Georgios Anastassopoulos aurait pu faire une carrière assez honorable dans Les aventures de Tintin, s’il n’avait déjà trouvé un boulot en politique. Député de Nea Dimokratia (conservateurs grecs) au Parlement européen, il rédigea en 1998 un rapport préconisant de créer des circonscriptions électorales dans les pays de plus de vingt millions d’habitants. Résultat : en 2003, le Premier ministre de l’époque, Jean-Pierre Raffarin, créa huit circonscriptions pour élire les députés européens. À dire vrai, il ne s’agissait pas en France de suivre à la lettre les recommandations du Parlement de Strasbourg, mais bien de lutter contre la dispersion des voix générée par la multiplication des « petites listes ». Rendez-vous compte : en 1999, vingt listes, dont certaines assez bizarroïdes, se présentaient aux européennes ! Grâce à l’initiative de Jean-Pierre Raffarin – la vista, tu l’as ou tu l’as pas –, ce ne sont pas moins de 161 listes qui sont en lice en 2009. Si l’on s’avisait de rapporter ce chiffre à la situation de 1999, quand existait la circonscription unique, on s’apercevrait que Jean-Pierre Raffarin a réussi son coup : en moyenne, un Français aura en 2009 le choix entre vingt listes différentes, alors que vingt se présentaient à son suffrage dix ans auparavant. Si Jean-Pierre Raffarin n’existait pas, eh bien on se demande parfois si. Enfin, non, on ne se demande rien.
Cohn-Bendit : ne le recyclez pas !
Ne comptez pas sur moi pour lancer la pierre à Daniel Cohn-Bendit. J’ai deux ans de moins que lui et encore assez de force dans les bras pour pouvoir le faire, mais j’avoue tout de suite mon crime : je l’aime bien. À dire vrai, je l’adore. Sa dégaine, ses yeux frondeurs, son air de ne pas y toucher m’émoustillent. Si un jour il devait coucher dans ma baignoire – il est préférable de faire dormir les roux dans sa salle de bains, plutôt que de vitupérer contre votre pressing qui n’a pas réussi à en ôter l’odeur de vos draps[1. La solution pourtant existe. Si, par mégarde, un roux couche dans vos draps, il vous suffit de les tremper 45 minutes dans de l’essence, puis d’y mettre le feu. Aux draps, pas au roux.] –, je ne suis pas certaine de rester dans mon lit. Mon admiration n’est pas que physique. Elle est intellectuelle, morale, politique. Ce qui me plaît le plus, chez lui, c’est sa constance en toutes choses.
Déjà en 1968, il appelait à en finir avec les anciennes générations et à envoyer à la retraite ces hommes politiques qui étaient aux manettes depuis plus de vingt ans. Daniel Cohn-Bendit n’a pas changé et, contrairement à beaucoup de politiciens qui bercent le bon peuple de vaines paroles, il met en accord ses pensées et ses actes : chez les Verts français, il a fait le ménage et a viré, manu militari, tous les vieux croulants des listes aux élections européennes. Roulez jeunesse !
Il a commencé avec Marie-Anne Isler-Béguin : figurez-vous que cette vieillarde de 53 ans siège au Parlement européen depuis 1994 ! Oui, vous ne rêvez pas : elle est députée depuis le siècle dernier ! Daniel est humain, il ne l’a pas virée sans ménagement. Un âge aussi vénérable mérite quelques égards. Il lui a donc promis une place dans une maison de retraite, entièrement chauffée au solaire, avec bac à compost, nourriture bio et wc secs au fond du jardin. Il n’eut plus qu’à la faire asseoir, à lui poser un plaid sur les genoux et à faire rouler son fauteuil vers la sortie.
Gérard Onesta fut, lui, un cas plus dur à traiter. Ce Mathusalem de 49 ans, député écologiste depuis 1999, voulait jouer les récalcitrants. C’est compréhensible : ce centenaire, né sous le général de Gaulle (c’est dire si ça remonte), est dénué de tout sens politique. Où l’aurait-il acquis d’ailleurs, lui qui n’avait que huit ans en 1968 et n’a même pas conscience que les vieux doivent se résoudre à laisser leur place aux jeunes ? Daniel Cohn-Bendit envoya donc José Bové persuader Onesta de se retirer sans rien dire. Âgé de seulement 53 ans – et encore, l’air de la campagne vous en donne toujours trente de moins –, le leader paysan n’est pas du genre à se laisser démonter. Il s’est planté en face du sinistre barbon :
– Tu les as vues, mes moustaches ? Dis, tu les as vues ?
Un bourre-pif plus tard, Onesta était allongé de tout son long et le jeune Bové pouvait se présenter à sa place.
C’est une question de principe. En France, les Verts sont le mouvement politique le plus démocratique qui soit. Et, en 2004, ils ont adopté l’un de leurs plus grands textes, un plaidoyer pour une VIe République. Ils y écrivent notamment : « La limitation du nombre de mandats successifs exercés par le même titulaire est une condition d’un fonctionnement sain de la démocratie, à tous les niveaux de représentation. L’absence de règles dans ce domaine constitue sans doute l’une des raisons du vieillissement inquiétant de la représentation nationale constaté depuis le début des années quatre-vingt. En 1982, l’âge moyen du représentant syndical ou politique était de 45 ans, il est de 59 ans aujourd’hui. C’est pourquoi nous proposons de limiter à deux renouvellements, soit trois mandats, l’ensemble des mandats électifs. Limiter à cinq ans la durée de tous les mandats électifs. Cette proposition couplée avec l’interdiction de dépasser trois mandats successifs empêcherait ainsi d’exercer plus de quinze années consécutives le même mandat. » C’est beau comme du Montesquieu[2. Comparé à Eva Joly, jeune candidate d’Europe Ecologie d’à-peine 66 ans, Montesquieu n’a jamais rien fait contre Elf : qui ne dit mot consent.].
Pourquoi n’en parle-t-on pas ? Pourquoi les commentateurs politiques restent-ils muets là-dessus ? C’est pourtant rarissime qu’un parti tienne ses engagements et place la morale publique à un tel niveau que chacune de ses propositions l’oblige lui-même. Combien faudra-t-il encore de mandats à Daniel Cohn-Bendit pour qu’il parvienne à changer les mœurs politiques en France et en Europe et persuade les autres parlementaires européens que trois mandats ça suffit ?
Dany, qui s’apprête à entamer son quatrième mandat dans quelques semaines, le sait bien : les quinze années qu’il vient de passer au Parlement européen lui ont permis de constater les dégâts du grand âge sur ces élus installés depuis cinq ou dix ans dans les mêmes fonctions. Le vieillissement n’est pas sain pour la démocratie. Les vieux ne sont pas sains. Et plus ça va, plus ils deviennent inquiétants. Le péril vieux, voilà l’ennemi ! Chassons de nos Parlements les vieillards et leur trou de…, enfin leur perte de… Comment dit-on ? Vous savez bien quand on ne se souvient plus d’une chose qu’on a dite la veille. Ça me reviendra. Peut-être pas.
Photo de une : cc Parlement européen, flickr.
Nadine Morano, un sujet porteur
« Je suis favorable aux femmes porteuses », déclare Nadine Morano, secrétaire d’Etat à la Famille et au Picon bière, également conseillère politique de l’UMP, dans un entretien à nos confrères du Monde. Il est quand même extrêmement rassurant de voir, enfin, un ministre de la République et responsable du principal parti de la majorité présidentielle revenir à des positions de bon sens sur les rapports hommes femmes après des décennies de délires féministes. La femme porteuse est, bien entendu, l’avenir de l’homme qui n’aime pas faire les courses dans les hypermarchés de zones rurbaines un samedi après-midi ou qui a oublié d’aller remonter les packs d’eau de la cave. De même, quand elle est grosse, la femme porteuse représente un intérêt indéniable sur le plan boursier, même si comme le remarque fort justement Nadine Morano dans son entretien, il ne faut pas « raisonner uniquement sur le seul risque de marchandisation des corps ».
Jour de fête à Libération
Comme mon quotidien du matin a pris l’habitude de ne plus paraître les jours fériés, je me suis, en ce jeudi de l’Ascension, rabattu sur liberation.fr pour savoir ce qui se passait dans le monde. Pas grand chose à se mettre sous la dent, si ce n’est la détestable affaire qui oppose la famille d’Ilan Halimi au mensuel Choc, qui vient de faire sa « une » avec une photo prise par les ravisseurs. Ce cliché montre Ilan Halimi, pistolet sur la tempe, les poignets liés, avec un quotidien du jour posé sur sa poitrine dans la meilleure tradition des preneurs d’otages.
Détestable affaire parce qu’on est sans illusions sur la démarche de Choc, qui se voit contraint de booster ses ventes chancelantes avec des vrais bouts de futur cadavre, son lectorat habituel étant j’imagine peu sensible au classement du salaire des cadres dans l’immobilier ou au régime minceur miracle des francs-maçons.
Les avocats de Choc, nos amis Richard Malka et Claire Chaillou, ont mené de meilleurs combats – et malgré l’amitié, je ne les suivrai pas dans celui-ci. Dur métier, tout de même. Lors de l’audience, mercredi dernier, Me Chaillou a plaidé la vertu pédagogique de cette photo pour le jeune lectorat, estimant que la publication de cette photo avait une utilité. J’ai beau être amateur de chutzpah, notamment judiciaire, je la préfère quand même dans la fameuse blague yiddish où l’avocat commis d’office réclame l’acquittement de son client qui a égorgé père et mère en expliquant au juge : « Vous n’allez tout de même pas condamner un malheureux orphelin ! » Mais bon, tout le monde – Choc comme Fofana compris – a droit à un avocat et ledit avocat ne peut pas s’écrier, comme dans les procès de Moscou : « Mon client est coupable, punissez-le sévèrement ! »
N’empêche, quelle que soit la validité juridique de leur argumentation, on se dit que sur ce coup-là, il leur fallait défendre l’indéfendable. Le Parquet a en tout cas pris une décision exceptionnelle en ordonnant le retrait du mensuel des kiosques à partir de vendredi 14 heures. Une sanction financière très lourde – qui pourrait être plus lourde que celle qui s’abattra sur Fofana, comme l’a noté Richard Malka. Cela dit, malgré tout le mal que je pense de Choc et de sa « une », il est vrai qu’en refusant à celui-ci la possibilité de plaider en appel avant que la sanction soit effective, le tribunal s’est assis sur un principe normalement intangible de notre droit : tout le monde a le droit à un deuxième procès. Même Choc. (L’audience aura finalement lieu lundi après-midi.)
Merci les gars. La « volonté d’informer » du mensuel va de toute évidence créer un précédent juridique. On n’avait pas retiré de la vente un journal depuis des décennies, gageons qu’une fois que les magistrats auront repris ce genre d’habitude, les demandes de saisies en kiosques vont pleuvoir, et pour des cas autrement plus litigieux. Je sens que la liberté de la presse va encore faire un bond en avant.
Toutes considérations dont je ne trouvai bien sûr pas trace dans mon Libé numérique de ce jeudi. Ce qu’on y vendait au lecteur comme un article sur l’affaire était, en fait, une dépêche AFP qu’on ne s’était même pas donné la peine de rebricoler, j’imagine qu’en cherchant bien, on doit trouver, au mot près, le même article sur une série de sites. Publier plein d’articles et coller à l’actu, ça fait riche…
Ce qu’en revanche, on ne trouvait que sur libération.fr, c’étaient les commentaires de lecteurs. Des commentaires doublement modérés, puisqu’il faut être inscrit sur le site pour pouvoir donner son avis sur les violences policières qui montent ou le lait qui baisse. Là-dessus intervient un modérateur dont on présume que le métier est de veiller à ce que les propos tenus restent dans le cadre des lois en vigueur. Peut-être ce modérateur était-il de repos en ce jeudi de l’Ascension, sinon il n’aurait pas fallu attendre ce vendredi après-midi pour qu’on se décide à retirer du fil des commentaires comme celui-ci, publié par le courageux internaute Guilec741, jeudi à 20 h 52 : « Trop drôle. Les juifs n’aiment pas l’argent nous dit-on, mais ils réclament 100 000 euros, en quoi cet argent va-t-il les soulager, je suis mort de rire de ses contradictions. »
Mort de rire. Trop drôle en effet de voir les immondices qu’ose publier un quotidien qui donne des leçons de morale à la planète entière, qui s’érige régulièrement en arbitre des élégances médiatiques et notamment webistiques. Trop drôle de constater que Joffrin et son armée mexicaine de sous-chefaillons sont tous partis faire le pont à Cannes sans laisser de consignes minima, genre surveiller les sujets « sensibles » voire, si on n’est pas équipé pour, les fermer tout bêtement aux commentaires, comme cela se fait couramment dans les bonnes maisons.
Trop drôle de voir que le modérateur de Libé (ou selon certains bruits de couloirs, le modérateur sous-traité par Libé), de retour de son repos forcé n’ait pas cru utile de zapper le commentaire de Beya, mis en ligne le 21 mai à 14 h 19 et toujours en place ce vendredi soir, qu’il a donc dû juger conforme aux valeurs du journal. Jugez par vous-même : « Je peux dire liberté d’expression tout simplement l’affaire est publique. Les photos aussi à moins qu’il s’agit de pièces à convictions. Et puis les 100 000 euros c’est pourquoi faire !! tout est louche.. A la fin ce n’est plus un français tué par un barbare mais un musulman « barbare » tue un juif « innocent ». »
Ilan Halimi, un juif « innocent » ? Après les photos, doit-on aussi imposer à sa famille le supplice des guillemets ?
Il est vrai que l’affaire n’a pas encore été jugée…
Ultragauche contre SNCF : l’escalade
L’antiterrorisme français est sur les dents. Après les rafles rouennaises et forcalquieroises de « proches de Julien Coupat », le pouvoir a subi la riposte de la dangereuse internationale tiqqunienne qui a franchi une étape supplémentaire dans l’horreur. Utilisant ses pouvoirs parapsychiques, elle a provoqué un mercredi noir, veille de l’Ascension, chez les usagers de la SNCF par un attentat terroriste inquiétant : la collision entre deux trains de fret aux environs d’Angoulême en Charente, dans le tunnel du Livernan. Le chargement de tractopelles d’un train d’ECR, filiale de la compagnie ferroviaire allemande Deutsche Bahn, visiblement mal arrimé, s’est déplacé, « engageant le gabarit de la voie contiguë ». Circulant dans le sens Paris-Bordeaux, le convoi a ainsi « frotté », en le croisant, un autre train de fret, cette fois-ci appartenant à la SNCF. Blessé, le conducteur de ce dernier a été hospitalisé. Il souffre d’une fracture du poignet. L’internationale tiqqunienne n’a évidemment pas revendiqué cet attentat psychique se contentant de manipuler mentalement les archéostaliniens de la CGT qui ont déclaré : « La recherche du profit conduit les entreprises à économiser sur les organisations du travail, les conditions sociales, les procédures réglementaires et les formations. » N’importe quoi.
Les racines de l’Olivier
Le saviez-vous ? L’extrême gauche est au cœur des débats politiques hexagonaux. Le PS lui reproche de faire le jeu de la droite, tandis que celle-ci l’accuse d’orchestrer la contestation sociale sous toutes ses formes, dans les entreprises, le secteur public, les universités et jusque dans nos bras…
Pour comprendre ce phénomène (de foire), il faut remonter non pas les Champs-Elysées mais le fil de notre histoire jusqu’à la Révolution française. Celle-ci est, entre autres titres de gloire, la source de tous les courants de pensée et mouvements d’extrême gauche dont notre vie politique s’enorgueillit depuis deux cents et plus. Sans 89 point de 93, comme eût dit M. de La Palice, point de Babeuf ni de Hébert, ni même de Robespierre pour réconcilier ces frères ennemis sur la guillotine avant d’y passer à son tour, fermant cette marche funèbre et sanglante.
Point non plus d’Auguste Blanqui qui (admirons l’allitération !) à force d’appeler à l’insurrection sociale, sera entendu… par la justice bourgeoise, qui le collera au trou.
Plus profondément même, sans la suppression des corporations verticales, point de syndicats horizontaux, donc révolutionnaires. Sans la dictature d’une minorité cumulant tous les pouvoirs politiques et économiques, point de révolte de ces « classes laborieuses, classes dangereuses » qui vont servir de carburant à la Révolution industrielle.
Sans la prise de la Bastille, point de Trois Glorieuses en 1830, ni de ces Misérables inspirés par les barricades de 1832 ; point de révolution de 1848, de Commune de Paris ni même, selon toute vraisemblance, de cette Révolution russe qui va remodeler durablement – jusqu’à nos jours ! – l’extrême gauche française.
La jonction est opérée par la figure emblématique de Trotski. Après sa rupture avec Staline dans les années 20, ce serial killer à tête de prof barbichu acquiert très vite une auréole de « dissident » qui le lave de tous ses crimes avant même qu’il n’en soit accusé. Il ne le sera donc jamais.
Au contraire, réfugié en France à partir de 1933, il ne tarde pas à devenir la coqueluche du tout-Paris intello-culturel, de Malraux à Breton. Léon a son rond de serviette – et aujourd’hui sa plaque en cuivre – à la Closerie des Lilas. C’est chez nous que paraît le premier journal trotskiste, Vérité (Pravda) et que la IVe Internationale est fondée. Il aura le temps d’effectuer plusieurs séjours en France, et même d’y laisser une trace indélébile, avant de mourir en martyr en 40 au Mexique, d’un fameux coup de piolet transmis par un émissaire de son ancien camarade de jeu Staline.
Las ! La deuxième Guerre mondiale va diviser la famille trotskiste. A l’issue d’intenses débats tant stratégiques que tactiques, les uns (à l’instar de Charles Maurras) concluent à la neutralité entre le clan des « yes » et le clan des « ya », les autres à l’engagement dans la Résistance. On s’étonne presque qu’aucun de ces intellos fumeux n’ait poussé la logique floue jusqu’à soutenir l’Allemagne nazie… Mais il y a une raison de fond : Staline l’avait fait avant eux !
Tout le fan club français de feu Léon se retrouvera en revanche solidaire des combats anticoloniaux en général et du terrorisme progressiste du FLN algérien en particulier. Là au moins, c’est clair : plus il y aura de nouveaux pays, plus la révolution à venir sera mondiale, comme le souhaitait Trotski !
Dans les années 1960, la IVe Internationale subit la concurrence du maoïsme. Plus fort que la révolution mondiale qui défie l’espace, voici la révolution permanente (a.k.a. « culturelle ») qui défie également le temps !
Hélas ça ne durera pas, et moins encore en France qu’en Chine. Il faut dire que, contrairement à Trotski, Mao Zedong n’a jamais séjourné dans l’Hexagone. Résultat : l’engouement français pour la « révo cul » sera de courte durée, même s’il gagne un temps de grands esprits comme Jean-Paul Sartre ou le proto André Glucksmann, vite reconvertis respectivement dans l’antitotalitarisme « néo-philosophique » et le Grand Sommeil tout court.
Le trotskisme français, lui, persiste dans l’être ; il en sera finalement récompensé après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement subséquent du PCF. Dès 1998, ce sont des militants trotskistes pur jus qui créent le syndicat Sud, toujours aussi hype vingt ans après. Puis vient la reconnaissance électorale, avec les succès d’Arlette Laguiller (5, 30 % à la présidentielle de 1995) et d’Olivier Besancenot ( 4,08 en 2007), ouvrant la voie à la fondation du NPA.
Entretemps, comme une Eglise catholique normale, l’ex-secte des barbichus a fait son aggiornamento, intégrant successivement à son combat les justes luttes des LGBT (ex-« pédés & gouines rouges »), des « sans-papiers » (ex clandestins) et des altermondialistes d’Attac (ex babas du Larzac).
Mais qu’on se rassure : comme pour l’Eglise encore, le projet n’a pas substantiellement changé. Il reste toujours fondé sur le fantasme en collier de nouilles de la grève générale, de l’insurrection spontanée et de la prise du pouvoir par le peuple – c’est-à-dire par son avant-garde conscientisée (le NPA). Même que le facteur joufflu éprouve toujours les plus grandes difficultés à expliquer ce qu’il restera des libertés quand elles auront cessé d’être « formelles », c’est-à-dire au lendemain matin de l’hypothétique Grand Soir.
Par chance, on ne lui pose plus guère la question ! Il faut dire aussi que le trotskisme dominant, aujourd’hui en France, comme dirait Le Parisien, ce n’est pas celui de Besancenot et du Krivine maintenu. Plutôt celui d’une intelligentsia d’origine trotskiste qui regarde avec une tendresse amusée les p’tits gars du NPA jouer à la Révolution. Pourquoi voudriez-vous qu’ils s’en inquiétassent ? Ça leur rappelle leur adolescence, et personne n’a peur de sa propre madeleine…
Halte à la junk-food
Une nouvelle affaire de bébé congelé vient d’éclater à Metz où une femme de 32 ans a été mise en examen « pour délaissement de mineur ayant entraîné la mort ». Le nouveau-né a été retrouvé par le fils aîné qui était allé chercher une glace. Cet enfant, lui-même placé en foyer, ne voyait sa mère que durant les week-ends. Suivie par les services sociaux, elle semblait vivre dans un grand dénuement et, manifestement, n’observait pas les préceptes diététiques du ministère de la Santé recommandant la consommation de cinq fruits et légumes différents par jour. Bébés, glaces, pizza, hamburgers, on ne dira jamais assez les ravages de la junk food et de la viande de mauvaise qualité dans les classes populaires. Et qu’on n’aille pas chercher l’alibi facile de la crise ou de la baisse du pouvoir d’achat. Il y en a décidément assez de cette culture de l’excuse.
“Al Doura : le monde arabe doit savoir qu’il a été abusé”
Il y a un an exactement, la Cour d’Appel de Paris vous relaxait dans le procès en diffamation que vous a intenté France 2 dans l’affaire Al Doura. Depuis, France 2 s’est pourvue en cassation et la profession s’est mobilisée, mais en faveur de Charles Enderlin. Vous avez peut-être gagné au plan judiciaire (et encore provisoirement), mais, politiquement et médiatiquement, ça ressemble à une défaite, non ?
Je ne partage pas du tout cette analyse. Il est vrai que quand on observe les médias français, on a l’impression d’être en Corée du nord. En revanche, à l’étranger les choses évoluent positivement. Ainsi, le 4 mars dernier, la télévision publique allemande ARD a diffusé un documentaire qui met gravement en cause le reportage de France 2 sur Mohamed Al Doura. Ce film aurait dû faire bouger les lignes en France ou au moins susciter le doute de ceux qui continuent à soutenir la chaîne publique. Il n’en a rien été. Ce documentaire est en train d’être acheté et sera diffusé par de nombreuses télévisions étrangères. Malheureusement, en France, pour le moment, aucun « grand média » n’a même jugé bon d’évoquer son existence.
Si la Cour de cassation, qui devrait se prononcer à l’automne, casse l’arrêt de la Cour d’appel, vous serez bien obligé de reconnaître votre défaite…
En octobre 2006, quand j’ai perdu mon procès en première instance, France 2 a claironné au 20h que c’était une victoire judiciaire qui prouvait que le reportage de Charles Enderlin et Talal Abu Rahma était authentique. Quand j’ai gagné en appel, France 2 et ses défenseurs – et vous savez qu’ils sont nombreux dans les médias – ont expliqué que ça ne voulait rien dire, que je n’avais rien prouvé et que le reportage était toujours authentique. En Cour de cassation, je me bats et je souhaite gagner, bien sûr. Si l’arrêt de la Cour d’appel est cassé, il y aura peut-être un moment difficile médiatiquement. Mais ce ne sera pas une tragédie car on retournera en appel et on remettra tous les documents sur la table, et dans les médias qui voudront bien s’en faire l’écho. Je n’ai aucun doute que la vérité éclatera, un jour ou l’autre.
Mais ne doutez-vous jamais de vous-même ? Etes-vous si sûr d’avoir raison ?
Je doute tout le temps. De moi-même et je me demande chaque jour si je me trompe ou non. Depuis plus de 7 ans, chaque fois que quelqu’un me présente un élément destiné à contredire notre démonstration, je l’analyse. Jusqu’à présent, je n’ai jamais été convaincu par les arguments de mes contradicteurs. Si cela changeait, je m’inclinerais et je présenterais mes excuses à France 2, et surtout à tous ceux qui me font confiance depuis tant d’années. Ce qui m’intéresse, c’est la vérité. Et je suis certain que c’est aussi ce qui intéresse Patrick de Carolis.
Cela dit, les preuves que ce reportage est un faux abondent et, sur Causeur, vous les avez vous-mêmes exposées. Vous avez d’ailleurs été un des premiers médias non communautaires à remettre en question le film de France 2. De plus, je ne suis pas le seul à avoir enquêté même si c’est moi qui ai été poursuivi par la chaîne publique. Avant moi, Nahum Shahaf et Stéphane Juffa en Israël, Richard Landes aux Etats-Unis, Gérard Huber en France pour ne citer qu’eux, avaient déjà pointé la plupart des invraisemblances auxquelles France 2 n’apporte aucune réponse. Luc Rosenzweig, Daniel Leconte et Denis Jeambar, sans oublier Esther Schapira et Georg Haffner de la TV publique allemande ARD ont également enquêté. En face, la seule chose qu’on nous répète depuis près de neuf ans, c’est que Charles Enderlin est un grand journaliste et qu’il ne peut pas s’être trompé ou avoir été abusé. Vous avouerez que c’est un peu faible comme argumentation…
En quoi le film d’ARD est-il « accablant » ? Présente-t-il des éléments nouveaux ?
Le film allemand dure 52 minutes. Il serait donc difficile de le résumer en quelques phrases.
Voici quand même trois points essentiels confirmés par ce documentaire :
1. Grâce à une analyse biométrique des visages, il démontre que l’enfant filmé par France 2 n’est pas celui qui a été montré à la morgue de Gaza et enterré plus tard.
2. Dans le reportage de France 2, il n’y a pas de sang sur les corps de Mohamed et Jamal al Doura alors qu’ils sont censés avoir reçu 15 balles à eux deux.
3. L’enfant mort et enterré sous le nom de Mohamed al Doura est arrivé à l’hôpital avant 10 heures, alors que la scène montrée par France 2 a été tournée après 15h.
Al Douriste, c’est pas un métier. Si vous ne vivez pas de cette affaire comme le pensent ceux qui vous accusent de vous livrer à un véritable business, de quoi vivez-vous ? Etes-vous financés par des associations juives ?
Vous voulez dire : après le « Shoah business », le « Al Doura business » ? Toujours les mêmes insinuations de ceux qui font de l’antisémitisme sans le savoir. Néanmoins, je comprends le sens de votre question. La première chose à savoir est que je suis totalement indépendant. Personne ne peut venir me dire : « là mon vieux tu vas trop loin ! » et c’est essentiel pour mener une bataille comme celle-ci.
De plus en plus d’associations et de personnes, juives ou non, me soutiennent, mais elles me soutiennent moralement, jamais financièrement parce qu’elles ont accepté d’analyser le reportage de France 2. C’est le cas du CRIF en France, et j’en profite pour saluer le courage de son président Richard Prasquier qui m’accompagne dans ce combat difficile, comme de ZOA (Zionist organization of America) aux Etats-Unis. Mais si vous prenez par exemple une organisation juive comme l’American Jewish Committee et sa branche française, ils sont devenus mes pires adversaires. Alors, de quoi est-ce que je vis ? D’abord, je ne suis pas né pauvre. Ensuite, je suis un ancien financier. Enfin, je suis régulièrement invité par de grandes universités américaines – Stanford, Harvard, UCLA pour ne citer qu’elles – et des groupes de réflexion américains. Et, conformément aux usages en vigueur aux Etats-Unis, ces conférences sont rémunérées. Heureusement d’ailleurs ! Parce que les frais engagés dans cette bataille sont considérables : avocats, voyages, documentation…
En dehors de ces institutions juives, vous affirmez avoir beaucoup de partisans à l’étranger. Pouvez-vous en dire plus ?
A l’étranger, les gens acceptent de voir les documents que j’ai, avec d’autres, rassemblés. Et lorsqu’ils les ont vus, ils sont toujours impressionnés. Récemment, j’ai été invité à au Festival de journalisme de Perugia, en Italie. Après ma présentation, ils m’ont donné une salle, le lendemain soir, pour faire un second exposé plus détaillé et répondre aux questions du public. Aux Etats-Unis, je vous l’ai dit, je suis invité par de grandes universités et des think tanks. En France, je multiplie les conférences et les gens qui y assistent sortent tous convaincus. Prochainement, je serai à Marseille, à Lyon, à Grenoble, à Nice avant de repartir à l’étranger, en Europe et aux Etats-Unis. De nombreux journalistes français ont aussi été conquis après avoir visionné nos éléments de preuve mais certains préfèrent rester discrets pour ne pas se « griller » dans la profession – ou dans leur rédaction. Vous-même avez été convaincue lorsque nous nous sommes rencontrés au cours de la Journée du Journalisme Junior organisée par Jacqueline Quéhen pour le rectorat de Nice. J’ai également rencontré des journalistes arabes qui ont trouvé ma démonstration « implacable », selon leurs propres mots. D’ailleurs, je suis en contact avec les gens d’Al Jazeera qui sont très intéressés.
On en reparlera quand ils feront écho à vos thèses dans leurs médias. Comment expliquez-vous la résistance de la France ? Pensez-vous qu’elle est idéologique, autrement dit liée à la « réprobation d’Israël » ?
C’est possible mais il n’y a pas que cela. Cette affaire montre la puissance d’une caste d’intouchables – que vous avez vous-mêmes qualifiée de Parti des médias. Dans un registre assez proche du cas Al Doura, avez-vous entendu parler du film « Envoyés très spéciaux » qui montre deux journalistes radio qui bidonnent en faisant croire qu’ils sont en Irak alors qu’ils sont planqués à Barbès et fabriquent leurs reportages avec des sons pris sur Internet ? La presse a quasiment fait l’impasse sur cette comédie malgré la présence de Gérard Jugnot et de Gérard Lanvin au générique. On a connu nos médias moins fines gueules en matière de cinéma. Pourquoi ? Parce que le film montre la face sombre de leur profession.
Ce n’est pas tout-à-fait vrai. Allez sur Causeur et dans bien d’autres endroits. Admettons en tout cas que beaucoup de gens pensent désormais qu’il y a une entourloupe ou pire dans ce reportage. Que voulez-vous de plus ? Quel est votre objectif exactement ?
Je veux que le monde entier sache que le reportage de France 2 était une pure et simple mise en scène. Je veux que le monde arabe lui-même sache qu’il a été abusé par une image et qu’il a été embrasé à partir d’un faux médiatique. Or, cela n’arrivera que lorsque France 2 aura reconnu son erreur et aura présenté ses excuses aux téléspectateurs du monde entier en ouverture d’un « 20 heures ». Cette image a tué. Elle nourrit l’obsession de la culpabilité occidentale vis-à-vis de l’islam, non seulement dans le monde musulman mais aussi chez nos concitoyens musulmans. Mohamed Al Doura est une icône de Karachi à La Courneuve. Si cette icône est, comme je pense l’avoir démontré, née d’un faux, le monde entier doit le savoir. On parle tout le temps du devoir de mémoire, mais on ne peut inscrire aucune mémoire sur le mensonge. Nous avons un devoir de vérité. Pour aujourd’hui, pour demain, et pour les générations futures.
Julien Coupat aurait lu des livres
L’inquiétante idiotie du pouvoir dans l’affaire de Tarnac a pris, ces derniers temps, une dimension nouvelle. On a l’impression d’avoir affaire à l’un de ces enfants têtus qui s’obstinent dans le mensonge, pris la main dans le pot de confiture conspirative, les doigts collants d’arbitraire, niant l’évidence avec un aplomb affolé avant la gifle bien méritée.
À Rouen, trois « proches de Julien Coupat » ont été placés en garde à vue et, dans le cadre des lois d’exception sur le terrorisme, ce « Patriot Act » à la française, ils peuvent y rester 96 heures. Il faut s’interroger sur ce qui fait de vous un « proche » de Julien Coupat. En l’occurrence, ici, de l’aveu même des brillants pandores de la SDAT (Sous direction à l’antiterrorisme), ces policiers qui assaillirent un jour de novembre un village de Corrèze et le firent entrer définitivement dans la célébrité touristico-politique[1. Le Petit futé Corrèze 2009 ose le passage suivant : « C’est ici que le 11 novembre 2008 furent arrêtés dans une opération policière de grande ampleur (150 policiers et gendarmes) un groupe de personnes vivant en communauté, élevant des chèvres, impliquées dans les sabotages des voies de la SNCF. L’épicier, patron de la station-service faisant partie du lot à la grande surprise et déception des villageois. » C’est notre excellent ami Serge Quadruppani qui nous signale cette information sur son blog Les contrées magnifiques.], il suffit pour cela d’avoir séjourné à Thessalonique en septembre 2008, en même temps que lui, mais pas forcément en sa compagnie. À ce compte-là, toute personne ayant passé des vacances en Espagne avant 1975 était proche de Franco et les lecteurs trouvant une rime amusante à SDAT, par exemple « Securitate », gagneront une cagoule et un treillis bleu marine offerts par l’aile « cellule invisible » de Causeur[2. Bruno Maillé et votre serviteur.].
Quand la SDAT ne sévit pas sur les lieux où Flaubert éructait magnifiquement contre la bourgeoisie dans sa Correspondance, elle préfère le soleil de Forcalquier et missionne le SRPJ local pour une surprenante petite rafle matinale : quatre militants du « comité de sabotage de l’antiterrorisme » ont été pareillement mis en garde à vue lundi 18 mai. Le motif est là aussi croquignolet. Ils auraient distribué des tracts invitant à une réunion de soutien sur lesquels figurait une photographie : celle de l’interphone de la résidence secondaire de Bernard Squarcini, chef de la DCRI. Comme la maison poulaga ne recule devant aucun gag dans cette superproduction, une cinquième personne, venue rendre visite aux quatre autres pour voir comment se déroulait l’interpellation n’est pas ressortie du commissariat de Forcalquier et a été placée à son tour en garde à vue.
Si Julien Coupat n’entamait pas son septième mois d’incarcération dans les geôles de notre république bananière assistée par ordinateur, nous ririons de cette superproduction qui fait penser à Un gendarme de Saint-Tropez contre l’ultragauche ou à un film de Blake Edwards nous montrant Monsieur Squarcini dans le rôle d’une Panthère Rose maladroite. Avec en plus, dans le cas de notre Edgar J. Hoover national, une méchanceté hargneuse et tatillonne propre aux chefs des polices politiques dont Balzac, disait justement dans Une ténébreuse affaire, roman qu’il serait intéressant de relire ces temps-ci car lui aussi raconte une étonnante manipulation flicardière sous l’Empire : « On croit la police astucieuse, machiavélique, elle est d’une excessive bénignité ; seulement elle écoute les passions dans leurs paroxysmes, elle reçoit les délations et garde toutes ses notes. Elle n’est épouvantable que d’un côté. Ce qu’elle fait pour la justice, elle le fait aussi pour la politique. Mais en politique, elle est aussi cruelle, partiale que l’Inquisition. »
Elève Alliot-Marie, élève Bauer, élève Squarcini, vous commenterez cette citation dans un développement argumenté. Vous montrerez notamment les analogies entre l’analyse de Balzac qui se situe à l’époque napoléonienne et votre propre tentative d’inventer une « mouvance anarcho-autonome », ce qui est un bel oxymore et prouve votre niaiserie théorique. Les copies seront ramassées le jour de la libération de Julien Coupat quand l’opinion se moquera de vous et de ce qui restera comme la plus grande pantalonnade politico-judiciaire du sarkozysme.
Vous voulez un autre exemple de la méthode délirante que le pouvoir utilise pour tenter de remplir un dossier désespérément vide ? On pourrait l’appeler « le coup de la bibliothèque ». Figurez-vous que la dangereuse communauté invisible qui s’était emparée de Tarnac pour en faire la base arrière de la révolution mondiale et le premier village libéré de l’oppression capitaliste ne se contentait pas de se livrer à d’abominables opérations terroristes comme l’ouverture d’une épicerie, d’un restaurant coopératif et l’organisation de cours du soir. Ils ont été plus loin, ces nihilistes auprès desquels le Stavroguine de Dostoïevski fait figure de gonzesse : ils avaient créé une bibliothèque au premier étage de la fameuse épicerie. Cinq mille livres venant de chaque membre du groupe et mis en commun. Ah, les petits salopards ! Une bibliothèque…Et on s’étonne de l’effondrement des audiences de TF1 et de M6. N’allez pas chercher plus loin, c’est de la faute des « tarnaciens » : plutôt que de rester à regarder des jeux de téléréalité fondés sur l’humiliation volontaire et l’accoutumance à l’idée d’être viré sans ménagement, l’honnête corrézien se retrouvait avec à portée de la main des…livres. On commence par laisser le rural lire Rimbaud et Debord et on se retrouve avec une nation ingouvernable de paysans sodomites et post-situationnistes.
On se doute bien que Monsieur DCRI n’allait pas laisser faire ça. Et c’est à deux reprises qu’il a envoyé ses troupes perquisitionner les lieux et emporter des quantités variables de livres afin de préserver l’intégrité morale des villageois mais aussi et surtout de trouver des…preuves. Vous lisez Marx, vous êtes marxiste, c’est bien connu et vous lisez Fitzgerald et hop, vous devenez alcoolique. Mais quand vous lisez un rapport d’Alain Bauer, vous devenez paranoïaque et vous voyez des gauchistes partout : cela, désormais, semble, hélas, bel et bien prouvé.
Mais notre ami Bernard Squarcini peut faire encore mieux et c’est là que nous atteignons au sublime : le recoupement linguistique comme méthode policière. Dans une intéressante synthèse drôlement intitulée Le coup de Tarnac[3. Éditions Florent Massot.], le journaliste Marcel Gay établit un parallèle saisissant entre la façon dont on voudrait faire tomber Coupat, à partir du seul contenu de L’Insurrection qui vient, et ce qui est arrivé en août 2007 à trois universitaires allemands soupçonnés d’appartenir à un groupe autonome très actif. La BKA (la DCRI germanique), organisme manifestement peuplé de grammairiens distingués et de critiques littéraires, avait estimé que la fréquence des mots utilisés par les universitaires était la même que dans les tracts du groupe en question. D’où la culpabilité des trois hommes…
On voit ici toute la rigueur du raisonnement employé actuellement en désespoir de cause par l’antiterrorisme français, dont on ne sait plus s’il faut rire, pleurer ou avoir peur. On pourra aussi, devant ce « délit de lecture » (voire d’écriture) qui semble être la dernière charge pesant sur Julien Coupat aller signer la pétition initiée par la Maison des écrivains et de la littérature qui met exergue ce magnifique extrait de Walter Benjamin : « Nos bibliothèques sont toutes pleines à craquer de livres subversifs. De ceux-là, nous vient l’inspiration. De ceux-là, nous apprenons à penser. De ceux-là, nous apprenons à douter. Mais aussi à croire. De ceux-là, nous apprenons à lire le monde, à le délier aussi. À ceux-là, nous tenons, tant ils nous tiennent en vie. Ces livres que nous lisons, que nous aimons sont tous, par essence, dans le fond comme dans la forme – par le rapport qu’ils entretiennent à la langue, enracinée dans le vivant –, subversifs. »
Armée de l’air pur
C’est l’épatant blog Secret Défense de Jean-Dominique Merchet qui nous l’apprend : l’armée de l’Air vient de recruter cinq lamas ! Affectés à la base d’Avord, dans le Cher, leur ordre de mission consiste à brouter les pelouses, en lieu et place des tondeuses à pétrole, rendues à la vie civile dans le cadre de la « politique de développement durable de l’armée de l’air ». On attend donc incessamment que pour réduire encore plus l’empreinte carbone de ses activités, notre aviation remplace ses chasseurs-bombardiers par des oies, des poules ou des canards. Ecologiques, économiques, il seraient en outre bien plus facile à exporter que les Rafales.
La vista, tu l’as ou tu l’as pas
Georgios Anastassopoulos aurait pu faire une carrière assez honorable dans Les aventures de Tintin, s’il n’avait déjà trouvé un boulot en politique. Député de Nea Dimokratia (conservateurs grecs) au Parlement européen, il rédigea en 1998 un rapport préconisant de créer des circonscriptions électorales dans les pays de plus de vingt millions d’habitants. Résultat : en 2003, le Premier ministre de l’époque, Jean-Pierre Raffarin, créa huit circonscriptions pour élire les députés européens. À dire vrai, il ne s’agissait pas en France de suivre à la lettre les recommandations du Parlement de Strasbourg, mais bien de lutter contre la dispersion des voix générée par la multiplication des « petites listes ». Rendez-vous compte : en 1999, vingt listes, dont certaines assez bizarroïdes, se présentaient aux européennes ! Grâce à l’initiative de Jean-Pierre Raffarin – la vista, tu l’as ou tu l’as pas –, ce ne sont pas moins de 161 listes qui sont en lice en 2009. Si l’on s’avisait de rapporter ce chiffre à la situation de 1999, quand existait la circonscription unique, on s’apercevrait que Jean-Pierre Raffarin a réussi son coup : en moyenne, un Français aura en 2009 le choix entre vingt listes différentes, alors que vingt se présentaient à son suffrage dix ans auparavant. Si Jean-Pierre Raffarin n’existait pas, eh bien on se demande parfois si. Enfin, non, on ne se demande rien.
Cohn-Bendit : ne le recyclez pas !
Ne comptez pas sur moi pour lancer la pierre à Daniel Cohn-Bendit. J’ai deux ans de moins que lui et encore assez de force dans les bras pour pouvoir le faire, mais j’avoue tout de suite mon crime : je l’aime bien. À dire vrai, je l’adore. Sa dégaine, ses yeux frondeurs, son air de ne pas y toucher m’émoustillent. Si un jour il devait coucher dans ma baignoire – il est préférable de faire dormir les roux dans sa salle de bains, plutôt que de vitupérer contre votre pressing qui n’a pas réussi à en ôter l’odeur de vos draps[1. La solution pourtant existe. Si, par mégarde, un roux couche dans vos draps, il vous suffit de les tremper 45 minutes dans de l’essence, puis d’y mettre le feu. Aux draps, pas au roux.] –, je ne suis pas certaine de rester dans mon lit. Mon admiration n’est pas que physique. Elle est intellectuelle, morale, politique. Ce qui me plaît le plus, chez lui, c’est sa constance en toutes choses.
Déjà en 1968, il appelait à en finir avec les anciennes générations et à envoyer à la retraite ces hommes politiques qui étaient aux manettes depuis plus de vingt ans. Daniel Cohn-Bendit n’a pas changé et, contrairement à beaucoup de politiciens qui bercent le bon peuple de vaines paroles, il met en accord ses pensées et ses actes : chez les Verts français, il a fait le ménage et a viré, manu militari, tous les vieux croulants des listes aux élections européennes. Roulez jeunesse !
Il a commencé avec Marie-Anne Isler-Béguin : figurez-vous que cette vieillarde de 53 ans siège au Parlement européen depuis 1994 ! Oui, vous ne rêvez pas : elle est députée depuis le siècle dernier ! Daniel est humain, il ne l’a pas virée sans ménagement. Un âge aussi vénérable mérite quelques égards. Il lui a donc promis une place dans une maison de retraite, entièrement chauffée au solaire, avec bac à compost, nourriture bio et wc secs au fond du jardin. Il n’eut plus qu’à la faire asseoir, à lui poser un plaid sur les genoux et à faire rouler son fauteuil vers la sortie.
Gérard Onesta fut, lui, un cas plus dur à traiter. Ce Mathusalem de 49 ans, député écologiste depuis 1999, voulait jouer les récalcitrants. C’est compréhensible : ce centenaire, né sous le général de Gaulle (c’est dire si ça remonte), est dénué de tout sens politique. Où l’aurait-il acquis d’ailleurs, lui qui n’avait que huit ans en 1968 et n’a même pas conscience que les vieux doivent se résoudre à laisser leur place aux jeunes ? Daniel Cohn-Bendit envoya donc José Bové persuader Onesta de se retirer sans rien dire. Âgé de seulement 53 ans – et encore, l’air de la campagne vous en donne toujours trente de moins –, le leader paysan n’est pas du genre à se laisser démonter. Il s’est planté en face du sinistre barbon :
– Tu les as vues, mes moustaches ? Dis, tu les as vues ?
Un bourre-pif plus tard, Onesta était allongé de tout son long et le jeune Bové pouvait se présenter à sa place.
C’est une question de principe. En France, les Verts sont le mouvement politique le plus démocratique qui soit. Et, en 2004, ils ont adopté l’un de leurs plus grands textes, un plaidoyer pour une VIe République. Ils y écrivent notamment : « La limitation du nombre de mandats successifs exercés par le même titulaire est une condition d’un fonctionnement sain de la démocratie, à tous les niveaux de représentation. L’absence de règles dans ce domaine constitue sans doute l’une des raisons du vieillissement inquiétant de la représentation nationale constaté depuis le début des années quatre-vingt. En 1982, l’âge moyen du représentant syndical ou politique était de 45 ans, il est de 59 ans aujourd’hui. C’est pourquoi nous proposons de limiter à deux renouvellements, soit trois mandats, l’ensemble des mandats électifs. Limiter à cinq ans la durée de tous les mandats électifs. Cette proposition couplée avec l’interdiction de dépasser trois mandats successifs empêcherait ainsi d’exercer plus de quinze années consécutives le même mandat. » C’est beau comme du Montesquieu[2. Comparé à Eva Joly, jeune candidate d’Europe Ecologie d’à-peine 66 ans, Montesquieu n’a jamais rien fait contre Elf : qui ne dit mot consent.].
Pourquoi n’en parle-t-on pas ? Pourquoi les commentateurs politiques restent-ils muets là-dessus ? C’est pourtant rarissime qu’un parti tienne ses engagements et place la morale publique à un tel niveau que chacune de ses propositions l’oblige lui-même. Combien faudra-t-il encore de mandats à Daniel Cohn-Bendit pour qu’il parvienne à changer les mœurs politiques en France et en Europe et persuade les autres parlementaires européens que trois mandats ça suffit ?
Dany, qui s’apprête à entamer son quatrième mandat dans quelques semaines, le sait bien : les quinze années qu’il vient de passer au Parlement européen lui ont permis de constater les dégâts du grand âge sur ces élus installés depuis cinq ou dix ans dans les mêmes fonctions. Le vieillissement n’est pas sain pour la démocratie. Les vieux ne sont pas sains. Et plus ça va, plus ils deviennent inquiétants. Le péril vieux, voilà l’ennemi ! Chassons de nos Parlements les vieillards et leur trou de…, enfin leur perte de… Comment dit-on ? Vous savez bien quand on ne se souvient plus d’une chose qu’on a dite la veille. Ça me reviendra. Peut-être pas.
Photo de une : cc Parlement européen, flickr.
Nadine Morano, un sujet porteur
« Je suis favorable aux femmes porteuses », déclare Nadine Morano, secrétaire d’Etat à la Famille et au Picon bière, également conseillère politique de l’UMP, dans un entretien à nos confrères du Monde. Il est quand même extrêmement rassurant de voir, enfin, un ministre de la République et responsable du principal parti de la majorité présidentielle revenir à des positions de bon sens sur les rapports hommes femmes après des décennies de délires féministes. La femme porteuse est, bien entendu, l’avenir de l’homme qui n’aime pas faire les courses dans les hypermarchés de zones rurbaines un samedi après-midi ou qui a oublié d’aller remonter les packs d’eau de la cave. De même, quand elle est grosse, la femme porteuse représente un intérêt indéniable sur le plan boursier, même si comme le remarque fort justement Nadine Morano dans son entretien, il ne faut pas « raisonner uniquement sur le seul risque de marchandisation des corps ».
Jour de fête à Libération
Comme mon quotidien du matin a pris l’habitude de ne plus paraître les jours fériés, je me suis, en ce jeudi de l’Ascension, rabattu sur liberation.fr pour savoir ce qui se passait dans le monde. Pas grand chose à se mettre sous la dent, si ce n’est la détestable affaire qui oppose la famille d’Ilan Halimi au mensuel Choc, qui vient de faire sa « une » avec une photo prise par les ravisseurs. Ce cliché montre Ilan Halimi, pistolet sur la tempe, les poignets liés, avec un quotidien du jour posé sur sa poitrine dans la meilleure tradition des preneurs d’otages.
Détestable affaire parce qu’on est sans illusions sur la démarche de Choc, qui se voit contraint de booster ses ventes chancelantes avec des vrais bouts de futur cadavre, son lectorat habituel étant j’imagine peu sensible au classement du salaire des cadres dans l’immobilier ou au régime minceur miracle des francs-maçons.
Les avocats de Choc, nos amis Richard Malka et Claire Chaillou, ont mené de meilleurs combats – et malgré l’amitié, je ne les suivrai pas dans celui-ci. Dur métier, tout de même. Lors de l’audience, mercredi dernier, Me Chaillou a plaidé la vertu pédagogique de cette photo pour le jeune lectorat, estimant que la publication de cette photo avait une utilité. J’ai beau être amateur de chutzpah, notamment judiciaire, je la préfère quand même dans la fameuse blague yiddish où l’avocat commis d’office réclame l’acquittement de son client qui a égorgé père et mère en expliquant au juge : « Vous n’allez tout de même pas condamner un malheureux orphelin ! » Mais bon, tout le monde – Choc comme Fofana compris – a droit à un avocat et ledit avocat ne peut pas s’écrier, comme dans les procès de Moscou : « Mon client est coupable, punissez-le sévèrement ! »
N’empêche, quelle que soit la validité juridique de leur argumentation, on se dit que sur ce coup-là, il leur fallait défendre l’indéfendable. Le Parquet a en tout cas pris une décision exceptionnelle en ordonnant le retrait du mensuel des kiosques à partir de vendredi 14 heures. Une sanction financière très lourde – qui pourrait être plus lourde que celle qui s’abattra sur Fofana, comme l’a noté Richard Malka. Cela dit, malgré tout le mal que je pense de Choc et de sa « une », il est vrai qu’en refusant à celui-ci la possibilité de plaider en appel avant que la sanction soit effective, le tribunal s’est assis sur un principe normalement intangible de notre droit : tout le monde a le droit à un deuxième procès. Même Choc. (L’audience aura finalement lieu lundi après-midi.)
Merci les gars. La « volonté d’informer » du mensuel va de toute évidence créer un précédent juridique. On n’avait pas retiré de la vente un journal depuis des décennies, gageons qu’une fois que les magistrats auront repris ce genre d’habitude, les demandes de saisies en kiosques vont pleuvoir, et pour des cas autrement plus litigieux. Je sens que la liberté de la presse va encore faire un bond en avant.
Toutes considérations dont je ne trouvai bien sûr pas trace dans mon Libé numérique de ce jeudi. Ce qu’on y vendait au lecteur comme un article sur l’affaire était, en fait, une dépêche AFP qu’on ne s’était même pas donné la peine de rebricoler, j’imagine qu’en cherchant bien, on doit trouver, au mot près, le même article sur une série de sites. Publier plein d’articles et coller à l’actu, ça fait riche…
Ce qu’en revanche, on ne trouvait que sur libération.fr, c’étaient les commentaires de lecteurs. Des commentaires doublement modérés, puisqu’il faut être inscrit sur le site pour pouvoir donner son avis sur les violences policières qui montent ou le lait qui baisse. Là-dessus intervient un modérateur dont on présume que le métier est de veiller à ce que les propos tenus restent dans le cadre des lois en vigueur. Peut-être ce modérateur était-il de repos en ce jeudi de l’Ascension, sinon il n’aurait pas fallu attendre ce vendredi après-midi pour qu’on se décide à retirer du fil des commentaires comme celui-ci, publié par le courageux internaute Guilec741, jeudi à 20 h 52 : « Trop drôle. Les juifs n’aiment pas l’argent nous dit-on, mais ils réclament 100 000 euros, en quoi cet argent va-t-il les soulager, je suis mort de rire de ses contradictions. »
Mort de rire. Trop drôle en effet de voir les immondices qu’ose publier un quotidien qui donne des leçons de morale à la planète entière, qui s’érige régulièrement en arbitre des élégances médiatiques et notamment webistiques. Trop drôle de constater que Joffrin et son armée mexicaine de sous-chefaillons sont tous partis faire le pont à Cannes sans laisser de consignes minima, genre surveiller les sujets « sensibles » voire, si on n’est pas équipé pour, les fermer tout bêtement aux commentaires, comme cela se fait couramment dans les bonnes maisons.
Trop drôle de voir que le modérateur de Libé (ou selon certains bruits de couloirs, le modérateur sous-traité par Libé), de retour de son repos forcé n’ait pas cru utile de zapper le commentaire de Beya, mis en ligne le 21 mai à 14 h 19 et toujours en place ce vendredi soir, qu’il a donc dû juger conforme aux valeurs du journal. Jugez par vous-même : « Je peux dire liberté d’expression tout simplement l’affaire est publique. Les photos aussi à moins qu’il s’agit de pièces à convictions. Et puis les 100 000 euros c’est pourquoi faire !! tout est louche.. A la fin ce n’est plus un français tué par un barbare mais un musulman « barbare » tue un juif « innocent ». »
Ilan Halimi, un juif « innocent » ? Après les photos, doit-on aussi imposer à sa famille le supplice des guillemets ?
Il est vrai que l’affaire n’a pas encore été jugée…
Ultragauche contre SNCF : l’escalade
L’antiterrorisme français est sur les dents. Après les rafles rouennaises et forcalquieroises de « proches de Julien Coupat », le pouvoir a subi la riposte de la dangereuse internationale tiqqunienne qui a franchi une étape supplémentaire dans l’horreur. Utilisant ses pouvoirs parapsychiques, elle a provoqué un mercredi noir, veille de l’Ascension, chez les usagers de la SNCF par un attentat terroriste inquiétant : la collision entre deux trains de fret aux environs d’Angoulême en Charente, dans le tunnel du Livernan. Le chargement de tractopelles d’un train d’ECR, filiale de la compagnie ferroviaire allemande Deutsche Bahn, visiblement mal arrimé, s’est déplacé, « engageant le gabarit de la voie contiguë ». Circulant dans le sens Paris-Bordeaux, le convoi a ainsi « frotté », en le croisant, un autre train de fret, cette fois-ci appartenant à la SNCF. Blessé, le conducteur de ce dernier a été hospitalisé. Il souffre d’une fracture du poignet. L’internationale tiqqunienne n’a évidemment pas revendiqué cet attentat psychique se contentant de manipuler mentalement les archéostaliniens de la CGT qui ont déclaré : « La recherche du profit conduit les entreprises à économiser sur les organisations du travail, les conditions sociales, les procédures réglementaires et les formations. » N’importe quoi.
Les racines de l’Olivier
Le saviez-vous ? L’extrême gauche est au cœur des débats politiques hexagonaux. Le PS lui reproche de faire le jeu de la droite, tandis que celle-ci l’accuse d’orchestrer la contestation sociale sous toutes ses formes, dans les entreprises, le secteur public, les universités et jusque dans nos bras…
Pour comprendre ce phénomène (de foire), il faut remonter non pas les Champs-Elysées mais le fil de notre histoire jusqu’à la Révolution française. Celle-ci est, entre autres titres de gloire, la source de tous les courants de pensée et mouvements d’extrême gauche dont notre vie politique s’enorgueillit depuis deux cents et plus. Sans 89 point de 93, comme eût dit M. de La Palice, point de Babeuf ni de Hébert, ni même de Robespierre pour réconcilier ces frères ennemis sur la guillotine avant d’y passer à son tour, fermant cette marche funèbre et sanglante.
Point non plus d’Auguste Blanqui qui (admirons l’allitération !) à force d’appeler à l’insurrection sociale, sera entendu… par la justice bourgeoise, qui le collera au trou.
Plus profondément même, sans la suppression des corporations verticales, point de syndicats horizontaux, donc révolutionnaires. Sans la dictature d’une minorité cumulant tous les pouvoirs politiques et économiques, point de révolte de ces « classes laborieuses, classes dangereuses » qui vont servir de carburant à la Révolution industrielle.
Sans la prise de la Bastille, point de Trois Glorieuses en 1830, ni de ces Misérables inspirés par les barricades de 1832 ; point de révolution de 1848, de Commune de Paris ni même, selon toute vraisemblance, de cette Révolution russe qui va remodeler durablement – jusqu’à nos jours ! – l’extrême gauche française.
La jonction est opérée par la figure emblématique de Trotski. Après sa rupture avec Staline dans les années 20, ce serial killer à tête de prof barbichu acquiert très vite une auréole de « dissident » qui le lave de tous ses crimes avant même qu’il n’en soit accusé. Il ne le sera donc jamais.
Au contraire, réfugié en France à partir de 1933, il ne tarde pas à devenir la coqueluche du tout-Paris intello-culturel, de Malraux à Breton. Léon a son rond de serviette – et aujourd’hui sa plaque en cuivre – à la Closerie des Lilas. C’est chez nous que paraît le premier journal trotskiste, Vérité (Pravda) et que la IVe Internationale est fondée. Il aura le temps d’effectuer plusieurs séjours en France, et même d’y laisser une trace indélébile, avant de mourir en martyr en 40 au Mexique, d’un fameux coup de piolet transmis par un émissaire de son ancien camarade de jeu Staline.
Las ! La deuxième Guerre mondiale va diviser la famille trotskiste. A l’issue d’intenses débats tant stratégiques que tactiques, les uns (à l’instar de Charles Maurras) concluent à la neutralité entre le clan des « yes » et le clan des « ya », les autres à l’engagement dans la Résistance. On s’étonne presque qu’aucun de ces intellos fumeux n’ait poussé la logique floue jusqu’à soutenir l’Allemagne nazie… Mais il y a une raison de fond : Staline l’avait fait avant eux !
Tout le fan club français de feu Léon se retrouvera en revanche solidaire des combats anticoloniaux en général et du terrorisme progressiste du FLN algérien en particulier. Là au moins, c’est clair : plus il y aura de nouveaux pays, plus la révolution à venir sera mondiale, comme le souhaitait Trotski !
Dans les années 1960, la IVe Internationale subit la concurrence du maoïsme. Plus fort que la révolution mondiale qui défie l’espace, voici la révolution permanente (a.k.a. « culturelle ») qui défie également le temps !
Hélas ça ne durera pas, et moins encore en France qu’en Chine. Il faut dire que, contrairement à Trotski, Mao Zedong n’a jamais séjourné dans l’Hexagone. Résultat : l’engouement français pour la « révo cul » sera de courte durée, même s’il gagne un temps de grands esprits comme Jean-Paul Sartre ou le proto André Glucksmann, vite reconvertis respectivement dans l’antitotalitarisme « néo-philosophique » et le Grand Sommeil tout court.
Le trotskisme français, lui, persiste dans l’être ; il en sera finalement récompensé après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement subséquent du PCF. Dès 1998, ce sont des militants trotskistes pur jus qui créent le syndicat Sud, toujours aussi hype vingt ans après. Puis vient la reconnaissance électorale, avec les succès d’Arlette Laguiller (5, 30 % à la présidentielle de 1995) et d’Olivier Besancenot ( 4,08 en 2007), ouvrant la voie à la fondation du NPA.
Entretemps, comme une Eglise catholique normale, l’ex-secte des barbichus a fait son aggiornamento, intégrant successivement à son combat les justes luttes des LGBT (ex-« pédés & gouines rouges »), des « sans-papiers » (ex clandestins) et des altermondialistes d’Attac (ex babas du Larzac).
Mais qu’on se rassure : comme pour l’Eglise encore, le projet n’a pas substantiellement changé. Il reste toujours fondé sur le fantasme en collier de nouilles de la grève générale, de l’insurrection spontanée et de la prise du pouvoir par le peuple – c’est-à-dire par son avant-garde conscientisée (le NPA). Même que le facteur joufflu éprouve toujours les plus grandes difficultés à expliquer ce qu’il restera des libertés quand elles auront cessé d’être « formelles », c’est-à-dire au lendemain matin de l’hypothétique Grand Soir.
Par chance, on ne lui pose plus guère la question ! Il faut dire aussi que le trotskisme dominant, aujourd’hui en France, comme dirait Le Parisien, ce n’est pas celui de Besancenot et du Krivine maintenu. Plutôt celui d’une intelligentsia d’origine trotskiste qui regarde avec une tendresse amusée les p’tits gars du NPA jouer à la Révolution. Pourquoi voudriez-vous qu’ils s’en inquiétassent ? Ça leur rappelle leur adolescence, et personne n’a peur de sa propre madeleine…
Halte à la junk-food
Une nouvelle affaire de bébé congelé vient d’éclater à Metz où une femme de 32 ans a été mise en examen « pour délaissement de mineur ayant entraîné la mort ». Le nouveau-né a été retrouvé par le fils aîné qui était allé chercher une glace. Cet enfant, lui-même placé en foyer, ne voyait sa mère que durant les week-ends. Suivie par les services sociaux, elle semblait vivre dans un grand dénuement et, manifestement, n’observait pas les préceptes diététiques du ministère de la Santé recommandant la consommation de cinq fruits et légumes différents par jour. Bébés, glaces, pizza, hamburgers, on ne dira jamais assez les ravages de la junk food et de la viande de mauvaise qualité dans les classes populaires. Et qu’on n’aille pas chercher l’alibi facile de la crise ou de la baisse du pouvoir d’achat. Il y en a décidément assez de cette culture de l’excuse.
“Al Doura : le monde arabe doit savoir qu’il a été abusé”
Il y a un an exactement, la Cour d’Appel de Paris vous relaxait dans le procès en diffamation que vous a intenté France 2 dans l’affaire Al Doura. Depuis, France 2 s’est pourvue en cassation et la profession s’est mobilisée, mais en faveur de Charles Enderlin. Vous avez peut-être gagné au plan judiciaire (et encore provisoirement), mais, politiquement et médiatiquement, ça ressemble à une défaite, non ?
Je ne partage pas du tout cette analyse. Il est vrai que quand on observe les médias français, on a l’impression d’être en Corée du nord. En revanche, à l’étranger les choses évoluent positivement. Ainsi, le 4 mars dernier, la télévision publique allemande ARD a diffusé un documentaire qui met gravement en cause le reportage de France 2 sur Mohamed Al Doura. Ce film aurait dû faire bouger les lignes en France ou au moins susciter le doute de ceux qui continuent à soutenir la chaîne publique. Il n’en a rien été. Ce documentaire est en train d’être acheté et sera diffusé par de nombreuses télévisions étrangères. Malheureusement, en France, pour le moment, aucun « grand média » n’a même jugé bon d’évoquer son existence.
Si la Cour de cassation, qui devrait se prononcer à l’automne, casse l’arrêt de la Cour d’appel, vous serez bien obligé de reconnaître votre défaite…
En octobre 2006, quand j’ai perdu mon procès en première instance, France 2 a claironné au 20h que c’était une victoire judiciaire qui prouvait que le reportage de Charles Enderlin et Talal Abu Rahma était authentique. Quand j’ai gagné en appel, France 2 et ses défenseurs – et vous savez qu’ils sont nombreux dans les médias – ont expliqué que ça ne voulait rien dire, que je n’avais rien prouvé et que le reportage était toujours authentique. En Cour de cassation, je me bats et je souhaite gagner, bien sûr. Si l’arrêt de la Cour d’appel est cassé, il y aura peut-être un moment difficile médiatiquement. Mais ce ne sera pas une tragédie car on retournera en appel et on remettra tous les documents sur la table, et dans les médias qui voudront bien s’en faire l’écho. Je n’ai aucun doute que la vérité éclatera, un jour ou l’autre.
Mais ne doutez-vous jamais de vous-même ? Etes-vous si sûr d’avoir raison ?
Je doute tout le temps. De moi-même et je me demande chaque jour si je me trompe ou non. Depuis plus de 7 ans, chaque fois que quelqu’un me présente un élément destiné à contredire notre démonstration, je l’analyse. Jusqu’à présent, je n’ai jamais été convaincu par les arguments de mes contradicteurs. Si cela changeait, je m’inclinerais et je présenterais mes excuses à France 2, et surtout à tous ceux qui me font confiance depuis tant d’années. Ce qui m’intéresse, c’est la vérité. Et je suis certain que c’est aussi ce qui intéresse Patrick de Carolis.
Cela dit, les preuves que ce reportage est un faux abondent et, sur Causeur, vous les avez vous-mêmes exposées. Vous avez d’ailleurs été un des premiers médias non communautaires à remettre en question le film de France 2. De plus, je ne suis pas le seul à avoir enquêté même si c’est moi qui ai été poursuivi par la chaîne publique. Avant moi, Nahum Shahaf et Stéphane Juffa en Israël, Richard Landes aux Etats-Unis, Gérard Huber en France pour ne citer qu’eux, avaient déjà pointé la plupart des invraisemblances auxquelles France 2 n’apporte aucune réponse. Luc Rosenzweig, Daniel Leconte et Denis Jeambar, sans oublier Esther Schapira et Georg Haffner de la TV publique allemande ARD ont également enquêté. En face, la seule chose qu’on nous répète depuis près de neuf ans, c’est que Charles Enderlin est un grand journaliste et qu’il ne peut pas s’être trompé ou avoir été abusé. Vous avouerez que c’est un peu faible comme argumentation…
En quoi le film d’ARD est-il « accablant » ? Présente-t-il des éléments nouveaux ?
Le film allemand dure 52 minutes. Il serait donc difficile de le résumer en quelques phrases.
Voici quand même trois points essentiels confirmés par ce documentaire :
1. Grâce à une analyse biométrique des visages, il démontre que l’enfant filmé par France 2 n’est pas celui qui a été montré à la morgue de Gaza et enterré plus tard.
2. Dans le reportage de France 2, il n’y a pas de sang sur les corps de Mohamed et Jamal al Doura alors qu’ils sont censés avoir reçu 15 balles à eux deux.
3. L’enfant mort et enterré sous le nom de Mohamed al Doura est arrivé à l’hôpital avant 10 heures, alors que la scène montrée par France 2 a été tournée après 15h.
Al Douriste, c’est pas un métier. Si vous ne vivez pas de cette affaire comme le pensent ceux qui vous accusent de vous livrer à un véritable business, de quoi vivez-vous ? Etes-vous financés par des associations juives ?
Vous voulez dire : après le « Shoah business », le « Al Doura business » ? Toujours les mêmes insinuations de ceux qui font de l’antisémitisme sans le savoir. Néanmoins, je comprends le sens de votre question. La première chose à savoir est que je suis totalement indépendant. Personne ne peut venir me dire : « là mon vieux tu vas trop loin ! » et c’est essentiel pour mener une bataille comme celle-ci.
De plus en plus d’associations et de personnes, juives ou non, me soutiennent, mais elles me soutiennent moralement, jamais financièrement parce qu’elles ont accepté d’analyser le reportage de France 2. C’est le cas du CRIF en France, et j’en profite pour saluer le courage de son président Richard Prasquier qui m’accompagne dans ce combat difficile, comme de ZOA (Zionist organization of America) aux Etats-Unis. Mais si vous prenez par exemple une organisation juive comme l’American Jewish Committee et sa branche française, ils sont devenus mes pires adversaires. Alors, de quoi est-ce que je vis ? D’abord, je ne suis pas né pauvre. Ensuite, je suis un ancien financier. Enfin, je suis régulièrement invité par de grandes universités américaines – Stanford, Harvard, UCLA pour ne citer qu’elles – et des groupes de réflexion américains. Et, conformément aux usages en vigueur aux Etats-Unis, ces conférences sont rémunérées. Heureusement d’ailleurs ! Parce que les frais engagés dans cette bataille sont considérables : avocats, voyages, documentation…
En dehors de ces institutions juives, vous affirmez avoir beaucoup de partisans à l’étranger. Pouvez-vous en dire plus ?
A l’étranger, les gens acceptent de voir les documents que j’ai, avec d’autres, rassemblés. Et lorsqu’ils les ont vus, ils sont toujours impressionnés. Récemment, j’ai été invité à au Festival de journalisme de Perugia, en Italie. Après ma présentation, ils m’ont donné une salle, le lendemain soir, pour faire un second exposé plus détaillé et répondre aux questions du public. Aux Etats-Unis, je vous l’ai dit, je suis invité par de grandes universités et des think tanks. En France, je multiplie les conférences et les gens qui y assistent sortent tous convaincus. Prochainement, je serai à Marseille, à Lyon, à Grenoble, à Nice avant de repartir à l’étranger, en Europe et aux Etats-Unis. De nombreux journalistes français ont aussi été conquis après avoir visionné nos éléments de preuve mais certains préfèrent rester discrets pour ne pas se « griller » dans la profession – ou dans leur rédaction. Vous-même avez été convaincue lorsque nous nous sommes rencontrés au cours de la Journée du Journalisme Junior organisée par Jacqueline Quéhen pour le rectorat de Nice. J’ai également rencontré des journalistes arabes qui ont trouvé ma démonstration « implacable », selon leurs propres mots. D’ailleurs, je suis en contact avec les gens d’Al Jazeera qui sont très intéressés.
On en reparlera quand ils feront écho à vos thèses dans leurs médias. Comment expliquez-vous la résistance de la France ? Pensez-vous qu’elle est idéologique, autrement dit liée à la « réprobation d’Israël » ?
C’est possible mais il n’y a pas que cela. Cette affaire montre la puissance d’une caste d’intouchables – que vous avez vous-mêmes qualifiée de Parti des médias. Dans un registre assez proche du cas Al Doura, avez-vous entendu parler du film « Envoyés très spéciaux » qui montre deux journalistes radio qui bidonnent en faisant croire qu’ils sont en Irak alors qu’ils sont planqués à Barbès et fabriquent leurs reportages avec des sons pris sur Internet ? La presse a quasiment fait l’impasse sur cette comédie malgré la présence de Gérard Jugnot et de Gérard Lanvin au générique. On a connu nos médias moins fines gueules en matière de cinéma. Pourquoi ? Parce que le film montre la face sombre de leur profession.
Ce n’est pas tout-à-fait vrai. Allez sur Causeur et dans bien d’autres endroits. Admettons en tout cas que beaucoup de gens pensent désormais qu’il y a une entourloupe ou pire dans ce reportage. Que voulez-vous de plus ? Quel est votre objectif exactement ?
Je veux que le monde entier sache que le reportage de France 2 était une pure et simple mise en scène. Je veux que le monde arabe lui-même sache qu’il a été abusé par une image et qu’il a été embrasé à partir d’un faux médiatique. Or, cela n’arrivera que lorsque France 2 aura reconnu son erreur et aura présenté ses excuses aux téléspectateurs du monde entier en ouverture d’un « 20 heures ». Cette image a tué. Elle nourrit l’obsession de la culpabilité occidentale vis-à-vis de l’islam, non seulement dans le monde musulman mais aussi chez nos concitoyens musulmans. Mohamed Al Doura est une icône de Karachi à La Courneuve. Si cette icône est, comme je pense l’avoir démontré, née d’un faux, le monde entier doit le savoir. On parle tout le temps du devoir de mémoire, mais on ne peut inscrire aucune mémoire sur le mensonge. Nous avons un devoir de vérité. Pour aujourd’hui, pour demain, et pour les générations futures.
Julien Coupat aurait lu des livres
L’inquiétante idiotie du pouvoir dans l’affaire de Tarnac a pris, ces derniers temps, une dimension nouvelle. On a l’impression d’avoir affaire à l’un de ces enfants têtus qui s’obstinent dans le mensonge, pris la main dans le pot de confiture conspirative, les doigts collants d’arbitraire, niant l’évidence avec un aplomb affolé avant la gifle bien méritée.
À Rouen, trois « proches de Julien Coupat » ont été placés en garde à vue et, dans le cadre des lois d’exception sur le terrorisme, ce « Patriot Act » à la française, ils peuvent y rester 96 heures. Il faut s’interroger sur ce qui fait de vous un « proche » de Julien Coupat. En l’occurrence, ici, de l’aveu même des brillants pandores de la SDAT (Sous direction à l’antiterrorisme), ces policiers qui assaillirent un jour de novembre un village de Corrèze et le firent entrer définitivement dans la célébrité touristico-politique[1. Le Petit futé Corrèze 2009 ose le passage suivant : « C’est ici que le 11 novembre 2008 furent arrêtés dans une opération policière de grande ampleur (150 policiers et gendarmes) un groupe de personnes vivant en communauté, élevant des chèvres, impliquées dans les sabotages des voies de la SNCF. L’épicier, patron de la station-service faisant partie du lot à la grande surprise et déception des villageois. » C’est notre excellent ami Serge Quadruppani qui nous signale cette information sur son blog Les contrées magnifiques.], il suffit pour cela d’avoir séjourné à Thessalonique en septembre 2008, en même temps que lui, mais pas forcément en sa compagnie. À ce compte-là, toute personne ayant passé des vacances en Espagne avant 1975 était proche de Franco et les lecteurs trouvant une rime amusante à SDAT, par exemple « Securitate », gagneront une cagoule et un treillis bleu marine offerts par l’aile « cellule invisible » de Causeur[2. Bruno Maillé et votre serviteur.].
Quand la SDAT ne sévit pas sur les lieux où Flaubert éructait magnifiquement contre la bourgeoisie dans sa Correspondance, elle préfère le soleil de Forcalquier et missionne le SRPJ local pour une surprenante petite rafle matinale : quatre militants du « comité de sabotage de l’antiterrorisme » ont été pareillement mis en garde à vue lundi 18 mai. Le motif est là aussi croquignolet. Ils auraient distribué des tracts invitant à une réunion de soutien sur lesquels figurait une photographie : celle de l’interphone de la résidence secondaire de Bernard Squarcini, chef de la DCRI. Comme la maison poulaga ne recule devant aucun gag dans cette superproduction, une cinquième personne, venue rendre visite aux quatre autres pour voir comment se déroulait l’interpellation n’est pas ressortie du commissariat de Forcalquier et a été placée à son tour en garde à vue.
Si Julien Coupat n’entamait pas son septième mois d’incarcération dans les geôles de notre république bananière assistée par ordinateur, nous ririons de cette superproduction qui fait penser à Un gendarme de Saint-Tropez contre l’ultragauche ou à un film de Blake Edwards nous montrant Monsieur Squarcini dans le rôle d’une Panthère Rose maladroite. Avec en plus, dans le cas de notre Edgar J. Hoover national, une méchanceté hargneuse et tatillonne propre aux chefs des polices politiques dont Balzac, disait justement dans Une ténébreuse affaire, roman qu’il serait intéressant de relire ces temps-ci car lui aussi raconte une étonnante manipulation flicardière sous l’Empire : « On croit la police astucieuse, machiavélique, elle est d’une excessive bénignité ; seulement elle écoute les passions dans leurs paroxysmes, elle reçoit les délations et garde toutes ses notes. Elle n’est épouvantable que d’un côté. Ce qu’elle fait pour la justice, elle le fait aussi pour la politique. Mais en politique, elle est aussi cruelle, partiale que l’Inquisition. »
Elève Alliot-Marie, élève Bauer, élève Squarcini, vous commenterez cette citation dans un développement argumenté. Vous montrerez notamment les analogies entre l’analyse de Balzac qui se situe à l’époque napoléonienne et votre propre tentative d’inventer une « mouvance anarcho-autonome », ce qui est un bel oxymore et prouve votre niaiserie théorique. Les copies seront ramassées le jour de la libération de Julien Coupat quand l’opinion se moquera de vous et de ce qui restera comme la plus grande pantalonnade politico-judiciaire du sarkozysme.
Vous voulez un autre exemple de la méthode délirante que le pouvoir utilise pour tenter de remplir un dossier désespérément vide ? On pourrait l’appeler « le coup de la bibliothèque ». Figurez-vous que la dangereuse communauté invisible qui s’était emparée de Tarnac pour en faire la base arrière de la révolution mondiale et le premier village libéré de l’oppression capitaliste ne se contentait pas de se livrer à d’abominables opérations terroristes comme l’ouverture d’une épicerie, d’un restaurant coopératif et l’organisation de cours du soir. Ils ont été plus loin, ces nihilistes auprès desquels le Stavroguine de Dostoïevski fait figure de gonzesse : ils avaient créé une bibliothèque au premier étage de la fameuse épicerie. Cinq mille livres venant de chaque membre du groupe et mis en commun. Ah, les petits salopards ! Une bibliothèque…Et on s’étonne de l’effondrement des audiences de TF1 et de M6. N’allez pas chercher plus loin, c’est de la faute des « tarnaciens » : plutôt que de rester à regarder des jeux de téléréalité fondés sur l’humiliation volontaire et l’accoutumance à l’idée d’être viré sans ménagement, l’honnête corrézien se retrouvait avec à portée de la main des…livres. On commence par laisser le rural lire Rimbaud et Debord et on se retrouve avec une nation ingouvernable de paysans sodomites et post-situationnistes.
On se doute bien que Monsieur DCRI n’allait pas laisser faire ça. Et c’est à deux reprises qu’il a envoyé ses troupes perquisitionner les lieux et emporter des quantités variables de livres afin de préserver l’intégrité morale des villageois mais aussi et surtout de trouver des…preuves. Vous lisez Marx, vous êtes marxiste, c’est bien connu et vous lisez Fitzgerald et hop, vous devenez alcoolique. Mais quand vous lisez un rapport d’Alain Bauer, vous devenez paranoïaque et vous voyez des gauchistes partout : cela, désormais, semble, hélas, bel et bien prouvé.
Mais notre ami Bernard Squarcini peut faire encore mieux et c’est là que nous atteignons au sublime : le recoupement linguistique comme méthode policière. Dans une intéressante synthèse drôlement intitulée Le coup de Tarnac[3. Éditions Florent Massot.], le journaliste Marcel Gay établit un parallèle saisissant entre la façon dont on voudrait faire tomber Coupat, à partir du seul contenu de L’Insurrection qui vient, et ce qui est arrivé en août 2007 à trois universitaires allemands soupçonnés d’appartenir à un groupe autonome très actif. La BKA (la DCRI germanique), organisme manifestement peuplé de grammairiens distingués et de critiques littéraires, avait estimé que la fréquence des mots utilisés par les universitaires était la même que dans les tracts du groupe en question. D’où la culpabilité des trois hommes…
On voit ici toute la rigueur du raisonnement employé actuellement en désespoir de cause par l’antiterrorisme français, dont on ne sait plus s’il faut rire, pleurer ou avoir peur. On pourra aussi, devant ce « délit de lecture » (voire d’écriture) qui semble être la dernière charge pesant sur Julien Coupat aller signer la pétition initiée par la Maison des écrivains et de la littérature qui met exergue ce magnifique extrait de Walter Benjamin : « Nos bibliothèques sont toutes pleines à craquer de livres subversifs. De ceux-là, nous vient l’inspiration. De ceux-là, nous apprenons à penser. De ceux-là, nous apprenons à douter. Mais aussi à croire. De ceux-là, nous apprenons à lire le monde, à le délier aussi. À ceux-là, nous tenons, tant ils nous tiennent en vie. Ces livres que nous lisons, que nous aimons sont tous, par essence, dans le fond comme dans la forme – par le rapport qu’ils entretiennent à la langue, enracinée dans le vivant –, subversifs. »
Armée de l’air pur
C’est l’épatant blog Secret Défense de Jean-Dominique Merchet qui nous l’apprend : l’armée de l’Air vient de recruter cinq lamas ! Affectés à la base d’Avord, dans le Cher, leur ordre de mission consiste à brouter les pelouses, en lieu et place des tondeuses à pétrole, rendues à la vie civile dans le cadre de la « politique de développement durable de l’armée de l’air ». On attend donc incessamment que pour réduire encore plus l’empreinte carbone de ses activités, notre aviation remplace ses chasseurs-bombardiers par des oies, des poules ou des canards. Ecologiques, économiques, il seraient en outre bien plus facile à exporter que les Rafales.

