Rompant avec une longue tradition, l’édition 2010 du Salon du livre de Paris ne mettra pas à l’honneur un pays mais l’ensemble des écrivains, français et étrangers, hommes et femmes, morts ou vivants. Très inattendue, cette décision pourrait paraître saugrenue, voire démagogique, si elle ne cachait un mini psychodrame qui secoue depuis deux semaines le monde secret de l’édition : suite aux déclarations controversées du pape, on a finalement annulé le choix primitif arrêté pour le Salon 2010 , dont l’invité d’honneur devait être le Vatican. Cette idée proposée par la maison d’édition Bayard et soutenue par d’autres éditeurs réputés proches de l’Eglise, tels Le Cerf, Fleurus, Le Centurion ou les Presses de la Renaissance, a été dans un premier temps accueillie favorablement au sein du Syndicat National de L’Edition: un récent sondage Ipsos/La Croix montrait que les catholiques pratiquants achetaient en moyenne trois fois plus de livres que l’ensemble des Français (missels non compris). Hélas, les polémiques autour de l’évêque Williamson, puis du préservatif en Afrique ont violemment divisé les organisateurs du Salon qui ont finalement décidé de renoncer à l’invitation du Vatican. Certains éditeurs ont alors suggéré de choisir le Tibet comme nouvel hôte d’honneur, mais on murmure que ce choix aurait été vite abandonné suite à de discrètes mais apparemment efficaces pressions de l’Elysée. C’est bien dommage, on aurait pu enfin savoir ce que le Dalaï Lama pensait de la Princesse de Clèves…
Contes de faits
A l’origine, le « storystelling » est un art vieux comme le monde, ou presque. L’art d’être grand-mère et de raconter à ses petits-enfants, pour les enchanter ou les endormir, de bonnes vieilles histoires qui commencent toujours par « Il était une fois… » – et finissent bien, en général.
Au XIXe siècle, on retrouve ce « Il était une fois » dans l’Ouest : nos amis les cowboys, assis en cercle autour du feu de camp, occupent leurs soirées à se raconter de bonnes vieilles histoires du Nouveau Monde. Exactement comme dans la pire chanson d’Yves Montand : « Dans les plaines du Far West quand vient la nuit / Les cowboys près du bivouac sont réunis… », coin-coin.
Une distraction conviviale qui, paraît-il, revient très fort de l’autre côté de l’Atlantique ces trente dernières années. Chaque automne à Jonesborough (Tennessee), le plus grand festival de « storytelling » réunit quelque dix mille inconditionnels du genre. Un week-end durant, ces braves gens viennent retrouver l’esprit de la Frontière en écoutant les exploits d’anciens cowboys réels ou supposés et les « souvenirs » dûment romancés d’alertes arrière-grand-mères.
Mais ce n’est pas exactement de ça que nous parle « Storytelling, la machine à raconter des histoires ». Ce documentaire, multidiffusé sur Canal Plus, recense de façon rigoureuse et plutôt percutante les usages modernes du « storytelling » dont nous sommes aujourd’hui, bon gré mal gré, le public.
Ces histoires-là sont parfois enjolivées, voire totalement inventées, mais jamais gratuites : elles servent à influencer l’opinion au service de tel intérêt politique, économique ou militaire…
De manière un tantinet pédantesque, Christian Salmon, sociologue, co-auteur du documentaire et « inventeur » du néo-storytelling, appelle ça le « Nouvel ordre narratif ». Désormais un peu partout le pouvoir se prend, se garde et se renforce principalement grâce à la diffusion massive de « récits » soigneusement calibrés pour nous convaincre, nous motiver, voire nous mobiliser.
Déjà, aux Etats-Unis, le « storytelling » salmonien est devenu un outil indispensable pour gagner une élection. Il faut revoir, à cet égard, les images ébouriffantes de George W. Bush en pleine campagne pour sa réelection. La scène se passe le 1er mai 2003 : un mois et demi après la chute de Bagdad, le Président atterrit à bord d’un avion de chasse sur le porte-avions USS Abraham-Lincoln, de retour d’Irak.
Déguisé en pilote de guerre, W. semble lui-même rentrer tout droit du front… En fait, plus prosaïquement, il débarque de la base de San Diego – située à quelques miles de là. Qu’à cela ne tienne ! Victorieux, rassurant, courageux, Bush Jr se fait ovationner par les bidasses massés sur le pont, sous une gigantesque banderole proclamant « Mission accomplished ! » Par chance, les caméras des principaux « networks » sont aussi présents, et à travers eux toute l’Amérique – qui, quelques mois plus tard, réélira le Président haut la main !
Mais Barack Obama n’est pas en reste. Cinq jours avant le scrutin de novembre dernier, le candidat démocrate se paye un publi-reportage d’une demi-heure, diffusé en simultané sur six grandes chaînes à l’heure de la plus grande écoute. Le message de cette autobiographie largement photoshoppée est simple : mon histoire, c’est celle de l’Amérique ; donc l’avenir de l’Amérique, c’est moi !
Cela dit, un bon « storytelling », ça ne s’improvise pas ! McCain en fera l’amère expérience en sortant imprudemment de sa manche, lors du dernier débat télévisé de la campagne, la trop belle histoire de « Joe le Plombier ». Ce brave homme n’a-t-il pas apostrophé, quelques jours auparavant, le candidat noir en col blanc, sur un thème toujours porteur : « Et nos impôts ? » C’est bon ça, coco ! En une heure de parole, Mc Cain va donc citer 26 fois « Joe le plombier », incarnation de l’Américain moyen écrasé par les taxes…
Problème : cette « story »-là est plutôt mal ficelée ! Il ne faudra que quelques heures aux médias, et surtout à Internet, pour la démonter. Non seulement Joe le Plombier s’appelle Sam, mais il n’est pas plombier et ne paie pas ses impôts… Du coup l’or se change en plomb, et Mc Cain a l’air d’un con. Dommage ! Avec un peu plus de rigueur, personne n’y aurait vu que du bleu…
Mais l’Amérique n’a pas l’exclusivité du « racontage d’histoires », vient nous rappeler l’incontournable Salmon. Chez nous aussi, Nicolas Sarkozy y a recouru, entre autres pour habiller son retournement de veste (!) sur l’Afghanistan. En 2006, le candidat Sarko confie à Arlette Chabot son hostilité au maintien des troupes françaises « dans cette partie du monde » (sic). L’année suivante, changement de ton : Sarkozy, désormais président, a décidé de renforcer le contingent français en Afghanistan. Et pour expliquer aux larges masses un tel revirement, quoi de mieux qu’un bon « storytelling », je vous le demande ?
En l’espace d’un an, le chef de l’Etat va donc raconter à trois reprises – avec des variantes – la même histoire : les talibans, ils amputent d’une main les femmes qui osent porter du vernis à ongles. Avant d’enchaîner, dans son inimitable syle d’auto-interview piqué à Ardisson : « Est-ce qu’on peut discuter avec des gens comme ça ? Honnêtement, je crois pas ! »
Hélas, dût notre orgueil national en souffrir, cette belle histoire n’est même pas « made in France ». Dès 2001, Mmes Bush puis Blair l’avaient racontée, pratiquement dans les mêmes termes, pour justifier la politique commune de leurs époux respectifs dans l’affaire afghane.
Pire encore ! La source de cette « story » désormais historique est plutôt fragile : quatre lignes au conditionnel dans un rapport d’Amnesty International. En 1996, « dans le quartier de Khayr Khana à Kaboul, des islamistes auraient sectionné l’extrémité du pouce d’une femme ».
Enfoncée, la dépêche d’Ems ! Désormais, une brève invérifiée d’ONG, convenablement martelée, peut suffire à déclencher une guerre. C’est dire s’il convient d’affûter notre esprit critique – ou notre « vigilance citoyenne », comme disent mes amis de gauche : de plus en plus, le « storytelling » se substitue à l’analyse des vrais enjeux, le virtuel l’emporte sur le réel et la fiction légitime la politique !
Mais vous n’êtes pas obligés de me croire…
Des cerises pour Juppé
Comme tout pays démocratique digne de son nom, la France s’est aménagée en haut de la colline Sainte-Geneviève un petit cellier où elle conserve ses hommes les plus illustres. C’est aussi mélancolique et froid que la campagne canadienne en hiver. De temps à autre, on éclaire l’endroit, on le réchauffe et l’on vient y déposer un dormeur du val qui n’avait rien demandé. Retraite aux flambeaux, discours de comices agricoles, la patrie reconnaissante, vin d’honneur à l’Elysée, fermez le ban.
Seulement il arrive que certaines personnalités aient le mauvais goût de ne pas ravaler leur bulletin de naissance assez vite et de continuer à préférer les bains de foule à ceux de formol. Et on les voit se promener sans vergogne, ces récalcitrants qui tardent à imiter le général de Gaulle, Georges Pompidou ou François Mitterrand, qui, eux, eurent la décence de retourner ad patres sitôt leur tâche achevée. Le premier à contrevenir à cette règle de la bienséance républicaine fut Valéry Giscard d’Estaing. Il maugréa bien en 1981 un timide « au revoir », mais il resta, donnant libre cours à l’imagination féconde d’hommes publics qui vous annoncent se retirer à tout jamais de la vie politique le 1er du mois pour mieux solliciter vos suffrages le 10 suivant.
Certes, aucun régime ne peut longtemps tolérer que l’un ou l’autre homme d’envergure parcoure librement les allées du pouvoir, haussant tous les dix mètres les épaules et murmurant dans sa barbe : « Ah ! les cons. » L’intelligence est souvent sœur du mauvais esprit. Et la démocratie n’aime pas le mauvais esprit. Elle l’exècre, le hait, le déteste autant que l’intelligence – ça n’est pas peu dire. Il a donc bien fallu que l’on trouve des solutions pour écarter loin du pouvoir ces hommes qui l’avaient exercé un jour.
On ouvrit un livre pour regarder ce que faisaient les anciens Romains. Et l’on s’aperçut que les barbares latins n’y allaient pas par quatre chemins : l’exécution ou l’exil. Comme la roche tarpéienne est à une sacrée trotte de l’Elysée et de Matignon, on opta pour la deuxième solution. Philippe Séguin et Alain Juppé furent expédiés au Québec, Rocard à Strasbourg, tandis que l’on perdait définitivement la trace de Jean-Pierre Chevènement ou de Jacques Delors. Un régime de faveur fut prescrit à certains : ainsi demanda-t-on à Edouard Balladur de présider des commissions où sa principale tâche était de remuer du chef de temps à autre pour montrer qu’il était en vie – ce qu’il fait très bien. On expédia un ancien ministre des Finances dans une organisation internationale où sévissent de peu glamour banquiers, tandis qu’un ancien ministre de la Culture fut envoyé sur l’île du docteur Castro afin d’y organiser la prochaine Love Parade.
Pour certains, le traitement ne fut pas jugé assez sévère. Strasbourg n’étant pas assez froide, on muta Rocard en Arctique, où il converse depuis avec des manchots et des pingouins très intéressés par la troisième voie. L’ancien Premier ministre ne désespère pas de refiler une carte du PSU à un vieux phoque échoué sur la banquise. C’est ce qu’à gauche on appelle la rocardisation : ne jamais rien lâcher, même avec les animaux, mais ailleurs. Séguin fut rapatrié de Montréal (au grand dam des pizzaiolos de la place qui voyaient s’achever leur âge d’or) pour se laisser emmurer vivant dans le devoir de réserve qui échoit au premier président de la Cour des comptes. Deux agents de la DGSE vinrent enlever Alain Juppé de la Belle Province, pour l’exiler encore plus loin, c’est-à-dire en province. C’est ce qu’on appelle, à droite, la chabanisation : Bordeaux, poubelle des espoirs politiques. Bordeaux, cru bourgeois.
Jamais en Allemagne, nous n’oserions infliger à un homme un tel traitement. D’abord, parce que chez nous la province n’existe pas : chaque Land a son gouvernement et son Parlement où tout un chacun peut briller comme un phénix. Lorsqu’un maire est battu à une élection on s’occupe proprement de son cas. Quand le Dr Dr Dr Muhlman perdit la municipale d’Esslingen-am-Neckar, près de Stuttgart, dans les années 1970, son heureux successeur n’eut de cesse de lui envoyer des bouteilles de kirsch de la meilleure tenue. Six mois plus tard, le delirium tremens passé, la ville toute entière offrit un merveilleux enterrement à son ancien maire. La cirrhose du foie est apte à régler, quoiqu’on en dise, toutes les crises politiques.
Seulement, cela ne viendrait à l’idée de personne d’envoyer un ou deux litres quotidiens de kirsch à Alain Juppé. Le meilleur d’entre nous n’a pas la gueule du pochetron. Il rumine. Parfois, le téléphone sonne. Bonheur, c’est Nicole Notat. Elle lui rappelle le bon temps qui passe et ne revient pas, quand il ne faisait pas tirer sur les foules et se contentait de rester tout heureux droit dans ses bottes. Parfois même, une ex-juppette donne, de sa maison de retraite, une interview à une radio périphérique et le traite de tous les noms. Ça le ragaillardit et lui ferait hérisser les cheveux sur la tête s’il en avait.
Mais, sitôt passés ces instants de frêle bonheur, il sombre dans la dépression. Il n’a plus goût à rien. Son dernier plaisir minuscule, lui qui ne boit aucune gorgée de bière, était de manger une cerise. Une fois par mois, il allait s’en acheter une. Une belle. Gorgée d’eau, de rouge et de soleil. Il passait une heure à la choisir chez le Turc du coin – mes lecteurs français auront rectifié par Arabe du coin. Il la regardait, la contemplait, la prenait par la queue et la faisait reluire sous le néon blafard de l’épicier. Quand elle était à point, parfois il pouvait se mirer dedans et, contemplant son auguste reflet, entonnait doucement la chanson de Jean-Baptiste Clément : « Quand nous chanterons le temps des cerises, Et gai rossignol et merle moqueur seront tous en fête… »
Et puis le jour vint où l’Elysée décida que c’en était trop et qu’il fallait une fois pour toutes déposséder Alain Juppé de ses menus plaisirs. Nicolas Sarkozy appela Rungis et tous les grossistes en primeur pour interdire que la Gironde fût désormais desservie. Bordeaux fut privée de cerises. Alain Juppé n’en mangerait plus.
Si vous avez un verger, un peu d’argent pour lui en acheter une ou deux – trois serait Byzance –, n’hésitez pas : envoyez-lui des cerises. Ou des navets. Ou des brocolis. Des salsifis et des oranges. Une banane. Cinq fruits ou légumes au minimum par jour, sinon dans trois mois vous le retrouverez à Matignon.
Benoit XVI, vers la démission divine
Comme il est loin le temps où il était facile de neutraliser les papes qui déplaisaient aux puissants de ce monde. Epoque bénie où ils pouvaient, sans trop de difficultés, être martyrisés (saint Pierre, saint Callixte, saint Pontien…), assassinés (Formosus, Jean XIV…) ou même assignés à résidence dans le Vaucluse (1309-1376). Il semble plus délicat désormais de régler ce genre de problème si simplement, même si certains, tels les commanditaires d’Ali Agca, s’y sont courageusement essayés. On en déduira donc que la voie démocratique est la plus raisonnable pour se débarrasser de l’encombrant Benoît XVI, et qu’il faut donc, faute de rémission, exiger sa démission, ainsi que nous l’a prouvé l’ami XP sur Ilys.
L’AFP plombée par les syndicats
Dans la joyeuse foire des « sauvons… » (la recherche, la fac, le vin rosé, l’hosto ou la poste), on trouvera un appel angoissé des syndicats de l’Agence France-Presse, accompagné d’une pétition invitant le bon peuple à se mobiliser contre les projets pervers du pouvoir relatifs à l’évolution de cette institution. Cette pétition a reçu le soutien des leaders politiques de la gauche et de l’extrême gauche, d’universitaires de renom, et de « grandes plumes » du Tout-Paris médiatique.
Le SOS-AFP lancé depuis la place de la Bourse, siège de l’agence, par les soutiers de ce supposé Titanic du monde de l’information, tente d’accréditer l’idée que l’Elysée, relayé dans la maison par son PDG Pierre Louette, cherche à miner l’indépendance rédactionnelle de l’agence en la transformant en société commerciale, avec une ouverture du capital à des investisseurs privés.
La défense du statut de l’agence, qui date de 1957 lors de sa création par le gouvernement de Guy Mollet, serait donc, pour nos valeureux syndicalistes l’alpha et l’oméga d’un combat décisif pour la liberté de la presse dans notre pays. On brandit donc comme une bannière l’article 2 §1 de ce statut qui stipule : « L’Agence France-Presse ne peut en aucune circonstance tenir compte d’influences ou de considérations de nature à compromettre l’exactitude ou l’objectivité de l’information ; elle ne doit, en aucune circonstance, passer sous le contrôle de droit ou de fait d’un groupement idéologique, politique ou économique. » Qui ne souscrirait à ce programme qui inscrit dans le marbre l’indépendance, donc la qualité rédactionnelle d’une institution sur laquelle s’appuie la quasi totalité de nos médias ?
Et hop, on signe la pétition et on se sent meilleur, de gauche et bien dans ses baskets ! Puisque les syndicats vous le disent, pas besoin d’aller y voir de plus près, cela risquerait de nous embrouiller la tête. Ce qui suit est donc réservé au seul usage des enquiquineurs, néo-réacs, et autres suppôts de la droite liberticide.
Au bout d’un demi-siècle d’activité, il faut bien constater que la France, à travers l’AFP, a réussi à se hisser dans le trio de tête mondial des agences d’information, à côté de la britannique Reuters et de l’américaine Associated Press. D’autres pays, comme l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne se contentent d’avoir des agences moins ambitieuses, qui alimentent uniquement leur marché national en nouvelles. L’AFP continue à jouer dans la cour des grands, diffusant des « fils » en anglais, allemand, espagnol et arabe, partant à la conquête de nouveaux marchés dans les pays émergents d’Asie et d’Amérique latine, et se projetant dans un avenir où le multimédia l’emportera sur l’imprimé.
Alors que pour Reuters, l’information générale n’est qu’une vitrine peu rémunératrice d’une entreprise essentiellement rentable par son service d’informations financières, et qu’AP est adossée aux médias des Etats-Unis, l’AFP ne dispose ni d’un marché intérieur suffisant, ni des revenus d’une activité dans le secteur financier pour assurer son fonctionnement et son développement à l’échelle mondiale.
Alors qui paye ? Comme d’habitude, vous et moi, par l’intermédiaire des fonds alloués par l’Etat à l’AFP, sous la forme d’abonnements souscrits par les administrations à des tarifs qui, en principe, devraient garantir l’équilibre des comptes de l’agence. Ces revenus, qui, bon an, mal an, constituent 40 % des ressources de l’AFP l’exposent à la critique, serinée par la concurrence, d’être une « agence d’Etat » du style Tass ou Chine nouvelle, dont la crédibilité serait entachée par sa dépendance financière de l’Etat français. C’est de bonne guerre, même si dans les faits on peut constater qu’à de rares exceptions près, le traitement de l’actualité mondiale par l’AFP est tout à fait comparable à celui de ses concurrentes privées.
Par ailleurs, le conseil d’administration de l’AFP, qui comprend seize membres donne la prééminence aux représentants de la presse (8) sur ceux de l’Etat (3). Le plus gros contingent des administrateurs vient de la Presse quotidienne régionale (PQR), qui n’ont qu’un souci : maintenir les tarifs d’abonnement les plus bas possibles, en se fichant du rayonnement mondial de l’AFP comme de l’an quarante. Il suffit de feuilleter l’un de ces quotidiens, et d’y voir la place consacrée à l’actualité nationale et internationale pour comprendre qu’ils n’ont pas besoin d’une Rolls de l’info pour alimenter leurs pages…
L’Etat est donc prié de mettre la main au portefeuille chaque fois qu’il s’agit de modernisation technologique, de création de nouveaux services liés à l’émergence de nouveaux médias, bref des investissements nécessaires pour assurer le développement de l’Agence.
Or, dans l’immédiat, il est vital pour l’AFP de se doter du système 4XML qui permet de livrer aux clients des dépêches incluant des sons et des vidéos, ce qui nécessite un investissement de 21 millions d’euros. C’est tout l’enjeu de la négociation sur le COM (contrat d’objectifs et de moyens) actuellement menée avec l’Etat par la direction de l’Agence.
Il n’est donc pas tout à fait insensé pour les pouvoirs publics de commencer à réfléchir aux moyens de permettre à une entreprise de communication dont la réussite est indéniable, d’affronter la nouvelle donne de l’information mondialisée avec des structures rajeunies, permettant notamment l’entrée dans le Conseil d’administration de l’AFP d’investisseurs ayant intérêt à son développement et à sa rentabilité. D’autre part, un Etat démocratique n’a pas pour vocation d’être un acteur direct dans le secteur de l’information, même s’il doit veiller à ce que le pluralisme et la liberté d’expression soient respectés.
Pour les syndicats, il n’est pas question de laisser le loup capitaliste entrer dans la bergerie AFP, ce douillet cocon où ils assuraient jusque là une gestion clientéliste du personnel ( la CGT locale a fait pendant longtemps le pluie et le beau temps dans les promotions et les mutations de journalistes). Il veulent le beurre et l’argent du beurre : que l’Etat paye sans avoir son mot à dire sur la stratégie de l’entreprise, et qu’il ne s’avise surtout pas d’exercer la moindre pression sur les contenus rédactionnels au nom du sacro-saint statut. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour constater que cette situation n’est pas tenable, et cela d’autant moins que la crise structurelle de la presse renforce encore le poids de l’Etat dans l’agence. Quelques incidents récents, comme l’exigence de l’UMP de voir tous ses communiqués systématiquement répercutés par l’AFP, où des phénomènes d’autocensure à la rédaction en chef[1. Ainsi, la rédaction en chef retint plusieurs heures le scoop du bureau de l’AFP de Prague rapportant la fuite, dans un hebdomadaire tchèque, du compte rendu d’une réunion de Nicolas Sarkozy avec le premier ministre Topolanek, de peur d’indisposer le président de la République. Résultat: la concurrence sortit l’histoire avant l’AFP.] montrent que cette dépendance trop exclusive est dommageable au fonctionnement et à la réputation de l’agence dans un monde où la concurrence est féroce. Dans ce contexte, la diversification des investisseurs, où la puissance publique ne serait plus la seule à mettre de l’argent au pot, constitue un plus en terme d’indépendance rédactionnelle, car la crédibilité d’une entreprise de presse est un élement de son capital immatériel. Le rêve d’une Agence d’Etat sans Etat par des syndicats qui carburent à l’idéologie du statut de 1957 est du même ordre que le célèbre couteau sans lame auquel il manque le manche, invention de l’immortel Georg Friedrich Lichtenberg.
Pénurie de chanteurs à la Nouvelle Star
Les chanteurs ne poussent pas sur les arbres. Il n’y a plus, chaque année, une nouvelle génération de performers capables de meubler les prime-time de M6 pendant deux mois. Nous sommes un petit pays. C’est ce que constatent en ce moment les producteurs de la Nouvelle Star, le télé-crochet bien connu, après avoir écumé l’hexagone ces dernières semaines. Après quelques émissions d’auditions catastrophiques (des dizaines de milliers de candidats tous plus nuls les uns que les autres), les jurés ont bien du mal à trouver les dix finalistes qui sont censés enthousiasmer les téléspectateurs et générer des coups de téléphone surtaxés. Personne n’est coupable dans cette affaire. Ni le jury, ni la production, ni la chaîne. Tout cela n’a d’ailleurs aucune importance. Il est juste assez poilant qu’une belle mécanique audio-visuelo-industrielle comme la Nouvelle Star, déclinaison de la version US American Idol, se casse les dents sur une simple donnée démographique. Tous les “bons” candidats ayant été utilisés, il ne reste plus à M6 que des tocards façon Cindy Sanders à se mettre sous la dent. Pas de Christophe Willem, de Julien Doré ou d’Amandine à l’horizon cette année. Une émission tous les dix ans permettrait d’éviter la catastrophe qui s’annonce.
Y’a bon diversité
« Il est de moins en moins rare de voir un Noir, un Arabe ou un Asiatique dans un spot ou sur une affiche publicitaire en France. Mais ces représentants de la diversité jouent encore bien souvent des rôles secondaires. Ce sont, à grands traits, les conclusions de l’étude publiée par l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP), lundi 23 mars. » Voilà ce qu’expliquait Laurence Girard dans Le Monde de mercredi dernier.
Là où je divergerais, en revanche, de mon excellente consœur c’est, curieusement, sur les leçons qu’on pourra tirer de cette étude, menée à partir de 56 000 pubs. Là où d’aucuns, au Monde ou chez ses mécènes, les annonceurs, décèleront un message encourageant, je ne verrai, moi, que des motifs d’insatisfaction et de stupéfaction.
Tout d’abord, on pourra s’étonner qu’on se félicite de voir des divers entrer enfin dans nos réclames, alors que le plus célèbre d’entre eux en avait été heureusement banni, justement parce qu’il était noir, je pense bien sûr au tirailleur sénégalais de Banania.
Ensuite, on pourra s’indigner de voir le quotidien de référence et l’ARPP se contenter d’une définition de la diversité très datée, et pour tout dire bien peu diverse. A cet effet, une consultation approfondie des travaux de la Halde les aurait instruits, en plus de les avoir distraits. On nous y parle certes de Noirs[1. Tiens, au fait, comment se fait-il que personne n’ait encore songé à nous imposer la douce dénomination d’ «Africains-Européens » ? Lozès, Calixte, Glissant, vous dormez, ou quoi ?], d’Arabes, d’Asiatiques, avec les majuscules que le nouveau Code Pénal doit sans doute recommander, mais quid des Femmes, des Séniors, des Handicapés, des Gays et des Multicartes ? Car ramener la diversité à sa seule dimension ethnique, c’est considérer que cette question, disons-le, raciale, est centrale. Et là, amis pubeux, gare à la jurisprudence Zemmour-Camus !
Car en matière de diversité diverse, le bilan des créatifs est calamiteux ! Je n’ai certes pas procédé à 56 000 explications de gravures, mais j’ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne me souviens pas d’un seul octogénaire dans les spots pour Pampers ou pour l’Armée de terre. J’exagère ? Ok… Mais vous en voyez beaucoup, vous, des handicapés en fauteuils dans les pubs Nike, des trisomiques vantant Heineken ou des aveugles chez Afflelou ? Et pourtant, ils en achètent, eux aussi, des baskets, de la bière et des lunettes noires. Mais curieusement, on ne les a pas convoqués pour le casting. Sans doute auraient-ils dû envoyer des CV anonymes.
Histoire d’enfoncer encore plus le clou, parlons d’une discrimination que la Halde, faute de moyens sans doute, n’a pas encore songé à stigmatiser : celle dont souffrent nos concitoyens atteints de surcharge pondérale. Vous avez déjà vu un môme grassouillet dans une pub Nutella ? Une énorme dondon faire la promo des soldes aux Galeries ? Même les filles qui font les pubs des boissons light, des régimes amincissants ou des clubs de gym font toutes du 34 !
De qui se moque-t-on ? De nous ! Qui est coupable ? Le totalitarisme publicitaire ! Y a-t-il des complices ? Oui, nous tous ! Comme le soulignait Elisabeth dans la conclusion de son papier sur Séguéla et comme le disait il y a déjà deux cents ans Jean-François de La Harpe : « Plus l’oppresseur est vil, plus l’esclave est infâme[2. In Le triomphe de la Religion, un poème épique posthume de 1814. J’ai l’air très érudit comme ça, mais c’était l’exergue de L’Idiot International.]. » Moi aussi, si je ne voyais que des gros lards dans les spots McDo, je demanderai l’asile politique chez Quick.
Alors à propos de diversité dans la pub, de grâce, qu’on ne vienne donc pas nous sortir sous le nez l’intégration, l’antiracisme ou autre make-up citoyens. C’est déjà bien assez déprimant de savoir qu’on est tous assez cons pour croire nolens volens aux spots des publicitaires, faudrait pas qu’ils comptent sur nous pour leur décerner un prix de vertu. Si, sur nos murs, on voit de plus en plus d’arabes, de noirs ou de jaunes sur des 4×3, c’est parce qu’on espère leur vendre des 4×4.
Le métier des publicitaires, leur seul métier, c’est de vendre. Et, plus exactement, nous vendre sous le même packaging le produit et l’idéologie qui va avec : Yabon Banania au bon vieux temps des colonies, Yabon l’intégration aujourd’hui. Il nous faut le reconnaître, comme Marx ne se gêna d’ailleurs jamais pour le faire : chapeau, les mecs, il y a bel et bien un génie du capitalisme !
L’immense écrivain américain Nick Tosches, peu porté sur le radotage, a rappelé la même anecdote dans plusieurs romans et essais et il a eu raison d’insister, elle est un concentré absolu de modernité. Dans les années 1960, celles des luttes pour les droits civiques, on avait interrogé le colonel Sanders, créateur de Kentucky Fried Chicken et censé être un sudiste grand teint et un anti-intégrationniste convaincu. La question était : « Colonel, que pensez-vous vraiment des noirs ? » Et sa réponse fut lumineuse : « Ils mangent du poulet, non ? » Le Colonel avait compris que les vents dominants avaient tourné, et que les untermensch, après n’avoir eu pendant des millénaires que le droit de bosser, se taire et crever, allaient désormais être eux aussi éligibles au droit de vivre et penser comme des porcs.
Surprise : l’Académie française élit un écrivain !
François Weyergans a été élu au troisième tour, de justesse, à l’Académie française, ce jeudi 26 mars. Weyergans est l’auteur, notamment, du remarquable Radeau de la Méduse, de Je suis un écrivain ou encore de Trois jours chez ma mère, prix Goncourt 2005. Même si l’on est un peu triste pour François Taillandier et Renaud Camus, également candidats, on se consolera en prédisant qu’ils ont toutes leurs chances pour les scrutins à venir : avec ce choix-là, les Immortels se reprennent à élire un écrivain qui sait écrire – ce qui devenait rare ces derniers temps. Non seulement les habits verts n’élisaient plus personne puisqu’il y eut jusqu’à huit sièges vacants en 2008, mais avoir écrit des romans ou des poèmes semblait même devenir un handicap. François Weyergans a été élu au siège d’Alain Robbe-Grillet, célèbre ingénieur agronome, et se retrouvera en compagnie de géopoliticiennes comme Hélène Carrère d’Encausse, manière de boussole qui indique toujours le sud, d’anciens présidents de la République centristes comme Valery Giscard d’Estaing, auteur d’un pastiche de Maupassant, ou encore de critiques littéraires qui se prennent pour Proust comme le karateka Angelo Rinaldi. Ce sont Michel Déon, Félicien Marceau, Michel Mohrt et Jean Dutourd qui, pour le coup, vont se sentir moins seuls.
Le seuil d’intolérance
On croit souvent que la chasse aux sorcières est une pratique du Moyen Âge. On se trompe doublement. D’abord parce que ce sport était plutôt prisé du temps de François Ier et de Louis XIV que de celui de Saint-Louis, et puis parce que certains milieux, en France, aujourd’hui, s’y adonnent avec un enthousiasme et une dextérité dignes des Puritains du XVIIe siècle. Depuis un an, une grande partie de la communauté des historiens médiévistes est en train d’en faire la démonstration à travers un cas qui mérite bien le titre d’ »affaire Sylvain Gouguenheim ». Selon ces universitaires, douter de l’apport essentiel de la civilisation islamique à l’Europe chrétienne n’est pas une erreur à discuter et éventuellement à corriger, mais une hérésie à combattre.
Médiéviste et germaniste, Sylvain Gouguenheim enseigne à Normale Sup Lyon (ENS-LSH, Lettres et Sciences humaines). Sa mission consiste essentiellement à préparer des étudiants à l’agrégation. Dans l’affaire qui lui vaut d’être ostracisé par l’institution et par l’ensemble de la communauté enseignante, le soutien de ses élèves témoigne en faveur de ses compétences pédagogiques. Il les revendique avec passion. Gouguenheim est d’abord un professeur.
Avant « l’affaire », il était un historien sans histoires. Son domaine de recherche, le Moyen Âge allemand, plus précisément la pensée mystique en pays rhénan au XIIe siècle ou les Chevaliers teutoniques, n’avait pas attiré l’attention des censeurs. L’envie lui a pris de s’attaquer à un sujet à plus haute teneur idéologique : le rôle des moines et des monastères d’Europe occidentale dans la transmission du savoir grec à l’Occident. En s’autorisant un pas de côté par rapport à la thèse communément répandue d’une transmission exclusivement opérée par le monde islamique, Gouguenheim s’est, semble-t-il, mis au ban de la communauté historienne. Faut-il un conclure que tout ce qui a trait à l’islam relève d’une recherche pré-balisée ?
La démarche de l’auteur n’a pourtant rien d’extraordinaire. L’historien israélien Shlomo Sand, spécialiste en histoire intellectuelle des XIXe et XXe siècles, a récemment publié un livre polémique, Comment le peuple juif fut inventé, où il traite de questions et de périodes qui n’appartiennent pas à ses champs de compétences académiques. Pourtant, cette contribution au débat sur le sionisme et la légitimité de l’Etat d’Israël a été plutôt bien accueillie, et, en France, l’ouvrage a même été couronné par le prix Aujourd’hui. On n’a pas assisté à une levée de bouclier des professionnels de l’histoire biblique ou hellénistique pour dénoncer les motivations et les compétences de l’auteur. Et le débat a pu avoir lieu.
Gouguenheim n’a pas eu cette chance. Son ouvrage aurait pu susciter une discussion sans concession mais honnête. Ses détracteurs auraient déployé contre lui des efforts d’argumentation. Ils ont préféré l’indignation et l’invective, en contravention avec toutes les règles de la courtoisie académique et de l’échange intellectuel. Quelques semaines après la publication aux éditions du Seuil, de Aristote au mont Saint-Michel, Les racines grecques de l’Europe chrétienne, en avril 2008, il découvrait que son intuition ne l’avait pas trompé : il avait touché à un sujet sensible. Mis les pieds dans une zone dangereuse. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est la violence de la tempête qui allait s’abattre sur lui.
Dans les premières semaines, la réception du livre semble pourtant encourageante. Après tout, il a été accepté par le Seuil et publié dans la série prestigieuse « L’Univers historique ». Très vite, l’ouvrage est traité dans deux articles favorables et même élogieux : dans Le Monde sous la signature de Roger Pol-Droit et quinze jours plus tard dans les colonnes du Figaro, sous celle de Stéphane Boiron. Même après ces deux recensions, il suffirait que les adversaires de Gouguenheim s’en tiennent à un silence glacé et on en resterait là : le livre passerait des librairies aux oubliettes et les idées supposément pernicieuses qu’il contient ne risqueraient pas de pervertir l’esprit public. Mais pour la corporation des historiens – qui se montre mieux inspirée quand elle combat pour la liberté de penser que quand elle la combat – le silence est encore un châtiment trop doux. Un article dans Le Monde et un autre dans Le Figaro ne valent-ils pas, pour le grand public, tous les honneurs académiques ?
C’est d’ailleurs dans Le Monde des Livres qu’est lancée la contre-attaque – encore qu’il n’y a pas eu « attaque ». Télérama et Libération publient à leur tour des textes de réfutation. À ce stade, on pourrait encore en rester à un débat, vif, mais un débat tout de même, sur une thèse provocatrice destinée au grand public. Ce genre de querelle d’historiens défraie la chronique de temps à autre ; on s’empaille sur la comparaison entre nazisme et stalinisme ou sur des questions telles que « les poilus, acteurs ou victimes ? ». Sauf que cette fois-ci, les arguments ont vite laissé place aux invectives et la saine polémique à une guerre sainte contre Gouguenheim. Il n’avait déjà pas dû être très agréable à celui-ci de voir les ténors de sa discipline mettre sa thèse en pièces. Loin de se contenter de ce bizutage public, certains décident de s’en prendre personnellement à l’auteur. Pour son crime de mauvaise pensée, une seule peine s’impose : la mort professionnelle. L’indignation – sincère quoique disproportionnée – des uns se mêle à des arrière-pensées moins avouables. Beaucoup, dans leur for intérieur, trouvaient intolérable qu’un non-normalien fût admis à enseigner dans ce temple de l’excellence. D’autres aimeraient bien pousser vers la sortie la directrice de collection qui a accepté le livre. Bref, derrière les motivations les plus savantes et les plus nobles, se joue aussi l’une de ces parties de billard à plusieurs bandes si caractéristiques de notre République des lettres. L’ennui, pour Gouguenheim, c’est qu’il joue le rôle de la boule.
Des pressions sont exercées sur la direction de l’ENS afin de la pousser à se désolidariser de son professeur. Celui-ci comprend vite qu’il ne peut pas compter sur le soutien de ses supérieurs. L’affaire prend des allures de lynchage. La quasi totalité des professeurs de la maison, y compris certains qui n’ont pas lu une ligne de l’ouvrage, signent une pétition haineuse contre Gouguenheim qui est presque totalement isolé. On revisite avec des airs entendus ses précédents travaux : bizarre, non, cet intérêt pour les Chevaliers teutonniques ? Son quotidien devient infernal. À l’exception de ses élèves, plus personne ne lui adresse la parole.
Certes, des spécialistes aussi reconnus que Rémi Brague, Christian Jambet, Dominique Urvoy ou encore Gérard Troupeau, le défendent – sans pour autant valider l’ensemble de sa thèse. Jacques Le Goff, médiéviste mondialement réputé, juge le livre « intéressant mais discutable ». Mais pour la corporation, il n’est pas question de discuter. Au mépris de toute déontologie, un colloque sur sa thèse est organisé le 4 octobre 2008 avril à la Sorbonne. Pourquoi s’imposer l’ennui d’un débat contradictoire quand on est convaincu de sa propre légitimité ? En fait de discussion, c’est à une descente en flamme que se livrent tous les orateurs. Les organisateurs de la réunion n’ont pas jugé utile d’inviter Gouguenheim, ni même l’un de ses défenseurs. « Il ne s’agit pas d’instruire le procès d’un auteur ni d’instaurer une police de l’intelligence », proclament-ils. On m’accordera que c’est mal imité. Dans un tribunal, l’accusé aurait au moins été invité à s’expliquer. Le plus désolant est peut-être que Fayard s’apprête à publier le compte-rendu de ce procès à charge dans une collection nommée « Ouvertures » – ça ne s’invente pas.
Peut-être les détracteurs de Gouguenheim ont-ils, en partie ou totalement raison quand à la pertinence de sa thèse – je me garderai bien d’en juger. Leurs méthodes, qui consistent à abattre un auteur au lieu de critiquer ses idées, n’en sont pas moins injustes et indignes de la communauté universitaire. Il est ignoble d’accuser Gouguenheim d’islamophobie et de faire de lui un promoteur du « choc des civilisations ». C’est plutôt en prétendant soustraire non seulement l’islam mais aussi l’histoire du monde islamique à la liberté de la critique et de la recherche qu’on creusera un fossé entre les civilisations.
Les auteurs de ces attaques portent une lourde responsabilité. L’affaire Gouguenheim a en tout cas changé de registre, glissant de la controverse académique au procès stalinien. La question n’est pas, n’est plus, le rôle de tel ou tel moine obscur, les compétences linguistiques de Sylvain Gouguenheim ou ses supposées erreurs et approximations. Ce n’est plus le contenu du débat qui importe mais le débat lui-même, ses limites et ses règles et, en vérité, sa possibilité même. Ce qui est en jeu, c’est la liberté de s’exprimer et même de se tromper, sans craindre pour son honneur ou son avenir professionnel, sans avoir à redouter d’être victime de harcèlement moral. En ce moment, c’est la seule question qui vaille.
Aristote au mont Saint-Michel : Les racines grecques de l'Europe chrétienne
Price: ---
0 used & new available from
Alain Robbé

Né en 1535 à Bordeaux, dans une famille de négociants en eau minérale, Alain Robbé est l’un des plus grands botanistes, hommes politiques et cordonniers de Gironde. La postérité garde notamment de lui un magnifique opuscule sur l’art de cueillir les cerises avec la queue et un admirable traité : Chausser bottes et y rester droyt (1563). En décembre 1576, Montaigne, qui était son principal adversaire, dit de lui : « Alain Robbé n’a point de cœur. » Incontinent, Alain Robbé provoque Montaigne en duel[1. Montaigne parle évidemment de cet épisode dans ses Essais, mais je ne sais plus à quelle page. A coup sûr la page 50 ou la 1162. Faut voir.]. Il le perd. Et c’est cette année-là que l’on vit Alain Robbé manger sa fraise en hiver. Le peintre Nicolas Notat représente ici Alain Robbé à la veille du duel, alors qu’il a encore sa fraise et qu’il consulte, par acquit de conscience, le Guide du Routard de la Nouvelle France.
Nicolas Notat, Portrait d’Alain Robbé, 1581, huile sur toile, conservée dans la salle des Conseils de la CFDT.
Benoit XVI à l’index ?
Rompant avec une longue tradition, l’édition 2010 du Salon du livre de Paris ne mettra pas à l’honneur un pays mais l’ensemble des écrivains, français et étrangers, hommes et femmes, morts ou vivants. Très inattendue, cette décision pourrait paraître saugrenue, voire démagogique, si elle ne cachait un mini psychodrame qui secoue depuis deux semaines le monde secret de l’édition : suite aux déclarations controversées du pape, on a finalement annulé le choix primitif arrêté pour le Salon 2010 , dont l’invité d’honneur devait être le Vatican. Cette idée proposée par la maison d’édition Bayard et soutenue par d’autres éditeurs réputés proches de l’Eglise, tels Le Cerf, Fleurus, Le Centurion ou les Presses de la Renaissance, a été dans un premier temps accueillie favorablement au sein du Syndicat National de L’Edition: un récent sondage Ipsos/La Croix montrait que les catholiques pratiquants achetaient en moyenne trois fois plus de livres que l’ensemble des Français (missels non compris). Hélas, les polémiques autour de l’évêque Williamson, puis du préservatif en Afrique ont violemment divisé les organisateurs du Salon qui ont finalement décidé de renoncer à l’invitation du Vatican. Certains éditeurs ont alors suggéré de choisir le Tibet comme nouvel hôte d’honneur, mais on murmure que ce choix aurait été vite abandonné suite à de discrètes mais apparemment efficaces pressions de l’Elysée. C’est bien dommage, on aurait pu enfin savoir ce que le Dalaï Lama pensait de la Princesse de Clèves…
Contes de faits
A l’origine, le « storystelling » est un art vieux comme le monde, ou presque. L’art d’être grand-mère et de raconter à ses petits-enfants, pour les enchanter ou les endormir, de bonnes vieilles histoires qui commencent toujours par « Il était une fois… » – et finissent bien, en général.
Au XIXe siècle, on retrouve ce « Il était une fois » dans l’Ouest : nos amis les cowboys, assis en cercle autour du feu de camp, occupent leurs soirées à se raconter de bonnes vieilles histoires du Nouveau Monde. Exactement comme dans la pire chanson d’Yves Montand : « Dans les plaines du Far West quand vient la nuit / Les cowboys près du bivouac sont réunis… », coin-coin.
Une distraction conviviale qui, paraît-il, revient très fort de l’autre côté de l’Atlantique ces trente dernières années. Chaque automne à Jonesborough (Tennessee), le plus grand festival de « storytelling » réunit quelque dix mille inconditionnels du genre. Un week-end durant, ces braves gens viennent retrouver l’esprit de la Frontière en écoutant les exploits d’anciens cowboys réels ou supposés et les « souvenirs » dûment romancés d’alertes arrière-grand-mères.
Mais ce n’est pas exactement de ça que nous parle « Storytelling, la machine à raconter des histoires ». Ce documentaire, multidiffusé sur Canal Plus, recense de façon rigoureuse et plutôt percutante les usages modernes du « storytelling » dont nous sommes aujourd’hui, bon gré mal gré, le public.
Ces histoires-là sont parfois enjolivées, voire totalement inventées, mais jamais gratuites : elles servent à influencer l’opinion au service de tel intérêt politique, économique ou militaire…
De manière un tantinet pédantesque, Christian Salmon, sociologue, co-auteur du documentaire et « inventeur » du néo-storytelling, appelle ça le « Nouvel ordre narratif ». Désormais un peu partout le pouvoir se prend, se garde et se renforce principalement grâce à la diffusion massive de « récits » soigneusement calibrés pour nous convaincre, nous motiver, voire nous mobiliser.
Déjà, aux Etats-Unis, le « storytelling » salmonien est devenu un outil indispensable pour gagner une élection. Il faut revoir, à cet égard, les images ébouriffantes de George W. Bush en pleine campagne pour sa réelection. La scène se passe le 1er mai 2003 : un mois et demi après la chute de Bagdad, le Président atterrit à bord d’un avion de chasse sur le porte-avions USS Abraham-Lincoln, de retour d’Irak.
Déguisé en pilote de guerre, W. semble lui-même rentrer tout droit du front… En fait, plus prosaïquement, il débarque de la base de San Diego – située à quelques miles de là. Qu’à cela ne tienne ! Victorieux, rassurant, courageux, Bush Jr se fait ovationner par les bidasses massés sur le pont, sous une gigantesque banderole proclamant « Mission accomplished ! » Par chance, les caméras des principaux « networks » sont aussi présents, et à travers eux toute l’Amérique – qui, quelques mois plus tard, réélira le Président haut la main !
Mais Barack Obama n’est pas en reste. Cinq jours avant le scrutin de novembre dernier, le candidat démocrate se paye un publi-reportage d’une demi-heure, diffusé en simultané sur six grandes chaînes à l’heure de la plus grande écoute. Le message de cette autobiographie largement photoshoppée est simple : mon histoire, c’est celle de l’Amérique ; donc l’avenir de l’Amérique, c’est moi !
Cela dit, un bon « storytelling », ça ne s’improvise pas ! McCain en fera l’amère expérience en sortant imprudemment de sa manche, lors du dernier débat télévisé de la campagne, la trop belle histoire de « Joe le Plombier ». Ce brave homme n’a-t-il pas apostrophé, quelques jours auparavant, le candidat noir en col blanc, sur un thème toujours porteur : « Et nos impôts ? » C’est bon ça, coco ! En une heure de parole, Mc Cain va donc citer 26 fois « Joe le plombier », incarnation de l’Américain moyen écrasé par les taxes…
Problème : cette « story »-là est plutôt mal ficelée ! Il ne faudra que quelques heures aux médias, et surtout à Internet, pour la démonter. Non seulement Joe le Plombier s’appelle Sam, mais il n’est pas plombier et ne paie pas ses impôts… Du coup l’or se change en plomb, et Mc Cain a l’air d’un con. Dommage ! Avec un peu plus de rigueur, personne n’y aurait vu que du bleu…
Mais l’Amérique n’a pas l’exclusivité du « racontage d’histoires », vient nous rappeler l’incontournable Salmon. Chez nous aussi, Nicolas Sarkozy y a recouru, entre autres pour habiller son retournement de veste (!) sur l’Afghanistan. En 2006, le candidat Sarko confie à Arlette Chabot son hostilité au maintien des troupes françaises « dans cette partie du monde » (sic). L’année suivante, changement de ton : Sarkozy, désormais président, a décidé de renforcer le contingent français en Afghanistan. Et pour expliquer aux larges masses un tel revirement, quoi de mieux qu’un bon « storytelling », je vous le demande ?
En l’espace d’un an, le chef de l’Etat va donc raconter à trois reprises – avec des variantes – la même histoire : les talibans, ils amputent d’une main les femmes qui osent porter du vernis à ongles. Avant d’enchaîner, dans son inimitable syle d’auto-interview piqué à Ardisson : « Est-ce qu’on peut discuter avec des gens comme ça ? Honnêtement, je crois pas ! »
Hélas, dût notre orgueil national en souffrir, cette belle histoire n’est même pas « made in France ». Dès 2001, Mmes Bush puis Blair l’avaient racontée, pratiquement dans les mêmes termes, pour justifier la politique commune de leurs époux respectifs dans l’affaire afghane.
Pire encore ! La source de cette « story » désormais historique est plutôt fragile : quatre lignes au conditionnel dans un rapport d’Amnesty International. En 1996, « dans le quartier de Khayr Khana à Kaboul, des islamistes auraient sectionné l’extrémité du pouce d’une femme ».
Enfoncée, la dépêche d’Ems ! Désormais, une brève invérifiée d’ONG, convenablement martelée, peut suffire à déclencher une guerre. C’est dire s’il convient d’affûter notre esprit critique – ou notre « vigilance citoyenne », comme disent mes amis de gauche : de plus en plus, le « storytelling » se substitue à l’analyse des vrais enjeux, le virtuel l’emporte sur le réel et la fiction légitime la politique !
Mais vous n’êtes pas obligés de me croire…
Des cerises pour Juppé
Comme tout pays démocratique digne de son nom, la France s’est aménagée en haut de la colline Sainte-Geneviève un petit cellier où elle conserve ses hommes les plus illustres. C’est aussi mélancolique et froid que la campagne canadienne en hiver. De temps à autre, on éclaire l’endroit, on le réchauffe et l’on vient y déposer un dormeur du val qui n’avait rien demandé. Retraite aux flambeaux, discours de comices agricoles, la patrie reconnaissante, vin d’honneur à l’Elysée, fermez le ban.
Seulement il arrive que certaines personnalités aient le mauvais goût de ne pas ravaler leur bulletin de naissance assez vite et de continuer à préférer les bains de foule à ceux de formol. Et on les voit se promener sans vergogne, ces récalcitrants qui tardent à imiter le général de Gaulle, Georges Pompidou ou François Mitterrand, qui, eux, eurent la décence de retourner ad patres sitôt leur tâche achevée. Le premier à contrevenir à cette règle de la bienséance républicaine fut Valéry Giscard d’Estaing. Il maugréa bien en 1981 un timide « au revoir », mais il resta, donnant libre cours à l’imagination féconde d’hommes publics qui vous annoncent se retirer à tout jamais de la vie politique le 1er du mois pour mieux solliciter vos suffrages le 10 suivant.
Certes, aucun régime ne peut longtemps tolérer que l’un ou l’autre homme d’envergure parcoure librement les allées du pouvoir, haussant tous les dix mètres les épaules et murmurant dans sa barbe : « Ah ! les cons. » L’intelligence est souvent sœur du mauvais esprit. Et la démocratie n’aime pas le mauvais esprit. Elle l’exècre, le hait, le déteste autant que l’intelligence – ça n’est pas peu dire. Il a donc bien fallu que l’on trouve des solutions pour écarter loin du pouvoir ces hommes qui l’avaient exercé un jour.
On ouvrit un livre pour regarder ce que faisaient les anciens Romains. Et l’on s’aperçut que les barbares latins n’y allaient pas par quatre chemins : l’exécution ou l’exil. Comme la roche tarpéienne est à une sacrée trotte de l’Elysée et de Matignon, on opta pour la deuxième solution. Philippe Séguin et Alain Juppé furent expédiés au Québec, Rocard à Strasbourg, tandis que l’on perdait définitivement la trace de Jean-Pierre Chevènement ou de Jacques Delors. Un régime de faveur fut prescrit à certains : ainsi demanda-t-on à Edouard Balladur de présider des commissions où sa principale tâche était de remuer du chef de temps à autre pour montrer qu’il était en vie – ce qu’il fait très bien. On expédia un ancien ministre des Finances dans une organisation internationale où sévissent de peu glamour banquiers, tandis qu’un ancien ministre de la Culture fut envoyé sur l’île du docteur Castro afin d’y organiser la prochaine Love Parade.
Pour certains, le traitement ne fut pas jugé assez sévère. Strasbourg n’étant pas assez froide, on muta Rocard en Arctique, où il converse depuis avec des manchots et des pingouins très intéressés par la troisième voie. L’ancien Premier ministre ne désespère pas de refiler une carte du PSU à un vieux phoque échoué sur la banquise. C’est ce qu’à gauche on appelle la rocardisation : ne jamais rien lâcher, même avec les animaux, mais ailleurs. Séguin fut rapatrié de Montréal (au grand dam des pizzaiolos de la place qui voyaient s’achever leur âge d’or) pour se laisser emmurer vivant dans le devoir de réserve qui échoit au premier président de la Cour des comptes. Deux agents de la DGSE vinrent enlever Alain Juppé de la Belle Province, pour l’exiler encore plus loin, c’est-à-dire en province. C’est ce qu’on appelle, à droite, la chabanisation : Bordeaux, poubelle des espoirs politiques. Bordeaux, cru bourgeois.
Jamais en Allemagne, nous n’oserions infliger à un homme un tel traitement. D’abord, parce que chez nous la province n’existe pas : chaque Land a son gouvernement et son Parlement où tout un chacun peut briller comme un phénix. Lorsqu’un maire est battu à une élection on s’occupe proprement de son cas. Quand le Dr Dr Dr Muhlman perdit la municipale d’Esslingen-am-Neckar, près de Stuttgart, dans les années 1970, son heureux successeur n’eut de cesse de lui envoyer des bouteilles de kirsch de la meilleure tenue. Six mois plus tard, le delirium tremens passé, la ville toute entière offrit un merveilleux enterrement à son ancien maire. La cirrhose du foie est apte à régler, quoiqu’on en dise, toutes les crises politiques.
Seulement, cela ne viendrait à l’idée de personne d’envoyer un ou deux litres quotidiens de kirsch à Alain Juppé. Le meilleur d’entre nous n’a pas la gueule du pochetron. Il rumine. Parfois, le téléphone sonne. Bonheur, c’est Nicole Notat. Elle lui rappelle le bon temps qui passe et ne revient pas, quand il ne faisait pas tirer sur les foules et se contentait de rester tout heureux droit dans ses bottes. Parfois même, une ex-juppette donne, de sa maison de retraite, une interview à une radio périphérique et le traite de tous les noms. Ça le ragaillardit et lui ferait hérisser les cheveux sur la tête s’il en avait.
Mais, sitôt passés ces instants de frêle bonheur, il sombre dans la dépression. Il n’a plus goût à rien. Son dernier plaisir minuscule, lui qui ne boit aucune gorgée de bière, était de manger une cerise. Une fois par mois, il allait s’en acheter une. Une belle. Gorgée d’eau, de rouge et de soleil. Il passait une heure à la choisir chez le Turc du coin – mes lecteurs français auront rectifié par Arabe du coin. Il la regardait, la contemplait, la prenait par la queue et la faisait reluire sous le néon blafard de l’épicier. Quand elle était à point, parfois il pouvait se mirer dedans et, contemplant son auguste reflet, entonnait doucement la chanson de Jean-Baptiste Clément : « Quand nous chanterons le temps des cerises, Et gai rossignol et merle moqueur seront tous en fête… »
Et puis le jour vint où l’Elysée décida que c’en était trop et qu’il fallait une fois pour toutes déposséder Alain Juppé de ses menus plaisirs. Nicolas Sarkozy appela Rungis et tous les grossistes en primeur pour interdire que la Gironde fût désormais desservie. Bordeaux fut privée de cerises. Alain Juppé n’en mangerait plus.
Si vous avez un verger, un peu d’argent pour lui en acheter une ou deux – trois serait Byzance –, n’hésitez pas : envoyez-lui des cerises. Ou des navets. Ou des brocolis. Des salsifis et des oranges. Une banane. Cinq fruits ou légumes au minimum par jour, sinon dans trois mois vous le retrouverez à Matignon.
Benoit XVI, vers la démission divine
Comme il est loin le temps où il était facile de neutraliser les papes qui déplaisaient aux puissants de ce monde. Epoque bénie où ils pouvaient, sans trop de difficultés, être martyrisés (saint Pierre, saint Callixte, saint Pontien…), assassinés (Formosus, Jean XIV…) ou même assignés à résidence dans le Vaucluse (1309-1376). Il semble plus délicat désormais de régler ce genre de problème si simplement, même si certains, tels les commanditaires d’Ali Agca, s’y sont courageusement essayés. On en déduira donc que la voie démocratique est la plus raisonnable pour se débarrasser de l’encombrant Benoît XVI, et qu’il faut donc, faute de rémission, exiger sa démission, ainsi que nous l’a prouvé l’ami XP sur Ilys.
L’AFP plombée par les syndicats
Dans la joyeuse foire des « sauvons… » (la recherche, la fac, le vin rosé, l’hosto ou la poste), on trouvera un appel angoissé des syndicats de l’Agence France-Presse, accompagné d’une pétition invitant le bon peuple à se mobiliser contre les projets pervers du pouvoir relatifs à l’évolution de cette institution. Cette pétition a reçu le soutien des leaders politiques de la gauche et de l’extrême gauche, d’universitaires de renom, et de « grandes plumes » du Tout-Paris médiatique.
Le SOS-AFP lancé depuis la place de la Bourse, siège de l’agence, par les soutiers de ce supposé Titanic du monde de l’information, tente d’accréditer l’idée que l’Elysée, relayé dans la maison par son PDG Pierre Louette, cherche à miner l’indépendance rédactionnelle de l’agence en la transformant en société commerciale, avec une ouverture du capital à des investisseurs privés.
La défense du statut de l’agence, qui date de 1957 lors de sa création par le gouvernement de Guy Mollet, serait donc, pour nos valeureux syndicalistes l’alpha et l’oméga d’un combat décisif pour la liberté de la presse dans notre pays. On brandit donc comme une bannière l’article 2 §1 de ce statut qui stipule : « L’Agence France-Presse ne peut en aucune circonstance tenir compte d’influences ou de considérations de nature à compromettre l’exactitude ou l’objectivité de l’information ; elle ne doit, en aucune circonstance, passer sous le contrôle de droit ou de fait d’un groupement idéologique, politique ou économique. » Qui ne souscrirait à ce programme qui inscrit dans le marbre l’indépendance, donc la qualité rédactionnelle d’une institution sur laquelle s’appuie la quasi totalité de nos médias ?
Et hop, on signe la pétition et on se sent meilleur, de gauche et bien dans ses baskets ! Puisque les syndicats vous le disent, pas besoin d’aller y voir de plus près, cela risquerait de nous embrouiller la tête. Ce qui suit est donc réservé au seul usage des enquiquineurs, néo-réacs, et autres suppôts de la droite liberticide.
Au bout d’un demi-siècle d’activité, il faut bien constater que la France, à travers l’AFP, a réussi à se hisser dans le trio de tête mondial des agences d’information, à côté de la britannique Reuters et de l’américaine Associated Press. D’autres pays, comme l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne se contentent d’avoir des agences moins ambitieuses, qui alimentent uniquement leur marché national en nouvelles. L’AFP continue à jouer dans la cour des grands, diffusant des « fils » en anglais, allemand, espagnol et arabe, partant à la conquête de nouveaux marchés dans les pays émergents d’Asie et d’Amérique latine, et se projetant dans un avenir où le multimédia l’emportera sur l’imprimé.
Alors que pour Reuters, l’information générale n’est qu’une vitrine peu rémunératrice d’une entreprise essentiellement rentable par son service d’informations financières, et qu’AP est adossée aux médias des Etats-Unis, l’AFP ne dispose ni d’un marché intérieur suffisant, ni des revenus d’une activité dans le secteur financier pour assurer son fonctionnement et son développement à l’échelle mondiale.
Alors qui paye ? Comme d’habitude, vous et moi, par l’intermédiaire des fonds alloués par l’Etat à l’AFP, sous la forme d’abonnements souscrits par les administrations à des tarifs qui, en principe, devraient garantir l’équilibre des comptes de l’agence. Ces revenus, qui, bon an, mal an, constituent 40 % des ressources de l’AFP l’exposent à la critique, serinée par la concurrence, d’être une « agence d’Etat » du style Tass ou Chine nouvelle, dont la crédibilité serait entachée par sa dépendance financière de l’Etat français. C’est de bonne guerre, même si dans les faits on peut constater qu’à de rares exceptions près, le traitement de l’actualité mondiale par l’AFP est tout à fait comparable à celui de ses concurrentes privées.
Par ailleurs, le conseil d’administration de l’AFP, qui comprend seize membres donne la prééminence aux représentants de la presse (8) sur ceux de l’Etat (3). Le plus gros contingent des administrateurs vient de la Presse quotidienne régionale (PQR), qui n’ont qu’un souci : maintenir les tarifs d’abonnement les plus bas possibles, en se fichant du rayonnement mondial de l’AFP comme de l’an quarante. Il suffit de feuilleter l’un de ces quotidiens, et d’y voir la place consacrée à l’actualité nationale et internationale pour comprendre qu’ils n’ont pas besoin d’une Rolls de l’info pour alimenter leurs pages…
L’Etat est donc prié de mettre la main au portefeuille chaque fois qu’il s’agit de modernisation technologique, de création de nouveaux services liés à l’émergence de nouveaux médias, bref des investissements nécessaires pour assurer le développement de l’Agence.
Or, dans l’immédiat, il est vital pour l’AFP de se doter du système 4XML qui permet de livrer aux clients des dépêches incluant des sons et des vidéos, ce qui nécessite un investissement de 21 millions d’euros. C’est tout l’enjeu de la négociation sur le COM (contrat d’objectifs et de moyens) actuellement menée avec l’Etat par la direction de l’Agence.
Il n’est donc pas tout à fait insensé pour les pouvoirs publics de commencer à réfléchir aux moyens de permettre à une entreprise de communication dont la réussite est indéniable, d’affronter la nouvelle donne de l’information mondialisée avec des structures rajeunies, permettant notamment l’entrée dans le Conseil d’administration de l’AFP d’investisseurs ayant intérêt à son développement et à sa rentabilité. D’autre part, un Etat démocratique n’a pas pour vocation d’être un acteur direct dans le secteur de l’information, même s’il doit veiller à ce que le pluralisme et la liberté d’expression soient respectés.
Pour les syndicats, il n’est pas question de laisser le loup capitaliste entrer dans la bergerie AFP, ce douillet cocon où ils assuraient jusque là une gestion clientéliste du personnel ( la CGT locale a fait pendant longtemps le pluie et le beau temps dans les promotions et les mutations de journalistes). Il veulent le beurre et l’argent du beurre : que l’Etat paye sans avoir son mot à dire sur la stratégie de l’entreprise, et qu’il ne s’avise surtout pas d’exercer la moindre pression sur les contenus rédactionnels au nom du sacro-saint statut. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour constater que cette situation n’est pas tenable, et cela d’autant moins que la crise structurelle de la presse renforce encore le poids de l’Etat dans l’agence. Quelques incidents récents, comme l’exigence de l’UMP de voir tous ses communiqués systématiquement répercutés par l’AFP, où des phénomènes d’autocensure à la rédaction en chef[1. Ainsi, la rédaction en chef retint plusieurs heures le scoop du bureau de l’AFP de Prague rapportant la fuite, dans un hebdomadaire tchèque, du compte rendu d’une réunion de Nicolas Sarkozy avec le premier ministre Topolanek, de peur d’indisposer le président de la République. Résultat: la concurrence sortit l’histoire avant l’AFP.] montrent que cette dépendance trop exclusive est dommageable au fonctionnement et à la réputation de l’agence dans un monde où la concurrence est féroce. Dans ce contexte, la diversification des investisseurs, où la puissance publique ne serait plus la seule à mettre de l’argent au pot, constitue un plus en terme d’indépendance rédactionnelle, car la crédibilité d’une entreprise de presse est un élement de son capital immatériel. Le rêve d’une Agence d’Etat sans Etat par des syndicats qui carburent à l’idéologie du statut de 1957 est du même ordre que le célèbre couteau sans lame auquel il manque le manche, invention de l’immortel Georg Friedrich Lichtenberg.
Pénurie de chanteurs à la Nouvelle Star
Les chanteurs ne poussent pas sur les arbres. Il n’y a plus, chaque année, une nouvelle génération de performers capables de meubler les prime-time de M6 pendant deux mois. Nous sommes un petit pays. C’est ce que constatent en ce moment les producteurs de la Nouvelle Star, le télé-crochet bien connu, après avoir écumé l’hexagone ces dernières semaines. Après quelques émissions d’auditions catastrophiques (des dizaines de milliers de candidats tous plus nuls les uns que les autres), les jurés ont bien du mal à trouver les dix finalistes qui sont censés enthousiasmer les téléspectateurs et générer des coups de téléphone surtaxés. Personne n’est coupable dans cette affaire. Ni le jury, ni la production, ni la chaîne. Tout cela n’a d’ailleurs aucune importance. Il est juste assez poilant qu’une belle mécanique audio-visuelo-industrielle comme la Nouvelle Star, déclinaison de la version US American Idol, se casse les dents sur une simple donnée démographique. Tous les “bons” candidats ayant été utilisés, il ne reste plus à M6 que des tocards façon Cindy Sanders à se mettre sous la dent. Pas de Christophe Willem, de Julien Doré ou d’Amandine à l’horizon cette année. Une émission tous les dix ans permettrait d’éviter la catastrophe qui s’annonce.
Y’a bon diversité
« Il est de moins en moins rare de voir un Noir, un Arabe ou un Asiatique dans un spot ou sur une affiche publicitaire en France. Mais ces représentants de la diversité jouent encore bien souvent des rôles secondaires. Ce sont, à grands traits, les conclusions de l’étude publiée par l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP), lundi 23 mars. » Voilà ce qu’expliquait Laurence Girard dans Le Monde de mercredi dernier.
Là où je divergerais, en revanche, de mon excellente consœur c’est, curieusement, sur les leçons qu’on pourra tirer de cette étude, menée à partir de 56 000 pubs. Là où d’aucuns, au Monde ou chez ses mécènes, les annonceurs, décèleront un message encourageant, je ne verrai, moi, que des motifs d’insatisfaction et de stupéfaction.
Tout d’abord, on pourra s’étonner qu’on se félicite de voir des divers entrer enfin dans nos réclames, alors que le plus célèbre d’entre eux en avait été heureusement banni, justement parce qu’il était noir, je pense bien sûr au tirailleur sénégalais de Banania.
Ensuite, on pourra s’indigner de voir le quotidien de référence et l’ARPP se contenter d’une définition de la diversité très datée, et pour tout dire bien peu diverse. A cet effet, une consultation approfondie des travaux de la Halde les aurait instruits, en plus de les avoir distraits. On nous y parle certes de Noirs[1. Tiens, au fait, comment se fait-il que personne n’ait encore songé à nous imposer la douce dénomination d’ «Africains-Européens » ? Lozès, Calixte, Glissant, vous dormez, ou quoi ?], d’Arabes, d’Asiatiques, avec les majuscules que le nouveau Code Pénal doit sans doute recommander, mais quid des Femmes, des Séniors, des Handicapés, des Gays et des Multicartes ? Car ramener la diversité à sa seule dimension ethnique, c’est considérer que cette question, disons-le, raciale, est centrale. Et là, amis pubeux, gare à la jurisprudence Zemmour-Camus !
Car en matière de diversité diverse, le bilan des créatifs est calamiteux ! Je n’ai certes pas procédé à 56 000 explications de gravures, mais j’ai beau fouiller dans ma mémoire, je ne me souviens pas d’un seul octogénaire dans les spots pour Pampers ou pour l’Armée de terre. J’exagère ? Ok… Mais vous en voyez beaucoup, vous, des handicapés en fauteuils dans les pubs Nike, des trisomiques vantant Heineken ou des aveugles chez Afflelou ? Et pourtant, ils en achètent, eux aussi, des baskets, de la bière et des lunettes noires. Mais curieusement, on ne les a pas convoqués pour le casting. Sans doute auraient-ils dû envoyer des CV anonymes.
Histoire d’enfoncer encore plus le clou, parlons d’une discrimination que la Halde, faute de moyens sans doute, n’a pas encore songé à stigmatiser : celle dont souffrent nos concitoyens atteints de surcharge pondérale. Vous avez déjà vu un môme grassouillet dans une pub Nutella ? Une énorme dondon faire la promo des soldes aux Galeries ? Même les filles qui font les pubs des boissons light, des régimes amincissants ou des clubs de gym font toutes du 34 !
De qui se moque-t-on ? De nous ! Qui est coupable ? Le totalitarisme publicitaire ! Y a-t-il des complices ? Oui, nous tous ! Comme le soulignait Elisabeth dans la conclusion de son papier sur Séguéla et comme le disait il y a déjà deux cents ans Jean-François de La Harpe : « Plus l’oppresseur est vil, plus l’esclave est infâme[2. In Le triomphe de la Religion, un poème épique posthume de 1814. J’ai l’air très érudit comme ça, mais c’était l’exergue de L’Idiot International.]. » Moi aussi, si je ne voyais que des gros lards dans les spots McDo, je demanderai l’asile politique chez Quick.
Alors à propos de diversité dans la pub, de grâce, qu’on ne vienne donc pas nous sortir sous le nez l’intégration, l’antiracisme ou autre make-up citoyens. C’est déjà bien assez déprimant de savoir qu’on est tous assez cons pour croire nolens volens aux spots des publicitaires, faudrait pas qu’ils comptent sur nous pour leur décerner un prix de vertu. Si, sur nos murs, on voit de plus en plus d’arabes, de noirs ou de jaunes sur des 4×3, c’est parce qu’on espère leur vendre des 4×4.
Le métier des publicitaires, leur seul métier, c’est de vendre. Et, plus exactement, nous vendre sous le même packaging le produit et l’idéologie qui va avec : Yabon Banania au bon vieux temps des colonies, Yabon l’intégration aujourd’hui. Il nous faut le reconnaître, comme Marx ne se gêna d’ailleurs jamais pour le faire : chapeau, les mecs, il y a bel et bien un génie du capitalisme !
L’immense écrivain américain Nick Tosches, peu porté sur le radotage, a rappelé la même anecdote dans plusieurs romans et essais et il a eu raison d’insister, elle est un concentré absolu de modernité. Dans les années 1960, celles des luttes pour les droits civiques, on avait interrogé le colonel Sanders, créateur de Kentucky Fried Chicken et censé être un sudiste grand teint et un anti-intégrationniste convaincu. La question était : « Colonel, que pensez-vous vraiment des noirs ? » Et sa réponse fut lumineuse : « Ils mangent du poulet, non ? » Le Colonel avait compris que les vents dominants avaient tourné, et que les untermensch, après n’avoir eu pendant des millénaires que le droit de bosser, se taire et crever, allaient désormais être eux aussi éligibles au droit de vivre et penser comme des porcs.
Surprise : l’Académie française élit un écrivain !
François Weyergans a été élu au troisième tour, de justesse, à l’Académie française, ce jeudi 26 mars. Weyergans est l’auteur, notamment, du remarquable Radeau de la Méduse, de Je suis un écrivain ou encore de Trois jours chez ma mère, prix Goncourt 2005. Même si l’on est un peu triste pour François Taillandier et Renaud Camus, également candidats, on se consolera en prédisant qu’ils ont toutes leurs chances pour les scrutins à venir : avec ce choix-là, les Immortels se reprennent à élire un écrivain qui sait écrire – ce qui devenait rare ces derniers temps. Non seulement les habits verts n’élisaient plus personne puisqu’il y eut jusqu’à huit sièges vacants en 2008, mais avoir écrit des romans ou des poèmes semblait même devenir un handicap. François Weyergans a été élu au siège d’Alain Robbe-Grillet, célèbre ingénieur agronome, et se retrouvera en compagnie de géopoliticiennes comme Hélène Carrère d’Encausse, manière de boussole qui indique toujours le sud, d’anciens présidents de la République centristes comme Valery Giscard d’Estaing, auteur d’un pastiche de Maupassant, ou encore de critiques littéraires qui se prennent pour Proust comme le karateka Angelo Rinaldi. Ce sont Michel Déon, Félicien Marceau, Michel Mohrt et Jean Dutourd qui, pour le coup, vont se sentir moins seuls.
Le seuil d’intolérance
On croit souvent que la chasse aux sorcières est une pratique du Moyen Âge. On se trompe doublement. D’abord parce que ce sport était plutôt prisé du temps de François Ier et de Louis XIV que de celui de Saint-Louis, et puis parce que certains milieux, en France, aujourd’hui, s’y adonnent avec un enthousiasme et une dextérité dignes des Puritains du XVIIe siècle. Depuis un an, une grande partie de la communauté des historiens médiévistes est en train d’en faire la démonstration à travers un cas qui mérite bien le titre d’ »affaire Sylvain Gouguenheim ». Selon ces universitaires, douter de l’apport essentiel de la civilisation islamique à l’Europe chrétienne n’est pas une erreur à discuter et éventuellement à corriger, mais une hérésie à combattre.
Médiéviste et germaniste, Sylvain Gouguenheim enseigne à Normale Sup Lyon (ENS-LSH, Lettres et Sciences humaines). Sa mission consiste essentiellement à préparer des étudiants à l’agrégation. Dans l’affaire qui lui vaut d’être ostracisé par l’institution et par l’ensemble de la communauté enseignante, le soutien de ses élèves témoigne en faveur de ses compétences pédagogiques. Il les revendique avec passion. Gouguenheim est d’abord un professeur.
Avant « l’affaire », il était un historien sans histoires. Son domaine de recherche, le Moyen Âge allemand, plus précisément la pensée mystique en pays rhénan au XIIe siècle ou les Chevaliers teutoniques, n’avait pas attiré l’attention des censeurs. L’envie lui a pris de s’attaquer à un sujet à plus haute teneur idéologique : le rôle des moines et des monastères d’Europe occidentale dans la transmission du savoir grec à l’Occident. En s’autorisant un pas de côté par rapport à la thèse communément répandue d’une transmission exclusivement opérée par le monde islamique, Gouguenheim s’est, semble-t-il, mis au ban de la communauté historienne. Faut-il un conclure que tout ce qui a trait à l’islam relève d’une recherche pré-balisée ?
La démarche de l’auteur n’a pourtant rien d’extraordinaire. L’historien israélien Shlomo Sand, spécialiste en histoire intellectuelle des XIXe et XXe siècles, a récemment publié un livre polémique, Comment le peuple juif fut inventé, où il traite de questions et de périodes qui n’appartiennent pas à ses champs de compétences académiques. Pourtant, cette contribution au débat sur le sionisme et la légitimité de l’Etat d’Israël a été plutôt bien accueillie, et, en France, l’ouvrage a même été couronné par le prix Aujourd’hui. On n’a pas assisté à une levée de bouclier des professionnels de l’histoire biblique ou hellénistique pour dénoncer les motivations et les compétences de l’auteur. Et le débat a pu avoir lieu.
Gouguenheim n’a pas eu cette chance. Son ouvrage aurait pu susciter une discussion sans concession mais honnête. Ses détracteurs auraient déployé contre lui des efforts d’argumentation. Ils ont préféré l’indignation et l’invective, en contravention avec toutes les règles de la courtoisie académique et de l’échange intellectuel. Quelques semaines après la publication aux éditions du Seuil, de Aristote au mont Saint-Michel, Les racines grecques de l’Europe chrétienne, en avril 2008, il découvrait que son intuition ne l’avait pas trompé : il avait touché à un sujet sensible. Mis les pieds dans une zone dangereuse. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est la violence de la tempête qui allait s’abattre sur lui.
Dans les premières semaines, la réception du livre semble pourtant encourageante. Après tout, il a été accepté par le Seuil et publié dans la série prestigieuse « L’Univers historique ». Très vite, l’ouvrage est traité dans deux articles favorables et même élogieux : dans Le Monde sous la signature de Roger Pol-Droit et quinze jours plus tard dans les colonnes du Figaro, sous celle de Stéphane Boiron. Même après ces deux recensions, il suffirait que les adversaires de Gouguenheim s’en tiennent à un silence glacé et on en resterait là : le livre passerait des librairies aux oubliettes et les idées supposément pernicieuses qu’il contient ne risqueraient pas de pervertir l’esprit public. Mais pour la corporation des historiens – qui se montre mieux inspirée quand elle combat pour la liberté de penser que quand elle la combat – le silence est encore un châtiment trop doux. Un article dans Le Monde et un autre dans Le Figaro ne valent-ils pas, pour le grand public, tous les honneurs académiques ?
C’est d’ailleurs dans Le Monde des Livres qu’est lancée la contre-attaque – encore qu’il n’y a pas eu « attaque ». Télérama et Libération publient à leur tour des textes de réfutation. À ce stade, on pourrait encore en rester à un débat, vif, mais un débat tout de même, sur une thèse provocatrice destinée au grand public. Ce genre de querelle d’historiens défraie la chronique de temps à autre ; on s’empaille sur la comparaison entre nazisme et stalinisme ou sur des questions telles que « les poilus, acteurs ou victimes ? ». Sauf que cette fois-ci, les arguments ont vite laissé place aux invectives et la saine polémique à une guerre sainte contre Gouguenheim. Il n’avait déjà pas dû être très agréable à celui-ci de voir les ténors de sa discipline mettre sa thèse en pièces. Loin de se contenter de ce bizutage public, certains décident de s’en prendre personnellement à l’auteur. Pour son crime de mauvaise pensée, une seule peine s’impose : la mort professionnelle. L’indignation – sincère quoique disproportionnée – des uns se mêle à des arrière-pensées moins avouables. Beaucoup, dans leur for intérieur, trouvaient intolérable qu’un non-normalien fût admis à enseigner dans ce temple de l’excellence. D’autres aimeraient bien pousser vers la sortie la directrice de collection qui a accepté le livre. Bref, derrière les motivations les plus savantes et les plus nobles, se joue aussi l’une de ces parties de billard à plusieurs bandes si caractéristiques de notre République des lettres. L’ennui, pour Gouguenheim, c’est qu’il joue le rôle de la boule.
Des pressions sont exercées sur la direction de l’ENS afin de la pousser à se désolidariser de son professeur. Celui-ci comprend vite qu’il ne peut pas compter sur le soutien de ses supérieurs. L’affaire prend des allures de lynchage. La quasi totalité des professeurs de la maison, y compris certains qui n’ont pas lu une ligne de l’ouvrage, signent une pétition haineuse contre Gouguenheim qui est presque totalement isolé. On revisite avec des airs entendus ses précédents travaux : bizarre, non, cet intérêt pour les Chevaliers teutonniques ? Son quotidien devient infernal. À l’exception de ses élèves, plus personne ne lui adresse la parole.
Certes, des spécialistes aussi reconnus que Rémi Brague, Christian Jambet, Dominique Urvoy ou encore Gérard Troupeau, le défendent – sans pour autant valider l’ensemble de sa thèse. Jacques Le Goff, médiéviste mondialement réputé, juge le livre « intéressant mais discutable ». Mais pour la corporation, il n’est pas question de discuter. Au mépris de toute déontologie, un colloque sur sa thèse est organisé le 4 octobre 2008 avril à la Sorbonne. Pourquoi s’imposer l’ennui d’un débat contradictoire quand on est convaincu de sa propre légitimité ? En fait de discussion, c’est à une descente en flamme que se livrent tous les orateurs. Les organisateurs de la réunion n’ont pas jugé utile d’inviter Gouguenheim, ni même l’un de ses défenseurs. « Il ne s’agit pas d’instruire le procès d’un auteur ni d’instaurer une police de l’intelligence », proclament-ils. On m’accordera que c’est mal imité. Dans un tribunal, l’accusé aurait au moins été invité à s’expliquer. Le plus désolant est peut-être que Fayard s’apprête à publier le compte-rendu de ce procès à charge dans une collection nommée « Ouvertures » – ça ne s’invente pas.
Peut-être les détracteurs de Gouguenheim ont-ils, en partie ou totalement raison quand à la pertinence de sa thèse – je me garderai bien d’en juger. Leurs méthodes, qui consistent à abattre un auteur au lieu de critiquer ses idées, n’en sont pas moins injustes et indignes de la communauté universitaire. Il est ignoble d’accuser Gouguenheim d’islamophobie et de faire de lui un promoteur du « choc des civilisations ». C’est plutôt en prétendant soustraire non seulement l’islam mais aussi l’histoire du monde islamique à la liberté de la critique et de la recherche qu’on creusera un fossé entre les civilisations.
Les auteurs de ces attaques portent une lourde responsabilité. L’affaire Gouguenheim a en tout cas changé de registre, glissant de la controverse académique au procès stalinien. La question n’est pas, n’est plus, le rôle de tel ou tel moine obscur, les compétences linguistiques de Sylvain Gouguenheim ou ses supposées erreurs et approximations. Ce n’est plus le contenu du débat qui importe mais le débat lui-même, ses limites et ses règles et, en vérité, sa possibilité même. Ce qui est en jeu, c’est la liberté de s’exprimer et même de se tromper, sans craindre pour son honneur ou son avenir professionnel, sans avoir à redouter d’être victime de harcèlement moral. En ce moment, c’est la seule question qui vaille.
Aristote au mont Saint-Michel : Les racines grecques de l'Europe chrétienne
Price: ---
0 used & new available from
Alain Robbé

Né en 1535 à Bordeaux, dans une famille de négociants en eau minérale, Alain Robbé est l’un des plus grands botanistes, hommes politiques et cordonniers de Gironde. La postérité garde notamment de lui un magnifique opuscule sur l’art de cueillir les cerises avec la queue et un admirable traité : Chausser bottes et y rester droyt (1563). En décembre 1576, Montaigne, qui était son principal adversaire, dit de lui : « Alain Robbé n’a point de cœur. » Incontinent, Alain Robbé provoque Montaigne en duel[1. Montaigne parle évidemment de cet épisode dans ses Essais, mais je ne sais plus à quelle page. A coup sûr la page 50 ou la 1162. Faut voir.]. Il le perd. Et c’est cette année-là que l’on vit Alain Robbé manger sa fraise en hiver. Le peintre Nicolas Notat représente ici Alain Robbé à la veille du duel, alors qu’il a encore sa fraise et qu’il consulte, par acquit de conscience, le Guide du Routard de la Nouvelle France.
Nicolas Notat, Portrait d’Alain Robbé, 1581, huile sur toile, conservée dans la salle des Conseils de la CFDT.



