Pour le cas où ses abonnés (dont je suis depuis longtemps) en douteraient, Télérama a fait une vitrine de sa  « correction politique ». Dans son numéro du 30 janvier qui proclame en « une » que « nous sommes tous de mauvais Français », cet affichage a quelque chose de terroriste, terrorisme de la vertu bien sûr, qui consiste, comme toujours, à dresser un mur entre le bien dont nous sommes et les autres, les indignes.

C’est évidemment l’interview de Didier Fassin qui explicite et justifie ce que la couverture (et l’édito de Thierry Leclère) annoncent. Fassin part du constat qu’un Américain se sent plus facilement chez lui à Paris qu’un Français originaire du Mali. Il tire de cela la conséquence que la vraie frontière désormais n’est pas autour du territoire national : elle le traverse.

Comment se fait-il que pour tant de gens, la désintégration sociale et nationale dont ils ont le sentiment apparaisse liée à l’immigration ? Affaire de préjugé semble-t-il, dont Fassin indique la généalogie. À partir de 1974 (crise pétrolière) on a fermé les portes, restreint le regroupement familial et l’asile politique, on s’est mis à rechercher les clandestins. Ce faisant, on a déstabilisé et stigmatisé ceux qui étaient déjà installés, d’où les tensions raciales qui ont suivi. Donc pour notre ethnologue, il n’y a pas de lien entre la discrimination et l’immigration irrégulière, mais il y en a un entre la discrimination et la répression de l’immigration irrégulière. En conséquence, si nous avions une politique de la porte ouverte, tout serait pour le mieux. En est-on bien sûr ?

La déduction de Didier Fassin avance sur un chemin étroitement balisé, à partir du présupposé que les Français de souche sont tout le problème, que tout tient à leur mentalité, telle que les politiques l’ont fabriquée. Ainsi procède-t-il aussi pour expliquer que, de tous les côtés, on se réfère aux identités raciales à propos de l’immigration et des banlieues. Il y a au départ, du côté de la société « d’accueil », l’assignation des immigrés à une identité raciale. Le fait qu’ensuite eux-mêmes revendiquent cette identité n’est qu’une demande de reconnaissance de ce qui a été imposé, un contre coup de « l’assignation »[1. Question subsidiaire : est-il neutre, scientifique d’employer ce mot pour résumer l’attitude de la société française ?] antérieure. Et si ensuite sociologues ou démographes réclament des statistiques raciales, ce sont les réalités qui les y contraignent, c’est tout simplement de l’objectivation. En somme, le racialisme est une fausse conscience que les Français de souche ont instillée, mais employant cette grille pour décrire la situation créée par les dominants, les victimes agissent vertueusement et les sociologues de manière réaliste.

On pourrait opposer bien des faits à cette analyse trop linéaire. Par exemple, la simple et sympathique demande de reconnaissance suffit-elle à expliquer qu’on siffle la Marseillaise, qu’on pille des boutiques pour fêter une victoire de l’Algérie au foot, qu’on fasse de la provocation dans les bus, qu’on caillasse les pompiers ? On a le sentiment que l’interviewé est dans une demi-vérité et qu’il entend bien n’en pas en sortir.

Mais passons ! À supposer que l’on se contente d’une analyse de la discrimination et de la racialisation qui incrimine ainsi les Français de souche, la conclusion s’impose qu’il y a un problème de l’identité française et qu’il faut d’urgence en débattre. Mais, apparemment une telle conséquence est exclue, proscrite, disqualifiée… Pourquoi ? Peut-être la réponse est-elle donnée quand à la fin de son édito, Thierry Leclère donne en exemple la « république multiculturelle » selon Lilian Thuram et consorts. En effet si, comme dans cette expression, on efface le mot France et l’on gomme la nécessité de se rencontrer dans une culture commune, il n’y a plus rien sur quoi s’interroger, sinon sur le retard mental de ceux qui s’attachent à de pareilles vieilleries. Est-ce cette conclusion que voulait annoncer la tonitruante couverture de Télérama ?

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