C’est avec une certaine consternation que les communistes français et le Parti de Gauche ont appris la nouvelle. Alors que la tentation est de plus en plus grande dans de nombreux pays européens (Portugal, pays de l’Est) de criminaliser le communisme, la décision française d’interdire le thon rouge dans les dix huit mois sonne comme un coup de grâce. Derrière cette mesure antisociale et discriminatoire, annoncée – quel hasard ! – à la veille des élections régionales, se cachent comme d’habitude les écologistes dont on sait, notamment au travers des déclarations incendiaires de Daniel Cohn-Bendit, leur haine pour le PCF. Place du Colonel-Fabien, on encaisse le choc et l’on déclare que, malgré cela, on saura tout de même préserver la diversité au sein des candidatures féminines. L’angoisse est moindre au NPA ou le thon rouge, souvent voilé, pourra plus facilement échapper aux sanctions.
La grande nuit stalinienne

Sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt, « Il y a des larmes pour l’infortune, et les choses humaines touchent les coeurs », se console Enée au moment où, abordant à Carthage avec ses compagnons, il découvre un temple célébrant les batailles de la guerre de Troie et gardant mémoire de leurs souffrances. Cette consolation semble refusée aux victimes du stalinisme. Nous n’avons toujours pas de larmes pour elles. Dans le récit du siècle écoulé, le Goulag, la Kolyma, la Grande Terreur de 1937-1938 n’ont pas encore leur place aux côtés d’Auschwitz et d’Hiroshima. Hypermnésie du nazisme, amnésie du communisme, le constat fait par Alain Besançon en 1988 n’a rien perdu de sa vérité. On mentionnera l’indifférence qui a entouré, en France, la sortie du film d’Andrzej Wajda, Katyn, consacré aux massacres par les armées de Staline, de milliers d’officiers polonais, jetés dans des fosses communes après avoir été exécutés par balle.
Reste à comprendre. Pourquoi cette asymétrie ? Pourquoi cette déplorable et cruelle réticence à méditer la défaite du communisme? Peut-on tout à la fois se prétendre antitotalitaire, comme s’en flatte notre époque, et rechigner non seulement à penser le communisme réel mais à le condamner avec la même énergie que le nazisme ?
Le désastre communiste, quatrième blessure narcissique de l’humanité
Il y a d’abord l’hypothèque prise par la question raciale sur l’intelligence du siècle écoulé. En dépit des efforts déployés par les plus grands esprits, notre époque, paresseuse et infatuée d’elle-même, s’est contentée de réduire le totalitarisme nazi à un racisme. De sorte que nous nous tenons pour quittes de notre devoir envers les victimes du XXé siècle en apprenant à nos enfants à traquer sans relâche, dans le cadre de la lutte contre les discriminations, la résurgence de « la bête immonde qui n’est pas morte », comme le dit un communiqué de l’ensemble des ministères européens de l’Education. En réalité, cela n’atteste qu’une chose, déjà observée par Georges Orwell : si nous sommes antiracistes, nous ne sommes pas antitotalitaires.
Nous ne savons plus de quoi nous parlons. Nous ignorons désormais ce qui fait la spécificité du mal du XXe siècle, et qu’ont en partage les régimes de Hitler et de Staline.
« Il y a des professeurs, mais ils n’entrent plus dans la salle de classe où l’on s’amuse. »[1. P. Sloterdijk, Entretien avec Elisabeth Levy et Gil Mihaely, Marianne, semaine du 2 au 8 septembre 2006] Et même quand ils y entrent, les formules et de slogans, seuls susceptibles de mobiliser pour le grand combat, finissent par recouvrir toute réflexion. Le degré d’indigence qu’a atteint notre réflexion sur le totalitarisme va de pair, sinon avec avec la lecture, du moins avec l’inscription aux programmes des écoles d’auteurs, comme Primo Levi ou Hannah Arendt, les moins enclins à l’esprit de simplification et à ces facilités sentimentales dont nous avons l’art et le goût.
Il ne s’agit évidemment pas de minimiser le racisme et l’antisémitisme mais de comprendre que le coeur tragique du XXe siècle ne bat pas en eux ou pas seulement. Ce qui a rendu incommensurablement monstrueux ce siècle, et c’est le point sur lequel convergent nazisme et communisme, c’est le traitement mathématique, systématique auquel le dirigeant totalitaire, Staline comme Hitler, soumet la réalité des hommes en dépit de toutes les résistances qu’ils peuvent lui opposer.
Si l’on admet que là est le mal du totalitarisme alors être instruit par le XXe siècle, c’est renoncer à une conception prométhéenne ou messianique qui fait de l’homme le bâtisseur du royaume du Bien. C’est en ce sens que l’on peut dire avec Georges Steiner que « la défaite du communisme est une grande défaite de l’humanité » ou, avec les mots de Freud, qu’elle nous inflige notre quatrième blessure narcissique. Après la révolution copernicienne de l’héliocentrisme, la théorie darwinienne de l’évolution et la théorie freudienne de l’inconscient, le désastre communiste contraint les hommes à admettre qu’il ne leur revient pas d’édifier la cité morale, ce monde d’égalité et de justice promis par le récit marxiste. Les hommes ne peuvent – et c’est déjà beaucoup et excessivement rare – qu’introduire un peu de bien dans le monde. Seul leur appartient l’exercice de ce que Vassili Grossman appelle « la petite bonté sans idéologie« .
Or, cette conclusion est celle-là même sur laquelle s’accordent les plus profonds penseurs de l’expérience totalitaire. François Furet achevait son essai sur l’idée communiste au XXe siècle par une formule qui a prêté à bien des malentendus et qui pourtant témoignait d’une réelle instruction par le siècle écoulé : « Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons »[2. Le Passé d’une illusion, Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1995, p. 572], écrivait-il.
Il n’entendait pas par là qu’il nous fallait renoncer à agir. Il lançait seulement un appel à la réconciliation avec la finitude humaine. Libres, les hommes agissant de concert peuvent modifier, infléchir le cours des choses, empêcher que le monde se défasse ou sorte de ses gonds, pour le dire avec les mots de Camus ou avec ceux de Hamlet, mais n’ont pas vocation à changer la condition humaine, à exalter la plasticité de la nature humaine ou à arraisonner le monde. Après l’ivresse du « tout est possible », Furet nous invitait à distinguer le possible et de l’impossible.
À l’instar d’Arendt qui, rappelons-le, au sortir de son examen du totalitarisme, publie non un traité d’antiracisme ou un manuel des droits de l’homme, mais écrit son maître-ouvrage, The Human condition[3. Ce n’est pas par cuistrerie que je ne traduis pas le titre orignal mais parce que la traduction (La condition de l’homme moderne) trahit l’objet même de cet ouvrage qui est de dégager les invariants, le donné de l’existence humaine. L’homme moderne, auquel Arendt s ‘attache dans son avant-propos et dans son dernier chapitre, se distingue par son entrée en rébellion contre la condition humaine.], qui longtemps dans son esprit s’est intitulé significativement amor mundi, Furet nous rapatrie, après l’exil dans le monde fictif des idéologies et des solutions définitives, dans le monde réel, taillé dans l’étoffe du particulier, de l’unicité, de l’imprévisible, où l’homme fait l’expérience du pouvoir que possèdent les choses de « triompher de toutes nos attentes, de tous nos calculs et de les dépasser », comme le décrit Arendt, où il est aux prises avec des dilemmes, confronté à des questions qui ne se résolvent pas.
Ce savoir de la finitude ne nous sied guère. Il est pourtant infiniment accordé à ce que le présent réclame. C’est pourquoi il faut également méditer les deux expériences totalitaires.
Mais ne succombons pas au péché de la généralisation. Pour penser le stalinisme dans la chair de sa monstrueuse et singulière réalité, des ouvrages importants paraissent. J’ai retenu L’Ivrogne et la marchande de fleurs[4. Editions Tallandier, 2009] de Nicolas Werth. Il faut aussi lire l’impressionnant travail de mémoire de Orlando Figes, Les Chuchoteurs, Vivre et survivre sous Staline[5. Editions Denoël, 2009 traduction pierre-Emmanuel Dauzat, avec une belle préface d’Emmanuel Carrère.] et voir Katyn de Wajda.
Seize mois de crime sous chape de plomb
L’Ivrogne et la marchande de fleurs couvre une période qui s’étend du mois d’août 1937 au mois de novembre 1938 au cours de laquelle s’accomplit en Union soviétique, un meurtre de masse que Nicolas Werth qualifie de « plus grand massacre d’Etat jamais mis en oeuvre en Europe en temps de paix ».
De ces années 1937-1938, n’était connue que la face volontairement et habilement rendue publique par le pouvoir stalinien : celle des grands procès de Moscou et des petits procès organisés en province qui avaient permis d’occulter les opérations d’épuration qui visaient la société dans son entier et se déroulaient, elles, dans la coulisse.
L’histoire de ces seize mois de Terreur restait à écrire. Werth s’y est attelé en ne servant pas d’autre cause que celle de la vérité, c’est-à-dire de l’établissement des faits. Mais pour lui comme pour Wajda, dire ce qui a été, c’est aussi faire acte de fidélité aux morts. Werth aurait pu, à l’instar du réalisateur de Katyn, placer son travail sous l’invocation de la figure d’Antigone qui se fait un devoir suprême de donner une sépulture aux morts. On dira que telle est la fonction de l’histoire depuis son origine – sauver de l’oubli les actions humaines, selon l’incipit des Histoires d’Hérodote ou ressusciter les morts, selon le beau mot de Michelet -, mais ici, ce qui vient grossir le fleuve du Léthé, ce n’est pas seulement le travail du temps, c’est d’abord la volonté de Staline de jeter ces morts dans les oubliettes de l’histoire. Ce ne sont pas seulement des fosses communes que les exécutants de la Grande terreur ont eu pour ordre de creuser, ce sont ce que Hannah Arendt a appelé des « trous de l’oubli », des holes of oblivion.
Tout avait été mis en œuvre pour rendre la mémoire impossible. Pour l’essentiel, les arrestations se déroulaient la nuit. Les condamnations étaient prononcées dans le huis clos de tribunaux expéditifs. Les exécutions et les inhumations étaient très précisément réglées afin de s’assurer que toute trace en soit effacée : « Si l’on enterre les cadavres dans un bois, par exemple, expose à ses subordonnées le chef du NKVD de Sibérie occidentale, il faut au préalable découper la mousse, puis en recouvrir la terre fraîchement retournée pour masquer le lieu, afin qu’il ne devienne pas un jour un endroit où pourrait se donner libre cours le fanatisme contre-révolutionnaire de la cléricaille ». L’ordre était ainsi impérieusement donné de maintenir ces opérations secrètes, et il était rigoureusement respecté. La victime elle-même n’était pas tenue informée de la sentence prononcée contre elle : exécution immédiate ou déportation au Goulag. Quant aux familles, aux proches des personnes arrêtées qui venaient s’enquérir auprès des fonctionnaires du NKVD des raisons de ces disparitions soudaines, quel que fût le verdict rendu, une seule réponse devait être apportée : «L’individu X a été condamné à 10 ans de camp sans droit de correspondance »[6. Ce mensonge ne sera pas levé sous Khroutchev. A la suite du XXe congrès, la libération des camps autorisée, dès 1954, par Khroutchev, s’accéléra. L’administration judiciaire fut alors confrontée à la mémoire des familles des condamnés à mort qui ne voyaient pas les leurs revenir du goulag. La décision fut prise, par crainte « d’introduire une grande confusion dans les esprits », de perpétrer le mensonge de 1937-1938, en expliquant par la mort ce non-retour, et en lui fixant une date fictive « évaluée approximativement dans la limite des dix ans ayant suivi l’arrestation ».]. « Les victimes disparaissaient tout simplement », écrit Nicolas Werth d’une formule lapidaire parfaitement accordée au sentiment d’incompréhension et de désarroi qui devait envahir les familles forcées de constater et d’entériner le fait de l’enlèvement.
Il était en outre rigoureusement exclu d’évoquer ces disparitions soudaines avec quiconque. L’interdit ne pesait pas seulement sur les exécutants mais s’étendait à l’ensemble de la population. C’est d’ailleurs ce motif qui sera retenu contre la marchande de fleurs artificielles du cimetière Preobrajenskii, à laquelle fait allusion le titre de l’ouvrage de Werth, pour la condamner à mort : on l’accuse d’avoir colporté la rumeur, qui gagne alors les esprits, selon laquelle « on amène de nuit des fourgons entiers de fusillés! ». À ce thème du « don de la mémoire si dangereux pour le pouvoir totalitaire », Hannah Arendt a consacré dans Origines du totalitarisme des pages pour ainsi dire définitives. « Chacun avait appris à se taire », écrit-elle, ou à chuchoter, selon le mot de Orlando Figes, car chacun avait compris que « le plus grand des crimes, dans un pays totalitaire, est de parler de ces »secrets » ». Sur ce point, il faut lire l’extraordinaire témoignage du compositeur Dimitri Chostakovitch cité par Werth: « Déjà avant la guerre, il n’existait sans doute à Leningrad pas une seule famille qui n’ait perdu un proche dans la Grande Terreur. Chacun pleurait un proche, mais il fallait pleurer en cachette. Personne ne devait être au courant. Chacun avait peur. » Celui qui s’obstine dans le deuil, dans l’affliction, qui refuse de se défaire, de « cette couleur nocturne », comme dit Shakespeare, dresse toujours une sorte d’obstacle contre la déferlante de la vie ou de la violence, comme en ont eu l’intuition Hitler et Staline.
L’Ivrogne et la Marchande de fleurs retrace donc l’histoire de ces citoyens ordinaires, de ces petits gens happés par la machine des « opérations de masse » de la Grande Terreur et que Staline aurait aimé voir oubliés à jamais. Werth s’emploie ainsi à leur redonner un nom, un visage, une histoire. Ainsi nous raconte-t-il l’histoire de l’ivrogne, Vdovine, cet employé des chemins de fer qui, en état d’ébriété, lance une bouteille vide contre un mur qui vient briser le cadre d’un portrait du chef de l’Etat soviétique et finira arrêté et fusillé pour « propagande et propos terroristes » ; celle de la famille Presnovy, ces paysans qui acceptent de louer pour l’été deux chambres à un employé allemand de l’Ambassade d’Allemagne, et dont tous les membres seront arrêtés, sur dénonciation d’un voisin, et exécutés pour avoir « constitué un groupe d’espions à la solde de l’Allemagne » ou encore de ces trois « ex-nobles », employés du musée d’ethnographie de la ville d’Orel qui seront arrêtés et bientôt exécutés, au motif que les « vitrines du musée passaient sous silence la dimension centrale de la lutte des classes à toutes les étapes du développement des sociétés » et que, sur huit vitrines, une seule était consacré à la lutte des serfs contre les propriétaires fonciers . C’est, ainsi, au travers du prisme de ces vies minuscules, comme dirait Pierre Michon, que Nicolas Werth nous donne à voir et à comprendre le mécanisme de la terreur. Et c’est sans doute par cet attachement au nom propre, à la personne dans son unicité, à la singularité des êtres, que l’on défait quelque chose de ce que le stalinisme a fait.
Cet arrachement à l’oubli est d’autant plus important que le vœu de Staline de rendre cet oubli définitif fut sur le point d’être exaucé. Le silence a perduré jusqu’à Khroutchev qui ne jugea pas opportun en 1956 de briser ce silence. Non qu’il ignorât ces opérations meurtrières et leur ampleur. Car non seulement – mais sans doute ceci explique-t-il cela – , il en avait été un des agents d’exécution, et des plus zélés, mais la commission chargée des travaux préparatoires à la rédaction de son fameux rapport du XXe congrès, y consacrait une dizaine de pages, reconnaissant, en conclusion, « le caractère massif des répressions qui s’étaient abattues sur un très grand nombre de simples citoyens soviétiques ». Mais il n’avait pas cru bon de mentionner ces faits dans le fameux rapport final qui se bornait à dénoncer l’épuration et l’élimination des responsables politiques, des cadres administratifs, militaires, économiques, culturelles.
Khroutchev n’avait donc de larmes que pour les « serviteurs du Parti, des Soviets, de l’armée et de l’économie » et jetait ainsi une nouvelle pelleté de terre sur les victimes, les seules véritablement massives, de la Terreur stalinienne. Sous la qualification de « grandes purges », les Procès de Moscou pouvaient poursuivre leur carrière d’événements-écrans. Et chacun pouvait continuer de croire, après 1956 et, pour ainsi dire, jusqu’à aujourd’hui – ceci se vérifie aisément, qu’on s’interroge soi-même ou qu’on interroge autour de soi. Même une historienne aussi avertie qu’ Hélène Carrère d’Encausse pouvait écrire en 1979 : « le citoyen anonyme a été dans cette période [de 1937-1938] moins directement menacé que le communiste, militant de base ou cadre du Parti »[7. Hélène Carrère d’Encausse, Staline, L’Ordre par la Terreur, Champs-Flammarion, 1979 p.64]. C’est ce rideau tiré, par deux fois donc, à trente ans de distance, sur les meurtres de masse, que déchire Nicolas Werth, plus de soixante-dix ans après les faits, à la faveur de l’accès aux archives autorisé depuis 1991.
Tous ennemis du peuple
Le sous-titre du livre annonce l' »autopsie d’un meurtre de masse ». La promesse portée par la métaphore est parfaitement tenue : du médecin légiste, il a la passion de la précision, du détail, de l’exactitude. Il dissèque ce meurtre dans ses moindres parties, des décisions à leur mise en œuvre, s’attache aussi bien aux bourreaux qu’aux victimes. Le crime a son instigateur, Staline, qui suivra dans ses moindres détails les opérations ; son maître d’œuvre, Nicolaï Iejov, le chef du NKVD ; son objectif, affiché mais dépourvu de toute prise sur le réel : « En finir une fois pour toutes avec le travail de sape mené par les éléments contre-révolutionnaires contre les fondements mêmes de l’Etat soviétique ». Enfin, sa méthode : chaque région se voit attribuer des quotas d’individus, les uns à fusiller immédiatement (1ère catégorie), les autres à interner pour dix ans, en camps de travaux forcés (2e catégorie).
Le plus grand massacre d’Etat, affirme Werth : 750 000 citoyens soviétiques furent exécutés et plus de 800.000 Soviétiques furent condamnés à une peine de dix ans de travaux forcés et envoyés au Goulag – mais aussi et surtout qualitativement : « Un seuil différent de violence a été franchi ».
Entre les purges qui visent l’élite et en permettent le renouvellement et les opérations qui vont décimer la population russe, il n’y a pas de solution de continuité. Les purges ne sont pas la partie visible de l’iceberg. La Grande Terreur s’inscrit dans la continuité de la « brutalisation » des rapports de l’Etat stalinien à la société russe. L’histoire du stalinisme s’écrit comme un affrontement quasi permanent, comme une guerre civile entre le parti-Etat et la société. La conception de la politique que Staline a en partage avec Hitler, implique la violence. Dès lors qu’on entend refaçonner la société à la lumière d’une Idée, dès lors qu’on ne voit plus dans la pluralité humaine que du matériau à tailler, on s’autorise par avance, tout autant que le menuisier qui doit bien faire abattre des arbres pour construire un lit, le recours au geste brutal. Si l’on peut tenir comme substantielle à la politique communiste les « camps de la mort sous la bannière de la liberté », selon la fulgurante image de Camus, et cesser de les interpréter comme de regrettables accidents de l’histoire, c’est précisément parce qu’ils sont inhérents à la politique pensée comme une ingénierie sociale. L’Union soviétique fut le laboratoire de Staline.
Dès 1929, il s’attaque en premier lieu, à la paysannerie qu’il soumet, dans le mépris le plus complet de ses pratiques ancestrales, à la collectivisation agraire avant de décider « la liquidation des Koulaks en tant que classe ». Les années 1930-1933 sont marquées par une confrontation impitoyable entre le régime et les paysans qui ne se laissent pas docilement arracher à leurs mœurs, coutumes, traditions ancestrales. Un nombre considérable de paysans « Koulaks » sont déportés en Sibérie ou au Kazakhstan. Jusqu’au paroxysme de la famine de 1933 en Ukraine dont l’accès aux archives confirme qu’elle fut littéralement fabriqué par Staline pour se débarrasser d’une population opiniâtre, impossible à faire plier. Un historien a ainsi forgé l’expression, éloquente, de man-made famines.
Une nouvelle étape commence en 1937 avec une forme de violence inédite qui se déchaîne sans le moindre rapport avec le réel. Avec l’ordre 00447 s’ouvre la chasse, non plus à l’opposant, à l’adversaire, au récalcitrant – toutes les structures d’oppositions ont désormais été matées – mais à l’ensemble de la société, la chasse non pas à des ennemis mais à de potentiels ennemis. Plus personne n’est en sécurité. C’est la société en tant que société, dans son autonomie, et les hommes en tant qu’hommes, dans leur liberté, qui sont criminalisés.
La violence cesse ainsi d’être un moyen articulé à une fin – la répression des forces d’opposition au régime -, pour devenir le principe d’action du pouvoir stalinien. On entre alors dans la phrase proprement totalitaire du régime stalinien. Peu importe la querelle sémantique : ce à quoi il nous faut nous confronter c’est à l’essence même de la violence totalitaire (au sens d’Arendt) et au défi qu’elle lance à un esprit normalement constitué. Pourtant, le seul moyen d’être à la hauteur de la nouveauté et de l’atrocité de tels régimes est d’endurer l’idée qu’il n’ y pas de réponse au pourquoi, qu’il s’agit à proprement parler d’une violence « inutile » c’est-à-dire qui ne sert aucun fin, sinon celle d’assurer au régime sa dynamique. D’où son caractère illimité, démesuré, totalement arbitraire de la violence.
« Je n’ai rien contre vous personnellement »
Werth apporte également des éléments très précieux pour penser la figure du criminel stalinien, révélant un processus de dépersonnalisation sans lequel il y aurait peut-être des meurtres mais pas des meurtres de masse. À cet égard, on retiendra, parmi un embarras de richesses le témoignage édifiant de Evguenia Breivinskaia. Lorsqu’elle fait observer à l’agent chargé d’instruire son cas que l’acte d’accusation qu’il lui présente est « un tissu de mensonges », elle s’entend répondre : « Nous le savons bien au NKVD et nous n’avons rien contre vous personnellement, mais il faut que vous signiez le protocole, vous n’y échapperez pas, vous êtes arrêtée tout simplement parce vous êtes d’origine polonaise et que nous devons remplir la ligne. » « Je n’ai rien contre vous personnellement » : cette parole terrible de l’instructeur est, en réalité, la condition sine qua non du crime de masse. Elle dit le degré d’abstraction auquel peut, et doit, atteindre l’agent de la terreur. Il réussit à ne plus voir dans l’individu singulier, unique qui se tient face à lui, qu’une entité, une généralité, le représentant d’un genre dit ennemi.
L’instructeur ne dissimule rien de ce qui le fait agir, et c’est l’autre point majeur : la stricte soumission à la logique. Vous êtes d’origine polonaise donc vous êtes coupable. Je dois faire du chiffre donc je vous arrête. Vous êtes arrêtée donc vous devez signer. Il semble, en effet, que nulle conviction idéologique n’ait soutenu les agents de la Grande Terreur dans leur entreprise meurtrière. Le grand récit communiste a manifestement perdu de son panache. L’aiguillon de la passion révolutionnaire ne semble guère les animer. Ils ne sont les coursiers d’aucun idéal. Et plusieurs documents inclinent Werth à penser, même si la question demeure affectée d’un certain coefficient d’incertitude, qu’ils n’accordent aucun crédit à l’histoire inventée par Staline, relayée par Iejov et diffusée par les chefs régionaux du NKVD. d’une conspiration nationale et internationale menaçant l’URSS. Nombreux sont ceux qui considèrent, à l’instar de ces agents de la région de l’Oural, que « plus personne ne menace le pouvoir soviétique, [qu’] il ne reste plus que quelques débris de la bande trotsko-zinoviétiste ».
Qu’ils y aient cru ou non, après tout peu importe. Il reste qu’ils ont agi comme si la fiction stalinienne – ces « accusations ritualisés » de sabotages du régime et de complots ourdis contre l’Etat – était vraie. Si les perpetrators, comme dit la langue russe, de ces crimes ne brûlent d’aucun feu révolutionnaire, ils sont en revanche de redoutables géomètres, d’impitoyables algébristes en quête de « solutions » pour « rationaliser le travail ». Hantés par la perspective d’être à leur tour les victimes de cet arbitraire, ils n’ont qu’un : remplir les quotas avec la plus grande efficacité, « faire du chiffre ». Werth cite le témoignage d’un dirigeant du NKVD à la veille de sa propre arrestation : « J’ai travaillé comme tout le monde à l’extermination des ennemis, mais jamais ne m’a quitté la pensée que je pouvais à tout moment être désarmé, arrêté et descendu dans une cave ».
Ils s’emploient à fabriquer des coupables comme on fabrique des objets. A cette fin, le régime stalinienne dispose d’un instrument fort précieux : la notion, forgée par Lénine, d’ « ennemi objectif ». Son contenu n’a jamais été contraignant. Si, en 1917, elle désigne le bourgeois, en 1929, elle renverra au koulak, au paysan propriétaire réputé riche. Dès son apparition, comme l’écrit François Furet, « la catégorie vaut non par ce qu’elle englobe mais par ce qu’elle autorise ». Et, entre 1937 et 1938, ce qu’elle autorise, c’est une débauche, sans précédent, de violence qui atteindra la société russe dans la sédimentation de toutes ses couches, sans exception. Très vite, les agents sont invités à jouer de la plasticité de la catégorie d’ « ennemi objectif ». « Vous pouvez donner des vieux »[8. p.108], éperonne un chef régional du NKVD promettant récompense à ceux qui auront le mieux travaillé.
L’ordre est donné de « casser du bois' », selon la formule en vigueur, c’est-à-dire d’obtenir des aveux, et à défaut d’aveux, d’extorquer – le plus souvent par le moyen de la torture – l’apposition d’une signature au bas de l’acte d’accusation.
Comment rendre compte d’ailleurs de cet impératif de posséder in fine un acte d’accusation signé par la victime elle-même ? Non par l’intention de la convaincre, comme le prouve le témoignage précédemment cité, d’Evguenia Breivinskaia. Mais par la volonté diabolique de substituer de façon définitive la fiction au réel, d’ensevelir à jamais la vérité, de faire que de l’innocence, il ne reste pas la moindre trace.
Bérénice Levet et Nicolas Weth seront les invités d’Alain Finkielkraut à « Répliques » sur France Culture, samedi 6 février, à 9h10
L'ivrogne et la marchande de fleurs: Autopsie d'un meurtre de masse, 1937-1938
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Une « comédie romantique » de Gérald Sibleyras

Si un homme furieux armé d’un fusil me demandait de définir Gérald Sibleyras en quatre adjectifs, je lui répondrais sans hésitation : drôle, français, anti-moderne et léger ! Frappé par la justesse de ce portrait à brûle-pourpoint, l’homme poserait assurément son fusil et courrait sans même me dire au revoir au Théâtre Montparnasse afin de voir la prochaine représentation d’Une comédie romantique. Si d’aventure vous étiez tenté d’aller y rejoindre ce forcené malappris, sachez que la chose était impossible avant le 22 janvier 2010 et qu’elle le redeviendra à compter du 15 mai. Je vous conseille donc plutôt l’intervalle.
Lorsque j’ai assisté, il y a quelques années, à l’excellente Danse de l’albatros puis à Vive Bouchon !, j’ai eu l’heureuse surprise de découvrir un théâtre qui s’intéresse au monde réel, au monde concret contemporain. Qui ne fait pas comme s’il n’existait pas. Un théâtre qui le visite et en démonte les ridicules avec un humour féroce et primesautier. Gérald Sibleyras me semble poursuivre par la voie théâtrale l’entreprise de sape des mythologies du moderne accomplie dans le roman français contemporain par Duteurtre, Taillandier ou Houellebecq. Nul hasard, en outre, si les pièces de Sibleyras se jouent souvent rue de la Gaîté, juste en face du lieu où Philippe Muray écrivait ses livres. Car Sibleyras est d’abord le voisin de Muray par l’esprit qui anime ses pièces. Gérald Sibleyras, à qui l’on doit également La Retraite de Russie, Une heure et demie de retard, L’inscription et Le vent des peupliers et qui a obtenu de nombreuses nominations aux Molière en tant que meilleur auteur, compte assurément parmi les lecteurs les plus avertis de Muray, ainsi que parmi ses successeurs les plus drôles.
Une comédie romantique est un vaudeville agréable et enlevé, débordant de mauvais esprit. La pièce commence avec la rencontre d’Anita et Léon, au cœur de l’enfer contemporain : dans un « espace SNCF ». Ils deviennent amants. Leur amour est infesté de téléphones portables, d’ordinateurs et de chambres d’hôtels. Très vite, aussi, il bascule dans l’engrenage du mensonge, d’une manière qui diverge singulièrement de la banalité un peu triste de l’adultère mainstream : Anita et Léon se font croire l’un à l’autre qu’ils sont mariés. Leur situation devient naturellement inextricable.
Dans Une comédie romantique, nous rencontrons également, pour notre plus grand profit, un « coach de vie », un « semi-piéton », malheureuse victime d’une « zone semi-piétonnière », un non-fumeur solidaire de ses frères fumeurs, une kinésithérapeute slovaque et de faux Danois. Nous y apprenons que « nous sommes tous reliés » et que « la Terre est un être vivant ». Ce désopilant jeu de l’amour et du hasard trouve son dénouement burlesque au Salon du mieux-vivre, où divers adeptes de l’harmonie new-age finissent par s’étriper tous entre eux et où le sang de bobo coule à flot.
Bonne baignade !
Ségolène Royal fétichiste ?
C’est au quartier de la Meinau, à Strasbourg, que cela se passe. Le numéro un du PS du Bas-Rhin, Mathieu Cahn, a dénoncé « le fétichisme du drapeau et la vénération de l’hymne national », récoltant de la droite, et de Pascal Mangin en particulier, une volée de bois vert assez méritée[1. Ancien adjoint au maire de Strasbourg, M. Mangin écrit notamment : « En somme, pour le secrétaire bas-rhinois du Parti socialiste : l’identité ça va ; c’est quand elle est française qu’il y a des problèmes. C’est une bien étrange conception du « vivre-ensemble » que celle qui consiste à haïr ce que l’on est pour pouvoir accueillir l’autre. Mais passons. Là où les déclarations de M. Cahn ne passent pas, c’est lorsqu’il s’en prend avec hargne au drapeau tricolore et à La Marseillaise. Sait-il seulement qu’il est l’adjoint au Maire d’une ville, dont l’histoire est intimement liée à ces deux grands symboles de notre République ? » Lire l’intégralité sur facebook.].
Le Prince des Routiers
La presse professionnelle regorge de perles comiques. Le mensuel spécialisé Les Routiers, dont le lectorat est constitué d’après l’éditeur de « chauffeurs, d’artisans transporteurs, de chefs de parcs, et de responsables de PME transport » publie dans son édition de janvier une interview fleuve de Jean de France, duc de Vendôme, fils du comte de Paris et héritier du trône, sous le titre « Les routiers sont des hommes authentiques »… C’est naturellement dans le cadre d’une campagne promotionnelle consécutive à la sortie de son livre, Un prince français (éditions Pygmalion), que cet entretien s’explique, mais on y trouve de petits trésors de communication opportuniste. Le duc de Vendôme posant notamment devant plusieurs camions rutilants et disant son amour des routiers sur tous les tons… À la question « Que pensez-vous du métier de chauffeur routier ? », l’héritier du trône répond tout de go : « C’est une activité très solitaire et fatigante, notamment pour les longs trajets… » Le Prince Jean n’hésite pas non plus à répondre à la question « Que pensez-vous de la profession de routier ? » Il en pense du bien, vous imaginez ! Le journaliste ose : « Si vous deviez faire un voyage en camion, ce serait où et avec quelle marque ? » et l’aristocrate répond : « J’aimerais faire Paris-Moscou dans un camion avec une belle cabine et un bon klaxon… » Puis le reporter tente : « Vous êtes-vous déjà arrêté dans un relais routiers ? » L’héritier du trône indique alors : « Je m’arrête en fait toujours sur l’autoroute. Je suis déjà allé dans un bar où il y avait des routiers parmi les clients. » Diantre ! Un bar occupé par la plèbe et les conducteurs de chars… mais le prince s’empresse d’ajouter, plein d’une touchante honnêteté : « Mais je ne vais pas vous mentir, je ne me suis jamais arrêté dans un relais routiers… » Jusqu’où la noblesse de France va t-elle s’encanailler ? J’en tremble…
Une femme voilée sur les listes du NPA, un léger détail ?

Pardon, mais on va s’agacer. A cause de ceci, lu dans le Figaro : « Il y a une fille qui porte un léger voile sur la liste du Vaucluse », explique Pierre François Grond, porte-parole du NPA. Rien, trois fois rien, un « léger voile », on a dit. D’ailleurs, « la foi est une question privée qui ne saurait faire obstacle à la participation à notre combat dès lors que les fondamentaux laïcs, féministes et anticapitalistes de notre parti sont sincèrement partagés », poursuit le même Grond.
Laïc, le voile ? Féministe, le voile ? Anticapitaliste, le voile ? Le voile non, en tout cas pour les deux premières acceptions, si on en juge par les critères habituels, voire en se référant à la loi française. Mais sans doute, ce qui fait la différence c’est que le voile ici est « léger ». Quant à la dimension anticapitaliste dudit accessoire féministe et non religieux, je n’ai pas, disons-le, de religion. Mais je n’ai pas l’impression que faire du shopping en hidjab avenue Montaigne fait de vous un apôtre de Michael Moore.
Ce qui fait rire dans cette petite affaire, c’est de voir à quel niveau de pathétisme est donc arrivé le NPA. Bon, la grève insurrectionnelle reconductible ne prend pas, la lutte contre la privatisation de la Poste nous échappe, le PS revient timidement à ses fondamentaux de gauche, la droite s’enferre seule dans le débat sur l’identité nationale, qu’est-ce qu’on va pouvoir faire pour surnager et sauver quelques élus dans les Conseils régionaux ? Eh bien, on va sortir notre « fille qui porte un voile léger ».
Alors, je fais certes un mauvais procès, je ne peux pas imaginer une seconde que les choses se soient passées comme ça. Mais pardon, j’ai un doute.
Entre le débat sur la burqa (ah non, pardon, on dit voile intégral maintenant, sans doute bien moins stigmatisant comme expression), entre les déclarations de Besson, le NPA s’est peut-être dit qu’il y avait un créneau marketing…
Un créneau qu’on pourrait appeler celui du voile décomplexé : Olivier Besancenot et ses amis sont tellement à la ramasse que pour réussir à s’implanter en banlieue, faire voter les jeunes des « quartiers défavorisés », qu’à leur place j’aurais aussi tenté l’option religieuse : le jeune de banlieue se fout de Marx, de la révolution et préfère peut-être gagner de l’argent pour se tirer de l’endroit où il habite. Le stratège du NPA affirme qu’une femme voilée « c’est l’image de notre intégration dans les quartiers ». Omar Slaouti, chargé des « quartiers » pour le NPA ne dit pas autre chose : le voile n’est pas communautariste mais « renvoie juste l’image de ceux qui subissent la crise dans les quartiers sensibles ». Ben voilà, l’ami, tu te sens stigmatisé, tu te sens nié dans ton identité, tu n’as pas de boulot, porte le voile, ou mieux, fais-le porter à ta femme/ta sœur, et tu vas voir, ça ira tout de suite mieux!
Ce qui me plait avec le NPA et cette histoire, dont le parti ne veut pas faire un « affichage national », c’est que là, on sait à qui on a affaire : un ramassis – pardon – de cyniques, dangereux, sans foi ni loi, qui préfèrent flatter les bas instincts de leurs électeurs, comme ceux de ceux qui ne les aiment pas, pour sauver des sièges et des indemnités d’élus. Un parti qui, sauf erreur de ma part, met en avant la suppression ou a minima l’extinction de la religion. Mais le voile n’est donc pas religieux, c’est un truc qui dit que t’es féministe et que tu es pas contente de ton sort et que tu es en rage contre la société toute pourrie. Voilà, à force de le répéter, on va bien réussir à le faire croire non ? Cette petite, pardon, légère histoire de voile aura permis à ceux qui en doutaient encore, de dévoiler le NPA.
Sommes-nous tous de mauvais Français ?

Pour le cas où ses abonnés (dont je suis depuis longtemps) en douteraient, Télérama a fait une vitrine de sa « correction politique ». Dans son numéro du 30 janvier qui proclame en « une » que « nous sommes tous de mauvais Français », cet affichage a quelque chose de terroriste, terrorisme de la vertu bien sûr, qui consiste, comme toujours, à dresser un mur entre le bien dont nous sommes et les autres, les indignes.
C’est évidemment l’interview de Didier Fassin qui explicite et justifie ce que la couverture (et l’édito de Thierry Leclère) annoncent. Fassin part du constat qu’un Américain se sent plus facilement chez lui à Paris qu’un Français originaire du Mali. Il tire de cela la conséquence que la vraie frontière désormais n’est pas autour du territoire national : elle le traverse.
Comment se fait-il que pour tant de gens, la désintégration sociale et nationale dont ils ont le sentiment apparaisse liée à l’immigration ? Affaire de préjugé semble-t-il, dont Fassin indique la généalogie. À partir de 1974 (crise pétrolière) on a fermé les portes, restreint le regroupement familial et l’asile politique, on s’est mis à rechercher les clandestins. Ce faisant, on a déstabilisé et stigmatisé ceux qui étaient déjà installés, d’où les tensions raciales qui ont suivi. Donc pour notre ethnologue, il n’y a pas de lien entre la discrimination et l’immigration irrégulière, mais il y en a un entre la discrimination et la répression de l’immigration irrégulière. En conséquence, si nous avions une politique de la porte ouverte, tout serait pour le mieux. En est-on bien sûr ?
La déduction de Didier Fassin avance sur un chemin étroitement balisé, à partir du présupposé que les Français de souche sont tout le problème, que tout tient à leur mentalité, telle que les politiques l’ont fabriquée. Ainsi procède-t-il aussi pour expliquer que, de tous les côtés, on se réfère aux identités raciales à propos de l’immigration et des banlieues. Il y a au départ, du côté de la société « d’accueil », l’assignation des immigrés à une identité raciale. Le fait qu’ensuite eux-mêmes revendiquent cette identité n’est qu’une demande de reconnaissance de ce qui a été imposé, un contre coup de « l’assignation »[1. Question subsidiaire : est-il neutre, scientifique d’employer ce mot pour résumer l’attitude de la société française ?] antérieure. Et si ensuite sociologues ou démographes réclament des statistiques raciales, ce sont les réalités qui les y contraignent, c’est tout simplement de l’objectivation. En somme, le racialisme est une fausse conscience que les Français de souche ont instillée, mais employant cette grille pour décrire la situation créée par les dominants, les victimes agissent vertueusement et les sociologues de manière réaliste.
On pourrait opposer bien des faits à cette analyse trop linéaire. Par exemple, la simple et sympathique demande de reconnaissance suffit-elle à expliquer qu’on siffle la Marseillaise, qu’on pille des boutiques pour fêter une victoire de l’Algérie au foot, qu’on fasse de la provocation dans les bus, qu’on caillasse les pompiers ? On a le sentiment que l’interviewé est dans une demi-vérité et qu’il entend bien n’en pas en sortir.
Mais passons ! À supposer que l’on se contente d’une analyse de la discrimination et de la racialisation qui incrimine ainsi les Français de souche, la conclusion s’impose qu’il y a un problème de l’identité française et qu’il faut d’urgence en débattre. Mais, apparemment une telle conséquence est exclue, proscrite, disqualifiée… Pourquoi ? Peut-être la réponse est-elle donnée quand à la fin de son édito, Thierry Leclère donne en exemple la « république multiculturelle » selon Lilian Thuram et consorts. En effet si, comme dans cette expression, on efface le mot France et l’on gomme la nécessité de se rencontrer dans une culture commune, il n’y a plus rien sur quoi s’interroger, sinon sur le retard mental de ceux qui s’attachent à de pareilles vieilleries. Est-ce cette conclusion que voulait annoncer la tonitruante couverture de Télérama ?
Pas sur ce thon-là !
C’est avec une certaine consternation que les communistes français et le Parti de Gauche ont appris la nouvelle. Alors que la tentation est de plus en plus grande dans de nombreux pays européens (Portugal, pays de l’Est) de criminaliser le communisme, la décision française d’interdire le thon rouge dans les dix huit mois sonne comme un coup de grâce. Derrière cette mesure antisociale et discriminatoire, annoncée – quel hasard ! – à la veille des élections régionales, se cachent comme d’habitude les écologistes dont on sait, notamment au travers des déclarations incendiaires de Daniel Cohn-Bendit, leur haine pour le PCF. Place du Colonel-Fabien, on encaisse le choc et l’on déclare que, malgré cela, on saura tout de même préserver la diversité au sein des candidatures féminines. L’angoisse est moindre au NPA ou le thon rouge, souvent voilé, pourra plus facilement échapper aux sanctions.
La grande nuit stalinienne

Sunt lacrimae rerum et mentem mortalia tangunt, « Il y a des larmes pour l’infortune, et les choses humaines touchent les coeurs », se console Enée au moment où, abordant à Carthage avec ses compagnons, il découvre un temple célébrant les batailles de la guerre de Troie et gardant mémoire de leurs souffrances. Cette consolation semble refusée aux victimes du stalinisme. Nous n’avons toujours pas de larmes pour elles. Dans le récit du siècle écoulé, le Goulag, la Kolyma, la Grande Terreur de 1937-1938 n’ont pas encore leur place aux côtés d’Auschwitz et d’Hiroshima. Hypermnésie du nazisme, amnésie du communisme, le constat fait par Alain Besançon en 1988 n’a rien perdu de sa vérité. On mentionnera l’indifférence qui a entouré, en France, la sortie du film d’Andrzej Wajda, Katyn, consacré aux massacres par les armées de Staline, de milliers d’officiers polonais, jetés dans des fosses communes après avoir été exécutés par balle.
Reste à comprendre. Pourquoi cette asymétrie ? Pourquoi cette déplorable et cruelle réticence à méditer la défaite du communisme? Peut-on tout à la fois se prétendre antitotalitaire, comme s’en flatte notre époque, et rechigner non seulement à penser le communisme réel mais à le condamner avec la même énergie que le nazisme ?
Le désastre communiste, quatrième blessure narcissique de l’humanité
Il y a d’abord l’hypothèque prise par la question raciale sur l’intelligence du siècle écoulé. En dépit des efforts déployés par les plus grands esprits, notre époque, paresseuse et infatuée d’elle-même, s’est contentée de réduire le totalitarisme nazi à un racisme. De sorte que nous nous tenons pour quittes de notre devoir envers les victimes du XXé siècle en apprenant à nos enfants à traquer sans relâche, dans le cadre de la lutte contre les discriminations, la résurgence de « la bête immonde qui n’est pas morte », comme le dit un communiqué de l’ensemble des ministères européens de l’Education. En réalité, cela n’atteste qu’une chose, déjà observée par Georges Orwell : si nous sommes antiracistes, nous ne sommes pas antitotalitaires.
Nous ne savons plus de quoi nous parlons. Nous ignorons désormais ce qui fait la spécificité du mal du XXe siècle, et qu’ont en partage les régimes de Hitler et de Staline.
« Il y a des professeurs, mais ils n’entrent plus dans la salle de classe où l’on s’amuse. »[1. P. Sloterdijk, Entretien avec Elisabeth Levy et Gil Mihaely, Marianne, semaine du 2 au 8 septembre 2006] Et même quand ils y entrent, les formules et de slogans, seuls susceptibles de mobiliser pour le grand combat, finissent par recouvrir toute réflexion. Le degré d’indigence qu’a atteint notre réflexion sur le totalitarisme va de pair, sinon avec avec la lecture, du moins avec l’inscription aux programmes des écoles d’auteurs, comme Primo Levi ou Hannah Arendt, les moins enclins à l’esprit de simplification et à ces facilités sentimentales dont nous avons l’art et le goût.
Il ne s’agit évidemment pas de minimiser le racisme et l’antisémitisme mais de comprendre que le coeur tragique du XXe siècle ne bat pas en eux ou pas seulement. Ce qui a rendu incommensurablement monstrueux ce siècle, et c’est le point sur lequel convergent nazisme et communisme, c’est le traitement mathématique, systématique auquel le dirigeant totalitaire, Staline comme Hitler, soumet la réalité des hommes en dépit de toutes les résistances qu’ils peuvent lui opposer.
Si l’on admet que là est le mal du totalitarisme alors être instruit par le XXe siècle, c’est renoncer à une conception prométhéenne ou messianique qui fait de l’homme le bâtisseur du royaume du Bien. C’est en ce sens que l’on peut dire avec Georges Steiner que « la défaite du communisme est une grande défaite de l’humanité » ou, avec les mots de Freud, qu’elle nous inflige notre quatrième blessure narcissique. Après la révolution copernicienne de l’héliocentrisme, la théorie darwinienne de l’évolution et la théorie freudienne de l’inconscient, le désastre communiste contraint les hommes à admettre qu’il ne leur revient pas d’édifier la cité morale, ce monde d’égalité et de justice promis par le récit marxiste. Les hommes ne peuvent – et c’est déjà beaucoup et excessivement rare – qu’introduire un peu de bien dans le monde. Seul leur appartient l’exercice de ce que Vassili Grossman appelle « la petite bonté sans idéologie« .
Or, cette conclusion est celle-là même sur laquelle s’accordent les plus profonds penseurs de l’expérience totalitaire. François Furet achevait son essai sur l’idée communiste au XXe siècle par une formule qui a prêté à bien des malentendus et qui pourtant témoignait d’une réelle instruction par le siècle écoulé : « Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons »[2. Le Passé d’une illusion, Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1995, p. 572], écrivait-il.
Il n’entendait pas par là qu’il nous fallait renoncer à agir. Il lançait seulement un appel à la réconciliation avec la finitude humaine. Libres, les hommes agissant de concert peuvent modifier, infléchir le cours des choses, empêcher que le monde se défasse ou sorte de ses gonds, pour le dire avec les mots de Camus ou avec ceux de Hamlet, mais n’ont pas vocation à changer la condition humaine, à exalter la plasticité de la nature humaine ou à arraisonner le monde. Après l’ivresse du « tout est possible », Furet nous invitait à distinguer le possible et de l’impossible.
À l’instar d’Arendt qui, rappelons-le, au sortir de son examen du totalitarisme, publie non un traité d’antiracisme ou un manuel des droits de l’homme, mais écrit son maître-ouvrage, The Human condition[3. Ce n’est pas par cuistrerie que je ne traduis pas le titre orignal mais parce que la traduction (La condition de l’homme moderne) trahit l’objet même de cet ouvrage qui est de dégager les invariants, le donné de l’existence humaine. L’homme moderne, auquel Arendt s ‘attache dans son avant-propos et dans son dernier chapitre, se distingue par son entrée en rébellion contre la condition humaine.], qui longtemps dans son esprit s’est intitulé significativement amor mundi, Furet nous rapatrie, après l’exil dans le monde fictif des idéologies et des solutions définitives, dans le monde réel, taillé dans l’étoffe du particulier, de l’unicité, de l’imprévisible, où l’homme fait l’expérience du pouvoir que possèdent les choses de « triompher de toutes nos attentes, de tous nos calculs et de les dépasser », comme le décrit Arendt, où il est aux prises avec des dilemmes, confronté à des questions qui ne se résolvent pas.
Ce savoir de la finitude ne nous sied guère. Il est pourtant infiniment accordé à ce que le présent réclame. C’est pourquoi il faut également méditer les deux expériences totalitaires.
Mais ne succombons pas au péché de la généralisation. Pour penser le stalinisme dans la chair de sa monstrueuse et singulière réalité, des ouvrages importants paraissent. J’ai retenu L’Ivrogne et la marchande de fleurs[4. Editions Tallandier, 2009] de Nicolas Werth. Il faut aussi lire l’impressionnant travail de mémoire de Orlando Figes, Les Chuchoteurs, Vivre et survivre sous Staline[5. Editions Denoël, 2009 traduction pierre-Emmanuel Dauzat, avec une belle préface d’Emmanuel Carrère.] et voir Katyn de Wajda.
Seize mois de crime sous chape de plomb
L’Ivrogne et la marchande de fleurs couvre une période qui s’étend du mois d’août 1937 au mois de novembre 1938 au cours de laquelle s’accomplit en Union soviétique, un meurtre de masse que Nicolas Werth qualifie de « plus grand massacre d’Etat jamais mis en oeuvre en Europe en temps de paix ».
De ces années 1937-1938, n’était connue que la face volontairement et habilement rendue publique par le pouvoir stalinien : celle des grands procès de Moscou et des petits procès organisés en province qui avaient permis d’occulter les opérations d’épuration qui visaient la société dans son entier et se déroulaient, elles, dans la coulisse.
L’histoire de ces seize mois de Terreur restait à écrire. Werth s’y est attelé en ne servant pas d’autre cause que celle de la vérité, c’est-à-dire de l’établissement des faits. Mais pour lui comme pour Wajda, dire ce qui a été, c’est aussi faire acte de fidélité aux morts. Werth aurait pu, à l’instar du réalisateur de Katyn, placer son travail sous l’invocation de la figure d’Antigone qui se fait un devoir suprême de donner une sépulture aux morts. On dira que telle est la fonction de l’histoire depuis son origine – sauver de l’oubli les actions humaines, selon l’incipit des Histoires d’Hérodote ou ressusciter les morts, selon le beau mot de Michelet -, mais ici, ce qui vient grossir le fleuve du Léthé, ce n’est pas seulement le travail du temps, c’est d’abord la volonté de Staline de jeter ces morts dans les oubliettes de l’histoire. Ce ne sont pas seulement des fosses communes que les exécutants de la Grande terreur ont eu pour ordre de creuser, ce sont ce que Hannah Arendt a appelé des « trous de l’oubli », des holes of oblivion.
Tout avait été mis en œuvre pour rendre la mémoire impossible. Pour l’essentiel, les arrestations se déroulaient la nuit. Les condamnations étaient prononcées dans le huis clos de tribunaux expéditifs. Les exécutions et les inhumations étaient très précisément réglées afin de s’assurer que toute trace en soit effacée : « Si l’on enterre les cadavres dans un bois, par exemple, expose à ses subordonnées le chef du NKVD de Sibérie occidentale, il faut au préalable découper la mousse, puis en recouvrir la terre fraîchement retournée pour masquer le lieu, afin qu’il ne devienne pas un jour un endroit où pourrait se donner libre cours le fanatisme contre-révolutionnaire de la cléricaille ». L’ordre était ainsi impérieusement donné de maintenir ces opérations secrètes, et il était rigoureusement respecté. La victime elle-même n’était pas tenue informée de la sentence prononcée contre elle : exécution immédiate ou déportation au Goulag. Quant aux familles, aux proches des personnes arrêtées qui venaient s’enquérir auprès des fonctionnaires du NKVD des raisons de ces disparitions soudaines, quel que fût le verdict rendu, une seule réponse devait être apportée : «L’individu X a été condamné à 10 ans de camp sans droit de correspondance »[6. Ce mensonge ne sera pas levé sous Khroutchev. A la suite du XXe congrès, la libération des camps autorisée, dès 1954, par Khroutchev, s’accéléra. L’administration judiciaire fut alors confrontée à la mémoire des familles des condamnés à mort qui ne voyaient pas les leurs revenir du goulag. La décision fut prise, par crainte « d’introduire une grande confusion dans les esprits », de perpétrer le mensonge de 1937-1938, en expliquant par la mort ce non-retour, et en lui fixant une date fictive « évaluée approximativement dans la limite des dix ans ayant suivi l’arrestation ».]. « Les victimes disparaissaient tout simplement », écrit Nicolas Werth d’une formule lapidaire parfaitement accordée au sentiment d’incompréhension et de désarroi qui devait envahir les familles forcées de constater et d’entériner le fait de l’enlèvement.
Il était en outre rigoureusement exclu d’évoquer ces disparitions soudaines avec quiconque. L’interdit ne pesait pas seulement sur les exécutants mais s’étendait à l’ensemble de la population. C’est d’ailleurs ce motif qui sera retenu contre la marchande de fleurs artificielles du cimetière Preobrajenskii, à laquelle fait allusion le titre de l’ouvrage de Werth, pour la condamner à mort : on l’accuse d’avoir colporté la rumeur, qui gagne alors les esprits, selon laquelle « on amène de nuit des fourgons entiers de fusillés! ». À ce thème du « don de la mémoire si dangereux pour le pouvoir totalitaire », Hannah Arendt a consacré dans Origines du totalitarisme des pages pour ainsi dire définitives. « Chacun avait appris à se taire », écrit-elle, ou à chuchoter, selon le mot de Orlando Figes, car chacun avait compris que « le plus grand des crimes, dans un pays totalitaire, est de parler de ces »secrets » ». Sur ce point, il faut lire l’extraordinaire témoignage du compositeur Dimitri Chostakovitch cité par Werth: « Déjà avant la guerre, il n’existait sans doute à Leningrad pas une seule famille qui n’ait perdu un proche dans la Grande Terreur. Chacun pleurait un proche, mais il fallait pleurer en cachette. Personne ne devait être au courant. Chacun avait peur. » Celui qui s’obstine dans le deuil, dans l’affliction, qui refuse de se défaire, de « cette couleur nocturne », comme dit Shakespeare, dresse toujours une sorte d’obstacle contre la déferlante de la vie ou de la violence, comme en ont eu l’intuition Hitler et Staline.
L’Ivrogne et la Marchande de fleurs retrace donc l’histoire de ces citoyens ordinaires, de ces petits gens happés par la machine des « opérations de masse » de la Grande Terreur et que Staline aurait aimé voir oubliés à jamais. Werth s’emploie ainsi à leur redonner un nom, un visage, une histoire. Ainsi nous raconte-t-il l’histoire de l’ivrogne, Vdovine, cet employé des chemins de fer qui, en état d’ébriété, lance une bouteille vide contre un mur qui vient briser le cadre d’un portrait du chef de l’Etat soviétique et finira arrêté et fusillé pour « propagande et propos terroristes » ; celle de la famille Presnovy, ces paysans qui acceptent de louer pour l’été deux chambres à un employé allemand de l’Ambassade d’Allemagne, et dont tous les membres seront arrêtés, sur dénonciation d’un voisin, et exécutés pour avoir « constitué un groupe d’espions à la solde de l’Allemagne » ou encore de ces trois « ex-nobles », employés du musée d’ethnographie de la ville d’Orel qui seront arrêtés et bientôt exécutés, au motif que les « vitrines du musée passaient sous silence la dimension centrale de la lutte des classes à toutes les étapes du développement des sociétés » et que, sur huit vitrines, une seule était consacré à la lutte des serfs contre les propriétaires fonciers . C’est, ainsi, au travers du prisme de ces vies minuscules, comme dirait Pierre Michon, que Nicolas Werth nous donne à voir et à comprendre le mécanisme de la terreur. Et c’est sans doute par cet attachement au nom propre, à la personne dans son unicité, à la singularité des êtres, que l’on défait quelque chose de ce que le stalinisme a fait.
Cet arrachement à l’oubli est d’autant plus important que le vœu de Staline de rendre cet oubli définitif fut sur le point d’être exaucé. Le silence a perduré jusqu’à Khroutchev qui ne jugea pas opportun en 1956 de briser ce silence. Non qu’il ignorât ces opérations meurtrières et leur ampleur. Car non seulement – mais sans doute ceci explique-t-il cela – , il en avait été un des agents d’exécution, et des plus zélés, mais la commission chargée des travaux préparatoires à la rédaction de son fameux rapport du XXe congrès, y consacrait une dizaine de pages, reconnaissant, en conclusion, « le caractère massif des répressions qui s’étaient abattues sur un très grand nombre de simples citoyens soviétiques ». Mais il n’avait pas cru bon de mentionner ces faits dans le fameux rapport final qui se bornait à dénoncer l’épuration et l’élimination des responsables politiques, des cadres administratifs, militaires, économiques, culturelles.
Khroutchev n’avait donc de larmes que pour les « serviteurs du Parti, des Soviets, de l’armée et de l’économie » et jetait ainsi une nouvelle pelleté de terre sur les victimes, les seules véritablement massives, de la Terreur stalinienne. Sous la qualification de « grandes purges », les Procès de Moscou pouvaient poursuivre leur carrière d’événements-écrans. Et chacun pouvait continuer de croire, après 1956 et, pour ainsi dire, jusqu’à aujourd’hui – ceci se vérifie aisément, qu’on s’interroge soi-même ou qu’on interroge autour de soi. Même une historienne aussi avertie qu’ Hélène Carrère d’Encausse pouvait écrire en 1979 : « le citoyen anonyme a été dans cette période [de 1937-1938] moins directement menacé que le communiste, militant de base ou cadre du Parti »[7. Hélène Carrère d’Encausse, Staline, L’Ordre par la Terreur, Champs-Flammarion, 1979 p.64]. C’est ce rideau tiré, par deux fois donc, à trente ans de distance, sur les meurtres de masse, que déchire Nicolas Werth, plus de soixante-dix ans après les faits, à la faveur de l’accès aux archives autorisé depuis 1991.
Tous ennemis du peuple
Le sous-titre du livre annonce l' »autopsie d’un meurtre de masse ». La promesse portée par la métaphore est parfaitement tenue : du médecin légiste, il a la passion de la précision, du détail, de l’exactitude. Il dissèque ce meurtre dans ses moindres parties, des décisions à leur mise en œuvre, s’attache aussi bien aux bourreaux qu’aux victimes. Le crime a son instigateur, Staline, qui suivra dans ses moindres détails les opérations ; son maître d’œuvre, Nicolaï Iejov, le chef du NKVD ; son objectif, affiché mais dépourvu de toute prise sur le réel : « En finir une fois pour toutes avec le travail de sape mené par les éléments contre-révolutionnaires contre les fondements mêmes de l’Etat soviétique ». Enfin, sa méthode : chaque région se voit attribuer des quotas d’individus, les uns à fusiller immédiatement (1ère catégorie), les autres à interner pour dix ans, en camps de travaux forcés (2e catégorie).
Le plus grand massacre d’Etat, affirme Werth : 750 000 citoyens soviétiques furent exécutés et plus de 800.000 Soviétiques furent condamnés à une peine de dix ans de travaux forcés et envoyés au Goulag – mais aussi et surtout qualitativement : « Un seuil différent de violence a été franchi ».
Entre les purges qui visent l’élite et en permettent le renouvellement et les opérations qui vont décimer la population russe, il n’y a pas de solution de continuité. Les purges ne sont pas la partie visible de l’iceberg. La Grande Terreur s’inscrit dans la continuité de la « brutalisation » des rapports de l’Etat stalinien à la société russe. L’histoire du stalinisme s’écrit comme un affrontement quasi permanent, comme une guerre civile entre le parti-Etat et la société. La conception de la politique que Staline a en partage avec Hitler, implique la violence. Dès lors qu’on entend refaçonner la société à la lumière d’une Idée, dès lors qu’on ne voit plus dans la pluralité humaine que du matériau à tailler, on s’autorise par avance, tout autant que le menuisier qui doit bien faire abattre des arbres pour construire un lit, le recours au geste brutal. Si l’on peut tenir comme substantielle à la politique communiste les « camps de la mort sous la bannière de la liberté », selon la fulgurante image de Camus, et cesser de les interpréter comme de regrettables accidents de l’histoire, c’est précisément parce qu’ils sont inhérents à la politique pensée comme une ingénierie sociale. L’Union soviétique fut le laboratoire de Staline.
Dès 1929, il s’attaque en premier lieu, à la paysannerie qu’il soumet, dans le mépris le plus complet de ses pratiques ancestrales, à la collectivisation agraire avant de décider « la liquidation des Koulaks en tant que classe ». Les années 1930-1933 sont marquées par une confrontation impitoyable entre le régime et les paysans qui ne se laissent pas docilement arracher à leurs mœurs, coutumes, traditions ancestrales. Un nombre considérable de paysans « Koulaks » sont déportés en Sibérie ou au Kazakhstan. Jusqu’au paroxysme de la famine de 1933 en Ukraine dont l’accès aux archives confirme qu’elle fut littéralement fabriqué par Staline pour se débarrasser d’une population opiniâtre, impossible à faire plier. Un historien a ainsi forgé l’expression, éloquente, de man-made famines.
Une nouvelle étape commence en 1937 avec une forme de violence inédite qui se déchaîne sans le moindre rapport avec le réel. Avec l’ordre 00447 s’ouvre la chasse, non plus à l’opposant, à l’adversaire, au récalcitrant – toutes les structures d’oppositions ont désormais été matées – mais à l’ensemble de la société, la chasse non pas à des ennemis mais à de potentiels ennemis. Plus personne n’est en sécurité. C’est la société en tant que société, dans son autonomie, et les hommes en tant qu’hommes, dans leur liberté, qui sont criminalisés.
La violence cesse ainsi d’être un moyen articulé à une fin – la répression des forces d’opposition au régime -, pour devenir le principe d’action du pouvoir stalinien. On entre alors dans la phrase proprement totalitaire du régime stalinien. Peu importe la querelle sémantique : ce à quoi il nous faut nous confronter c’est à l’essence même de la violence totalitaire (au sens d’Arendt) et au défi qu’elle lance à un esprit normalement constitué. Pourtant, le seul moyen d’être à la hauteur de la nouveauté et de l’atrocité de tels régimes est d’endurer l’idée qu’il n’ y pas de réponse au pourquoi, qu’il s’agit à proprement parler d’une violence « inutile » c’est-à-dire qui ne sert aucun fin, sinon celle d’assurer au régime sa dynamique. D’où son caractère illimité, démesuré, totalement arbitraire de la violence.
« Je n’ai rien contre vous personnellement »
Werth apporte également des éléments très précieux pour penser la figure du criminel stalinien, révélant un processus de dépersonnalisation sans lequel il y aurait peut-être des meurtres mais pas des meurtres de masse. À cet égard, on retiendra, parmi un embarras de richesses le témoignage édifiant de Evguenia Breivinskaia. Lorsqu’elle fait observer à l’agent chargé d’instruire son cas que l’acte d’accusation qu’il lui présente est « un tissu de mensonges », elle s’entend répondre : « Nous le savons bien au NKVD et nous n’avons rien contre vous personnellement, mais il faut que vous signiez le protocole, vous n’y échapperez pas, vous êtes arrêtée tout simplement parce vous êtes d’origine polonaise et que nous devons remplir la ligne. » « Je n’ai rien contre vous personnellement » : cette parole terrible de l’instructeur est, en réalité, la condition sine qua non du crime de masse. Elle dit le degré d’abstraction auquel peut, et doit, atteindre l’agent de la terreur. Il réussit à ne plus voir dans l’individu singulier, unique qui se tient face à lui, qu’une entité, une généralité, le représentant d’un genre dit ennemi.
L’instructeur ne dissimule rien de ce qui le fait agir, et c’est l’autre point majeur : la stricte soumission à la logique. Vous êtes d’origine polonaise donc vous êtes coupable. Je dois faire du chiffre donc je vous arrête. Vous êtes arrêtée donc vous devez signer. Il semble, en effet, que nulle conviction idéologique n’ait soutenu les agents de la Grande Terreur dans leur entreprise meurtrière. Le grand récit communiste a manifestement perdu de son panache. L’aiguillon de la passion révolutionnaire ne semble guère les animer. Ils ne sont les coursiers d’aucun idéal. Et plusieurs documents inclinent Werth à penser, même si la question demeure affectée d’un certain coefficient d’incertitude, qu’ils n’accordent aucun crédit à l’histoire inventée par Staline, relayée par Iejov et diffusée par les chefs régionaux du NKVD. d’une conspiration nationale et internationale menaçant l’URSS. Nombreux sont ceux qui considèrent, à l’instar de ces agents de la région de l’Oural, que « plus personne ne menace le pouvoir soviétique, [qu’] il ne reste plus que quelques débris de la bande trotsko-zinoviétiste ».
Qu’ils y aient cru ou non, après tout peu importe. Il reste qu’ils ont agi comme si la fiction stalinienne – ces « accusations ritualisés » de sabotages du régime et de complots ourdis contre l’Etat – était vraie. Si les perpetrators, comme dit la langue russe, de ces crimes ne brûlent d’aucun feu révolutionnaire, ils sont en revanche de redoutables géomètres, d’impitoyables algébristes en quête de « solutions » pour « rationaliser le travail ». Hantés par la perspective d’être à leur tour les victimes de cet arbitraire, ils n’ont qu’un : remplir les quotas avec la plus grande efficacité, « faire du chiffre ». Werth cite le témoignage d’un dirigeant du NKVD à la veille de sa propre arrestation : « J’ai travaillé comme tout le monde à l’extermination des ennemis, mais jamais ne m’a quitté la pensée que je pouvais à tout moment être désarmé, arrêté et descendu dans une cave ».
Ils s’emploient à fabriquer des coupables comme on fabrique des objets. A cette fin, le régime stalinienne dispose d’un instrument fort précieux : la notion, forgée par Lénine, d’ « ennemi objectif ». Son contenu n’a jamais été contraignant. Si, en 1917, elle désigne le bourgeois, en 1929, elle renverra au koulak, au paysan propriétaire réputé riche. Dès son apparition, comme l’écrit François Furet, « la catégorie vaut non par ce qu’elle englobe mais par ce qu’elle autorise ». Et, entre 1937 et 1938, ce qu’elle autorise, c’est une débauche, sans précédent, de violence qui atteindra la société russe dans la sédimentation de toutes ses couches, sans exception. Très vite, les agents sont invités à jouer de la plasticité de la catégorie d’ « ennemi objectif ». « Vous pouvez donner des vieux »[8. p.108], éperonne un chef régional du NKVD promettant récompense à ceux qui auront le mieux travaillé.
L’ordre est donné de « casser du bois' », selon la formule en vigueur, c’est-à-dire d’obtenir des aveux, et à défaut d’aveux, d’extorquer – le plus souvent par le moyen de la torture – l’apposition d’une signature au bas de l’acte d’accusation.
Comment rendre compte d’ailleurs de cet impératif de posséder in fine un acte d’accusation signé par la victime elle-même ? Non par l’intention de la convaincre, comme le prouve le témoignage précédemment cité, d’Evguenia Breivinskaia. Mais par la volonté diabolique de substituer de façon définitive la fiction au réel, d’ensevelir à jamais la vérité, de faire que de l’innocence, il ne reste pas la moindre trace.
Bérénice Levet et Nicolas Weth seront les invités d’Alain Finkielkraut à « Répliques » sur France Culture, samedi 6 février, à 9h10
L'ivrogne et la marchande de fleurs: Autopsie d'un meurtre de masse, 1937-1938
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Une « comédie romantique » de Gérald Sibleyras

Si un homme furieux armé d’un fusil me demandait de définir Gérald Sibleyras en quatre adjectifs, je lui répondrais sans hésitation : drôle, français, anti-moderne et léger ! Frappé par la justesse de ce portrait à brûle-pourpoint, l’homme poserait assurément son fusil et courrait sans même me dire au revoir au Théâtre Montparnasse afin de voir la prochaine représentation d’Une comédie romantique. Si d’aventure vous étiez tenté d’aller y rejoindre ce forcené malappris, sachez que la chose était impossible avant le 22 janvier 2010 et qu’elle le redeviendra à compter du 15 mai. Je vous conseille donc plutôt l’intervalle.
Lorsque j’ai assisté, il y a quelques années, à l’excellente Danse de l’albatros puis à Vive Bouchon !, j’ai eu l’heureuse surprise de découvrir un théâtre qui s’intéresse au monde réel, au monde concret contemporain. Qui ne fait pas comme s’il n’existait pas. Un théâtre qui le visite et en démonte les ridicules avec un humour féroce et primesautier. Gérald Sibleyras me semble poursuivre par la voie théâtrale l’entreprise de sape des mythologies du moderne accomplie dans le roman français contemporain par Duteurtre, Taillandier ou Houellebecq. Nul hasard, en outre, si les pièces de Sibleyras se jouent souvent rue de la Gaîté, juste en face du lieu où Philippe Muray écrivait ses livres. Car Sibleyras est d’abord le voisin de Muray par l’esprit qui anime ses pièces. Gérald Sibleyras, à qui l’on doit également La Retraite de Russie, Une heure et demie de retard, L’inscription et Le vent des peupliers et qui a obtenu de nombreuses nominations aux Molière en tant que meilleur auteur, compte assurément parmi les lecteurs les plus avertis de Muray, ainsi que parmi ses successeurs les plus drôles.
Une comédie romantique est un vaudeville agréable et enlevé, débordant de mauvais esprit. La pièce commence avec la rencontre d’Anita et Léon, au cœur de l’enfer contemporain : dans un « espace SNCF ». Ils deviennent amants. Leur amour est infesté de téléphones portables, d’ordinateurs et de chambres d’hôtels. Très vite, aussi, il bascule dans l’engrenage du mensonge, d’une manière qui diverge singulièrement de la banalité un peu triste de l’adultère mainstream : Anita et Léon se font croire l’un à l’autre qu’ils sont mariés. Leur situation devient naturellement inextricable.
Dans Une comédie romantique, nous rencontrons également, pour notre plus grand profit, un « coach de vie », un « semi-piéton », malheureuse victime d’une « zone semi-piétonnière », un non-fumeur solidaire de ses frères fumeurs, une kinésithérapeute slovaque et de faux Danois. Nous y apprenons que « nous sommes tous reliés » et que « la Terre est un être vivant ». Ce désopilant jeu de l’amour et du hasard trouve son dénouement burlesque au Salon du mieux-vivre, où divers adeptes de l’harmonie new-age finissent par s’étriper tous entre eux et où le sang de bobo coule à flot.
Bonne baignade !
Ségolène Royal fétichiste ?
C’est au quartier de la Meinau, à Strasbourg, que cela se passe. Le numéro un du PS du Bas-Rhin, Mathieu Cahn, a dénoncé « le fétichisme du drapeau et la vénération de l’hymne national », récoltant de la droite, et de Pascal Mangin en particulier, une volée de bois vert assez méritée[1. Ancien adjoint au maire de Strasbourg, M. Mangin écrit notamment : « En somme, pour le secrétaire bas-rhinois du Parti socialiste : l’identité ça va ; c’est quand elle est française qu’il y a des problèmes. C’est une bien étrange conception du « vivre-ensemble » que celle qui consiste à haïr ce que l’on est pour pouvoir accueillir l’autre. Mais passons. Là où les déclarations de M. Cahn ne passent pas, c’est lorsqu’il s’en prend avec hargne au drapeau tricolore et à La Marseillaise. Sait-il seulement qu’il est l’adjoint au Maire d’une ville, dont l’histoire est intimement liée à ces deux grands symboles de notre République ? » Lire l’intégralité sur facebook.].
Le Prince des Routiers
La presse professionnelle regorge de perles comiques. Le mensuel spécialisé Les Routiers, dont le lectorat est constitué d’après l’éditeur de « chauffeurs, d’artisans transporteurs, de chefs de parcs, et de responsables de PME transport » publie dans son édition de janvier une interview fleuve de Jean de France, duc de Vendôme, fils du comte de Paris et héritier du trône, sous le titre « Les routiers sont des hommes authentiques »… C’est naturellement dans le cadre d’une campagne promotionnelle consécutive à la sortie de son livre, Un prince français (éditions Pygmalion), que cet entretien s’explique, mais on y trouve de petits trésors de communication opportuniste. Le duc de Vendôme posant notamment devant plusieurs camions rutilants et disant son amour des routiers sur tous les tons… À la question « Que pensez-vous du métier de chauffeur routier ? », l’héritier du trône répond tout de go : « C’est une activité très solitaire et fatigante, notamment pour les longs trajets… » Le Prince Jean n’hésite pas non plus à répondre à la question « Que pensez-vous de la profession de routier ? » Il en pense du bien, vous imaginez ! Le journaliste ose : « Si vous deviez faire un voyage en camion, ce serait où et avec quelle marque ? » et l’aristocrate répond : « J’aimerais faire Paris-Moscou dans un camion avec une belle cabine et un bon klaxon… » Puis le reporter tente : « Vous êtes-vous déjà arrêté dans un relais routiers ? » L’héritier du trône indique alors : « Je m’arrête en fait toujours sur l’autoroute. Je suis déjà allé dans un bar où il y avait des routiers parmi les clients. » Diantre ! Un bar occupé par la plèbe et les conducteurs de chars… mais le prince s’empresse d’ajouter, plein d’une touchante honnêteté : « Mais je ne vais pas vous mentir, je ne me suis jamais arrêté dans un relais routiers… » Jusqu’où la noblesse de France va t-elle s’encanailler ? J’en tremble…
Une femme voilée sur les listes du NPA, un léger détail ?

Pardon, mais on va s’agacer. A cause de ceci, lu dans le Figaro : « Il y a une fille qui porte un léger voile sur la liste du Vaucluse », explique Pierre François Grond, porte-parole du NPA. Rien, trois fois rien, un « léger voile », on a dit. D’ailleurs, « la foi est une question privée qui ne saurait faire obstacle à la participation à notre combat dès lors que les fondamentaux laïcs, féministes et anticapitalistes de notre parti sont sincèrement partagés », poursuit le même Grond.
Laïc, le voile ? Féministe, le voile ? Anticapitaliste, le voile ? Le voile non, en tout cas pour les deux premières acceptions, si on en juge par les critères habituels, voire en se référant à la loi française. Mais sans doute, ce qui fait la différence c’est que le voile ici est « léger ». Quant à la dimension anticapitaliste dudit accessoire féministe et non religieux, je n’ai pas, disons-le, de religion. Mais je n’ai pas l’impression que faire du shopping en hidjab avenue Montaigne fait de vous un apôtre de Michael Moore.
Ce qui fait rire dans cette petite affaire, c’est de voir à quel niveau de pathétisme est donc arrivé le NPA. Bon, la grève insurrectionnelle reconductible ne prend pas, la lutte contre la privatisation de la Poste nous échappe, le PS revient timidement à ses fondamentaux de gauche, la droite s’enferre seule dans le débat sur l’identité nationale, qu’est-ce qu’on va pouvoir faire pour surnager et sauver quelques élus dans les Conseils régionaux ? Eh bien, on va sortir notre « fille qui porte un voile léger ».
Alors, je fais certes un mauvais procès, je ne peux pas imaginer une seconde que les choses se soient passées comme ça. Mais pardon, j’ai un doute.
Entre le débat sur la burqa (ah non, pardon, on dit voile intégral maintenant, sans doute bien moins stigmatisant comme expression), entre les déclarations de Besson, le NPA s’est peut-être dit qu’il y avait un créneau marketing…
Un créneau qu’on pourrait appeler celui du voile décomplexé : Olivier Besancenot et ses amis sont tellement à la ramasse que pour réussir à s’implanter en banlieue, faire voter les jeunes des « quartiers défavorisés », qu’à leur place j’aurais aussi tenté l’option religieuse : le jeune de banlieue se fout de Marx, de la révolution et préfère peut-être gagner de l’argent pour se tirer de l’endroit où il habite. Le stratège du NPA affirme qu’une femme voilée « c’est l’image de notre intégration dans les quartiers ». Omar Slaouti, chargé des « quartiers » pour le NPA ne dit pas autre chose : le voile n’est pas communautariste mais « renvoie juste l’image de ceux qui subissent la crise dans les quartiers sensibles ». Ben voilà, l’ami, tu te sens stigmatisé, tu te sens nié dans ton identité, tu n’as pas de boulot, porte le voile, ou mieux, fais-le porter à ta femme/ta sœur, et tu vas voir, ça ira tout de suite mieux!
Ce qui me plait avec le NPA et cette histoire, dont le parti ne veut pas faire un « affichage national », c’est que là, on sait à qui on a affaire : un ramassis – pardon – de cyniques, dangereux, sans foi ni loi, qui préfèrent flatter les bas instincts de leurs électeurs, comme ceux de ceux qui ne les aiment pas, pour sauver des sièges et des indemnités d’élus. Un parti qui, sauf erreur de ma part, met en avant la suppression ou a minima l’extinction de la religion. Mais le voile n’est donc pas religieux, c’est un truc qui dit que t’es féministe et que tu es pas contente de ton sort et que tu es en rage contre la société toute pourrie. Voilà, à force de le répéter, on va bien réussir à le faire croire non ? Cette petite, pardon, légère histoire de voile aura permis à ceux qui en doutaient encore, de dévoiler le NPA.
Sommes-nous tous de mauvais Français ?

Pour le cas où ses abonnés (dont je suis depuis longtemps) en douteraient, Télérama a fait une vitrine de sa « correction politique ». Dans son numéro du 30 janvier qui proclame en « une » que « nous sommes tous de mauvais Français », cet affichage a quelque chose de terroriste, terrorisme de la vertu bien sûr, qui consiste, comme toujours, à dresser un mur entre le bien dont nous sommes et les autres, les indignes.
C’est évidemment l’interview de Didier Fassin qui explicite et justifie ce que la couverture (et l’édito de Thierry Leclère) annoncent. Fassin part du constat qu’un Américain se sent plus facilement chez lui à Paris qu’un Français originaire du Mali. Il tire de cela la conséquence que la vraie frontière désormais n’est pas autour du territoire national : elle le traverse.
Comment se fait-il que pour tant de gens, la désintégration sociale et nationale dont ils ont le sentiment apparaisse liée à l’immigration ? Affaire de préjugé semble-t-il, dont Fassin indique la généalogie. À partir de 1974 (crise pétrolière) on a fermé les portes, restreint le regroupement familial et l’asile politique, on s’est mis à rechercher les clandestins. Ce faisant, on a déstabilisé et stigmatisé ceux qui étaient déjà installés, d’où les tensions raciales qui ont suivi. Donc pour notre ethnologue, il n’y a pas de lien entre la discrimination et l’immigration irrégulière, mais il y en a un entre la discrimination et la répression de l’immigration irrégulière. En conséquence, si nous avions une politique de la porte ouverte, tout serait pour le mieux. En est-on bien sûr ?
La déduction de Didier Fassin avance sur un chemin étroitement balisé, à partir du présupposé que les Français de souche sont tout le problème, que tout tient à leur mentalité, telle que les politiques l’ont fabriquée. Ainsi procède-t-il aussi pour expliquer que, de tous les côtés, on se réfère aux identités raciales à propos de l’immigration et des banlieues. Il y a au départ, du côté de la société « d’accueil », l’assignation des immigrés à une identité raciale. Le fait qu’ensuite eux-mêmes revendiquent cette identité n’est qu’une demande de reconnaissance de ce qui a été imposé, un contre coup de « l’assignation »[1. Question subsidiaire : est-il neutre, scientifique d’employer ce mot pour résumer l’attitude de la société française ?] antérieure. Et si ensuite sociologues ou démographes réclament des statistiques raciales, ce sont les réalités qui les y contraignent, c’est tout simplement de l’objectivation. En somme, le racialisme est une fausse conscience que les Français de souche ont instillée, mais employant cette grille pour décrire la situation créée par les dominants, les victimes agissent vertueusement et les sociologues de manière réaliste.
On pourrait opposer bien des faits à cette analyse trop linéaire. Par exemple, la simple et sympathique demande de reconnaissance suffit-elle à expliquer qu’on siffle la Marseillaise, qu’on pille des boutiques pour fêter une victoire de l’Algérie au foot, qu’on fasse de la provocation dans les bus, qu’on caillasse les pompiers ? On a le sentiment que l’interviewé est dans une demi-vérité et qu’il entend bien n’en pas en sortir.
Mais passons ! À supposer que l’on se contente d’une analyse de la discrimination et de la racialisation qui incrimine ainsi les Français de souche, la conclusion s’impose qu’il y a un problème de l’identité française et qu’il faut d’urgence en débattre. Mais, apparemment une telle conséquence est exclue, proscrite, disqualifiée… Pourquoi ? Peut-être la réponse est-elle donnée quand à la fin de son édito, Thierry Leclère donne en exemple la « république multiculturelle » selon Lilian Thuram et consorts. En effet si, comme dans cette expression, on efface le mot France et l’on gomme la nécessité de se rencontrer dans une culture commune, il n’y a plus rien sur quoi s’interroger, sinon sur le retard mental de ceux qui s’attachent à de pareilles vieilleries. Est-ce cette conclusion que voulait annoncer la tonitruante couverture de Télérama ?




