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Barack met Bibi au pied du mur

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Certains compliments sont pires que la plus acerbe des critiques. Après avoir reçu pour la première fois Benjamin Netanyahou, Barack Obama a salué la jeunesse et l’intelligence de son invité. Sauf que, mine de rien, le Premier ministre israélien aura soixante ans dans quelques mois. Autant dire que le président américain a fait le service minimum. Les observateurs expérimentés des relations israélo-américaines ont par ailleurs remarqué qu’il n’avait pas employé l’adjectif « courageux » – ce terme étant exclusivement réservé à ceux qui sont d’accord avec Washington. Effectivement, « le jeune et intelligent » et le très jeune et très intelligent se sont engagés dans une partie de poker dans laquelle chacun possède une carte que l’autre aimerait avoir : Obama a besoin d’un geste israélien fort vis-à-vis des Palestiniens, tandis que son interlocuteur veut fixer une deadline au terme de laquelle la phase de négociations avec l’Iran sera terminée.

Pour l’instant, Obama semble être le plus pressé des deux : attendu au Caire début juin, il aimerait sans doute avoir du concret à présenter à son hôte Moubarak ainsi qu’aux autres dirigeants arabes qui soutiennent l’initiative de paix saoudienne.

Mais l’avantage que cela semble conférer à Netanyahou sera éphémère, car l’essentiel pour lui est d’avoir un échéancier clair de l’action diplomatique américaine sur le dossier iranien. À Jérusalem, on sait que les Iraniens sont très avancés dans leur programme nucléaire militaire et qu’en cas d’échec des négociations, il faudra passer aux sanctions tout en respectant à la lettre les règles du jeu international multilatéral, faute de quoi aucune coalition ne sera possible. Ce qui signifie qu’il faudra des mois avant qu’un passage à l’acte – militaire – soit envisageable.

Pour le moment, aucun des deux n’a lâché le morceau. Netanyahou reste avare de monnaie diplomatique, et sa tactique consiste à faire monter le prix de son consentement public à la solution des « deux Etats ». Plus il tergiverse, plus les enchères montent. Avare de mots, il sera sans doute aussi radin en gestes concrets, en particulier en ce qui concerne le gel des implantations. À Washington, il s’est donc contenté de tourner autour du pot avec des « nous ne voulons pas gouverner les Palestiniens » et autres formules permettant de parler du loup sans le nommer.

Obama, quant à lui, n’a pas fait autre chose en refusant de fixer une échéance pour les négociations avec l’Iran, pour ajouter aussitôt que celles-ci ne dureraient pas une éternité. Il s’agit de formules diplomatiques vides de sens – les négociateurs européens, menés en bateau par les Iraniens depuis 2003, pourraient lui expliquer comment on fonctionne à Téhéran. La seule chose qui peut changer la donne, c’est l’intime conviction des dirigeants iraniens qu’effectivement, pour reprendre un mot du président américain Theodore Roosevelt, le type en face d’eux qui parle doucement porte un gros bâton.

Après ce premier round qui vient de s’achever à Washington tout se joue maintenant autour d’un enjeu intermédiaire – le lien entre les dossiers palestinien et iranien. Le linkage, comme on dit là-bas, a donc un avenir glorieux devant lui. Ce vocable a du reste un passé plus que respectable : il y a trente ans, pendant les négociations entre Israël et l’Egypte, le président Sadate avait exigé de son interlocuteur, l’Israélien Begin, que les avancées bilatérales des deux pays soient liées aux progrès accomplis sur le dossier palestinien. Le Caire savait qu’un accord séparé allait être encore plus difficile à vendre à l’opinion publique locale et arabe. Pendant quelques mois, ce fameux linkage avait fait le bonheur des chancelleries et des rédactions. Puis une formule salvatrice qui enterrait l’Etat palestinien au profit de « l’autonomie » avait finalement été concoctée.

Aujourd’hui, nous en sommes au même point ou presque. Pour Netanyahou comme pour Begin en son temps, il est essentiel que les dossiers palestinien et iranien soient traités séparément, tandis que pour Obama et les dirigeants arabes pro-occidentaux (Moubarak, Abdallah de Jordanie et Abdallah d’Arabie Saoudite) tout comme pour Carter et Sadate en 1978, le conflit israélo-palestinien est indissociable des autres problèmes. Si Shimon Peres – qui est intelligent malgré son âge avancé et dont on connaît le goût pour les formules qui noient le poisson – était en charge du dossier, il aurait sans doute parlé d' »unilatéralisme multilatéral », si ce n’est pas l’inverse.

Reste une seule question. Combien de temps Obama accordera-t-il à Netanyahou avant de lui poser des questions auxquelles il faudra répondre par « oui » ou par « non », et rapidement ? Avant de fixer une deadline à l’Iran, il est probable que la Maison-Blanche en imposera une à Israël. Finalement, si cela permet aux négociateurs américains de se mettre en jambes pour le grand jeu avec Téhéran, cette petite partie de poker n’aura pas été une perte de temps.

L’or du rein

Pour ceux qui ne l’auraient pas remarqué, tout est dans Shakespeare. L’amour, la vie, la mort et le reste qui, en comparaison, est toujours futile. « A horse ! a horse ! my kingdom for a horse ! » Le cri que lance Richard III à Catesby dispense à lui seul de lire des bibliothèques entières de philosophie – et d’équitation. Pourtant, la fréquentation assidue de Shakespeare, et même de ses Sonnets dont on ne saura jamais à quelle dame ils étaient destinés, ne nous dispense pas de la lecture quotidienne de la presse : tout n’y est pas, mais on y trouve de tout.

Le 15 mai, le quotidien La Dépêche consacrait un article faussement fait-diversier à Alain Canovaro. Ce Toulousain de quarante-trois ans, enfant de la DDASS – ça ne gâche rien –, cherche un emploi depuis six mois. On comprend que les dernières années n’ont pas été, pour lui, de tout repos : rupture, déprime, départ à l’étranger et retour en France, poches vides, fins de mois difficiles surtout après le 1er du mois.

Lui vient alors sa chienne d’idée : il y a en France 6.000 patients qui attendent une greffe de rein, peut-être l’un d’entre eux sera patron ou en connaîtra un… Notre Toulousain y va. Il n’a pas Internet et demande à une amie de lui poster une annonce sur une dizaine de sites : « Échange rein contre emploi. » Non seulement cet homme est au fond, mais il a des « amis » qui l’enfoncent encore plus, sans le dissuader, l’arrêter et, au final, faire toujours ce qu’un vrai ami fait dans ces cas-là, débiter du Brel par cœur : « Non, Jef, t’es pas tout seul, mais arrête de pleurer, comme ça devant tout le monde parce qu’une demi-vieille, parce qu’une fausse blonde t’a relaissé tomber… » Du côté des Aminches sans frontière, qui ont le mérite d’avoir chez eux une connexion haut débit, y a des coups de pied au cul qui se perdent.

Les coups de tatane ne seraient pas non plus superflus pour certains de nos estimés confrères. À commencer par l’excellentissime journaliste de La Dépêche qui commence son article par un magnifique : « Alain Canovaro, 43 ans, est loin d’être un illuminé. Au contraire. Il a un sens aigu des réalités. » Si je comprends bien, pour avoir le sens des réalités, se faire amputer d’un rein suffit. Et la lucidité, c’est combien ? Il faut donner son cœur ou son cerveau ? De même, l’on passera très vite, par charité chrétienne, sur la notion de « don », de peur de réveiller Marcel Mauss.

Mais la palme – ou plutôt le bistouri d’Or – revient au Post. Le 15 mai, notre chômeur toulousain lance son cri désespéré et, trois jours plus tard, un branquignole d’investigation du Post – filiale numérique du quotidien Le Monde – l’appelle pour rédiger un articulet pas piqué des hannetons :

« Sur Le Post, Alain Canovaro fait le point trois jours après sa proposition :
– Où en êtes-vous ?
– Nulle part. Absolument nulle part. Je suis déçu, très déçu, presque dépité. »

Voilà un homme qui est au bout du bout. Pas de fric, pas de job, la déprime, le sentiment de déréliction, ce truc qui vous casse, vous empêche non seulement de dormir mais aussi de rester éveillé. Alain Canovaro, lui, le RMI, le RSA et le visage rubicond de Martin Hirsch, il n’en veut pas. En crèverait même d’être assisté. Et les ronds-de-cuir de notre presse libre et indépendante qui tournent autour de vous pour poser la question : alors, coco, trois jours après, on fait le point ? Non contents de le justifier dans sa douce folie – car c’est bien une folie désespérée que de proposer un organe contre un job –, ils l’enfoncent dans son désespoir. Messieurs, chers confrères, procurez-lui un flingue. Il n’a pas de fric pour les munitions. Qu’à cela ne tienne : la profession se cotisera pour la balle et n’aura pas l’indécence, malgré les maoïstes qu’elle compte à la pelle, de la facturer à sa famille.

Car le plus étrange – et le plus indigne dans cette histoire – est qu’il n’est venu à l’esprit de personne que le vrai scandale ne résidait pas dans l’absence de réponses favorables à la proposition d’Alain Canovaro, mais dans sa proposition-même.

Médiatiquement, je comprends mes confrères : ils vivent, sans en être eux-mêmes affectés, dans une mythologie de la crise lue chez Horace McCoy ou vue chez Stanley Kubrick : rien n’est plus vendeur que de commenter, le petit doigt levé, un remake de On achève bien les chevaux. Or, dans la vraie vie, il n’y pas de Robert et de Gloria, ni de marathons de danse, ni de gens qui crèvent au long des épreuves qui leur sont infligées : il y a de braves types, des Alain Canovaro, qui essaient de surnager, de se débrouiller, de ne pas sombrer dans l’indignité sociale même s’ils doivent payer le prix d’une indignité plus grande encore. Tout le reste n’est que diversion. On les voit, mes chers et bien-aimés confrères, condamner le « mourir pour Dantzig » de Marcel Déat, mais ne rien trouver du tout à redire face au « se dépecer pour un job » d’un type comme vous et moi.

Car mon brillant confrère de La Dépêche, ne trouve rien d’autre à faire, pour conclure son article, qu’agiter la loi du 6 août 2004 relative à la bioéthique : « On ne peut faire don d’un organe, de son vivant, qu’à un membre de sa famille ou à quelqu’un avec qui on vit depuis au moins deux ans. Sa proposition n’a donc aucune chance d’aboutir légalement. » Et la quasi-totalité de la presse nationale reprend l’info : « La loi s’y oppose. »

Bien, camarades. Mais face au désespoir d’un homme, quand on est un homme, ce n’est pas son Code civil que l’on ressort. Les Dalloz rouges n’ont jamais sauvé personne. La question n’est pas celle de la légalité ; elle n’est pas même un cas moral ou éthique, mais une affaire de civilisation, un point de détail, mais le point d’un détail qui s’appelle humanité.

La loi autoriserait-elle à faire commerce des organes ou des restes humains que cela ne changerait rien. D’ailleurs, Jean-Pierre Baud l’a montré dans L’Affaire de la main volée (Seuil, 1993) : le statut juridique des organes humains varie, d’une manière assez étonnante, au gré de l’histoire. La législation sur la bioéthique a beau être sous les projecteurs de l’actualité, puisque le Parlement a entamé sa révision : elle ne nous dispense pas d’avoir une conscience. Depuis quand les journalistes doivent-ils se comporter en petit greffier de tribunal d’instance, agiter de la loi bioéthique à longueur d’articles quand il s’agit en fin de compte, non pas de questions juridiques, mais de sentiments humains ?

Jean-Luc Nancy dans son très beau Corpus (Métaillé, 2000) et Jacques Derrida dans un de ses textes les plus extraordinaires, Le Toucher (Galilée, 2000) ont formulé le problème : notre impensé contemporain est celui de la « prise de corps », ce hoc est enim corpus meum, qui avait régenté la civilisation occidentale jusqu’à ce qu’elle perde trace de tout, jusqu’à la signification de cela. Or, comme le professait non seulement le sensualisme de Locke mais aussi tout l’aristotélisme (nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu), rien n’existe qui ne prenne corps. Rien n’existe qui ne soit corps. C’est une question si cruciale pour notre époque qu’on s’apercevra, d’ici huit ou neuf cents ans, qu’elle était en 1995 le centre de l’encyclique Evangelium Vitae, lorsque l’on aura proclamé docteurs de l’Eglise, Jean-Paul II et Benoît XVI.

On ne peut, en effet, résumer le problème de l’incarnation ni à la foi chrétienne en l’Incarnation, ni à la vulgate mécaniste – celle, par exemple, de Deleuze et Guattari : « Ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça baise. » Il y a quelque chose d’autre que cette mécanique fonctionnelle. Comment, au moment même où j’écris, ai-je besoin de mes doigts sur le clavier pour vous transmettre ma pensée ? Dans les premiers chapitres de Sein und Zeit, Heidegger pousse le questionnement plus loin : comment le son qui sort de ma bouche, entrechoquant physiquement l’air, peut prendre corps pour devenir un message intelligible ? La dualité cartésienne entre la matière et l’esprit ne valent rien quand l’esprit a besoin de la matière pour se manifester.

Partant de là, et par d’abrupts et d’obscurs raccourcis, de multiples chemins qui ne mènent nulle part, on devrait s’en tenir, en matière bioéthique, à une seule règle : notre corps ne nous appartient pas. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : je ne nie pas ici le slogan des féministes des années 1960 et suivantes. Je dis seulement que ce n’est là qu’un slogan, un manifeste politique, et qu’au-delà notre corps ne nous appartient pas. Même si vous ne croyez pas après saint Paul qu’il soit le temple de l’Esprit, il reste le temple de notre esprit. Nous n’existons pas sans notre corps, nous ne pouvons rien dire, voir, penser sans lui. Et pourtant, il n’est pas à nous. Il est, même les pieds sales, le propre de nous.

En étant le propre de nous, il échappe à toute notion de propriété. Il n’est ni négociable, ni soldable. Et notre civilisation s’est construite sur cette idée-là, quand on a considéré que le corps humain n’était pas un morceau de viande débitable en tranches à l’envi dans des pique-niques champêtres et anthropophages. Que tout soit commerce aujourd’hui, un objet d’échange et de troc, soit ! Mais là où nous aurons transformé jusqu’à notre fondement en part du CAC40, nous aurons perdu ce qui nous reste, une idée de l’homme. Et jamais nous ne pourrons désormais être Catesby, réconfortant comme il le peut Richard III sans toutefois le déposséder de son royaume : « Withdraw, my lord. I’ll help you to a horse. »

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Transsexuels, l’Iran montre l’exemple

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France 5 a diffusé hier soir un documentaire étonnant consacré aux transsexuels iraniens. On y apprend que ceux-ci sont quasiment mieux traités là-bas que chez nous, où rappelons-le, jusqu’à la semaine dernière et au geste héroïque de Roselyne Bachelot, les transgenres étaient considérés comme des malades mentaux. Rien de tel en République Islamique, où les trans sont traités avec bienveillance par les autorités depuis que l’imam Khomeyni a promulgué une fatwa en leur faveur. Et si, dans l’indifférence totale des mouvement gays occidentaux, les homos standard restent passibles de la peine de mort du côté de Téhéran ou d’Ispahan, les hommes qui veulent changer de sexe peuvent, eux, le faire en toute légalité. Cela dit, devenir une femme au pays des mollahs, faut vraiment en avoir envie…

Le vote utile, oui, mais utile à qui ?

28 % ! Un triomphe, une victoire historique pour l’UMP. Une dégelée pour ces ânes bâtés du PS, embourbés dans leurs querelles internes, comme disent les journalistes qui savent. Hop, fermez le ban. Ces élections européennes sont pliées. On passe à autre chose.

La droite gouvernementale, aidée par les supplétifs du Nouveau Centre, pointe en tête. Aux alentours de 28 % des intentions de vote pour le scrutin du 7 juin. Le PS à la ramasse se situerait dans la moyenne des précédentes élections avec près de 22 %. Et tous nos commentateurs attitrés de s’exciter sur une nouvelle phase de « turbulences » pour le « partidemartineaubry », qui manquerait de légitimité, de lisibilité, de crédibilité, ou de machintrucité.

Plus le temps et les élections passent, plus nous aimons les journalistes et leurs émotions adolescentes pour les chiffres des premiers sondages venus. Essayons donc d’être calme et de faire des règles de trois.

La droite d’abord : souvenons-nous, il y a deux ans, Nicolas Sarkozy devenait président de la République. Avec 53 % des voix. Passons aux législatives, la majorité présidentielle les a emportées avec 49,66 % des voix, contre 42 % pour le PS. Et aujourd’hui, donc, par le miracle de la règle à calcul, avec 28 % on parle de banco pour l’UMP ! Il est vrai qu’en période de crise on apprend à se contenter de peu. Mais là, on se demande si la droite officielle ne devient pas un peu trop adepte de la décroissance. D’autant que les élections européennes, au risque d’enfoncer nous aussi des portes ouvertes, ne sont pas très mobilisatrices. Là aussi, revenons aux chiffres : 2004, 42 % des Français inscrits sont allés voter, soit 17 752 603 électeurs sur 41 518 595 sont censés pouvoir donner leur avis. Ça calme déjà.

Alors les 28 % à venir devraient aussi calmer les ardeurs des communicants de l’UMP. Parce que ça chiffre à peine à 5 millions le nombre d’électeurs désireux de porter en triomphe le président Chouchou.

Et la gauche alors, bon dieu. Pourquoi n’essaie-t-elle pas de délivrer calmement cette petite leçon d’arithmétique à l’usage des malcomprenants ? À l’exception de l’animal à sang froid Cambadélis, qui remarque ce mardi dans Le Parisien que la droite aurait dû au moins rassembler 40 % et qu’elle s’écroule, pas une tête de liste pour endosser ce constat plein de bon sens.

Alors, soyons, une fois n’est pas coutume, pervers. Dans le fond, la dramatisation, genre « l’UMP va vous en faire baver si vous ne venez pas voter ou si vous cédez aux sirènes des listes qui sont à gauche » (pardon à gauche du PS), donc cette dramatisation donne une raison d’être à la campagne du PS.

Au départ celle-ci était orientée de façon offensive contre l’Europe de « Sarkozy et Barroso ». Au moins ce slogan négatif évitait d’avoir à trop discuter contenu, déminait le contentieux ouiouiste/noniste et devait mobiliser le socialiste lambda en colère contre l’omniprésident. Patatras. Les camarades lambda n’ont pas aimé cette campagne négative. Repatatras, José-Luis Zapatero, le grand ami espagnol, explique, lui, qu’il n’a rien contre une nouvelle candidature de Manuel Barroso à la tête de la Commission européenne. Pour éviter la cata, les socialistes d’en haut cherchent vaguement des idées, n’en trouvent pas, et finissent par proposer ce fabuleux slogan mobilisateur : « Pour une Europe à gauche, maintenant. » Allez savoir pourquoi, aucun miracle ne s’en est ensuivi…

Du coup, un Solférino boy, du fond d’un bureau aveugle, avec du linoléum beige usé au sol a une idée : et si on refaisait le coup du vote utile, hein ? Genre, l’antéchrist c’est la droite, la menace c’est la dispersion ! Donc, au lieu de vous amuser, votez PS, sinon faudra pas vous plaindre quand les hordes de caissières roumaines ou de banquiers luxembourgeois débarqueront dans nos belles provinces. L’électeur socialiste, on le sait, a la culpabilité facile depuis un fameux 21 avril. Ça devrait donc suffire pour une campagne de même pas trois semaines.

Et puis au fait, si l’objectif de la gauche, comme de la droite ou de tous les autres, pardon, n’était pas uniquement de faire de ces élections un moment de politique. Non, il s’agit bien souvent de garantir un statut social à de pauvres hommes et femmes politiques qui ont besoin de Bruxelles pour survivre. Des ministres en disgrâce (Dati) aux fantômes politiques (Harlem Désir), en passant par des recalés du suffrage direct (Peillon) et, enfin, des redécoupées de l’Assemblée qui veulent pas aller chercher un travail, un vrai travail s’entend (Aurélie Filipetti). Vincent Peillon envoyé « à contrecœur » jouer la tête de liste dans la région Sud-Est pour le PS ne fait même pas mine de dire autre chose quand il appelle au vote utile : « Combien de députés Besancenot fera perdre au groupe socialiste en obtenant 4 à 6 % des voix… » Ben oui, Vincent a une famille à nourrir, lui. Electeurs, soyez gentils, un petit bulletin le 7 juin pour manger et rester propre.

Sarah Palin va bien

Sarah Palin, ex-candidate républicaine à la vice-présidence en 2008, va bien. La plus belle femme politique de la planète et de tous les temps, à l’exception peut-être de Cléopâtre, va écrire et publier ses mémoires l’année prochaine. L’annonce a été faite par Bill Murray, PDG de la maison d’édition HarperCollins, qui déclare de la toute divine Sarah aux bras blancs qu’elle a « une histoire fascinante à raconter » et qu’il s’agit d’une « des personnalités les plus charismatiques de la vie politique américaine ». Il est amusant de savoir que HarperCollins est aussi l’éditeur de Christopher Moore, un des écrivains les plus underground, trash et drôle des USA (voir L’Agneau, disponible en Série Noire). On ne sait pas en revanche si Sarah Palin annoncera dans ce livre son audacieux programme marxiste de dépérissement de l’État pour 2012, qu’elle déguise sous le nom de libertarianisme pour ne pas affoler les chasseurs de phoques. Car, en plus d’être sublime, ma Sarah, c’est un vrai génie politique.

Européens, ne nous cassez pas les urnes !

Renchérissant sur Paul Thibaud, qui confessait sur les ondes de France Culture ne pas juger bon de se déplacer vers l’isoloir le 7 juin prochain, mon collègue de colonne, Luc Rosenzweig, appelait les Européens à l’abstention, rejoint dans la foulée par David Dupré qui avouait – faute avouée, à demi-pardonnée – donner son suffrage à la liste « Europe Démocratie Espéranto ».

Faut pas charrier, les amis. L’espéranto, je n’y crois pas. Quiconque a un peu d’esprit et de lettres le sait : c’est le volapük qu’il nous faut ! Inventée par un curé catholique de Baden, Johann Martin Schleyer, cette langue est si compliquée que ses défenseurs ne la parlaient même pas entre eux, lorsqu’à la fin du XIXe siècle ils se réunissaient en colloques et symposiums pour déterminer s’il fallait cinq ou dix ans pour l’imposer au reste du monde. Il y a, dans le volapük, ce que disait Paul Valéry de l’Europe, c’est-à-dire une conjonction des maximums : maximum de complications, de déclinaisons et d’inepties possibles.

Bref, de toutes les langues que l’esprit humain a inventées – du basic au langage C, en passant par le cobol et le pascal –, le volapük est la langue la plus conforme à l’esprit byzantin qui souffle sur le Berlaymont et ses alentours. Une langue qu’on ne peut pas parler, une langue dans laquelle aucune intelligibilité n’est possible et qui ne permet aucun échange, puisque chacun des locuteurs qui en userait se perdrait inéluctablement dans ses méandres brumeux et ses abstractions foireuses. Mais la plus littéraire des langues qui soit, car au final elle pointe, façon Sarraute et Ionesco, l’incommunicabilité des consciences. Miss Smith ne comprend pas Mr Smith : voilà l’Europe qui commence. Et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

À cette Europe incompréhensible, unie comme les vingt-sept doigts de la main, le moindre est d’offrir la plus incompréhensible de toutes les langues : le volapük, tout le volapük, rien que le volapük. Le mérite le plus notoire de cet idiome est qu’il continue à rester obscur et confus lorsque l’on est assis sur sa chaise et que l’on y sautille comme un cabri.

Le problème est qu’aucune liste – du moins en France, je n’ai pas regardé ailleurs – ne propose le recours systématique au volapük dans les instances européennes. Vais-je, pour autant, aller tâtonner le goujon le 7 juin ? Bien sûr que non. Si je connais des thons, des carpes et même des tanches, je ne suis, jusqu’à nouvel ordre, pas assez intime avec un goujon pour oser le tâtonner. Même un peu. Fût-il européen. Et de bonne moralité.

Cela étant, en démocratie, on ne vote jamais tout à fait pour son idéal politique, à moins de se présenter soi-même à l’élection – ce n’est pas interdit. Dans la plupart des cas, on est obligé de composer avec la réalité. Non pas de faire comme si, à la manière kantienne. Mais de faire avec, façon Gilbert Bécaud dernier album. Le vote n’est pas la simple expression d’une adhésion totale à un représentant et à ses idées : il est un choix. Et comporte, par nature, une part de reniement de soi-même. C’est cet abandon de soi que Rousseau, l’un des pères putatifs du totalitarisme, dénonçait déjà dans son Projet de Constitution pour la Corse de 1763, puis dans le Contrat social, en critiquant le système parlementaire : la démocratie représentative va toujours à l’encontre de notre nature.

Lorsqu’on vote, on ne porte jamais son suffrage vers celui qui pense comme nous, mais toujours vers une approximation. À moins d’être le militant dont Régis Debray tirait le portrait en 1981 dans la Critique de la raison politique, on vote, toujours et parfois malgré soi, en désespoir de cause. Et l’on devrait se méfier comme de la plus grande peste de ceux qui veulent « réenchanter le politique » : le monde n’est pas une opérette, mais un juste et relatif milieu entre la peste et le choléra, la grippe porcine et la grippe aviaire, le rhume et l’eczéma. C’est au centre que nous avons, en définitive, à voter. Pas au centre de l’échiquier politique actuel, où l’on entend, par exemple, un Jean-François Kahn tenir les mêmes discours que Le Pen hier sur la sécurité et le risque des vagues d’immigration déferlant sur l’Europe. Même Sarkozy n’avait pas osé. Non, il s’agit de voter au centre : là où, même aveugle, nous pensons pouvoir toucher au plus proche du cœur de la cible que nous avons nous-mêmes déterminé.

Moi, par exemple, qui ai été élevé dans un républicanisme séguino-chevènementiste, j’essaie d’ajuster le tir. Ce n’est pas certain que je vais réussir, mais au moins j’aurai essayé. Ce que je sais, c’est que je ne voterai pas pour les listes Dieudonné. D’abord, parce qu’il n’en présente pas dans le Grand est, que je ne suis pas suffisamment gaga pour confondre le café-théâtre et l’isoloir et, last but not least (je ne sais pas comment on dit ça en hébreu) parce que le fameux lobby dont est censé dépendre Causeur ne m’a pas encore payé suffisamment pour les articles (superbes) que j’écris – Elisabeth, tu l’as mis où, le lobby ? Je ne voterai pas non plus pour Europe Écologie : je suis Strasbourgeois, d’accord. Mais je suis aussi patriote et je pense que lutter contre la présence du Parlement européen à Strasbourg au nom du « bilan carbone » comme le fait Daniel Cohn-Bendit, n’est rien d’autre que la plus grosse fumisterie de tous les temps. Et je ne vous dis pas comme c’est polluant, une fumisterie industrielle à ce point-là.

Peut-être voterai-je communiste, enfin Front de gauche. Rien que pour embêter Jérôme Leroy. Et le déboussoler encore un peu, moi qui me souviens de Malraux et du papier à cigarette dont les feuilles ne séparent jamais rien de rien. Ou PS, pour équilibrer le vote Kouchner.

Enfin, je voterai. Et je le ferai comme je vote aux cantonales, même si je sais pertinemment que le pouvoir d’un conseiller général est proche du zéro absolu quand le contingent d’aide sociale – c’est-à-dire les dépenses obligatoires – prend une place telle dans le budget des départements qu’ils n’ont plus aucune latitude pour mener leurs propres politiques. Car la réalité, c’est aussi ça : des marges de manœuvres partout de plus en plus réduites.

À Strasbourg, Peter Sloterdijk m’a un jour confié être étonné par les appartements de ses amis français : on s’y croirait, disait-il, comme dans un musée. Et il poursuivait : les Français font aussi de la politique comme dans un musée. Emportés par le romantisme, ils croient encore aux destins impériaux tout comme aux lendemains qui chantent.

J’avais été choqué par son propos. Je ne le suis plus. Peter avait raison : la politique ne chante pas. Elle ne chante plus les tubes que nous connaissions et, au juke-box démocratique, nous reste comme ultime devoir de ne plus sélectionner que notre petite musique. À notre rythme, mais peut-être pas très accordée.

Donné, c’est volé

C’est pas pour vous raconter ma vie, mais, jeudi dernier, j’ai piqué une grosse colère. Et le plus pénible, c’est que c’était contre moi-même (quand on a une contrariété, il est toujours préférable d’avoir quelqu’un à qui s’en prendre). Alors que je m’apprêtais à passer une délicieuse matinée à lire et à traîner, avec en prime la bonne conscience du travailleur, je me suis rappelé avoir donné mon accord pour participer à « La pause d’actu », émission quotidienne sur Direct 8, au cours de laquelle deux « invités » (qui sont en fait des chroniqueurs) commentent les sujets du jour. Après que Yoann Cambefort, un jeune homme fort bien élevé, m’eut dit sur tous les tons qu’ils tenaient absolument à m’avoir moi et pas une autre, et qu’il adorait ce que je fais (mon célèbre bœuf mironton ?), j’avais piteusement laissé choir mon fromage et oublié mon principe cardinal : pas de travail non rémunéré. Certes, je n’ai aucune raison de mettre en doute la sincérité des jeunes gens talentueux et sympathiques qui sont aux manettes de cette émission, mais enfin je sais ce que c’est : il faut trouver chaque jour deux bonnes poires qui acceptent de perdre trois heures de leur temps, avec, pour seule rétribution, le fait de passer à la télé – et pas exactement sur TF1. Je sais que leurs handicaps de départ – faible audience de la chaîne, faible notoriété des journalistes – les obligent à ratisser large et à être insistants. Il n’empêche que je m’étais laissé faire. Il faut dire que je n’ai pas de chance : les médias sont peuplés de gens qui se feraient hacher menu plutôt que de m’inviter, et justement ce sont ceux qui payent. Mes « admirateurs » ne sont jamais les décideurs-payeurs. Je me demande bien pourquoi mais ce n’est pas le sujet.

J’étais donc, ce matin-là, dans d’excellentes dispositions jusqu’à ce que cet engagement me revienne en mémoire. Quand Clélie Mathias, présentatrice de l’émission avec Emmanuel Pontneau, m’a fort courtoisement appelée pour discuter des sujets que nous allions traiter, j’ai passé à cette malheureuse fille le savon que j’aurais dû m’infliger à moi-même.

– Je vais venir mais je vous préviens, ça me met hors de moi de travailler sans être payée.
– …
– Vous, vous êtes payée, non ?
– Euh… oui, mais moi je suis salariée de la chaîne.

Que n’avait-elle dit là ! Elle a pris pour tous les autres : les présentateurs payés des fortunes qui vous expliquent que pas d’argent[1. Afin d’éviter les conclusions hâtives je précise que quand je travaillais avec FOG à France 3 ou avec Laurent Ruquier à Europe 1, mon travail était plus que correctement rémunéré.], les jeunes crétins qui vous font comprendre qu’ils vous font un grand honneur de vous inviter sans avoir une traitre idée de la raison de cette invitation, sans oublier tous les confrères qui, à force d’accepter avec le sourire cette exploitation éhontée, ont fini par la faire passer pour normale. Certes, il m’arrive de céder à la vanité ou aux instances amicales d’un confrère, mais au moins je râle – ce qui me procure la satisfaction de provoquer la stupéfaction de mes interlocuteurs.

Morte de honte de m’être (exceptionnellement) laissée emporter, je me suis tenue à carreau sur le plateau ; d’ailleurs, dans son genre, l’émission est préparée avec sérieux et les invités-chroniqueurs y sont fort bien traités. Tant qu’à travailler gratos, autant aider des jeunes méritants.

On me dira qu’il n’y a pas là de quoi s’énerver. Et pourtant si. Parce que la gratuité n’est plus une exception et que, dans certaines activités, elle est même en passe de devenir la règle. Grâce à Internet, elle serait même, s’enthousiasment certains, le fondement d’une nouvelle « culture » – rien que ça. D’ailleurs, en anglais, ça sonne tellement bien : qui pourrait s’insurger contre la loi du « libre » ? Qui oserait mettre en doute la grandeur d’un acte gratuit ?

Les tribulations de la loi Bruni-Hadopi (ainsi rebaptisée par les bons soins d’un ami) ont attiré l’attention du public sur les mauvaises manières faites aux artistes. « La gratuité, c’est le vol », proclamait il y a un an Denis Olivennes, l’un des initiateurs du texte – dans le cadre d’Ouverture Sans Frontières, sans doute. D’ailleurs, cette plaisante formule que j’aurais bien voulu avoir trouvée avait un seul défaut, qui était justement son auteur ou plutôt la qualité d’icelui (rien de personnel). À l’époque, il était patron de la FNAC et de mauvais esprits auraient pu penser qu’au-delà de ses excellents principes, Olivennes défendait surtout ses intérêts. Il est vrai que la FNAC n’est pas un vulgaire marchand mais un agitateur d’idées. Pas d’histoires d’argent entre nous.

En tout cas, grâce aux hadopistes, l’idée que la création artistique est un travail qui mérite salaire fait son chemin, même dans les jeunes cerveaux les plus embrumés par les substances illicites et néanmoins payantes. Mais tout le monde, à commencer par toi, cher lecteur, continue à trouver absolument normal que, sur Internet, l’information soit cadeau. Sur ce point précis, je ne saurais donner tort à l’admirable Edwy Plenel. Notre résistant éternel, à la pointe du Combat pour une presse libre, titre de l’ouvrage qu’il est venu, vendredi dernier, vendre sur France Inter dans un grand numéro de nopasaranisme, a courageusement choisi un modèle payant pour son site Médiapart, mais apparemment les Français n’aiment pas la presse libre, en tout cas pas suffisamment pour la payer, et le nombre d’abonnés ne semble pas être à la hauteur des espérances plénéliennes.

Tout cela m’a rappelé la remarque aigre et impérative d’un lecteur à propos de la nouvelle formule de notre (superbe) mensuel : « SCANDALEUX de devoir payé pour des articles ! Publier les ici !!! », écrivait Gwen. On m’accordera qu’il est bien plus scandaleux encore de torturer la langue française de cette façon. Reste à comprendre ce qui a bien pu mettre dans la tête de Gwen l’idée que les articles poussaient tout seuls et qu’il n’y avait qu’à se baisser pour les ramasser comme des fleurs sauvages. Scandaleux de devoir payer ? Eh bien moi, ce que je trouve sinon scandaleux du moins fâcheux, c’est que Gwen trouve parfaitement normal d’avoir accès gratuitement au fruit du travail d’une bonne quinzaine de personnes. Gwen (et tous ceux, bien trop nombreux, qui pensent comme lui ou elle) imagine peut-être que nous sommes des héritiers ou des êtres particulièrement frugaux se nourrissant de quelques dattes par jour et vivant dans des tentes Quechua sponsorisées par Augustin Legrand. Qu’il le sache, à une ou deux exceptions près que je ne nommerai pas ici, c’est tout-à-fait faux. Un article demande autant de travail, qu’il soit destiné à être publié dans un journal ou sur Internet. Et que les collaborateurs de Causeur que nous ne pouvons pas encore rémunérer le sachent, nous n’en sommes pas fiers.

Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi nous n’avons pas, conformément à nos grands principes, opté pour un modèle payant. Tout simplement par réalisme. Nous n’allons pas changer le monde avec nos petits bras et nos jolis cerveaux – en tout cas pas si vite. Un site payant eût été condamné d’avance. Puisqu’on trouve pareil ou presque (des mots et des phrases, tout ça) à trois jets d’url sans avoir à débourser un centime.

Contrairement à ce que l’on répète en boucle, pour s’en désoler ou s’en émerveiller, la culture de la gratuité n’a pas été inventée par et pour Internet, elle est au moins aussi ancienne que la radio privée. L’auditeur d’Europe 1, de RTL et de toutes les stations que l’on appelait autrefois « libres » (nous y revoilà) serait sans doute aussi scandalisé que Gwen si on lui demandait de payer pour écouter. Alors, payer pour lire…

Seulement, sur Europe 1 comme sur Causeur, cette « gratuité » est une entourloupe. Quelqu’un paye, et ce quelqu’un est l’annonceur (sur le papier, car pour l’instant, comme Médiapart et comme les autres, nous vivons sur les fonds investis au démarrage). Pour accéder sans bourse délier aux programmes de radio ou aux « contenus » d’un site, le citoyen accepte d’être exposé à des messages publicitaires qui visent à lui faire lâcher de mille manières l’argent économisé sur notre dos.

On me dira, enfin, que c’est la loi du marché et que je n’ai qu’à fabriquer des fanfreluches, des écrans plats ou des produits amaigrissants plutôt que des articles. « Fais des livres qui se vendent », m’a lancé un jour un médiacrate à qui je me plaignais de mes maigres émoluments. En somme, si les gens ne sont pas prêts à payer, c’est que ce nous fabriquons n’a pas de valeur – la loi de l’offre et de la demande, c’est simple, non ?

Désolée, mais justement ce n’est pas si simple. On ne m’enlèvera pas de l’idée que la valeur qu’une société accorde au travail intellectuel dit, au moins en partie, la vérité sur cette société. Si le public se contente, en guise de journaux, des catalogues de pub que sont les gratuits, tant pis pour lui et tant pis pour nous. Car, dans ce domaine, le rapport de forces entre producteurs et consommateurs est largement en faveur des seconds, c’est-à-dire vous. Sauf qu’à force de croire et de faire croire que ce travail n’a aucune valeur, plus personne ne voudra s’y coller. Et nous serons tous perdants.

Alors, chers amis causeurs, je n’ai qu’une chose à dire. Abonnez-vous, rabonnez-vous !

Eurovision, grosse malheur

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L’Allemagne ne s’en relèvera pas. L’Eurovision l’a tuée. Dans la vie d’un pays, finir à la vingt-deuxième place au palmarès européen de la chanson quand seuls vingt-cinq pays concourent, ça peut vous faire durablement des générations de suicidés.

– Tu te souviens de l’Eurovision 2009 ?
– Ne m’en parle pas ! Rapporte-moi une poutre, j’ai déjà la corde.

Je suis sur le point de demander l’asile politique à l’Azerbaïdjan. Je ne savais pas que ce pays était en Europe, je croyais qu’il avait du pétrole : il est arrivé troisième de l’Eurovision. Juste devant lui, l’Islande ne connaît pas la crise et se taille une deuxième place : comment l’Union européenne pourra-t-elle, après ça, refuser la demande d’adhésion islandaise ? Et la Norvège, qu’on croyait juste bonne à faire des omelettes, rafle la mise en poussant la chansonnette.

En Allemagne, nous avions pourtant tout fait pour ne pas en arriver là : nous avions payé un voyage aux Baléares à tous les chanteurs has been que compte notre pays – il n’y a que ça. Olaf Henning, Andrea Berg, Klaus Lage : sur ordre de la chancelière, la police était venue prendre à leur domicile chacun de nos Schlager[1. Chanteur populaire allemand.], les avait mis dans le premier vol pour Majorque en s’assurant que l’avion décolle bien et promettant aux plus récalcitrants qu’ils pourraient avoir un supplément de sangria une fois arrivés là-bas.

– Et j’aurai droit à un rab de patatas bravas ?
– Tout ce que tu veux. Mais ne fais pas le con et monte dans l’avion !

Nous avions fait les choses en grand : nous nous étions même abstenus d’envoyer sur le front russe, pardon à Moscou, un chanteur allemand tel qu’on se le représente en France – uniforme vert-de-gris, casque à pointe enfoncé jusqu’aux paupières, main levée pour montrer la lune à l’imbécile qui regarde le doigt et déjà un peu grisé par les six litres de bière avalés avant le show. Certes, je caricature un peu : les Allemands ne boivent pas autant de bière. Du moins ceux qui doivent monter sur scène.

Pour parfaire les choses, nous avions dépêché à l’Eurovision Alex C. Il a une belle allure de minet latino, il chante en anglais et même son patronyme (Christensen) est raccourci ce qu’il faut pour passer inaperçu dans la masse… Il s’est glissé trois paires de chaussettes dans l’entrejambe, s’est passé la main dans les cheveux comme le plus achevé des serial lovers, puis a chanté Miss kiss kiss bang. Tout ça pour finir vingtième ! La lose totale : il n’est pas parvenu à égaler Nicole, qui en 1982 avait remporté l’Eurovision en chantant Ein bißchen Frieden. Certes, à l’époque, on avait dû payer le jury, le menacer pour qu’il vote en sa faveur ou quelque chose comme ça.

Pour l’Allemagne, l’Eurovision c’est cuit pour les mille ans qui viennent. Alors, je veux bien me dévouer pour donner quelques conseils à mes amis français s’ils veulent remporter le concours l’an prochain.

Déjà, il ne faut pas envoyer Patricia Kaas. En 2010, elle sera un peu trop âgée pour participer et Juliette Gréco risque de piquer encore sa crise : « Mais comment ? Y en a toujours que pour les vieilles ! Et la relève, vous en faites quoi ? Envoyez-moi et je les embobine tous ! » Il ne faut pas non plus envoyer Marie Myriam : elle a remporté le concours en 1977 avec L’oiseau et l’enfant, mais la retrouver aujourd’hui – on ne sait même pas si elle a fini clodo – serait beaucoup trop long et coûteux en recherches.

On s’abstiendra pour les mêmes raisons d’interroger l’état-civil pour savoir si Corine Hermès est toujours en vie. De toute façon, c’est une social-traitre : cette chanteuse française s’était vendue au Luxembourg en 1983 pour gagner l’Eurovision. Elle avait raflé la mise avec une chanson qui parle d’amour, de grand bleu et d’océan : cette année-là, les gens qui ont fait le déplacement au Grand-Duché, croyant y trouver de nouvelles Maldives, ont vite déchanté.

Que reste-t-il à la France pour gagner l’Eurovision en 2010 ? Rien de plus simple.

D’abord, il faut prendre n’importe quel chanteur – ce n’est franchement pas cela qui manque. Puis, changer les attributions d’Hervé Morin en lui enlevant le ministère de la Défense pour lui confier celui de la Guerre. Certes, dans un premier temps, tout le monde prendra ça à la rigolade. Mais il n’est pas dit que l’esprit de sérieux ne revienne très vite quand le premier missile sol-air aura explosé à Oslo, pile-poil sur l’immeuble d’Alexander Rybak, le vainqueur de l’Eurovision 2009 qui ne perd rien pour attendre.

Évidemment, les belles âmes se plaindront que détruire Oslo réduit considérablement les chances de la France pour le Nobel de la Paix. Mais en prix internationaux, c’est comme au baccalauréat : il faut savoir choisir ses options.

On répétera donc ces frappes chirurgicales sur l’Islande, l’Azerbaïdjan, la Turquie, la Grande-Bretagne et l’Estonie. On bombardera aussi un peu la Suisse : elle n’a rien à voir avec tout cela, mais ce pays a toujours été trop rangé. Peut-être ne faudra-il pas être aussi systématique : les trois premières frappes auront certainement dissuadé les autres concurrents de se présenter à l’Eurovision. Aussi veillera-t-on à accorder trois minutes de réflexion à chacun des pays visés afin qu’il fasse parvenir à Paris sa reddition.

Et là, Français, ensemble, tout sera possible ! Vous pourrez envoyer Carla Bruni, Diam’s ou Patrick Sébastien représenter votre pays : vous remporterez l’Eurovision haut la main. Facile, non ?

Aubry se la joue Royal !

Dimanche 17 mai, invitée du « Grand rendez-vous Europe 1/Le Parisien », Martine Aubry a amorcé un nouveau virage dans la campagne des socialistes. Après avoir joué quinze jours la carte du « vote sanction », épousé une dizaine de jours la cause du « vote utile », le parti socialiste change de cap pour le « vote proposant ». La Première secrétaire a, en effet, déclaré ne plus vouloir être « l’opposante numéro un mais la proposante numéro un », taclant dans la foulée François Bayrou : « Il crie, dénonce, mais être le porte-voix des inquiétudes n’est pas suffisant. » Le terme proposant n’est pas un néologisme, il existe bel et bien en français, mais dans des acceptions strictement réservées à la religion et à la médecine (la fameuse union du goupillon et du clystère ?) : une proposante c’est d’abord une jeune théologienne protestante qui étudie afin de devenir pasteur… Est-ce que cela veut dire qu’en cas d’échec de son parti aux prochaines élections Martine Aubry devient RPR et adopte la Religion Prétendue Réformée ? N’allons pas si loin dans l’extrême ! Car une proposante, c’est aussi une malade qui est la première de sa famille à consulter pour une affection génétique héréditaire… D’où la fille de Jacques Delors peut-elle bien donc tenir son européanisme forcené ? Mystère et boule de gomme. A moins que cet usage assez inconsidéré de la langue française ne soit une tactique sournoise du maire de Lille pour oser un rapprochement avec Ségolène Royal… Y en faut de la bravitude pour être proposante !

Plutôt rouge que mort-vivant

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« Ceux qui espèrent que le Parlement européen résoudra une attaque zombie aussi facilement qu’une grève de routiers feraient mieux de se rappeler ce qui s’est produit la dernière fois qu’un fléau a frappé leur pays. Il suffirait de cinq zombies en Andalousie pour générer une épidémie qui déferlerait sur le Pays de Galles moins de trois semaines plus tard. »

À qui doit-on ce salutaire avertissement à moins de trois semaines des élections européennes ? Évidemment pas aux listes présentées par le bloc central du libéralisme et/ou de la fausse contestation médiatique (UMPS, Modem, FN, Verts, Ecolos, Libertas, NPA). Mais enfin, nous aurions pu décemment espérer que des mouvements responsables comme le Front de gauche ou Debout la République réagissent sur cet important problème et mettent en garde leurs concitoyens sur le « solanum », ce virus qui envahit la circulation sanguine à partir d’une morsure initiale et atteint le cerveau, tuant au bout d’une vingtaine d’heures avant de vous transformer en mort-vivant, très précisément à H+23. On comprend que la grippe porcine fait évidemment figure d’aimable plaisanterie voire de leurre pour ne pas avoir à affronter cette effroyable vérité.

Hélas, l’honnêteté intellectuelle nous force à reconnaître que cet avertissement de bon sens nous vient d’un Américain, Max Brooks, dont nous vous avions déjà entretenu il y a quelques temps déjà pour son roman World War Z. C’était par le biais de la fiction qu’il avait essayé de nous sensibiliser à la question zombie mais devant notre indifférence, il a décidé d’attaquer frontalement en nous donnant ce Guide de survie en territoire zombie qui va s’avérer des plus utiles lorsque le monde qui s’effondre sous nos yeux aura achevé son processus de décomposition. Evidemment, dans la mesure où l’on n’est pas ouvrier chez Continental, Tigre tamoul, fumeur ou électeur social-démocrate, il est difficile d’imaginer à quel point tout ce qui fait notre quotidien peut disparaître dans l’horreur, et avec la même rapidité que celle de la police pour mettre en garde-à-vue des syndicalistes d’EDF-GDF.

Pourtant que ferez-vous quand cela arrivera, parce que cela va forcément arriver et pour nous en convaincre, Max Brooks consacre une partie importante de son livre aux nombreuses épidémies qui ont été soigneusement occultées car les autorités étaient parvenues à les circonscrire in extremis. Citons pour mémoire, parmi les 223 recensées dans ce guide, celle d’Edo en 1611, celle de la baie de Santa Monica en 1994 mais aussi celle qui nous intéresse au premier chef car elle frappa Paris en 1807 et obligea Napoléon à fermer un hôpital après le rapport du médecin Reynald Boise décrivant un « patient incohérent, quasi animal et doté d’une insatiable soif de violence ».

Vous avez le droit de prendre ce livre pour un canular, une aimable fantaisie qui pourrait être l’œuvre d’un érudit borgésien se lançant dans l’écriture d’un manuel des castors juniors. C’est que vous n’avez jamais vu des adolescents en voyage scolaire avec des écouteurs sur les oreilles recevant du son MP3 directement dans le cortex, des courtiers aux gestes désordonnés dans une salle des marchés ou encore des supporteurs ethno-différentialistes dans les tribunes du PSG. Sinon vous sauriez, comme le disait le célèbre générique d’une série des années soixante, que le cauchemar a déjà commencé.

Ne vous trompez pas de danger, chers Causeurs de tous bords, comme d’autres se trompent de colères. Chassez vos fièvres obsidionales concernant l’immigration, clandestine, les gauchistes dans les universités ou les patrons voyous. Ce n’est pas de là que viendront les vraies invasions barbares mais du péril zombie. Quand ils arriveront en force, il sera très utile, par exemple, de savoir s’il vaut mieux se déplacer en berline, en SUV ou en moto quand on n’a pas la chance d’avoir trouvé un véhicule blindé. Il faudra aussi être capable de choisir le terrain de survie le plus adéquat : jungle, désert ou châteaux de la Loire mais en tout cas plus jamais les villes. D’apprendre à porter des vêtements serrés et des cheveux courts ainsi que de penser, lorsque vous vous réfugierez dans une maison pour soutenir un siège, à remplir tout de suite la baignoire car on ne sait jamais à quel moment l’eau sera coupée. Néanmoins, par sa concision, le conseil donné par Max Brooks que l’on préfèrera est une judicieuse remarque sur les armes les plus efficaces contre les zombies : « Les machettes n’ont pas besoin de munitions. »

Les morts-vivants vont arriver et vos pauvres vacances n’y pourront rien, pourrait-on dire pour paraphraser un slogan de Tiqqun. Alors plutôt que de vous offrir un bien inutile Routard pour Bali, investissez dans ce Guide de survie en territoire zombie.

La Crise, c’est aussi savoir acheter utile.

Barack met Bibi au pied du mur

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Certains compliments sont pires que la plus acerbe des critiques. Après avoir reçu pour la première fois Benjamin Netanyahou, Barack Obama a salué la jeunesse et l’intelligence de son invité. Sauf que, mine de rien, le Premier ministre israélien aura soixante ans dans quelques mois. Autant dire que le président américain a fait le service minimum. Les observateurs expérimentés des relations israélo-américaines ont par ailleurs remarqué qu’il n’avait pas employé l’adjectif « courageux » – ce terme étant exclusivement réservé à ceux qui sont d’accord avec Washington. Effectivement, « le jeune et intelligent » et le très jeune et très intelligent se sont engagés dans une partie de poker dans laquelle chacun possède une carte que l’autre aimerait avoir : Obama a besoin d’un geste israélien fort vis-à-vis des Palestiniens, tandis que son interlocuteur veut fixer une deadline au terme de laquelle la phase de négociations avec l’Iran sera terminée.

Pour l’instant, Obama semble être le plus pressé des deux : attendu au Caire début juin, il aimerait sans doute avoir du concret à présenter à son hôte Moubarak ainsi qu’aux autres dirigeants arabes qui soutiennent l’initiative de paix saoudienne.

Mais l’avantage que cela semble conférer à Netanyahou sera éphémère, car l’essentiel pour lui est d’avoir un échéancier clair de l’action diplomatique américaine sur le dossier iranien. À Jérusalem, on sait que les Iraniens sont très avancés dans leur programme nucléaire militaire et qu’en cas d’échec des négociations, il faudra passer aux sanctions tout en respectant à la lettre les règles du jeu international multilatéral, faute de quoi aucune coalition ne sera possible. Ce qui signifie qu’il faudra des mois avant qu’un passage à l’acte – militaire – soit envisageable.

Pour le moment, aucun des deux n’a lâché le morceau. Netanyahou reste avare de monnaie diplomatique, et sa tactique consiste à faire monter le prix de son consentement public à la solution des « deux Etats ». Plus il tergiverse, plus les enchères montent. Avare de mots, il sera sans doute aussi radin en gestes concrets, en particulier en ce qui concerne le gel des implantations. À Washington, il s’est donc contenté de tourner autour du pot avec des « nous ne voulons pas gouverner les Palestiniens » et autres formules permettant de parler du loup sans le nommer.

Obama, quant à lui, n’a pas fait autre chose en refusant de fixer une échéance pour les négociations avec l’Iran, pour ajouter aussitôt que celles-ci ne dureraient pas une éternité. Il s’agit de formules diplomatiques vides de sens – les négociateurs européens, menés en bateau par les Iraniens depuis 2003, pourraient lui expliquer comment on fonctionne à Téhéran. La seule chose qui peut changer la donne, c’est l’intime conviction des dirigeants iraniens qu’effectivement, pour reprendre un mot du président américain Theodore Roosevelt, le type en face d’eux qui parle doucement porte un gros bâton.

Après ce premier round qui vient de s’achever à Washington tout se joue maintenant autour d’un enjeu intermédiaire – le lien entre les dossiers palestinien et iranien. Le linkage, comme on dit là-bas, a donc un avenir glorieux devant lui. Ce vocable a du reste un passé plus que respectable : il y a trente ans, pendant les négociations entre Israël et l’Egypte, le président Sadate avait exigé de son interlocuteur, l’Israélien Begin, que les avancées bilatérales des deux pays soient liées aux progrès accomplis sur le dossier palestinien. Le Caire savait qu’un accord séparé allait être encore plus difficile à vendre à l’opinion publique locale et arabe. Pendant quelques mois, ce fameux linkage avait fait le bonheur des chancelleries et des rédactions. Puis une formule salvatrice qui enterrait l’Etat palestinien au profit de « l’autonomie » avait finalement été concoctée.

Aujourd’hui, nous en sommes au même point ou presque. Pour Netanyahou comme pour Begin en son temps, il est essentiel que les dossiers palestinien et iranien soient traités séparément, tandis que pour Obama et les dirigeants arabes pro-occidentaux (Moubarak, Abdallah de Jordanie et Abdallah d’Arabie Saoudite) tout comme pour Carter et Sadate en 1978, le conflit israélo-palestinien est indissociable des autres problèmes. Si Shimon Peres – qui est intelligent malgré son âge avancé et dont on connaît le goût pour les formules qui noient le poisson – était en charge du dossier, il aurait sans doute parlé d' »unilatéralisme multilatéral », si ce n’est pas l’inverse.

Reste une seule question. Combien de temps Obama accordera-t-il à Netanyahou avant de lui poser des questions auxquelles il faudra répondre par « oui » ou par « non », et rapidement ? Avant de fixer une deadline à l’Iran, il est probable que la Maison-Blanche en imposera une à Israël. Finalement, si cela permet aux négociateurs américains de se mettre en jambes pour le grand jeu avec Téhéran, cette petite partie de poker n’aura pas été une perte de temps.

L’or du rein

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Pour ceux qui ne l’auraient pas remarqué, tout est dans Shakespeare. L’amour, la vie, la mort et le reste qui, en comparaison, est toujours futile. « A horse ! a horse ! my kingdom for a horse ! » Le cri que lance Richard III à Catesby dispense à lui seul de lire des bibliothèques entières de philosophie – et d’équitation. Pourtant, la fréquentation assidue de Shakespeare, et même de ses Sonnets dont on ne saura jamais à quelle dame ils étaient destinés, ne nous dispense pas de la lecture quotidienne de la presse : tout n’y est pas, mais on y trouve de tout.

Le 15 mai, le quotidien La Dépêche consacrait un article faussement fait-diversier à Alain Canovaro. Ce Toulousain de quarante-trois ans, enfant de la DDASS – ça ne gâche rien –, cherche un emploi depuis six mois. On comprend que les dernières années n’ont pas été, pour lui, de tout repos : rupture, déprime, départ à l’étranger et retour en France, poches vides, fins de mois difficiles surtout après le 1er du mois.

Lui vient alors sa chienne d’idée : il y a en France 6.000 patients qui attendent une greffe de rein, peut-être l’un d’entre eux sera patron ou en connaîtra un… Notre Toulousain y va. Il n’a pas Internet et demande à une amie de lui poster une annonce sur une dizaine de sites : « Échange rein contre emploi. » Non seulement cet homme est au fond, mais il a des « amis » qui l’enfoncent encore plus, sans le dissuader, l’arrêter et, au final, faire toujours ce qu’un vrai ami fait dans ces cas-là, débiter du Brel par cœur : « Non, Jef, t’es pas tout seul, mais arrête de pleurer, comme ça devant tout le monde parce qu’une demi-vieille, parce qu’une fausse blonde t’a relaissé tomber… » Du côté des Aminches sans frontière, qui ont le mérite d’avoir chez eux une connexion haut débit, y a des coups de pied au cul qui se perdent.

Les coups de tatane ne seraient pas non plus superflus pour certains de nos estimés confrères. À commencer par l’excellentissime journaliste de La Dépêche qui commence son article par un magnifique : « Alain Canovaro, 43 ans, est loin d’être un illuminé. Au contraire. Il a un sens aigu des réalités. » Si je comprends bien, pour avoir le sens des réalités, se faire amputer d’un rein suffit. Et la lucidité, c’est combien ? Il faut donner son cœur ou son cerveau ? De même, l’on passera très vite, par charité chrétienne, sur la notion de « don », de peur de réveiller Marcel Mauss.

Mais la palme – ou plutôt le bistouri d’Or – revient au Post. Le 15 mai, notre chômeur toulousain lance son cri désespéré et, trois jours plus tard, un branquignole d’investigation du Post – filiale numérique du quotidien Le Monde – l’appelle pour rédiger un articulet pas piqué des hannetons :

« Sur Le Post, Alain Canovaro fait le point trois jours après sa proposition :
– Où en êtes-vous ?
– Nulle part. Absolument nulle part. Je suis déçu, très déçu, presque dépité. »

Voilà un homme qui est au bout du bout. Pas de fric, pas de job, la déprime, le sentiment de déréliction, ce truc qui vous casse, vous empêche non seulement de dormir mais aussi de rester éveillé. Alain Canovaro, lui, le RMI, le RSA et le visage rubicond de Martin Hirsch, il n’en veut pas. En crèverait même d’être assisté. Et les ronds-de-cuir de notre presse libre et indépendante qui tournent autour de vous pour poser la question : alors, coco, trois jours après, on fait le point ? Non contents de le justifier dans sa douce folie – car c’est bien une folie désespérée que de proposer un organe contre un job –, ils l’enfoncent dans son désespoir. Messieurs, chers confrères, procurez-lui un flingue. Il n’a pas de fric pour les munitions. Qu’à cela ne tienne : la profession se cotisera pour la balle et n’aura pas l’indécence, malgré les maoïstes qu’elle compte à la pelle, de la facturer à sa famille.

Car le plus étrange – et le plus indigne dans cette histoire – est qu’il n’est venu à l’esprit de personne que le vrai scandale ne résidait pas dans l’absence de réponses favorables à la proposition d’Alain Canovaro, mais dans sa proposition-même.

Médiatiquement, je comprends mes confrères : ils vivent, sans en être eux-mêmes affectés, dans une mythologie de la crise lue chez Horace McCoy ou vue chez Stanley Kubrick : rien n’est plus vendeur que de commenter, le petit doigt levé, un remake de On achève bien les chevaux. Or, dans la vraie vie, il n’y pas de Robert et de Gloria, ni de marathons de danse, ni de gens qui crèvent au long des épreuves qui leur sont infligées : il y a de braves types, des Alain Canovaro, qui essaient de surnager, de se débrouiller, de ne pas sombrer dans l’indignité sociale même s’ils doivent payer le prix d’une indignité plus grande encore. Tout le reste n’est que diversion. On les voit, mes chers et bien-aimés confrères, condamner le « mourir pour Dantzig » de Marcel Déat, mais ne rien trouver du tout à redire face au « se dépecer pour un job » d’un type comme vous et moi.

Car mon brillant confrère de La Dépêche, ne trouve rien d’autre à faire, pour conclure son article, qu’agiter la loi du 6 août 2004 relative à la bioéthique : « On ne peut faire don d’un organe, de son vivant, qu’à un membre de sa famille ou à quelqu’un avec qui on vit depuis au moins deux ans. Sa proposition n’a donc aucune chance d’aboutir légalement. » Et la quasi-totalité de la presse nationale reprend l’info : « La loi s’y oppose. »

Bien, camarades. Mais face au désespoir d’un homme, quand on est un homme, ce n’est pas son Code civil que l’on ressort. Les Dalloz rouges n’ont jamais sauvé personne. La question n’est pas celle de la légalité ; elle n’est pas même un cas moral ou éthique, mais une affaire de civilisation, un point de détail, mais le point d’un détail qui s’appelle humanité.

La loi autoriserait-elle à faire commerce des organes ou des restes humains que cela ne changerait rien. D’ailleurs, Jean-Pierre Baud l’a montré dans L’Affaire de la main volée (Seuil, 1993) : le statut juridique des organes humains varie, d’une manière assez étonnante, au gré de l’histoire. La législation sur la bioéthique a beau être sous les projecteurs de l’actualité, puisque le Parlement a entamé sa révision : elle ne nous dispense pas d’avoir une conscience. Depuis quand les journalistes doivent-ils se comporter en petit greffier de tribunal d’instance, agiter de la loi bioéthique à longueur d’articles quand il s’agit en fin de compte, non pas de questions juridiques, mais de sentiments humains ?

Jean-Luc Nancy dans son très beau Corpus (Métaillé, 2000) et Jacques Derrida dans un de ses textes les plus extraordinaires, Le Toucher (Galilée, 2000) ont formulé le problème : notre impensé contemporain est celui de la « prise de corps », ce hoc est enim corpus meum, qui avait régenté la civilisation occidentale jusqu’à ce qu’elle perde trace de tout, jusqu’à la signification de cela. Or, comme le professait non seulement le sensualisme de Locke mais aussi tout l’aristotélisme (nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu), rien n’existe qui ne prenne corps. Rien n’existe qui ne soit corps. C’est une question si cruciale pour notre époque qu’on s’apercevra, d’ici huit ou neuf cents ans, qu’elle était en 1995 le centre de l’encyclique Evangelium Vitae, lorsque l’on aura proclamé docteurs de l’Eglise, Jean-Paul II et Benoît XVI.

On ne peut, en effet, résumer le problème de l’incarnation ni à la foi chrétienne en l’Incarnation, ni à la vulgate mécaniste – celle, par exemple, de Deleuze et Guattari : « Ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça baise. » Il y a quelque chose d’autre que cette mécanique fonctionnelle. Comment, au moment même où j’écris, ai-je besoin de mes doigts sur le clavier pour vous transmettre ma pensée ? Dans les premiers chapitres de Sein und Zeit, Heidegger pousse le questionnement plus loin : comment le son qui sort de ma bouche, entrechoquant physiquement l’air, peut prendre corps pour devenir un message intelligible ? La dualité cartésienne entre la matière et l’esprit ne valent rien quand l’esprit a besoin de la matière pour se manifester.

Partant de là, et par d’abrupts et d’obscurs raccourcis, de multiples chemins qui ne mènent nulle part, on devrait s’en tenir, en matière bioéthique, à une seule règle : notre corps ne nous appartient pas. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : je ne nie pas ici le slogan des féministes des années 1960 et suivantes. Je dis seulement que ce n’est là qu’un slogan, un manifeste politique, et qu’au-delà notre corps ne nous appartient pas. Même si vous ne croyez pas après saint Paul qu’il soit le temple de l’Esprit, il reste le temple de notre esprit. Nous n’existons pas sans notre corps, nous ne pouvons rien dire, voir, penser sans lui. Et pourtant, il n’est pas à nous. Il est, même les pieds sales, le propre de nous.

En étant le propre de nous, il échappe à toute notion de propriété. Il n’est ni négociable, ni soldable. Et notre civilisation s’est construite sur cette idée-là, quand on a considéré que le corps humain n’était pas un morceau de viande débitable en tranches à l’envi dans des pique-niques champêtres et anthropophages. Que tout soit commerce aujourd’hui, un objet d’échange et de troc, soit ! Mais là où nous aurons transformé jusqu’à notre fondement en part du CAC40, nous aurons perdu ce qui nous reste, une idée de l’homme. Et jamais nous ne pourrons désormais être Catesby, réconfortant comme il le peut Richard III sans toutefois le déposséder de son royaume : « Withdraw, my lord. I’ll help you to a horse. »

Corpus

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Transsexuels, l’Iran montre l’exemple

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France 5 a diffusé hier soir un documentaire étonnant consacré aux transsexuels iraniens. On y apprend que ceux-ci sont quasiment mieux traités là-bas que chez nous, où rappelons-le, jusqu’à la semaine dernière et au geste héroïque de Roselyne Bachelot, les transgenres étaient considérés comme des malades mentaux. Rien de tel en République Islamique, où les trans sont traités avec bienveillance par les autorités depuis que l’imam Khomeyni a promulgué une fatwa en leur faveur. Et si, dans l’indifférence totale des mouvement gays occidentaux, les homos standard restent passibles de la peine de mort du côté de Téhéran ou d’Ispahan, les hommes qui veulent changer de sexe peuvent, eux, le faire en toute légalité. Cela dit, devenir une femme au pays des mollahs, faut vraiment en avoir envie…

Le vote utile, oui, mais utile à qui ?

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28 % ! Un triomphe, une victoire historique pour l’UMP. Une dégelée pour ces ânes bâtés du PS, embourbés dans leurs querelles internes, comme disent les journalistes qui savent. Hop, fermez le ban. Ces élections européennes sont pliées. On passe à autre chose.

La droite gouvernementale, aidée par les supplétifs du Nouveau Centre, pointe en tête. Aux alentours de 28 % des intentions de vote pour le scrutin du 7 juin. Le PS à la ramasse se situerait dans la moyenne des précédentes élections avec près de 22 %. Et tous nos commentateurs attitrés de s’exciter sur une nouvelle phase de « turbulences » pour le « partidemartineaubry », qui manquerait de légitimité, de lisibilité, de crédibilité, ou de machintrucité.

Plus le temps et les élections passent, plus nous aimons les journalistes et leurs émotions adolescentes pour les chiffres des premiers sondages venus. Essayons donc d’être calme et de faire des règles de trois.

La droite d’abord : souvenons-nous, il y a deux ans, Nicolas Sarkozy devenait président de la République. Avec 53 % des voix. Passons aux législatives, la majorité présidentielle les a emportées avec 49,66 % des voix, contre 42 % pour le PS. Et aujourd’hui, donc, par le miracle de la règle à calcul, avec 28 % on parle de banco pour l’UMP ! Il est vrai qu’en période de crise on apprend à se contenter de peu. Mais là, on se demande si la droite officielle ne devient pas un peu trop adepte de la décroissance. D’autant que les élections européennes, au risque d’enfoncer nous aussi des portes ouvertes, ne sont pas très mobilisatrices. Là aussi, revenons aux chiffres : 2004, 42 % des Français inscrits sont allés voter, soit 17 752 603 électeurs sur 41 518 595 sont censés pouvoir donner leur avis. Ça calme déjà.

Alors les 28 % à venir devraient aussi calmer les ardeurs des communicants de l’UMP. Parce que ça chiffre à peine à 5 millions le nombre d’électeurs désireux de porter en triomphe le président Chouchou.

Et la gauche alors, bon dieu. Pourquoi n’essaie-t-elle pas de délivrer calmement cette petite leçon d’arithmétique à l’usage des malcomprenants ? À l’exception de l’animal à sang froid Cambadélis, qui remarque ce mardi dans Le Parisien que la droite aurait dû au moins rassembler 40 % et qu’elle s’écroule, pas une tête de liste pour endosser ce constat plein de bon sens.

Alors, soyons, une fois n’est pas coutume, pervers. Dans le fond, la dramatisation, genre « l’UMP va vous en faire baver si vous ne venez pas voter ou si vous cédez aux sirènes des listes qui sont à gauche » (pardon à gauche du PS), donc cette dramatisation donne une raison d’être à la campagne du PS.

Au départ celle-ci était orientée de façon offensive contre l’Europe de « Sarkozy et Barroso ». Au moins ce slogan négatif évitait d’avoir à trop discuter contenu, déminait le contentieux ouiouiste/noniste et devait mobiliser le socialiste lambda en colère contre l’omniprésident. Patatras. Les camarades lambda n’ont pas aimé cette campagne négative. Repatatras, José-Luis Zapatero, le grand ami espagnol, explique, lui, qu’il n’a rien contre une nouvelle candidature de Manuel Barroso à la tête de la Commission européenne. Pour éviter la cata, les socialistes d’en haut cherchent vaguement des idées, n’en trouvent pas, et finissent par proposer ce fabuleux slogan mobilisateur : « Pour une Europe à gauche, maintenant. » Allez savoir pourquoi, aucun miracle ne s’en est ensuivi…

Du coup, un Solférino boy, du fond d’un bureau aveugle, avec du linoléum beige usé au sol a une idée : et si on refaisait le coup du vote utile, hein ? Genre, l’antéchrist c’est la droite, la menace c’est la dispersion ! Donc, au lieu de vous amuser, votez PS, sinon faudra pas vous plaindre quand les hordes de caissières roumaines ou de banquiers luxembourgeois débarqueront dans nos belles provinces. L’électeur socialiste, on le sait, a la culpabilité facile depuis un fameux 21 avril. Ça devrait donc suffire pour une campagne de même pas trois semaines.

Et puis au fait, si l’objectif de la gauche, comme de la droite ou de tous les autres, pardon, n’était pas uniquement de faire de ces élections un moment de politique. Non, il s’agit bien souvent de garantir un statut social à de pauvres hommes et femmes politiques qui ont besoin de Bruxelles pour survivre. Des ministres en disgrâce (Dati) aux fantômes politiques (Harlem Désir), en passant par des recalés du suffrage direct (Peillon) et, enfin, des redécoupées de l’Assemblée qui veulent pas aller chercher un travail, un vrai travail s’entend (Aurélie Filipetti). Vincent Peillon envoyé « à contrecœur » jouer la tête de liste dans la région Sud-Est pour le PS ne fait même pas mine de dire autre chose quand il appelle au vote utile : « Combien de députés Besancenot fera perdre au groupe socialiste en obtenant 4 à 6 % des voix… » Ben oui, Vincent a une famille à nourrir, lui. Electeurs, soyez gentils, un petit bulletin le 7 juin pour manger et rester propre.

Sarah Palin va bien

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Sarah Palin, ex-candidate républicaine à la vice-présidence en 2008, va bien. La plus belle femme politique de la planète et de tous les temps, à l’exception peut-être de Cléopâtre, va écrire et publier ses mémoires l’année prochaine. L’annonce a été faite par Bill Murray, PDG de la maison d’édition HarperCollins, qui déclare de la toute divine Sarah aux bras blancs qu’elle a « une histoire fascinante à raconter » et qu’il s’agit d’une « des personnalités les plus charismatiques de la vie politique américaine ». Il est amusant de savoir que HarperCollins est aussi l’éditeur de Christopher Moore, un des écrivains les plus underground, trash et drôle des USA (voir L’Agneau, disponible en Série Noire). On ne sait pas en revanche si Sarah Palin annoncera dans ce livre son audacieux programme marxiste de dépérissement de l’État pour 2012, qu’elle déguise sous le nom de libertarianisme pour ne pas affoler les chasseurs de phoques. Car, en plus d’être sublime, ma Sarah, c’est un vrai génie politique.

Européens, ne nous cassez pas les urnes !

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Renchérissant sur Paul Thibaud, qui confessait sur les ondes de France Culture ne pas juger bon de se déplacer vers l’isoloir le 7 juin prochain, mon collègue de colonne, Luc Rosenzweig, appelait les Européens à l’abstention, rejoint dans la foulée par David Dupré qui avouait – faute avouée, à demi-pardonnée – donner son suffrage à la liste « Europe Démocratie Espéranto ».

Faut pas charrier, les amis. L’espéranto, je n’y crois pas. Quiconque a un peu d’esprit et de lettres le sait : c’est le volapük qu’il nous faut ! Inventée par un curé catholique de Baden, Johann Martin Schleyer, cette langue est si compliquée que ses défenseurs ne la parlaient même pas entre eux, lorsqu’à la fin du XIXe siècle ils se réunissaient en colloques et symposiums pour déterminer s’il fallait cinq ou dix ans pour l’imposer au reste du monde. Il y a, dans le volapük, ce que disait Paul Valéry de l’Europe, c’est-à-dire une conjonction des maximums : maximum de complications, de déclinaisons et d’inepties possibles.

Bref, de toutes les langues que l’esprit humain a inventées – du basic au langage C, en passant par le cobol et le pascal –, le volapük est la langue la plus conforme à l’esprit byzantin qui souffle sur le Berlaymont et ses alentours. Une langue qu’on ne peut pas parler, une langue dans laquelle aucune intelligibilité n’est possible et qui ne permet aucun échange, puisque chacun des locuteurs qui en userait se perdrait inéluctablement dans ses méandres brumeux et ses abstractions foireuses. Mais la plus littéraire des langues qui soit, car au final elle pointe, façon Sarraute et Ionesco, l’incommunicabilité des consciences. Miss Smith ne comprend pas Mr Smith : voilà l’Europe qui commence. Et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

À cette Europe incompréhensible, unie comme les vingt-sept doigts de la main, le moindre est d’offrir la plus incompréhensible de toutes les langues : le volapük, tout le volapük, rien que le volapük. Le mérite le plus notoire de cet idiome est qu’il continue à rester obscur et confus lorsque l’on est assis sur sa chaise et que l’on y sautille comme un cabri.

Le problème est qu’aucune liste – du moins en France, je n’ai pas regardé ailleurs – ne propose le recours systématique au volapük dans les instances européennes. Vais-je, pour autant, aller tâtonner le goujon le 7 juin ? Bien sûr que non. Si je connais des thons, des carpes et même des tanches, je ne suis, jusqu’à nouvel ordre, pas assez intime avec un goujon pour oser le tâtonner. Même un peu. Fût-il européen. Et de bonne moralité.

Cela étant, en démocratie, on ne vote jamais tout à fait pour son idéal politique, à moins de se présenter soi-même à l’élection – ce n’est pas interdit. Dans la plupart des cas, on est obligé de composer avec la réalité. Non pas de faire comme si, à la manière kantienne. Mais de faire avec, façon Gilbert Bécaud dernier album. Le vote n’est pas la simple expression d’une adhésion totale à un représentant et à ses idées : il est un choix. Et comporte, par nature, une part de reniement de soi-même. C’est cet abandon de soi que Rousseau, l’un des pères putatifs du totalitarisme, dénonçait déjà dans son Projet de Constitution pour la Corse de 1763, puis dans le Contrat social, en critiquant le système parlementaire : la démocratie représentative va toujours à l’encontre de notre nature.

Lorsqu’on vote, on ne porte jamais son suffrage vers celui qui pense comme nous, mais toujours vers une approximation. À moins d’être le militant dont Régis Debray tirait le portrait en 1981 dans la Critique de la raison politique, on vote, toujours et parfois malgré soi, en désespoir de cause. Et l’on devrait se méfier comme de la plus grande peste de ceux qui veulent « réenchanter le politique » : le monde n’est pas une opérette, mais un juste et relatif milieu entre la peste et le choléra, la grippe porcine et la grippe aviaire, le rhume et l’eczéma. C’est au centre que nous avons, en définitive, à voter. Pas au centre de l’échiquier politique actuel, où l’on entend, par exemple, un Jean-François Kahn tenir les mêmes discours que Le Pen hier sur la sécurité et le risque des vagues d’immigration déferlant sur l’Europe. Même Sarkozy n’avait pas osé. Non, il s’agit de voter au centre : là où, même aveugle, nous pensons pouvoir toucher au plus proche du cœur de la cible que nous avons nous-mêmes déterminé.

Moi, par exemple, qui ai été élevé dans un républicanisme séguino-chevènementiste, j’essaie d’ajuster le tir. Ce n’est pas certain que je vais réussir, mais au moins j’aurai essayé. Ce que je sais, c’est que je ne voterai pas pour les listes Dieudonné. D’abord, parce qu’il n’en présente pas dans le Grand est, que je ne suis pas suffisamment gaga pour confondre le café-théâtre et l’isoloir et, last but not least (je ne sais pas comment on dit ça en hébreu) parce que le fameux lobby dont est censé dépendre Causeur ne m’a pas encore payé suffisamment pour les articles (superbes) que j’écris – Elisabeth, tu l’as mis où, le lobby ? Je ne voterai pas non plus pour Europe Écologie : je suis Strasbourgeois, d’accord. Mais je suis aussi patriote et je pense que lutter contre la présence du Parlement européen à Strasbourg au nom du « bilan carbone » comme le fait Daniel Cohn-Bendit, n’est rien d’autre que la plus grosse fumisterie de tous les temps. Et je ne vous dis pas comme c’est polluant, une fumisterie industrielle à ce point-là.

Peut-être voterai-je communiste, enfin Front de gauche. Rien que pour embêter Jérôme Leroy. Et le déboussoler encore un peu, moi qui me souviens de Malraux et du papier à cigarette dont les feuilles ne séparent jamais rien de rien. Ou PS, pour équilibrer le vote Kouchner.

Enfin, je voterai. Et je le ferai comme je vote aux cantonales, même si je sais pertinemment que le pouvoir d’un conseiller général est proche du zéro absolu quand le contingent d’aide sociale – c’est-à-dire les dépenses obligatoires – prend une place telle dans le budget des départements qu’ils n’ont plus aucune latitude pour mener leurs propres politiques. Car la réalité, c’est aussi ça : des marges de manœuvres partout de plus en plus réduites.

À Strasbourg, Peter Sloterdijk m’a un jour confié être étonné par les appartements de ses amis français : on s’y croirait, disait-il, comme dans un musée. Et il poursuivait : les Français font aussi de la politique comme dans un musée. Emportés par le romantisme, ils croient encore aux destins impériaux tout comme aux lendemains qui chantent.

J’avais été choqué par son propos. Je ne le suis plus. Peter avait raison : la politique ne chante pas. Elle ne chante plus les tubes que nous connaissions et, au juke-box démocratique, nous reste comme ultime devoir de ne plus sélectionner que notre petite musique. À notre rythme, mais peut-être pas très accordée.

Si l'Europe s'éveille

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Donné, c’est volé

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C’est pas pour vous raconter ma vie, mais, jeudi dernier, j’ai piqué une grosse colère. Et le plus pénible, c’est que c’était contre moi-même (quand on a une contrariété, il est toujours préférable d’avoir quelqu’un à qui s’en prendre). Alors que je m’apprêtais à passer une délicieuse matinée à lire et à traîner, avec en prime la bonne conscience du travailleur, je me suis rappelé avoir donné mon accord pour participer à « La pause d’actu », émission quotidienne sur Direct 8, au cours de laquelle deux « invités » (qui sont en fait des chroniqueurs) commentent les sujets du jour. Après que Yoann Cambefort, un jeune homme fort bien élevé, m’eut dit sur tous les tons qu’ils tenaient absolument à m’avoir moi et pas une autre, et qu’il adorait ce que je fais (mon célèbre bœuf mironton ?), j’avais piteusement laissé choir mon fromage et oublié mon principe cardinal : pas de travail non rémunéré. Certes, je n’ai aucune raison de mettre en doute la sincérité des jeunes gens talentueux et sympathiques qui sont aux manettes de cette émission, mais enfin je sais ce que c’est : il faut trouver chaque jour deux bonnes poires qui acceptent de perdre trois heures de leur temps, avec, pour seule rétribution, le fait de passer à la télé – et pas exactement sur TF1. Je sais que leurs handicaps de départ – faible audience de la chaîne, faible notoriété des journalistes – les obligent à ratisser large et à être insistants. Il n’empêche que je m’étais laissé faire. Il faut dire que je n’ai pas de chance : les médias sont peuplés de gens qui se feraient hacher menu plutôt que de m’inviter, et justement ce sont ceux qui payent. Mes « admirateurs » ne sont jamais les décideurs-payeurs. Je me demande bien pourquoi mais ce n’est pas le sujet.

J’étais donc, ce matin-là, dans d’excellentes dispositions jusqu’à ce que cet engagement me revienne en mémoire. Quand Clélie Mathias, présentatrice de l’émission avec Emmanuel Pontneau, m’a fort courtoisement appelée pour discuter des sujets que nous allions traiter, j’ai passé à cette malheureuse fille le savon que j’aurais dû m’infliger à moi-même.

– Je vais venir mais je vous préviens, ça me met hors de moi de travailler sans être payée.
– …
– Vous, vous êtes payée, non ?
– Euh… oui, mais moi je suis salariée de la chaîne.

Que n’avait-elle dit là ! Elle a pris pour tous les autres : les présentateurs payés des fortunes qui vous expliquent que pas d’argent[1. Afin d’éviter les conclusions hâtives je précise que quand je travaillais avec FOG à France 3 ou avec Laurent Ruquier à Europe 1, mon travail était plus que correctement rémunéré.], les jeunes crétins qui vous font comprendre qu’ils vous font un grand honneur de vous inviter sans avoir une traitre idée de la raison de cette invitation, sans oublier tous les confrères qui, à force d’accepter avec le sourire cette exploitation éhontée, ont fini par la faire passer pour normale. Certes, il m’arrive de céder à la vanité ou aux instances amicales d’un confrère, mais au moins je râle – ce qui me procure la satisfaction de provoquer la stupéfaction de mes interlocuteurs.

Morte de honte de m’être (exceptionnellement) laissée emporter, je me suis tenue à carreau sur le plateau ; d’ailleurs, dans son genre, l’émission est préparée avec sérieux et les invités-chroniqueurs y sont fort bien traités. Tant qu’à travailler gratos, autant aider des jeunes méritants.

On me dira qu’il n’y a pas là de quoi s’énerver. Et pourtant si. Parce que la gratuité n’est plus une exception et que, dans certaines activités, elle est même en passe de devenir la règle. Grâce à Internet, elle serait même, s’enthousiasment certains, le fondement d’une nouvelle « culture » – rien que ça. D’ailleurs, en anglais, ça sonne tellement bien : qui pourrait s’insurger contre la loi du « libre » ? Qui oserait mettre en doute la grandeur d’un acte gratuit ?

Les tribulations de la loi Bruni-Hadopi (ainsi rebaptisée par les bons soins d’un ami) ont attiré l’attention du public sur les mauvaises manières faites aux artistes. « La gratuité, c’est le vol », proclamait il y a un an Denis Olivennes, l’un des initiateurs du texte – dans le cadre d’Ouverture Sans Frontières, sans doute. D’ailleurs, cette plaisante formule que j’aurais bien voulu avoir trouvée avait un seul défaut, qui était justement son auteur ou plutôt la qualité d’icelui (rien de personnel). À l’époque, il était patron de la FNAC et de mauvais esprits auraient pu penser qu’au-delà de ses excellents principes, Olivennes défendait surtout ses intérêts. Il est vrai que la FNAC n’est pas un vulgaire marchand mais un agitateur d’idées. Pas d’histoires d’argent entre nous.

En tout cas, grâce aux hadopistes, l’idée que la création artistique est un travail qui mérite salaire fait son chemin, même dans les jeunes cerveaux les plus embrumés par les substances illicites et néanmoins payantes. Mais tout le monde, à commencer par toi, cher lecteur, continue à trouver absolument normal que, sur Internet, l’information soit cadeau. Sur ce point précis, je ne saurais donner tort à l’admirable Edwy Plenel. Notre résistant éternel, à la pointe du Combat pour une presse libre, titre de l’ouvrage qu’il est venu, vendredi dernier, vendre sur France Inter dans un grand numéro de nopasaranisme, a courageusement choisi un modèle payant pour son site Médiapart, mais apparemment les Français n’aiment pas la presse libre, en tout cas pas suffisamment pour la payer, et le nombre d’abonnés ne semble pas être à la hauteur des espérances plénéliennes.

Tout cela m’a rappelé la remarque aigre et impérative d’un lecteur à propos de la nouvelle formule de notre (superbe) mensuel : « SCANDALEUX de devoir payé pour des articles ! Publier les ici !!! », écrivait Gwen. On m’accordera qu’il est bien plus scandaleux encore de torturer la langue française de cette façon. Reste à comprendre ce qui a bien pu mettre dans la tête de Gwen l’idée que les articles poussaient tout seuls et qu’il n’y avait qu’à se baisser pour les ramasser comme des fleurs sauvages. Scandaleux de devoir payer ? Eh bien moi, ce que je trouve sinon scandaleux du moins fâcheux, c’est que Gwen trouve parfaitement normal d’avoir accès gratuitement au fruit du travail d’une bonne quinzaine de personnes. Gwen (et tous ceux, bien trop nombreux, qui pensent comme lui ou elle) imagine peut-être que nous sommes des héritiers ou des êtres particulièrement frugaux se nourrissant de quelques dattes par jour et vivant dans des tentes Quechua sponsorisées par Augustin Legrand. Qu’il le sache, à une ou deux exceptions près que je ne nommerai pas ici, c’est tout-à-fait faux. Un article demande autant de travail, qu’il soit destiné à être publié dans un journal ou sur Internet. Et que les collaborateurs de Causeur que nous ne pouvons pas encore rémunérer le sachent, nous n’en sommes pas fiers.

Dans ces conditions, on peut se demander pourquoi nous n’avons pas, conformément à nos grands principes, opté pour un modèle payant. Tout simplement par réalisme. Nous n’allons pas changer le monde avec nos petits bras et nos jolis cerveaux – en tout cas pas si vite. Un site payant eût été condamné d’avance. Puisqu’on trouve pareil ou presque (des mots et des phrases, tout ça) à trois jets d’url sans avoir à débourser un centime.

Contrairement à ce que l’on répète en boucle, pour s’en désoler ou s’en émerveiller, la culture de la gratuité n’a pas été inventée par et pour Internet, elle est au moins aussi ancienne que la radio privée. L’auditeur d’Europe 1, de RTL et de toutes les stations que l’on appelait autrefois « libres » (nous y revoilà) serait sans doute aussi scandalisé que Gwen si on lui demandait de payer pour écouter. Alors, payer pour lire…

Seulement, sur Europe 1 comme sur Causeur, cette « gratuité » est une entourloupe. Quelqu’un paye, et ce quelqu’un est l’annonceur (sur le papier, car pour l’instant, comme Médiapart et comme les autres, nous vivons sur les fonds investis au démarrage). Pour accéder sans bourse délier aux programmes de radio ou aux « contenus » d’un site, le citoyen accepte d’être exposé à des messages publicitaires qui visent à lui faire lâcher de mille manières l’argent économisé sur notre dos.

On me dira, enfin, que c’est la loi du marché et que je n’ai qu’à fabriquer des fanfreluches, des écrans plats ou des produits amaigrissants plutôt que des articles. « Fais des livres qui se vendent », m’a lancé un jour un médiacrate à qui je me plaignais de mes maigres émoluments. En somme, si les gens ne sont pas prêts à payer, c’est que ce nous fabriquons n’a pas de valeur – la loi de l’offre et de la demande, c’est simple, non ?

Désolée, mais justement ce n’est pas si simple. On ne m’enlèvera pas de l’idée que la valeur qu’une société accorde au travail intellectuel dit, au moins en partie, la vérité sur cette société. Si le public se contente, en guise de journaux, des catalogues de pub que sont les gratuits, tant pis pour lui et tant pis pour nous. Car, dans ce domaine, le rapport de forces entre producteurs et consommateurs est largement en faveur des seconds, c’est-à-dire vous. Sauf qu’à force de croire et de faire croire que ce travail n’a aucune valeur, plus personne ne voudra s’y coller. Et nous serons tous perdants.

Alors, chers amis causeurs, je n’ai qu’une chose à dire. Abonnez-vous, rabonnez-vous !

Eurovision, grosse malheur

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L’Allemagne ne s’en relèvera pas. L’Eurovision l’a tuée. Dans la vie d’un pays, finir à la vingt-deuxième place au palmarès européen de la chanson quand seuls vingt-cinq pays concourent, ça peut vous faire durablement des générations de suicidés.

– Tu te souviens de l’Eurovision 2009 ?
– Ne m’en parle pas ! Rapporte-moi une poutre, j’ai déjà la corde.

Je suis sur le point de demander l’asile politique à l’Azerbaïdjan. Je ne savais pas que ce pays était en Europe, je croyais qu’il avait du pétrole : il est arrivé troisième de l’Eurovision. Juste devant lui, l’Islande ne connaît pas la crise et se taille une deuxième place : comment l’Union européenne pourra-t-elle, après ça, refuser la demande d’adhésion islandaise ? Et la Norvège, qu’on croyait juste bonne à faire des omelettes, rafle la mise en poussant la chansonnette.

En Allemagne, nous avions pourtant tout fait pour ne pas en arriver là : nous avions payé un voyage aux Baléares à tous les chanteurs has been que compte notre pays – il n’y a que ça. Olaf Henning, Andrea Berg, Klaus Lage : sur ordre de la chancelière, la police était venue prendre à leur domicile chacun de nos Schlager[1. Chanteur populaire allemand.], les avait mis dans le premier vol pour Majorque en s’assurant que l’avion décolle bien et promettant aux plus récalcitrants qu’ils pourraient avoir un supplément de sangria une fois arrivés là-bas.

– Et j’aurai droit à un rab de patatas bravas ?
– Tout ce que tu veux. Mais ne fais pas le con et monte dans l’avion !

Nous avions fait les choses en grand : nous nous étions même abstenus d’envoyer sur le front russe, pardon à Moscou, un chanteur allemand tel qu’on se le représente en France – uniforme vert-de-gris, casque à pointe enfoncé jusqu’aux paupières, main levée pour montrer la lune à l’imbécile qui regarde le doigt et déjà un peu grisé par les six litres de bière avalés avant le show. Certes, je caricature un peu : les Allemands ne boivent pas autant de bière. Du moins ceux qui doivent monter sur scène.

Pour parfaire les choses, nous avions dépêché à l’Eurovision Alex C. Il a une belle allure de minet latino, il chante en anglais et même son patronyme (Christensen) est raccourci ce qu’il faut pour passer inaperçu dans la masse… Il s’est glissé trois paires de chaussettes dans l’entrejambe, s’est passé la main dans les cheveux comme le plus achevé des serial lovers, puis a chanté Miss kiss kiss bang. Tout ça pour finir vingtième ! La lose totale : il n’est pas parvenu à égaler Nicole, qui en 1982 avait remporté l’Eurovision en chantant Ein bißchen Frieden. Certes, à l’époque, on avait dû payer le jury, le menacer pour qu’il vote en sa faveur ou quelque chose comme ça.

Pour l’Allemagne, l’Eurovision c’est cuit pour les mille ans qui viennent. Alors, je veux bien me dévouer pour donner quelques conseils à mes amis français s’ils veulent remporter le concours l’an prochain.

Déjà, il ne faut pas envoyer Patricia Kaas. En 2010, elle sera un peu trop âgée pour participer et Juliette Gréco risque de piquer encore sa crise : « Mais comment ? Y en a toujours que pour les vieilles ! Et la relève, vous en faites quoi ? Envoyez-moi et je les embobine tous ! » Il ne faut pas non plus envoyer Marie Myriam : elle a remporté le concours en 1977 avec L’oiseau et l’enfant, mais la retrouver aujourd’hui – on ne sait même pas si elle a fini clodo – serait beaucoup trop long et coûteux en recherches.

On s’abstiendra pour les mêmes raisons d’interroger l’état-civil pour savoir si Corine Hermès est toujours en vie. De toute façon, c’est une social-traitre : cette chanteuse française s’était vendue au Luxembourg en 1983 pour gagner l’Eurovision. Elle avait raflé la mise avec une chanson qui parle d’amour, de grand bleu et d’océan : cette année-là, les gens qui ont fait le déplacement au Grand-Duché, croyant y trouver de nouvelles Maldives, ont vite déchanté.

Que reste-t-il à la France pour gagner l’Eurovision en 2010 ? Rien de plus simple.

D’abord, il faut prendre n’importe quel chanteur – ce n’est franchement pas cela qui manque. Puis, changer les attributions d’Hervé Morin en lui enlevant le ministère de la Défense pour lui confier celui de la Guerre. Certes, dans un premier temps, tout le monde prendra ça à la rigolade. Mais il n’est pas dit que l’esprit de sérieux ne revienne très vite quand le premier missile sol-air aura explosé à Oslo, pile-poil sur l’immeuble d’Alexander Rybak, le vainqueur de l’Eurovision 2009 qui ne perd rien pour attendre.

Évidemment, les belles âmes se plaindront que détruire Oslo réduit considérablement les chances de la France pour le Nobel de la Paix. Mais en prix internationaux, c’est comme au baccalauréat : il faut savoir choisir ses options.

On répétera donc ces frappes chirurgicales sur l’Islande, l’Azerbaïdjan, la Turquie, la Grande-Bretagne et l’Estonie. On bombardera aussi un peu la Suisse : elle n’a rien à voir avec tout cela, mais ce pays a toujours été trop rangé. Peut-être ne faudra-il pas être aussi systématique : les trois premières frappes auront certainement dissuadé les autres concurrents de se présenter à l’Eurovision. Aussi veillera-t-on à accorder trois minutes de réflexion à chacun des pays visés afin qu’il fasse parvenir à Paris sa reddition.

Et là, Français, ensemble, tout sera possible ! Vous pourrez envoyer Carla Bruni, Diam’s ou Patrick Sébastien représenter votre pays : vous remporterez l’Eurovision haut la main. Facile, non ?

Aubry se la joue Royal !

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Dimanche 17 mai, invitée du « Grand rendez-vous Europe 1/Le Parisien », Martine Aubry a amorcé un nouveau virage dans la campagne des socialistes. Après avoir joué quinze jours la carte du « vote sanction », épousé une dizaine de jours la cause du « vote utile », le parti socialiste change de cap pour le « vote proposant ». La Première secrétaire a, en effet, déclaré ne plus vouloir être « l’opposante numéro un mais la proposante numéro un », taclant dans la foulée François Bayrou : « Il crie, dénonce, mais être le porte-voix des inquiétudes n’est pas suffisant. » Le terme proposant n’est pas un néologisme, il existe bel et bien en français, mais dans des acceptions strictement réservées à la religion et à la médecine (la fameuse union du goupillon et du clystère ?) : une proposante c’est d’abord une jeune théologienne protestante qui étudie afin de devenir pasteur… Est-ce que cela veut dire qu’en cas d’échec de son parti aux prochaines élections Martine Aubry devient RPR et adopte la Religion Prétendue Réformée ? N’allons pas si loin dans l’extrême ! Car une proposante, c’est aussi une malade qui est la première de sa famille à consulter pour une affection génétique héréditaire… D’où la fille de Jacques Delors peut-elle bien donc tenir son européanisme forcené ? Mystère et boule de gomme. A moins que cet usage assez inconsidéré de la langue française ne soit une tactique sournoise du maire de Lille pour oser un rapprochement avec Ségolène Royal… Y en faut de la bravitude pour être proposante !

Plutôt rouge que mort-vivant

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« Ceux qui espèrent que le Parlement européen résoudra une attaque zombie aussi facilement qu’une grève de routiers feraient mieux de se rappeler ce qui s’est produit la dernière fois qu’un fléau a frappé leur pays. Il suffirait de cinq zombies en Andalousie pour générer une épidémie qui déferlerait sur le Pays de Galles moins de trois semaines plus tard. »

À qui doit-on ce salutaire avertissement à moins de trois semaines des élections européennes ? Évidemment pas aux listes présentées par le bloc central du libéralisme et/ou de la fausse contestation médiatique (UMPS, Modem, FN, Verts, Ecolos, Libertas, NPA). Mais enfin, nous aurions pu décemment espérer que des mouvements responsables comme le Front de gauche ou Debout la République réagissent sur cet important problème et mettent en garde leurs concitoyens sur le « solanum », ce virus qui envahit la circulation sanguine à partir d’une morsure initiale et atteint le cerveau, tuant au bout d’une vingtaine d’heures avant de vous transformer en mort-vivant, très précisément à H+23. On comprend que la grippe porcine fait évidemment figure d’aimable plaisanterie voire de leurre pour ne pas avoir à affronter cette effroyable vérité.

Hélas, l’honnêteté intellectuelle nous force à reconnaître que cet avertissement de bon sens nous vient d’un Américain, Max Brooks, dont nous vous avions déjà entretenu il y a quelques temps déjà pour son roman World War Z. C’était par le biais de la fiction qu’il avait essayé de nous sensibiliser à la question zombie mais devant notre indifférence, il a décidé d’attaquer frontalement en nous donnant ce Guide de survie en territoire zombie qui va s’avérer des plus utiles lorsque le monde qui s’effondre sous nos yeux aura achevé son processus de décomposition. Evidemment, dans la mesure où l’on n’est pas ouvrier chez Continental, Tigre tamoul, fumeur ou électeur social-démocrate, il est difficile d’imaginer à quel point tout ce qui fait notre quotidien peut disparaître dans l’horreur, et avec la même rapidité que celle de la police pour mettre en garde-à-vue des syndicalistes d’EDF-GDF.

Pourtant que ferez-vous quand cela arrivera, parce que cela va forcément arriver et pour nous en convaincre, Max Brooks consacre une partie importante de son livre aux nombreuses épidémies qui ont été soigneusement occultées car les autorités étaient parvenues à les circonscrire in extremis. Citons pour mémoire, parmi les 223 recensées dans ce guide, celle d’Edo en 1611, celle de la baie de Santa Monica en 1994 mais aussi celle qui nous intéresse au premier chef car elle frappa Paris en 1807 et obligea Napoléon à fermer un hôpital après le rapport du médecin Reynald Boise décrivant un « patient incohérent, quasi animal et doté d’une insatiable soif de violence ».

Vous avez le droit de prendre ce livre pour un canular, une aimable fantaisie qui pourrait être l’œuvre d’un érudit borgésien se lançant dans l’écriture d’un manuel des castors juniors. C’est que vous n’avez jamais vu des adolescents en voyage scolaire avec des écouteurs sur les oreilles recevant du son MP3 directement dans le cortex, des courtiers aux gestes désordonnés dans une salle des marchés ou encore des supporteurs ethno-différentialistes dans les tribunes du PSG. Sinon vous sauriez, comme le disait le célèbre générique d’une série des années soixante, que le cauchemar a déjà commencé.

Ne vous trompez pas de danger, chers Causeurs de tous bords, comme d’autres se trompent de colères. Chassez vos fièvres obsidionales concernant l’immigration, clandestine, les gauchistes dans les universités ou les patrons voyous. Ce n’est pas de là que viendront les vraies invasions barbares mais du péril zombie. Quand ils arriveront en force, il sera très utile, par exemple, de savoir s’il vaut mieux se déplacer en berline, en SUV ou en moto quand on n’a pas la chance d’avoir trouvé un véhicule blindé. Il faudra aussi être capable de choisir le terrain de survie le plus adéquat : jungle, désert ou châteaux de la Loire mais en tout cas plus jamais les villes. D’apprendre à porter des vêtements serrés et des cheveux courts ainsi que de penser, lorsque vous vous réfugierez dans une maison pour soutenir un siège, à remplir tout de suite la baignoire car on ne sait jamais à quel moment l’eau sera coupée. Néanmoins, par sa concision, le conseil donné par Max Brooks que l’on préfèrera est une judicieuse remarque sur les armes les plus efficaces contre les zombies : « Les machettes n’ont pas besoin de munitions. »

Les morts-vivants vont arriver et vos pauvres vacances n’y pourront rien, pourrait-on dire pour paraphraser un slogan de Tiqqun. Alors plutôt que de vous offrir un bien inutile Routard pour Bali, investissez dans ce Guide de survie en territoire zombie.

La Crise, c’est aussi savoir acheter utile.