Lors de ses vœux, entre un mea culpa rapide et des promesses de référendum sans jamais dire le mot, le président Macron a prouvé qu’en politique il faut parfois savoir danser le moonwalk: avancer en reculant.
On attendait la prestation. On se disait : « Que trouver encore à dire quand on n’a plus guère la main sur rien ? » Certes, on connaissait le goût du président pour l’oralité. Nous avons eu des heures et des heures de discours au fil des sept années de sa présence à l’Élysée. Mais chaque fois, nous pouvions nous dire que les mots que nous entendions avaient une chance de s’inscrire dans le réel, dans la vie politique, sociale du pays. Mais là ? Là, dans ce moment crépusculaire de fin de règne, qu’inventer, quelle formule saillante fourbir pour, non pas soulever l’enthousiasme, mais seulement espérer susciter l’intérêt ?
Le président a choisi une stratégie. Il s’est fait commentateur. À la manière de ceux que nous avons à la télévision et qui, d’une voix off, nous racontent ce que l’image nous montre. C’est ainsi que le président nous a proposé une sorte de film des grands moments de l’année, les commémorations du quatre-vingtième anniversaire du Débarquement, en juin, puis la grande parenthèse enchantée des Jeux Olympiques de cet été, et enfin la réouverture fastueuse, splendide, émouvante de Notre-Dame. C’était beau, vraiment. « Impossible n’est pas français », commenta le locuteur. On ne le voyait pas à l’écran, preuve s’il en est que l’heure était bien, comme l’Élysée en avait fait courir le bruit dans la journée, à l’humilité. Suivit de près une exhortation, de celles qu’on entend traditionnellement dans la bouche de chef au réveil du camp scout : « Restez unis, déterminés, solidaires. » Là, probablement, étions-nous quelques-uns à attendre une marque de solidarité, justement, avec nos otages encore détenus par le Hamas et notre écrivain Boualem Sansal, arbitrairement emprisonné dans les geôles algériennes, agressions qui constituent, qu’on le veuille ou non, une grave humiliation pour notre pays. Mais l’humilité et la lucidité en ce soir de vœux présidentiels n’allaient pas jusque-là, de toute évidence.
Commentateur, le chef de l’État se le fait encore – mais bien visiblement cette fois – pour aborder la dissolution de l’Assemblée nationale et ses très regrettables conséquences. Cela n’a pas donné le résultat escompté, constate-t-il dans une esquisse de mea culpa. Sous-entendu « J’ai redonné la parole aux Français, et voilà ce qu’ils en ont fait. » (Là, on se dit qu’on ne le changera jamais tout à fait…) À ceci près que, la parole, les Français venaient de l’avoir aux européennes et on ne voit pas très bien comment ni pourquoi ils se seraient exprimés dans un autre sens. Cependant, cette parole précisément, il n’exclut pas de nous la redonner afin que « chacun d’entre nous étant utile », puisse « trancher telles ou telles questions ». Referendum ou convention nationale, c’est-à-dire parlotte grand format et à peu près inutile ? Cela reste flou.
Redonner la parole au peuple pour un référendum n’est évidemment pas sans risques, vu le niveau de cote dont l’intéressé dispose désormais dans l’électorat. Mais peut-être bien, que, amateur de théâtre – et de théâtralité – comme il l’est, il se verrait bien un destin à la De Gaulle afin de sortir malgré tout du jeu avec une once de panache. Poser une consultation, la perdre et replier ses gaules pour se retirer sous sa tente au Touquet ? Cela aurait certes meilleure allure qu’une destitution ou un limogeage quasi constitutionnel. Est-ce à un scénario de ce type qu’il songeait en évoquant la nécessité de mettre de l’audace dans les décisions en 2025 ? On ne peut savoir. Les choses restent peu claires aujourd’hui comme hier. Les vœux, il est vrai, étaient courts, plus courts que les fois précédentes. Et l’année qui vient sera longue. Bien longue. Au Vive la République, Vive la France de la fin, on se prenait à se demander si, de nous ou du président, ce n’était pas ce dernier qui était en plus grand besoin de bons vœux pour ces douze mois.
Quand on qualifie la France de « pays des droits de l’homme », c’est souvent pour abolir implicitement la distinction entre citoyens et non-citoyens afin de priver les premiers de leurs droits. Aurélien Marq raconte son plus grand succès sur les réseaux sociaux, succès qui devrait susciter une prise de conscience générale.
« La France n’est pas le pays des droits de l’homme, mais le pays des Français. La France est une nation, pas une ONG. »
Ce qui m’apparaissait comme une affirmation de simple bon sens s’avère l’un de mes plus grands succès sur X/twitter. Ce post, écrit en commentaire d’une déclaration d’un élu LFI qui plaidait pour l’accueil inconditionnel et toujours plus généreux de toujours plus de migrants, atteint à ce jour plus de 5000 « likes », ce qui est considérable pour un compte comme le mien. Je n’en parle pas ici pour me vanter (même si ce succès est agréable) mais parce que l’engouement suscité par ce tweet m’interroge, et m’inspire autant d’espoir que d’inquiétude.
Pourquoi tant de gens ont-ils réagi à ce qui est – ou devrait-être – une banalité ? Justement parce que ce n’en est plus une. Ce qui est inquiétant, d’autant plus qu’à la réflexion je vois bien que le principe que j’ai rappelé n’est hélas plus qu’un vœu pieux, et que rien ne garantit qu’il redeviendra un jour une réalité. Mais aussi parce que beaucoup d’internautes ne sont manifestement pas dupes. Ce qui est réjouissant.
Bien sûr, la France pays des Français peut être aussi le pays des droits de l’Homme, comme elle est le pays des châteaux de la Loire, le pays de Jeanne d’Arc, le pays de Ronsard, le pays de Cyrano, le pays des fromages et des bons vins. Mais ce n’est pas ainsi qu’on l’entend de nos jours. Appeler aujourd’hui la France « pays des droits de l’Homme », c’est d’abord oublier « et du Citoyen », alors que ce point est essentiel puisqu’il fonde aussi bien la Nation que la démocratie et la république. Mais il dérange : reconnaître des droits au Citoyen, c’est-à-dire aux citoyens, c’est en exclure les non-citoyens. Ces droits-là, ceux qui ne sont pas citoyens français doivent en demander des comptes à leurs pays respectifs, pas à la France. Distinction que rêvent d’abolir ceux qui voudraient détruire l’identité, qui est le fondement de la décence commune et donc la protection des plus fragiles. Cette identité, qui est ce dont parlait Marc Bloch disant de la France : « J’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé », ajoutant qu’il fut « nourri de son héritage spirituel et de son histoire », pour conclure : « je meurs, comme j’ai vécu, en bon Français. »
Effacer la distinction entre citoyens et non-citoyens, c’est supprimer la citoyenneté, c’est réduire la France à un territoire à administrer, temporairement occupé par des locataires de hasard, un hub d’aéroport à gérer, une zone d’activité. C’est donc déposséder le Peuple pour offrir le pays à des intérêts économiques. Ou bien, c’est accaparer le pays au profit d’un idéal militant, d’un fantasme d’ingénierie sociale, en faire le local d’une ONG dont les Français seraient les contributeurs captifs, mis de gré ou de force au service de la cause choisie par cette ONG – mais certainement pas par les citoyens – et au profit, bien sûr, des idéologues, des gardiens du dogme, des militants, des relais et des clientèles de l’ONG en question. Ah, les milliards d’euros pris aux contribuables et versés aux associations, à la politique de la ville, à l’audiovisuel public partisan…
Comme d’autres peuples, le Peuple Français prend douloureusement conscience qu’il a été petit à petit privé du droit de disposer de lui-même. Tenter de justifier cette dépossession par les droits de l’Homme est absurde. Parce qu’il a pris conscience d’une vérité universelle, et qu’il l’a proclamée pour que le reste du monde puisse la faire sienne, la Peuple français n’aurait plus droit à une patrie ? Son passé l’oblige, certes, mais ne l’oblige certainement pas à se nier, se dissoudre, s’abolir ! Le « cercle de la Raison » tente de disqualifier ce constat en parlant de « populisme », et affirme sans rire que la vraie démocratie, la démocratie républicaine, c’est quand peu importe la volonté du peuple, à la fin c’est toujours Laurent Fabius qui décide.
Mais le déni ne tient plus face à la pression, hélas souvent tragique, du réel. Car le bilan du « cercle de la Raison », au pouvoir depuis plus de 40 ans, c’est qu’il nous faut désormais mettre des plots en béton à l’entrée des marchés de Noël, placer des gardes armés devant les églises pour la messe de minuit, bunkeriser les synagogues, et mobiliser 100.000 policiers et gendarmes pour le Nouvel An. Sans oublier le surendettement de l’état (en réalité, la vente du pays à la découpe), l’effondrement du niveau scolaire, le délitement de l’hôpital public, une fiscalité devenue folle, et le projet de faire réaliser de nouveaux vitraux pour Notre-Dame par une artiste qui glorifiait Assa Traoré. Étrange «raison», en vérité. Et tout le monde le sait, même si tout le monde n’ose pas se l’avouer… pour le moment.
Il n’est pas trop tard pour éveiller les consciences assoupies, raviver le courage de voir ce que l’on voir, et déculpabiliser la lucidité.
Bailey, une jeune fille de 12 ans qui se rapproche de la puberté, découvre sa propre métamorphose alors qu’elle devient amie avec un mystérieux homme-oiseau venu se nicher près de son squat du Kent… Le film France inter raté de la semaine.
Il était revenu bredouille du dernier Festival de Cannes. Pourtant, Bird, le nouveau film de la cinéaste britannique Andrea Arnold, cochait toutes les bonnes cases féministes et sociales en vogue sur la Croisette. En digne émule du survolté Ken Loach, la réalisatrice y dépeint, non sans une certaine complaisance, la vie quotidienne forcément sinistre d’un adolescent qui vit dans un squat du Kent. Le film pourrait alors se contenter de dérouler un protocole compassionnel déjà vu et éprouvé un peu partout. Mais, consciente sans doute des limites et redondances d’un genre éculé, Arnold y adjoint une touche de fantastique, à l’aide d’un personnage fantomatique surnommé « Bird ». La survenue de l’irrationnel suffit-elle à préserver le film de ses gros défauts originels ? Non, hélas, d’autant plus que cet apport se révèle bien peu iconoclaste et fort consensuel. À la compassion se mêle alors l’attendrissement. Au cinéma aussi, l’excès de sucre est mauvais pour la santé.
Des semaines passées à former un gouvernement de bras cassés, deux zigotos soucieux de donner une bonne image d’eux-mêmes et qui ne savent rien du peuple qu’ils administrent, une France en état d’insurrection larvaire… Le diagnostic de notre chroniqueur n’est pas tendre !
L’un était ministre de l’Intérieur, il passe à la Justice — sans que l’on se demande s’il a une quelconque compétence dans l’un ou l’autre de ces domaines. L’autre est nommé à l’Intérieur, sans autre qualification que son assiduité à la messe. L’Intérieur, c’est le ministère où se sont illustrés Joseph Fouché ou Clemenceau. On mesure l’écart.
Premières mesures : porter à 72 heures le délai de garde à vue des présumés violeurs, et incarcérer les 100 plus gros narco-trafiquants (tiens, ils sont donc en liberté…). Vu qu’ils ont largement les moyens de s’offrir les services des plus grands avocats (Dupont-Moretti est disponible), sûr qu’ils tremblent déjà. Le peuple s’en fiche. Le peuple n’a plus aucune confiance ni en la police, impuissante à nettoyer les nids de frelons, ni en la Justice, qui renvoie dans la rue les agresseurs, condamne les délinquants récidivistes à des stages-poney et veille à ce que les OQTF ne soient pas exécutées. 72 heures ! Qui peut penser que c’est de la sévérité ? 72 heures avec présence d’un avocat dès les premières minutes. Trois repas par jour. Et des excuses pour finir.
Connaissez-vous le Daiyō kangoku ? C’est le système japonais de garde à vue — écoutez bien :
— Aux 72 heures initiales s’ajoutent 10 jours renouvelables — soit 23 jours sans accès à un avocat, trois boules de riz par jour, et des interrogatoires sévères tous les jours à grands coups de tonfa. Jusqu’à ce que l’on obtienne des aveux : l’aveu est le seul moyen de sortir du système judiciaire japonais. Avis aux touristes. Pourquoi croyez-vous que Carlos Ghosn a choisi de s’enfuir ?
— Cette détention se passe dans des prisons de substitution gérées exclusivement par la police. Amnesty International (oui, la même organisation qui condamne Israël et ignore le Hamas) a protesté, devant les abus physiques, les privations de sommeil, d’eau et de nourriture (et même d’hygiène intime) de ces centres. Mais les aveux, on les obtient — d’autant que la détention peut encore être prolongée.
— Les mineurs sont jugés avec efficacité : en dix ans, la délinquance des mineurs au Japon a baissé de 80%, pendant que la nôtre explosait.— Le résultat ? Une délinquance ordinaire réduite à rien du tout. Il n’y a rien de plus sûr qu’une rue japonaise. Vous pouvez laisser votre vélo sans cadenas, et vous ne risquez pas de vous faire agresser à coups de couteau dans le métro de Tokyo.
Nous ne nous donnons pas les moyens de réprimer les crimes. Un délinquant force un barrage ? On le laisse filer, de peur qu’une Traoré quelconque s’indigne — et on l’interviewe au lieu de la mettre illico en détention pour trouble à l’ordre public. Essayez de faire ça aux Etats-Unis. Deux salopards sous OQTF agressent une pharmacienne : le Parquet classe l’affaire sans suite. Une vieille dame, à Marseille, est agressée alors qu’elle promenait ses deux chiens, elle est rouée de coups, sexuellement molestée, et on lui tue ses deux bêtes. Et dans cette ville pleine de caméras, on n’arrête personne…
J’entends d’ici les colombes bêlantes des organisations humanitaires subventionnées par l’État (quand cesseront ces dons à des organismes qui n’ont d’autre objectif que de défendre des voyous ?). Un vrai ministre de l’Intérieur n’hésiterait pas à prendre des mesures coercitives sérieuses, pour endiguer la suspicion, le mépris et la dérision dont la population dans son ensemble accable les forces de l’Ordre et de la Justice. « Tolérance zéro » est un objectif immédiat. Une racaille qui n’obtempère pas doit comprendre immédiatement qu’elle a eu tort. Après tout, Clemenceau, homme de gauche qui avait défendu l’amnistie des Communards et vrai républicain, n’a pas hésité, en 1905-1906, à faire tirer sur des grévistes dont l’action menaçait la stabilité de la France. Vous imaginez Retailleau prenant ce genre de mesures face aux black blocs ?
Ce gouvernement n’a pas plus d’avenir que le précédent, parce qu’il refuse de prendre les mesures que réclame le peuple, en sortant pour un temps de l’État de droit. Alors oui, la Ve République est mourante, parce que ce n’est plus une République, mais un conglomérat de politiciens mollassons, plus soucieux de leurs maroquins, de leurs futures retraites de cumulards et de leur jeu de chaises musicales que du bien-être de ce cher vieux pays.
En 2015, la France criait « Je suis Charlie ». Dix ans plus tard, de peur d’être taxé d’extrême droite par le camp du Bien ou poignardé par un djihadiste, nul n’ose voir et encore moins dire que la version frériste de l’islam s’impose plus ou moins à bas bruit. Soumise aux Insoumis, la gauche ne combat pas la censure, elle l’encourage. Comme le dit Elisabeth Lévy dans son introduction à notre dossier spécial, « les islamistes ont gagné » sur le plan de la liberté d’expression. Dans un grand entretien avec Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques, Philippe Val affirme qu’« avec l’islam politique, la peur est partout ». Dix ans après avoir perdu certains de ses amis les plus chers dans l’attaque de Charlie Hebdo, l’ancien directeur du journal ne cède ni à l’apitoiement ni à la résignation. Alors que les injonctions à la censure ne viennent plus seulement des djihadistes, mais d’un certain monde intellectuel et d’une gauche inféodée aux Insoumis, l’esprit de soumission doit être plus que jamais combattu.
Si le courage n’est pas le maître mot en France, nos voisins s’en sortent-ils mieux ? Au royaume du Danemark, où le drame de Charlie Hebdo trouve son origine, il ne fait pas bon bafouer les interdits islamiques sur la représentation de Mahomet. L’éminent avocat danois, Georg Lett, brosse le portrait d’un pays où la terreur a remporté la partie. Côté britannique, après les larmes et fadaises de circonstance, des intellectuels ont vite accusé Charlie Hebdo d’avoir créé « un environnement toxique pour les musulmans », des médias ont censuré les caricatures et des étudiants ont proclamé : « Je ne suis pas Charlie ». Selon Brendan O’Neill, ancien rédacteur en chef du média en ligne libertaire Spiked, dont il reste le principal commentateur politique, l’intelligentsia du Royaume Uni a justifié le terrorisme.
Le numéro 130 est disponible sur le kiosque numérique, et jeudi 2 janvier chez votre marchand de journaux !
Peggy Sastre appartient à cette catégorie des enfants des Lumières qui ont perdu de leur naïveté depuis les massacres de Charlie. Son dernier livre, Ce que je veux sauver, défend un idéal de liberté alliant ouverture et fermeté. Dans une interview avec Elisabeth Lévy, elle désigne ses ennemis : l’individualisme capricieux, l’identitarisme morbide, l’universalisme dévoyé. Sonia Mabrouk n’a pas d’états d’âme quand il s’agit de lutter contre l’islam politique et ses méfaits. Mais comme elle le révèle dans des propos recueillis par Elisabeth Lévy et Céline Pina, la journaliste n’en demeure pas moins attachée à l’islam de son enfance, un islam de femmes nourri de contes plus que de Coran.
Dans son éditorial du mois, notre Directrice de la rédaction affirme qu’elle a peur de la Justice de son pays. Certes, en France la justice est indépendante, mais certains magistrats semblent vouloir le prouver en jugeant les politiques de manière ultra-sévère voire inique. A la différence des délinquants qui sont traités avec indulgence. Au lieu de pacifier la société, les juges se mêlent de la moraliser. Conclusion : « ça ne s’appelle pas l’État de droit, mais le gouvernement des juges. Et ça fait peur ».
Marine Le Pen sera-t-elle déclarée inéligible le 31 mars, comme le demande le parquet de Paris ? Jean-Baptiste Roques a interrogé son avocat, Rodolphe Bosselut, qui est aussi celui de Causeur. Il a de solides arguments pour s’opposer à cette réquisition aux conséquences politiques majeures. Après avoir dirigé trois petits partis, occupé tous les postes de la République ou presque et brigué trois fois la magistrature suprême, François Bayrou voit ses efforts enfin récompensés. Joseph Macé-Scaron explique que si au cours de sa carrière le Béarnais a accepté de ronger son frein et d’avaler tant de couleuvres, c’est qu’il est doté d’une confiance en soi à faire pâlir Jupiter. Le nouveau Premier ministre devra gérer un déficit public dépassant 6% du PIB. Autrement dit, la France est au bord de l’abîme budgétaire. Selon Pierre-Jean Doriel, il est improbable que le pays connaisse le sort de la Grèce, mais il est utile de voir comment celle-ci est sortie du gouffre de la dette : au prix d’une dizaine d’années de douloureux efforts.
Côté international, Gil Mihaely explique l’effondrement si rapide du régime syrien par la stratégie gagnante menée par Israël depuis le 7-Octobre qui visait à écraser le Hamas à Gaza et le Hezbollah au Liban. Les cartes politiques étant désormais rebattues, reste à l’opposition armée syrienne de reconstruire un État. Le 7-Octobre a tourné la page du pacifisme israélien. Ceux qui défendaient par conviction la cause palestinienne défendent aujourd’hui par devoir les frontières d’Israël. Le reportage d’Inès Rubat du Mérac souligne combien la peur, la défiance et l’accoutumance à la guerre dictent le quotidien des kibboutz situés en première ligne, au nord comme au sud. En Afrique subsaharienne, le départ des soldats français déployés au Mali a permis à la Russie de s’implanter au cœur du pouvoir. En soutien à la junte militaire, les mercenaires de Wagner ont instauré un régime de terreur en systématisant massacres, viols et pillages dans certaines régions. Notre envoyé spécial, Loup Viallet, géopolitologue et directeur de contre-poison.fr, a rencontré des survivants de cette épuration ethnique.
Quelles que soient les difficultés financières du pays, la culture française ne baisse pas les bras. Les écrivains Patrice Jean et Bruno Lafourcade ont commencé à se lire sans se connaître. Puis ils se sont écrit. Les Mauvais fils compile cet échange épistolaire entre deux écrivains qui ont, chacun à sa manière, déclaré la guerre à leur époque. Leur plume et leur humour prouvent que la correspondance littéraire n’est pas morte ! Leurs propos ont été recueillis par Isabelle Larmat. Yannis Ezziadi rend hommage à Niels Arestrup, mort le 1erdécembre. Durant toute sa carrière, ce dernier a brulé les planches et crevé l’écran. Ce passionné était de la race des Raimu et Marlon Brando qu’on venait voir, admirer et craindre à la fois. Vincent Roy a interrogé Olivier de Kersauson qui est non seulement un grand navigateur mais aussi un écrivain profond. Avant que la mémoire s’efface, paru en novembre, est le récit du voyage intérieur d’un loup de mer qui porte sur le monde un regard grave et désabusé.
Le Pierrot, ou Gilles, de Watteau, a regagné les cimaises du Louvre après restauration, et Georgia Ray lui a rendu visite. Les couleurs, en retrouvant leur éclat, redonnent corps à ce portrait mystérieux et rassurant. Dans le vacarme du monde, cet homme immobile nous regarde fixement, et, surtout, garde le silence. Si Pierrot revit, Paris semble en ruines, du moins dans l’album que viennent de publier les photographes Yves Marchand et Romain Meffre. Ces derniers immortalisent partout dans le monde les édifices abandonnés et les quartiers fantômes. Dans Les Ruines de Paris, aidés par l’IA, ils fixent l’avenir d’une capitale désertée en proie à la nature sauvage. Julien San Frax y trouve une poésie singulière soulignée par la plume de Nathan Devers. L’auteur, journaliste et musicien Stan Cuesta puise là où bon lui semble : ses souvenirs, ses lectures, la musique, les rencontres… et surtout, son imagination. La musique a gâché ma vie est un recueil de récits pétillants où, nous dit Philippe Lacoche, le rock’n’roll danse avec Dame nostalgie et jongle avec les quilles du temps passé. Jean Chauvet trouve que la rentrée cinéma se fait à bas bruit. Heureusement, un distributeur a eu la bonne idée de ressortir en salles cinq merveilles réalisées par l’inoxydable Gilles Grangier. Du patrimonial comme on aime.
Cette bonne nouvelle détonne par rapport à la morosité ambiante, et Ivan Rioufol nous rappelle que tous les choix du chef de l’État se sont soldés par des impasses. Emmanuel Macron ne peut survivre jusqu’en 2027 qu’au prix de l’immobilité et compte sur son sixième Premier ministre pour dynamiser l’inertie. C’est pourquoi une démission serait l’issue la plus souhaitable. Enfin, Gilles-William Goldnadel salue la récente enquête d’Eugénie Bastié dans Le Figaro consacrée au Monde, enquête qui révèle au grand jour l’anti-israélisme pathologique du fameux quotidien du soir.Le président d’Avocats Sans Frontières ose voir dans cette publication la fin de la domination de l’extrême gauche médiatique. Que son vœu – qui est celui de Causeur – se réalise !
En France, la justice est certes indépendante, mais certains magistrats semblent vouloir le prouver en jugeant les politiques de manière ultra-sévère voire inique. A la différence des délinquants qui sont traités avec indulgence. Nous ne vivons plus sous l’Etat de droit mais sous le gouvernement moralisateur des juges.
Pour les Chinois, 2024 était l’année du dragon. Pour la France, elle a été l’année des juges. Je préfère les dragons. Ils crachent du feu, mais ne maquillent pas leur puissance en vertu.
J’ai appris mes leçons. Je sais qu’une justice indépendante est un pilier de la démocratie. Je sais aussi que De Gaulle et Michel Debré se méfiaient des juges, raison pour laquelle la Justice a été réduite à la portion congrue d’autorité pendant que l’exécutif et le législatif se pavanent en pouvoirs. Quant à François Mitterrand, il disait à leur sujet : « Ils ont tué la monarchie, ils tueront la République. »
Les juges, des juges pour être précis, prennent leur revanche. Il ne leur suffit pas de se battre à armes égales et légales, ils entendent édicter des règles morales sorties de nulle part, sinon de leur brillant cerveau, mais qui s’imposent à tous. Puisqu’ils sont la bouche de la loi, la loi dit ce qu’ils veulent. Et comme ils entendent faire étalage de leur vertu démocratique, le puissant – terme applicable à quiconque passe à la télé – est désormais jugé bien plus durement que le misérable. Ils jouent sur du velours, on n’est jamais déçu quand on flatte les affects robespierristes.
Ces derniers mois, les tricoteuses, qui se délectent à chaque fois qu’une tête connue est placée sur le billot de la Justice, n’ont pas chômé. En guise de zakouski, elles ont assisté en octobre à la chute de Nicolas Bedos, condamné à six mois sous bracelet (donc à la mort sociale) pour un baiser dans le cou et un attouchement non prouvé (sur un pantalon). Mine de rien, un tribunal décide qui peut faire des films et qui ne peut pas. En plus des élégances morales, nos juges sont donc invités à arbitrer les élégances artistiques. Il paraît qu’ils ont appliqué la loi. Dans mon souvenir, le doute profite au prévenu, mais je chipote. Ce qui me chiffonne encore plus, c’est que la Justice accepte de se prononcer sur des microconflits qui, dans un monde normal, se résoudraient par une embrassade ou une paire de claques. À en croire une enquête certainement très sérieuse du Syndicat de la magistrature, la moitié (féminine on suppose) des magistrats aurait été victime de violences sexistes-et-sexuelles (la liaison est importante). Il faut bien que ces dames guérissent leur traumatisme.
Quelques semaines plus tard, les juges du parquet s’invitent dans l’élection présidentielle à l’occasion du procès des assistants parlementaires du FN. Non seulement ils exigent dans leur réquisitoire que la patronne du premier parti de France soit déclarée inéligible, ce qui est déjà contestable au regard d’une loi contestable (voir l’article de Jean-Baptiste Roques pages 14-16) mais, fait inédit pour un élu de la nation, ils demandent l’exécution provisoire, ce qui reviendrait, si les juges suivent le parquet fin mars, à priver Marine Le Pen de son droit de recours – et, ce qui est encore plus grave, à priver les électeurs du droit de choisir leurs gouvernants (sachant que ce qui est reproché à Marine Le Pen est assez véniel). C’est merveilleux, la loi est la même pour tout le monde, ronronnent les chroniqueurs. Manque de bol, un des procureurs mange le morceau et avoue que cela lui ferait trop mal de relaxer un prévenu contre lequel il n’a pourtant retenu aucune charge. Il paraît que ce proc a pris de longues vacances. En attendant, s’il s’agit de ménager l’estomac délicat de nos magistrats, je m’incline.
Un cinéaste talentueux et une prétendante sérieuse à l’Élysée, ce n’est pas rien. Mais un ancien président, c’est le trophée que tout adhérent du Syndicat de la magistrature rêve d’accrocher à son tableau de chasse. Surtout quand il s’agit de Nicolas Sarkozy, coupable de crime de lèse-petits pois. Le 18 décembre, la Cour de cassation confirme sa condamnation à trois ans de prison, dont un an ferme sous bracelet électronique, et à trois ans d’inéligibilité, pour corruption active et trafic d’influence. Or, toute l’affaire repose sur une conversation avec son avocat, écoutée de manière scandaleuse pour aller à la pêche du fameux argent libyen - dont il n’y a toujours aucune trace. Non seulement les juges bafouent l’un des premiers droits de la défense (la confidentialité), mais en plus ils espionnent un ancien président sans savoir ce qu’ils cherchent. Écoutons, on trouvera bien quelque chose. Bizarrement, les vestales de l’État de droit ne s’insurgent pas contre cette pratique digne d’une dictature. Si on écoutait les conversations entre un journaliste et un lanceur d’alerte, ce serait l’émeute.
Surtout, ce qui est reproché à Sarko, c’est d’avoir envisagé de pistonner un magistrat contre des infos. Sauf que le magistrat n’a pas donné d’information et qu’il n’a pas eu de piston, d’ailleurs, il n’a même pas brigué le poste. Autrement dit, il n’y a pas eu l’ombre d’un commencement d’exécution du prétendu pacte de corruption. Nicolas Sarkozy est condamné pour une intention supposée, exprimée dans une discussion privée. Et pourquoi pas pour une pensée ? Si je déclare sur CNews qu’avec mes copains de Causeur, on s’apprête à cambrioler la Banque de France, serai-je condamnée ?
Tous les jours, des délinquants qui agressent, volent, menacent, insultent leurs contemporains sortent libres de nos tribunaux. Le jeune homme qui avait menacé publiquement le proviseur du lycée Ravel a été condamné à une amende qui ne sera pas inscrite à son casier pour ne pas pénaliser sa carrière. Et un ancien président de la République se voit privé de sa liberté de circuler ? Quand la Justice, incapable de pacifier la société, ce qui est pourtant sa mission, se mêle de la moraliser, voire de la purifier, ça ne s’appelle pas l’État de droit, mais le gouvernement des juges. Et ça fait peur. Il paraît que la Justice est rendue au nom du peuple français. Je refuse d’être comptable de décisions iniques. Not in my name !
Lors de son discours de passation, le nouveau ministre des Outre-mer, Manuel Valls, a mis en avant son patriotisme. Pourtant, lors de son passage sur France Inter juste avant Noël, certains auditeurs invités à lui poser une question par téléphone ont clairement – et vertement – indiqué qu’ils n’étaient pas du tout impressionnés par la cohérence de ses engagements.
Il semblerait qu’à la Matinale de France Inter, pour certains hôtes, le réveil puisse parfois s’avérer glacial. Manuel Valls tout frais Ministre d’État à l’Outre-mer l’aura appris à ses dépens le matin du 24 décembre. Vingt-quatre heures avant le jour J pour la distribution des cadeaux de Noël, la station radiophonique de service public lui faisait celui de le recevoir en direct. Cadeau plutôt empoisonné finalement, dirait-on.
En fait, à l’autre bout du fil, en lieu et place du Père Noël, deux Pères Fouettard. En premier, un certain Jean-Noël (sic) qui, ayant apparemment réussi à déjouer le filtrage de pré-antenne et prenant donc l’invité à l’envers, par surprise, y est allé de sa diatribe. « Je voudrais dire à Manuel Valls qu’il a participé sous Hollande à la destruction de la gauche, qu’il a trahi le PS et son candidat Benoît Hamon, qu’il s’est exilé en Espagne et s’est fait jeter, qu’il cherche à rallier Macron et qu’il n’a pas été élu. Vous devriez avoir honte, vous êtes le pire des traîtres, M. Valls. Toute la France a honte de votre comportement. Vous êtes pire qu’un étron. » L’auteur de ces amabilités ayant été évacué, un autre ne tarde guère à prendre le relais : « On vous présente comme l’aile gauche du gouvernement. En Espagne, le parti qui avait présenté votre candidature avait fait alliance avec l’extrême droite. En cas de nouvelle censure, pourriez-vous rejoindre un gouvernement Bardella dont vous représenteriez l’aile gauche ? »
Ce à quoi l’interpellé tente de répliquer en dénonçant le climat général de violence et « d’hostilité à l’égard des responsables politiques » que connaîtrait le pays. Un peu court. Un peu faible. Assez pitoyable au fond. M. Valls aurait dû se douter qu’en acceptant la pleine lumière ministérielle, les ombres de son parcours plutôt tortueux et déroutant le rattraperaient bien vite. Un proverbe italien dit à peu près ceci «Qui veut monter au cocotier doit avoir le derrière propre.» Sans doute M. Valls – qui, du moins à ce jour, n’a pas encore cherché à mener de carrière politique en Italie – a-t-il l’excuse d’ignorer ce dicton. Dans l’ébriété du succès, sans doute aussi n’aura-t-il pas bien mesuré le risque qu’il prenait en se présentant lui-même comme un parangon de patriotisme, ce qu’il a bel bien osé lors de son discours de passation : « Dans ma vie, chaque fois que je me suis assis à un conseil municipal, dans l’hémicycle, au conseil des ministres, je n’ai jamais été blasé. J’ai toujours considéré cela comme un immense honneur. C’est cela être patriote. » Patriote espagnol, catalan, français ? À préciser.
Beaucoup de girouettes de nos toits sont de petits drapeaux. Celui de M. Valls serait-il de ce genre-là ? Quelques mots plus tard, un lapsus lui a fait dire « territoires ultra malins » à la place d’ultra marins. Je n’ai pu m’empêcher de sourire. Il me semblait qu’il n’était vraiment pas « ultra malin » que cette bouche-là se permît ce beau mot de patriote. Ce qui pourrait bien l’être, en revanche, ultra-malin, serait l’espèce de traquenard dans lequel M. le ministre d’État serait allé se fourrer de lui-même en acceptant l’invitation de la station en ce premier matin de gloire. On peut en effet s’étonner que les deux Pères Fouettard que nous avons évoqués soient parvenus, en fin de compte, à lâcher de bout en bout leurs invectives, et, pour le premier, ses insultes. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que, à cette heure de petit déjeuner, plus d’un à France Inter devait boire du petit lait. En effet, enfariner radiophoniquement un ex-premier ministre socialiste viré macroniste tendance Bayrou, quelle aubaine pour ceux-là !
La cathédrale de Paris n’en a pas fini avec les polémiques. Après les chasubles bariolées de Castelbajac ou les improvisations aux grandes orgues le soir du 7 décembre, les vitraux contemporains voulus par Emmanuel Macron mobilisent contre eux tous les amoureux du patrimoine.(Causeur invite ses lecteurs à signer la pétition pour restituer les vitraux de Viollet-le-Duc).
Depuis sa réouverture, Notre-Dame accueille un nombre croissant de fidèles et de visiteurs. Depuis début décembre, 30 000 personnes franchissent son porche chaque jour, soit plus de 270 000 en trois semaines. C’est beaucoup, peut-être trop pour une dame de 800 ans, mais ce n’est pas aujourd’hui l’objet de la polémique qui entoure la cathédrale. D’autant que la polémique vire au scandale patrimonial. Emmanuel Macron voulait un « geste architectural » en lieu et place de la flèche, finalement reconstruite à l’identique. Mais il n’a vraisemblablement pas abandonné l’idée de laisser son empreinte dans les murs de Notre-Dame. Au détriment du code du patrimoine le plus élémentaire, le chef de l’État, de concert avec l’évêché, a commandé des vitraux contemporains pour remplacer, dans les chapelles sud, ceux de Viollet-le-Duc qui ont pourtant miraculeusement échappé à l’incendie. Ils ont été restaurés avec l’argent des donateurs et sont classés, comme la cathédrale dans son entier, monuments historiques.
De plus, la France a ratifié la Charte de Venise, en 1964, qui impose que l’on doit restaurer un monument historique endommagé dans « le dernier état connu » et respecter « la substance ancienne du monument ». C’est pour cette raison que la commission du Patrimoine s’est opposée, à l’unanimité, à ce projet de vitraux. Qu’à cela ne tienne : pour exécuter le vœu du prince, un comité de sélection artistique a été composé, présidé par Bernard Blistène, ancien directeur du centre Pompidou, aujourd’hui grand promoteur de l’art contemporain en France, pour désigner, de façon plutôt trouble, l’artiste qui aura l’honneur ou le déshonneur de faire disparaître Viollet-le-Duc.
Et l’heureux élu est…
Et l’heureux élu est une élue. Claire Tabouret, une artiste peintre et sculpteur française de 43 ans. Son art figuratif n’est pas ce qu’il y a de pire dans le désespérant paysage contemporain ; puis elle est la chouchoute des institutions publiques et privées. Après être passée notamment par la Villa Médicis, elle est défendue par la galerie Perrotin, est présente dans la collection François Pinault… elle coche donc toutes cases de l’artiste officiel. Parce qu’en plus, c’est une artiste engagée, voire rebelle : elle se dit anticapitaliste et décolonialiste, ce qui ne l’empêche pas de vivre et de travailler en Californie.
Cet engagement woke est résumé dans Libération, avec la prose de Judikael Lavrador qui est au diapason : « La manière dont elle représente les jeunes, mais aussi les migrants ou des êtres en situation précaire, n’a rien d’une image d’Épinal. Au contraire, c’est comme si ses tableaux étaient le lieu d’une revanche sourde de ces êtres vulnérables que la société plie à un rôle convenu et réduit à une existence marginale ou bien décorative. » À quoi peut ressembler l’existence décorative d’un être en situation précaire ? Je l’ignore.
En plus de l’entorse à la loi sur le patrimoine, il y a derrière ce projet une terrible malhonnêteté intellectuelle. Claire Tabouret souhaite en effet, à travers ses vitraux, rendre hommage à Viollet-le-Duc. Mais le plus bel hommage n’est-il pas de laisser l’œuvre de Viollet-le-Duc en place, puisqu’elle y est ? Non. On efface et on rend hommage à ce qu’on a effacé. C’est l’illustration parfaite de la cancel culture.
Claire Tabouret devra toutefois respecter le cahier des charges imposé par l’évêché, à savoir un programme iconographique autour de la Pentecôte. C’est d’ailleurs l’évêché qui a exigé une création figurative, alors que le candidat soutenu par Emmanuel Macron était Daniel Buren, l’inoxydable artiste officiel qui, depuis plus de 40 ans, ne fait que des rayures.
Et cela aura bien sûr un coût. 4 millions d’euros (une paille pour un État en faillite). Cette somme ne sera pas prélevée sur les donations faites pour la reconstruction de Notre-Dame mais sur le budget de la Culture. Comme s’il n’y avait pas d’autres urgences en la matière, notamment les restaurations de sauvetage de certaines églises.
Effacer Viollet-le-Duc
L’acharnement à vouloir effacer Viollet-le-Duc remonte aux années 1950, quand l’évêché a progressivement retiré le mobilier dessiné par l’architecte (Viollet-le-Duc a créé à Notre-Dame une œuvre d’art totale), les lustres de la nef, la fameuse Couronne de lumières, ce lustre néogothique monumental qui est actuellement en dépôt à Saint-Denis, ou encore la clôture du chœur. Plus grave, on a laissé se détériorer jusqu’à la disparition, les fresques de nombreuses chapelles. Mais on a encore tous les documents, toutes les archives de l’architecte et il serait possible de les restituer, comme cela a été fait de façon éclatante en l’église Saint-Germain-des-Prés.
Et parce qu’il ne faut pas uniquement s’opposer mais aussi proposer, le site La Tribune de l’art a soulevé une idée intéressante. La tour nord de la cathédrale possède des baies sans vitraux, simplement composées de verre blanc. Pourquoi ne pas y installer des vitraux contemporains qui pourraient, par exemple, dans cette partie de l’édifice qui ne s’inscrit pas dans la déambulation liturgique, rendre hommage aux pompiers qui ont sauvé Notre-Dame le 15 avril 2019 ? C’est dans cette tour nord qu’ils ont lutté contre l’incendie au péril de leur vie pour empêcher les cloches de tomber – et éviter l’irréparable. Notre-Dame de Paris nous offre là une page vierge pour écrire son histoire contemporaine. Ceux qui en ont l’autorité seraient inspirés de s’en emparer, mais sans faire ni fautes de goût, ni fautes d’orthographe.
Abolir la frontière entre la sphère privée et la vie publique est le propre des totalitarismes. C’est ce que veulent imposer les néoféministes. Dans Le privé n’est pas politique, Claude Habib dénonce cette volonté de faire du foyer l’arène du combat entre l’homme forcément bourreau et la femme évidemment victime.
Causeur. Avec un essai intitulé Le privé n’est pas politique, espérez-vous jeter un pavé dans la mare du féminisme ?
Claude Habib. Mai 68 avait pour slogan « tout est politique », et le féminisme de l’époque l’a adopté en le spécifiant : « le privé est politique ». Au risque d’abolir une distinction fondamentale. Les féministes qui venaient de la gauche antitotalitaire avaient des réticences : quand on a lu Hannah Arendt, on voit le problème. Ce qui distingue le totalitarisme de la tyrannie, c’est justement l’abolition de cette frontière. Chaque totalitarisme organise un monde totalement politisé, où des gages d’adhésion sont requis en permanence, jusque dans l’intimité du foyer. Que ce soit pour assurer la victoire du prolétariat ou la pureté de la race, le parti encourage la délation au sein des familles. 1984 raconte aussi cela : l’impossibilité du retrait, du secret et du lien amoureux dans un univers totalitaire.
Pourquoi ce slogan est-il réactivé par les féministes actuelles ?
« Le privé est politique » est une mise en accusation. À partir du moment où les femmes ont obtenu les mêmes droits que les hommes et que les principes d’égalité prévalent dans la sphère publique, à l’école, dans les productions culturelles – même Barbie est en lutte contre le patriarcat –, on pouvait supposer que le féminisme disparaisse. Or ce triomphe a ouvert un nouveau cycle de revendications. L’exigence d’égalité s’est déplacée de la sphère publique à la sphère privée, comme si les familles étaient les réservoirs de la domination. Par conséquent, il est du devoir de chacune de traquer ce virus à domicile. Toute féministe doit mener la lutte au sein de son foyer. Rappelez-vous Sandrine Rousseau proposant de créer un « délit de non-partage des tâches domestiques ».
Vous dites avec humour que ce slogan avait pour but de « donner à des exaspérations domestiques, la dignité d’un conflit de classe »…
Voir dans le couple l’ultime repaire de l’inégalité, c’est se tromper de cible. La maison est par excellence le lieu d’expression des différences : les différences liées au sexe, et celles liées aux goûts, aux âges, aux personnalités. On perd de vue la diversité des familles, la multiplicité des choix de vie, le caractère impénétrable de leurs rapports. Qui domine ? Cela varie. Les femmes sont présentées comme les éternelles perdantes, les hommes comme des profiteurs et des coupables, comme si le désir d’expansion des femmes par l’amour et l’enfantement ne comptait pour rien dans la formation des liens et la gestion du quotidien. Comme si l’intimité n’était pas pour elles aussi une expérience de puissance et de liberté.
En quoi cette façon de voir est-elle destructrice ?
La politique est le lieu de la confrontation permanente. Le conflit peut être explosif ou ritualisé dans le débat public et canalisé par les régulations démocratiques. La tension est indispensable, car il faut en démocratie que les divergences s’expriment. Les liens privés s’éprouvent tout autrement. Le but n’est pas la tension mais la détente, non pas la discorde mais la sécurité, non pas le contentieux mais l’affection mutuelle. L’intimité est le lieu du repos et des repas, de la vulnérabilité, de la sexualité. Si le privé se réduit au lieu où s’exerce la domination masculine, il n’y a rien d’autre à faire que s’en protéger. La solitude ou l’homosexualité, c’est la réponse d’Alice Coffin : « Ne pas avoir de mari, ça m’expose à ne pas être violée, ne pas être tuée, ne pas être tabassée. » Le discours féministe va rarement aussi loin, mais c’est la direction générale. Prôner la confrontation permanente dans le cadre d’une vie privée, c’est miner le couple et la vie de famille. Dans ce cadre, les bons sentiments pour les siens relèvent de l’aliénation. Aimer, c’est être dupe.
La femme doit-elle renoncer à la vie de famille et au couple pour être libre ?
Bien sûr que non : la liberté d’aimer est la première de toutes pour les femmes, comme on le voit, a contrario, dans les pays qui pratiquent encore les mariages forcés. D’ailleurs la mise en avant de l’homme « déconstruit » maquille, dans un vocabulaire woke, des attentes parfaitement traditionnelles : celle de trouver un homme attentionné et fiable. Reste que l’épanouissement des femmes dans la vie de famille est toujours mal vu par les féministes radicales : une femme heureuse compromet la juste cause. Au lieu de comprendre qu’elle est enfermée dans une structure d’oppression, elle met son énergie et sa joie dans la création des liens privés. Il faut la rééduquer. Son éveil à la conscience passera par la révolte contre le patriarcat, incarné, en l’occurrence, par le partenaire masculin. Dans cette perspective, la croissance du malaise dans le couple sera la marque de sa libération.
118 femmes ont été tuées en 2022, si on met ce chiffre en rapport avec les 15,5 millions de femmes qui vivent en couple, peut-on dire, comme le veut le discours actuel, que les femmes sont confrontées à une violence masculine omniprésente, tolérée voire encouragée ?
Agir contre les féminicides est une excellente chose. L’exemple de l’Espagne, qui a fait diminuer leur nombre, prouve que c’est possible. Il n’y a d’ailleurs pas de résistance. Le gouvernement manifeste son soutien aux victimes et sa détermination face aux violences faites aux femmes. Pourtant le sentiment de persécution ne diminue pas, d’où la permanence du discours accusateur : la société se moquerait du sort des femmes. Qui se moque de qui ? Le néoféminisme a choisi la massification des griefs. Les destins individuels sont écrasés au profit d’une logique manichéenne : chaque victime n’est qu’un échantillon du malheur collectif des femmes. Chaque bourreau, un représentant de la violence masculine. C’est oublier que nous sommes des individus, c’est refuser d’entendre la part singulière de chaque histoire. La notion de crime passionnel est la bête noire des féministes, comme si elle servait à disculper les hommes. Pourtant, le crime passionnel est patent quand l’assassin se donne la mort. Se tuer, ce n’est pas dominer qui que ce soit. Refuser de prendre en compte les aspects passionnels n’a qu’un but : durcir l’antagonisme. Le couple homme bourreau / femme victime serait le révélateur d’une guerre des sexes qui fait rage. Personnellement, je n’y crois pas.
La panthéonisation de Marc Bloch en 2025 sera l’occasion de rendre hommage à cet historien. Sur le plan personnel, il a incarné dignité, solidarité et héroïsme. Sur le plan intellectuel, son livre, L’Étrange défaite constitue un diagnostic réaliste sur l’état de la France à son époque qui vaut toujours pour la nôtre.
Marc Bloch, historien fusillé par la Gestapo en 1944 pour des faits de résistance, sera panthéonisé en 2025. Il a écrit un chef-d’œuvre sans la moindre complaisance, tout de réalisme et d’intelligence, L’Étrange défaite où, venant de la gauche républicaine, il dénonce les élites françaises et le système des partis (voir Jacques de Saint Victor dans Le Figaro).
Alors qu’avec Emmanuel Macron, les panthéonisations – parfois contestables – sont décidées à bride abattue, celle de Marc Bloch offre le singulier mérite d’être approuvée par tous. Tant à cause de son passé héroïque que de la justesse de son diagnostic sur hier, qui vaut pour aujourd’hui et pour demain. Il met en évidence et blâme cette perversion française qui face aux dangers, aux épreuves, a souvent préféré l’aveuglement voire la lâcheté. Tout donc, sauf la lucidité et le courage.
Il n’est pas un passage de cette magnifique analyse de la personnalité, de la pensée et de l’action de Marc Bloch qui ne devrait pas être cité. Mais je vais en retenir deux en raison de l’actualité tragique et politique.
Le premier concerne cette déclaration de Marc Bloch : « Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite ». L’antisémite lui fait rejoindre son appartenance, par dignité et solidarité. Dans le monde d’aujourd’hui où l’antisémitisme augmente, rien ne me paraît plus salubre que d’affirmer hautement la détestation de ce poison et sa volonté de soutenir, autant qu’il est possible, la résistance d’Israël et son droit à une légitime défense, face à des groupes et des pays qui n’aspirent qu’à son éradication. En même temps que doit être reconnue la liberté de pouvoir critiquer, sans indécence, la politique de cette nation, cependant bouclier démocratique et des valeurs occidentales dans un environnement hostile.
Je me souviens, avec infiniment de modestie, Marc Bloch au tout petit pied, d’un épisode judiciaire où j’avais été nommé chef de la section du droit bancaire au parquet de Paris. Cette promotion qui m’avait permis d’incarner tout ce à quoi je croyais pour le service public de la Justice, avait été vertement stigmatisée par une personnalité, magistrat syndiqué d’extrême droite, au motif que « j’aurais été juif et franc-maçon ». J’ai évidemment, par honneur, revendiqué de l’être, sur la première comme sur la seconde qualité, alors que ce n’était pas le cas, pour l’une comme pour l’autre.
L’autre affirmation de Marc Bloch sur laquelle j’ai envie d’attirer l’attention est celle-ci : « Nous jugeons beaucoup trop. Il est commode de crier « au poteau ». Nous ne comprenons jamais assez ».
À titre personnel je ne m’exonère pas de ce grief. J’ai succombé parfois à ce simplisme vindicatif.
Sur le plan politique, je vois une très forte concordance entre ce que dénonce Marc Bloch et la situation gouvernementale et parlementaire d’aujourd’hui. En effet, il me semble à la fois qu’on ne cherche pas à « comprendre » le Premier ministre François Bayrou et qu’on ne le crédite pas de son obsession à vouloir « comprendre » les autres, aussi éloignés qu’ils soient de lui.
Le 23 décembre, à la fin de son entretien sur BFM TV, il m’est apparu, non pas résigné mais conscient d’une mission à mener sans que personne d’autre ne la lui envie, tel un Créon assumant ses responsabilités contre toutes les Antigone de pacotille proférant « on ne veut pas de lui » ou « il n’y a qu’à ».
Il est extraordinaire de constater comme il y a des êtres qui échappent au temps. Ils sont rares, ces hommes et ces femmes pour l’éternité. Marc Bloch en est un et lui rendre hommage demain sera nous honorer nous-mêmes puisqu’il est des nôtres mais en sublime.
Lors de ses vœux, entre un mea culpa rapide et des promesses de référendum sans jamais dire le mot, le président Macron a prouvé qu’en politique il faut parfois savoir danser le moonwalk: avancer en reculant.
On attendait la prestation. On se disait : « Que trouver encore à dire quand on n’a plus guère la main sur rien ? » Certes, on connaissait le goût du président pour l’oralité. Nous avons eu des heures et des heures de discours au fil des sept années de sa présence à l’Élysée. Mais chaque fois, nous pouvions nous dire que les mots que nous entendions avaient une chance de s’inscrire dans le réel, dans la vie politique, sociale du pays. Mais là ? Là, dans ce moment crépusculaire de fin de règne, qu’inventer, quelle formule saillante fourbir pour, non pas soulever l’enthousiasme, mais seulement espérer susciter l’intérêt ?
Le président a choisi une stratégie. Il s’est fait commentateur. À la manière de ceux que nous avons à la télévision et qui, d’une voix off, nous racontent ce que l’image nous montre. C’est ainsi que le président nous a proposé une sorte de film des grands moments de l’année, les commémorations du quatre-vingtième anniversaire du Débarquement, en juin, puis la grande parenthèse enchantée des Jeux Olympiques de cet été, et enfin la réouverture fastueuse, splendide, émouvante de Notre-Dame. C’était beau, vraiment. « Impossible n’est pas français », commenta le locuteur. On ne le voyait pas à l’écran, preuve s’il en est que l’heure était bien, comme l’Élysée en avait fait courir le bruit dans la journée, à l’humilité. Suivit de près une exhortation, de celles qu’on entend traditionnellement dans la bouche de chef au réveil du camp scout : « Restez unis, déterminés, solidaires. » Là, probablement, étions-nous quelques-uns à attendre une marque de solidarité, justement, avec nos otages encore détenus par le Hamas et notre écrivain Boualem Sansal, arbitrairement emprisonné dans les geôles algériennes, agressions qui constituent, qu’on le veuille ou non, une grave humiliation pour notre pays. Mais l’humilité et la lucidité en ce soir de vœux présidentiels n’allaient pas jusque-là, de toute évidence.
Commentateur, le chef de l’État se le fait encore – mais bien visiblement cette fois – pour aborder la dissolution de l’Assemblée nationale et ses très regrettables conséquences. Cela n’a pas donné le résultat escompté, constate-t-il dans une esquisse de mea culpa. Sous-entendu « J’ai redonné la parole aux Français, et voilà ce qu’ils en ont fait. » (Là, on se dit qu’on ne le changera jamais tout à fait…) À ceci près que, la parole, les Français venaient de l’avoir aux européennes et on ne voit pas très bien comment ni pourquoi ils se seraient exprimés dans un autre sens. Cependant, cette parole précisément, il n’exclut pas de nous la redonner afin que « chacun d’entre nous étant utile », puisse « trancher telles ou telles questions ». Referendum ou convention nationale, c’est-à-dire parlotte grand format et à peu près inutile ? Cela reste flou.
Redonner la parole au peuple pour un référendum n’est évidemment pas sans risques, vu le niveau de cote dont l’intéressé dispose désormais dans l’électorat. Mais peut-être bien, que, amateur de théâtre – et de théâtralité – comme il l’est, il se verrait bien un destin à la De Gaulle afin de sortir malgré tout du jeu avec une once de panache. Poser une consultation, la perdre et replier ses gaules pour se retirer sous sa tente au Touquet ? Cela aurait certes meilleure allure qu’une destitution ou un limogeage quasi constitutionnel. Est-ce à un scénario de ce type qu’il songeait en évoquant la nécessité de mettre de l’audace dans les décisions en 2025 ? On ne peut savoir. Les choses restent peu claires aujourd’hui comme hier. Les vœux, il est vrai, étaient courts, plus courts que les fois précédentes. Et l’année qui vient sera longue. Bien longue. Au Vive la République, Vive la France de la fin, on se prenait à se demander si, de nous ou du président, ce n’était pas ce dernier qui était en plus grand besoin de bons vœux pour ces douze mois.
Manifestation lors de la Journée internationale des migrants, Paris, le 4/12/2024. SIPA
Quand on qualifie la France de « pays des droits de l’homme », c’est souvent pour abolir implicitement la distinction entre citoyens et non-citoyens afin de priver les premiers de leurs droits. Aurélien Marq raconte son plus grand succès sur les réseaux sociaux, succès qui devrait susciter une prise de conscience générale.
« La France n’est pas le pays des droits de l’homme, mais le pays des Français. La France est une nation, pas une ONG. »
Ce qui m’apparaissait comme une affirmation de simple bon sens s’avère l’un de mes plus grands succès sur X/twitter. Ce post, écrit en commentaire d’une déclaration d’un élu LFI qui plaidait pour l’accueil inconditionnel et toujours plus généreux de toujours plus de migrants, atteint à ce jour plus de 5000 « likes », ce qui est considérable pour un compte comme le mien. Je n’en parle pas ici pour me vanter (même si ce succès est agréable) mais parce que l’engouement suscité par ce tweet m’interroge, et m’inspire autant d’espoir que d’inquiétude.
Pourquoi tant de gens ont-ils réagi à ce qui est – ou devrait-être – une banalité ? Justement parce que ce n’en est plus une. Ce qui est inquiétant, d’autant plus qu’à la réflexion je vois bien que le principe que j’ai rappelé n’est hélas plus qu’un vœu pieux, et que rien ne garantit qu’il redeviendra un jour une réalité. Mais aussi parce que beaucoup d’internautes ne sont manifestement pas dupes. Ce qui est réjouissant.
Bien sûr, la France pays des Français peut être aussi le pays des droits de l’Homme, comme elle est le pays des châteaux de la Loire, le pays de Jeanne d’Arc, le pays de Ronsard, le pays de Cyrano, le pays des fromages et des bons vins. Mais ce n’est pas ainsi qu’on l’entend de nos jours. Appeler aujourd’hui la France « pays des droits de l’Homme », c’est d’abord oublier « et du Citoyen », alors que ce point est essentiel puisqu’il fonde aussi bien la Nation que la démocratie et la république. Mais il dérange : reconnaître des droits au Citoyen, c’est-à-dire aux citoyens, c’est en exclure les non-citoyens. Ces droits-là, ceux qui ne sont pas citoyens français doivent en demander des comptes à leurs pays respectifs, pas à la France. Distinction que rêvent d’abolir ceux qui voudraient détruire l’identité, qui est le fondement de la décence commune et donc la protection des plus fragiles. Cette identité, qui est ce dont parlait Marc Bloch disant de la France : « J’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé », ajoutant qu’il fut « nourri de son héritage spirituel et de son histoire », pour conclure : « je meurs, comme j’ai vécu, en bon Français. »
Effacer la distinction entre citoyens et non-citoyens, c’est supprimer la citoyenneté, c’est réduire la France à un territoire à administrer, temporairement occupé par des locataires de hasard, un hub d’aéroport à gérer, une zone d’activité. C’est donc déposséder le Peuple pour offrir le pays à des intérêts économiques. Ou bien, c’est accaparer le pays au profit d’un idéal militant, d’un fantasme d’ingénierie sociale, en faire le local d’une ONG dont les Français seraient les contributeurs captifs, mis de gré ou de force au service de la cause choisie par cette ONG – mais certainement pas par les citoyens – et au profit, bien sûr, des idéologues, des gardiens du dogme, des militants, des relais et des clientèles de l’ONG en question. Ah, les milliards d’euros pris aux contribuables et versés aux associations, à la politique de la ville, à l’audiovisuel public partisan…
Comme d’autres peuples, le Peuple Français prend douloureusement conscience qu’il a été petit à petit privé du droit de disposer de lui-même. Tenter de justifier cette dépossession par les droits de l’Homme est absurde. Parce qu’il a pris conscience d’une vérité universelle, et qu’il l’a proclamée pour que le reste du monde puisse la faire sienne, la Peuple français n’aurait plus droit à une patrie ? Son passé l’oblige, certes, mais ne l’oblige certainement pas à se nier, se dissoudre, s’abolir ! Le « cercle de la Raison » tente de disqualifier ce constat en parlant de « populisme », et affirme sans rire que la vraie démocratie, la démocratie républicaine, c’est quand peu importe la volonté du peuple, à la fin c’est toujours Laurent Fabius qui décide.
Mais le déni ne tient plus face à la pression, hélas souvent tragique, du réel. Car le bilan du « cercle de la Raison », au pouvoir depuis plus de 40 ans, c’est qu’il nous faut désormais mettre des plots en béton à l’entrée des marchés de Noël, placer des gardes armés devant les églises pour la messe de minuit, bunkeriser les synagogues, et mobiliser 100.000 policiers et gendarmes pour le Nouvel An. Sans oublier le surendettement de l’état (en réalité, la vente du pays à la découpe), l’effondrement du niveau scolaire, le délitement de l’hôpital public, une fiscalité devenue folle, et le projet de faire réaliser de nouveaux vitraux pour Notre-Dame par une artiste qui glorifiait Assa Traoré. Étrange «raison», en vérité. Et tout le monde le sait, même si tout le monde n’ose pas se l’avouer… pour le moment.
Il n’est pas trop tard pour éveiller les consciences assoupies, raviver le courage de voir ce que l’on voir, et déculpabiliser la lucidité.
Bailey, une jeune fille de 12 ans qui se rapproche de la puberté, découvre sa propre métamorphose alors qu’elle devient amie avec un mystérieux homme-oiseau venu se nicher près de son squat du Kent… Le film France inter raté de la semaine.
Il était revenu bredouille du dernier Festival de Cannes. Pourtant, Bird, le nouveau film de la cinéaste britannique Andrea Arnold, cochait toutes les bonnes cases féministes et sociales en vogue sur la Croisette. En digne émule du survolté Ken Loach, la réalisatrice y dépeint, non sans une certaine complaisance, la vie quotidienne forcément sinistre d’un adolescent qui vit dans un squat du Kent. Le film pourrait alors se contenter de dérouler un protocole compassionnel déjà vu et éprouvé un peu partout. Mais, consciente sans doute des limites et redondances d’un genre éculé, Arnold y adjoint une touche de fantastique, à l’aide d’un personnage fantomatique surnommé « Bird ». La survenue de l’irrationnel suffit-elle à préserver le film de ses gros défauts originels ? Non, hélas, d’autant plus que cet apport se révèle bien peu iconoclaste et fort consensuel. À la compassion se mêle alors l’attendrissement. Au cinéma aussi, l’excès de sucre est mauvais pour la santé.
Des semaines passées à former un gouvernement de bras cassés, deux zigotos soucieux de donner une bonne image d’eux-mêmes et qui ne savent rien du peuple qu’ils administrent, une France en état d’insurrection larvaire… Le diagnostic de notre chroniqueur n’est pas tendre !
L’un était ministre de l’Intérieur, il passe à la Justice — sans que l’on se demande s’il a une quelconque compétence dans l’un ou l’autre de ces domaines. L’autre est nommé à l’Intérieur, sans autre qualification que son assiduité à la messe. L’Intérieur, c’est le ministère où se sont illustrés Joseph Fouché ou Clemenceau. On mesure l’écart.
Premières mesures : porter à 72 heures le délai de garde à vue des présumés violeurs, et incarcérer les 100 plus gros narco-trafiquants (tiens, ils sont donc en liberté…). Vu qu’ils ont largement les moyens de s’offrir les services des plus grands avocats (Dupont-Moretti est disponible), sûr qu’ils tremblent déjà. Le peuple s’en fiche. Le peuple n’a plus aucune confiance ni en la police, impuissante à nettoyer les nids de frelons, ni en la Justice, qui renvoie dans la rue les agresseurs, condamne les délinquants récidivistes à des stages-poney et veille à ce que les OQTF ne soient pas exécutées. 72 heures ! Qui peut penser que c’est de la sévérité ? 72 heures avec présence d’un avocat dès les premières minutes. Trois repas par jour. Et des excuses pour finir.
Connaissez-vous le Daiyō kangoku ? C’est le système japonais de garde à vue — écoutez bien :
— Aux 72 heures initiales s’ajoutent 10 jours renouvelables — soit 23 jours sans accès à un avocat, trois boules de riz par jour, et des interrogatoires sévères tous les jours à grands coups de tonfa. Jusqu’à ce que l’on obtienne des aveux : l’aveu est le seul moyen de sortir du système judiciaire japonais. Avis aux touristes. Pourquoi croyez-vous que Carlos Ghosn a choisi de s’enfuir ?
— Cette détention se passe dans des prisons de substitution gérées exclusivement par la police. Amnesty International (oui, la même organisation qui condamne Israël et ignore le Hamas) a protesté, devant les abus physiques, les privations de sommeil, d’eau et de nourriture (et même d’hygiène intime) de ces centres. Mais les aveux, on les obtient — d’autant que la détention peut encore être prolongée.
— Les mineurs sont jugés avec efficacité : en dix ans, la délinquance des mineurs au Japon a baissé de 80%, pendant que la nôtre explosait.— Le résultat ? Une délinquance ordinaire réduite à rien du tout. Il n’y a rien de plus sûr qu’une rue japonaise. Vous pouvez laisser votre vélo sans cadenas, et vous ne risquez pas de vous faire agresser à coups de couteau dans le métro de Tokyo.
Nous ne nous donnons pas les moyens de réprimer les crimes. Un délinquant force un barrage ? On le laisse filer, de peur qu’une Traoré quelconque s’indigne — et on l’interviewe au lieu de la mettre illico en détention pour trouble à l’ordre public. Essayez de faire ça aux Etats-Unis. Deux salopards sous OQTF agressent une pharmacienne : le Parquet classe l’affaire sans suite. Une vieille dame, à Marseille, est agressée alors qu’elle promenait ses deux chiens, elle est rouée de coups, sexuellement molestée, et on lui tue ses deux bêtes. Et dans cette ville pleine de caméras, on n’arrête personne…
J’entends d’ici les colombes bêlantes des organisations humanitaires subventionnées par l’État (quand cesseront ces dons à des organismes qui n’ont d’autre objectif que de défendre des voyous ?). Un vrai ministre de l’Intérieur n’hésiterait pas à prendre des mesures coercitives sérieuses, pour endiguer la suspicion, le mépris et la dérision dont la population dans son ensemble accable les forces de l’Ordre et de la Justice. « Tolérance zéro » est un objectif immédiat. Une racaille qui n’obtempère pas doit comprendre immédiatement qu’elle a eu tort. Après tout, Clemenceau, homme de gauche qui avait défendu l’amnistie des Communards et vrai républicain, n’a pas hésité, en 1905-1906, à faire tirer sur des grévistes dont l’action menaçait la stabilité de la France. Vous imaginez Retailleau prenant ce genre de mesures face aux black blocs ?
Ce gouvernement n’a pas plus d’avenir que le précédent, parce qu’il refuse de prendre les mesures que réclame le peuple, en sortant pour un temps de l’État de droit. Alors oui, la Ve République est mourante, parce que ce n’est plus une République, mais un conglomérat de politiciens mollassons, plus soucieux de leurs maroquins, de leurs futures retraites de cumulards et de leur jeu de chaises musicales que du bien-être de ce cher vieux pays.
En 2015, la France criait « Je suis Charlie ». Dix ans plus tard, de peur d’être taxé d’extrême droite par le camp du Bien ou poignardé par un djihadiste, nul n’ose voir et encore moins dire que la version frériste de l’islam s’impose plus ou moins à bas bruit. Soumise aux Insoumis, la gauche ne combat pas la censure, elle l’encourage. Comme le dit Elisabeth Lévy dans son introduction à notre dossier spécial, « les islamistes ont gagné » sur le plan de la liberté d’expression. Dans un grand entretien avec Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques, Philippe Val affirme qu’« avec l’islam politique, la peur est partout ». Dix ans après avoir perdu certains de ses amis les plus chers dans l’attaque de Charlie Hebdo, l’ancien directeur du journal ne cède ni à l’apitoiement ni à la résignation. Alors que les injonctions à la censure ne viennent plus seulement des djihadistes, mais d’un certain monde intellectuel et d’une gauche inféodée aux Insoumis, l’esprit de soumission doit être plus que jamais combattu.
Si le courage n’est pas le maître mot en France, nos voisins s’en sortent-ils mieux ? Au royaume du Danemark, où le drame de Charlie Hebdo trouve son origine, il ne fait pas bon bafouer les interdits islamiques sur la représentation de Mahomet. L’éminent avocat danois, Georg Lett, brosse le portrait d’un pays où la terreur a remporté la partie. Côté britannique, après les larmes et fadaises de circonstance, des intellectuels ont vite accusé Charlie Hebdo d’avoir créé « un environnement toxique pour les musulmans », des médias ont censuré les caricatures et des étudiants ont proclamé : « Je ne suis pas Charlie ». Selon Brendan O’Neill, ancien rédacteur en chef du média en ligne libertaire Spiked, dont il reste le principal commentateur politique, l’intelligentsia du Royaume Uni a justifié le terrorisme.
Le numéro 130 est disponible sur le kiosque numérique, et jeudi 2 janvier chez votre marchand de journaux !
Peggy Sastre appartient à cette catégorie des enfants des Lumières qui ont perdu de leur naïveté depuis les massacres de Charlie. Son dernier livre, Ce que je veux sauver, défend un idéal de liberté alliant ouverture et fermeté. Dans une interview avec Elisabeth Lévy, elle désigne ses ennemis : l’individualisme capricieux, l’identitarisme morbide, l’universalisme dévoyé. Sonia Mabrouk n’a pas d’états d’âme quand il s’agit de lutter contre l’islam politique et ses méfaits. Mais comme elle le révèle dans des propos recueillis par Elisabeth Lévy et Céline Pina, la journaliste n’en demeure pas moins attachée à l’islam de son enfance, un islam de femmes nourri de contes plus que de Coran.
Dans son éditorial du mois, notre Directrice de la rédaction affirme qu’elle a peur de la Justice de son pays. Certes, en France la justice est indépendante, mais certains magistrats semblent vouloir le prouver en jugeant les politiques de manière ultra-sévère voire inique. A la différence des délinquants qui sont traités avec indulgence. Au lieu de pacifier la société, les juges se mêlent de la moraliser. Conclusion : « ça ne s’appelle pas l’État de droit, mais le gouvernement des juges. Et ça fait peur ».
Marine Le Pen sera-t-elle déclarée inéligible le 31 mars, comme le demande le parquet de Paris ? Jean-Baptiste Roques a interrogé son avocat, Rodolphe Bosselut, qui est aussi celui de Causeur. Il a de solides arguments pour s’opposer à cette réquisition aux conséquences politiques majeures. Après avoir dirigé trois petits partis, occupé tous les postes de la République ou presque et brigué trois fois la magistrature suprême, François Bayrou voit ses efforts enfin récompensés. Joseph Macé-Scaron explique que si au cours de sa carrière le Béarnais a accepté de ronger son frein et d’avaler tant de couleuvres, c’est qu’il est doté d’une confiance en soi à faire pâlir Jupiter. Le nouveau Premier ministre devra gérer un déficit public dépassant 6% du PIB. Autrement dit, la France est au bord de l’abîme budgétaire. Selon Pierre-Jean Doriel, il est improbable que le pays connaisse le sort de la Grèce, mais il est utile de voir comment celle-ci est sortie du gouffre de la dette : au prix d’une dizaine d’années de douloureux efforts.
Côté international, Gil Mihaely explique l’effondrement si rapide du régime syrien par la stratégie gagnante menée par Israël depuis le 7-Octobre qui visait à écraser le Hamas à Gaza et le Hezbollah au Liban. Les cartes politiques étant désormais rebattues, reste à l’opposition armée syrienne de reconstruire un État. Le 7-Octobre a tourné la page du pacifisme israélien. Ceux qui défendaient par conviction la cause palestinienne défendent aujourd’hui par devoir les frontières d’Israël. Le reportage d’Inès Rubat du Mérac souligne combien la peur, la défiance et l’accoutumance à la guerre dictent le quotidien des kibboutz situés en première ligne, au nord comme au sud. En Afrique subsaharienne, le départ des soldats français déployés au Mali a permis à la Russie de s’implanter au cœur du pouvoir. En soutien à la junte militaire, les mercenaires de Wagner ont instauré un régime de terreur en systématisant massacres, viols et pillages dans certaines régions. Notre envoyé spécial, Loup Viallet, géopolitologue et directeur de contre-poison.fr, a rencontré des survivants de cette épuration ethnique.
Quelles que soient les difficultés financières du pays, la culture française ne baisse pas les bras. Les écrivains Patrice Jean et Bruno Lafourcade ont commencé à se lire sans se connaître. Puis ils se sont écrit. Les Mauvais fils compile cet échange épistolaire entre deux écrivains qui ont, chacun à sa manière, déclaré la guerre à leur époque. Leur plume et leur humour prouvent que la correspondance littéraire n’est pas morte ! Leurs propos ont été recueillis par Isabelle Larmat. Yannis Ezziadi rend hommage à Niels Arestrup, mort le 1erdécembre. Durant toute sa carrière, ce dernier a brulé les planches et crevé l’écran. Ce passionné était de la race des Raimu et Marlon Brando qu’on venait voir, admirer et craindre à la fois. Vincent Roy a interrogé Olivier de Kersauson qui est non seulement un grand navigateur mais aussi un écrivain profond. Avant que la mémoire s’efface, paru en novembre, est le récit du voyage intérieur d’un loup de mer qui porte sur le monde un regard grave et désabusé.
Le Pierrot, ou Gilles, de Watteau, a regagné les cimaises du Louvre après restauration, et Georgia Ray lui a rendu visite. Les couleurs, en retrouvant leur éclat, redonnent corps à ce portrait mystérieux et rassurant. Dans le vacarme du monde, cet homme immobile nous regarde fixement, et, surtout, garde le silence. Si Pierrot revit, Paris semble en ruines, du moins dans l’album que viennent de publier les photographes Yves Marchand et Romain Meffre. Ces derniers immortalisent partout dans le monde les édifices abandonnés et les quartiers fantômes. Dans Les Ruines de Paris, aidés par l’IA, ils fixent l’avenir d’une capitale désertée en proie à la nature sauvage. Julien San Frax y trouve une poésie singulière soulignée par la plume de Nathan Devers. L’auteur, journaliste et musicien Stan Cuesta puise là où bon lui semble : ses souvenirs, ses lectures, la musique, les rencontres… et surtout, son imagination. La musique a gâché ma vie est un recueil de récits pétillants où, nous dit Philippe Lacoche, le rock’n’roll danse avec Dame nostalgie et jongle avec les quilles du temps passé. Jean Chauvet trouve que la rentrée cinéma se fait à bas bruit. Heureusement, un distributeur a eu la bonne idée de ressortir en salles cinq merveilles réalisées par l’inoxydable Gilles Grangier. Du patrimonial comme on aime.
Cette bonne nouvelle détonne par rapport à la morosité ambiante, et Ivan Rioufol nous rappelle que tous les choix du chef de l’État se sont soldés par des impasses. Emmanuel Macron ne peut survivre jusqu’en 2027 qu’au prix de l’immobilité et compte sur son sixième Premier ministre pour dynamiser l’inertie. C’est pourquoi une démission serait l’issue la plus souhaitable. Enfin, Gilles-William Goldnadel salue la récente enquête d’Eugénie Bastié dans Le Figaro consacrée au Monde, enquête qui révèle au grand jour l’anti-israélisme pathologique du fameux quotidien du soir.Le président d’Avocats Sans Frontières ose voir dans cette publication la fin de la domination de l’extrême gauche médiatique. Que son vœu – qui est celui de Causeur – se réalise !
En France, la justice est certes indépendante, mais certains magistrats semblent vouloir le prouver en jugeant les politiques de manière ultra-sévère voire inique. A la différence des délinquants qui sont traités avec indulgence. Nous ne vivons plus sous l’Etat de droit mais sous le gouvernement moralisateur des juges.
Pour les Chinois, 2024 était l’année du dragon. Pour la France, elle a été l’année des juges. Je préfère les dragons. Ils crachent du feu, mais ne maquillent pas leur puissance en vertu.
J’ai appris mes leçons. Je sais qu’une justice indépendante est un pilier de la démocratie. Je sais aussi que De Gaulle et Michel Debré se méfiaient des juges, raison pour laquelle la Justice a été réduite à la portion congrue d’autorité pendant que l’exécutif et le législatif se pavanent en pouvoirs. Quant à François Mitterrand, il disait à leur sujet : « Ils ont tué la monarchie, ils tueront la République. »
Les juges, des juges pour être précis, prennent leur revanche. Il ne leur suffit pas de se battre à armes égales et légales, ils entendent édicter des règles morales sorties de nulle part, sinon de leur brillant cerveau, mais qui s’imposent à tous. Puisqu’ils sont la bouche de la loi, la loi dit ce qu’ils veulent. Et comme ils entendent faire étalage de leur vertu démocratique, le puissant – terme applicable à quiconque passe à la télé – est désormais jugé bien plus durement que le misérable. Ils jouent sur du velours, on n’est jamais déçu quand on flatte les affects robespierristes.
Ces derniers mois, les tricoteuses, qui se délectent à chaque fois qu’une tête connue est placée sur le billot de la Justice, n’ont pas chômé. En guise de zakouski, elles ont assisté en octobre à la chute de Nicolas Bedos, condamné à six mois sous bracelet (donc à la mort sociale) pour un baiser dans le cou et un attouchement non prouvé (sur un pantalon). Mine de rien, un tribunal décide qui peut faire des films et qui ne peut pas. En plus des élégances morales, nos juges sont donc invités à arbitrer les élégances artistiques. Il paraît qu’ils ont appliqué la loi. Dans mon souvenir, le doute profite au prévenu, mais je chipote. Ce qui me chiffonne encore plus, c’est que la Justice accepte de se prononcer sur des microconflits qui, dans un monde normal, se résoudraient par une embrassade ou une paire de claques. À en croire une enquête certainement très sérieuse du Syndicat de la magistrature, la moitié (féminine on suppose) des magistrats aurait été victime de violences sexistes-et-sexuelles (la liaison est importante). Il faut bien que ces dames guérissent leur traumatisme.
Quelques semaines plus tard, les juges du parquet s’invitent dans l’élection présidentielle à l’occasion du procès des assistants parlementaires du FN. Non seulement ils exigent dans leur réquisitoire que la patronne du premier parti de France soit déclarée inéligible, ce qui est déjà contestable au regard d’une loi contestable (voir l’article de Jean-Baptiste Roques pages 14-16) mais, fait inédit pour un élu de la nation, ils demandent l’exécution provisoire, ce qui reviendrait, si les juges suivent le parquet fin mars, à priver Marine Le Pen de son droit de recours – et, ce qui est encore plus grave, à priver les électeurs du droit de choisir leurs gouvernants (sachant que ce qui est reproché à Marine Le Pen est assez véniel). C’est merveilleux, la loi est la même pour tout le monde, ronronnent les chroniqueurs. Manque de bol, un des procureurs mange le morceau et avoue que cela lui ferait trop mal de relaxer un prévenu contre lequel il n’a pourtant retenu aucune charge. Il paraît que ce proc a pris de longues vacances. En attendant, s’il s’agit de ménager l’estomac délicat de nos magistrats, je m’incline.
Un cinéaste talentueux et une prétendante sérieuse à l’Élysée, ce n’est pas rien. Mais un ancien président, c’est le trophée que tout adhérent du Syndicat de la magistrature rêve d’accrocher à son tableau de chasse. Surtout quand il s’agit de Nicolas Sarkozy, coupable de crime de lèse-petits pois. Le 18 décembre, la Cour de cassation confirme sa condamnation à trois ans de prison, dont un an ferme sous bracelet électronique, et à trois ans d’inéligibilité, pour corruption active et trafic d’influence. Or, toute l’affaire repose sur une conversation avec son avocat, écoutée de manière scandaleuse pour aller à la pêche du fameux argent libyen - dont il n’y a toujours aucune trace. Non seulement les juges bafouent l’un des premiers droits de la défense (la confidentialité), mais en plus ils espionnent un ancien président sans savoir ce qu’ils cherchent. Écoutons, on trouvera bien quelque chose. Bizarrement, les vestales de l’État de droit ne s’insurgent pas contre cette pratique digne d’une dictature. Si on écoutait les conversations entre un journaliste et un lanceur d’alerte, ce serait l’émeute.
Surtout, ce qui est reproché à Sarko, c’est d’avoir envisagé de pistonner un magistrat contre des infos. Sauf que le magistrat n’a pas donné d’information et qu’il n’a pas eu de piston, d’ailleurs, il n’a même pas brigué le poste. Autrement dit, il n’y a pas eu l’ombre d’un commencement d’exécution du prétendu pacte de corruption. Nicolas Sarkozy est condamné pour une intention supposée, exprimée dans une discussion privée. Et pourquoi pas pour une pensée ? Si je déclare sur CNews qu’avec mes copains de Causeur, on s’apprête à cambrioler la Banque de France, serai-je condamnée ?
Tous les jours, des délinquants qui agressent, volent, menacent, insultent leurs contemporains sortent libres de nos tribunaux. Le jeune homme qui avait menacé publiquement le proviseur du lycée Ravel a été condamné à une amende qui ne sera pas inscrite à son casier pour ne pas pénaliser sa carrière. Et un ancien président de la République se voit privé de sa liberté de circuler ? Quand la Justice, incapable de pacifier la société, ce qui est pourtant sa mission, se mêle de la moraliser, voire de la purifier, ça ne s’appelle pas l’État de droit, mais le gouvernement des juges. Et ça fait peur. Il paraît que la Justice est rendue au nom du peuple français. Je refuse d’être comptable de décisions iniques. Not in my name !
Manuel Valls, ministre des Outre-Mer, lors de la Cérémonie de passation de pouvoir entre Francois-Noel Buffet et Manuel Valls, le 24 décembre, dans la cour de l'Hotel de Montmorins, au Ministere des Outre-Mer, Paris. Chang Martin/Sipa Press
Lors de son discours de passation, le nouveau ministre des Outre-mer, Manuel Valls, a mis en avant son patriotisme. Pourtant, lors de son passage sur France Inter juste avant Noël, certains auditeurs invités à lui poser une question par téléphone ont clairement – et vertement – indiqué qu’ils n’étaient pas du tout impressionnés par la cohérence de ses engagements.
Il semblerait qu’à la Matinale de France Inter, pour certains hôtes, le réveil puisse parfois s’avérer glacial. Manuel Valls tout frais Ministre d’État à l’Outre-mer l’aura appris à ses dépens le matin du 24 décembre. Vingt-quatre heures avant le jour J pour la distribution des cadeaux de Noël, la station radiophonique de service public lui faisait celui de le recevoir en direct. Cadeau plutôt empoisonné finalement, dirait-on.
En fait, à l’autre bout du fil, en lieu et place du Père Noël, deux Pères Fouettard. En premier, un certain Jean-Noël (sic) qui, ayant apparemment réussi à déjouer le filtrage de pré-antenne et prenant donc l’invité à l’envers, par surprise, y est allé de sa diatribe. « Je voudrais dire à Manuel Valls qu’il a participé sous Hollande à la destruction de la gauche, qu’il a trahi le PS et son candidat Benoît Hamon, qu’il s’est exilé en Espagne et s’est fait jeter, qu’il cherche à rallier Macron et qu’il n’a pas été élu. Vous devriez avoir honte, vous êtes le pire des traîtres, M. Valls. Toute la France a honte de votre comportement. Vous êtes pire qu’un étron. » L’auteur de ces amabilités ayant été évacué, un autre ne tarde guère à prendre le relais : « On vous présente comme l’aile gauche du gouvernement. En Espagne, le parti qui avait présenté votre candidature avait fait alliance avec l’extrême droite. En cas de nouvelle censure, pourriez-vous rejoindre un gouvernement Bardella dont vous représenteriez l’aile gauche ? »
Ce à quoi l’interpellé tente de répliquer en dénonçant le climat général de violence et « d’hostilité à l’égard des responsables politiques » que connaîtrait le pays. Un peu court. Un peu faible. Assez pitoyable au fond. M. Valls aurait dû se douter qu’en acceptant la pleine lumière ministérielle, les ombres de son parcours plutôt tortueux et déroutant le rattraperaient bien vite. Un proverbe italien dit à peu près ceci «Qui veut monter au cocotier doit avoir le derrière propre.» Sans doute M. Valls – qui, du moins à ce jour, n’a pas encore cherché à mener de carrière politique en Italie – a-t-il l’excuse d’ignorer ce dicton. Dans l’ébriété du succès, sans doute aussi n’aura-t-il pas bien mesuré le risque qu’il prenait en se présentant lui-même comme un parangon de patriotisme, ce qu’il a bel bien osé lors de son discours de passation : « Dans ma vie, chaque fois que je me suis assis à un conseil municipal, dans l’hémicycle, au conseil des ministres, je n’ai jamais été blasé. J’ai toujours considéré cela comme un immense honneur. C’est cela être patriote. » Patriote espagnol, catalan, français ? À préciser.
Beaucoup de girouettes de nos toits sont de petits drapeaux. Celui de M. Valls serait-il de ce genre-là ? Quelques mots plus tard, un lapsus lui a fait dire « territoires ultra malins » à la place d’ultra marins. Je n’ai pu m’empêcher de sourire. Il me semblait qu’il n’était vraiment pas « ultra malin » que cette bouche-là se permît ce beau mot de patriote. Ce qui pourrait bien l’être, en revanche, ultra-malin, serait l’espèce de traquenard dans lequel M. le ministre d’État serait allé se fourrer de lui-même en acceptant l’invitation de la station en ce premier matin de gloire. On peut en effet s’étonner que les deux Pères Fouettard que nous avons évoqués soient parvenus, en fin de compte, à lâcher de bout en bout leurs invectives, et, pour le premier, ses insultes. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que, à cette heure de petit déjeuner, plus d’un à France Inter devait boire du petit lait. En effet, enfariner radiophoniquement un ex-premier ministre socialiste viré macroniste tendance Bayrou, quelle aubaine pour ceux-là !
Une partie des vitraux de la Cathedrale Notre-Dame de Paris. Paris, FRANCE - 15/09/2008. JAUBERT/SIPA
La cathédrale de Paris n’en a pas fini avec les polémiques. Après les chasubles bariolées de Castelbajac ou les improvisations aux grandes orgues le soir du 7 décembre, les vitraux contemporains voulus par Emmanuel Macron mobilisent contre eux tous les amoureux du patrimoine.(Causeur invite ses lecteurs à signer la pétition pour restituer les vitraux de Viollet-le-Duc).
Depuis sa réouverture, Notre-Dame accueille un nombre croissant de fidèles et de visiteurs. Depuis début décembre, 30 000 personnes franchissent son porche chaque jour, soit plus de 270 000 en trois semaines. C’est beaucoup, peut-être trop pour une dame de 800 ans, mais ce n’est pas aujourd’hui l’objet de la polémique qui entoure la cathédrale. D’autant que la polémique vire au scandale patrimonial. Emmanuel Macron voulait un « geste architectural » en lieu et place de la flèche, finalement reconstruite à l’identique. Mais il n’a vraisemblablement pas abandonné l’idée de laisser son empreinte dans les murs de Notre-Dame. Au détriment du code du patrimoine le plus élémentaire, le chef de l’État, de concert avec l’évêché, a commandé des vitraux contemporains pour remplacer, dans les chapelles sud, ceux de Viollet-le-Duc qui ont pourtant miraculeusement échappé à l’incendie. Ils ont été restaurés avec l’argent des donateurs et sont classés, comme la cathédrale dans son entier, monuments historiques.
De plus, la France a ratifié la Charte de Venise, en 1964, qui impose que l’on doit restaurer un monument historique endommagé dans « le dernier état connu » et respecter « la substance ancienne du monument ». C’est pour cette raison que la commission du Patrimoine s’est opposée, à l’unanimité, à ce projet de vitraux. Qu’à cela ne tienne : pour exécuter le vœu du prince, un comité de sélection artistique a été composé, présidé par Bernard Blistène, ancien directeur du centre Pompidou, aujourd’hui grand promoteur de l’art contemporain en France, pour désigner, de façon plutôt trouble, l’artiste qui aura l’honneur ou le déshonneur de faire disparaître Viollet-le-Duc.
Et l’heureux élu est…
Et l’heureux élu est une élue. Claire Tabouret, une artiste peintre et sculpteur française de 43 ans. Son art figuratif n’est pas ce qu’il y a de pire dans le désespérant paysage contemporain ; puis elle est la chouchoute des institutions publiques et privées. Après être passée notamment par la Villa Médicis, elle est défendue par la galerie Perrotin, est présente dans la collection François Pinault… elle coche donc toutes cases de l’artiste officiel. Parce qu’en plus, c’est une artiste engagée, voire rebelle : elle se dit anticapitaliste et décolonialiste, ce qui ne l’empêche pas de vivre et de travailler en Californie.
Cet engagement woke est résumé dans Libération, avec la prose de Judikael Lavrador qui est au diapason : « La manière dont elle représente les jeunes, mais aussi les migrants ou des êtres en situation précaire, n’a rien d’une image d’Épinal. Au contraire, c’est comme si ses tableaux étaient le lieu d’une revanche sourde de ces êtres vulnérables que la société plie à un rôle convenu et réduit à une existence marginale ou bien décorative. » À quoi peut ressembler l’existence décorative d’un être en situation précaire ? Je l’ignore.
En plus de l’entorse à la loi sur le patrimoine, il y a derrière ce projet une terrible malhonnêteté intellectuelle. Claire Tabouret souhaite en effet, à travers ses vitraux, rendre hommage à Viollet-le-Duc. Mais le plus bel hommage n’est-il pas de laisser l’œuvre de Viollet-le-Duc en place, puisqu’elle y est ? Non. On efface et on rend hommage à ce qu’on a effacé. C’est l’illustration parfaite de la cancel culture.
Claire Tabouret devra toutefois respecter le cahier des charges imposé par l’évêché, à savoir un programme iconographique autour de la Pentecôte. C’est d’ailleurs l’évêché qui a exigé une création figurative, alors que le candidat soutenu par Emmanuel Macron était Daniel Buren, l’inoxydable artiste officiel qui, depuis plus de 40 ans, ne fait que des rayures.
Et cela aura bien sûr un coût. 4 millions d’euros (une paille pour un État en faillite). Cette somme ne sera pas prélevée sur les donations faites pour la reconstruction de Notre-Dame mais sur le budget de la Culture. Comme s’il n’y avait pas d’autres urgences en la matière, notamment les restaurations de sauvetage de certaines églises.
Effacer Viollet-le-Duc
L’acharnement à vouloir effacer Viollet-le-Duc remonte aux années 1950, quand l’évêché a progressivement retiré le mobilier dessiné par l’architecte (Viollet-le-Duc a créé à Notre-Dame une œuvre d’art totale), les lustres de la nef, la fameuse Couronne de lumières, ce lustre néogothique monumental qui est actuellement en dépôt à Saint-Denis, ou encore la clôture du chœur. Plus grave, on a laissé se détériorer jusqu’à la disparition, les fresques de nombreuses chapelles. Mais on a encore tous les documents, toutes les archives de l’architecte et il serait possible de les restituer, comme cela a été fait de façon éclatante en l’église Saint-Germain-des-Prés.
Et parce qu’il ne faut pas uniquement s’opposer mais aussi proposer, le site La Tribune de l’art a soulevé une idée intéressante. La tour nord de la cathédrale possède des baies sans vitraux, simplement composées de verre blanc. Pourquoi ne pas y installer des vitraux contemporains qui pourraient, par exemple, dans cette partie de l’édifice qui ne s’inscrit pas dans la déambulation liturgique, rendre hommage aux pompiers qui ont sauvé Notre-Dame le 15 avril 2019 ? C’est dans cette tour nord qu’ils ont lutté contre l’incendie au péril de leur vie pour empêcher les cloches de tomber – et éviter l’irréparable. Notre-Dame de Paris nous offre là une page vierge pour écrire son histoire contemporaine. Ceux qui en ont l’autorité seraient inspirés de s’en emparer, mais sans faire ni fautes de goût, ni fautes d’orthographe.
Abolir la frontière entre la sphère privée et la vie publique est le propre des totalitarismes. C’est ce que veulent imposer les néoféministes. Dans Le privé n’est pas politique, Claude Habib dénonce cette volonté de faire du foyer l’arène du combat entre l’homme forcément bourreau et la femme évidemment victime.
Causeur. Avec un essai intitulé Le privé n’est pas politique, espérez-vous jeter un pavé dans la mare du féminisme ?
Claude Habib. Mai 68 avait pour slogan « tout est politique », et le féminisme de l’époque l’a adopté en le spécifiant : « le privé est politique ». Au risque d’abolir une distinction fondamentale. Les féministes qui venaient de la gauche antitotalitaire avaient des réticences : quand on a lu Hannah Arendt, on voit le problème. Ce qui distingue le totalitarisme de la tyrannie, c’est justement l’abolition de cette frontière. Chaque totalitarisme organise un monde totalement politisé, où des gages d’adhésion sont requis en permanence, jusque dans l’intimité du foyer. Que ce soit pour assurer la victoire du prolétariat ou la pureté de la race, le parti encourage la délation au sein des familles. 1984 raconte aussi cela : l’impossibilité du retrait, du secret et du lien amoureux dans un univers totalitaire.
Pourquoi ce slogan est-il réactivé par les féministes actuelles ?
« Le privé est politique » est une mise en accusation. À partir du moment où les femmes ont obtenu les mêmes droits que les hommes et que les principes d’égalité prévalent dans la sphère publique, à l’école, dans les productions culturelles – même Barbie est en lutte contre le patriarcat –, on pouvait supposer que le féminisme disparaisse. Or ce triomphe a ouvert un nouveau cycle de revendications. L’exigence d’égalité s’est déplacée de la sphère publique à la sphère privée, comme si les familles étaient les réservoirs de la domination. Par conséquent, il est du devoir de chacune de traquer ce virus à domicile. Toute féministe doit mener la lutte au sein de son foyer. Rappelez-vous Sandrine Rousseau proposant de créer un « délit de non-partage des tâches domestiques ».
Vous dites avec humour que ce slogan avait pour but de « donner à des exaspérations domestiques, la dignité d’un conflit de classe »…
Voir dans le couple l’ultime repaire de l’inégalité, c’est se tromper de cible. La maison est par excellence le lieu d’expression des différences : les différences liées au sexe, et celles liées aux goûts, aux âges, aux personnalités. On perd de vue la diversité des familles, la multiplicité des choix de vie, le caractère impénétrable de leurs rapports. Qui domine ? Cela varie. Les femmes sont présentées comme les éternelles perdantes, les hommes comme des profiteurs et des coupables, comme si le désir d’expansion des femmes par l’amour et l’enfantement ne comptait pour rien dans la formation des liens et la gestion du quotidien. Comme si l’intimité n’était pas pour elles aussi une expérience de puissance et de liberté.
En quoi cette façon de voir est-elle destructrice ?
La politique est le lieu de la confrontation permanente. Le conflit peut être explosif ou ritualisé dans le débat public et canalisé par les régulations démocratiques. La tension est indispensable, car il faut en démocratie que les divergences s’expriment. Les liens privés s’éprouvent tout autrement. Le but n’est pas la tension mais la détente, non pas la discorde mais la sécurité, non pas le contentieux mais l’affection mutuelle. L’intimité est le lieu du repos et des repas, de la vulnérabilité, de la sexualité. Si le privé se réduit au lieu où s’exerce la domination masculine, il n’y a rien d’autre à faire que s’en protéger. La solitude ou l’homosexualité, c’est la réponse d’Alice Coffin : « Ne pas avoir de mari, ça m’expose à ne pas être violée, ne pas être tuée, ne pas être tabassée. » Le discours féministe va rarement aussi loin, mais c’est la direction générale. Prôner la confrontation permanente dans le cadre d’une vie privée, c’est miner le couple et la vie de famille. Dans ce cadre, les bons sentiments pour les siens relèvent de l’aliénation. Aimer, c’est être dupe.
La femme doit-elle renoncer à la vie de famille et au couple pour être libre ?
Bien sûr que non : la liberté d’aimer est la première de toutes pour les femmes, comme on le voit, a contrario, dans les pays qui pratiquent encore les mariages forcés. D’ailleurs la mise en avant de l’homme « déconstruit » maquille, dans un vocabulaire woke, des attentes parfaitement traditionnelles : celle de trouver un homme attentionné et fiable. Reste que l’épanouissement des femmes dans la vie de famille est toujours mal vu par les féministes radicales : une femme heureuse compromet la juste cause. Au lieu de comprendre qu’elle est enfermée dans une structure d’oppression, elle met son énergie et sa joie dans la création des liens privés. Il faut la rééduquer. Son éveil à la conscience passera par la révolte contre le patriarcat, incarné, en l’occurrence, par le partenaire masculin. Dans cette perspective, la croissance du malaise dans le couple sera la marque de sa libération.
118 femmes ont été tuées en 2022, si on met ce chiffre en rapport avec les 15,5 millions de femmes qui vivent en couple, peut-on dire, comme le veut le discours actuel, que les femmes sont confrontées à une violence masculine omniprésente, tolérée voire encouragée ?
Agir contre les féminicides est une excellente chose. L’exemple de l’Espagne, qui a fait diminuer leur nombre, prouve que c’est possible. Il n’y a d’ailleurs pas de résistance. Le gouvernement manifeste son soutien aux victimes et sa détermination face aux violences faites aux femmes. Pourtant le sentiment de persécution ne diminue pas, d’où la permanence du discours accusateur : la société se moquerait du sort des femmes. Qui se moque de qui ? Le néoféminisme a choisi la massification des griefs. Les destins individuels sont écrasés au profit d’une logique manichéenne : chaque victime n’est qu’un échantillon du malheur collectif des femmes. Chaque bourreau, un représentant de la violence masculine. C’est oublier que nous sommes des individus, c’est refuser d’entendre la part singulière de chaque histoire. La notion de crime passionnel est la bête noire des féministes, comme si elle servait à disculper les hommes. Pourtant, le crime passionnel est patent quand l’assassin se donne la mort. Se tuer, ce n’est pas dominer qui que ce soit. Refuser de prendre en compte les aspects passionnels n’a qu’un but : durcir l’antagonisme. Le couple homme bourreau / femme victime serait le révélateur d’une guerre des sexes qui fait rage. Personnellement, je n’y crois pas.
La panthéonisation de Marc Bloch en 2025 sera l’occasion de rendre hommage à cet historien. Sur le plan personnel, il a incarné dignité, solidarité et héroïsme. Sur le plan intellectuel, son livre, L’Étrange défaite constitue un diagnostic réaliste sur l’état de la France à son époque qui vaut toujours pour la nôtre.
Marc Bloch, historien fusillé par la Gestapo en 1944 pour des faits de résistance, sera panthéonisé en 2025. Il a écrit un chef-d’œuvre sans la moindre complaisance, tout de réalisme et d’intelligence, L’Étrange défaite où, venant de la gauche républicaine, il dénonce les élites françaises et le système des partis (voir Jacques de Saint Victor dans Le Figaro).
Alors qu’avec Emmanuel Macron, les panthéonisations – parfois contestables – sont décidées à bride abattue, celle de Marc Bloch offre le singulier mérite d’être approuvée par tous. Tant à cause de son passé héroïque que de la justesse de son diagnostic sur hier, qui vaut pour aujourd’hui et pour demain. Il met en évidence et blâme cette perversion française qui face aux dangers, aux épreuves, a souvent préféré l’aveuglement voire la lâcheté. Tout donc, sauf la lucidité et le courage.
Il n’est pas un passage de cette magnifique analyse de la personnalité, de la pensée et de l’action de Marc Bloch qui ne devrait pas être cité. Mais je vais en retenir deux en raison de l’actualité tragique et politique.
Le premier concerne cette déclaration de Marc Bloch : « Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite ». L’antisémite lui fait rejoindre son appartenance, par dignité et solidarité. Dans le monde d’aujourd’hui où l’antisémitisme augmente, rien ne me paraît plus salubre que d’affirmer hautement la détestation de ce poison et sa volonté de soutenir, autant qu’il est possible, la résistance d’Israël et son droit à une légitime défense, face à des groupes et des pays qui n’aspirent qu’à son éradication. En même temps que doit être reconnue la liberté de pouvoir critiquer, sans indécence, la politique de cette nation, cependant bouclier démocratique et des valeurs occidentales dans un environnement hostile.
Je me souviens, avec infiniment de modestie, Marc Bloch au tout petit pied, d’un épisode judiciaire où j’avais été nommé chef de la section du droit bancaire au parquet de Paris. Cette promotion qui m’avait permis d’incarner tout ce à quoi je croyais pour le service public de la Justice, avait été vertement stigmatisée par une personnalité, magistrat syndiqué d’extrême droite, au motif que « j’aurais été juif et franc-maçon ». J’ai évidemment, par honneur, revendiqué de l’être, sur la première comme sur la seconde qualité, alors que ce n’était pas le cas, pour l’une comme pour l’autre.
L’autre affirmation de Marc Bloch sur laquelle j’ai envie d’attirer l’attention est celle-ci : « Nous jugeons beaucoup trop. Il est commode de crier « au poteau ». Nous ne comprenons jamais assez ».
À titre personnel je ne m’exonère pas de ce grief. J’ai succombé parfois à ce simplisme vindicatif.
Sur le plan politique, je vois une très forte concordance entre ce que dénonce Marc Bloch et la situation gouvernementale et parlementaire d’aujourd’hui. En effet, il me semble à la fois qu’on ne cherche pas à « comprendre » le Premier ministre François Bayrou et qu’on ne le crédite pas de son obsession à vouloir « comprendre » les autres, aussi éloignés qu’ils soient de lui.
Le 23 décembre, à la fin de son entretien sur BFM TV, il m’est apparu, non pas résigné mais conscient d’une mission à mener sans que personne d’autre ne la lui envie, tel un Créon assumant ses responsabilités contre toutes les Antigone de pacotille proférant « on ne veut pas de lui » ou « il n’y a qu’à ».
Il est extraordinaire de constater comme il y a des êtres qui échappent au temps. Ils sont rares, ces hommes et ces femmes pour l’éternité. Marc Bloch en est un et lui rendre hommage demain sera nous honorer nous-mêmes puisqu’il est des nôtres mais en sublime.