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Hier, la fin du monde

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Régis Messac
Régis Messac.

On a un peu trop vite oublié qui était Régis Messac et on a tort. Il est, au plein sens du terme, un homme du vingtième siècle puisqu’il a vécu au coeur de sa monstrueuse brutalité, et en est mort. À 21 ans, en décembre 14, il prend une balle en pleine tête et il est trépané. Moins de deux décennies plus tard, déporté français Nacht und Nebel en septembre 43, on perd sa trace pendant les « marches de la mort », dans les premiers mois de 1945. La dernière fois qu’il aurait été vu vivant, c’est le 19 janvier de cette année-là, entre Dora et Bergen-Belsen. Et c’est un tribunal qui fixera arbitrairement, en 1946, une date fictive pour son décès : le 15 mai 1945.

Dès les années 1920, cet agrégé de lettres va être le premier en France à s’intéresser sous l’angle universitaire à ce qu’on appelle aujourd’hui les littératures de genre et soutient une thèse sur Le Detective Novel et l’influence de la pensée scientifique en 1929.

Régis Messac est aussi un militant syndicaliste sans concessions qui se battra toute sa vie pour une école davantage émancipée. Ce n’est pas un précurseur de la pensée pédagogiste qui n’est que la gestion hargneuse d’un désastre qu’elle a elle-même créé mais bien davantage le témoin d’une espérance libertaire qui s’exprimait alors dans des revues aux noms évocateurs comme Encre Rouge ou Les Humbles. Cette activité, et encore plus la publication d’un essai provocateur en 1933, À bas le latin !, lui vaut quelques ennuis dans sa carrière professorale et l’empêche de pouvoir enseigner à l’Université. Pacifiste d’extrême gauche acharné, Messac est rétif à des engagements dans les grands partis comme le PCF ou la SFIO. Mais contrairement à d’autres tenants du pacifisme intégral, il n’a aucune ambiguïté au moment de l’occupation et prend ses responsabilités en entrant dans la Résistance, où il aide notamment une filière qui exfiltre les futures proies du STO.

Comme tous les progressistes conséquents, Messac était d’un pessimisme noir. On oublie trop souvent que rêver d’un avenir radieux, c’est d’abord constater l’existence d’un présent insupportable ou atroce. C’est dans cette mesure que le progressiste et le réactionnaire sont des jumeaux en désespérance, à cette différence que pour le réactionnaire, c’est le passé qui est radieux. Pour surmonter ce paradoxe, Régis Messac avait trouvé dans la science-fiction, l’anticipation sociale et le récit post apocalyptique une véritable catharsis. Mais aussi, sans trop d’illusion, un moyen de prévenir ses lecteurs des dangers qui arrivaient en ces années trente où les totalitarismes donnaient le la et dessinaient les contours de ce que l’historien Eric Hobsbawm a appelé « l’âge des extrêmes ».

Écrit en 1935, Quinzinzinzili, que l’on réédite des temps-ci, est une fin du monde qui étonne par sa qualité de noirceur et sa désespérance métaphysique. Ceux qui ont aimé La Route de Cormac Mac Carthy comprendront de quoi il est question ici. Il y a toujours quelque chose d’un peu inquiétant à l’aptitude prophétique de ce genre de littérature : imaginer comme le fait Régis Messac en 1935 une guerre mondiale qui détruit le monde en se terminant par l’utilisation d’une arme absolue, c’est à la fois prévoir 39-45 mais aussi son achèvement atomique et le fait que cet achèvement rende de l’ordre du possible l’idée d’une destruction définitive de la civilisation : « Et partout, dans les vallées ou sur les sommets, dans les villages et dans les métropoles, dans les champs ombreux ou sur les plages étincelantes, le visage crispé, les mains à la gorge pour tenter d’élargir le passage de l’air -d’un air qui n’existait plus-, l’humanité mourut en ricanant. »

Il y a finalement, chez le « romancier populaire » Régis Messac, dans ce livre, les prémisses de ce qui sera la pensée du grand Gunther Anders sur cette question de la Bombe comme nouvelle épée de Damoclès pesant sur les corps mais aussi sur la pensée.

Quinzinzinzili a un titre impossible, et pour cause. C’est la déformation du Pater Noster et de son Qui es in coelis par un groupe d’enfants survivants dans quelques grottes de Lozère. Ils oublient presque tout du monde d’avant en quelques semaines et sombrent dans la stupidité, la pensée magique et la barbarie. Sans doute, le freudisme est-il passé par là. Avant Freud, quand des enfants se retrouvent seuls, naufragés sur une île déserte, cela donne Deux ans de vacances de Jules Verne, avec une harmonie spontanée dans la recréation d’une société policée et solidaire. L’enfant est un petit être plein de pureté, sans pulsions. Après Freud, sur le même sujet, cela donne Sa majesté des mouches de Golding, roman mettant en scène l’incroyable aptitude à la sauvagerie de nos chères têtes blondes quand elles sont livrées à elle-même.

Le narrateur de Quinzinzinzili est le précepteur de deux des enfants survivants. Il assiste, tantôt avec une impuissance déprimée, tantôt avec une joie mauvaise, à cette désagrégation de l’humanité ancienne au travers de la violence de ces moutards crasseux. Son refus d’intervenir pour les aider, de leur indiquer comment se servir d’un fusil ou d’une boîte d’allumettes trouvées par hasard lors d’expéditions menées dans des paysages dévastés, cache une haine de toute une société qui a permis cette régression sans précédent, notamment dans le langage des enfants dont il fait une étude détaillée. Ce n’est évidemment pas Messac qui parle ainsi mais un double que trop de désespoir aurait rendu définitivement cynique : « Je réentends des discours d’hommes politiques, -ah combien futiles… Sécurité, désarmement, ha, ha, ha!…Pactes, responsabilités, traité de Versailles, race aryenne…ha, ha, ha…Puis je tiens à nouveau dans mes bras la souple Elena, avec sa robe bleue à reflets électriques; je dîne au Ritz, en smoking, je revisite des expositions futuristes…Futuristes! ha, ha, ha, il était beau le futur ! « 

Quelques morceaux de bravoure comme la description de la ville de Lyon totalement recouverte d’une carapace limoneuse devraient achever de convaincre le lecteur de deux choses : Messac est un grand écrivain de la cruauté avec un style très plastique, très visuel, qui n’a pas vieilli mais il est aussi à lui seul une contradiction magnifique, un paradoxe vivant, un écartèlement constant entre la foi dans une humanité meilleure et le constat de sa redoutable aptitude au carnage.

Autant dire que Quinzinzinzili est tout sauf une curiosa rétro et que Régis Messac est un écrivain scandaleusement oublié. À moins qu’il faille dire « opportunément oublié » tant l’époque semble à nouveau donner raison à ses pires cauchemars.

Quinzinzinzili

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Quand la justice pète les plombs

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Pendant 48 heures, le Ministère de la Justice, Place Vendôme, s’est retrouvé privé d’électricité, comme un ménage de smicards qui n’aurait pas payé sa facture dans le délai prévu. Mercredi et jeudi derniers, les écrans d’ordinateurs de la chancellerie sont ainsi restés désespérément noirs, livrant les soldats du droit à un sentiment de désœuvrement inhabituel. La justice moderne aussi peut avoir les yeux bandés

A quel mauvais démon attribuer cette coupure non épistémologique affectant un ministère régalien? Faut-il voir le symbole d’une période de rigueur budgétaire requérant des économies généralisées, y compris donc sur les communications téléphoniques et informatiques, sorte d’offrande apportée au Moloch RGPP ?

Etre ainsi coupé du monde électronique (en vérité, c’était à cause d’une panne généralisée) durant cette folle semaine d’affaire Woerth/Bettencourt présente au moins un avantage : celui de retrouver le temps du pouvoir d’avant les portables et les systèmes d’information et d’échapper à la tyrannie du « en temps réel ».

On est loin de la célérité de la justice réclamée par les modernisateurs et autres professeurs de réactivité. La technique a ses raisons que la raison ne connaît pas et quand elle défaille, la justice se retrouve dans une nudité sans fard. C’est un moment de vérité un comme quand on se réveille pour la première fois aux côtés d’une femme du monde démaquillée. Tout est toujours possible, ou bien l’effroi, ou bien le miracle d’une beauté sans artifice.

Xavier Grall, poète français

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Xavier Grall
Xavier Grall.

Seigneur Dieu/Au royaume de la Terre/Laissez-moi retourner

Le dernier ouvrage publié par ce grand « petit éditeur » de poésie que fut René Rougerie, décédé le 12 mars, fut donc Œuvre poétique, de Xavier Grall, l’inoubliable auteur du poème Solo, achevé quelques mois avant sa mort, à 51 ans, en 1981. Un éditeur, installé depuis toujours à Mortemart, dans la Haute-Vienne, publie juste avant de mourir la poésie universelle et française, intemporelle et contemporaine, d’un barde armoricain qui n’a jamais parlé le breton. Cet impossible enracinement provincial et temporel de la poésie française résume tout ce qui me semble beau et tragique dans la littérature de mon pays.

[access capability= »lire_inedits »]Longtemps la poésie de Xavier Grall (même si lui-même fut plutôt sédentaire) fut celle d’un voyageur inlassable dont la Bretagne maritime et révoltée contre la froide modernité parisienne contenait le « tumulte du monde » et célébrait la « messe de l’univers ». Et voici qu’au moment de la mort du poète, cette vaste Bretagne des peuples du monde se fait petite, presque étroitement provinciale, et qu’elle occupe ainsi plus sûrement notre cœur. « Seigneur me voici c’est moi/Je viens de petite Bretagne. » Ce sont les deux premiers vers de Solo, cet incomparable poème testamentaire qui marque une tentative de réconciliation, opérée au seuil de la mort, par le poète « nationaliste breton » entre la terre bretonne et le pays de France. Brutalement, alors que la fin approche, la vaste mer libératrice, celle qui autrefois nous émancipait des étouffantes proximités catholiques de la paroisse, des insupportables crimes de la nation, devient ce lieu de noyades où « tout périt dans les marées violentes ». Comment, au temps des grands voyages et des froides abstractions idéologiques, de la vaste dissolution des corps dans la virtualité réticulaire, habiter encore un peu sa terre natale, où la vie est bonne et où les chemins vont quelque part, voilà la question qui hante Xavier Grall au moment où son propre corps se dérobe dans la maladie et paraît vouloir faire sécession. 

Retour vers notre « patrie humaine »

Grall fut un poète totalement, ardemment, païennement chrétien, mais sa poésie ne l’amène pas à contempler les félicités célestes d’un monde à venir. Pas d’anges ni de saints éthérés chez Grall, mais la tentative, à l’inverse, de recouvrer le monde terrestre des choses concrètes et matérielles qui nous étaient présentes et nous échappent. Car ce sont les félicités terrestres qui nous manquent le plus sûrement aux temps de la maladie et de la chimie, et ce sont les abstractions célestes que nous habitons naturellement aujourd’hui. La poésie de Grall est une tentative de retour, par la prière adressée au Christ jaune des calvaires, vers notre « patrie humaine » trop tôt abandonnée et jamais recouvrée. Si la poésie de Grall est une prière, c’est une prière qui ne demande pas le salut éternel mais seulement un sursis avant d’être à jamais emporté, tel Job, « à cheval sur le vent », et tout entier « dissous dans la tempête ». Regardons, à défaut de pouvoir toucher, le corps abimé du poète, d’une légèreté spectrale, d’une impuissance définitive, corps dont il ne sait plus « l’âge ni l’usage », dévasté qu’il est par les « crapauds méchants » qui lui dévorent les bronches. Ce corps, c’est encore ce qui le porte à célébrer la « glèbe sauvée » de sa Bretagne bleue. 

Nul folklore facile dans cette poésie incandescente, nul « repli frileux », mais un goût profond de la chair et de la corporéité fragile des choses qui risque toujours de disparaître dans le contact distant avec les abstractions de la technologie. Solo, poème du regret et du souvenir, chant d’un fils prodigue et malade qui implore son Dieu pour qu’il se souvienne de son ami Lazare et le fasse revenir en son royaume terrestre, est d’une bouleversante simplicité. Il dit avec ferveur les beautés d’un monde tout uniment breton et français qui disparaît, et l’amour et la haine des « hommes étranges, meilleurs que leurs idées ».

Oeuvre poétique

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La hausse de l’or et le déclin de l’Occident

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Lingots d'or

L’or flirte avec le niveau hautement psychologique des 1250 dollars l’once dans un contexte où la Chine diversifie une part de plus en plus substantielle de ses réserves en métaux précieux au détriment des monnaies. Pourtant, une étude de Merrill Lynch a démontré que les cours actuels de l’or étaient très loin d’être surévalués. En effet, selon cet établissement qui se réfère aux fluctuations des cours de l’or par rapport aux marchés boursiers lors de la dernière bulle spéculative des métaux précieux il y a trente ans, le marché de l’or ne serait en formation de « bulle  » susceptible d’imploser que si les prix s’appréciaient de 625% pour atteindre 6000 dollars l’once dans le cadre d’un marché boursier statique !

Le billet vert et l’euro sont à l’évidence les grands perdants de cette réallocation d’actifs chinois même si ces opérations de diversification – peu connues du grand public – sont toutes effectuées dans une atmosphère discrète par des autorités soucieuses – dans leur propre intérêt – de ne pas déstabiliser les marchés. Voilà pourtant plusieurs mois que la Chine met en place méticuleusement et mathématiquement tous les pions de ce jeu d’échec à échelle planétaire dont une partie cruciale – qui se joue sous nos yeux – se traduit par une flambée des prix de l’or. Son objectif étant de protéger ses intérêts vitaux, cette partie se terminera de manière fort prévisible par un constat d’échec cuisant pour la monnaie fiduciaire, en tout cas dans son acception actuelle.

Depuis mars 1968, date à laquelle les dollars en circulation cessent d’être garantis par des réserves de métal jaune, depuis la fin de la convertibilité du dollar en or qui date d’août 1971, les Etats-Unis – et par extension les pays occidentaux qui leur ont emboîté le pas – ne cessent de vivre au-dessus de leurs moyens en abusant d’un système qui leur a permis de vivre à crédit impunément…jusqu’à maintenant. Cette rigueur que conférait naturellement l’obligation de maintenir des stocks d’or en quantités précises et ce, en échange de toute monnaie en circulation, n’étant plus de mise dès le début des années 1970, certains pays ont pu se vautrer dans un confort artificiel, vivant aux crochets d’autres nations plus industrieuses, ne parvenant à pérenniser ce système quasi mafieux que par un impérialisme et parfois par un chantage – financier et géopolitique.

Les épisodes de croissance faste ponctués par une dérégulation à outrance et par la suppression de toute surveillance et de toute discipline un tant soit peu restrictive n’auront ainsi pas empêché le drame qui se jouait en coulisse et qui a tout d’abord vu le dollar américain perdre graduellement de sa valeur sur une période longue de trente ans. Cette lente mais inéluctable érosion du billet vert a par la suite déteint sur un euro d’autant plus affecté par les endettements excessifs de la plupart des membres de l’Union que cette combinaison perdante consistant à laisser les générations futures gérer le poids de ces ardoises n’a en rien été amendée à la faveur de la dernière crise.

Des monnaies gagées sur un endettement colossal

Pour des motifs démagogiques, populistes, électoraux ou par simple lâcheté, nos Etats occidentaux ont fait preuve d’une réelle obsession à éviter absolument la récession, fût-ce au prix de déficits atteignant des niveaux cosmiques ! Les conséquences de plus de trente années de « deficit spending » consistant à dépenser sans compter de l’argent qui ne nous appartenait pas et à enfler nos déficits à l’image de la grenouille de La Fontaine sont perceptibles aujourd’hui avec la volte-face chinoise qui se traduit par une perte de confiance dans les monnaies fiduciaires ( il y a théoriquement la notion de confiance dans le terme « fiduciaire »), monnaies dont la valorisation est aujourd’hui soutenue non plus par des stocks d’or mais par un endettement colossal.

Un signal fort et sans équivoque est donc émis par la Chine : le monde a impérativement besoin de monnaies saines reposant sur des fondations solides en l’absence desquelles tous les papiers-valeurs, assurances-vie et autres investissements immatériels verront leur valeur se rétrécir comme une peau de chagrin. L’océan de monnaie créé industriellement par nos responsables politiques et économiques dans l’espoir de relancer la machine finira par noyer nos pays dits développés tout en contribuant fatalement à appauvrir l’Occident. Comment ne pas comprendre dans un tel contexte la prédilection des Chinois et d’autres pour des actifs « tangibles » comme l’or alors que les manipulations et artifices financiers de nos pays en arrivent au point de rupture ?

La démonétisation de l’or au début des années 1970 ayant fourni un prétexte à une anarchie comptable sans précédent, le retour en force du métal jaune sera inversement proportionnel à la puissance de l’Occident.

Non à l’Etat modeste !

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Palais de l'Elysée

Dans Fouquet ou le soleil offusqué, Paul Morand raconte la disgrâce de Fouquet, surintendant des finances de Louis XIV, après une fête somptueuse qu’il avait donnée au château de Vaux. Le Roi n’avait pas apprécié que son ministre du Budget soit si riche et sache dépenser sa richesse de manière totalement improductive et insolente, finançant même des pisse-copies aux ordres comme Molière ou La Fontaine. Arrêté, Fouquet qui était si doué pour le bonheur, dut terminer sa vie embastillé dans le donjon de Pignerol. Sous l’influence de Colbert qui était à peu près aussi joyeux qu’Eric Woerth mais qui lui au moins savait la nécessité de la dépense publique pour créer une grande nation, Louis XIV crut que cet étalage somptuaire signifiait malversations et enrichissement personnel. Et que c’était, en plus, un bien mauvais signe envoyé au peuple de France.

Mesquinerie paniquée

Bien sûr, c’était un raisonnement totalement faux. Louis XIV comprit très vite que Fouquet avait raison. Il le laissa en prison mais suivit ses leçons. Et notamment celle-ci : le pouvoir est affaire d’image. Sa force doit se lire dans la beauté de ses palais, de ses jardins, de ses fontaines. C’est d’ailleurs ainsi que naquit Versailles.

Vu l’état de mesquinerie paniquée qui règne ces temps-ci au sommet de l’Etat, il y a assez peu de chances pour qu’un nouveau Versailles surgisse. La lettre envoyée par l’Elysée à Fillon, visant à recadrer les dépenses des ministres et concernant, entre autre, le nombre de leurs collaborateurs, leurs parcs automobiles, leurs appartements de fonction et leurs voyages privés, est non seulement un modèle d’hypocrisie mais aussi une double erreur politique.

L’hypocrisie, d’abord : il n’y a pas besoin d’avoir usé ses fonds de culottes sur les bancs de la communale avec Machiavel pour voir les très grosses ficelles qui se cachent derrière ce soudain amour pour un Etat modeste, perspective aussi gaie qu’un polar scandinave. Le « devenir suédois » qui parait vouloir s’emparer de nos gouvernants a surgi, comme par hasard, alors qu’on annonce, le trouillomètre à zéro, un plan d’austérité sans précédent, juste après une manif de deux millions de personnes, parfaitement réussie malgré Thierry Henry.

C’est à l’aube de l’été[1. Contrairement aux malandrins qui préfèrent la venelle obscure pour vous dépouiller, les gouvernements se sentent beaucoup plus à l’aise sur une plage ensoleillée pour faire la même chose.], donc, que l’opinion comprend confusément comment on a l’intention de faire respecter, de gré ou de force, les diktats ubuesques de Bruxelles qui plombent la croissance depuis des décennies avec un pacte de stabilité qui n’a plus aucun sens : 100 000 fonctionnaires en moins d’ici 2013 et pas moins de cent-cinquante mesures de réduction de la dépense publique qui toucheront bien entendu des secteurs aussi peu essentiels pour une société civilisée que l’éducation, la santé et la police.

Bref, comme l’a laissé échapper dans un instant de détresse François Baroin : « Je prépare le budget le plus dur depuis trente ans. » Si on ajoute à un tel contexte les cigares de monsieur Blanc, les permis de construire de monsieur Joyandet, les noces contre-nature entre monde des affaires et service de l’Etat célébrée par le couple Woerth, le pouvoir a dû se dire qu’il était temps de balancer des fumigènes sur le stade de la grogne sociale, histoire d’occulter le match qui se joue réellement.

Et rien de plus facile à accomplir : il faut juste aider les gens à se tromper de cible.

Double erreur politique

C’est là que nous arrivons à la double erreur politique.

1° Le pouvoir croit sans doute très malin de détourner l’attention sur lui, en tant que pouvoir, pour faire passer une politique qu’il n’a même plus les moyens de choisir. Il a tort. Il laisse à penser que jusque-là les ministres, mais aussi les députés, les sénateurs ou les élus régionaux[2. Un « bonus-malus » dans la dotation de l’Etat aux collectivités locales est à l’étude et serait attribué en fonction de la « bonne volonté » dans la rigueur budgétaire…] étaient les vrais privilégiés du régime, que c’étaient eux, la nomenklatura. C’est évidemment dépourvu de fondement. Les gens qui gagnent vraiment beaucoup d’argent dans ce pays, les gens qui sont tranquillement au-dessus des lois et font toujours autant de profits, ce ne sont pas les politiques, même liés aux milieux financiers, même très libéraux. Quand on veut s’enrichir, sous la sarkozie, il vaut mieux en effet faire partie de la bande du Fouquet’s (qui a beaucoup moins de goût que n’en avait la bande de Fouquet) qu’accepter, par exemple, un secrétariat d’Etat aux sports. Il vaut mieux se repaître, dans une curée indécente, de la libéralisation des paris en ligne plutôt qu’aller gérer les vapeurs et les bastons de vestiaires d’autres milliardaires chargés de jouer au ballon, et qui ne sont même pas capables de le faire correctement.

En faisant oublier cette gratuité de l’action politique, on fait du populisme à la petite semaine ou du poujadisme soft, appelez ça comme vous voudrez et regardez monter le score de Marine Le Pen, en attendant.

Les retraites des parlementaires, le cumul des mandats, il faudra se lever de bonne heure pour comparer quantitativement ces avantages avec ceux des grands patrons, de leurs stock-options et de leurs retraites chapeau. Il est certain que dans un pays où le salaire médian est de 1500 euros, qu’il soit question de quelques dizaines de milliers ou de quelques dizaines de millions d’euros, l’impression d’être cocufié sera identique, même si cela n’a aucune commune mesure. On fait juste oublier une petite différence : dans le cas des hommes politiques, à de rares exceptions près, et que l’on soit d’accord ou pas avec leur programme, ils œuvrent dans l’intérêt général tandis que les patrons cherchent à faire, c’est la loi du genre, toujours plus de profits. Et que les premiers rendent compte à des citoyens et des électeurs tandis que les seconds le font à des actionnaires. Et encore, il vaut mieux qu’il ne soit pas trop petit, l’actionnaire, s’il veut se faire entendre dans une assemblée générale.

2° La seconde erreur politique, plus fondamentale, dans cette « réduction du train de vie  de l’Etat » tient à l’idée qu’un pouvoir modeste plairait forcément davantage aux Français. Rien n’est moins sûr, à long terme. La garden-party du 14 juillet, rituel politico-mondain qui était aussi l’occasion pour le Président de s’adresser directement aux gens à la télévision, représentait bien cette synthèse entre le faste et la simplicité, propre à la cinquième République, telle que la souhaitait De Gaulle. Sa suppression décidée à la hâte, totalement démagogique, risque en plus d’en rajouter dans le climat de dépression, à tous les sens du terme, qui règne en ce moment.

Bien sûr, il faudrait comprendre en haut lieu qu’il y a un luxe qui sacralise la fonction et un autre qui la désacralise. On a le droit d’aimer les yachts et les rolex quand on est président de la République, pas d’en faire une méthode de gouvernement en début de mandat. Ou alors on choisit l’art contemporain et on fréquente la jet-set intellectuelle, comme Pompidou en son temps.

Vouloir faire prendre le métro aux ministres ou les faire voyager en classe éco ne renforcera pas un quelconque sentiment de proximité, de toute manière illusoire. Si le peuple ne croit pas à la sincérité de cette soudaine fièvre de vertu, il parlera de démagogie. S’il y croit, ce sera encore pire : il ressentira au bout du compte, en voyant à quels expédients en sont réduits ses élus, une manière de dépossession, voire d’humiliation démocratique.

Machiavel, encore lui, note quelque part dans Le Prince que les deux plus grands risques pour celui qui veut gouverner sont d’encourir la haine ou le mépris de ceux qu’il prétend gouverner.

Nous n’en sommes pas encore à la haine mais le mépris, lui, ne va plus tarder.

Ça dure au Honduras

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Le Honduras a été présent au Mondial et s’est révélé à peine moins nul que les Bleus et la Corée du Nord. C’est bien dommage. Quelques résultats un peu spectaculaires auraient sans doute permis d’attirer l’attention sur ce minuscule pays d’Amérique Centrale dont nous vous avions déjà parlé ici. Il y a un an, comme dans un bon vieux SAS des seventies, le président légalement élu Manuel Zelaya, s’apprêtant à remporter un referendum constitutionnel lui permettant de se représenter était renversé par un putsch manifestement téléguidé par Washington qui renouait ainsi avec la politique du « containment » et la doctrine Monroe.

En effet, le président Zelaya (il est toujours officiellement reconnu comme chef de l’Etat par l’ONU) arrivé sur un programme de droite s’était progressivement rapproché du Venezuela de Chavez. En cela, Zelaya n’était pas sans ressembler aux maires UMP de banlieue qui finissent toujours par mener des politiques de gauches et cosigner des appels au secours avec leurs collègues du PS et du PCF : quand la misère est trop manifeste, c’est toujours le pragmatisme qui l’emporte chez l’honnête homme. En attendant, au Honduras, selon une méthode éprouvée, c’est évidemment une politique ultralibérale qui est menée sous contrôle militaire (remember Santiago!), d’autant plus facilement que la répression sur les syndicats et les partis d’opposition fait des centaines de victimes et que les escadrons de la mort sont de retour. Ah, si seulement le Honduras avait battu l’Espagne!

OPA non gouvernementale sur la diplomatie

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Quand la géopolitique est une affaire de touché-coulé
Quand la géopolitique est une affaire de touché-coulé.

Après La Poste, le Quai d’Orsay ? La privatisation atteint aujourd’hui ce ministère régalien lui-même, menacé non pas par des néo-cons ultralibéraux, mais plutôt par des gens qui verraient très probablement d’un bon œil la nationalisation des banques voire d’autres secteurs d’activité. Car les initiatives récentes d’ONG de forcer le blocus israélien sur Gaza sont tout simplement les signes précurseurs d’une privatisation de la politique étrangère française.

[access capability= »lire_inedits »]Les ONG comme Free Gaza ou l’organisation turque IHH et leurs habiles provocations flottantes posent une question inédite : qui détermine la politique étrangère d’un pays ? Certains se réjouiront de cette prise de pouvoir par la société civile. On peut néanmoins se demander s’il est légitime que des citoyens qui n’ont jamais été élus et qui ne peuvent pas se prévaloir d’une quelconque représentativité soient en mesure d’imposer leur point de vue aux États dont ils sont des ressortissants en s’exposant à des situations délicates voire dangereuses, puis en brandissant leur passeport pour obliger leur gouvernement à suivre.

L’humanitaire contre la souveraineté

Dans ces conditions, la confusion entre registres humanitaire et politique, problématique du point de vue de la démocratie, limite la souveraineté des États à partir desquels ces actions sont menées et/ou organisées. On aimerait savoir à quel titre Thomas Sommer-Houdeville, de l’association Campagne civile internationale pour la protection du peuple palestinien (CCIPPP), est habilité à déterminer la politique moyen-orientale de la France (qui obéit également, il est vrai, à des considérations intérieures, personne n’ayant envie de prendre le risque d’échauffer les esprits dans nos banlieues).

Ceux qui, aujourd’hui, critiquent − à raison − ou accablent − injustement − Israël sont évidemment parfaitement indifférents aux conséquences fâcheuses d’une telle dérive au moment même où la souveraineté des nations apparaît comme le seul rempart contre l’effondrement économique de toute une civilisation. Il est vrai que, parmi eux, se recrutent nombre d’adeptes d’un hypothétique « monde sans frontières ».

La volonté d’aider un frère humain dans la détresse, celle de l’homme qui abrite un SDF par une nuit glaciale ou qui nourrit celui qui a faim, n’est pas une affaire de politique mais de compassion et de conscience individuelle. Quand il s’agit de politique, c’est-à-dire des lois qui régissent la Cité, fondent ses institutions et, en conséquence, orientent la diplomatie d’un État et déterminent le choix de ses alliés, on ne saurait s’en remettre aux humeurs de l’opinion, que ces humeurs soient ou non majoritaires d’ailleurs. En dehors des urnes, aucune foule, aussi bruyante, « non gouvernementale » et bien intentionnée soit-elle, ne devrait être autorisée à imposer ses choix idéologiques à ces affaires que l’on nomme res publicae en latin et « République » en français. Encore faudrait-il que nos dirigeants soient capables de résister à l’émotion, en clair qu’ils cessent de gouverner pour les médias.[/access]

France Inter, une « radio de gauche »

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Maison de la Radio ou siège du Parti ?

L’heure est grave. Le rouleau-compresseur de la censure sarkozyste est en marche. Heureusement, de courageux résistants sauvent l’honneur, au sacrifice, sinon de leur vie, du moins de leurs émoluments. En ces heures sombres qui nous en rappellent d’autres, la liberté a deux visages, ceux de Didier Porte et de Stéphane Guillon, qui ont appelé aujourd’hui leurs auditeurs furibonds à manifester devant la Maison de la Radio. On ne s’étonnera pas qu’ils tournent en rond.

Si j’avais convoqué une manif à chaque fois que j’ai été débarquée, j’aurais passé mon temps à battre le pavé. Sans doute y aurais-je été un peu seulette avec mes amis et ma famille – heureusement nombreux l’un et l’autre. En tout cas, parmi ceux qui ont répondu à l’appel des deux humoristes-dissidents, je ne suis pas sûre que beaucoup auraient été prêts à se battre pour que je puisse défendre des idées qu’ils combattent. Il me semble même que pas mal d’entre eux ont célébré ce salutaire assainissement des ondes.

Pour tout dire, je n’aurais pas viré Didier Porte malgré sa malheureuse chronique dans laquelle il prêtait à Dominique de Villepin des intentions fort grossières à l’égard du président. D’abord, Porte m’a souvent fait rire et comme chacun sait, avec les filles, c’est ce qui marche le mieux. Il n’a pas l’air d’un mauvais gars – pour de vrai, je n’en sais rien. Enfin, il semble disposer d’une famille à nourrir mais pas d’une épargne conséquente et contrairement à un certain nombre de nos grandes âmes de gauche qui souffrent pour les salariés précaires en général mais sont toujours prêts à envoyer ceux qui ne pensent pas comme eux pointer au chômage ou au RSA sans le moindre état d’âme, je ne souhaite pas que mes adversaires soient réduits à la pauvreté – déjà qu’ils sont dans l’erreur, les malheureux. Il est vrai que je ne dirige pas France Inter ni Radio France, ce qui est heureux, tant pour moi que pour ces vénérables maisons.

Le Jean Moulin des ondes, un mutin de Panurge

Philippe Val et Jean-Luc Hees avaient, en revanche, d’excellentes raisons de virer Guillon.
La première est qu’il n’est pas drôle, ce qui, pour un humoriste, est une faute professionnelle.
La deuxième est qu’il confond l’humour et l’insulte et qu’il s’en prend en toute impunité à ces faux puissants que sont les politiques mais beaucoup plus rarement aux vrais puissants que sont les détenteurs du pouvoir culturel et médiatique – dont il fait partie – et encore moins aux idées dominantes dont il est l’un des plus éminents défenseurs. Bref, comme disait mon regretté ami Philippe Muray, Guillon est l’exemple même du mutin de Panurge. À moins, bien sûr, de considérer que cogner sur Nicolas Sarkozy, Christine Boutin ou Frédéric Lefèvre soit le comble de la subversion. (Après tout, Europe 1 a diffusé durant un an sous l’enseigne du « Politiquement incorrect » une chronique de Frédéric Bonnaud dans laquelle il proférait quotidiennement les lieux communs que l’on entendait en boucle à longueur d’antenne avec la certitude d’avoir le courage du dissident.) La troisième est que, toute l’année, Guillon a profité de l’antenne pour insulter ses patrons. Dans n’importe quel média privé, cela lui aurait valu la porte et à juste titre. Même à Causeur, où d’ailleurs cela ne viendrait à l’idée de personne car on n’y confond pas critique et insulte, divergence et blasphème.

Mais même si tous ces motifs n’existaient pas, une phrase, dans sa dernière chronique tout entière à sa gloire consacrée aurait été une excellente raison de le remercier. Dans le concert de pleurnicheries et d’indignation qui a accueilli la décision de débarquer le Jean Moulin des ondes, cette petite phrase n’a suscité ni l’étonnement, ni la réprobation. « France Inter est une radio de gauche qui se comporte comme la pire entreprise de droite », a affirmé Guillon, avant d’être applaudi par toute l’équipe de la matinale, à la demande, parait-il, de Nicolas Demorand. On s’étonne un peu que nos valeureux dissidents prêts à braver le pouvoir totalitaire n’aient pas érigé des barricades ou empilé des sacs de sable devant le studio, ou encore qu’ils n’aient pas montré leur détermination en entamant une petite grève de la faim. Héroïques, certes, mais mollassons, les gars.

Comment peut-on ne pas être de gauche ?

France Inter, donc, est une radio de gauche. D’accord, pour ceux qui l’écoutent, ce n’est pas un très grand scoop. Mais là, c’est autre chose. C’est affiché très tranquillement sans que personne ne trouve rien à y redire. Que le contribuable finance une radio politique, quoi de plus normal ?

L’intérêt de cette phrase est qu’elle montre la conception du Service Public qu’ont ceux qui y travaillent, mais aussi qu’elle révèle à quel point la gauche se voit elle-même comme le camp du bien, l’église. Être de gauche, c’est normal, être de droite, c’est une hérésie. De plus, comme chacun sait, les patrons de gauche sont des philanthropes – pour ma part, ayant déjà été virée par certains d’entre eux, j’avoue ne pas avoir compris sur le moment à quel point j’aurais dû trouver cela aimable et délicieux. Qu’ils soient donc remerciés de m’avoir remerciée : un licenciement de gauche, c’est trop cool.

Une grande majorité des collaborateurs de France Inter considèrent qu’être de gauche ne relevait pas de l’opinion, légitime, mais de la vérité, incontestable. Dans ces conditions, ceux qui ne pensent pas comme eux ne sont pas des adversaires politiques mais des ennemis de la vérité qui doivent être réduits au silence. Quant à moi, il me semble que toutes les opinions, même celles qui ne sont pas du goût de nos courageux résistants, devraient avoir droit de cité sur une station dite de Service public. C’est un peu ringard, voire convenu. Cela s’appelle le pluralisme, un autre nom de la démocratie.

C’était mieux après

Une intéressante campagne de communication a été lancée par le gouvernement afin de défendre le Grenelle de l’environnement auprès du grand public. Elle passe actuellement en boucle sur les écrans de télé. Intéressante, cette réclame, car elle révèle l’une des obsessions de notre ami le moderne : rompre, toutes affaires cessantes, avec le « passé « , c’est-à-dire avec l’histoire. Cette campagne souligne que la nouvelle religion écolo, dont les moines-soldats gavés de chlorophylle agitent continuellement d’incertaines menaces de fin du monde, d’une voix dégoulinante de paternalisme, nous permettait d’en finir radicalement avec un inquiétant monde passé fantomatique, étranger au présent et ennemi de l’avenir. A l’écran le monde ressemble à un jeu vidéo, on est dans les Sims. On se réfugie dans le virtuel, en rêvant d’un univers sinistre où l' »après » –remarquez-le– est souterrain, et jaillit comme par enchantement, au même rythme que le monde d' »avant » retourne dans le ventre de la terre.

Le slogan est sans appel: « Entrons dans le monde d’après ». Après quoi ? Après la révolution écolo, évidemment, qui est –dans l’esprit intoxiqué de celui qui a conçu cette campagne– un facteur absolu de progressisme. Une révolution s’appuyant sur cette religion humaniste qui fantasme un monde passé, historique, enfumé, mortifère, détestable, et entreprend de le remplacer par l’empire utopique et glacé du tri sélectif. Puis ré-instaure le culte archaïque du dieu Eole, ainsi que l’adoration mystique du soleil pourvoyeur de vie. Vivement que l’on commence à songer à l’après-après…

Jour tranquille à Sarcelles

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Sarcelles
Photo Flickr /nath&black

Le vendredi, je déjeune à Sarcelles chez mes parents. C’est jour de marché.

Le marché de Sarcelles, avant, c’était un must. On y venait même des beaux quartiers de Paris pour y dénicher vêtements ou accessoires de marques à petit prix. Puis les choses ont changé. Tout est encore très bon marché mais très bas de gamme. À l’image de la ville.

Vendredi 18 juin, Gare du Nord donc, première étape.

La gare du Nord c’est la plus moche, la plus sinistre des gares parisiennes. Quand j’étais jeune, je la détestais tellement qu’au Monopoly, je refusais de l’acheter. Et ce n’est pas l’arrivée de l’Eurostar qui l’a embellie. Au contraire, maintenant qu’elle est dotée de son terminal bilingue et chicos grouillant d’hommes d’affaires pressés, on dirait que le fossé entre les mondes qui s’ignorent est encore plus grand: les banlieusards du neuf-cinq et  les bobos french ou english. D’ailleurs, pendant les émeutes de mars 2007, le seul événement nouveau dans cette gare fut la peur des voyageurs/Eurostar face à la violence, gorgone surgissant devant eux « en vrai ».

Garges-Sarcelles ou la Paris-Bamako

Dali s’est  trompé : le centre du monde, ce n’est pas la gare de Perpignan, mais la gare du Nord. Elle est le carrefour de toutes les  ethnies, de tous les dieux et de tous les esprits ramenés  d’ailleurs lointains, qui se baladent dans les couloirs. Ce Sikh enturbanné qui tire une lourde caisse, cette vieille mendiante enveloppée dans son safsari sans couleur, faut être aveugle pour ne pas voir qu’ils s’entretiennent en douce avec leurs divinités persos. 

Escalator direction RER D, Garges-Sarcelles. (On surnomme cette ligne  la Paris-Bamako.) Le train arrive. Montent des femmes africaines avec caddies vide et landaus pleins. C’est le train des femmes qui vont au marché entre copines. Je m’installe. À coté de moi, des jeunes ados arabes parlent forts et se contorsionnent pour s’échanger leurs oreillettes d’Ipod sans même se soucier de se retrouver couchés sur moi, qui essaie de lire le journal. Je leur fais remarquer que j’existe. S’en foutent. Excuses ricanantes. Tirade de l’un sur les Bleus. « Un bouffon ce Domenech, qu’il se casse ce connard ».

La veille, les Français se sont fait écraser par les Mexicains. « Lamentable », titre mon Parisien. Mais ce soir  c’est le grand soir pour mes voisins de RER : Algérie-Angleterre. J’entends qu’ils se réuniront chez un certain Brahim, à Villiers le Bel. Les joueurs de foot, dieux du stade ? Chacun ses mythes… Je profite de l’arrêt Saint-Denis-Stade de France pour changer de rame. Je veux pouvoir lire l’article sur les héros de l’Ile de Sein, ces gens qui ont répondu à l’appel du Général en 40.

Aujourd’hui, c’est le 70ème anniversaire de l’Appel. Encore un  autre esprit qui rôde.

Je me reproche de ne pas avoir parlé avec les jeunes tout à l’heure, glissé du foot à de Gaulle, histoire de leur faire un cours express. Parlé avec eux du courage et de la liberté. C’est un toc chez moi,  je ne peux pas m’en empêcher. Quinze ans d’enseignement dans des établissements « durs », ça laisse des automatismes. Mais bon. Trop chaud, là, j’ai la flemme.

Impossible de lire mon article : encore plus de bruit et  de portables dans cette rame…comme je plaisante toujours : je n’ai jamais réussi à lire une ligne sur cette ligne. Ca ne change pas.

Arrivée à Garges-Sarcelles, Cohue au portillon, la politesse et le respect du prochain, connaît pas, on se bouscule à tout va. Dès la sortie, je me  retrouve en plein marché. 

Je m’arrête devant une échoppe de sous-vêtements féminins. Un groupe de très  jeunes femmes voilées avec poussettes fouillent dans un tas de strings et de soutiens gorge super sexy. J’essaie de les imaginer dénudées et provocantes sous leur voile. Qu’en pense leur dieu ? J’avance. Population maghrébine, chaldéenne, indonésienne, noire. Beaucoup plus de Noirs qu’avant, de mon temps.

Un stand de drapeaux. Un homme rend celui qu’il tient en hurlant. « Je t’ai demandé le drapeau algérien, celui-là c’est le Pakistan ! » Je continue.

Pas de discussion politique l’après-midi

Une blonde décolorée, étoile de David au cou, prend à témoin le vendeur d’épices : « Vous avez vu ce culot ! Elle bloque tout, celle-là, avec sa tirette et elle s’en fout ! » La coupable est arabe, comme le témoin. Il y a encore possibilité d’engueulades futiles, je me dis. Les dieux sont parfois encore complices. Il fait beau. Je reconnais chaque senteur, ce sont les miennes. Ici, les fruits et légumes sont magnifiques. Comme toujours. Ici c’est chez moi même si je m’y sens aussi étrangère. Comme à Tunis, quand j’y retourne. Même histoire.

Stand de CD. Musique raï à fond. Ça aussi, ça a changé. 

La foule est trop dense. Impossible d’avancer entre caddies et landaus. Je choisis de longer le trottoir. Je lève les yeux vers les immeubles.  Mon regard s’ennuie de cette architecture à angle droit sans courbe ni surprise. Ça, ça ne change pas. J’arrive enfin aux Flanades, je salue les copains de mon père, ceux qui sont restés, comme lui et qui  devisent comme chaque jour dans leur café habituel. Chez mes parents, les deux voisines/copines de ma mère sont là : L’une a apporté les halotes (pains maison) pour shabbat, l’autre prend un plat de méchouia, cadeau de ma mère. Pas de discussion politique aujourd’hui, jamais le vendredi. Elles sont vieilles, elles osent encore les bagarres entre elles certains après-midi. À la différence des nouvelles générations qui n’ont plus les mots mais la violence des corps.

Et si les dieux se décidaient enfin à se parler et nous laissaient un peu tranquilles ?

Ça sent bon, j’ai faim.

Hier, la fin du monde

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Régis Messac
Régis Messac.
Régis Messac
Régis Messac.

On a un peu trop vite oublié qui était Régis Messac et on a tort. Il est, au plein sens du terme, un homme du vingtième siècle puisqu’il a vécu au coeur de sa monstrueuse brutalité, et en est mort. À 21 ans, en décembre 14, il prend une balle en pleine tête et il est trépané. Moins de deux décennies plus tard, déporté français Nacht und Nebel en septembre 43, on perd sa trace pendant les « marches de la mort », dans les premiers mois de 1945. La dernière fois qu’il aurait été vu vivant, c’est le 19 janvier de cette année-là, entre Dora et Bergen-Belsen. Et c’est un tribunal qui fixera arbitrairement, en 1946, une date fictive pour son décès : le 15 mai 1945.

Dès les années 1920, cet agrégé de lettres va être le premier en France à s’intéresser sous l’angle universitaire à ce qu’on appelle aujourd’hui les littératures de genre et soutient une thèse sur Le Detective Novel et l’influence de la pensée scientifique en 1929.

Régis Messac est aussi un militant syndicaliste sans concessions qui se battra toute sa vie pour une école davantage émancipée. Ce n’est pas un précurseur de la pensée pédagogiste qui n’est que la gestion hargneuse d’un désastre qu’elle a elle-même créé mais bien davantage le témoin d’une espérance libertaire qui s’exprimait alors dans des revues aux noms évocateurs comme Encre Rouge ou Les Humbles. Cette activité, et encore plus la publication d’un essai provocateur en 1933, À bas le latin !, lui vaut quelques ennuis dans sa carrière professorale et l’empêche de pouvoir enseigner à l’Université. Pacifiste d’extrême gauche acharné, Messac est rétif à des engagements dans les grands partis comme le PCF ou la SFIO. Mais contrairement à d’autres tenants du pacifisme intégral, il n’a aucune ambiguïté au moment de l’occupation et prend ses responsabilités en entrant dans la Résistance, où il aide notamment une filière qui exfiltre les futures proies du STO.

Comme tous les progressistes conséquents, Messac était d’un pessimisme noir. On oublie trop souvent que rêver d’un avenir radieux, c’est d’abord constater l’existence d’un présent insupportable ou atroce. C’est dans cette mesure que le progressiste et le réactionnaire sont des jumeaux en désespérance, à cette différence que pour le réactionnaire, c’est le passé qui est radieux. Pour surmonter ce paradoxe, Régis Messac avait trouvé dans la science-fiction, l’anticipation sociale et le récit post apocalyptique une véritable catharsis. Mais aussi, sans trop d’illusion, un moyen de prévenir ses lecteurs des dangers qui arrivaient en ces années trente où les totalitarismes donnaient le la et dessinaient les contours de ce que l’historien Eric Hobsbawm a appelé « l’âge des extrêmes ».

Écrit en 1935, Quinzinzinzili, que l’on réédite des temps-ci, est une fin du monde qui étonne par sa qualité de noirceur et sa désespérance métaphysique. Ceux qui ont aimé La Route de Cormac Mac Carthy comprendront de quoi il est question ici. Il y a toujours quelque chose d’un peu inquiétant à l’aptitude prophétique de ce genre de littérature : imaginer comme le fait Régis Messac en 1935 une guerre mondiale qui détruit le monde en se terminant par l’utilisation d’une arme absolue, c’est à la fois prévoir 39-45 mais aussi son achèvement atomique et le fait que cet achèvement rende de l’ordre du possible l’idée d’une destruction définitive de la civilisation : « Et partout, dans les vallées ou sur les sommets, dans les villages et dans les métropoles, dans les champs ombreux ou sur les plages étincelantes, le visage crispé, les mains à la gorge pour tenter d’élargir le passage de l’air -d’un air qui n’existait plus-, l’humanité mourut en ricanant. »

Il y a finalement, chez le « romancier populaire » Régis Messac, dans ce livre, les prémisses de ce qui sera la pensée du grand Gunther Anders sur cette question de la Bombe comme nouvelle épée de Damoclès pesant sur les corps mais aussi sur la pensée.

Quinzinzinzili a un titre impossible, et pour cause. C’est la déformation du Pater Noster et de son Qui es in coelis par un groupe d’enfants survivants dans quelques grottes de Lozère. Ils oublient presque tout du monde d’avant en quelques semaines et sombrent dans la stupidité, la pensée magique et la barbarie. Sans doute, le freudisme est-il passé par là. Avant Freud, quand des enfants se retrouvent seuls, naufragés sur une île déserte, cela donne Deux ans de vacances de Jules Verne, avec une harmonie spontanée dans la recréation d’une société policée et solidaire. L’enfant est un petit être plein de pureté, sans pulsions. Après Freud, sur le même sujet, cela donne Sa majesté des mouches de Golding, roman mettant en scène l’incroyable aptitude à la sauvagerie de nos chères têtes blondes quand elles sont livrées à elle-même.

Le narrateur de Quinzinzinzili est le précepteur de deux des enfants survivants. Il assiste, tantôt avec une impuissance déprimée, tantôt avec une joie mauvaise, à cette désagrégation de l’humanité ancienne au travers de la violence de ces moutards crasseux. Son refus d’intervenir pour les aider, de leur indiquer comment se servir d’un fusil ou d’une boîte d’allumettes trouvées par hasard lors d’expéditions menées dans des paysages dévastés, cache une haine de toute une société qui a permis cette régression sans précédent, notamment dans le langage des enfants dont il fait une étude détaillée. Ce n’est évidemment pas Messac qui parle ainsi mais un double que trop de désespoir aurait rendu définitivement cynique : « Je réentends des discours d’hommes politiques, -ah combien futiles… Sécurité, désarmement, ha, ha, ha!…Pactes, responsabilités, traité de Versailles, race aryenne…ha, ha, ha…Puis je tiens à nouveau dans mes bras la souple Elena, avec sa robe bleue à reflets électriques; je dîne au Ritz, en smoking, je revisite des expositions futuristes…Futuristes! ha, ha, ha, il était beau le futur ! « 

Quelques morceaux de bravoure comme la description de la ville de Lyon totalement recouverte d’une carapace limoneuse devraient achever de convaincre le lecteur de deux choses : Messac est un grand écrivain de la cruauté avec un style très plastique, très visuel, qui n’a pas vieilli mais il est aussi à lui seul une contradiction magnifique, un paradoxe vivant, un écartèlement constant entre la foi dans une humanité meilleure et le constat de sa redoutable aptitude au carnage.

Autant dire que Quinzinzinzili est tout sauf une curiosa rétro et que Régis Messac est un écrivain scandaleusement oublié. À moins qu’il faille dire « opportunément oublié » tant l’époque semble à nouveau donner raison à ses pires cauchemars.

Quinzinzinzili

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Quand la justice pète les plombs

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Pendant 48 heures, le Ministère de la Justice, Place Vendôme, s’est retrouvé privé d’électricité, comme un ménage de smicards qui n’aurait pas payé sa facture dans le délai prévu. Mercredi et jeudi derniers, les écrans d’ordinateurs de la chancellerie sont ainsi restés désespérément noirs, livrant les soldats du droit à un sentiment de désœuvrement inhabituel. La justice moderne aussi peut avoir les yeux bandés

A quel mauvais démon attribuer cette coupure non épistémologique affectant un ministère régalien? Faut-il voir le symbole d’une période de rigueur budgétaire requérant des économies généralisées, y compris donc sur les communications téléphoniques et informatiques, sorte d’offrande apportée au Moloch RGPP ?

Etre ainsi coupé du monde électronique (en vérité, c’était à cause d’une panne généralisée) durant cette folle semaine d’affaire Woerth/Bettencourt présente au moins un avantage : celui de retrouver le temps du pouvoir d’avant les portables et les systèmes d’information et d’échapper à la tyrannie du « en temps réel ».

On est loin de la célérité de la justice réclamée par les modernisateurs et autres professeurs de réactivité. La technique a ses raisons que la raison ne connaît pas et quand elle défaille, la justice se retrouve dans une nudité sans fard. C’est un moment de vérité un comme quand on se réveille pour la première fois aux côtés d’une femme du monde démaquillée. Tout est toujours possible, ou bien l’effroi, ou bien le miracle d’une beauté sans artifice.

Xavier Grall, poète français

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Xavier Grall
Xavier Grall.
Xavier Grall
Xavier Grall.

Seigneur Dieu/Au royaume de la Terre/Laissez-moi retourner

Le dernier ouvrage publié par ce grand « petit éditeur » de poésie que fut René Rougerie, décédé le 12 mars, fut donc Œuvre poétique, de Xavier Grall, l’inoubliable auteur du poème Solo, achevé quelques mois avant sa mort, à 51 ans, en 1981. Un éditeur, installé depuis toujours à Mortemart, dans la Haute-Vienne, publie juste avant de mourir la poésie universelle et française, intemporelle et contemporaine, d’un barde armoricain qui n’a jamais parlé le breton. Cet impossible enracinement provincial et temporel de la poésie française résume tout ce qui me semble beau et tragique dans la littérature de mon pays.

[access capability= »lire_inedits »]Longtemps la poésie de Xavier Grall (même si lui-même fut plutôt sédentaire) fut celle d’un voyageur inlassable dont la Bretagne maritime et révoltée contre la froide modernité parisienne contenait le « tumulte du monde » et célébrait la « messe de l’univers ». Et voici qu’au moment de la mort du poète, cette vaste Bretagne des peuples du monde se fait petite, presque étroitement provinciale, et qu’elle occupe ainsi plus sûrement notre cœur. « Seigneur me voici c’est moi/Je viens de petite Bretagne. » Ce sont les deux premiers vers de Solo, cet incomparable poème testamentaire qui marque une tentative de réconciliation, opérée au seuil de la mort, par le poète « nationaliste breton » entre la terre bretonne et le pays de France. Brutalement, alors que la fin approche, la vaste mer libératrice, celle qui autrefois nous émancipait des étouffantes proximités catholiques de la paroisse, des insupportables crimes de la nation, devient ce lieu de noyades où « tout périt dans les marées violentes ». Comment, au temps des grands voyages et des froides abstractions idéologiques, de la vaste dissolution des corps dans la virtualité réticulaire, habiter encore un peu sa terre natale, où la vie est bonne et où les chemins vont quelque part, voilà la question qui hante Xavier Grall au moment où son propre corps se dérobe dans la maladie et paraît vouloir faire sécession. 

Retour vers notre « patrie humaine »

Grall fut un poète totalement, ardemment, païennement chrétien, mais sa poésie ne l’amène pas à contempler les félicités célestes d’un monde à venir. Pas d’anges ni de saints éthérés chez Grall, mais la tentative, à l’inverse, de recouvrer le monde terrestre des choses concrètes et matérielles qui nous étaient présentes et nous échappent. Car ce sont les félicités terrestres qui nous manquent le plus sûrement aux temps de la maladie et de la chimie, et ce sont les abstractions célestes que nous habitons naturellement aujourd’hui. La poésie de Grall est une tentative de retour, par la prière adressée au Christ jaune des calvaires, vers notre « patrie humaine » trop tôt abandonnée et jamais recouvrée. Si la poésie de Grall est une prière, c’est une prière qui ne demande pas le salut éternel mais seulement un sursis avant d’être à jamais emporté, tel Job, « à cheval sur le vent », et tout entier « dissous dans la tempête ». Regardons, à défaut de pouvoir toucher, le corps abimé du poète, d’une légèreté spectrale, d’une impuissance définitive, corps dont il ne sait plus « l’âge ni l’usage », dévasté qu’il est par les « crapauds méchants » qui lui dévorent les bronches. Ce corps, c’est encore ce qui le porte à célébrer la « glèbe sauvée » de sa Bretagne bleue. 

Nul folklore facile dans cette poésie incandescente, nul « repli frileux », mais un goût profond de la chair et de la corporéité fragile des choses qui risque toujours de disparaître dans le contact distant avec les abstractions de la technologie. Solo, poème du regret et du souvenir, chant d’un fils prodigue et malade qui implore son Dieu pour qu’il se souvienne de son ami Lazare et le fasse revenir en son royaume terrestre, est d’une bouleversante simplicité. Il dit avec ferveur les beautés d’un monde tout uniment breton et français qui disparaît, et l’amour et la haine des « hommes étranges, meilleurs que leurs idées ».

Oeuvre poétique

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La hausse de l’or et le déclin de l’Occident

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Lingots d'or

Lingots d'or

L’or flirte avec le niveau hautement psychologique des 1250 dollars l’once dans un contexte où la Chine diversifie une part de plus en plus substantielle de ses réserves en métaux précieux au détriment des monnaies. Pourtant, une étude de Merrill Lynch a démontré que les cours actuels de l’or étaient très loin d’être surévalués. En effet, selon cet établissement qui se réfère aux fluctuations des cours de l’or par rapport aux marchés boursiers lors de la dernière bulle spéculative des métaux précieux il y a trente ans, le marché de l’or ne serait en formation de « bulle  » susceptible d’imploser que si les prix s’appréciaient de 625% pour atteindre 6000 dollars l’once dans le cadre d’un marché boursier statique !

Le billet vert et l’euro sont à l’évidence les grands perdants de cette réallocation d’actifs chinois même si ces opérations de diversification – peu connues du grand public – sont toutes effectuées dans une atmosphère discrète par des autorités soucieuses – dans leur propre intérêt – de ne pas déstabiliser les marchés. Voilà pourtant plusieurs mois que la Chine met en place méticuleusement et mathématiquement tous les pions de ce jeu d’échec à échelle planétaire dont une partie cruciale – qui se joue sous nos yeux – se traduit par une flambée des prix de l’or. Son objectif étant de protéger ses intérêts vitaux, cette partie se terminera de manière fort prévisible par un constat d’échec cuisant pour la monnaie fiduciaire, en tout cas dans son acception actuelle.

Depuis mars 1968, date à laquelle les dollars en circulation cessent d’être garantis par des réserves de métal jaune, depuis la fin de la convertibilité du dollar en or qui date d’août 1971, les Etats-Unis – et par extension les pays occidentaux qui leur ont emboîté le pas – ne cessent de vivre au-dessus de leurs moyens en abusant d’un système qui leur a permis de vivre à crédit impunément…jusqu’à maintenant. Cette rigueur que conférait naturellement l’obligation de maintenir des stocks d’or en quantités précises et ce, en échange de toute monnaie en circulation, n’étant plus de mise dès le début des années 1970, certains pays ont pu se vautrer dans un confort artificiel, vivant aux crochets d’autres nations plus industrieuses, ne parvenant à pérenniser ce système quasi mafieux que par un impérialisme et parfois par un chantage – financier et géopolitique.

Les épisodes de croissance faste ponctués par une dérégulation à outrance et par la suppression de toute surveillance et de toute discipline un tant soit peu restrictive n’auront ainsi pas empêché le drame qui se jouait en coulisse et qui a tout d’abord vu le dollar américain perdre graduellement de sa valeur sur une période longue de trente ans. Cette lente mais inéluctable érosion du billet vert a par la suite déteint sur un euro d’autant plus affecté par les endettements excessifs de la plupart des membres de l’Union que cette combinaison perdante consistant à laisser les générations futures gérer le poids de ces ardoises n’a en rien été amendée à la faveur de la dernière crise.

Des monnaies gagées sur un endettement colossal

Pour des motifs démagogiques, populistes, électoraux ou par simple lâcheté, nos Etats occidentaux ont fait preuve d’une réelle obsession à éviter absolument la récession, fût-ce au prix de déficits atteignant des niveaux cosmiques ! Les conséquences de plus de trente années de « deficit spending » consistant à dépenser sans compter de l’argent qui ne nous appartenait pas et à enfler nos déficits à l’image de la grenouille de La Fontaine sont perceptibles aujourd’hui avec la volte-face chinoise qui se traduit par une perte de confiance dans les monnaies fiduciaires ( il y a théoriquement la notion de confiance dans le terme « fiduciaire »), monnaies dont la valorisation est aujourd’hui soutenue non plus par des stocks d’or mais par un endettement colossal.

Un signal fort et sans équivoque est donc émis par la Chine : le monde a impérativement besoin de monnaies saines reposant sur des fondations solides en l’absence desquelles tous les papiers-valeurs, assurances-vie et autres investissements immatériels verront leur valeur se rétrécir comme une peau de chagrin. L’océan de monnaie créé industriellement par nos responsables politiques et économiques dans l’espoir de relancer la machine finira par noyer nos pays dits développés tout en contribuant fatalement à appauvrir l’Occident. Comment ne pas comprendre dans un tel contexte la prédilection des Chinois et d’autres pour des actifs « tangibles » comme l’or alors que les manipulations et artifices financiers de nos pays en arrivent au point de rupture ?

La démonétisation de l’or au début des années 1970 ayant fourni un prétexte à une anarchie comptable sans précédent, le retour en force du métal jaune sera inversement proportionnel à la puissance de l’Occident.

Non à l’Etat modeste !

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Palais de l'Elysée

Palais de l'Elysée

Dans Fouquet ou le soleil offusqué, Paul Morand raconte la disgrâce de Fouquet, surintendant des finances de Louis XIV, après une fête somptueuse qu’il avait donnée au château de Vaux. Le Roi n’avait pas apprécié que son ministre du Budget soit si riche et sache dépenser sa richesse de manière totalement improductive et insolente, finançant même des pisse-copies aux ordres comme Molière ou La Fontaine. Arrêté, Fouquet qui était si doué pour le bonheur, dut terminer sa vie embastillé dans le donjon de Pignerol. Sous l’influence de Colbert qui était à peu près aussi joyeux qu’Eric Woerth mais qui lui au moins savait la nécessité de la dépense publique pour créer une grande nation, Louis XIV crut que cet étalage somptuaire signifiait malversations et enrichissement personnel. Et que c’était, en plus, un bien mauvais signe envoyé au peuple de France.

Mesquinerie paniquée

Bien sûr, c’était un raisonnement totalement faux. Louis XIV comprit très vite que Fouquet avait raison. Il le laissa en prison mais suivit ses leçons. Et notamment celle-ci : le pouvoir est affaire d’image. Sa force doit se lire dans la beauté de ses palais, de ses jardins, de ses fontaines. C’est d’ailleurs ainsi que naquit Versailles.

Vu l’état de mesquinerie paniquée qui règne ces temps-ci au sommet de l’Etat, il y a assez peu de chances pour qu’un nouveau Versailles surgisse. La lettre envoyée par l’Elysée à Fillon, visant à recadrer les dépenses des ministres et concernant, entre autre, le nombre de leurs collaborateurs, leurs parcs automobiles, leurs appartements de fonction et leurs voyages privés, est non seulement un modèle d’hypocrisie mais aussi une double erreur politique.

L’hypocrisie, d’abord : il n’y a pas besoin d’avoir usé ses fonds de culottes sur les bancs de la communale avec Machiavel pour voir les très grosses ficelles qui se cachent derrière ce soudain amour pour un Etat modeste, perspective aussi gaie qu’un polar scandinave. Le « devenir suédois » qui parait vouloir s’emparer de nos gouvernants a surgi, comme par hasard, alors qu’on annonce, le trouillomètre à zéro, un plan d’austérité sans précédent, juste après une manif de deux millions de personnes, parfaitement réussie malgré Thierry Henry.

C’est à l’aube de l’été[1. Contrairement aux malandrins qui préfèrent la venelle obscure pour vous dépouiller, les gouvernements se sentent beaucoup plus à l’aise sur une plage ensoleillée pour faire la même chose.], donc, que l’opinion comprend confusément comment on a l’intention de faire respecter, de gré ou de force, les diktats ubuesques de Bruxelles qui plombent la croissance depuis des décennies avec un pacte de stabilité qui n’a plus aucun sens : 100 000 fonctionnaires en moins d’ici 2013 et pas moins de cent-cinquante mesures de réduction de la dépense publique qui toucheront bien entendu des secteurs aussi peu essentiels pour une société civilisée que l’éducation, la santé et la police.

Bref, comme l’a laissé échapper dans un instant de détresse François Baroin : « Je prépare le budget le plus dur depuis trente ans. » Si on ajoute à un tel contexte les cigares de monsieur Blanc, les permis de construire de monsieur Joyandet, les noces contre-nature entre monde des affaires et service de l’Etat célébrée par le couple Woerth, le pouvoir a dû se dire qu’il était temps de balancer des fumigènes sur le stade de la grogne sociale, histoire d’occulter le match qui se joue réellement.

Et rien de plus facile à accomplir : il faut juste aider les gens à se tromper de cible.

Double erreur politique

C’est là que nous arrivons à la double erreur politique.

1° Le pouvoir croit sans doute très malin de détourner l’attention sur lui, en tant que pouvoir, pour faire passer une politique qu’il n’a même plus les moyens de choisir. Il a tort. Il laisse à penser que jusque-là les ministres, mais aussi les députés, les sénateurs ou les élus régionaux[2. Un « bonus-malus » dans la dotation de l’Etat aux collectivités locales est à l’étude et serait attribué en fonction de la « bonne volonté » dans la rigueur budgétaire…] étaient les vrais privilégiés du régime, que c’étaient eux, la nomenklatura. C’est évidemment dépourvu de fondement. Les gens qui gagnent vraiment beaucoup d’argent dans ce pays, les gens qui sont tranquillement au-dessus des lois et font toujours autant de profits, ce ne sont pas les politiques, même liés aux milieux financiers, même très libéraux. Quand on veut s’enrichir, sous la sarkozie, il vaut mieux en effet faire partie de la bande du Fouquet’s (qui a beaucoup moins de goût que n’en avait la bande de Fouquet) qu’accepter, par exemple, un secrétariat d’Etat aux sports. Il vaut mieux se repaître, dans une curée indécente, de la libéralisation des paris en ligne plutôt qu’aller gérer les vapeurs et les bastons de vestiaires d’autres milliardaires chargés de jouer au ballon, et qui ne sont même pas capables de le faire correctement.

En faisant oublier cette gratuité de l’action politique, on fait du populisme à la petite semaine ou du poujadisme soft, appelez ça comme vous voudrez et regardez monter le score de Marine Le Pen, en attendant.

Les retraites des parlementaires, le cumul des mandats, il faudra se lever de bonne heure pour comparer quantitativement ces avantages avec ceux des grands patrons, de leurs stock-options et de leurs retraites chapeau. Il est certain que dans un pays où le salaire médian est de 1500 euros, qu’il soit question de quelques dizaines de milliers ou de quelques dizaines de millions d’euros, l’impression d’être cocufié sera identique, même si cela n’a aucune commune mesure. On fait juste oublier une petite différence : dans le cas des hommes politiques, à de rares exceptions près, et que l’on soit d’accord ou pas avec leur programme, ils œuvrent dans l’intérêt général tandis que les patrons cherchent à faire, c’est la loi du genre, toujours plus de profits. Et que les premiers rendent compte à des citoyens et des électeurs tandis que les seconds le font à des actionnaires. Et encore, il vaut mieux qu’il ne soit pas trop petit, l’actionnaire, s’il veut se faire entendre dans une assemblée générale.

2° La seconde erreur politique, plus fondamentale, dans cette « réduction du train de vie  de l’Etat » tient à l’idée qu’un pouvoir modeste plairait forcément davantage aux Français. Rien n’est moins sûr, à long terme. La garden-party du 14 juillet, rituel politico-mondain qui était aussi l’occasion pour le Président de s’adresser directement aux gens à la télévision, représentait bien cette synthèse entre le faste et la simplicité, propre à la cinquième République, telle que la souhaitait De Gaulle. Sa suppression décidée à la hâte, totalement démagogique, risque en plus d’en rajouter dans le climat de dépression, à tous les sens du terme, qui règne en ce moment.

Bien sûr, il faudrait comprendre en haut lieu qu’il y a un luxe qui sacralise la fonction et un autre qui la désacralise. On a le droit d’aimer les yachts et les rolex quand on est président de la République, pas d’en faire une méthode de gouvernement en début de mandat. Ou alors on choisit l’art contemporain et on fréquente la jet-set intellectuelle, comme Pompidou en son temps.

Vouloir faire prendre le métro aux ministres ou les faire voyager en classe éco ne renforcera pas un quelconque sentiment de proximité, de toute manière illusoire. Si le peuple ne croit pas à la sincérité de cette soudaine fièvre de vertu, il parlera de démagogie. S’il y croit, ce sera encore pire : il ressentira au bout du compte, en voyant à quels expédients en sont réduits ses élus, une manière de dépossession, voire d’humiliation démocratique.

Machiavel, encore lui, note quelque part dans Le Prince que les deux plus grands risques pour celui qui veut gouverner sont d’encourir la haine ou le mépris de ceux qu’il prétend gouverner.

Nous n’en sommes pas encore à la haine mais le mépris, lui, ne va plus tarder.

Ça dure au Honduras

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Le Honduras a été présent au Mondial et s’est révélé à peine moins nul que les Bleus et la Corée du Nord. C’est bien dommage. Quelques résultats un peu spectaculaires auraient sans doute permis d’attirer l’attention sur ce minuscule pays d’Amérique Centrale dont nous vous avions déjà parlé ici. Il y a un an, comme dans un bon vieux SAS des seventies, le président légalement élu Manuel Zelaya, s’apprêtant à remporter un referendum constitutionnel lui permettant de se représenter était renversé par un putsch manifestement téléguidé par Washington qui renouait ainsi avec la politique du « containment » et la doctrine Monroe.

En effet, le président Zelaya (il est toujours officiellement reconnu comme chef de l’Etat par l’ONU) arrivé sur un programme de droite s’était progressivement rapproché du Venezuela de Chavez. En cela, Zelaya n’était pas sans ressembler aux maires UMP de banlieue qui finissent toujours par mener des politiques de gauches et cosigner des appels au secours avec leurs collègues du PS et du PCF : quand la misère est trop manifeste, c’est toujours le pragmatisme qui l’emporte chez l’honnête homme. En attendant, au Honduras, selon une méthode éprouvée, c’est évidemment une politique ultralibérale qui est menée sous contrôle militaire (remember Santiago!), d’autant plus facilement que la répression sur les syndicats et les partis d’opposition fait des centaines de victimes et que les escadrons de la mort sont de retour. Ah, si seulement le Honduras avait battu l’Espagne!

OPA non gouvernementale sur la diplomatie

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Quand la géopolitique est une affaire de touché-coulé
Quand la géopolitique est une affaire de touché-coulé.
Quand la géopolitique est une affaire de touché-coulé
Quand la géopolitique est une affaire de touché-coulé.

Après La Poste, le Quai d’Orsay ? La privatisation atteint aujourd’hui ce ministère régalien lui-même, menacé non pas par des néo-cons ultralibéraux, mais plutôt par des gens qui verraient très probablement d’un bon œil la nationalisation des banques voire d’autres secteurs d’activité. Car les initiatives récentes d’ONG de forcer le blocus israélien sur Gaza sont tout simplement les signes précurseurs d’une privatisation de la politique étrangère française.

[access capability= »lire_inedits »]Les ONG comme Free Gaza ou l’organisation turque IHH et leurs habiles provocations flottantes posent une question inédite : qui détermine la politique étrangère d’un pays ? Certains se réjouiront de cette prise de pouvoir par la société civile. On peut néanmoins se demander s’il est légitime que des citoyens qui n’ont jamais été élus et qui ne peuvent pas se prévaloir d’une quelconque représentativité soient en mesure d’imposer leur point de vue aux États dont ils sont des ressortissants en s’exposant à des situations délicates voire dangereuses, puis en brandissant leur passeport pour obliger leur gouvernement à suivre.

L’humanitaire contre la souveraineté

Dans ces conditions, la confusion entre registres humanitaire et politique, problématique du point de vue de la démocratie, limite la souveraineté des États à partir desquels ces actions sont menées et/ou organisées. On aimerait savoir à quel titre Thomas Sommer-Houdeville, de l’association Campagne civile internationale pour la protection du peuple palestinien (CCIPPP), est habilité à déterminer la politique moyen-orientale de la France (qui obéit également, il est vrai, à des considérations intérieures, personne n’ayant envie de prendre le risque d’échauffer les esprits dans nos banlieues).

Ceux qui, aujourd’hui, critiquent − à raison − ou accablent − injustement − Israël sont évidemment parfaitement indifférents aux conséquences fâcheuses d’une telle dérive au moment même où la souveraineté des nations apparaît comme le seul rempart contre l’effondrement économique de toute une civilisation. Il est vrai que, parmi eux, se recrutent nombre d’adeptes d’un hypothétique « monde sans frontières ».

La volonté d’aider un frère humain dans la détresse, celle de l’homme qui abrite un SDF par une nuit glaciale ou qui nourrit celui qui a faim, n’est pas une affaire de politique mais de compassion et de conscience individuelle. Quand il s’agit de politique, c’est-à-dire des lois qui régissent la Cité, fondent ses institutions et, en conséquence, orientent la diplomatie d’un État et déterminent le choix de ses alliés, on ne saurait s’en remettre aux humeurs de l’opinion, que ces humeurs soient ou non majoritaires d’ailleurs. En dehors des urnes, aucune foule, aussi bruyante, « non gouvernementale » et bien intentionnée soit-elle, ne devrait être autorisée à imposer ses choix idéologiques à ces affaires que l’on nomme res publicae en latin et « République » en français. Encore faudrait-il que nos dirigeants soient capables de résister à l’émotion, en clair qu’ils cessent de gouverner pour les médias.[/access]

France Inter, une « radio de gauche »

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Maison de la Radio ou siège du Parti ?
Maison de la Radio ou siège du Parti ?

L’heure est grave. Le rouleau-compresseur de la censure sarkozyste est en marche. Heureusement, de courageux résistants sauvent l’honneur, au sacrifice, sinon de leur vie, du moins de leurs émoluments. En ces heures sombres qui nous en rappellent d’autres, la liberté a deux visages, ceux de Didier Porte et de Stéphane Guillon, qui ont appelé aujourd’hui leurs auditeurs furibonds à manifester devant la Maison de la Radio. On ne s’étonnera pas qu’ils tournent en rond.

Si j’avais convoqué une manif à chaque fois que j’ai été débarquée, j’aurais passé mon temps à battre le pavé. Sans doute y aurais-je été un peu seulette avec mes amis et ma famille – heureusement nombreux l’un et l’autre. En tout cas, parmi ceux qui ont répondu à l’appel des deux humoristes-dissidents, je ne suis pas sûre que beaucoup auraient été prêts à se battre pour que je puisse défendre des idées qu’ils combattent. Il me semble même que pas mal d’entre eux ont célébré ce salutaire assainissement des ondes.

Pour tout dire, je n’aurais pas viré Didier Porte malgré sa malheureuse chronique dans laquelle il prêtait à Dominique de Villepin des intentions fort grossières à l’égard du président. D’abord, Porte m’a souvent fait rire et comme chacun sait, avec les filles, c’est ce qui marche le mieux. Il n’a pas l’air d’un mauvais gars – pour de vrai, je n’en sais rien. Enfin, il semble disposer d’une famille à nourrir mais pas d’une épargne conséquente et contrairement à un certain nombre de nos grandes âmes de gauche qui souffrent pour les salariés précaires en général mais sont toujours prêts à envoyer ceux qui ne pensent pas comme eux pointer au chômage ou au RSA sans le moindre état d’âme, je ne souhaite pas que mes adversaires soient réduits à la pauvreté – déjà qu’ils sont dans l’erreur, les malheureux. Il est vrai que je ne dirige pas France Inter ni Radio France, ce qui est heureux, tant pour moi que pour ces vénérables maisons.

Le Jean Moulin des ondes, un mutin de Panurge

Philippe Val et Jean-Luc Hees avaient, en revanche, d’excellentes raisons de virer Guillon.
La première est qu’il n’est pas drôle, ce qui, pour un humoriste, est une faute professionnelle.
La deuxième est qu’il confond l’humour et l’insulte et qu’il s’en prend en toute impunité à ces faux puissants que sont les politiques mais beaucoup plus rarement aux vrais puissants que sont les détenteurs du pouvoir culturel et médiatique – dont il fait partie – et encore moins aux idées dominantes dont il est l’un des plus éminents défenseurs. Bref, comme disait mon regretté ami Philippe Muray, Guillon est l’exemple même du mutin de Panurge. À moins, bien sûr, de considérer que cogner sur Nicolas Sarkozy, Christine Boutin ou Frédéric Lefèvre soit le comble de la subversion. (Après tout, Europe 1 a diffusé durant un an sous l’enseigne du « Politiquement incorrect » une chronique de Frédéric Bonnaud dans laquelle il proférait quotidiennement les lieux communs que l’on entendait en boucle à longueur d’antenne avec la certitude d’avoir le courage du dissident.) La troisième est que, toute l’année, Guillon a profité de l’antenne pour insulter ses patrons. Dans n’importe quel média privé, cela lui aurait valu la porte et à juste titre. Même à Causeur, où d’ailleurs cela ne viendrait à l’idée de personne car on n’y confond pas critique et insulte, divergence et blasphème.

Mais même si tous ces motifs n’existaient pas, une phrase, dans sa dernière chronique tout entière à sa gloire consacrée aurait été une excellente raison de le remercier. Dans le concert de pleurnicheries et d’indignation qui a accueilli la décision de débarquer le Jean Moulin des ondes, cette petite phrase n’a suscité ni l’étonnement, ni la réprobation. « France Inter est une radio de gauche qui se comporte comme la pire entreprise de droite », a affirmé Guillon, avant d’être applaudi par toute l’équipe de la matinale, à la demande, parait-il, de Nicolas Demorand. On s’étonne un peu que nos valeureux dissidents prêts à braver le pouvoir totalitaire n’aient pas érigé des barricades ou empilé des sacs de sable devant le studio, ou encore qu’ils n’aient pas montré leur détermination en entamant une petite grève de la faim. Héroïques, certes, mais mollassons, les gars.

Comment peut-on ne pas être de gauche ?

France Inter, donc, est une radio de gauche. D’accord, pour ceux qui l’écoutent, ce n’est pas un très grand scoop. Mais là, c’est autre chose. C’est affiché très tranquillement sans que personne ne trouve rien à y redire. Que le contribuable finance une radio politique, quoi de plus normal ?

L’intérêt de cette phrase est qu’elle montre la conception du Service Public qu’ont ceux qui y travaillent, mais aussi qu’elle révèle à quel point la gauche se voit elle-même comme le camp du bien, l’église. Être de gauche, c’est normal, être de droite, c’est une hérésie. De plus, comme chacun sait, les patrons de gauche sont des philanthropes – pour ma part, ayant déjà été virée par certains d’entre eux, j’avoue ne pas avoir compris sur le moment à quel point j’aurais dû trouver cela aimable et délicieux. Qu’ils soient donc remerciés de m’avoir remerciée : un licenciement de gauche, c’est trop cool.

Une grande majorité des collaborateurs de France Inter considèrent qu’être de gauche ne relevait pas de l’opinion, légitime, mais de la vérité, incontestable. Dans ces conditions, ceux qui ne pensent pas comme eux ne sont pas des adversaires politiques mais des ennemis de la vérité qui doivent être réduits au silence. Quant à moi, il me semble que toutes les opinions, même celles qui ne sont pas du goût de nos courageux résistants, devraient avoir droit de cité sur une station dite de Service public. C’est un peu ringard, voire convenu. Cela s’appelle le pluralisme, un autre nom de la démocratie.

C’était mieux après

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Une intéressante campagne de communication a été lancée par le gouvernement afin de défendre le Grenelle de l’environnement auprès du grand public. Elle passe actuellement en boucle sur les écrans de télé. Intéressante, cette réclame, car elle révèle l’une des obsessions de notre ami le moderne : rompre, toutes affaires cessantes, avec le « passé « , c’est-à-dire avec l’histoire. Cette campagne souligne que la nouvelle religion écolo, dont les moines-soldats gavés de chlorophylle agitent continuellement d’incertaines menaces de fin du monde, d’une voix dégoulinante de paternalisme, nous permettait d’en finir radicalement avec un inquiétant monde passé fantomatique, étranger au présent et ennemi de l’avenir. A l’écran le monde ressemble à un jeu vidéo, on est dans les Sims. On se réfugie dans le virtuel, en rêvant d’un univers sinistre où l' »après » –remarquez-le– est souterrain, et jaillit comme par enchantement, au même rythme que le monde d' »avant » retourne dans le ventre de la terre.

Le slogan est sans appel: « Entrons dans le monde d’après ». Après quoi ? Après la révolution écolo, évidemment, qui est –dans l’esprit intoxiqué de celui qui a conçu cette campagne– un facteur absolu de progressisme. Une révolution s’appuyant sur cette religion humaniste qui fantasme un monde passé, historique, enfumé, mortifère, détestable, et entreprend de le remplacer par l’empire utopique et glacé du tri sélectif. Puis ré-instaure le culte archaïque du dieu Eole, ainsi que l’adoration mystique du soleil pourvoyeur de vie. Vivement que l’on commence à songer à l’après-après…

Jour tranquille à Sarcelles

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Sarcelles
Photo Flickr /nath&black
Sarcelles
Photo Flickr /nath&black

Le vendredi, je déjeune à Sarcelles chez mes parents. C’est jour de marché.

Le marché de Sarcelles, avant, c’était un must. On y venait même des beaux quartiers de Paris pour y dénicher vêtements ou accessoires de marques à petit prix. Puis les choses ont changé. Tout est encore très bon marché mais très bas de gamme. À l’image de la ville.

Vendredi 18 juin, Gare du Nord donc, première étape.

La gare du Nord c’est la plus moche, la plus sinistre des gares parisiennes. Quand j’étais jeune, je la détestais tellement qu’au Monopoly, je refusais de l’acheter. Et ce n’est pas l’arrivée de l’Eurostar qui l’a embellie. Au contraire, maintenant qu’elle est dotée de son terminal bilingue et chicos grouillant d’hommes d’affaires pressés, on dirait que le fossé entre les mondes qui s’ignorent est encore plus grand: les banlieusards du neuf-cinq et  les bobos french ou english. D’ailleurs, pendant les émeutes de mars 2007, le seul événement nouveau dans cette gare fut la peur des voyageurs/Eurostar face à la violence, gorgone surgissant devant eux « en vrai ».

Garges-Sarcelles ou la Paris-Bamako

Dali s’est  trompé : le centre du monde, ce n’est pas la gare de Perpignan, mais la gare du Nord. Elle est le carrefour de toutes les  ethnies, de tous les dieux et de tous les esprits ramenés  d’ailleurs lointains, qui se baladent dans les couloirs. Ce Sikh enturbanné qui tire une lourde caisse, cette vieille mendiante enveloppée dans son safsari sans couleur, faut être aveugle pour ne pas voir qu’ils s’entretiennent en douce avec leurs divinités persos. 

Escalator direction RER D, Garges-Sarcelles. (On surnomme cette ligne  la Paris-Bamako.) Le train arrive. Montent des femmes africaines avec caddies vide et landaus pleins. C’est le train des femmes qui vont au marché entre copines. Je m’installe. À coté de moi, des jeunes ados arabes parlent forts et se contorsionnent pour s’échanger leurs oreillettes d’Ipod sans même se soucier de se retrouver couchés sur moi, qui essaie de lire le journal. Je leur fais remarquer que j’existe. S’en foutent. Excuses ricanantes. Tirade de l’un sur les Bleus. « Un bouffon ce Domenech, qu’il se casse ce connard ».

La veille, les Français se sont fait écraser par les Mexicains. « Lamentable », titre mon Parisien. Mais ce soir  c’est le grand soir pour mes voisins de RER : Algérie-Angleterre. J’entends qu’ils se réuniront chez un certain Brahim, à Villiers le Bel. Les joueurs de foot, dieux du stade ? Chacun ses mythes… Je profite de l’arrêt Saint-Denis-Stade de France pour changer de rame. Je veux pouvoir lire l’article sur les héros de l’Ile de Sein, ces gens qui ont répondu à l’appel du Général en 40.

Aujourd’hui, c’est le 70ème anniversaire de l’Appel. Encore un  autre esprit qui rôde.

Je me reproche de ne pas avoir parlé avec les jeunes tout à l’heure, glissé du foot à de Gaulle, histoire de leur faire un cours express. Parlé avec eux du courage et de la liberté. C’est un toc chez moi,  je ne peux pas m’en empêcher. Quinze ans d’enseignement dans des établissements « durs », ça laisse des automatismes. Mais bon. Trop chaud, là, j’ai la flemme.

Impossible de lire mon article : encore plus de bruit et  de portables dans cette rame…comme je plaisante toujours : je n’ai jamais réussi à lire une ligne sur cette ligne. Ca ne change pas.

Arrivée à Garges-Sarcelles, Cohue au portillon, la politesse et le respect du prochain, connaît pas, on se bouscule à tout va. Dès la sortie, je me  retrouve en plein marché. 

Je m’arrête devant une échoppe de sous-vêtements féminins. Un groupe de très  jeunes femmes voilées avec poussettes fouillent dans un tas de strings et de soutiens gorge super sexy. J’essaie de les imaginer dénudées et provocantes sous leur voile. Qu’en pense leur dieu ? J’avance. Population maghrébine, chaldéenne, indonésienne, noire. Beaucoup plus de Noirs qu’avant, de mon temps.

Un stand de drapeaux. Un homme rend celui qu’il tient en hurlant. « Je t’ai demandé le drapeau algérien, celui-là c’est le Pakistan ! » Je continue.

Pas de discussion politique l’après-midi

Une blonde décolorée, étoile de David au cou, prend à témoin le vendeur d’épices : « Vous avez vu ce culot ! Elle bloque tout, celle-là, avec sa tirette et elle s’en fout ! » La coupable est arabe, comme le témoin. Il y a encore possibilité d’engueulades futiles, je me dis. Les dieux sont parfois encore complices. Il fait beau. Je reconnais chaque senteur, ce sont les miennes. Ici, les fruits et légumes sont magnifiques. Comme toujours. Ici c’est chez moi même si je m’y sens aussi étrangère. Comme à Tunis, quand j’y retourne. Même histoire.

Stand de CD. Musique raï à fond. Ça aussi, ça a changé. 

La foule est trop dense. Impossible d’avancer entre caddies et landaus. Je choisis de longer le trottoir. Je lève les yeux vers les immeubles.  Mon regard s’ennuie de cette architecture à angle droit sans courbe ni surprise. Ça, ça ne change pas. J’arrive enfin aux Flanades, je salue les copains de mon père, ceux qui sont restés, comme lui et qui  devisent comme chaque jour dans leur café habituel. Chez mes parents, les deux voisines/copines de ma mère sont là : L’une a apporté les halotes (pains maison) pour shabbat, l’autre prend un plat de méchouia, cadeau de ma mère. Pas de discussion politique aujourd’hui, jamais le vendredi. Elles sont vieilles, elles osent encore les bagarres entre elles certains après-midi. À la différence des nouvelles générations qui n’ont plus les mots mais la violence des corps.

Et si les dieux se décidaient enfin à se parler et nous laissaient un peu tranquilles ?

Ça sent bon, j’ai faim.