Maison de la Radio ou siège du Parti ?

L’heure est grave. Le rouleau-compresseur de la censure sarkozyste est en marche. Heureusement, de courageux résistants sauvent l’honneur, au sacrifice, sinon de leur vie, du moins de leurs émoluments. En ces heures sombres qui nous en rappellent d’autres, la liberté a deux visages, ceux de Didier Porte et de Stéphane Guillon, qui ont appelé aujourd’hui leurs auditeurs furibonds à manifester devant la Maison de la Radio. On ne s’étonnera pas qu’ils tournent en rond.

Si j’avais convoqué une manif à chaque fois que j’ai été débarquée, j’aurais passé mon temps à battre le pavé. Sans doute y aurais-je été un peu seulette avec mes amis et ma famille – heureusement nombreux l’un et l’autre. En tout cas, parmi ceux qui ont répondu à l’appel des deux humoristes-dissidents, je ne suis pas sûre que beaucoup auraient été prêts à se battre pour que je puisse défendre des idées qu’ils combattent. Il me semble même que pas mal d’entre eux ont célébré ce salutaire assainissement des ondes.

Pour tout dire, je n’aurais pas viré Didier Porte malgré sa malheureuse chronique dans laquelle il prêtait à Dominique de Villepin des intentions fort grossières à l’égard du président. D’abord, Porte m’a souvent fait rire et comme chacun sait, avec les filles, c’est ce qui marche le mieux. Il n’a pas l’air d’un mauvais gars – pour de vrai, je n’en sais rien. Enfin, il semble disposer d’une famille à nourrir mais pas d’une épargne conséquente et contrairement à un certain nombre de nos grandes âmes de gauche qui souffrent pour les salariés précaires en général mais sont toujours prêts à envoyer ceux qui ne pensent pas comme eux pointer au chômage ou au RSA sans le moindre état d’âme, je ne souhaite pas que mes adversaires soient réduits à la pauvreté – déjà qu’ils sont dans l’erreur, les malheureux. Il est vrai que je ne dirige pas France Inter ni Radio France, ce qui est heureux, tant pour moi que pour ces vénérables maisons.

Le Jean Moulin des ondes, un mutin de Panurge

Philippe Val et Jean-Luc Hees avaient, en revanche, d’excellentes raisons de virer Guillon.
La première est qu’il n’est pas drôle, ce qui, pour un humoriste, est une faute professionnelle.
La deuxième est qu’il confond l’humour et l’insulte et qu’il s’en prend en toute impunité à ces faux puissants que sont les politiques mais beaucoup plus rarement aux vrais puissants que sont les détenteurs du pouvoir culturel et médiatique – dont il fait partie – et encore moins aux idées dominantes dont il est l’un des plus éminents défenseurs. Bref, comme disait mon regretté ami Philippe Muray, Guillon est l’exemple même du mutin de Panurge. À moins, bien sûr, de considérer que cogner sur Nicolas Sarkozy, Christine Boutin ou Frédéric Lefèvre soit le comble de la subversion. (Après tout, Europe 1 a diffusé durant un an sous l’enseigne du « Politiquement incorrect » une chronique de Frédéric Bonnaud dans laquelle il proférait quotidiennement les lieux communs que l’on entendait en boucle à longueur d’antenne avec la certitude d’avoir le courage du dissident.) La troisième est que, toute l’année, Guillon a profité de l’antenne pour insulter ses patrons. Dans n’importe quel média privé, cela lui aurait valu la porte et à juste titre. Même à Causeur, où d’ailleurs cela ne viendrait à l’idée de personne car on n’y confond pas critique et insulte, divergence et blasphème.

Mais même si tous ces motifs n’existaient pas, une phrase, dans sa dernière chronique tout entière à sa gloire consacrée aurait été une excellente raison de le remercier. Dans le concert de pleurnicheries et d’indignation qui a accueilli la décision de débarquer le Jean Moulin des ondes, cette petite phrase n’a suscité ni l’étonnement, ni la réprobation. « France Inter est une radio de gauche qui se comporte comme la pire entreprise de droite », a affirmé Guillon, avant d’être applaudi par toute l’équipe de la matinale, à la demande, parait-il, de Nicolas Demorand. On s’étonne un peu que nos valeureux dissidents prêts à braver le pouvoir totalitaire n’aient pas érigé des barricades ou empilé des sacs de sable devant le studio, ou encore qu’ils n’aient pas montré leur détermination en entamant une petite grève de la faim. Héroïques, certes, mais mollassons, les gars.

Comment peut-on ne pas être de gauche ?

France Inter, donc, est une radio de gauche. D’accord, pour ceux qui l’écoutent, ce n’est pas un très grand scoop. Mais là, c’est autre chose. C’est affiché très tranquillement sans que personne ne trouve rien à y redire. Que le contribuable finance une radio politique, quoi de plus normal ?

L’intérêt de cette phrase est qu’elle montre la conception du Service Public qu’ont ceux qui y travaillent, mais aussi qu’elle révèle à quel point la gauche se voit elle-même comme le camp du bien, l’église. Être de gauche, c’est normal, être de droite, c’est une hérésie. De plus, comme chacun sait, les patrons de gauche sont des philanthropes – pour ma part, ayant déjà été virée par certains d’entre eux, j’avoue ne pas avoir compris sur le moment à quel point j’aurais dû trouver cela aimable et délicieux. Qu’ils soient donc remerciés de m’avoir remerciée : un licenciement de gauche, c’est trop cool.

Une grande majorité des collaborateurs de France Inter considèrent qu’être de gauche ne relevait pas de l’opinion, légitime, mais de la vérité, incontestable. Dans ces conditions, ceux qui ne pensent pas comme eux ne sont pas des adversaires politiques mais des ennemis de la vérité qui doivent être réduits au silence. Quant à moi, il me semble que toutes les opinions, même celles qui ne sont pas du goût de nos courageux résistants, devraient avoir droit de cité sur une station dite de Service public. C’est un peu ringard, voire convenu. Cela s’appelle le pluralisme, un autre nom de la démocratie.

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