscience de les proférer. Ainsi, le non-juif qui décide, dans cette période de tension proche-orientale, de proclamer urbi et orbi qu’il soutient Israël n’en tirera aucun bénéfice, bien au contraire. L’exemple de notre ami Pierre Jourde, dont les aveux pro-israéliens, parus en primeur dans Causeur, furent prolongés par une tribune du même tonneau dans Le Monde en témoigne : une bordée de commentaires hargneux et insultants sur le site du journal et un bannissement des colonnes du Monde diplomatique où il traitait régulièrement de questions littéraires, saluèrent sa prise de position.

L’autre coming out sulfureux, celui qui vous fait passer pour un abominable aux yeux de celles et ceux qui vous avait classé jusque-là dans le camp du bien, c’est l’aveu d’avoir voté Sarkozy lors de l’élection présidentielle de mai 2007. Marc Cohen nous apprend en effet que le sociologue du travail Henri Vacquin, que j’ai croisé jadis à l’Union des étudiants communistes, ex-stalinien et fils de stalinien, s’est expliqué dans ses mémoires de son vote Bayrou au premier tour et Sarkozy au second.

L’argumentation de la flopée d’internautes hostiles qui ont réagi sur Rue89 repose essentiellement sur l’idée qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil : en prenant de l’âge, certains gauchistes souffriraient d’un ramollissement du bulbe concomitant avec le gonflement de leur compte en banque. Le vote Sarkozy serait donc un prélude à l’Alzheimer, une sorte de maladie pernicieuse dont seraient frappés ceux qui ont jugé, en conscience, qu’il n’était pas raisonnable de laisser les clés de la maison France à l’allumée du Poitou.

Quelques dizaines de ces déments qui ont déserté la chaude bande des copains par un beau dimanche de mai, figurent dans l’index de Génération d’Hervé Hamon et Patrick Rotman, bible des anciens soixante-huitards. Mais ce sont des milliers d’anonymes de cette génération politique qui ont agi de même. Certains l’on fait discrètement, d’autres en criant très fort – deux façons de conjurer l’opprobre qui n’allait pas manquer de se manifester dans le cercle de leurs amis d’antan.

D’autres encore – ils se reconnaîtront – bouleversés jusqu’aux tréfonds de l’âme par la transgression commise en introduisant le bulletin maudit dans l’urne républicaine, se trouvèrent soulagés lorsque la nuit au Fouquet’s et l’épisode du yacht de Bolloré leur permirent de revenir au galop dans la bienpensance antisarkozyste.

Les gardiens du temple de la gauche sont plus indulgents, d’ailleurs, à l’égard de ceux qui ont « trahi » pour aller à la soupe, les Kouchner hier ou Karmitz aujourd’hui : ils entrent dans le moule bien connu des opportunistes assoiffés de pouvoir et du bénéfice matériel et narcissique qu’il procure. A l’inverse, ils poursuivent inlassablement de leur vindicte ceux dont le choix est motivé par le seul exercice de la raison et de la mémoire. Ce n’est pas à ceux à qui, jadis, le Parti communiste avait fait croire que de Gaulle était une nouvelle réincarnation du fascisme qu’on pouvait faire avaler que Sarko constituait un danger pour la République. Sarko atlantiste, suppôt de Bush ? Et alors ? Vous voulez nous refaire le coup de « Ridgway la peste ! » de 1952 ? Non merci. Sarko bling-bling, Rolex et yacht de luxe ? Plus que le Lang de la place des Vosges ou le Dray des montres vingt patates ? Allons donc ! Sarko préfère Johnny et Bigard à Duras et Le Clézio ? En quoi cela lui interdirait-il de « faire président » ? Côté vie privée il confond l’Elysée avec le palais princier de Monaco ? Est-ce plus immoral que de loger et nourrir son ménage de la main gauche aux frais de la République?

Les raisons de cet important sinon massif ralliement à Sarkozy de mes « classards », comme on dit dans mon village, sont de natures très différentes. Vacquin, par exemple, espère que la gauche effectuera une véritable rénovation en se confrontant à la « modernité » de Sarkozy. Pour d’autres, à l’instar de Glucksmann, c’est l’aboutissement d’un parcours où le combat antitotalitaire a submergé celui pour l’émancipation des opprimés. D’autres encore ont vu en « ce petit Français au sang mêlé » l’ami d’Israël susceptible de réintroduire la France dans le jeu proche-oriental. D’autres enfin ont tout simplement eu la trouille de voir Ségolène Royal gérer le pays comme elle avait conduit sa campagne électorale : la pagaille tempérée par l’incantation.

La dernière en date des imprécations adressées aux sarkozystes anciens et nouveaux est signée Edwy Plenel, dans son billet hebdomadaire sur France Culture : l’élection de Barack Obama aurait définivement fait basculer le président de la République et ceux qui le soutiennent dans l’espace maudit de la ringardise et du provincialisme. Et notre trotskiste culturel enfonce le clou en comparant Sarko à… Mitterrand, lui aussi ringardisé dès son entrée en fonction par Reagan et Thatcher qui allaient façonner la décennie 1980. Je n’ai pas souvenir d’avoir entendu Edwy avouer qu’il avait voté Giscard.

Fallait pas réveiller la marmotte !

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Si chez nous, le jour de la Chandeleur, on se contente de faire sauter des crêpes, nos amis américains le consacrent eux à des activités de divination en plein air. Dans tout l’est du pays le 2 février est le Groundhog Day, le jour de la marmotte immortalisé par Bill Murray.dans Un jour sans fin. Selon la tradition, si l’animal projette une ombre ce 2 février, l’hiver durera six semaines de plus. S’il n’y a pas d’ombre, le printemps sera précoce. On ne sait pas si Charles G. Hogg, la marmotte tenue a bout de bras par le maire de New York, a projeté une ombre. Ce qu’on sait en revanche, c’est qu’elle a salement mordu Michael Bloomberg, lui entaillant assez profondément la main droite, d’après le porte-parole du City Hall, qui a toutefois annoncé que son boss n’avait pas contracté la rage.

KTO ma non troppo

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C’est pas tous les jours que Télérama (d’ailleurs hebdomadaire) célèbre les vertus de KTO (mais si, vous savez, la chaîne des ktoliques). Et bien, c’était lundi passé. Une demi-page, et élogieuse en plus. Si ça c’est pas une preuve que Dieu existe ! Quand même, pour encenser ainsi la chaîne officielle de l’archevêché (« donc de l’Opus Dei », comme dirait le petit Onfray), il fallait un motif sérieux.

Eh bien, rien qu’en regardant les cinq premières minutes (contairement au regretté commissaire Bourrel), on l’entrevoit, ce motif ! Il tient en deux mots : « programme inoffensif », c’est-à-dire visible par les jeunes athées de moins de deux ans. De fait le documentaire, intitulé « D’une seule voix » (Una Voce !), ne laisse aucune place à la transcendance. Il raconte la geste de Jean-Yves Labat de Rossi,ancien rockeur reconverti dans la chorale humanitaire – avec une spécialité : les pays en guerre. A défaut de chanter précisément sous les bombes, son orphéon chante sur les bombes – avec un parti-pris audacieux : contre la guerre !

1994: notre intrépide kapellmeister débarque en ex-Yougoslavie au beau milieu du conflit. Pas à Belgrade, chez les méchants Serbes chrétiens ; non, à Sarajevo, chez les Bosniaques, gentils et d’ailleurs mitigés question religion et tout ça… Qui dira le drame de cette innocente Bosnie agressée sans raison par l’agresseur serbe – dont les nazis avaient déjà souffert ? Eh bien, renseignements pris, tout le monde !

Rappelons néanmoins, pour les moins de dix ans, que l’infortunée Bosnie n’échappa au pire que grâce à une coalition de casques multicolores – au milieu desquels scintillait déjà, gris-brun, celui de Bernard-Henri Lévy. Mais surtout, le documentaire nous permet de retrouver dix ans plus tard l’artiste-citoyen-du-monde à Jérusalem (il s’est renseigné : là-bas aussi, il y a un conflit).

Grâce à son talent et à son entregent Labat du Rossi, tout imprégné encore de sa « rock’n roll attitude », réussit l’impossible : réunir le quorum d’Israéliens et de Palestiniens suffisant pour monter correctement son affaire : du son contre de l’avoine. Bref, un album de paix, d’amour et de royalties, suivi d’une triomphale tournée de trois mois en France (dont le doc nous donne de substantiels extraits.) Même qu’à la fin, figurez-vous, on voit des Palestiniens et des Israéliens chanter et danser ensemble ! (Bien sûr, c’est des comédiens et alors, ça change quoi ?)

Mon premier réflexe, même par écrit, serait plutôt violent : il y a des chaînes pour les programmes musicaux, non ? Alors pourquoi, en prime time sur la seule chaîne catho, cette « fantaisie chorale » humaniste, c’est-à-dire post-divine ?[1. Comme on dit post-moderne, ou post-it.] Puis, sachant qu’il faut toujours se méfier de sa première impression parce que c’est la bonne, j’ai réfléchi. Ne jamais en rester à une simple opinion (fût-elle juste à l’instant où on l’a)…

Eh bien pour être honnête, le même jour sur la même chaîne, il m’a aussi été donné de voir deux passionnantes émissions sur saint Paul, que je tiens pour le gars le plus sérieux de la bande à Jésus[2. Parmi ceux que j’ai connus]. Même que Celui-ci a dû aller le chercher loin[3. Episode connu sous le nom de « Chemin de Damas », plus connu des exégètes protestants sous le nom d’ « insolation ».], entre deux ratonnades antichrétiennes, pour remettre de l’ordre, si j’ose dire, dans l’Eglise à venir.

Décidément, Simon pouvait être la « pierre » sur lequel Jésus fonderait son Eglise ; mais pas le maçon ! Il lui aura fallu tous les rappels au règlement de Paul – notamment à Antioche – pour ne pas provoquer de schisme, et surtout le plus con : la scission, au sein d’une secte encore fragile, entre chrétiens d’origines juive et païenne, et même pas sur des bases théologiques : juste pour des questions de bouffe et de prépuce.

Mais trêve de disputatio ! N’est-il pas vital pour KTO aussi, pour KTO surtout, d’avoir de temps à autre un papier élogieux dans la presse athée – légèrement majoritaire dans ce pays depuis Mac-Mahon, voire Fénelon[4. L’idée date, plus précisément, du jour où l’homme s’est cru habilité à « penser par lui-même », ce qui ne veut exactement rien dire.] ?

Si ce documentaire a pu sauver une seule brebis égarée, n’est-ce pas… Quant aux autres, c’est-à-dire le troupeau, que voulez-vous que je vous dise ? Il continuera à regarder passer le train de la vie sans se poser de question, mais non sans ruminer sa vieille idée fixe : « Non seulement toutes les religions se valent mais aucune ne vaut rien, comparée à mon nombril. »

Sainte année paulinienne à tous !

Rapophobe, moi ? C’est rapé !

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Mon papier Les sept péchés capitaux du rap français a fait beaucoup causer. Ici même, bien sûr mais aussi sur Marianne2 qui a eu l’excellente idée de le publier en « une », et sur une flopée d’autres sites. Quand je dis causer, c’est surtout en mal, voire pire. En répondant à l’un d’entre eux, publié sur Abstrait-concret.com j’espère aussi répondre un peu à tous. Enfin à tous ceux qui savent lire.

Cher Abstraitconcret,
J’aurais pu ne pas te répondre, ne serait-ce que parce que tu me conseilles, dès le titre de ton article de fermer ma gueule. Mais bon, je vais l’ouvrir. Parce que j’aime la chicaya ; parce que j’ai traîné sur ton site et que je sens chez toi une saine colère : ta véhémence contre ma « bouse » ne me rebute pas, au contraire – j’ai écrit cent fois pire quand j’avais l’âge que je t’attribue au doigt mouillé ; et puis, bordel, parce que tu écris aussi que Causeur « incarne une frange noble de la pensée et du savoir webistique français » et qu’un tel compliment me fait rougir de plaisir, fût-il maladroitement troussé et dussé-je le partager avec Elisabeth et une dirty dozen d’autres Causeurs. Et puis parce que tu me permets aussi de préciser ma pensée, même si nombre de tes lecteurs, des miens et de Marianne2 nient son existence.

Au fait, maintenant. Usuellement, on reproche à ses contradicteurs de n’avoir pas lu l’article jusqu’au bout. Toi c’est différent, il semblerait que tu n’aies pas attentivement lu le début, et donc mal entrevu l’endroit précis où je voulais mettre le doigt, là ou ça fait mal, là d’où il faut faire sortir le pus. Que disait le chapeau de mon article ? « Le Top 50 est rongé par les vers. De mirliton. »
Mon constat portait donc sur l’art de mimer la rebellitude avec des mots, des syntaxes et des concepts pompés sur une rédaction de branlotin acnéique. Bref, mon papier porte sur ce que nous dit le rapport fond/forme si j’y parle de rap, et pas de Cali, de Lorie ou de pseudo-R’B hexagonal et autres marchandises pour collégiennes à string apparent, c’est que les paroles de ces pensums, toutes débiles qu’elles soient, n’ont pas de vocation sociale et n’étaient donc pas du ressort de mon épuisette. Car comme qui dirait c’est ce télescopage entre abstrait et concret qui fascine dans ces sept perles piochées dans le worst of des dix dernières années du rap français[1. Et non pas 30 ans comme tu dis, ni même 20, on ne va pas aller déterrer Sidney ou Chagrin d’amour, quand même…]. Ce qui en dit long dans cette affaire c’est quand Diam’s, Booba ou Rohff, se la pètent Mike Tyson avec les rimes de Sheila, les périphrases de Lara Fabian et la pensée du président Cauet. Quand en colligeant ces quelques textes j’ai vu qu’I Am avait osé écrire, pour bien montrer que l’affaire était très grave : « Ce sont des PDG, ils siègent à l’assemblée. Peut-être même que pour eux vous avez voté » plutôt que le si banal Vous avez voté pour eux, je me suis dit, merde, Sully Prudhomme est revenu, et il n’est pas content : « Le vase où meurt cette verveine / D’un coup d’éventail fut fêlé ! » Yo man ! Tu le vois, l’Akhénaton, aborder un lascar des quartiers nord en lui disant « Est ce que l’heure tu pourrais me donner ? »

La politique, maintenant. Si j’avais voulu cibler, façon François Grosdidier[2. Député UMP de Moselle qui a tenté de sévir au Parlement pour encadrer légalement les textes de rap et qui pour se refaire la cerise songerait désormais à légiférer contre le blasphème, notamment anti-musulman. Pour sa dextérité passée au nunchaku, il méritera néanmoins notre respect.], je ne sais quelle anti-France, je n’avais qu’à me baisser pour trouver mon bonheur dans les lyrics de NTM, de La Rumeur, de Passi de MAP ou plus archéologiquement, dans Ministère Amer. Tous ces clients porteurs, t’es–tu demandé, cher A/C pourquoi ils étaient absents de ma playlist ? Tout bêtement parce qu’aucun d’eux n’écrit de préférence avec les pieds. Quand Ministère Amer a sorti Sacrifice du poulet, j’ai trouvé la démarche limite criminogène, mais le morceau rudement enlevé, et je le pense toujours. Absent aussi de mon pilori Abd Al Malik, parce qu’il a heureusement beaucoup plus d’inspiration que le nègre de Christine Albanel – et qu’icelle aussi, by the way. En écrivant, je passe en boucle son Paris mais. Ecriture ronde, rimes inattendues, ton plaisant, scansion parfaite, et autodérision en prime: c’est à mes yeux un morceau impeccable, même si idéologiquement gnan-gnan.

Ne cherche pas non plus dans cette liste d’infamie le «sulfureux» MC Jean Gab’1. Et pourtant, on a écrit beaucoup d’horreurs sur celui qui se qualifie lui-même de fossoyeur ou de nettoyeur. Et pour cause qu’il est pas dans la rafle : c’est en écoutant son gigantesque J’t’emmerde[3. Dans J’t’emmerde MC Jean Gab’1 autopsie un par un tous ceux qu’il accuse d’être les faux durs et les baltringues du rap français. On pourra s’interroger sur la pertinence de certaines cibles, mais sûrement pas sur la pureté ou la clarté du style. Pour les néophytes une bonne explication de texte est disponible sur Wikipedia.] que l’idée d’écrire sur le rap français m’est venue.

C’est sans doute à cause de cette parenté que ma purge a des odeurs de bouse. Mais quand on parle de Diam’s ou de Rohff, c’est normal que ça sente.

Il est minuit, docteur Kouchner

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Lorsqu’un homme public est sous le feu médiatique, guetté par des snipers embusqués dans tous les recoins du microcosme politique, on est spontanément enclin à lui tendre la main, à lui offrir un refuge, au moins provisoire. La dégringolade d’un chouchou des sondages est un spectacle qui suscite cette joie mauvaise que les Allemands, fins connaisseurs, appellent Schadenfreude, un sentiment qui est l’exact inverse de la compassion dont Bernard Kouchner a été longtemps l’incarnation, version laïque.

Le tumulte provoqué par la publication du livre de Pierre Péan, Le monde selon K. ne crée pas une atmosphère propre à l’examen serein de l’action politique et du parcours de l’actuel ministre des affaires étrangères. On voit, comme d’habitude, se former les bataillons des « pro » et des « anti », la cabale et la contre-cabale, une occasion rêvée, pour certains, de régler de vieux comptes, qui avec Péan, qui avec Kouchner, Ockrent, parents et alliés.

N’étant lié ni matériellement, ni affectivement à aucun des deux principaux protagonistes de cette affaire, je n’en ai pas moins à me débarrasser de quelques préjugés subjectifs avant d’émettre un semblant de jugement.

Sur Péan : son anti-américanisme viscéral, sa haine d’Israël qui est allé jusqu’à lui faire écrire, après une enquête bidon, que des soldats israéliens avaient égorgé de leurs mains des Palestiniens à Sabra et Chatila, et d’autres écrits de la même veine me le rendent foncièrement antipathique. Et puis, faire profession de pitbull éditorial dans la sphère politico-médiatique témoigne d’une libido quelque peu perturbée.

Sur Kouchner : les quelques contacts personnels et professionnels que j’ai pu avoir avec lui me laissent l’image d’un homme chaleureux, plein d’humour, auquel on a vite fait de pardonner sa vanité, ses postures d’histrion et ses manies de jet-setter. De plus il a une fort jolie voix et une bonne mémoire lui permettant d’animer les soirées en reprenant les vieux chants staliniens de son enfance (La jeune garde, La Varsovienne, Notre Maurice a cinquante ans, etc.).

Mais, comme diraient les gens de justice : le dossier, tout le dossier, rien que le dossier, et laissons de côté l’enquête de personnalité pour nous concentrer sur les faits.

Dans les accusations portées contre Kouchner par Péan, il faut distinguer les critiques politiques, celles par exemple de son action au Kosovo, au Rwanda et au Moyen-Orient, de celles qui mettent en cause la moralité, et donc l’honneur d’un homme. Les premières, si elles sont légitimes dans le cadre du débat démocratique, peuvent et doivent être réfutées avec tous les arguments, et ils ne sont pas minces, qui peuvent être avancés en faveur de son action dans les diverses fonctions officielles qu’il a occupées.

Les autres mises en cause, celle sans lesquelles le brûlot de Péan serait passé aussi inaperçu que les pensums altermondialistes qui encombrent le catalogue des éditions La Découverte, concernent les activités professionnelles de Kouchner quand il n’est ni ministre, ni fonctionnaire international. Est-il bien convenable de se faire missionner par Total pour certifier que le pétrolier français n’utilise pas le travail forcé en Birmanie ? De ne reverser les sommes perçues à cette occasion à des associations humanitaire qu’après un concert de protestations des ONG de défense des droits de l’homme ? Est-il prudent, sinon moral, lorsque l’on souhaite poursuivre une carrière politique, de s’acoquiner, moyennant finances, et pas qu’un peu, avec des personnages comme Omar Bongo et Denis Sassou Nguesso ?

N’est pas Talleyrand qui veut ! Si l’ombre du diable boiteux plane encore sur le Quai d’Orsay, l’art de mêler le génie diplomatique à la corruption la plus effrénée ne peut se déployer que dans des régimes où les libertés publiques, celle de la presse notamment, sont réduites à la portion congrue.

Bernard Kouchner a beau protester de la parfaite légalité de ses activités, ce que Péan ne conteste pas, il reste qu’elles écornent passablement son image de défenseur intransigeant des droits de l’homme, qui lui vaut son crédit politique et sa popularité inoxydable dans l’opinion. L’argument de l’étanchéité entre ses activités de consultant et celles de ministre ne résiste pas à l’examen détaillé du dossier.

Le personnage central de cette affaire, en dehors de Kouchner, est Eric Danon. Enarque, il entre au Quai d’Orsay à sa sortie de l’école. Il estime cependant au bout de quelques années que le département ne lui offre pas de poste à la mesure de ses talents. Il se met alors en disponibilité et rejoint l’entreprise familiale, Imeda, spécialisée dans le conseil et l’ingénierie dans le domaine de la santé. C’est dans ce cadre qu’il confie à Kouchner l’exécution de contrats signés, entre autres, avec le Gabon et le Congo. Bernard n’est pas un ingrat. Une fois nommé ministre, il rappelle Danon au Quai et le nomme ambassadeur à Monaco, une mesure de faveur au regard des usages de la maison : il est de tradition, en effet, de n’affecter dans la Principauté que des diplomates chevronnés, et non pas quelqu’un dont c’est le premier poste d’ambassadeur…

« Un peu plus de bouteille lui aurait sans doute évité d’envoyer des lettres de rappel de créances à Omar Bongo à partir du fax de l’ambassade de Monaco », nous confie un haut diplomate. Cette bévue lui vaudra son rappel de Monaco et sa nomination comme ambassadeur à la conférence du désarmement de Genève. Cette « sanction » fait une victime collatérale : Jean-François Dobelle, un diplomate compétent n’ayant aucunement démérité est débarqué pour faire de la place à Danon et se trouve depuis sans affectation. « Kouchner doit devoir beaucoup de choses à Danon pour le cajoler de la sorte », murmure-t-on alors dans les couloirs du ministère…

Sans la protection du ministre, l’affaire des fax à Bongo aurait en effet valu à Danon une mise au placard sans appel. Dans sa réponse à Péan publiée dans le Nouvel Obs, Kouchner déclare que le cas Danon va être examiné par le comité d’éthique du ministère, celui qui a été mis en place après que deux anciens hauts diplomates, Serge Boidevaix et Jean-Bernard Mérimée avaient été pris la main dans le sac d’affaires aussi louches que juteuses avec feu Saddam Hussein. Est-ce le prélude au sacrifice d’Eric Danon pour sauver le soldat Kouchner ? S’il en était ainsi, je crois que je serais triste de voir le prince charmant se transformer en crapaud.

Le monde selon K.

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Secrets médicaux

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L’actuel ministre des Affaires étrangères est-il un danger pour la diplomatie française ? Oui, répond sans ambages Pierre Péan dans Le monde selon K. (Fayard). Pas seulement parce qu’il a plus souvent qu’à son tour fait passer ses intérêts personnels, professionnels ou familiaux avant les devoirs de sa charge. Mais aussi, et peut-être surtout, parce que le sens de notre politique étrangère est brouillé par son bellicisme en tenue de camouflage humanitaire.

Aucun doute, Péan met les pieds dans le plat : évoquer la face cachée de Kouchner, c’est s’en prendre à une vache sacrée, à la personnalité préférée des Français, c’est s’attaquer à un quasi-intouchable, à peine fragilisé aux yeux du peuple de gauche par son passage à l’ennemi avec armes et bagages en 2007. Jamais Le Monde, Libé ou L’Obs n’ont affublé Kouchner des oripeaux du traître de série B. Or, son parcours politique est exactement le même que celui de l’abominable Eric Besson, on peut se demander pourquoi.

Péan ne s’en cache guère : il veut démasquer l’homme qui a fait des droits de l’homme un fonds de commerce et de la morale un faire-valoir, en montrant qu’en de nombreuses occasions (Somalie, Kosovo, Rwanda, Darfour) il a mis sous le boisseau la raison d’être de Médecins du Monde. Il dessine le portrait d’un civil honteux, comme fasciné par l’armée, l’action militaire, la guerre (notamment au Kosovo) voulant ériger en doctrine intangible le droit d’ingérence, qu’il soit humanitaire ou autre.

Depuis les bonnes feuilles publiées dans Marianne, on se doutait bien qu’on allait parler beaucoup d’Afrique, terre nourricière de nos plus belles affaires politico-financières. Et de fait, c’est le continent de prédilection du héros de ce livre. Comme c’est le noyau dur de ce qui devient sous nos yeux « l’affaire Kouchner », nous examinerons les accusations de Péan dans le détail.

Dans un chapitre baptisé « L’Afrique, le fric », Péan explicite comment Bernard Kouchner a monté des partenariats pas toujours désintéressées avec certains pays d’Afrique, dans le domaine du conseil en santé publique. En 2002, il co-fonde le GIP Esther (Ensemble pour une solidarité thérapeutique hospitalière en réseau) censé être « un outil d’intervention de la France dans le cadre de sa politique d’aide au développement en matière de santé ». D’après l’auteur, c’est par le biais de Dominique Ambiel (voisin des Kouchner-Ockrent en Corse et intime de Jean-Pierre Raffarin) que Kouchner parvient à se faire nommer président d’Esther le 22 novembre 2003. Six semaines plus tard, le 8 janvier 2004, Bernard K crée BK consultants, une officine de conseil en santé publique. D’un côté le patron d’Esther peut distribuer des subventions, que le patron de la société de consultants pourra aider à dépenser de l’autre… Premier mélange des genres ; pas le dernier…

Le 1er juillet 2004, Péan relève la première trace d’une intervention de Kouchner en Afrique comme consultant privé : au Gabon pour la création d’une Sécurité sociale. Via un audit confié à Imeda, la société d’Eric Danon, un homme de sa garde rapprochée, laquelle est liée à la société d’études Africa Steps de Jacques Baudouin, un autre kouchnérien historique. Péan semble ne pas penser qu’il s’agit là de simples coïncidences et affirme que Kouchner est intervenu pour le compte d’Imeda au Gabon (budget : 2,6 millions d’euros) ainsi qu’au Congo.

En mars 2007, juste avant la présidentielle, le même Kouchner est présent avec le président d’Imeda pour la signature de deux contrats au Congo : une étude sur le système de santé au Congo et une étude sur la réhabilitation du CHU de Brazzaville. Contrats signés à l’ambassade de France, en présence de l’ambassadeur.

Le 18 mai 2007, qui vous savez est intronisé au Quai ; dans la foulée, Jacques Baudouin est nommé responsable de la presse au cabinet du ministre.

Trois mois plus tard, le 8 août 2007, ledit ministre fait nommer le patron d’Imeda, son ami Eric Danon, ambassadeur à Monaco. Et là, pour Péan, les choses deviennent vraiment graves : « Dans les jours qui précèdent son entrée en fonction, le nouvel ambassadeur, qui n’oublie pas qu’il est toujours patron d’Imeda, fait feu de tout bois pour faire honorer les factures impayées émises par la société. » Notamment, selon Péan, une facture de 817 000 euros.

Le 25 mai 2007, le ministre K profite de la première visite d’Omar Bongo à Paris pour lui rappeler ces factures impayées. Péan avance pour preuve un fax que Danon aurait passé au TPG du Gabon le 3 août 2007, expliquant « nous avons reçu le mois dernier de son Excellence le chef de l’Etat l’assurance que notre dernière facture serait rapidement honorée ». Le 11 mars 2008, le solde est versé à Imeda par le Gabon. Happy end, donc, n’eût été le vilain délateur Péan.

Cette hyperactivité n’est pas sans provoquer quelques dommages collatéraux. Pour Péan, l’éviction de Bockel du secrétariat d’Etat à la Coopération est directement liée aux relations entre Imeda et le président du Congo : Denis Sassou N’Guesso aurait réclamé une participation de la France au financement de la rénovation du CHU de Brazzaville. Bockel l’aurait envoyé balader, avant d’annoncer la fin de la « Françafrique ». Résultat, la Françafrique continue, mais l’impétueux Bockel est débarqué le 19 mars 2008.

En résumé, Péan considère qu’il y a manquement grave à la loi en raison du conflit d’intérêt entre Esther et ses sociétés « amies » pour lesquelles Kouchner a été à la fois consultant privé et bailleur de fonds publics.

Voilà donc les accusations que Bernard Kouchner aurait pu réfuter point par point cet après-midi, après avoir été interpellé par Jean Glavany. Il n’en a rien fait (hormis sur l’épisode Bockel), se contentant essentiellement d’affirmer qu’il avait payé ses impôts, et de proclamer que tout ce qu’il avait fait durant ces quarante dernières années, il l’avait fait au nom du bien et de la morale et que donc l’attaquer lui, c’était attaquer toutes les victimes qu’il avait passé sa vie à secourir.

Pour ceux qui n’auraient pas encore bien compris cette automédication de choc à base de moraline, clarifions-la : acheter le livre de Péan, c’est se rendre complice de crime contre l’Humanité, partout où Bernard K a sauvé l’humanité au Rwanda, en Somalie, au Darfour, en Bosnie.

Pour être encore plus clair, notre ministre a, dans sa conclusion, implicitement accusé Péan d’antisémitisme. Comme rien, mais absolument rien dans ce livre, ne vient étayer cette infamie, on en déduit que si Me Kiejman et son client recourent à de telles extrémités, c’est que l’heure est grave : il y a le feu dans la maison Kouchner.

Le monde selon K.

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Le docteur K.

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kouchner

Médecin et explorateur de la fin du XIXe siècle, le docteur K. fut très vite reconnu comme l’un des plus grands philanthropes de son temps. La postérité lui chanterait encore des péans si un olibrius tel que Louis Pasteur n’était pas venu lui voler la vedette, en mettant au point des procédés prophylactiques aussi douteux qu’inutiles. Pas rancunier, le docteur K. ne souffrit pas de cette situation. Il avait même pris l’habitude de répondre à ceux qui évoquaient ce douloureux sujet : « Moi, les affaires de Pasteur, je veux pas m’ingérer. » Pourtant, c’est grâce à ce génie trop méconnu que les dispensaires gabonais furent équipés du chauffage central dès le début des années 1880. Le peintre représente ici le docteur K. à sa table de travail, en train de mettre la dernière main à son célèbre mémorandum : De la nécessité de convaincre les Gabonais de porter des moufles, une écharpe et un bonnet. A la fin de sa vie, déçu par ces Africains qui refusaient obstinément de s’habiller chaudement, il abandonna la médecine pour se lancer dans le négoce de riz.

J-D Levitte, Portrait du docteur K., huile sur toile, 1891, conservée dans le hall d’accueil de Radio France International.

Liberté d’expression soleil couchant

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La liste semble interminable. On ne saurait par qui commencer. Les caricatures danoises, Pétré-Grenouilleau, Siné, Vanneste et tant d’autres. Et bientôt, après un reportage de M6 sur le phénomène de mode déjà dépassé du Jumpstyle (ou comment sautiller en boîte de nuit et impressionner quand même les filles) et sa récupération par des néo-nazis du nord de la France, Lonsdale. La marque de vêtement hein.

D’ailleurs, ces histoires vestimentaires deviennent impossibles. Cela fait maintenant quelques années que porter du Lacoste ou du Burberry est devenu atrocement connoté. Des manifestations se sont tenues en Allemagne devant certaines boutiques de marques accusées de sympathie avec l’extrême droite. Sans parler de certains vendeurs de chaussures pour caciques socialistes devenus par là infréquentables.

Mais je m’égare. Vous l’aviez compris, il sera question de la liberté d’expression. Mais un autre point commun rassemble toutes les affaires citées précédemment. Aucune d’entre elles n’a débouché sur une condamnation. Qu’il y ait eu relaxe ou que la plainte soit retirée. Certains n’ont pas eu cette chance. Je pense à celui qui avait eu l’idée d’appeler feu Grégory Lemarchal de la Star Academy du nom de sa maladie, la mucoviscidose. Ou à Dieudonné. Voire aux mongoliens de Patrick Timsit où tout est bon, sauf la tête. Comme les crevettes, ajoutait-il. Blague dont il ne s’est jamais vraiment remis. Depuis je suppose qu’il doit beaucoup donner chaque année pour le téléthon.

Mais je m’égare encore. Il y a quelques semaines, un avocat n’a pu s’empêcher, après que la Cour de Cassation s’était prononcée en faveur du député Vanneste, d’avancer que cette décision semblait « relever d’un autre âge ». Personne n’a véritablement relevé l’expression qui, certes, n’est pas d’une folle originalité. Mais se révèle redoutablement exacte. Après tout, en première instance comme en appel, Christian Vanneste avait été condamné sans férir ni faiblir.

Aujourd’hui, dans un pays laïque doté d’une vieille tradition anticléricale, la pointe extrême de la liberté d’expression ne réside presque plus que dans le seul blasphème. Et encore. Redeker sait ce qu’il en est en pratique. Theo van Gogh aussi. Autant dire qu’elle n’existe plus. Et que seule demeure cette survivance historique laïcarde qui permet à Siné de croire qu’il use de sa liberté d’expression quand il tape sur les curés.

Malheureusement, ce dernier pan de notre liberté d’expression qui n’est nullement protégée comme aux Etats-Unis ne saurait résister au processus d’accomplissement final de nos démocraties modernes. C’est à dire la mise à égalité devant la loi de tout. Et de tous. Tendance lourde qui se double d’une exigence impérative de vivre-ensemble. Et, pour cela, il convient de protéger toutes les différences, tous les choix, toutes les inclinations. Qui sont autant de dignités que le mâle hétérosexuel blanc – qui peuple encore trop nos campagnes – doit apprendre à honorer.

Ainsi les journalistes font mieux ne pas retranscrire les propos racistes entendus lors de manifestations, les comiques sont invités à prendre exemple sur les sketchs de Gad Elmaleh, les sociologues ne sont que mollement soutenus quand ils s’en prennent à l’islam et les élus se doivent de célébrer les différents penchants sexuels de leurs administrés. Quant à ceux qui ne jouent pas le jeu du vivre-ensemble, ils risquent l’ostracisme médiatique. Sans parler du fameux « stage de citoyenneté » qui peut-être prescrit d’office par le juge, depuis 2004, aux plus récalcitrants.

Ces procès gagnés, que ce soit celui de Charlie Hebdo ou de Siné bientôt, maintiennent bruyamment l’illusion que la liberté d’expression n’est pas un mot vide de sens en France. Certes, nous pouvons toujours fustiger Sarkozy à longueur de journée, nous amouracher de Julien Coupat et nous indigner des propos du Pape. Mais pour le reste il convient souvent de s’y adonner en petit comité.

Elisabeth Lévy parlait du « charme de l’interdit ». Accordons-en le bénéfice à Siné.

La voiture du général est avancée

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Même plus ou moins démentie par Citroën, l’annonce du retour de la DS m’a rempli de joie. Il y a d’abord les doux souvenirs de mon enfance israélienne : moments de bonheur dans la DS 21 de notre voisin le vétérinaire, qui avait fait ses études à Toulouse dans les années 1950 et qui, depuis, avait enchaîné les autos aux chevrons, histoire de payer sa dette vis-à-vis de la France qui était pour lui, bien entendu, beaucoup plus importante que la seule valeur de sa bourse d’études. Et qu’est-ce qu’il a été fier, le docteur M., de sa berline à suspension hydraulique ! J’avoue que moi aussi, grâce à cette DS, j’étais fier d’être son voisin et l’ami de son fils. Oublions pour un moment le blabla des communicants de PSA. La DS, comme son nom l’indique, est beaucoup plus qu’une voiture. Cet OVNI représente quelque chose que, d’après Balzac, je qualifierai de « ce je ne sais quoi de d’élitisme sûr de lui » – ce n’est pas une machine mais une certaine idée de la France. Tout le problème est là : contrairement au modèle des années 1960, au volant de cette nouvelle DS technologiquement supérieure, il n’y a plus personne.

Mythologies

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Ils sont partout !

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L’antisem, l’anti-antisem, Causeur en a ras la casquette. 93,7 % de l’espace public en est saturé, on n’en peut plus, ça suffat comme ci. Voilà mille ans que je et d’autres le pensent, la Lévy s’y met et pourtant ça ne va pas s’arrêter là, le four va continuer à chauffer, chauffer.

Il lève le doigt et il demande, pourquoi ? Pourquoi qu’on ne parle que d’eux, en bien, en mal et en voiture ? Prenez Obama, s’il y en un qui n’a rien à voir avec tout ce binz c’est bien lui, le pauvre. Pas un arrière-arrière petit cousin qui le soit. De ce côté-là, blanc comme neige l’Obama, innocent comme l’innocence. Fouillez ses origines, depuis Adam, pas une kipa à se reprocher. Un type, comment dire… normal. Eh bien, vous le croirez ou pas, ils l’ont embringué. La première à le détecter à Chicago c’est une Esther Goodman (un nom de ce genre). Elle a alerté son pote David Axelrod, prospère négociant en politique qui a pris par la main le nationaliste noir surdoué jusqu’à la Maison Blanche. Ajoutez-y Rahm Emmanuel, sous-officier à Tsahal en cas d’urgence, fils d’un sectateur de l’Irgoun, aujourd’hui numéro deux à Washington et vous n’en aurez pas fait le tour. Ils pullulent autour d’un Barack Hussein qui dans sa jeunesse devait mettre Ben Gourion et Goering dans le même sac. Alors là, une supposition, vous êtes un Français normal ou un Arabe ou un Patagon, vous vous grattez la tête. Ok, chez vous, pas un virus d’antisem visible au microscope, mais, ne me dites pas, y a un lézard. Pourquoi eux et pas les Arméniens, les Finlandais, les Gitans ? Pourquoi eux ? Toujours eux ? Forcément, ça jase.

Les intellos dans ce pays, on les ramasse à la pelle. Universités, journaux et éditeurs ne savent plus qu’en faire. Mais au podium, ils ne sont que trois : BHL, médaille d’or, Finkielkraut et Gluksmann. Il aurait pu y en avoir un qui ne le soit pas. Il aurait pu… mais tous les trois le sont. Coïncidence ? On ne relève pas mais on tousse.

Notre diplomatie ? Rien de plus vieille France, n’est-ce pas ? Deux hommes à la barre. L’un, le président, l’est par la mère, l’autre, le ministre, par le père. Et je vous dis pas aux échelons inférieurs.

DSK ou Fabius auraient pu se trouver face à Sarko en 2007. Vous voyez le spectacle avec El Kabbache intervieweur ? Et Madoff ? Et le procès du Sentier. Et tous ces mafieux réfugiés à Tel Aviv ? Je ne vais pas vous infliger l’annuaire de la juiverie, ce serait limite équivoque et franchement de mauvais goût. Mais l’annuaire, ne vous la racontez pas, ils l’ont tous en tête. Et quand je dis ils, je pense vous, et malheur à moi, je pense moi. Le mauvais goût étant la chose au monde la mieux partagée, vous imaginez un peu tout ce que les gens ruminent, tout ce qu’ils se gardent pour eux. Je serais les gens, je bouillerais.

Dieu n’existe pas mais, grâce à Dieu, Israël existe. C’est un Etat comme un autre, non ? On a bien le droit de le « critiquer », non ? Un gouvernement criminel, assassin d’enfants, de vieillards, de femmes. Les faits sont parfaitement documentés, établis par la Croix-Rouge, des Israéliens honnêtes le reconnaissent eux-mêmes. Cet Etat doit être mis au ban des nations, ses dirigeants et ses soldats sanguinaires trainés devant les tribunaux et justement châtiés.

Israélites et Israéliens (appelez les comme vous voudrez, moi je confonds toujours) aiment Israël. Ils ne devraient peut-être pas mais les sentiments, vous savez, c’est comme la bandaison, ça ne se commande pas. Ils trouvent que les Autres y vont un peu fort. Les Autres y voient complicité pour ne pas dire collusion criminelle. Rien de plus logique.

La Russie a arraché à la Finlande, en 1945, la Carélie, le cœur sacré de la nation. Tous les Finlandais ont été expulsés de cette région peuplée désormais exclusivement de Russes. Vous avez entendu parler de la Carélie ? La Finlande est devenue un modèle de modernité (Nokia) et ne veut à aucun prix récupérer la Carélie même si on lui en fait cadeau. Trop de Russes. L’Azerbaïdjan musulmane a été amputée du quart de son territoire, le Nagorny-Karabakh au profit de l’Arménie en 1993. Tous les Azéris ont été virés. Vous situez le Nagorny-Karabakh ? Les Chinois ont barboté à la Malaisie musulmane la région de Singapour et en ont fait un pays somptueux. Les Malais n’ont eu qu’à s’en féliciter et ont tiré profit de l’essor singapourien. Un problème ? On peut recenser deux, trois douzaines de Palestine rien que sur notre planète. Aucune ne bouleverse les cœurs. Seul le mouchoir qu’ont investi les juifs (sûrement à tort), s’est incrusté sur la conscience universelle comme un meurtre déicide. Pas une âme qui n’ait son opinion sur la question, une opinion raisonnable : les juifs sont des tueurs d’enfants, chaque jour est là pour le prouver. On ne rappelle pas leur antique tradition infanticide, ce serait malpoli. Ce qu’on reproche à l’Etat juif, ce n’est pas d’être un Etat, c’est d’être juif.

Freud avait tout compris : le problème c’est le refoulement. L’antisémitisme hantait depuis des siècles l’esprit européen. S’il n’avait pas mal tourné avec Hitler il prospérerait encore, n’en doutez pas. Après les procès de Nuremberg, il est devenu délinquant, déshonorant écrivait Bernanos. On n’a tout simplement plus le droit d’être antisémite, vaut mieux être pédophile qu’antisémite. Et, effectivement, il a disparu du paysage.

Sérieusement, vous croyez que ces choses-là s’envolent par magie sous l’effet du verdict d’un tribunal mal embouché ? Matériellement, physiquement impossible. On l’est mais on ne veut pas l’être et on croit vraiment qu’on ne l’est pas donc on ne l’est plus mais on le reste et, pour traiter ce syndrome, depuis le décès du docteur Sigmund, la médecine de qualité se raréfie. Ne vaudrait-il pas mieux laisser les gens lâcher ce qu’ils ont sur le cœur. Plutôt que de m’accuser d’avoir égorgé mille trois cents mouflets en trois semaines, qu’ils m’assènent franco : Ta gueule ne me revient pas, casse-toi tu pues. Là, il y a de quoi causer. Peut-être qu’on n’arrivera pas à s’entendre et qu’il me faudra aller voir ailleurs si j’y suis, mais au moins je saurai pourquoi. La dernière fois que, pour le même motif, j’ai eu à m’expatrier, je n’y ai rien compris. Cette fois, on vit en démocratie, j’aimerais mieux qu’on s’explique. Pour le plaisir de la conversation.

Le sarkozysme, maladie sénile de gauchistes ?

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Dans le genre très tendance des coming out (pour les allergiques aux anglicismes : aveu public d’un comportement jusque-là pratiqué en cachette), celui consistant à révéler à grand bruit que l’on prend Cupidon à l’envers est devenu d’un banal affligeant. Le plan com’ d’un Roger Karoutchi utilisant cette cartouche pour tenter de flinguer sa rivale Valérie Pécresse pour la tête de liste UMP aux régionales d’Ile-de-France est révélateur de ce retournement. De geste militant visant à combattre les préjugés et la discrimination, le coming out homo s’est mué en un moyen d’accroître sa notoriété, et de capter les suffrages des « bobos » de droite comme de gauche.

En revanche, d’autres aveux publics font courir des risques sociaux autrement plus sérieux à ceux qui ont le courage ou l’inconscience de les proférer. Ainsi, le non-juif qui décide, dans cette période de tension proche-orientale, de proclamer urbi et orbi qu’il soutient Israël n’en tirera aucun bénéfice, bien au contraire. L’exemple de notre ami Pierre Jourde, dont les aveux pro-israéliens, parus en primeur dans Causeur, furent prolongés par une tribune du même tonneau dans Le Monde en témoigne : une bordée de commentaires hargneux et insultants sur le site du journal et un bannissement des colonnes du Monde diplomatique où il traitait régulièrement de questions littéraires, saluèrent sa prise de position.

L’autre coming out sulfureux, celui qui vous fait passer pour un abominable aux yeux de celles et ceux qui vous avait classé jusque-là dans le camp du bien, c’est l’aveu d’avoir voté Sarkozy lors de l’élection présidentielle de mai 2007. Marc Cohen nous apprend en effet que le sociologue du travail Henri Vacquin, que j’ai croisé jadis à l’Union des étudiants communistes, ex-stalinien et fils de stalinien, s’est expliqué dans ses mémoires de son vote Bayrou au premier tour et Sarkozy au second.

L’argumentation de la flopée d’internautes hostiles qui ont réagi sur Rue89 repose essentiellement sur l’idée qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil : en prenant de l’âge, certains gauchistes souffriraient d’un ramollissement du bulbe concomitant avec le gonflement de leur compte en banque. Le vote Sarkozy serait donc un prélude à l’Alzheimer, une sorte de maladie pernicieuse dont seraient frappés ceux qui ont jugé, en conscience, qu’il n’était pas raisonnable de laisser les clés de la maison France à l’allumée du Poitou.

Quelques dizaines de ces déments qui ont déserté la chaude bande des copains par un beau dimanche de mai, figurent dans l’index de Génération d’Hervé Hamon et Patrick Rotman, bible des anciens soixante-huitards. Mais ce sont des milliers d’anonymes de cette génération politique qui ont agi de même. Certains l’on fait discrètement, d’autres en criant très fort – deux façons de conjurer l’opprobre qui n’allait pas manquer de se manifester dans le cercle de leurs amis d’antan.

D’autres encore – ils se reconnaîtront – bouleversés jusqu’aux tréfonds de l’âme par la transgression commise en introduisant le bulletin maudit dans l’urne républicaine, se trouvèrent soulagés lorsque la nuit au Fouquet’s et l’épisode du yacht de Bolloré leur permirent de revenir au galop dans la bienpensance antisarkozyste.

Les gardiens du temple de la gauche sont plus indulgents, d’ailleurs, à l’égard de ceux qui ont « trahi » pour aller à la soupe, les Kouchner hier ou Karmitz aujourd’hui : ils entrent dans le moule bien connu des opportunistes assoiffés de pouvoir et du bénéfice matériel et narcissique qu’il procure. A l’inverse, ils poursuivent inlassablement de leur vindicte ceux dont le choix est motivé par le seul exercice de la raison et de la mémoire. Ce n’est pas à ceux à qui, jadis, le Parti communiste avait fait croire que de Gaulle était une nouvelle réincarnation du fascisme qu’on pouvait faire avaler que Sarko constituait un danger pour la République. Sarko atlantiste, suppôt de Bush ? Et alors ? Vous voulez nous refaire le coup de « Ridgway la peste ! » de 1952 ? Non merci. Sarko bling-bling, Rolex et yacht de luxe ? Plus que le Lang de la place des Vosges ou le Dray des montres vingt patates ? Allons donc ! Sarko préfère Johnny et Bigard à Duras et Le Clézio ? En quoi cela lui interdirait-il de « faire président » ? Côté vie privée il confond l’Elysée avec le palais princier de Monaco ? Est-ce plus immoral que de loger et nourrir son ménage de la main gauche aux frais de la République?

Les raisons de cet important sinon massif ralliement à Sarkozy de mes « classards », comme on dit dans mon village, sont de natures très différentes. Vacquin, par exemple, espère que la gauche effectuera une véritable rénovation en se confrontant à la « modernité » de Sarkozy. Pour d’autres, à l’instar de Glucksmann, c’est l’aboutissement d’un parcours où le combat antitotalitaire a submergé celui pour l’émancipation des opprimés. D’autres encore ont vu en « ce petit Français au sang mêlé » l’ami d’Israël susceptible de réintroduire la France dans le jeu proche-oriental. D’autres enfin ont tout simplement eu la trouille de voir Ségolène Royal gérer le pays comme elle avait conduit sa campagne électorale : la pagaille tempérée par l’incantation.

La dernière en date des imprécations adressées aux sarkozystes anciens et nouveaux est signée Edwy Plenel, dans son billet hebdomadaire sur France Culture : l’élection de Barack Obama aurait définivement fait basculer le président de la République et ceux qui le soutiennent dans l’espace maudit de la ringardise et du provincialisme. Et notre trotskiste culturel enfonce le clou en comparant Sarko à… Mitterrand, lui aussi ringardisé dès son entrée en fonction par Reagan et Thatcher qui allaient façonner la décennie 1980. Je n’ai pas souvenir d’avoir entendu Edwy avouer qu’il avait voté Giscard.

Fallait pas réveiller la marmotte !

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Si chez nous, le jour de la Chandeleur, on se contente de faire sauter des crêpes, nos amis américains le consacrent eux à des activités de divination en plein air. Dans tout l’est du pays le 2 février est le Groundhog Day, le jour de la marmotte immortalisé par Bill Murray.dans Un jour sans fin. Selon la tradition, si l’animal projette une ombre ce 2 février, l’hiver durera six semaines de plus. S’il n’y a pas d’ombre, le printemps sera précoce. On ne sait pas si Charles G. Hogg, la marmotte tenue a bout de bras par le maire de New York, a projeté une ombre. Ce qu’on sait en revanche, c’est qu’elle a salement mordu Michael Bloomberg, lui entaillant assez profondément la main droite, d’après le porte-parole du City Hall, qui a toutefois annoncé que son boss n’avait pas contracté la rage.

KTO ma non troppo

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C’est pas tous les jours que Télérama (d’ailleurs hebdomadaire) célèbre les vertus de KTO (mais si, vous savez, la chaîne des ktoliques). Et bien, c’était lundi passé. Une demi-page, et élogieuse en plus. Si ça c’est pas une preuve que Dieu existe ! Quand même, pour encenser ainsi la chaîne officielle de l’archevêché (« donc de l’Opus Dei », comme dirait le petit Onfray), il fallait un motif sérieux.

Eh bien, rien qu’en regardant les cinq premières minutes (contairement au regretté commissaire Bourrel), on l’entrevoit, ce motif ! Il tient en deux mots : « programme inoffensif », c’est-à-dire visible par les jeunes athées de moins de deux ans. De fait le documentaire, intitulé « D’une seule voix » (Una Voce !), ne laisse aucune place à la transcendance. Il raconte la geste de Jean-Yves Labat de Rossi,ancien rockeur reconverti dans la chorale humanitaire – avec une spécialité : les pays en guerre. A défaut de chanter précisément sous les bombes, son orphéon chante sur les bombes – avec un parti-pris audacieux : contre la guerre !

1994: notre intrépide kapellmeister débarque en ex-Yougoslavie au beau milieu du conflit. Pas à Belgrade, chez les méchants Serbes chrétiens ; non, à Sarajevo, chez les Bosniaques, gentils et d’ailleurs mitigés question religion et tout ça… Qui dira le drame de cette innocente Bosnie agressée sans raison par l’agresseur serbe – dont les nazis avaient déjà souffert ? Eh bien, renseignements pris, tout le monde !

Rappelons néanmoins, pour les moins de dix ans, que l’infortunée Bosnie n’échappa au pire que grâce à une coalition de casques multicolores – au milieu desquels scintillait déjà, gris-brun, celui de Bernard-Henri Lévy. Mais surtout, le documentaire nous permet de retrouver dix ans plus tard l’artiste-citoyen-du-monde à Jérusalem (il s’est renseigné : là-bas aussi, il y a un conflit).

Grâce à son talent et à son entregent Labat du Rossi, tout imprégné encore de sa « rock’n roll attitude », réussit l’impossible : réunir le quorum d’Israéliens et de Palestiniens suffisant pour monter correctement son affaire : du son contre de l’avoine. Bref, un album de paix, d’amour et de royalties, suivi d’une triomphale tournée de trois mois en France (dont le doc nous donne de substantiels extraits.) Même qu’à la fin, figurez-vous, on voit des Palestiniens et des Israéliens chanter et danser ensemble ! (Bien sûr, c’est des comédiens et alors, ça change quoi ?)

Mon premier réflexe, même par écrit, serait plutôt violent : il y a des chaînes pour les programmes musicaux, non ? Alors pourquoi, en prime time sur la seule chaîne catho, cette « fantaisie chorale » humaniste, c’est-à-dire post-divine ?[1. Comme on dit post-moderne, ou post-it.] Puis, sachant qu’il faut toujours se méfier de sa première impression parce que c’est la bonne, j’ai réfléchi. Ne jamais en rester à une simple opinion (fût-elle juste à l’instant où on l’a)…

Eh bien pour être honnête, le même jour sur la même chaîne, il m’a aussi été donné de voir deux passionnantes émissions sur saint Paul, que je tiens pour le gars le plus sérieux de la bande à Jésus[2. Parmi ceux que j’ai connus]. Même que Celui-ci a dû aller le chercher loin[3. Episode connu sous le nom de « Chemin de Damas », plus connu des exégètes protestants sous le nom d’ « insolation ».], entre deux ratonnades antichrétiennes, pour remettre de l’ordre, si j’ose dire, dans l’Eglise à venir.

Décidément, Simon pouvait être la « pierre » sur lequel Jésus fonderait son Eglise ; mais pas le maçon ! Il lui aura fallu tous les rappels au règlement de Paul – notamment à Antioche – pour ne pas provoquer de schisme, et surtout le plus con : la scission, au sein d’une secte encore fragile, entre chrétiens d’origines juive et païenne, et même pas sur des bases théologiques : juste pour des questions de bouffe et de prépuce.

Mais trêve de disputatio ! N’est-il pas vital pour KTO aussi, pour KTO surtout, d’avoir de temps à autre un papier élogieux dans la presse athée – légèrement majoritaire dans ce pays depuis Mac-Mahon, voire Fénelon[4. L’idée date, plus précisément, du jour où l’homme s’est cru habilité à « penser par lui-même », ce qui ne veut exactement rien dire.] ?

Si ce documentaire a pu sauver une seule brebis égarée, n’est-ce pas… Quant aux autres, c’est-à-dire le troupeau, que voulez-vous que je vous dise ? Il continuera à regarder passer le train de la vie sans se poser de question, mais non sans ruminer sa vieille idée fixe : « Non seulement toutes les religions se valent mais aucune ne vaut rien, comparée à mon nombril. »

Sainte année paulinienne à tous !

Rapophobe, moi ? C’est rapé !

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Mon papier Les sept péchés capitaux du rap français a fait beaucoup causer. Ici même, bien sûr mais aussi sur Marianne2 qui a eu l’excellente idée de le publier en « une », et sur une flopée d’autres sites. Quand je dis causer, c’est surtout en mal, voire pire. En répondant à l’un d’entre eux, publié sur Abstrait-concret.com j’espère aussi répondre un peu à tous. Enfin à tous ceux qui savent lire.

Cher Abstraitconcret,
J’aurais pu ne pas te répondre, ne serait-ce que parce que tu me conseilles, dès le titre de ton article de fermer ma gueule. Mais bon, je vais l’ouvrir. Parce que j’aime la chicaya ; parce que j’ai traîné sur ton site et que je sens chez toi une saine colère : ta véhémence contre ma « bouse » ne me rebute pas, au contraire – j’ai écrit cent fois pire quand j’avais l’âge que je t’attribue au doigt mouillé ; et puis, bordel, parce que tu écris aussi que Causeur « incarne une frange noble de la pensée et du savoir webistique français » et qu’un tel compliment me fait rougir de plaisir, fût-il maladroitement troussé et dussé-je le partager avec Elisabeth et une dirty dozen d’autres Causeurs. Et puis parce que tu me permets aussi de préciser ma pensée, même si nombre de tes lecteurs, des miens et de Marianne2 nient son existence.

Au fait, maintenant. Usuellement, on reproche à ses contradicteurs de n’avoir pas lu l’article jusqu’au bout. Toi c’est différent, il semblerait que tu n’aies pas attentivement lu le début, et donc mal entrevu l’endroit précis où je voulais mettre le doigt, là ou ça fait mal, là d’où il faut faire sortir le pus. Que disait le chapeau de mon article ? « Le Top 50 est rongé par les vers. De mirliton. »
Mon constat portait donc sur l’art de mimer la rebellitude avec des mots, des syntaxes et des concepts pompés sur une rédaction de branlotin acnéique. Bref, mon papier porte sur ce que nous dit le rapport fond/forme si j’y parle de rap, et pas de Cali, de Lorie ou de pseudo-R’B hexagonal et autres marchandises pour collégiennes à string apparent, c’est que les paroles de ces pensums, toutes débiles qu’elles soient, n’ont pas de vocation sociale et n’étaient donc pas du ressort de mon épuisette. Car comme qui dirait c’est ce télescopage entre abstrait et concret qui fascine dans ces sept perles piochées dans le worst of des dix dernières années du rap français[1. Et non pas 30 ans comme tu dis, ni même 20, on ne va pas aller déterrer Sidney ou Chagrin d’amour, quand même…]. Ce qui en dit long dans cette affaire c’est quand Diam’s, Booba ou Rohff, se la pètent Mike Tyson avec les rimes de Sheila, les périphrases de Lara Fabian et la pensée du président Cauet. Quand en colligeant ces quelques textes j’ai vu qu’I Am avait osé écrire, pour bien montrer que l’affaire était très grave : « Ce sont des PDG, ils siègent à l’assemblée. Peut-être même que pour eux vous avez voté » plutôt que le si banal Vous avez voté pour eux, je me suis dit, merde, Sully Prudhomme est revenu, et il n’est pas content : « Le vase où meurt cette verveine / D’un coup d’éventail fut fêlé ! » Yo man ! Tu le vois, l’Akhénaton, aborder un lascar des quartiers nord en lui disant « Est ce que l’heure tu pourrais me donner ? »

La politique, maintenant. Si j’avais voulu cibler, façon François Grosdidier[2. Député UMP de Moselle qui a tenté de sévir au Parlement pour encadrer légalement les textes de rap et qui pour se refaire la cerise songerait désormais à légiférer contre le blasphème, notamment anti-musulman. Pour sa dextérité passée au nunchaku, il méritera néanmoins notre respect.], je ne sais quelle anti-France, je n’avais qu’à me baisser pour trouver mon bonheur dans les lyrics de NTM, de La Rumeur, de Passi de MAP ou plus archéologiquement, dans Ministère Amer. Tous ces clients porteurs, t’es–tu demandé, cher A/C pourquoi ils étaient absents de ma playlist ? Tout bêtement parce qu’aucun d’eux n’écrit de préférence avec les pieds. Quand Ministère Amer a sorti Sacrifice du poulet, j’ai trouvé la démarche limite criminogène, mais le morceau rudement enlevé, et je le pense toujours. Absent aussi de mon pilori Abd Al Malik, parce qu’il a heureusement beaucoup plus d’inspiration que le nègre de Christine Albanel – et qu’icelle aussi, by the way. En écrivant, je passe en boucle son Paris mais. Ecriture ronde, rimes inattendues, ton plaisant, scansion parfaite, et autodérision en prime: c’est à mes yeux un morceau impeccable, même si idéologiquement gnan-gnan.

Ne cherche pas non plus dans cette liste d’infamie le «sulfureux» MC Jean Gab’1. Et pourtant, on a écrit beaucoup d’horreurs sur celui qui se qualifie lui-même de fossoyeur ou de nettoyeur. Et pour cause qu’il est pas dans la rafle : c’est en écoutant son gigantesque J’t’emmerde[3. Dans J’t’emmerde MC Jean Gab’1 autopsie un par un tous ceux qu’il accuse d’être les faux durs et les baltringues du rap français. On pourra s’interroger sur la pertinence de certaines cibles, mais sûrement pas sur la pureté ou la clarté du style. Pour les néophytes une bonne explication de texte est disponible sur Wikipedia.] que l’idée d’écrire sur le rap français m’est venue.

C’est sans doute à cause de cette parenté que ma purge a des odeurs de bouse. Mais quand on parle de Diam’s ou de Rohff, c’est normal que ça sente.