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Ce soir sur Arte, les conspirations des imbéciles

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Vous voulez vous faire peur ? Regardez Arte ce soir à 20 h 25. Non, notre chaîne binationale ne programme pas un Hitchcock ou un film gore mais un documentaire intitulé Effroyables imposteurs. Réalisé par Ted Anspach et produit par Doc en Stock, ce film édifiant retrace les progrès du complotisme ces dernières années. On y croise un avocat cinglé qui explique tranquillement que l’épidémie de Grippe A a été fabriquée et diffusée par les laboratoires pharmaceutiques, un patron de prétendue agence de presse convaincu que la main du lobby sioniste est dans la culotte de sa sœur, un député européen italien qui parcourt le monde avec son film supposé démontrer que le 11 septembre est une manipulation made in US, des jeunes gens propres sur eux qui, tels les témoins de Jéhovah, portent la bonne parole, toujours sur la « véritable histoire » du 11 septembre . Mais le plus effrayant est que tous ces cinglés ont droit de cité dans les médias, et pas, comme on nous l’explique, dans les médias trash et électroniques mais chez les gens convenables. Un jeune journaliste animant une émission sur une télévision bordelaise se vautre devant l’eurodéputé italien avec une complaisance dont aucun journaliste de l’ORTF n’aurait osé faire preuve. L’avocat est interviewé par France 3 sans la moindre réserve des journalistes. Ted Anspach ne se contente pas de dénoncer. Le principal intérêt de son film est de montrer comment le complotisme gagne du terrain. À voir ces jeunes filles, d’abord incrédules, puis perplexes et enfin ébranlées écouter, l’air médusé, les pseudo-révélations de dingopathes dont le seul intérêt dans l’existence est de démontrer à la face du monde qu’on nous cache tout – le 11 septembre, encore – on comprend comment le négationnisme instille son poison dans les esprits crédules. Et, au risque de me répéter, je dirais que ça fout la trouille.

Identité nationale : le débat est clos

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Eric Besson. Photo Medef, flickr.com
Eric Besson. Photo Medef, flickr.com

Fin de « partouze patriotique », pour reprendre l’élégante expression du rappeur Hamé interrogé par Mediapart. La messe est donc dite et redite à satiété. À entendre les revues de presse de ce matin, l’écrasante majorité des confrères est sur la ligne Joffrin : le débat sur l’identité nationale est un fiasco. « Un pet de lapin », selon le patron de Libération, « le ratage de l’année », pour Marianne. Un « naufrage », « un débat malsain » dont il faut se féliciter qu’il ait été « enterré en catimini ». « Bon débarras ! », s’exclame Le Monde, faisant écho à Jean-Luc Mélenchon. Certains consentent à sauver le gentil Fillon contre le méchant Besson, d’autres accablent en bloc le gouvernement et sa « logique identitaire, qui n’est autre que la traduction idéologique de la politique d’immigration menée par ce gouvernement » (Eric Fassin, Mediapart). À l’exception de francs-tireurs comme Ivan Rioufol (et, j’imagine, quelques autres), chacun y va de sa pelletée de terre avec la conviction d’avoir contribué à terrasser la bête immonde. Au royaume des médias, la concorde règne.

« On a gagné ! » Ce titre aurait dû faire la « une » de la quasi-totalité de nos quotidiens, sites, journaux radio et télé. Le Parti des médias a raison de se réjouir. Pas seulement parce qu’il a fait reculer le gouvernement, obligeant celui-ci à répondre à la difficile question qu’il avait lancée sur la place publique par un catalogue de colifichets pédagogiques assorti d’un discours lénifiant. Le tam-tam orchestré par les grandes consciences du journalisme et de quelques autres corporations vertueuses a en effet atteint son but, au moins partiellement : intimider tous ceux qui auraient bien voulu en parler de ces sujets interdits. Décréter une fois de plus quelles sont les questions qu’on n’a pas le droit de poser.

Que l’affaire ait été initiée par le gouvernement est d’autant plus regrettable qu’elle a été gérée dans la confusion idéologique. Une cuillère pour Zemmour, une cuillère pour Naulleau (qu’ils me pardonnent d’être utilisés ici comme personnages allégoriques). « Je crois à l’identité française », affirme Nicolas Sarkozy. Pour ajouter immédiatement que cette identité ne saurait se définir que par la diversité, passant subrepticement de l’identité aux identités. Mieux encore, faute de définition claire des termes du débat, on commence par s’interroger sur ce qu’est la France et on finit en expliquant qu’il faut lutter contre les discriminations. Pour les malentendants, la conclusion est claire : s’il y a une identité française, elle est mauvaise, nauséabonde, déplorable et raciste, aussi convient-il de la combattre en chacun d’entre nous et de la dissoudre dans les identités pacifiques et tolérantes de ses populations de souche récente.

Pourquoi ce débat serait-il nauséabond ? Parce qu’il y a été question d’immigration et d’islam. Quelle surprise. En 50 ans, la composition culturelle et religieuse (car il s’agit bien de culture et pas d’ethnie) a changé plus vite et plus profondément qu’au cours des siècles écoulés, mais il ne faudrait surtout pas en parler. L’islam identitaire de nos banlieues a progressé en même temps que le djihad mondial mais ceux qui se posent des questions sont des salauds. Que des « jeunes en colère » revendiquent leur citoyenneté en proclamant leur haine de la France, rien de plus normal, c’est de l’amour déçu – déception dont nous sommes largement fautifs. Sur tout cela, silence radio parce qu’on risque de déraper, c’est-à-dire de sortir des clous tracés par la coalition de l’aveuglement. Il faut comprendre ces bons esprits : quand on n’a à sa disposition qu’un bouton pour dire oui et un autre pour dire non (ou un seul pouce qu’on peut lever ou baisser), toute question est un piège affreux. Soit l’immigration est une chance pour la France, soit elle est une catastrophe. Ange ou salaud, nuance interdite.

Seulement, il ne s’agit pas d’aimer ou de détester l’islam et encore moins d’être pour ou contre les immigrés. Les seules questions qui vaillent n’auront évidemment pas été posées. Trop compliqué pour les esprits binaires. Comment digérer pour le bien de tous les vagues migratoires des dernières décennies ? S’interroger, c’est stigmatiser, l’autre terme qui permet de borner le débat. Car à ce compte-là, toute critique est une stigmatisation. Est-il permis de vouloir préserver un mode de vie collective qui repose sur un certain type de rapport, extrêmement français, entre le particulier et l’universel, l’individuel et le collectif ? À cette dernière question la réponse est clairement négative.

Le plus consternant, c’est que la censure a été intériorisée par celui qui aurait dû être en première ligne pour la combattre. Certes, à la décharge d’Eric Besson, il n’a guère été soutenu par ses petits camarades. Reste qu’en affirmant que la France est « un conglomérat de peuples » (donc d’identités), il a apporté sa petite pierre à l’entreprise de déni du réel qui a recouvert le débat d’un brouhaha pâteux dans lequel les vociférations indignées se sont mêlées aux considérations sentimentales. En somme, non seulement les Français de souche n’existent pas, mais ce sont des salauds.

Certes, quelques semaines durant, un coin du voile a été levé. Il est vrai qu’en dessous, dans la vraie vie, il y a des choses déplaisantes, des sentiments mêlés, des expressions fâcheuses ou carrément haineuses. On croise des gens qui pensent qu’être français a quelque chose à voir avec l’ethnie ou la race. Oserais-je le dire : ils sont une minorité et j’en ai assez d’être stigmatisée en étant confondue avec ceux-là. Mais, pour peu qu’on consente à écouter, on entend surtout des angoisses, des peurs, des attentes et même, l’espoir que quelque chose pourrait empêcher la France de se fragmenter en groupes dressés les uns contre les autres par le ressentiment. À ces inquiétudes-là, on ne répondra rien, puisqu’elles sont forcément l’expression de la xénophobie nationale (dont la réputation n’a pas dû parvenir à tous les malheureux qui rêvent ou tentent de rejoindre ce pays raciste qui mène une chasse aux immigrés comme l’ont récemment montré les juges qui ont ordonné la mise en liberté de clandestins kurdes). C’est ainsi que l’autisme semble être devenu la principale vertu publique.

Quelques optimistes comme le camarade Rioufol pensent que le débat ne s’arrêtera pas, puisqu’il intéresse les gens. Comme si cela avait une importance quelconque. Les régionales approchent. Si le FN fait un bon score, les néo-résistants (qui sont plus néo que résistants) répèteront en boucle qu’ils l’avaient bien dit et qu’il ne fallait pas ouvrir la boite de Pandore, cette mystérieuse caverne où sont enfermés les mots et les idées qui leur déplaisent. Et s’il ne progresse pas, ils jureront qu’ils l’avaient bien dit et que l’UMP continue à chasser sur les terres du Front et vous imaginez la suite. Le couvercle retombera sur la marmite, bien plus pesant encore. Bref, si les bien-pensants ont reculé, c’est pour mieux sauter.

Les Coen exagèrent

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Il ne suffit pas de choisir les bons films ; encore faut-il les voir jusqu’au bout ! Prenez par exemple A Serious Man, le dernier des frères Coen : « drôle et tragique (…), universel parce qu’enraciné », disait la critique. Ok, mais la meilleure blague, dans l’esprit, personne ne l’a vue et pour cause : tout le monde était déjà sorti cloper. Sachez donc qu’à la fin du générique de fin, on peut lire : « No Jews were harmed during the making of this film. » Du coup, on a ri tout seuls les Coen et moi, et une fois dehors j’en ai allumé deux pour fêter ça.

Le botulisme est un humanisme

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Bernard-Henri Lévy, atteint de botulisme ? La nouvelle fait le tour d’Internet depuis que le nouvelobs.com a dégoté à la 122e page du nouvel essai du nouveau philosophe (De la guerre en philosophie) une référence à Jean-Baptiste Botul qui, écrit-il, a montré « au lendemain de la seconde guerre mondiale, dans sa série de conférences aux néokantiens du Paraguay, que leur héros était un faux abstrait, un pur esprit de pure apparence ». Et le monde entier de ricaner : « Botul n’existe pas. BHL est tombé le nez en avant dans le canular de Frédéric Pagès. »
Sauf que c’est un peu aller vite en besogne : venus pour la plupart de l’Oulipo et des « Papous dans la tête », Frédéric Pagès et ses amis, qui ont donné vie à Jean-Baptiste Botul, ne sont pas gens à canularder comme des premiers venus : la critique botulienne de Kant est philosophiquement fondée. Botul a beau ne pas exister, ses arguments contre le kantisme n’en perdent pas leur pertinence. Il y a même dans La vie sexuelle d’Emmanuel Kant quelques pages extraordinaires.
Et puis, prétendre que Botul n’a jamais existé est un peu aller vite en besogne. Je me souviens avoir inauguré une rue Jean-Baptiste Botul en compagnie de l’écrivain Jacques Gaillard, à Ungersheim, il y a quelques années. Si ce n’est pas une preuve de son existence ! Ce fut une cérémonie émouvante, qui s’était achevée par un merveilleux lâcher d’enclumes. Elles n’avaient pas voulu prendre leur envol : les voilà maintenant qui retombent.

La vie sexuelle d'Emmanuel Kant

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Le Baiser de la Lune

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<em>Le Baiser de la Lune</em> est-il un simple conte ? Puerto Madero, par lrargerich, flickr.com.
Le Baiser de la Lune est-il un simple conte ? Puerto Madero, par lrargerich, flickr.com.

Ce n’est qu’un « simple conte » ! C’est « scandaleux » de ne pas montrer aux enfants de CM1 et CM2 le court métrage Le baiser de la Lune, mettant en scène l’amour entre le poisson-chat Félix et le poisson-lune Léon, vaccin préventif contre l’épidémie d’homophobie qui menace de décimer la jeune génération. Ainsi s’indigne vertueusement Jean-Luc Roméro, conseiller régional d’Ile-de-France et militant gay séropositif, dans les colonnes de L’Express du 5 février 2010. Luc Chatel, ministre de l’Education, a été outé : c’est un suppôt de Dieu, possédé par l’esprit de Christine Boutin, conservatrice forcément ultra, et il a été livré à la vindicte de tous les exorcistes de « clichés » et autres pourfendeurs de « stéréotypes ». Il s’oppose à la glorieuse marche du progrès vers l’égalité totale et définitive en interdisant ce dessin animé que le Haut commissariat à la jeunesse a pourtant financé à hauteur de 3000 euros, d’après les aveux de Martin Hirsch sur RMC le 5 février.

L’inquiétude des néo-bigots progressistes est d’autant plus vive que simultanément une enquête d’Ipsos Santé diligentée par la Fondation Wyeth montre que la grande majorité des adolescents « ont beau être éduqués ensemble, ils se réfèrent toujours aux mêmes clichés pour définir leurs différences. La femme ? Elle se caractérise avant tout par ses atouts physiques – féminité et séduction – puis par la maternité et la sensibilité. (…) Quant à l’homme, il se distingue avant tout par sa virilité, son machisme et son travail, affirment les 15-18 ans sans que leurs aînés leur aient soufflé les réponses ». Horreur, « on essaie d’abolir les différences mais les adolescents s’y raccrochent », explique le pédopsychiatre Philippe Jeammet. Les rééducateurs s’affolent, il faut donc attaquer plus tôt, dès le primaire : « Malgré tous nos efforts, nous avons du mal à équilibrer les statistiques » se lamente la rectrice de l’académie de Besançon, Marie-Jeanne Philippe.

Un conte n’est jamais un simple conte
Un simple conte, dites-vous ? Mais un conte n’est ni simple, ni innocent, c’est au contraire une chose complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques, comme l’a montré Bruno Bettelheim dans son admirable Psychanalyse des contes de fées. (Je présente par avance mes excuse aux esprits libérés de notre époque glorieuse qui feront la moue devant cette référence désuète, à jamais disqualifiée à leurs yeux parce que Bettelheim croyait toujours en la vertu de la culpabilité, et en l’importance du sens de la vie. Ce n’était sûrement qu’un effet corollaire de ses vacances à Dachau, et de son syndrome du survivant. Il n’était pas comme nous, un inventeur du bonheur.)

Cependant, ceux qui disent qu’il ne s’agit que d’un « simple conte », et qui s’indignent qu’on s’en prenne à quelque chose d’aussi « innocent », sont des fieffés hypocrites, car même s’ils n’ont pas lu Bettelheim, ils lisent sûrement avec avidité les derniers théoriciens du management. Or la dernière mode qui balaie les cerveaux des décideurs, la dernière fausse trouvaille pour faire vendre tout et n’importe quoi, de la guerre d’agression préventive à un vulgaire papier toilette, en passant par les nouvelles valeurs de notre société pacifiée, c’est la théorie du storytelling[1. Voir Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des esprits, La découverte, Paris, 2007.]. Tous les cadres actifs en parlent comme d’une grande découverte, comme si « raconter des histoires » n’était pas depuis toujours l’art le plus consommé de mentir, uniquement parce que l’appellation anglaise refoule la charge morale dont n’a pas encore été expurgée l’expression française. Et qu’y a-t-il aujourd’hui de plus ringard que la morale ?

Aussi rien n’est moins innocent que raconter une histoire et a fortiori un conte. Sinon pourquoi Voltaire, bretteur infatigable du Verbe, aurait-il fait du conte philosophique son arme de prédilection contre l’obscurantisme ? C’est sa douceur, qui rend le conte terriblement efficace :

Que vaudrait la douceur
Si elle n’était capable
Tendre et ineffable,
De nous faire peur ?

Elle surpasse tellement
Toute la violence
Que, lorsqu’elle s’élance
Nul ne se défend.

(Rainer Maria Rilke, Vergers, Printemps, V)

A lire le synopsis, à regarder et à écouter attentivement la bande annonce disponible en ligne, Le baiser de la Lune fait atrocement peur par sa douceur, et on ne peut que se réjouir que quelques uns se soient défendus avant qu’elle ne s’élance à la conquête des esprits des enfants prépubères. C’est ce qui fait passer les opposants à ce film pour d’atroces dinosaures violents : ils ont montré leurs crocs au miel et au sirop !

Être hétéro, c’est archaïque !
Ce dessin animé voulait participer à la prévention de l’homophobie. On s’attendrait à ce que le héros soit le poisson-chat Félix, qui, après maintes épreuves, trouverait le bonheur dans les bras du poisson-lune Léon. Cependant, d’après le synopsis, le héros du film, c’est une héroïne : « Ce film raconte l’évolution du regard archaïque d’une grand-mère, sur les relations amoureuses », affiche le site officiel du court métrage. C’est la vieille peau qui est rééduquée : « Prisonnière d’un château de conte de fée, une chatte, « la vieille Agathe », est persuadée que l’on ne peut s’aimer, que comme les princes et princesses. Mais cette vision étroite de l’amour est bouleversée par Félix, qui tombe amoureux de Léon, un poisson-lune, comme par la lune, amoureuse du soleil : deux amours impossibles, pour « la vieille Agathe ». Pourtant, en voyant ces couples s’aimer, librement et heureux, le regard de la chatte change et s’ouvre à celui des autres. C’est ainsi qu’elle quitte son château d’illusion et se donne enfin, la possibilité d’une rencontre… »

A analyser de près le message de ce synopsis, on s’aperçoit qu’il contrevient au message éducatif fondamental du conte de fées, explicitée par Bettelheim, à savoir que « la lutte contre l’adversité est intrinsèque à l’existence, mais que si l’on ne se détourne pas de la difficulté, (…) on vainc les obstacles et à la fin on sort victorieux[2. Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, Introduction.] ». Pour le poisson-chat Félix le bonheur homosexuel est posé d’emblée comme un acquis, tandis que sa grand-mère, « la vieille chatte, Agathe », ne s’élance pas dans des aventures extraordinaires pour rencontrer enfin son prince charmant, mais abandonne son rêve et fait le deuil de son désir, qualifié de « château de l’illusion ». Ainsi cette histoire met-elle en scène une concurrence entre un désir homosexuel immédiatement comblé et un désir hétérosexuel qui se languit indéfiniment, pour affirmer la stérilité de l’attente du « prince charmant » face à la gaîté vécue spontanément dans la rencontre du même. Ce qui disparaît dans les deux cas, c’est l’action, la lutte pour combler ses désirs et atteindre son rêve. A rebours de tous les contes de fées classiques, ce court-métrage enseigne qu’il n’y a rien à faire pour être heureux. La toile de fond de cette histoire, c’est la passivité et l’arbitraire : ou bien on a la chance de rencontrer son poisson-lune, ou bien on reste à jamais enfermé dans son « château de l’illusion ». On n’y peut rien. C’est un message désespérant pour tout jeune esprit, déjà suffisamment convaincu de son impuissance relative face au monde des adultes.

Plus encore, dans ce film le désir homosexuel joue un rôle de médiateur par rapport au désir hétérosexuel, car c’est en voyant ces poissons s’aimer que la vieille chatte « se donne enfin la possibilité d’une rencontre… » (Je me demande comment finit vraiment le film, que je n’ai pas vu, et ce que cachent ces trois points de suspensions : est-ce qu’Agathe, la vieille chatte, en rencontre une autre et elles commencent à se lécher ?) Ce qui est affirmé ici, c’est que les hétéros doivent prendre exemple sur les homos s’ils veulent être heureux. C’est un jugement implicitement négatif de la séparation des sexes et de la démarche hétérosexuelle, d’autant que celui-ci est porté par « une vieille chatte » insatisfaite, ce qui est explicitement une vulgarité, soulignée par la rime avec « Agathe ». De plus, la sexualité des chats est une sexualité douloureuse, aussi le choix de cet animal pour incarner l’hétérosexualité trahit une condamnation, si ce n’est une peur tenace de l’union hétérosexuelle, vue implicitement comme une source de désagréments.

Noyer le poisson ?
Le choix des poissons pour représenter les homosexuels est aussi hautement significatif, puisqu’ils sont fondamentalement asexués, et que leur différenciation ne se fait qu’en fonction de la température de l’eau et de son acidité, bref de leur environnement. Quoi de plus adéquat à la vision des gender studies, dont sont pétris tous les progressistes dénonçant le « phallogocentrisme et l’hétérosexualité obligatoire », que ces poissons dont le sexe change en fonction de leurs conditions de vie ?

Par ailleurs, si « la vieille chatte Agathe » est la malheureuse « grand-mère » du flamboyant poisson-chat Félix, cela veut dire que les chats ne font pas des chiens, mais des poissons. Le sens de l’évolution des espèces est inversé : les mammifères sont données pour les archaïques ancêtres de ovipares. Le réalisateur du Baiser de la Lune nous signifie ainsi que la différenciation sexuelle, propre aux mammifères, n’est qu’un atavisme voué à disparaître chez les nouvelles générations frétillantes et muettes de poissons. Faire croire cela à des enfants en passe d’entrer dans la puberté, où la question cruciale de leur identité sexuelle les tourmentera cruellement, n’est certainement pas la meilleure aide que l’Education nationale puisse leur fournir.

Enfin, ce film comporte une composante obscène majeure, enrobée dans un langage mielleux. Il ne s’agit pas, comme le prétend Sébastien Watel, son réalisateur, de « donner une vision moins stéréotypée des relations amoureuses », mais de parler de la relation proprement sexuelle entre deux individus, sous couvert de parler d’amour. Que signifie la phrase « Léon, le poisson-lune, m’a fait briller comme un soleil » associée à « sûr que mademoiselle la lune, pour briller autant, elle doit en connaître des trucs, que les petits poissons chats comme moi ne savent pas » ? Quels sont ces « trucs », ce « baiser » que la lune connaît pour « briller », et qu’un gosse de dix ans ne doit absolument pas connaître à son âge ? A quoi peuvent-ils renvoyer, sinon à des expériences sexuelles ? Par conséquent, la rencontre avec Léon, qui fait aussi « briller » le poisson-chat « comme un soleil », ne peut être logiquement qu’une rencontre sexuelle. Il ne s’agit pas d’une simple histoire d’amour, comme l’affirment les auteurs du film, car même à dix ans on sait ce qu’est l’amour. La composante sexuelle est centrale, directement indiquée par la métaphore filée de la lumière. Ce film est donc porteur d’un message pornographique, si ce n’est pédophilique : si les métaphores y gardent une valeur constante, on nous raconte qu’un poisson-lune dont on ne connaît pas l’âge a fait jouir un petit poisson-chat grâce à des trucs que ce petit poisson-chat ne savait pas.

Après analyse, la phrase « Léon, lui, ne voulait plus qu’on se cache, il aimait trop la lumière » est une obscénité proférée d’une voix angélique, qui n’en est que d’autant plus odieuse. L’ambiguïté du mot « lumière », utilisé ici pour signifier aussi bien la jouissance sexuelle que le fait de la faire connaître aux autres, redouble l’obscénité du message pornographique initial d’un complément exhibitionniste, et fait dépendre, par la concaténation des deux sens du mot « lumière », la jouissance sexuelle de son exposition publique. Autrement dit, Sébastien Watel affirme qu’il n’y a qu’en montrant qu’ils jouissent que les gays jouissent complètement. C’est pour leur bonheur propre, que « la vieille chatte Agathe » doit renier ses aspirations hétérosexuelles archaïques. Le changement du regard de celle-ci est nécessaire à la pleine jouissance des poissons asexués. Aussi peut-on dire que la relation entre Félix et Léon est en fait un ménage à trois, qui comprend « la vieille chatte Agathe », en tant qu’autre exclu, dans et par son exclusion en tant qu’autre, puisqu’elle est sommée de se renier, « d’évoluer », comme on dit en novlangue festiviste, si elle veut « se donner la possibilité d’une rencontre ».

Ce que cette polémique révèle, tout comme le film dont la diffusion est l’enjeu apparent, c’est que lorsqu’on s’attaque à des fondamentaux symboliques et qu’on dépasse le simple cadre légal de la non pénalisation de telles ou telles pratiques sexuelles, il devient impossible de distinguer la lutte contre l’homophobie de la lutte contre l’hétérosexualité. Car il faut bien que le sujet humain décide d’une structuration psychologique à l’exclusion d’une autre, s’il souhaite prendre en charge son corps de mammifère humain, en attendant qu’il redevienne un poisson. Sortir de l’enfance, disent les contes véritables, c’est accepter la douleur du principe de réalité, contre le principe de plaisir. C’est ce dont nos enfants ont le plus besoin, si l’on souhaite qu’ils soient des adultes tolérants et responsables. Car seuls ceux qui sont pourvus d’une identité forte et définie peuvent reconnaître et accepter les différences, dans la mesure où le miroir que leur tend l’autre ne saurait faire trembler leurs assises psychologiques. Lutter contre l’intolérance en sapant la structure mentale des enfants est la meilleure manière d’en faire des adultes labiles, susceptibles des pires violences pour réaffirmer leur identité chancelante. Aussi la politique de lutte contre l’homophobie devrait emprunter des chemins complètement différents de celui du Baiser de la Lune. Et c’est certain, ces chemins seraient très conservateurs.

Psychanalyse des contes de fées

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L’effronté qui écrit pendant que Rome brûle

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Marc-Edouard Nabe.
Marc-Edouard Nabe.

Qu’il paraît loin le temps où Marc-Edouard Nabe arpentait les plateaux de télévision tiré à quatre épingles, arborant le style Brasillach, nœud pap’ et lunettes rondes de rigueur. À la sortie de son livre-scud Au régal des vermines en 1988, le jeune homme de vingt-six ans avait fait une entrée fracassante sur la scène médiatico-littéraire en provoquant l’ire des bien-pensants[1. On se souvient de sa prestation remarquée sur le plateau de « Apostrophes » et des coups de poings décochés par un futur-ex conseiller culturel de l’Elysée à celui qui allait devenir l’écrivain français le plus détesté, pardon le plus doué de sa génération.]. Se disant volontiers « très raciste », Alain Zannini n’épargnait personne : c’est le monde entier qu’il aspergeait de sa bile encrée, à grands coups de saillies célino-rebatesques ! Face à son procureur d’un soir lui demandant s’il était antisémite, Nabe avait brillamment ironisé : « Je ne répondrai qu’en présence de mon avocat, Maître Ben Cohen Solal de Schwartzenfeld ! »

Vingt-sept livres plus tard, après nous avoir fait voyager aux confins de l’Orient, sur les traces de Saint-Jean à Patmos ou dans les palais présidentiels du raïs irakien, Nabe devenu quinquagénaire pose ses valises en plein Paris. Viré par un éditeur reconverti dans la pharmaceutique[2. Nabe évoque le rachat en 2005 de la majorité des actions des Editions du Rocher par le groupe Privat, dont l’actionnaire principal n’est autre que la compagnie pharmaceutique Pierre Fabre.], il publie seul un pavé de près de 700 pages. À tout seigneur tout honneur : avouons que l’autoédition de Zannini par Nabe[3. Tiré à mille exemplaires puis réimprimé, L’Homme qui arrêta d’écrire est disponible sur marcedouardnabe.com (achat en ligne obligatoire).] sert l’autofiction.

Car, comme les précédents Nabe, L’homme qui arrêta d’écrire est un « roman » autofictionnel largement marqué du sceau de son auteur. Fait d’un bloc, sans division en chapitres, cette odyssée urbaine se lit d’une traite. On déambule avec l’auteur dans l’univers déréalisé du Paris post-moderne, ville-monde où tout réel semble aboli. C’est toute l’originalité du vingt-huitième livre que de dépasser le stade des formules assassines et autres méchancetés savamment distillées (« il est tellement pédé qu’on en oublie qu’il est noir », « Pascale Clarke, quand on la voit, ça donne raison à tous les programmateurs qui ont préféré n’utiliser que sa voix ») pour proposer une critique radicale de l’époque.

Nabe s’y révèle étonnant de profondeur, comme si l’arrêt – momentané – de l’écriture avait aiguisé sa lucidité. Lui que l’on avait quitté dans les méandres de l’Orient, perdu dans l’alcôve d’une fille naturelle de Saddam ou en pleines considérations mystico-érotiques[3. Qui d’autre que Nabe oserait aujourd’hui écrire « Elle est belle, la salope », en parlant d’une mosquée ottomane ou décrire le chapelet « clitoridien » d’un pope orthodoxe ? cf. Visage de Turc en pleurs (Gallimard, 1992) et Alain Zannini (M.E. Nabe, 2002).] se fait médecin légiste des temps modernes. Il y a du Philippe Muray dans ce contempteur de la post-modernité triomphante où la dérision a supplanté l’humour, le « t’chat » sur Meetic la séduction, et les écrans d’ordinateur le papier soyeux des livres d’autrefois. L’ère du « Grand Spectacle décadent et décomplexé » rappelle le festivisme murayen ou le Baudrillard de La Transparence du mal, qui décelait un ‘processus viral d’indistinction » au cœur de la post-modernité. A l’heure de la fin des grands récits, la jeunesse dorée ne se bat plus pour une cause ou un grand sujet qui la transcende : le prolétariat, la révolution, la religion et la littérature font figure de mythes surannés. Nabe dépeint sans amertume cette jeunesse qui ne lit plus mais se contente de surfer entre deux réseaux, qui a abandonné la passion du vivre pour celle du spectacle, et pour qui l’art se confond avec la sous-culture publicitaire.

En jeune vieux revendiqué, Zannini aime sourire de cette bande d’étudiants attardés qui n’ont jamais entendu parler de Dante mais savent tout du dernier iPod. Ayant posé sa plume, il peut se prélasser dans les bars et boîtes branchés à écouter les discours convenus de pseudo-artistes se sentant si bien dans leur époque. À vingt-cinq ans, il les aurait sans doute – littérairement – assassinés. À cinquante, Nabe prend plaisir à contempler ce vide frivole, ces beautés féminines asexuées qui préfèrent les plaisirs virtuels au sexe.

Décidément, l’érotisme n’est plus ce qu’il était : même la « boîte à touze » transpire la baise mécanique entre couples-consommateurs. Je te passe ma femme, tu me prêtes la tienne… L’échangisme nouvelle génération marque la fin de l’échange gratuit. C’est Mauss qu’on assassine ! Degré zéro de l’érotisme, symbole d’un monde où la jouissance est obligatoire mais l’improvisation interdite. Nabe vitupère la marchandisation des corps, notant au passage le génie de la post-modernité qui a inventé l’orgie puritaine (tu me regardes m’exhiber mais défense de me toucher !).

Tout en méprisant Marx, Nabe a tout compris du fétichisme de la marchandise qui colonise les relations sociales jusqu’à faire de nous les esclaves de la « marchandisation globale ». Les nouvelles servitudes de l’homme blanc se font sur le signe de l’émancipation et de l’injonction à être libre. Dans ce monde transparent, la contestation se voit systématiquement récupérée par le système, les conspirationnistes servant d’idiot utiles d’un impérialisme qu’ils prétendent combattre.

Les élucubrations délirantes d’un apprenti complotiste pourfendeur du supposé complot judéo-maçonno-franc mac’ fournissent d’ailleurs les passages les plus hilarants du roman, et l’ironie mordante du Nabe narrateur est sans doute la meilleure réponse à ses détracteurs – dits – antiracistes.

Ceci dit, Nabe n’est pas Lukacs. Encore moins Clouscard. Le lecteur se félicite que Zannini n’ait pas remisé son style chevaleresque au placard. L’Homme qui arrêta d’écrire recèle de trouvailles romanesques, et entre deux aphorismes percutants (« l’humour n’est jamais loin de l’horreur en ce début de siècle », « le chez soi immobile est remplacé par le dehors ambulant »), Nabe nous entraîne dans sa fantasmagorie habituelle. L’écrivain sevré n’hésite pas à faire ressusciter un libraire médiatique mort au sixième jour de son épopée, avant de se mettre en scène étreignant une jeune femme à la maison de l’Iran, se faisant ratonner par des flics issus de la diversité[4. Expression labellisée par la HALDE, le MRAP et Lilian Thuram. Que leurs noms soient sanctifiés.] puis subissant un racket qui vire au jeu enfantin…

Là où tant d’auteurs germanopratins narrent les affres de leur dernière cure de désintoxication, Nabe redécouvre la vertu cathartique de l’écriture sur le mode de l’inversion. Celui qui renonce à l’écriture ne peut plus se soulager du nihilisme (de ses) contemporain(s). In fine, écrire ne revient qu’à refuser l’univers tel qu’il est pour en construire un autre.

Le précieux volume refermé, on se dit que toute la force du livre tient en cette belle formule : « dans la minablerie apparente de l’existence de tout vrai artiste, il faut savoir voir toute la lumière qu’elle recèle, qu’elle protège même ».

Et si c’était cela, la philosophie nabienne ?

Scènes de la vie militante

25

Vendredi matin, 7 h 30. On distribue des tracts Front de Gauche avec un camarade à la station Porte des Postes (pour les Lillois). La conversation tourne autour de l’actualité. À un moment, je dis :
– T’as vu, Villepin ? Ça sent le retour en force…
– Ouais, bien fait pour Sarko !
– T’imagines un peu, toi, un second tour Villepin/DSK en 2012 ?
Un silence. Il me demande :
– Tu voterais pour lequel des deux, toi ?
– Moi, à gauche, comme toujours. Comment peux-tu en douter ?
Un autre silence. Un sourire. Et le camarade de dire :
– Oui, t’as raison. Il faut toujours voter à gauche.

Il est frais, mon Causeur

1

Le numéro du mensuel Causeur de février vient de sortir. Un dossier consacré aux médias (« Aux ordres des médias aux ordres ») et de nombreux inédits. Un seul geste : abonnez-vous !

Les inédits du mois de février
La police de la pensée fait du chiffre, Élisabeth Lévy
Je pense donc je twitte, François Miclo
Tous catholiques ! Raul Cazals
Pas si fous, ces romains ! Luc Rosenzweig
Pourquoi tant de liberté et si peu d’esprits libres ? Élisabeth Lévy
Plaidoyer pour la censure, Jérôme Leroy
Quand Sarkozy réduit le chômage, François-Xavier Ajavon
Sollers, panseur du Temps, Ludovic Lecomte
Entretien avec Jean-Clément Martin, Gil Mihaely
L’intelligence inutile, Charlotte Liébert-Hellman
Nouveaux USA, ex-URSS, Jérôme Leroy

Marie-France Garaud : retour vers le futur

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Marie-France Garaud

J’ai toujours été fan de Marie-France Garaud, et un peu seul en tant que tel. Je suis même, à ma connaissance, le seul de mes amis à avoir voté pour elle à la présidentielle de 1981, et ce dès le premier tour[1. 1,33% des suffrages exprimés.].

Vingt-neuf ans plus tard, je suis encore et toujours en admiration devant cette machine intellectuelle et son unique objet. J’aime l’obstination froide avec laquelle, contre vents et marées idéologiques, Dame Garaud continue de penser la géopolitique en termes de rapports de forces entre États-nations.

Pourtant ces Léviathan préhistoriques ont été enterrés depuis belle lurette par les meilleurs observateurs et acteurs de notre vie politique, d’Alain Duhamel à Alain Minc en passant par Cohn-Bendit et Bayrou. C’est bien simple, depuis que je me tiens informé, on n’a cessé de me le faire savoir : la nation, c’est « dépassé » ! Dépassé par l’Europe, l’Occident, le capitalisme, le communisme, la mondialisation, l’altermondialisme, l’espéranto, etc. Seuls une poignée d’intellos en roue libre, issus de la Gauche Sans Frontières, semblent avoir trouvé le moyen de faire le trajet Bastille-Nation en passant par République.

Je me souviens encore de ma joie à entendre Max Gallo, peu après son coming out patriotique, répondre paisiblement à un quelconque baratin post-national : « Bien sûr que la nation est une forme passagère condamnée à disparaître… Le Mont-Blanc aussi ! »

Sans avoir eu besoin de passer par la gauche, Mme Garaud ne dit pas autre chose, et depuis plus longtemps – que ce soit dans ses livres[2. Dont le prochain traitera, paraît-il, de l’ « aveuglement des élites ». En un seul volume ?], sa revue Géopolitique ou ses trop rares apparitions audiovisuelles. Sauf que la France de Marie-France ne commence pas avec la Révolution : comme la diplomatie du Général, et pour les mêmes raisons, elle reconnaît les Etats, pas les régimes. Elle-même, d’ailleurs, semble tout droit sortie de l’Ancien – tant elle s’exprime avec l’autorité naturelle, et dans la langue choisie, d’une grande dame du Grand Siècle.

La nation selon MFG, c’est la souveraineté ou rien. Autant dire que le débat qui fait rage sur l’ « identité nationale » lui est parfaitement étranger. La quête d’identité, c’est tout ce qui reste à un pays qui a perdu l’essentiel : le goût et les moyens de sa souveraineté.

C’est peut-être le cas de la France, nous dit Mme Garaud, mais sûrement pas celui des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine…ni même de l’Allemagne ! « Dépassés » ou pas, tous ces États-nations continuent d’agir exclusivement en fonction de leurs intérêts – et ils ont bien raison !

Encore faut-il qu’ils sachent où est leur intérêt d’aujourd’hui et à quels défis ils seront confrontés demain – puisque décidément, l’Histoire n’est toujours pas finie.

L’événement majeur de ce début de siècle, selon notre prof de realpolitik, c’est la montée en puissance de l’Asie. Depuis la chute de l’Empire Soviétique, dit-elle, « la mondialisation est vraiment devenue mondiale » ; il en résulte naturellement un « glissement de la sphère du pouvoir » : l’Occident fourbu est en train de passer la main à une Asie qui pète la forme !
Le secret de cette forme tient en un chiffre : entre « eux »  et « nous », le coût de la main-d’œuvre varie de 1 à 20. Avec la mondialisation décapitée telle que nous la pratiquons, cette simple statistique tient lieu de faire-part : sauf rebondissement, nous sommes condamnés à disparaître de la scène de l’Histoire – et ce sera bien fait !

Sévère mais juste, Marie-France ! Parce qu’enfin un protectionnisme européen, même « raisonnable », suffirait sans doute à endiguer chez nous la vague asiatique avant qu’elle ne devienne tsunami. Mais pour qu’il y ait « protectionnisme européen », il faudrait d’abord qu’il y ait Europe ; et sur ce point, l’histoire récente semble avoir donné raison au scepticisme gaullo-garaudien.

L’Union européenne, embourbée dans la dialectique élargissement – approfondissement, a vu se dissiper ses fantasmes fédéralistes sans pour autant s’engager dans la voie, plus modeste mais plus efficace, de la Confédération. En France, pour prendre un exemple au hasard, le Bayrou du XXIème siècle a sans doute rompu avec les erreurs de sa jeunesse extrême-giscardienne ; mais en a-t-il bien tiré toutes les conséquences ?

En gros, l’Europe aujourd’hui n’existe pas plus que l’Occident : d’un côté, un vieux bloc qui ne fait plus face à rien ; de l’autre, une idée tellement idéelle qu’elle n’est pas près d’atterrir… Entre les deux, Mme Garaud suggère de se raccrocher à ce qui existe partout ailleurs dans le monde : la nation. Et de nous donner en exemple… l’Allemagne !

Certes, entre les grandes puissances d’aujourd’hui et celles de demain, les frères ennemis d’hier sont tous les deux mal pris. Mais si, au sein même de ce « continent européen » menacé d’être déserté par l’Histoire, le centre de gravité se déplace vers l’Allemagne, ce n’est pas un hasard : c’est une affaire d’Etat. « En France, assène M.-F.G., il n’y a plus d’Etat ! »
Il ne s’agit pas là d’une attaque personnelle contre le chef dudit Etat, mais d’un diagnostic du Dr Garaud concernant l’âme de notre pays. Contrairement aux Allemands, nous avons perdu la « volonté de vouloir », comme disait Jankélévitch à propos d’autre chose. Or au bout du compte, « c’est la volonté qui juge », comme disait je ne sais plus qui à propos de ça.

Suivez la guide ! Brisée il y a soixante-cinq ans par le délire nazi, « l’Allemagne n’a jamais accepté ni d’être battue ni d’être divisée ». De la Constitution de 49 à nos jours en passant par la réunification de 90, elle a reconquis pied à pied, patiemment et chèrement, sa souveraineté – c’est-à-dire le choix de ses dépendances et les moyens de son indépendance.
La France, à l’inverse, n’a pas su assumer sa place, pourtant acquise de haute lutte, à la table des vainqueurs. Au fil du temps, elle a renoncé à son « droit à disposer d’elle–même » ; il serait temps qu’elle le récupère !

Non pas pour faire à l’Allemagne une guerre d’avant-hier (d’ailleurs, en général, c’est eux qui commençaient !). Juste pour parler avec elle d’égale à égale, parce qu’il n’y a pas de dialogue qui vaille sans équilibre des forces. Et plus généralement pour se faire entendre dans le « concert des nations », cet orchestre sans chef ni partition.

« It’s a wild world« , comme disait Cat Stevens. Si la France n’a plus la volonté d’exister, personne ne l’aura pour elle ! C’est ça la realpolitik selon Marie-France Garaud, ou du moins ce que j’en ai compris. Un peuple n’échappe pas à l’Histoire : il ne peut qu’en être le sujet ou l’objet.

Souverainisme ? Patriotisme ? Nationalisme ? Peu me chaut : je ne suis guère à cheval sur l’étiquette !
Je ne souhaite d’ailleurs la disparition d’aucune nation ; juste la survie de la mienne, comme tout le monde. Et je crois même que tout le monde y gagnerait…

Savoyards, Drouot nous met la honte !

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Drouot vient de mettre fin au monopole des « cols rouges », les commissionnaires savoyards de l’hôtel des ventes de Paris. Ce privilège leur avait été accordé par Napoléon III peu avant le rattachement de la Savoie à La France, et s’était perpétué jusqu’à aujourd’hui. Durs à la tâche, ces déménageurs de luxe accomplissaient à 110 la besogne de 300 gros bras ordinaires. Il se cooptaient dans les villages non loin de chez moi, et arrondissaient leurs revenus en prenant des enchères pour le compte de clients ne pouvant assister aux ventes. L’avidité de certains d’entre eux, mêlés à une énorme affaire de vol et de recel d’objets d’art, les a ravalés au rang de minables mafieux corses. J’en ai le rouge aux joues de honte, alors que je me prépare à célébrer les 150 ans du retour de la Savoie à la mère-patrie. Que leur nom soit maudit du Léman au Bourget !

Ce soir sur Arte, les conspirations des imbéciles

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Vous voulez vous faire peur ? Regardez Arte ce soir à 20 h 25. Non, notre chaîne binationale ne programme pas un Hitchcock ou un film gore mais un documentaire intitulé Effroyables imposteurs. Réalisé par Ted Anspach et produit par Doc en Stock, ce film édifiant retrace les progrès du complotisme ces dernières années. On y croise un avocat cinglé qui explique tranquillement que l’épidémie de Grippe A a été fabriquée et diffusée par les laboratoires pharmaceutiques, un patron de prétendue agence de presse convaincu que la main du lobby sioniste est dans la culotte de sa sœur, un député européen italien qui parcourt le monde avec son film supposé démontrer que le 11 septembre est une manipulation made in US, des jeunes gens propres sur eux qui, tels les témoins de Jéhovah, portent la bonne parole, toujours sur la « véritable histoire » du 11 septembre . Mais le plus effrayant est que tous ces cinglés ont droit de cité dans les médias, et pas, comme on nous l’explique, dans les médias trash et électroniques mais chez les gens convenables. Un jeune journaliste animant une émission sur une télévision bordelaise se vautre devant l’eurodéputé italien avec une complaisance dont aucun journaliste de l’ORTF n’aurait osé faire preuve. L’avocat est interviewé par France 3 sans la moindre réserve des journalistes. Ted Anspach ne se contente pas de dénoncer. Le principal intérêt de son film est de montrer comment le complotisme gagne du terrain. À voir ces jeunes filles, d’abord incrédules, puis perplexes et enfin ébranlées écouter, l’air médusé, les pseudo-révélations de dingopathes dont le seul intérêt dans l’existence est de démontrer à la face du monde qu’on nous cache tout – le 11 septembre, encore – on comprend comment le négationnisme instille son poison dans les esprits crédules. Et, au risque de me répéter, je dirais que ça fout la trouille.

Identité nationale : le débat est clos

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Eric Besson. Photo Medef, flickr.com
Eric Besson. Photo Medef, flickr.com
Eric Besson. Photo Medef, flickr.com

Fin de « partouze patriotique », pour reprendre l’élégante expression du rappeur Hamé interrogé par Mediapart. La messe est donc dite et redite à satiété. À entendre les revues de presse de ce matin, l’écrasante majorité des confrères est sur la ligne Joffrin : le débat sur l’identité nationale est un fiasco. « Un pet de lapin », selon le patron de Libération, « le ratage de l’année », pour Marianne. Un « naufrage », « un débat malsain » dont il faut se féliciter qu’il ait été « enterré en catimini ». « Bon débarras ! », s’exclame Le Monde, faisant écho à Jean-Luc Mélenchon. Certains consentent à sauver le gentil Fillon contre le méchant Besson, d’autres accablent en bloc le gouvernement et sa « logique identitaire, qui n’est autre que la traduction idéologique de la politique d’immigration menée par ce gouvernement » (Eric Fassin, Mediapart). À l’exception de francs-tireurs comme Ivan Rioufol (et, j’imagine, quelques autres), chacun y va de sa pelletée de terre avec la conviction d’avoir contribué à terrasser la bête immonde. Au royaume des médias, la concorde règne.

« On a gagné ! » Ce titre aurait dû faire la « une » de la quasi-totalité de nos quotidiens, sites, journaux radio et télé. Le Parti des médias a raison de se réjouir. Pas seulement parce qu’il a fait reculer le gouvernement, obligeant celui-ci à répondre à la difficile question qu’il avait lancée sur la place publique par un catalogue de colifichets pédagogiques assorti d’un discours lénifiant. Le tam-tam orchestré par les grandes consciences du journalisme et de quelques autres corporations vertueuses a en effet atteint son but, au moins partiellement : intimider tous ceux qui auraient bien voulu en parler de ces sujets interdits. Décréter une fois de plus quelles sont les questions qu’on n’a pas le droit de poser.

Que l’affaire ait été initiée par le gouvernement est d’autant plus regrettable qu’elle a été gérée dans la confusion idéologique. Une cuillère pour Zemmour, une cuillère pour Naulleau (qu’ils me pardonnent d’être utilisés ici comme personnages allégoriques). « Je crois à l’identité française », affirme Nicolas Sarkozy. Pour ajouter immédiatement que cette identité ne saurait se définir que par la diversité, passant subrepticement de l’identité aux identités. Mieux encore, faute de définition claire des termes du débat, on commence par s’interroger sur ce qu’est la France et on finit en expliquant qu’il faut lutter contre les discriminations. Pour les malentendants, la conclusion est claire : s’il y a une identité française, elle est mauvaise, nauséabonde, déplorable et raciste, aussi convient-il de la combattre en chacun d’entre nous et de la dissoudre dans les identités pacifiques et tolérantes de ses populations de souche récente.

Pourquoi ce débat serait-il nauséabond ? Parce qu’il y a été question d’immigration et d’islam. Quelle surprise. En 50 ans, la composition culturelle et religieuse (car il s’agit bien de culture et pas d’ethnie) a changé plus vite et plus profondément qu’au cours des siècles écoulés, mais il ne faudrait surtout pas en parler. L’islam identitaire de nos banlieues a progressé en même temps que le djihad mondial mais ceux qui se posent des questions sont des salauds. Que des « jeunes en colère » revendiquent leur citoyenneté en proclamant leur haine de la France, rien de plus normal, c’est de l’amour déçu – déception dont nous sommes largement fautifs. Sur tout cela, silence radio parce qu’on risque de déraper, c’est-à-dire de sortir des clous tracés par la coalition de l’aveuglement. Il faut comprendre ces bons esprits : quand on n’a à sa disposition qu’un bouton pour dire oui et un autre pour dire non (ou un seul pouce qu’on peut lever ou baisser), toute question est un piège affreux. Soit l’immigration est une chance pour la France, soit elle est une catastrophe. Ange ou salaud, nuance interdite.

Seulement, il ne s’agit pas d’aimer ou de détester l’islam et encore moins d’être pour ou contre les immigrés. Les seules questions qui vaillent n’auront évidemment pas été posées. Trop compliqué pour les esprits binaires. Comment digérer pour le bien de tous les vagues migratoires des dernières décennies ? S’interroger, c’est stigmatiser, l’autre terme qui permet de borner le débat. Car à ce compte-là, toute critique est une stigmatisation. Est-il permis de vouloir préserver un mode de vie collective qui repose sur un certain type de rapport, extrêmement français, entre le particulier et l’universel, l’individuel et le collectif ? À cette dernière question la réponse est clairement négative.

Le plus consternant, c’est que la censure a été intériorisée par celui qui aurait dû être en première ligne pour la combattre. Certes, à la décharge d’Eric Besson, il n’a guère été soutenu par ses petits camarades. Reste qu’en affirmant que la France est « un conglomérat de peuples » (donc d’identités), il a apporté sa petite pierre à l’entreprise de déni du réel qui a recouvert le débat d’un brouhaha pâteux dans lequel les vociférations indignées se sont mêlées aux considérations sentimentales. En somme, non seulement les Français de souche n’existent pas, mais ce sont des salauds.

Certes, quelques semaines durant, un coin du voile a été levé. Il est vrai qu’en dessous, dans la vraie vie, il y a des choses déplaisantes, des sentiments mêlés, des expressions fâcheuses ou carrément haineuses. On croise des gens qui pensent qu’être français a quelque chose à voir avec l’ethnie ou la race. Oserais-je le dire : ils sont une minorité et j’en ai assez d’être stigmatisée en étant confondue avec ceux-là. Mais, pour peu qu’on consente à écouter, on entend surtout des angoisses, des peurs, des attentes et même, l’espoir que quelque chose pourrait empêcher la France de se fragmenter en groupes dressés les uns contre les autres par le ressentiment. À ces inquiétudes-là, on ne répondra rien, puisqu’elles sont forcément l’expression de la xénophobie nationale (dont la réputation n’a pas dû parvenir à tous les malheureux qui rêvent ou tentent de rejoindre ce pays raciste qui mène une chasse aux immigrés comme l’ont récemment montré les juges qui ont ordonné la mise en liberté de clandestins kurdes). C’est ainsi que l’autisme semble être devenu la principale vertu publique.

Quelques optimistes comme le camarade Rioufol pensent que le débat ne s’arrêtera pas, puisqu’il intéresse les gens. Comme si cela avait une importance quelconque. Les régionales approchent. Si le FN fait un bon score, les néo-résistants (qui sont plus néo que résistants) répèteront en boucle qu’ils l’avaient bien dit et qu’il ne fallait pas ouvrir la boite de Pandore, cette mystérieuse caverne où sont enfermés les mots et les idées qui leur déplaisent. Et s’il ne progresse pas, ils jureront qu’ils l’avaient bien dit et que l’UMP continue à chasser sur les terres du Front et vous imaginez la suite. Le couvercle retombera sur la marmite, bien plus pesant encore. Bref, si les bien-pensants ont reculé, c’est pour mieux sauter.

Les Coen exagèrent

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Il ne suffit pas de choisir les bons films ; encore faut-il les voir jusqu’au bout ! Prenez par exemple A Serious Man, le dernier des frères Coen : « drôle et tragique (…), universel parce qu’enraciné », disait la critique. Ok, mais la meilleure blague, dans l’esprit, personne ne l’a vue et pour cause : tout le monde était déjà sorti cloper. Sachez donc qu’à la fin du générique de fin, on peut lire : « No Jews were harmed during the making of this film. » Du coup, on a ri tout seuls les Coen et moi, et une fois dehors j’en ai allumé deux pour fêter ça.

Le botulisme est un humanisme

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Bernard-Henri Lévy, atteint de botulisme ? La nouvelle fait le tour d’Internet depuis que le nouvelobs.com a dégoté à la 122e page du nouvel essai du nouveau philosophe (De la guerre en philosophie) une référence à Jean-Baptiste Botul qui, écrit-il, a montré « au lendemain de la seconde guerre mondiale, dans sa série de conférences aux néokantiens du Paraguay, que leur héros était un faux abstrait, un pur esprit de pure apparence ». Et le monde entier de ricaner : « Botul n’existe pas. BHL est tombé le nez en avant dans le canular de Frédéric Pagès. »
Sauf que c’est un peu aller vite en besogne : venus pour la plupart de l’Oulipo et des « Papous dans la tête », Frédéric Pagès et ses amis, qui ont donné vie à Jean-Baptiste Botul, ne sont pas gens à canularder comme des premiers venus : la critique botulienne de Kant est philosophiquement fondée. Botul a beau ne pas exister, ses arguments contre le kantisme n’en perdent pas leur pertinence. Il y a même dans La vie sexuelle d’Emmanuel Kant quelques pages extraordinaires.
Et puis, prétendre que Botul n’a jamais existé est un peu aller vite en besogne. Je me souviens avoir inauguré une rue Jean-Baptiste Botul en compagnie de l’écrivain Jacques Gaillard, à Ungersheim, il y a quelques années. Si ce n’est pas une preuve de son existence ! Ce fut une cérémonie émouvante, qui s’était achevée par un merveilleux lâcher d’enclumes. Elles n’avaient pas voulu prendre leur envol : les voilà maintenant qui retombent.

La vie sexuelle d'Emmanuel Kant

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Le Baiser de la Lune

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Le Baiser de la Lune est-il un simple conte ? Puerto Madero, par lrargerich, flickr.com.
<em>Le Baiser de la Lune</em> est-il un simple conte ? Puerto Madero, par lrargerich, flickr.com.
Le Baiser de la Lune est-il un simple conte ? Puerto Madero, par lrargerich, flickr.com.

Ce n’est qu’un « simple conte » ! C’est « scandaleux » de ne pas montrer aux enfants de CM1 et CM2 le court métrage Le baiser de la Lune, mettant en scène l’amour entre le poisson-chat Félix et le poisson-lune Léon, vaccin préventif contre l’épidémie d’homophobie qui menace de décimer la jeune génération. Ainsi s’indigne vertueusement Jean-Luc Roméro, conseiller régional d’Ile-de-France et militant gay séropositif, dans les colonnes de L’Express du 5 février 2010. Luc Chatel, ministre de l’Education, a été outé : c’est un suppôt de Dieu, possédé par l’esprit de Christine Boutin, conservatrice forcément ultra, et il a été livré à la vindicte de tous les exorcistes de « clichés » et autres pourfendeurs de « stéréotypes ». Il s’oppose à la glorieuse marche du progrès vers l’égalité totale et définitive en interdisant ce dessin animé que le Haut commissariat à la jeunesse a pourtant financé à hauteur de 3000 euros, d’après les aveux de Martin Hirsch sur RMC le 5 février.

L’inquiétude des néo-bigots progressistes est d’autant plus vive que simultanément une enquête d’Ipsos Santé diligentée par la Fondation Wyeth montre que la grande majorité des adolescents « ont beau être éduqués ensemble, ils se réfèrent toujours aux mêmes clichés pour définir leurs différences. La femme ? Elle se caractérise avant tout par ses atouts physiques – féminité et séduction – puis par la maternité et la sensibilité. (…) Quant à l’homme, il se distingue avant tout par sa virilité, son machisme et son travail, affirment les 15-18 ans sans que leurs aînés leur aient soufflé les réponses ». Horreur, « on essaie d’abolir les différences mais les adolescents s’y raccrochent », explique le pédopsychiatre Philippe Jeammet. Les rééducateurs s’affolent, il faut donc attaquer plus tôt, dès le primaire : « Malgré tous nos efforts, nous avons du mal à équilibrer les statistiques » se lamente la rectrice de l’académie de Besançon, Marie-Jeanne Philippe.

Un conte n’est jamais un simple conte
Un simple conte, dites-vous ? Mais un conte n’est ni simple, ni innocent, c’est au contraire une chose complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques, comme l’a montré Bruno Bettelheim dans son admirable Psychanalyse des contes de fées. (Je présente par avance mes excuse aux esprits libérés de notre époque glorieuse qui feront la moue devant cette référence désuète, à jamais disqualifiée à leurs yeux parce que Bettelheim croyait toujours en la vertu de la culpabilité, et en l’importance du sens de la vie. Ce n’était sûrement qu’un effet corollaire de ses vacances à Dachau, et de son syndrome du survivant. Il n’était pas comme nous, un inventeur du bonheur.)

Cependant, ceux qui disent qu’il ne s’agit que d’un « simple conte », et qui s’indignent qu’on s’en prenne à quelque chose d’aussi « innocent », sont des fieffés hypocrites, car même s’ils n’ont pas lu Bettelheim, ils lisent sûrement avec avidité les derniers théoriciens du management. Or la dernière mode qui balaie les cerveaux des décideurs, la dernière fausse trouvaille pour faire vendre tout et n’importe quoi, de la guerre d’agression préventive à un vulgaire papier toilette, en passant par les nouvelles valeurs de notre société pacifiée, c’est la théorie du storytelling[1. Voir Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des esprits, La découverte, Paris, 2007.]. Tous les cadres actifs en parlent comme d’une grande découverte, comme si « raconter des histoires » n’était pas depuis toujours l’art le plus consommé de mentir, uniquement parce que l’appellation anglaise refoule la charge morale dont n’a pas encore été expurgée l’expression française. Et qu’y a-t-il aujourd’hui de plus ringard que la morale ?

Aussi rien n’est moins innocent que raconter une histoire et a fortiori un conte. Sinon pourquoi Voltaire, bretteur infatigable du Verbe, aurait-il fait du conte philosophique son arme de prédilection contre l’obscurantisme ? C’est sa douceur, qui rend le conte terriblement efficace :

Que vaudrait la douceur
Si elle n’était capable
Tendre et ineffable,
De nous faire peur ?

Elle surpasse tellement
Toute la violence
Que, lorsqu’elle s’élance
Nul ne se défend.

(Rainer Maria Rilke, Vergers, Printemps, V)

A lire le synopsis, à regarder et à écouter attentivement la bande annonce disponible en ligne, Le baiser de la Lune fait atrocement peur par sa douceur, et on ne peut que se réjouir que quelques uns se soient défendus avant qu’elle ne s’élance à la conquête des esprits des enfants prépubères. C’est ce qui fait passer les opposants à ce film pour d’atroces dinosaures violents : ils ont montré leurs crocs au miel et au sirop !

Être hétéro, c’est archaïque !
Ce dessin animé voulait participer à la prévention de l’homophobie. On s’attendrait à ce que le héros soit le poisson-chat Félix, qui, après maintes épreuves, trouverait le bonheur dans les bras du poisson-lune Léon. Cependant, d’après le synopsis, le héros du film, c’est une héroïne : « Ce film raconte l’évolution du regard archaïque d’une grand-mère, sur les relations amoureuses », affiche le site officiel du court métrage. C’est la vieille peau qui est rééduquée : « Prisonnière d’un château de conte de fée, une chatte, « la vieille Agathe », est persuadée que l’on ne peut s’aimer, que comme les princes et princesses. Mais cette vision étroite de l’amour est bouleversée par Félix, qui tombe amoureux de Léon, un poisson-lune, comme par la lune, amoureuse du soleil : deux amours impossibles, pour « la vieille Agathe ». Pourtant, en voyant ces couples s’aimer, librement et heureux, le regard de la chatte change et s’ouvre à celui des autres. C’est ainsi qu’elle quitte son château d’illusion et se donne enfin, la possibilité d’une rencontre… »

A analyser de près le message de ce synopsis, on s’aperçoit qu’il contrevient au message éducatif fondamental du conte de fées, explicitée par Bettelheim, à savoir que « la lutte contre l’adversité est intrinsèque à l’existence, mais que si l’on ne se détourne pas de la difficulté, (…) on vainc les obstacles et à la fin on sort victorieux[2. Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, Introduction.] ». Pour le poisson-chat Félix le bonheur homosexuel est posé d’emblée comme un acquis, tandis que sa grand-mère, « la vieille chatte, Agathe », ne s’élance pas dans des aventures extraordinaires pour rencontrer enfin son prince charmant, mais abandonne son rêve et fait le deuil de son désir, qualifié de « château de l’illusion ». Ainsi cette histoire met-elle en scène une concurrence entre un désir homosexuel immédiatement comblé et un désir hétérosexuel qui se languit indéfiniment, pour affirmer la stérilité de l’attente du « prince charmant » face à la gaîté vécue spontanément dans la rencontre du même. Ce qui disparaît dans les deux cas, c’est l’action, la lutte pour combler ses désirs et atteindre son rêve. A rebours de tous les contes de fées classiques, ce court-métrage enseigne qu’il n’y a rien à faire pour être heureux. La toile de fond de cette histoire, c’est la passivité et l’arbitraire : ou bien on a la chance de rencontrer son poisson-lune, ou bien on reste à jamais enfermé dans son « château de l’illusion ». On n’y peut rien. C’est un message désespérant pour tout jeune esprit, déjà suffisamment convaincu de son impuissance relative face au monde des adultes.

Plus encore, dans ce film le désir homosexuel joue un rôle de médiateur par rapport au désir hétérosexuel, car c’est en voyant ces poissons s’aimer que la vieille chatte « se donne enfin la possibilité d’une rencontre… » (Je me demande comment finit vraiment le film, que je n’ai pas vu, et ce que cachent ces trois points de suspensions : est-ce qu’Agathe, la vieille chatte, en rencontre une autre et elles commencent à se lécher ?) Ce qui est affirmé ici, c’est que les hétéros doivent prendre exemple sur les homos s’ils veulent être heureux. C’est un jugement implicitement négatif de la séparation des sexes et de la démarche hétérosexuelle, d’autant que celui-ci est porté par « une vieille chatte » insatisfaite, ce qui est explicitement une vulgarité, soulignée par la rime avec « Agathe ». De plus, la sexualité des chats est une sexualité douloureuse, aussi le choix de cet animal pour incarner l’hétérosexualité trahit une condamnation, si ce n’est une peur tenace de l’union hétérosexuelle, vue implicitement comme une source de désagréments.

Noyer le poisson ?
Le choix des poissons pour représenter les homosexuels est aussi hautement significatif, puisqu’ils sont fondamentalement asexués, et que leur différenciation ne se fait qu’en fonction de la température de l’eau et de son acidité, bref de leur environnement. Quoi de plus adéquat à la vision des gender studies, dont sont pétris tous les progressistes dénonçant le « phallogocentrisme et l’hétérosexualité obligatoire », que ces poissons dont le sexe change en fonction de leurs conditions de vie ?

Par ailleurs, si « la vieille chatte Agathe » est la malheureuse « grand-mère » du flamboyant poisson-chat Félix, cela veut dire que les chats ne font pas des chiens, mais des poissons. Le sens de l’évolution des espèces est inversé : les mammifères sont données pour les archaïques ancêtres de ovipares. Le réalisateur du Baiser de la Lune nous signifie ainsi que la différenciation sexuelle, propre aux mammifères, n’est qu’un atavisme voué à disparaître chez les nouvelles générations frétillantes et muettes de poissons. Faire croire cela à des enfants en passe d’entrer dans la puberté, où la question cruciale de leur identité sexuelle les tourmentera cruellement, n’est certainement pas la meilleure aide que l’Education nationale puisse leur fournir.

Enfin, ce film comporte une composante obscène majeure, enrobée dans un langage mielleux. Il ne s’agit pas, comme le prétend Sébastien Watel, son réalisateur, de « donner une vision moins stéréotypée des relations amoureuses », mais de parler de la relation proprement sexuelle entre deux individus, sous couvert de parler d’amour. Que signifie la phrase « Léon, le poisson-lune, m’a fait briller comme un soleil » associée à « sûr que mademoiselle la lune, pour briller autant, elle doit en connaître des trucs, que les petits poissons chats comme moi ne savent pas » ? Quels sont ces « trucs », ce « baiser » que la lune connaît pour « briller », et qu’un gosse de dix ans ne doit absolument pas connaître à son âge ? A quoi peuvent-ils renvoyer, sinon à des expériences sexuelles ? Par conséquent, la rencontre avec Léon, qui fait aussi « briller » le poisson-chat « comme un soleil », ne peut être logiquement qu’une rencontre sexuelle. Il ne s’agit pas d’une simple histoire d’amour, comme l’affirment les auteurs du film, car même à dix ans on sait ce qu’est l’amour. La composante sexuelle est centrale, directement indiquée par la métaphore filée de la lumière. Ce film est donc porteur d’un message pornographique, si ce n’est pédophilique : si les métaphores y gardent une valeur constante, on nous raconte qu’un poisson-lune dont on ne connaît pas l’âge a fait jouir un petit poisson-chat grâce à des trucs que ce petit poisson-chat ne savait pas.

Après analyse, la phrase « Léon, lui, ne voulait plus qu’on se cache, il aimait trop la lumière » est une obscénité proférée d’une voix angélique, qui n’en est que d’autant plus odieuse. L’ambiguïté du mot « lumière », utilisé ici pour signifier aussi bien la jouissance sexuelle que le fait de la faire connaître aux autres, redouble l’obscénité du message pornographique initial d’un complément exhibitionniste, et fait dépendre, par la concaténation des deux sens du mot « lumière », la jouissance sexuelle de son exposition publique. Autrement dit, Sébastien Watel affirme qu’il n’y a qu’en montrant qu’ils jouissent que les gays jouissent complètement. C’est pour leur bonheur propre, que « la vieille chatte Agathe » doit renier ses aspirations hétérosexuelles archaïques. Le changement du regard de celle-ci est nécessaire à la pleine jouissance des poissons asexués. Aussi peut-on dire que la relation entre Félix et Léon est en fait un ménage à trois, qui comprend « la vieille chatte Agathe », en tant qu’autre exclu, dans et par son exclusion en tant qu’autre, puisqu’elle est sommée de se renier, « d’évoluer », comme on dit en novlangue festiviste, si elle veut « se donner la possibilité d’une rencontre ».

Ce que cette polémique révèle, tout comme le film dont la diffusion est l’enjeu apparent, c’est que lorsqu’on s’attaque à des fondamentaux symboliques et qu’on dépasse le simple cadre légal de la non pénalisation de telles ou telles pratiques sexuelles, il devient impossible de distinguer la lutte contre l’homophobie de la lutte contre l’hétérosexualité. Car il faut bien que le sujet humain décide d’une structuration psychologique à l’exclusion d’une autre, s’il souhaite prendre en charge son corps de mammifère humain, en attendant qu’il redevienne un poisson. Sortir de l’enfance, disent les contes véritables, c’est accepter la douleur du principe de réalité, contre le principe de plaisir. C’est ce dont nos enfants ont le plus besoin, si l’on souhaite qu’ils soient des adultes tolérants et responsables. Car seuls ceux qui sont pourvus d’une identité forte et définie peuvent reconnaître et accepter les différences, dans la mesure où le miroir que leur tend l’autre ne saurait faire trembler leurs assises psychologiques. Lutter contre l’intolérance en sapant la structure mentale des enfants est la meilleure manière d’en faire des adultes labiles, susceptibles des pires violences pour réaffirmer leur identité chancelante. Aussi la politique de lutte contre l’homophobie devrait emprunter des chemins complètement différents de celui du Baiser de la Lune. Et c’est certain, ces chemins seraient très conservateurs.

Psychanalyse des contes de fées

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L’effronté qui écrit pendant que Rome brûle

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Marc-Edouard Nabe.
Marc-Edouard Nabe.
Marc-Edouard Nabe.

Qu’il paraît loin le temps où Marc-Edouard Nabe arpentait les plateaux de télévision tiré à quatre épingles, arborant le style Brasillach, nœud pap’ et lunettes rondes de rigueur. À la sortie de son livre-scud Au régal des vermines en 1988, le jeune homme de vingt-six ans avait fait une entrée fracassante sur la scène médiatico-littéraire en provoquant l’ire des bien-pensants[1. On se souvient de sa prestation remarquée sur le plateau de « Apostrophes » et des coups de poings décochés par un futur-ex conseiller culturel de l’Elysée à celui qui allait devenir l’écrivain français le plus détesté, pardon le plus doué de sa génération.]. Se disant volontiers « très raciste », Alain Zannini n’épargnait personne : c’est le monde entier qu’il aspergeait de sa bile encrée, à grands coups de saillies célino-rebatesques ! Face à son procureur d’un soir lui demandant s’il était antisémite, Nabe avait brillamment ironisé : « Je ne répondrai qu’en présence de mon avocat, Maître Ben Cohen Solal de Schwartzenfeld ! »

Vingt-sept livres plus tard, après nous avoir fait voyager aux confins de l’Orient, sur les traces de Saint-Jean à Patmos ou dans les palais présidentiels du raïs irakien, Nabe devenu quinquagénaire pose ses valises en plein Paris. Viré par un éditeur reconverti dans la pharmaceutique[2. Nabe évoque le rachat en 2005 de la majorité des actions des Editions du Rocher par le groupe Privat, dont l’actionnaire principal n’est autre que la compagnie pharmaceutique Pierre Fabre.], il publie seul un pavé de près de 700 pages. À tout seigneur tout honneur : avouons que l’autoédition de Zannini par Nabe[3. Tiré à mille exemplaires puis réimprimé, L’Homme qui arrêta d’écrire est disponible sur marcedouardnabe.com (achat en ligne obligatoire).] sert l’autofiction.

Car, comme les précédents Nabe, L’homme qui arrêta d’écrire est un « roman » autofictionnel largement marqué du sceau de son auteur. Fait d’un bloc, sans division en chapitres, cette odyssée urbaine se lit d’une traite. On déambule avec l’auteur dans l’univers déréalisé du Paris post-moderne, ville-monde où tout réel semble aboli. C’est toute l’originalité du vingt-huitième livre que de dépasser le stade des formules assassines et autres méchancetés savamment distillées (« il est tellement pédé qu’on en oublie qu’il est noir », « Pascale Clarke, quand on la voit, ça donne raison à tous les programmateurs qui ont préféré n’utiliser que sa voix ») pour proposer une critique radicale de l’époque.

Nabe s’y révèle étonnant de profondeur, comme si l’arrêt – momentané – de l’écriture avait aiguisé sa lucidité. Lui que l’on avait quitté dans les méandres de l’Orient, perdu dans l’alcôve d’une fille naturelle de Saddam ou en pleines considérations mystico-érotiques[3. Qui d’autre que Nabe oserait aujourd’hui écrire « Elle est belle, la salope », en parlant d’une mosquée ottomane ou décrire le chapelet « clitoridien » d’un pope orthodoxe ? cf. Visage de Turc en pleurs (Gallimard, 1992) et Alain Zannini (M.E. Nabe, 2002).] se fait médecin légiste des temps modernes. Il y a du Philippe Muray dans ce contempteur de la post-modernité triomphante où la dérision a supplanté l’humour, le « t’chat » sur Meetic la séduction, et les écrans d’ordinateur le papier soyeux des livres d’autrefois. L’ère du « Grand Spectacle décadent et décomplexé » rappelle le festivisme murayen ou le Baudrillard de La Transparence du mal, qui décelait un ‘processus viral d’indistinction » au cœur de la post-modernité. A l’heure de la fin des grands récits, la jeunesse dorée ne se bat plus pour une cause ou un grand sujet qui la transcende : le prolétariat, la révolution, la religion et la littérature font figure de mythes surannés. Nabe dépeint sans amertume cette jeunesse qui ne lit plus mais se contente de surfer entre deux réseaux, qui a abandonné la passion du vivre pour celle du spectacle, et pour qui l’art se confond avec la sous-culture publicitaire.

En jeune vieux revendiqué, Zannini aime sourire de cette bande d’étudiants attardés qui n’ont jamais entendu parler de Dante mais savent tout du dernier iPod. Ayant posé sa plume, il peut se prélasser dans les bars et boîtes branchés à écouter les discours convenus de pseudo-artistes se sentant si bien dans leur époque. À vingt-cinq ans, il les aurait sans doute – littérairement – assassinés. À cinquante, Nabe prend plaisir à contempler ce vide frivole, ces beautés féminines asexuées qui préfèrent les plaisirs virtuels au sexe.

Décidément, l’érotisme n’est plus ce qu’il était : même la « boîte à touze » transpire la baise mécanique entre couples-consommateurs. Je te passe ma femme, tu me prêtes la tienne… L’échangisme nouvelle génération marque la fin de l’échange gratuit. C’est Mauss qu’on assassine ! Degré zéro de l’érotisme, symbole d’un monde où la jouissance est obligatoire mais l’improvisation interdite. Nabe vitupère la marchandisation des corps, notant au passage le génie de la post-modernité qui a inventé l’orgie puritaine (tu me regardes m’exhiber mais défense de me toucher !).

Tout en méprisant Marx, Nabe a tout compris du fétichisme de la marchandise qui colonise les relations sociales jusqu’à faire de nous les esclaves de la « marchandisation globale ». Les nouvelles servitudes de l’homme blanc se font sur le signe de l’émancipation et de l’injonction à être libre. Dans ce monde transparent, la contestation se voit systématiquement récupérée par le système, les conspirationnistes servant d’idiot utiles d’un impérialisme qu’ils prétendent combattre.

Les élucubrations délirantes d’un apprenti complotiste pourfendeur du supposé complot judéo-maçonno-franc mac’ fournissent d’ailleurs les passages les plus hilarants du roman, et l’ironie mordante du Nabe narrateur est sans doute la meilleure réponse à ses détracteurs – dits – antiracistes.

Ceci dit, Nabe n’est pas Lukacs. Encore moins Clouscard. Le lecteur se félicite que Zannini n’ait pas remisé son style chevaleresque au placard. L’Homme qui arrêta d’écrire recèle de trouvailles romanesques, et entre deux aphorismes percutants (« l’humour n’est jamais loin de l’horreur en ce début de siècle », « le chez soi immobile est remplacé par le dehors ambulant »), Nabe nous entraîne dans sa fantasmagorie habituelle. L’écrivain sevré n’hésite pas à faire ressusciter un libraire médiatique mort au sixième jour de son épopée, avant de se mettre en scène étreignant une jeune femme à la maison de l’Iran, se faisant ratonner par des flics issus de la diversité[4. Expression labellisée par la HALDE, le MRAP et Lilian Thuram. Que leurs noms soient sanctifiés.] puis subissant un racket qui vire au jeu enfantin…

Là où tant d’auteurs germanopratins narrent les affres de leur dernière cure de désintoxication, Nabe redécouvre la vertu cathartique de l’écriture sur le mode de l’inversion. Celui qui renonce à l’écriture ne peut plus se soulager du nihilisme (de ses) contemporain(s). In fine, écrire ne revient qu’à refuser l’univers tel qu’il est pour en construire un autre.

Le précieux volume refermé, on se dit que toute la force du livre tient en cette belle formule : « dans la minablerie apparente de l’existence de tout vrai artiste, il faut savoir voir toute la lumière qu’elle recèle, qu’elle protège même ».

Et si c’était cela, la philosophie nabienne ?

Scènes de la vie militante

25

Vendredi matin, 7 h 30. On distribue des tracts Front de Gauche avec un camarade à la station Porte des Postes (pour les Lillois). La conversation tourne autour de l’actualité. À un moment, je dis :
– T’as vu, Villepin ? Ça sent le retour en force…
– Ouais, bien fait pour Sarko !
– T’imagines un peu, toi, un second tour Villepin/DSK en 2012 ?
Un silence. Il me demande :
– Tu voterais pour lequel des deux, toi ?
– Moi, à gauche, comme toujours. Comment peux-tu en douter ?
Un autre silence. Un sourire. Et le camarade de dire :
– Oui, t’as raison. Il faut toujours voter à gauche.

Il est frais, mon Causeur

1

Le numéro du mensuel Causeur de février vient de sortir. Un dossier consacré aux médias (« Aux ordres des médias aux ordres ») et de nombreux inédits. Un seul geste : abonnez-vous !

Les inédits du mois de février
La police de la pensée fait du chiffre, Élisabeth Lévy
Je pense donc je twitte, François Miclo
Tous catholiques ! Raul Cazals
Pas si fous, ces romains ! Luc Rosenzweig
Pourquoi tant de liberté et si peu d’esprits libres ? Élisabeth Lévy
Plaidoyer pour la censure, Jérôme Leroy
Quand Sarkozy réduit le chômage, François-Xavier Ajavon
Sollers, panseur du Temps, Ludovic Lecomte
Entretien avec Jean-Clément Martin, Gil Mihaely
L’intelligence inutile, Charlotte Liébert-Hellman
Nouveaux USA, ex-URSS, Jérôme Leroy

Marie-France Garaud : retour vers le futur

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Marie-France Garaud

J’ai toujours été fan de Marie-France Garaud, et un peu seul en tant que tel. Je suis même, à ma connaissance, le seul de mes amis à avoir voté pour elle à la présidentielle de 1981, et ce dès le premier tour[1. 1,33% des suffrages exprimés.].

Vingt-neuf ans plus tard, je suis encore et toujours en admiration devant cette machine intellectuelle et son unique objet. J’aime l’obstination froide avec laquelle, contre vents et marées idéologiques, Dame Garaud continue de penser la géopolitique en termes de rapports de forces entre États-nations.

Pourtant ces Léviathan préhistoriques ont été enterrés depuis belle lurette par les meilleurs observateurs et acteurs de notre vie politique, d’Alain Duhamel à Alain Minc en passant par Cohn-Bendit et Bayrou. C’est bien simple, depuis que je me tiens informé, on n’a cessé de me le faire savoir : la nation, c’est « dépassé » ! Dépassé par l’Europe, l’Occident, le capitalisme, le communisme, la mondialisation, l’altermondialisme, l’espéranto, etc. Seuls une poignée d’intellos en roue libre, issus de la Gauche Sans Frontières, semblent avoir trouvé le moyen de faire le trajet Bastille-Nation en passant par République.

Je me souviens encore de ma joie à entendre Max Gallo, peu après son coming out patriotique, répondre paisiblement à un quelconque baratin post-national : « Bien sûr que la nation est une forme passagère condamnée à disparaître… Le Mont-Blanc aussi ! »

Sans avoir eu besoin de passer par la gauche, Mme Garaud ne dit pas autre chose, et depuis plus longtemps – que ce soit dans ses livres[2. Dont le prochain traitera, paraît-il, de l’ « aveuglement des élites ». En un seul volume ?], sa revue Géopolitique ou ses trop rares apparitions audiovisuelles. Sauf que la France de Marie-France ne commence pas avec la Révolution : comme la diplomatie du Général, et pour les mêmes raisons, elle reconnaît les Etats, pas les régimes. Elle-même, d’ailleurs, semble tout droit sortie de l’Ancien – tant elle s’exprime avec l’autorité naturelle, et dans la langue choisie, d’une grande dame du Grand Siècle.

La nation selon MFG, c’est la souveraineté ou rien. Autant dire que le débat qui fait rage sur l’ « identité nationale » lui est parfaitement étranger. La quête d’identité, c’est tout ce qui reste à un pays qui a perdu l’essentiel : le goût et les moyens de sa souveraineté.

C’est peut-être le cas de la France, nous dit Mme Garaud, mais sûrement pas celui des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine…ni même de l’Allemagne ! « Dépassés » ou pas, tous ces États-nations continuent d’agir exclusivement en fonction de leurs intérêts – et ils ont bien raison !

Encore faut-il qu’ils sachent où est leur intérêt d’aujourd’hui et à quels défis ils seront confrontés demain – puisque décidément, l’Histoire n’est toujours pas finie.

L’événement majeur de ce début de siècle, selon notre prof de realpolitik, c’est la montée en puissance de l’Asie. Depuis la chute de l’Empire Soviétique, dit-elle, « la mondialisation est vraiment devenue mondiale » ; il en résulte naturellement un « glissement de la sphère du pouvoir » : l’Occident fourbu est en train de passer la main à une Asie qui pète la forme !
Le secret de cette forme tient en un chiffre : entre « eux »  et « nous », le coût de la main-d’œuvre varie de 1 à 20. Avec la mondialisation décapitée telle que nous la pratiquons, cette simple statistique tient lieu de faire-part : sauf rebondissement, nous sommes condamnés à disparaître de la scène de l’Histoire – et ce sera bien fait !

Sévère mais juste, Marie-France ! Parce qu’enfin un protectionnisme européen, même « raisonnable », suffirait sans doute à endiguer chez nous la vague asiatique avant qu’elle ne devienne tsunami. Mais pour qu’il y ait « protectionnisme européen », il faudrait d’abord qu’il y ait Europe ; et sur ce point, l’histoire récente semble avoir donné raison au scepticisme gaullo-garaudien.

L’Union européenne, embourbée dans la dialectique élargissement – approfondissement, a vu se dissiper ses fantasmes fédéralistes sans pour autant s’engager dans la voie, plus modeste mais plus efficace, de la Confédération. En France, pour prendre un exemple au hasard, le Bayrou du XXIème siècle a sans doute rompu avec les erreurs de sa jeunesse extrême-giscardienne ; mais en a-t-il bien tiré toutes les conséquences ?

En gros, l’Europe aujourd’hui n’existe pas plus que l’Occident : d’un côté, un vieux bloc qui ne fait plus face à rien ; de l’autre, une idée tellement idéelle qu’elle n’est pas près d’atterrir… Entre les deux, Mme Garaud suggère de se raccrocher à ce qui existe partout ailleurs dans le monde : la nation. Et de nous donner en exemple… l’Allemagne !

Certes, entre les grandes puissances d’aujourd’hui et celles de demain, les frères ennemis d’hier sont tous les deux mal pris. Mais si, au sein même de ce « continent européen » menacé d’être déserté par l’Histoire, le centre de gravité se déplace vers l’Allemagne, ce n’est pas un hasard : c’est une affaire d’Etat. « En France, assène M.-F.G., il n’y a plus d’Etat ! »
Il ne s’agit pas là d’une attaque personnelle contre le chef dudit Etat, mais d’un diagnostic du Dr Garaud concernant l’âme de notre pays. Contrairement aux Allemands, nous avons perdu la « volonté de vouloir », comme disait Jankélévitch à propos d’autre chose. Or au bout du compte, « c’est la volonté qui juge », comme disait je ne sais plus qui à propos de ça.

Suivez la guide ! Brisée il y a soixante-cinq ans par le délire nazi, « l’Allemagne n’a jamais accepté ni d’être battue ni d’être divisée ». De la Constitution de 49 à nos jours en passant par la réunification de 90, elle a reconquis pied à pied, patiemment et chèrement, sa souveraineté – c’est-à-dire le choix de ses dépendances et les moyens de son indépendance.
La France, à l’inverse, n’a pas su assumer sa place, pourtant acquise de haute lutte, à la table des vainqueurs. Au fil du temps, elle a renoncé à son « droit à disposer d’elle–même » ; il serait temps qu’elle le récupère !

Non pas pour faire à l’Allemagne une guerre d’avant-hier (d’ailleurs, en général, c’est eux qui commençaient !). Juste pour parler avec elle d’égale à égale, parce qu’il n’y a pas de dialogue qui vaille sans équilibre des forces. Et plus généralement pour se faire entendre dans le « concert des nations », cet orchestre sans chef ni partition.

« It’s a wild world« , comme disait Cat Stevens. Si la France n’a plus la volonté d’exister, personne ne l’aura pour elle ! C’est ça la realpolitik selon Marie-France Garaud, ou du moins ce que j’en ai compris. Un peuple n’échappe pas à l’Histoire : il ne peut qu’en être le sujet ou l’objet.

Souverainisme ? Patriotisme ? Nationalisme ? Peu me chaut : je ne suis guère à cheval sur l’étiquette !
Je ne souhaite d’ailleurs la disparition d’aucune nation ; juste la survie de la mienne, comme tout le monde. Et je crois même que tout le monde y gagnerait…

Savoyards, Drouot nous met la honte !

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Drouot vient de mettre fin au monopole des « cols rouges », les commissionnaires savoyards de l’hôtel des ventes de Paris. Ce privilège leur avait été accordé par Napoléon III peu avant le rattachement de la Savoie à La France, et s’était perpétué jusqu’à aujourd’hui. Durs à la tâche, ces déménageurs de luxe accomplissaient à 110 la besogne de 300 gros bras ordinaires. Il se cooptaient dans les villages non loin de chez moi, et arrondissaient leurs revenus en prenant des enchères pour le compte de clients ne pouvant assister aux ventes. L’avidité de certains d’entre eux, mêlés à une énorme affaire de vol et de recel d’objets d’art, les a ravalés au rang de minables mafieux corses. J’en ai le rouge aux joues de honte, alors que je me prépare à célébrer les 150 ans du retour de la Savoie à la mère-patrie. Que leur nom soit maudit du Léman au Bourget !