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« Le drapeau de la gauche française est en lambeaux »

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Frédéric Sorrieu
Frédéric Sorrieu, La République universelle.

Historien des idées et des évolutions culturelles, vous concentrez depuis quelques années votre réflexion sur la gauche. Existe-t-il un « ADN » de la gauche française ?

Tout au long du XIXe siècle, la gauche française s’est progressivement dotée d’une triple définition : idéologique, sociologique et morale.

La première, adossée à une philosophie de l’Histoire dessinée par les Lumières et l’expérience de la Grande Révolution, la conduit à promouvoir un changement social soudé à l’idée de « révolution », un mode opératoire où se conjuguent le temps court, la violence et le rapt de l’État. On suppose ainsi l’existence d’un au-delà historique, ce que les gens de gauche ont longtemps désigné avec l’expression fameuse des « lendemains qui chantent ».

La deuxième définition est sociologique. Certes, au XIXe siècle, la gauche libérale, attachée à l’héritage d’un 1789 réduit à la promotion des libertés publiques, est bourgeoise. Mais la répression républicaine de juin 1848, qui voit les républicains se retourner contre les ouvriers, accélère la naissance d’une gauche liée à des intérêts de classe, ceux d’un prolétariat hypostasié. Sauf que, en France, il s’agit en majorité de travailleurs de toutes petites unités dont la « conscience de classe » n’a pas grand-chose à voir avec le prolétaire décrit par Marx d’après le cas anglais. Il n’empêche : la gauche fut ouvrière, beaucoup plus rarement paysanne. Elle est devenue interclassiste, voire parfois petite-bourgeoise.

La troisième définition est d’ordre moral. À la suite de la greffe marxiste opérée sur le socialisme français, on occulte souvent tout un courant qui armait la doctrine socialiste de préceptes moraux. Des socialistes comme Proudhon (bien que ce dernier se défendît toujours d’appartenir à cette famille politique) et quelques-uns de ses héritiers plus ou moins directs, Benoît Malon, Eugène Fournière, sans oublier Charles Péguy et quelques autres, concevaient le socialisme comme une révolution morale. Nulle révolution sociale sans régénération éthique ! Une telle ligne imposait un style de conduite exemplaire qui devait permettre aux gens de gauche de cultiver un sentiment d’appartenance. L’homme de gauche devait se distinguer, dans son quotidien, de l’homme de droite par la générosité, le désintéressement, le sens du bien commun.

J’ai bien conscience que ce passage par l’Histoire est presque caricatural. Ainsi, définir la gauche comme « révolutionnaire » n’est-ce pas faire fi des débats qui ont opposé « réformistes » et « révolutionnaires » et exclure les premiers, au même titre que toute une « gauche modérée » (songeons aux radicaux qui, tous, se réclamèrent bel et bien de la gauche jusque dans les années 1950 au moins) ? Mais au fond, je crois qu’ils ne différaient des « révolutionnaires » que sur la méthode.

[access capability= »lire_inedits »]Gauche des Lumières, gauche ouvrière, gauche morale : que reste-t-il aujourd’hui de ce patrimoine génétique ?

Pas grand-chose… Cette alchimie mêlant ces trois composantes, idéologique, sociologique et morale (je me garde bien de recourir au terme très délicat à manier d’« identité » parce qu’il fige beaucoup trop les choses dans un état qui est en réalité toujours très instable), a longtemps constitué les trois couleurs de l’étendard de la gauche française. Or ce drapeau est aujourd’hui en lambeaux. Plus personne, ou presque, ne songe à faire de la révolution le mode opératoire le plus efficace, ni même d’ailleurs envisageable, du changement social. Mieux même, chacun sent bien qu’en dépit des crises qui affectent aujourd’hui le capitalisme, nul socialisme ne pourra être « bâti en cent jours » comme les socialistes l’annonçaient encore en 1981. L’au-delà historique est devenu absolument indiscernable.

Pour ce qui concerne la sociologie de la gauche, celle-ci est devenue si complexe qu’on ne peut plus désigner le Parti socialiste, ni même le Parti communiste, comme des « partis ouvriers ». La gauche n’est plus la seule à prendre en charge le sort des dominés. Quant au versant moral de la gauche, les années Mitterrand l’ont sérieusement écorné. La gauche a quitté la morale pour aborder les rivages du moralisme au mieux, du cynisme au pire.

Aujourd’hui, être de gauche ne signifie plus grand-chose, comme l’atteste l’affaiblissement continu du clivage droite/gauche dans les sondages d’opinion. Il me semble que cela revient surtout à partager quelques souvenirs et à se consoler dans l’évocation de quelques mythes. J’aime beaucoup cette remarque cruelle de François Furet, faite dans les années 1990 : « La gauche se meurt de célébrer son passé au lieu d’y réfléchir. »

Comment intégrez-vous l’écologie politique dans cette culture historique ?

L’écologie politique a offert un nouvel horizon à nombre de militants de gauche décontenancés, ne sachant plus à quel saint se vouer et ne trouvant plus dans la gauche historique la vision unificatrice nécessaire à toute mobilisation politique. Après l’échec du système qu’elle avait inventé, la gauche se contentait d’en rêver de nouveaux qui restaient dans les limbes sous les formes multiples et mal identifiées de nouvelles utopies collectives qui promettaient de réaliser le « vrai communisme » : les nouveaux militants écologistes jouissaient de la satisfaction d’affronter l’histoire immédiate, d’embrasser des causes concrètes (lutter contre l’implantation de telle centrale nucléaire, s’opposer à la dégradation de tel milieu naturel, etc.) et de changer leur vie sans plus attendre (s’équiper en matériel solaire, manger bio, opter pour la bicyclette, etc.). Bref, le succès de l’écologie politique traduit l’échec d’une certaine conception de la politique qui ne s’en remet qu’aux élections et à l’action gouvernementale et semble donc renouer avec une conception démocratique dont la gauche a été porteuse, par exemple dans le mouvement autogestionnaire des années 1970. Elle pourrait aussi aider la gauche traditionnelle à exercer son « droit d’inventaire », en contribuant à une critique utile et nécessaire d’une conception naïve du progrès dans laquelle la gauche française a beaucoup communié. L’écologie politique peut y aider si elle-même ne s’enlise pas dans ses propres ingénuités et son désordre structurel. Si elle y parvient, une nouvelle forme d’union à gauche peut se dessiner entre PS et forces de l’écologie politique, qui mettra fin à la longue histoire de l’union de la gauche entre socialistes et communistes ou leurs avatars actuels.

Passons à la droite, ou plutôt aux droites qui semblent être un peu à l’étroit dans la camisole UMP. Cette union de libéraux et de dirigistes, d’atlantistes et de néogaullistes est-elle toujours politiquement pertinente ?

Il est clair que l’opération UMP a échoué, comme ont d’ailleurs échoué toutes les tentatives visant à instaurer le bipartisme en France. L’élection présidentielle est sans doute la plus passionnante, à vrai dire la plus divertissante, mais elle est la moins politique. S’y déploie surtout l’affrontement entre plusieurs personnalités au premier tour, réduites à deux adversaires au second. C’est une psychomachie. On y voit toutes sortes d’épreuves psychologiques où se testent des personnalités, des qualités d’hommes ou de femmes. Mais de politique, au sens où vous l’entendez, c’est-à-dire des appartenances idéologiques, des sensibilités doctrinales, point ou très peu ! L’union des camps du deuxième tour est très cosmétique et ne traduit rien de politiquement très profond. Aux élections suivantes (législatives, régionales, municipales, cantonales), le local reprend ses droits, mais aussi la politique proprement dite, c’est-à-dire les choix opérés en matière d’action publique. La Ve République ne condamne nullement au bipartisme, comme toute son histoire l’a montré jusqu’à présent. Quant aux sensibilités que vous évoquez (libéraux, dirigistes, atlantistes, néo-gaullistes), il me semble qu’elles ne sont plus réservées qu’aux burgraves de la politique, qui y décèlent encore du sens. Mais les plus jeunes générations n’y voient guère que des marques ou des fanions de clientèles. Comme la gauche, la droite a perdu les quelques repères que lui avait conférés son histoire.

Quelle place dans ce paysage pour le Front national et son électorat, partiellement « siphonné » par Sarkozy en 2007 ?

J’ai toujours pensé que la prétendue disparition du Front national, annoncée une nouvelle fois par tant de prétendus experts au moment de la victoire de Nicolas Sarkozy, était une illusion. Le ralliement des électeurs du FN au candidat de droite était fragile, superficiel et provisoire. Les fidèles du FN n’avaient pas changé d’idées, et Nicolas Sarkozy ne pouvait pas embrasser leur discours durablement, sauf à voir une partie de sa clientèle républicaine fondre comme neige au soleil.

Du point de vue de la culture politique française, peut-on parler de « sarkozysme » ?

Si vous parlez d’une doctrine un tant soit peu articulée et arc-boutée sur quelques valeurs (l’indépendance nationale, la foi en l’action de l’État, l’implication des corps intermédiaires, etc.) comme le gaullisme, alors, évidemment, le sarkozysme est une chimère. Mais le Nicolas Sarkozy de la campagne de 2007 et des premiers mois de sa présidence a pourtant eu l’intuition du fait que la politique française est entrée dans un âge post-démocratique, où les clivages traditionnels sont dépassés (d’où les tentatives d’« ouverture »), les idées remisées au rayon des vieilleries républicaines et la politique définitivement assimilée à un spectacle où seuls les spin doctors ont voix au chapitre. Si ces tendances ne sont pas entièrement neuves, elles sont, pour la première fois, assumées comme les coordonnées de la politique. Le sarkozysme n’est évidemment pas un fascisme, ni un bonapartisme ni même un autoritarisme, comme une certaine gauche et quelques commentateurs pressés se sont plu à le laisser penser, mais un pragmatisme irresponsable où le spectacle tend à masquer l’impuissance politique.

Les déboires du Modem, qui n’arrive pas à trouver son espace politique, plaident-ils, contrairement à l’intuition de Sarkozy, en faveur de la pertinence du clivage gauche/droite ?

J’ai dit que nous étions entrés, depuis quelques années déjà, dans une période de grande confusion où le démarquage entre la droite et la gauche relève plutôt de réflexes et de traditions que d’analyses, de conflits d’interprétation ou de propositions. La guerre civile entre la droite et la gauche est dépassée. La possibilité de l’alternance a fait son œuvre. Sous ses anciennes formes, le clivage droite/gauche a donc en effet perdu de sa pertinence. Même s’ils en ont tiré des conséquences politiques différentes et qu’ils disposaient de moyens très contrastés, Nicolas Sarkozy et François Bayrou se sont accordés sur ce constat. À l’inverse de la gauche, qui reste convaincue de la vitalité de ce clivage… Elle n’a d’ailleurs peut-être pas entièrement tort. Si les formes de la politisation ont changé, cela ne signifie pas que la structure du clivage se soit totalement évanouie. Elle peut fonctionner différemment et sur de nouvelles questions. N’enterrons pas trop vite ces vieilles compagnes que sont la gauche et la droite.[/access]

Martin Hirsch, une chance pour la France

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Martin Hirsch
Martin Hirsch veut qu'on l'appelle Mohammed.

Je l’avoue, cette déclaration de Martin Hirsch m’avait totalement échappé. Et elle n’a guère intéressé les habituels traqueurs de dérapage, sans doute parce qu’ils n’y ont pas vu le moindre dérapage. Elle est pourtant stupéfiante : le fils spirituel de l’abbé Pierre a trouvé la solution au casse-tête de l’intégration qui hante la société française. C’était le 1er juillet sur Canal +. «  La vraie intégration, c’est quand des catholiques appelleront leur enfant Mohamed », a affirmé l’ex-Haut-Commissaire aux solidarités actives – il paraît qu’il tenait beaucoup à ce qu’on ne le traite pas de ministre, il doit trouver ça plouc ou pire, d’être ministre de la République.

C’est ce qui s’appelle marcher sur la tête. Hirsch prône l’assimilation mais à l’envers. Ce sont les « anciens » Français qui doivent s’assimiler aux « nouveaux ». On ne demande plus aux derniers arrivés de faire comme les Romains à Rome. En revanche, les Français catholiques, également dits « Gaulois », sont sommés d’adopter les usages de leurs concitoyens. En clair, pour être parfaitement accueillante, la France doit cesser d’être la France et ressembler aux pays d’origine de ses citoyens issus de l’immigration dont beaucoup, du reste, n’en demandent pas tant. Drôle d’idée. Comme si émigrer consistait à trimballer son univers avec soi, à ne rien changer à son mode de vie et de penser. Du reste, des milliers de musulmans appellent leurs enfants Philippe, Kevin ou Kangoo, et c’est très bien – Kangoo, je vous le concède, on peut discuter. Et il est aussi très bien que d’autres préfèrent transmettre, avec les prénoms, un peu de la terre des ancêtres. En attendant, ils ne sont pas venus en France pour y recréer la casbah d’Alger ou le bled du Maroc, mais parfois, pour y échapper. En tout cas pour vivre ailleurs. Autrement.

La France, un vieux pays qu’il faut rééduquer ?

Seulement, voilà. Pour Martin Hirsch, la France n’est pas une terre d’accueil – et l’une des plus généreuses qui soit – mais un vieux pays cramponné à son passé criminel qu’il faut rééduquer. En commençant par les enfants. Curieuse conception pour un serviteur de l’Etat. Et inquiétante quand on sait qu’il est responsable du nouveau service civique. Je n’ai pas pour habitude de demander que des têtes tombent, mais, compte tenu de sa responsabilité, on pourrait au moins lui demander de faire attention à ce qu’il dit.

Le plus grave est que, sans même s’en rendre compte, Hirsch qui devrait avoir un point de vue universaliste et refuser de distinguer les citoyens en fonction de leur appartenance, se place sur le terrain de la compétition religieuse. Car Mohammed n’est pas n’importe quel prénom arabe et il le sait, c’est celui du Prophète. D’ailleurs, il ne lui est pas venu à l’idée d’inviter des juifs et des musulmans à appeler leurs mômes Jésus ou Christian – et heureusement. Ce ne sont pas les croyances qui minent la République mais leur exhibition dans l’espace public. Le prénom que l’on donne à ses enfants relève de la vie privée.

Mais Hirsch n’a pas seulement trouvé la solution, il a trouvé les coupables. Si on le comprend bien, ce qui ne va pas en France, c’est que les catholiques continuent à être catholiques ou, plus précisément, qu’ils ne deviennent pas musulmans. On peut appeler sa fille Leïla par goût de l’altérité, mais on n’appelle pas son fils Mohammed si on n’est pas musulman. Bon, perso, il ne fait pas grand-chose pour l’intégration, lui dont les filles portent de jolis prénoms qui fleurent la douce France. Qu’il me pardonne cette très légère intrusion dans sa vie privée, mais je ne trouve pas ça très catholique.

En attendant, rendons-lui grâce, car il a bel et bien trouvé la clé de l’intégration : la conversion. Il suffisait d’y penser.

Cantat sauce bio

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Bertrand Cantat, chanteur naguère colérique, rebelle de micro, proclamant avec vigueur son « refus permanent du compromis », suscite, avec son groupe Noir désir, une nouvelle biographie. Je n’ai pas l’intention de la lire, et ne me prononcerai donc pas sur ses qualités intrinsèques (ou leur absence).

On s’étonnera, en revanche, d’y trouver d’audacieuses comparaisons avec les destins contrariés de personnalités aussi différentes que Phil Spector, Jerry Lee Lewis, Sid Vicious ou encore celle qui fut la compagne de Keith Richards, Anita Pallenberg.

Il était de notoriété publique que Phil Spector, par exemple, l’inventeur du fameux « mur du son», qui massacra l’album des Beatles Let it be, présentait d’inquiétants troubles du comportement. Il n’était pas rare que Phil brandît une arme à feu devant ses invités, ou dans les boîtes de nuit qu’il fréquentait, à Los Angeles.

Lorsque la police, avertie par un coup de téléphone, découvrit Lana Clarkson, affalée dans un fauteuil, le crâne explosé par une balle, au domicile de Spector, ce dernier se déclara étonné que la jeune femme ait voulu absolument « embrasser un revolver ». Au cours de ses deux procès, il arbora différentes perruques, plus ou moins seyantes, souvent extravagantes. Condamné à 19 ans de prison, le port de tout postiche lui est désormais interdit : il ressemble à un vieux hamster halluciné.

Le souriant Sid Vicious, bassiste de l’ensemble instrumental Sex pistols, quant à lui, partageait sa chambre d’hôtel avec Nancy Spungen ; la jeune femme y fut retrouvée morte, apparemment assassinée. Sid l’ombrageux attendait son procès, lorsqu’une overdose l’arracha à notre affection.

Jerry Lee Lewis, alias The Killer, est le père fondateur de la rock attitude. Il s’est fait remarquer à plusieurs reprises, et particulièrement en 1958, à l’âge de 23 ans. Cette année-là, il épousa Myra Gale Brown. Elle avait la grâce de ses 13 ans ! Enfin, s’il est avéré qu’Anita Pallenberg, femme de Keith « I am innocent » Richards, fut mêlée à de nombreux et retentissants scandales, son élégance soufrée, son impertinence amusée l’éloignent définitivement de l’univers de M. Cantat.

Oui, vraiment, à côté de ces prodigieuses personnalités, le pâle Bertrand C., chanteur « engagé » pour trentenaire en déshérence, poète pour adolescents à cheveux gras, fait figure de portier d’hôtel.

Noir Désir, Bertrand Cantat: Un destin rock

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Regarder la France tomber

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Anne Louis Girodet
Anne Louis Girodet, La Révolte du Caire, le 21 octobre 1798.

Un sondage, récemment paru dans le Journal du dimanche, nous a appris la nouvelle : 7 Français sur 10 estiment que la France est en déclin. L’Agence France Presse s’est aussitôt fait fort de colporter la « mauvaise » nouvelle et, dans les rédactions, les plus belles intelligences du pays se sont affairées à l’envoyer directement au marbre, rajoutant ici et là quelques trémolos d’affliction.

De la crise économique à la nullité de nos footballeurs en Afrique du Sud, des « affaires » qui font les titres des gazettes aux fortes chaleurs qui en épuisent les lecteurs : rien n’incite vraiment à l’exaltation patriotique quand le vague à l’âme gagne tout un peuple. Mais l’idée de déclin n’est pas seulement liée à la conjoncture et à la morosité ambiante : elle est profondément enfouie dans l’esprit français comme la part secrète de ce que nous sommes. Elle nous constitue : être français, c’est, d’abord, se penser en déclin. L’idéologie française est une manière de théologie négative.

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On y regardera donc à deux fois avant d’aller prendre place dans la longue suite des pleureuses. Si d’aventure, on tient un peu à la France, on se réjouira même de l’excellente nouvelle : les Français sont de plus en plus nombreux à croire au déclin de leur pays. Se réjouir ? Oui. Car il n’y a pas de pensée du déclin sans idée de la grandeur.
La médiocrité ignore le déclin. Son propre est de toujours se satisfaire de ce qu’elle est. Quand elle n’est rien, elle se contente de ce qu’elle a. Le déclin ne s’oppose pas à la grandeur, il l’appelle : on ne voit jamais chuter que ce l’on estime devoir être naturellement placé en hauteur. Le soleil et les astres déclinent. Jamais les cailloux ni les taupes.

Montesquieu, qui ne s’est pas contenté d’écrire les deux ou trois sottises habituelles que l’on tire de L’Esprit des lois pour le métamorphoser en un « moderne » avant l’heure, a théorisé ce rapport dans l’un de ses livres les plus importants : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. La puissance et le déclin d’un peuple marchent de pair : ce n’est pas qu’il faille simplement être grand pour décliner, c’est que – là est l’affaire du baron de la Brède – les mêmes causes président à la puissance et au déclin des nations ; c’est en se détournant du principe qui avait assuré sa grandeur que Rome fabriqua sa propre fin.

Keynes ne voyait pas en Montesquieu un précurseur de la sociologie, pendant occidental d’Ibn Khaldûn. Il le tenait pour l’un des premiers et des plus grands économistes de l’histoire. Le baron de La Brède fut, en effet, l’un des premiers historiens à ne pas concentrer uniquement son intérêt sur la geste héroïque des peuples et de leurs chefs, mais sur ce que Marx appellera les « conditions de production ». Ainsi la théorie des climats n’a-t-elle aucun autre sens, chez Montesquieu, que de replacer l’histoire des nations dans la réalité physique où elles évoluent. Il enracine la grande politique dans le réel.

La théorie des climats joue ainsi comme une sorte de camera obscura de la politique de Montesquieu. On peut bien se gausser de bon cœur sur les prétendus préjugés du philosophe et rire de la place démesurée qu’il accorde au niveau d’ensoleillement. Il n’en reste pas moins que la théorie des climats est son point d’Archimède : elle lui permet de tirer l’histoire du terrain de l’épopée vers celui du réel. C’est en se livrant à cette opération et en payant le prix de l’apparente trivialité qu’il peut interroger le système de représentation d’un peuple, c’est-à-dire le principe de son gouvernement.

Le déclin est toujours total

Politique et économie ne sont pas, chez Montesquieu, des sphères éloignées et distinctes. L’une et l’autre suivent un même principe : si l’une décline, l’autre l’accompagne. Là encore, ce n’est pas un rapport de causalité entre les deux. Quand un peuple renonce au principe qui lui a assuré sa grandeur, c’est tout l’ordre social qui est affecté dans un même mouvement. En adoptant le christianisme, nous dit Montesquieu, et en tournant le dos aux valeurs qui avaient assuré la pérennité du modèle romain depuis la République, l’Empire de Constantin s’est effondré sur lui-même. Toujours, le réel commande ; c’est lui qui provoque la dépression simultanée de l’économie et de la politique. Quand ça va mal, tout va mal.

Dans la perspective de Montesquieu, une crise économique – entendez une crise structurelle – se double toujours d’une crise politique et morale. Le déclin ne se limite jamais à un seul pan de la vie sociale, il les affecte tous dans leur totalité. Au Livre VIII de L’Esprit des Lois, Montesquieu décrit la corruption du principe de la démocratie. Qu’on s’éloigne de la vertu républicaine, c’est la société tout entière qui s’écroule : « Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges. Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les délibérations du sénat n’ont plus de poids ; on n’a donc plus d’égards pour les sénateurs, et par conséquent pour les vieillards. Que si l’on n’a pas du respect pour les vieillards, on n’en aura pas non plus pour les pères ; les maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage : la gêne du commandement fatiguera comme celle de l’obéissance. Les femmes, les enfants, les esclaves n’auront de soumission pour personne. Il n’y aura plus de mœurs, plus d’amour de l’ordre, enfin plus de vertu. »

Penser le déclin, depuis Montesquieu, cela revient toujours à penser ce qu’est un pays dans sa globalité et à le concevoir en terme de destin. C’est certainement ce que l’on reproche, depuis quelque temps déjà – cela remonte à la parution des Trente Piteuses, en 1998 –, à Nicolas Baverez, qu’on accuse de prédire le pire et d’en faire métier. Ses détracteurs sont allés jusqu’à forger exprès le mot de « décliniste » pour qualifier cet intellectuel qui refuse de chanter le réel sur l’air de Tout va très bien, Mme la Marquise. Nul ne blâme ce disciple de Raymond Aron de décrire la réalité telle qu’elle est : chacun sait la dette vertigineuse de la France, le poids de la fiscalité sur notre développement ou le mouvement brownien qui tient lieu, la plupart du temps, de stratégie économique à l’État. Ce dont on fait grief à Baverez, c’est d’oser penser le déclin français dans sa globalité, sans restreindre ses critiques à un champ social particulier ou à un autre. On ne lui reproche pas de ne pas regarder la réalité en face, on lui reproche seulement de ne pas le faire par le petit bout de la lorgnette.

Le déclin : une permanence française

On aurait tort de croire que la notion de progrès aurait trouvé dans le pays de Condorcet une terre d’élection. Le mouvement des idées est beaucoup plus complexe et la question du déclin de la France traverse, de part en part, notre histoire intellectuelle et politique. Nous apprenons aujourd’hui que nous sommes sur le déclin ? La nouvelle ! Nous n’avons jamais cessé de l’être ou, même quand nous n’y étions pas, de pressentir qu’il ne tarderait pas à pointer son nez.

C’est Nicolas Boileau qui soutient, lors de la querelle qui l’opposa à Charles Perrault, que les Modernes ne sont que des Anciens sur le déclin. C’est Voltaire qui écrit, dans Le Siècle de Louis XIV : « Le génie ne dure qu’un siècle, après quoi il faut qu’il dégénère. » C’est toute notre histoire, où nous semblons manquer, parfois, de totalement disparaître : la France de Jeanne d’Arc sauvée par miracle, celle de Valmy assiégée de toute part, celle de l’Empire démantelé au Congrès de Vienne et des deux Grandes Guerres mondiales.

Ce n’est pas que nous ayons été grands et que nous ne le sommes plus : nous avons été et nous risquons de bientôt mourir.

Il y a, dans cette idée de chute irrémédiable et de destin programmé, une part certaine de nostalgie et de mélancolie : nous sommes à peu près certains que l’âge d’or n’a jamais existé, mais nous nous nourrissons quand même de regrets et de souvenirs.

L’idée du déclin repose également sur ce que Bleuler appelle, en psychologie, le Hassliebe, la haine-amour : on exècre ce que l’on est tout en surestimant ce que l’on a été ou ce que l’on devrait être.

Cela se traduit souvent dans les faits par une rhétorique particulière : on a l’éloquence de la grandeur sans en posséder les moyens. On joue, en quelque sorte, les Dominique de Villepin à la tribune de l’ONU : on a les mots, pas la puissance. Il y a quelque chose de foncièrement comique dans une telle attitude, où l’on ne se règle pas sur la réalité, mais sur ses fantasmes. Il y a, aussi, une part de tragédie, comme tout dolorisme en contient. C’est le fondement de la mystique nationale et c’est l’une des grandes permanences françaises. Il suffit de relire le tout début des Mémoires de Guerre, du général de Gaulle, pour s’en convaincre : « Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. »

Spectre du déclin ou menace fantôme ?

Dans les premières lignes du Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels écrivent la célèbre phrase : « Un spectre hante l’Europe, celui du communisme. » Il serait facile de les paraphraser : « Un spectre hante la France, celui du déclin. » De la même manière que la spectralité du communisme était celle d’un spectre à venir (encore que Jacques Derrida a, pour sa part, infirmé cette idée dans Spectre de Marx), le déclin de la France n’est pas le simple fantôme d’un passé défunt. Il est aussi toujours à venir, dès lors que le déclin est consubstantiel à notre identité.

Cependant, la question reste entière : pourquoi la France entretient-elle un lien aussi fort avec l’idée de déclin ? Est-elle d’une nature plus fragile que les autres pays ? Ou confond-elle sentiment national et paranoïa ? Il est des nations dans le monde qui ne se posent jamais la question de leur propre disparition et mènent leur vie sans faire trop d’histoires. Nous autres Français pressentons que nous pouvons défaillir à tout moment : comme Mme Bovary, nous avons nos vapeurs.

Dans L’Enseignement du peuple, Edgar Quinet, qui fut historien et philosophe avant de n’être plus qu’un boulevard beaucoup plus parcouru que ses livres, écrit : « Une des choses qui m’ont le plus étonné, sitôt que j’ai commencé à réfléchir, a été de voir dans les esprits qui n’ont plus de religion positive, survivre la plupart des formes, des habitudes, des antipathies, des préjugés enracinés par un dogme particulier. Ils ne croient plus et ils ont de la meilleure foi du monde tous les préjugés de la croyance qu’ils repoussent. Combien de voltairiens ont horreur de la réforme, du divorce, autant que le catholique le plus fervent ! Ils ressemblent à ces hommes auxquels on a retranché un membre et qui continuent néanmoins de souffrir dans le membre qu’ils n’ont plus. » Dans La Révolution, il ajoute : « Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de parler philosophiquement de religion dans un pays qui n’a pas fait de révolution religieuse. Tout y est cendre brûlante. Souvent les athées mêmes conservent tous les préjugés historiques des croyances qu’ils n’ont plus. »

Chercher une intelligibilité à l’histoire de France, tenter de comprendre la nature du déclin dont nous prétendons être affectés, c’est, nous dit en substance Quinet, remettre la main sur notre membre fantôme.

Si l’on suit l’auteur de Philosophie de l’histoire de France, tous les maux dont le pays croit souffrir proviennent de la question religieuse, qui n’aurait jamais été réglée définitivement ou simplement balayée sous le bon gros tapis de la laïcité. Le christianisme est le véritable impensé français. Aujourd’hui encore, nous nous repentons, souvent de crimes imaginaires, mais nous ne savons pas l’aspect sacramentel et même sacrificiel que cela revêt. Nous nous voyons sur le déclin, mais nous rejetons loin de nous la mystique de la Chute. Lorsque l’on ose évoquer devant nous les racines chrétiennes de l’Europe ou le « blanc manteau de cathédrales », dont saint Bernard voyait le monde occidental se recouvrir, nous sortons de nos gonds et récriminons. Qu’on parle de la France comme de la « Fille aînée de l’Église » et nous rions, d’un rire nerveux.

Ce que nous croyons être le déclin français n’est rien d’autre que la persistance d’une douleur dans l’ordre symbolique. Nous avons été chrétiens, nous ne le savons même plus. Nous ignorons que le spectre du christianisme nous visite encore.

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Une finance autiste

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De Lloyd Blankfein, grand patron légèrement mégalomane de Goldman Sachs, ayant affirmé que son entreprise accomplissait le « travail de Dieu » au reste du système financier américain, qui n’a de cesse de mettre en avant sa contribution à l’enrichissement de la société, Wall Street a perdu le sens des réalités. Du reste, les chiffres qui y circulent semblent irréels et sans commune mesure avec la vie quotidienne du citoyen moyen : 26 millions de dollars pour l’appartement de Blankfein, 2 milliards de dollars estimés pour la valeur du quartier général de Goldman Sachs, à Manhattan, ou encore 550 millions de dollars assumés par ce même établissement en règlement de son litige avec la SEC (Securities and Exchange Commission)…  Cette quantité de zéros dans un monde où règne le virtuel vampirise l’économie réelle sans apporter de valeur ajoutée digne de ce nom.
 
Comment juguler ou endiguer aujourd’hui un monde de la finance ayant connu un développement spectaculaire et dont la contribution à la richesse nationale n’a cessé de gagner en importance depuis 150 ans ? La participation de la finance dans le PIB américain a bénéficié d’une croissance stable au cours de cette période : sa part dans l’économie globale a grimpé de 1 % en 1850 à 8 % lors du summum atteint par le marché immobilier il y a quelques années (la période de la Grande Dépression ayant été la seule où l’importance du secteur financier allait notablement régresser)…

Quelle est la valeur ajoutée de la finance, en quoi profite-t-elle à la productivité de l’économie ? Ancien président de la Réserve fédérale et actuel conseiller de l’équipe Obama, Paul Volcker n’avait-il pas émis le souhait que « quelqu’un lui amène des éléments de preuve corroborant le lien entre l’innovation financière et ses bénéfices apportés à l’économie » ? Il y a des chances pour que cette question, pertinente entre toutes, ne concerne pas les seuls Américains…

Le crépuscule des ambassades

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Ceux qui pensent toujours que la vie dans nos ambassades à l’étranger ressemble à l’impayable pub télé vantant naguère les qualités gustatives et diplomatiques des chocolats Ferrero-Rocher vont être déçus. En ces temps de vaches maigres, il est tentant d’opérer des coupes claires dans une administration, celle des Affaires étrangères, où les effets électoraux produits par ces mesures d’économies seront négligeables. Lorsque, de surcroît, le ministre en fonction au Quai d’Orsay ne dispose pas d’une force de frappe politique et parlementaire lui permettant de limiter les dégâts, comme c’est le cas actuellement avec un Bernard Kouchner en fin de parcours, Bercy s’en donne à cœur joie. Au sens propre et figuré, car les « épiciers » des Finances ont toujours éprouvé des sentiments pour le moins mitigés envers les « aristos » du Quai, soupçonnés de mener aux frais de l’Etat une vie aussi oisive que dispendieuse dans des résidences de luxe.

Les gens de Bercy sont d’ailleurs de gros jaloux doublés d’hypocrites, car leurs fonctionnaires détachés dans les postes d’expansion économique à travers le monde disposent d’indemnités et d’avantages divers tout à fait comparables, et parfois supérieurs à ceux du personnel diplomatique…

Même le « soft power » exige plus que de belles paroles

Pour plus de détails sur ce qui se mijote dans les arrière-cuisines des salons dorés, on pourra se reporter à l’excellent livre Les Diplomates, du journaliste Franck Renaud, que l’on complètera pour le fun par la lecture de la BD Quai d’Orsay. Le premier s’efforce de montrer se qui se passe derrière le décor et le langage codé de la diplomatie à la française. Le second est une désopilante chronique des hautes sphères ministérielles à l’époque où Galouzeau de Villepin brillait de ses mille feux, tantôt Pardailhan, tantôt Don Quichotte, mais toujours le nez fendant l’air et citant Héraclite. Comme le scénario de cette BD a été conçu, (sous couvert d’un pseudonyme) par un ancien membre de son cabinet, chargé de l’élaboration du « langage » de la diplomatie villepinienne, ceux qui connaissent un peu la question trouveront là ce parfum d’authenticité qui renforce la satire.

En fait, une grande partie de la misère de notre service diplomatique est la conséquence de l’incapacité des gouvernements qui se sont succédés depuis les années 1990, période du dernier grand bouleversement géopolitique mondial, à trancher la question de la taille et de la fonction de notre réseau diplomatique. Est-il encore raisonnable, étant donné le poids politique et économique de la France du XXIe siècle de maintenir ce maillage serré de 160 postes diplomatiques permanents sur les 192 pays adhérant à l’ONU ? Ce réseau est le deuxième du monde après celui des Etats-Unis, et plus important que ceux de pays plus riches comme l’Allemagne ou le Japon. Quand on précise que le budget alloué à l’action diplomatique française représente 0,11 % du PIB national, contre 0,20 % au Royaume-Uni et 0,14 % en Allemagne pour des réseaux moins denses, on ne peut qu’être d’accord avec l’essayiste et haut fonctionnaire Nicolas Tenzer qui écrit : « Nous n’avons pas de stratégie de projection de nos capacités sur le plan international parce que cela fait bien longtemps que nous n’avons plus de stratégie internationale tout court. Non seulement nous nous reposons souvent sur une gloire ancienne, largement exagérée sinon imméritée, mais nous faisons mine de croire que la posture et l’emphase du verbe peuvent remplacer l’intendance.[1. Nicolas Tenzer, Quand la France disparaît du monde, (Grasset).] » Même ce « soft power », cette diplomatie d’influence douce que l’on voudrait substituer au « hard power » du brutal rapport de force (on peut toujours rêver !) exige plus que des belles paroles : un réseau culturel performant et unifié, une action économique extérieure dynamique et inventive, une aide au développement qui ne finisse pas dans la poche des potentats corrompus.

Sur ces affaires les langues commencent à se délier, plaçant enfin notre diplomatie au centre du débat public. Ainsi, Jean-Christophe Rufin, ancien ambassadeur au Sénégal déplore-t-il la dépossession du Quai d’Orsay des affaires africaines, traitées directement à l’Elysée par les conseillers du président de la République, eux-mêmes informés et influencés par des « hommes de l’ombre » comme l’avocat libanais Robert Bourgi…

Les limites de la diplomatie du reblochon

Notre ambassadeur à Londres, l’excellent Maurice Gourdault-Montagne, dit MGM, ex-sherpa de Jacques Chirac pour les sommets internationaux, a bien de la chance. Il peut compenser la réduction des crédits alloués aux festivités du 14 juillet dans sa résidence de la capitale du Royaume-Uni en « taxant » les vignerons savoyards de 450 bouteilles de leurs divers crus. Il leur fait miroiter les avantages qu’ils peuvent retirer de cette exposition devant l’élite de la société londonienne, qui ne manquera pas de faire la promotion de l’Apremont, du Chignin ou de la Mondeuse dans les restaurants chics de Chelsea ou Kensington. Les Savoyards commencent par rechigner, mais au final ils envoient leurs bouteilles à Maurice comme on prend un ticket de Loto. Mais il est douteux que son collègue en poste dans un pays à PIB par tête misérable puisse ainsi solliciter la générosité intéressée des producteurs de Champagne ou de reblochon fermier au lait cru.

Un nouvel élément vient embrouiller encore cet écheveau diplomatique : la création, annoncée fin juillet, de ce fameux service diplomatique de l’Union européenne, dirigé par la Haute représentante de l’UE pour les affaires extérieures Catherine Ashton, baronne travailliste de son état. Cette usine à gaz, censée mettre en œuvre une politique étrangère commune des 27, dont on a du mal à discerner la moindre substance quand on ne s’appelle pas Bernard Guetta, va employer quelque 8 000 fonctionnaires, pour l’essentiel puisés dans les divers services de la commission en charge de l’international. Il va de plus se voir affecter, à hauteur de 30 % de ses effectifs, des diplomates détachés par les divers pays de l’UE. Comme les plus puissants d’entre eux, notamment l’Allemagne, la France et le Royaume Uni n’entendent pas se laisser déposséder de leur autonomie diplomatique par Bruxelles, ils ont décidé d’affecter des ambassadeurs de haut vol à la direction de ce service. La France pousse son ambassadeur à Washington, Pierre Vimont, au poste clé de secrétaire général du machin ashtonien. Ce diplomate unanimement respecté – il fut directeur de cabinet du socialiste Védrine et de l’UMP Villepin (bien traité, d’ailleurs dans la BD citée plus haut) va devoir utiliser son talent à faire en sorte que la machine européenne ne vienne pas piétiner les plates-bandes de notre bonne vieille diplomatie hexagonale. Comme ses collègues allemands, britanniques ou espagnols auront le même souci, il y a gros à parier que ce service aura comme principale utilité d’assurer une présence collective des « petits » pays de l’UE dans des régions où ils n’avaient pas les moyens d’entretenir une légation…

Dans quelques mois devrait se dérouler devant le tribunal correctionnel de Paris le procès de deux anciens hauts diplomates présumés ripoux, Serge Boidevaix et Jean-Bernard Mérimée, accusés de s’être gavé de pétrole offert à eux par feu Saddam Hussein pour leur aide dans le contournement du programme «  pétrole contre nourriture » établi par l’ONU dans le cadre des sanctions contre l’Irak après la première guerre du Golfe.

«  Pour faire un bon ambassadeur, il ne suffit pas d’être con, encore faut-il être poli », nous apprend la vieille sagesse du Quai, qui n’avait pas prévu que l’intelligence énarchique de quelques diplomates pourrait se manifester dans leur habileté à se remplir les poches en se référant, noblesse oblige, au précédent de l’indépassable Talleyrand.

Les diplomates: Derrière la façade des ambassades de France

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Quai d'Orsay, tome 1 : Chroniques diplomatiques

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De quoi j’me mêle ?

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Hillary Clinton
Hillary Clinton.

« Nous ne pensons pas qu’il faille légiférer sur ce que les gens ont le droit, ou pas, de porter en fonction de leurs croyances religieuses. Aux États-Unis, nous prendrions d’autres mesures pour assurer l’équilibre entre la sécurité, d’une part, et d’autre part le respect de la liberté religieuse et des symboles qui lui sont associés », a poursuivi le porte-parole. Ces propos ont été tenus récemment lors d’un point de presse de Philip Crowley, porte-parole du Département d’État, qui était sollicité de donner son avis sur le vote, en première lecture à l’Assemblée nationale, de la loi interdisant le port du voile intégral dans l’espace public français.

[access capability= »lire_inedits »]

On a rarement vu, pour ainsi dire jamais, un officiel d’un pays allié et ami de la France intervenir aussi grossièrement dans les affaires intérieures de notre République. De surcroît, le factotum d’Hillary Clinton n’attend même pas que le processus législatif soit allé jusqu’à son terme pour formuler un jugement sur une loi qui ne le concerne en rien.

Ingérence dans une affaire française

On ne manquera pas de s’étonner que cette ingérence manifeste dans les affaires intérieures françaises ait suscité si peu de réactions dans les médias, et une réplique plutôt molle de l’homologue français de Crowley, Bernard Valero, porte-parole du Quai d’Orsay. Celui-ci prend acte que l’on ne peut être d’accord sur tout des deux côtés de l’Atlantique et que la France désapprouve, par exemple, l’application de la peine de mort dans de nombreux États de l’Union. Pas la moindre petite formule diplomatique pour dire en langage fleuri que ce Crowley avait perdu une bonne occasion de se taire.

Imaginons un instant que l’administration Bush se soit permis une sortie de ce genre sur une loi française en cours d’adoption qui lui aurait déplu. On aurait vu les paladins de l’indépendance nationale, les éditorialistes, les professionnels de l’indignation monter au créneau pour fustiger cette intolérable intervention d’un Texan inculte dans les travaux législatifs du Parlement de la patrie des droits de l’homme. On avait déjà pu avoir un aperçu de ce comportement lors de la fameuse sortie du ministre de la défense Donald Rumsfeld, en 2003, distinguant une « vieille Europe » réticente à aller guerroyer en Irak, et une « nouvelle Europe », essentiellement composée d’anciens pays communistes prête à suivre Washington sur ce terrain.

Une fixation obsessionnelle d’Obama

Au-delà de cette mauvaise manière, on peut se demander pourquoi Barack Obama et son administration font une fixation obsessionnelle sur la manière dont la France gère son espace public, et sur sa conception de la laïcité. Déjà lors de son fameux discours du Caire du 4 juin 2009, le président américain s’était permis une allusion limpide à la loi interdisant le foulard islamique dans les lycées et collèges, à la grande joie de son auditoire égyptien.

Jamais, en revanche, on n’a pu trouver dans les interventions publiques de Barack Obama de condamnation en bonne et due forme des lois concernant les femmes et la famille appliquées dans nombre de pays islamiques.

Sur cette question, il peut, certes, s’appuyer sur une majorité de citoyens des États-Unis (68 % selon un sondage récent du Pew institute) qui seraient opposés à l’interdiction du voile intégral dans leur pays. Mais taper sur les Français pour se faire applaudir chez lui et dans le monde arabo-musulman, c’est vaincre sans péril et triompher sans gloire. Le délabrement de notre diplomatie, justement pointé par Jean-Christophe Rufin, n’explique pas à lui seul ce manque de sursaut d’orgueil des autorités françaises. Rien n’aurait empêché Bernard Kouchner de donner ce fameux coup de menton autoritaire qui signale qu’il n’est pas content du tout. Il aurait même pu trouver là l’occasion de prouver qu’il sert à quelque chose. Veut-on préserver les chances d’EADS pour l’obtention du marché du siècle des avions ravitailleurs de l’US Force ? L’expérience, et pas seulement celle des westerns, montre que l’on ne perd jamais, y compris des marchés, en se faisant respecter.

De plus, les têtes d’œufs du Département d’État n’ont même pas l’air d’avoir lu le texte qu’ils stigmatisent. L’aspect sécuritaire de cette loi, le seul qu’évoque Philip Crowley, n’en est pas le cœur, même si elle constitue une entrave pour des braqueurs voulant s’approcher en tapinois du lieu de leur forfait. Cela s’est vu. Elle témoigne de la persistance de la France à maintenir, contre vents et marées, son modèle intégrateur, et de refuser le relativisme culturel dont les Américains, et plus particulièrement ceux qui se réclament de la gauche se font les défenseurs.

Ceux qui la critiquent en France n’en contestent pas le principe : le PS s’est abstenu lors de son vote en première lecture en argumentant sur les difficultés que poserait sa mise en application. Seuls les suspects habituels, communistes et Verts islamolâtres ont voté contre. Eux, au moins, sont conséquents : ils manifestent avec les partisans du Hezbollah, et acceptent l’enfermement des femmes musulmanes dans l’invisibilité.

On attend donc qu’Éva Joly et Marie-Georges Buffet manifestent leur solidarité en se présentant au Palais-Bourbon la tête enchiffonnée d’un niqab noir. Cela pourrait leur valoir, qui sait, une invitation à dîner à la Maison Blanche…[/access]

Ta mer la privatisée !

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À Fouesnant, un collectif de citoyens n’est pas content. Cette ville, qui n’est pas la plus vilaine du Finistère, dispose d’un très beau sentier littoral qui, d’après la loi du même nom, doit permettre à tous de se promener sans contrainte. Seulement, à Fouesnant, deux kilomètres de ce chemin sont purement et simplement interdits de passage. Quatre propriétaires riverains défient tranquillement la loi depuis 2007 pour ne pas être obligés de frayer avec le tout-venant, genre pêcheurs de crevettes en bob Ricard qui sentent le congé payé ou amoureux du cru qui vont se bécoter sur les rochers publics. En même temps, de quel droit viendrait-on troubler la tranquillité des familles Meyer-Taittinger (hôtellerie, banque, Club Med), Lascar (textiles Burton et Devred), Cabri-Wilzer (immobiler) et Bolloré (qu’on ne présente plus) ? Le maire UMP, de son côté, dément d’ailleurs tout favoritisme. On le comprend, cet homme. Ses illustres administrés, si on les embête trop avec cette loi littoral, seraient capables de s’exiler et d’aller acheter une île, je ne sais pas, moi, aux Seychelles, par exemple.

La peur a changé de camp

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La Villeneuve, à Grenoble.
Quartier de la Villeneuve, à Grenoble.

Comme toujours, quand une cité s’embrase, on a parlé de désespérance sociale, pointé les responsabilités d’un Etat qui abandonne les plus misérables. Au quartier de la Villeneuve, à Grenoble, à l’issue de trois jours de violence durant lesquels on a tiré à balles réelles sur les policiers, brûlé des voitures et détruit des équipements, on a promptement décrété, sans doute sur la foi de témoignages irréfutables recueillis auprès des habitants, que « la plupart des personnes interpellées n’avaient aucun lien avec les violences ». On a déploré en chœur la disparition de la police de proximité – on voit mal à quoi elle servirait contre des gangsters qui dialoguent à l’arme lourde. On s’est empressé de recouvrir la réalité d’un voile pudique de bons sentiments et d’euphémismes adaptés. Ainsi, la mise à sac de Saint-Aignan, qui a commencé avec l’attaque de la gendarmerie et de divers édifices publics et s’est poursuivie par une expédition punitive dans les commerces du village, par une quarantaine d’hommes armés de haches et de couteaux, a-t-elle été pieusement qualifiée d’exactions. Et c’est en s’entourant de louables précautions langagières que les journalistes ont lâché que les agresseurs appartenaient à la « communauté des gens du voyage ». Dans le monde réel, on dirait Gitans ou Manouches, mais il paraît que ça stigmatise. Et puis, « gens du voyage », ça donne un genre vaguement exotique.

[access capability= »lire_inedits »]À l’origine de ces flambées de violence, pas de gamins terrorisés, coursés jusqu’à une installation à haute tension, ni de gosses faisant les marioles et percutant une voiture de police, mais, dans les deux cas, un duo de vrais malfrats, des clients de Cour d’Assises, qui tentent d’échapper à la police. Les premiers, pris en chasse après un braquage, tirent sur leurs poursuivants, qui répliquent, en laissant un au tapis. Son coéquipier parvient à regagner la Villeneuve : on dirait qu’il a passé une frontière. À Saint-Aignan, un jeune homme meurt dans une fusillade après avoir forcé deux barrages de gendarmerie. Dans les deux cas, la violence éclate parce que la « communauté » concernée, « le quartier » ou les gitans, « réclame justice ». À balles réelles ou à coups de haches.

Dans les deux cas, il s’agit clairement de refus d’obtempérer. Si les victimes s’étaient rendues sans faire d’histoire, elles auraient sauvé leur peau. Cela écorchera les âmes à sensibilité variable que la mort d’un voyou afflige plus que celle d’un gendarme : en tirant, les forces de l’ordre ont fait leur boulot.

Seulement, que voulez-vous faire d’une histoire pareille, dans laquelle le méchant est puni – durement il est vrai – tandis que le représentant de la loi triomphe. Même dans les westerns, on n’ose plus faire ça, le shérif est un salaud et le bandit a un grand cœur.

En quarante-huit heures, la police se retrouve en position d’accusée. Le glissement sémantique s’opère subrepticement. L’événement que l’on « couvre » n’est plus le déchaînement de violence, mais la mort de deux innocents ou presque. On parle de « provocation », de « bavure ». Lors de l’enterrement du jeune Gitan, une journaliste indique, grave et admirative, que « les proches font preuve d’une grande dignité » – sans doute ont-ils laissé leurs haches chez eux. L’oncle du défunt sanglote dans le micro en bredouillant qu’on n’a pas le droit de « tuer un bébé ». À La Villeneuve, France Inter déniche un père de famille bien sous tous rapports. Heureux que ses quatre enfants aient pu faire l’apprentissage de la mixité dans le collège du quartier, ce spécialiste-en-arrestations-en-douceur-de-fuyards affirme sur un ton péremptoire qu’il y a d’autres moyens d’arrêter les fauteurs de troubles. Les gaz hilarants ?

Les criminels n’ont pas peur de la police. Les honnêtes gens, si

Pour finir, on nous explique que les habitants sont terrorisés…par le dispositif policier. Le maire de Clichy-sous-Bois renchérit en expliquant dans Libération que la construction d’un commissariat dans sa ville inquiète « des braves gens » qui se demandent si cela ne va pas « exciter les jeunes », les pauvres ont les nerfs fragiles. Le pire, c’est que c’est vrai. Les criminels n’ont pas peur de la police, les honnêtes gens, si.

En quelques jours, la réalité est camouflée par le récit, irénique à souhait. Le dernier bastion a cédé. Après les professeurs, les pompiers, les médecins, les forces de l’ordre sont désormais la cible d’un nihilisme décomplexé. Voilà qui réjouira les beaux esprits pour lesquels la peur du gendarme est un vieux machin démodé ou la marque du fascisme.

Les représentants de l’ordre comme les intercesseurs du savoir, suscitaient autrefois un mélange de crainte et de respect. On leur reconnaissait le droit d’exercer une certaine coercition, au besoin par l’usage de la force. L’emploi arbitraire ou abusif de cette force pouvait légitimer la rébellion. Mais le flic et le voyou appartenaient au même ordre symbolique. Aujourd’hui, le second peut faire la guerre au premier sans avoir un instant la conscience de transgresser la loi commune. Il n’y a plus de loi commune.

La peur a changé de camp. C’est l’adulte, insulté, tutoyé, rudoyé qui doit baisser les yeux devant le petit voyou affranchi des convenances et des interdits. Une telle société n’est ni libertaire, ni hédoniste, elle est en route vers la barbarie.[/access]

Salomon cul !

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Sabar Kachour, un habitant arabe de Jérusalem âgé de 30 ans, vient d’être condamné à 18 mois de prison ferme pour le « viol » d’une jeune israélienne. Cette information, rapportée par l’AFP, a été reprise par de nombreux médias à travers le monde. Elle doit son succès au fait que cette relation sexuelle qualifiée de complète par le tribunal, sur le moment pratiquée sous le régime du consentement mutuel, ait été requalifiée en viol par le tribunal hébreu.

Les juges s’appuient sur un article de la loi israélienne qui désigne comme viol un acte sexuel où l’un des partenaires a usé de tromperie pour obtenir l’accord de l’autre. Israël, d’ailleurs, n’est pas le seul pays où les groupes féministes ont imposé ce genre de dispositions anti-drague.

Sabar Kachour s’était fait passer pour juif et célibataire, alors qu’il n’était ni l’un ni l’autre, pour entraîner la belle à lui donner le meilleur de son être. Cela vaut-il dix-huit mois de trou ? Assurément pas, et ses juges sont indignes du ressort où jadis Salomon officiait avec le talent que l’on sait. Si cette loi avait une vocation universelle, la quasi totalité de la gent masculine aurait fait connaissance avec le paille humide des cachots… L’avocat d’Achour, un Arabe israélien de Nazareth aurait dû, pour la défense de son client rappeler cette vieille blague juive.

Dans un avion, un petit juif entame la conversation avec sa sculpturale voisine pour lier connaissance et plus si affinités. La dame, aux cours des échanges, avoue avoir une admiration particulière pour le peuple juif, sa capacité de résistance dans l’adversité, et pour les Indiens d’Amérique, dont elle s’est entichée lors d’un séjour dans l’ouest des Etats-Unis.
– « Permettez-moi de me présenter », dit alors le petit juif. « Je m’appelle Géronimo Rosenzweig. »

« Le drapeau de la gauche française est en lambeaux »

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Frédéric Sorrieu
Frédéric Sorrieu, La République universelle.
Frédéric Sorrieu
Frédéric Sorrieu, La République universelle.

Historien des idées et des évolutions culturelles, vous concentrez depuis quelques années votre réflexion sur la gauche. Existe-t-il un « ADN » de la gauche française ?

Tout au long du XIXe siècle, la gauche française s’est progressivement dotée d’une triple définition : idéologique, sociologique et morale.

La première, adossée à une philosophie de l’Histoire dessinée par les Lumières et l’expérience de la Grande Révolution, la conduit à promouvoir un changement social soudé à l’idée de « révolution », un mode opératoire où se conjuguent le temps court, la violence et le rapt de l’État. On suppose ainsi l’existence d’un au-delà historique, ce que les gens de gauche ont longtemps désigné avec l’expression fameuse des « lendemains qui chantent ».

La deuxième définition est sociologique. Certes, au XIXe siècle, la gauche libérale, attachée à l’héritage d’un 1789 réduit à la promotion des libertés publiques, est bourgeoise. Mais la répression républicaine de juin 1848, qui voit les républicains se retourner contre les ouvriers, accélère la naissance d’une gauche liée à des intérêts de classe, ceux d’un prolétariat hypostasié. Sauf que, en France, il s’agit en majorité de travailleurs de toutes petites unités dont la « conscience de classe » n’a pas grand-chose à voir avec le prolétaire décrit par Marx d’après le cas anglais. Il n’empêche : la gauche fut ouvrière, beaucoup plus rarement paysanne. Elle est devenue interclassiste, voire parfois petite-bourgeoise.

La troisième définition est d’ordre moral. À la suite de la greffe marxiste opérée sur le socialisme français, on occulte souvent tout un courant qui armait la doctrine socialiste de préceptes moraux. Des socialistes comme Proudhon (bien que ce dernier se défendît toujours d’appartenir à cette famille politique) et quelques-uns de ses héritiers plus ou moins directs, Benoît Malon, Eugène Fournière, sans oublier Charles Péguy et quelques autres, concevaient le socialisme comme une révolution morale. Nulle révolution sociale sans régénération éthique ! Une telle ligne imposait un style de conduite exemplaire qui devait permettre aux gens de gauche de cultiver un sentiment d’appartenance. L’homme de gauche devait se distinguer, dans son quotidien, de l’homme de droite par la générosité, le désintéressement, le sens du bien commun.

J’ai bien conscience que ce passage par l’Histoire est presque caricatural. Ainsi, définir la gauche comme « révolutionnaire » n’est-ce pas faire fi des débats qui ont opposé « réformistes » et « révolutionnaires » et exclure les premiers, au même titre que toute une « gauche modérée » (songeons aux radicaux qui, tous, se réclamèrent bel et bien de la gauche jusque dans les années 1950 au moins) ? Mais au fond, je crois qu’ils ne différaient des « révolutionnaires » que sur la méthode.

[access capability= »lire_inedits »]Gauche des Lumières, gauche ouvrière, gauche morale : que reste-t-il aujourd’hui de ce patrimoine génétique ?

Pas grand-chose… Cette alchimie mêlant ces trois composantes, idéologique, sociologique et morale (je me garde bien de recourir au terme très délicat à manier d’« identité » parce qu’il fige beaucoup trop les choses dans un état qui est en réalité toujours très instable), a longtemps constitué les trois couleurs de l’étendard de la gauche française. Or ce drapeau est aujourd’hui en lambeaux. Plus personne, ou presque, ne songe à faire de la révolution le mode opératoire le plus efficace, ni même d’ailleurs envisageable, du changement social. Mieux même, chacun sent bien qu’en dépit des crises qui affectent aujourd’hui le capitalisme, nul socialisme ne pourra être « bâti en cent jours » comme les socialistes l’annonçaient encore en 1981. L’au-delà historique est devenu absolument indiscernable.

Pour ce qui concerne la sociologie de la gauche, celle-ci est devenue si complexe qu’on ne peut plus désigner le Parti socialiste, ni même le Parti communiste, comme des « partis ouvriers ». La gauche n’est plus la seule à prendre en charge le sort des dominés. Quant au versant moral de la gauche, les années Mitterrand l’ont sérieusement écorné. La gauche a quitté la morale pour aborder les rivages du moralisme au mieux, du cynisme au pire.

Aujourd’hui, être de gauche ne signifie plus grand-chose, comme l’atteste l’affaiblissement continu du clivage droite/gauche dans les sondages d’opinion. Il me semble que cela revient surtout à partager quelques souvenirs et à se consoler dans l’évocation de quelques mythes. J’aime beaucoup cette remarque cruelle de François Furet, faite dans les années 1990 : « La gauche se meurt de célébrer son passé au lieu d’y réfléchir. »

Comment intégrez-vous l’écologie politique dans cette culture historique ?

L’écologie politique a offert un nouvel horizon à nombre de militants de gauche décontenancés, ne sachant plus à quel saint se vouer et ne trouvant plus dans la gauche historique la vision unificatrice nécessaire à toute mobilisation politique. Après l’échec du système qu’elle avait inventé, la gauche se contentait d’en rêver de nouveaux qui restaient dans les limbes sous les formes multiples et mal identifiées de nouvelles utopies collectives qui promettaient de réaliser le « vrai communisme » : les nouveaux militants écologistes jouissaient de la satisfaction d’affronter l’histoire immédiate, d’embrasser des causes concrètes (lutter contre l’implantation de telle centrale nucléaire, s’opposer à la dégradation de tel milieu naturel, etc.) et de changer leur vie sans plus attendre (s’équiper en matériel solaire, manger bio, opter pour la bicyclette, etc.). Bref, le succès de l’écologie politique traduit l’échec d’une certaine conception de la politique qui ne s’en remet qu’aux élections et à l’action gouvernementale et semble donc renouer avec une conception démocratique dont la gauche a été porteuse, par exemple dans le mouvement autogestionnaire des années 1970. Elle pourrait aussi aider la gauche traditionnelle à exercer son « droit d’inventaire », en contribuant à une critique utile et nécessaire d’une conception naïve du progrès dans laquelle la gauche française a beaucoup communié. L’écologie politique peut y aider si elle-même ne s’enlise pas dans ses propres ingénuités et son désordre structurel. Si elle y parvient, une nouvelle forme d’union à gauche peut se dessiner entre PS et forces de l’écologie politique, qui mettra fin à la longue histoire de l’union de la gauche entre socialistes et communistes ou leurs avatars actuels.

Passons à la droite, ou plutôt aux droites qui semblent être un peu à l’étroit dans la camisole UMP. Cette union de libéraux et de dirigistes, d’atlantistes et de néogaullistes est-elle toujours politiquement pertinente ?

Il est clair que l’opération UMP a échoué, comme ont d’ailleurs échoué toutes les tentatives visant à instaurer le bipartisme en France. L’élection présidentielle est sans doute la plus passionnante, à vrai dire la plus divertissante, mais elle est la moins politique. S’y déploie surtout l’affrontement entre plusieurs personnalités au premier tour, réduites à deux adversaires au second. C’est une psychomachie. On y voit toutes sortes d’épreuves psychologiques où se testent des personnalités, des qualités d’hommes ou de femmes. Mais de politique, au sens où vous l’entendez, c’est-à-dire des appartenances idéologiques, des sensibilités doctrinales, point ou très peu ! L’union des camps du deuxième tour est très cosmétique et ne traduit rien de politiquement très profond. Aux élections suivantes (législatives, régionales, municipales, cantonales), le local reprend ses droits, mais aussi la politique proprement dite, c’est-à-dire les choix opérés en matière d’action publique. La Ve République ne condamne nullement au bipartisme, comme toute son histoire l’a montré jusqu’à présent. Quant aux sensibilités que vous évoquez (libéraux, dirigistes, atlantistes, néo-gaullistes), il me semble qu’elles ne sont plus réservées qu’aux burgraves de la politique, qui y décèlent encore du sens. Mais les plus jeunes générations n’y voient guère que des marques ou des fanions de clientèles. Comme la gauche, la droite a perdu les quelques repères que lui avait conférés son histoire.

Quelle place dans ce paysage pour le Front national et son électorat, partiellement « siphonné » par Sarkozy en 2007 ?

J’ai toujours pensé que la prétendue disparition du Front national, annoncée une nouvelle fois par tant de prétendus experts au moment de la victoire de Nicolas Sarkozy, était une illusion. Le ralliement des électeurs du FN au candidat de droite était fragile, superficiel et provisoire. Les fidèles du FN n’avaient pas changé d’idées, et Nicolas Sarkozy ne pouvait pas embrasser leur discours durablement, sauf à voir une partie de sa clientèle républicaine fondre comme neige au soleil.

Du point de vue de la culture politique française, peut-on parler de « sarkozysme » ?

Si vous parlez d’une doctrine un tant soit peu articulée et arc-boutée sur quelques valeurs (l’indépendance nationale, la foi en l’action de l’État, l’implication des corps intermédiaires, etc.) comme le gaullisme, alors, évidemment, le sarkozysme est une chimère. Mais le Nicolas Sarkozy de la campagne de 2007 et des premiers mois de sa présidence a pourtant eu l’intuition du fait que la politique française est entrée dans un âge post-démocratique, où les clivages traditionnels sont dépassés (d’où les tentatives d’« ouverture »), les idées remisées au rayon des vieilleries républicaines et la politique définitivement assimilée à un spectacle où seuls les spin doctors ont voix au chapitre. Si ces tendances ne sont pas entièrement neuves, elles sont, pour la première fois, assumées comme les coordonnées de la politique. Le sarkozysme n’est évidemment pas un fascisme, ni un bonapartisme ni même un autoritarisme, comme une certaine gauche et quelques commentateurs pressés se sont plu à le laisser penser, mais un pragmatisme irresponsable où le spectacle tend à masquer l’impuissance politique.

Les déboires du Modem, qui n’arrive pas à trouver son espace politique, plaident-ils, contrairement à l’intuition de Sarkozy, en faveur de la pertinence du clivage gauche/droite ?

J’ai dit que nous étions entrés, depuis quelques années déjà, dans une période de grande confusion où le démarquage entre la droite et la gauche relève plutôt de réflexes et de traditions que d’analyses, de conflits d’interprétation ou de propositions. La guerre civile entre la droite et la gauche est dépassée. La possibilité de l’alternance a fait son œuvre. Sous ses anciennes formes, le clivage droite/gauche a donc en effet perdu de sa pertinence. Même s’ils en ont tiré des conséquences politiques différentes et qu’ils disposaient de moyens très contrastés, Nicolas Sarkozy et François Bayrou se sont accordés sur ce constat. À l’inverse de la gauche, qui reste convaincue de la vitalité de ce clivage… Elle n’a d’ailleurs peut-être pas entièrement tort. Si les formes de la politisation ont changé, cela ne signifie pas que la structure du clivage se soit totalement évanouie. Elle peut fonctionner différemment et sur de nouvelles questions. N’enterrons pas trop vite ces vieilles compagnes que sont la gauche et la droite.[/access]

Martin Hirsch, une chance pour la France

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Martin Hirsch
Martin Hirsch veut qu'on l'appelle Mohammed.
Martin Hirsch
Martin Hirsch veut qu'on l'appelle Mohammed.

Je l’avoue, cette déclaration de Martin Hirsch m’avait totalement échappé. Et elle n’a guère intéressé les habituels traqueurs de dérapage, sans doute parce qu’ils n’y ont pas vu le moindre dérapage. Elle est pourtant stupéfiante : le fils spirituel de l’abbé Pierre a trouvé la solution au casse-tête de l’intégration qui hante la société française. C’était le 1er juillet sur Canal +. «  La vraie intégration, c’est quand des catholiques appelleront leur enfant Mohamed », a affirmé l’ex-Haut-Commissaire aux solidarités actives – il paraît qu’il tenait beaucoup à ce qu’on ne le traite pas de ministre, il doit trouver ça plouc ou pire, d’être ministre de la République.

C’est ce qui s’appelle marcher sur la tête. Hirsch prône l’assimilation mais à l’envers. Ce sont les « anciens » Français qui doivent s’assimiler aux « nouveaux ». On ne demande plus aux derniers arrivés de faire comme les Romains à Rome. En revanche, les Français catholiques, également dits « Gaulois », sont sommés d’adopter les usages de leurs concitoyens. En clair, pour être parfaitement accueillante, la France doit cesser d’être la France et ressembler aux pays d’origine de ses citoyens issus de l’immigration dont beaucoup, du reste, n’en demandent pas tant. Drôle d’idée. Comme si émigrer consistait à trimballer son univers avec soi, à ne rien changer à son mode de vie et de penser. Du reste, des milliers de musulmans appellent leurs enfants Philippe, Kevin ou Kangoo, et c’est très bien – Kangoo, je vous le concède, on peut discuter. Et il est aussi très bien que d’autres préfèrent transmettre, avec les prénoms, un peu de la terre des ancêtres. En attendant, ils ne sont pas venus en France pour y recréer la casbah d’Alger ou le bled du Maroc, mais parfois, pour y échapper. En tout cas pour vivre ailleurs. Autrement.

La France, un vieux pays qu’il faut rééduquer ?

Seulement, voilà. Pour Martin Hirsch, la France n’est pas une terre d’accueil – et l’une des plus généreuses qui soit – mais un vieux pays cramponné à son passé criminel qu’il faut rééduquer. En commençant par les enfants. Curieuse conception pour un serviteur de l’Etat. Et inquiétante quand on sait qu’il est responsable du nouveau service civique. Je n’ai pas pour habitude de demander que des têtes tombent, mais, compte tenu de sa responsabilité, on pourrait au moins lui demander de faire attention à ce qu’il dit.

Le plus grave est que, sans même s’en rendre compte, Hirsch qui devrait avoir un point de vue universaliste et refuser de distinguer les citoyens en fonction de leur appartenance, se place sur le terrain de la compétition religieuse. Car Mohammed n’est pas n’importe quel prénom arabe et il le sait, c’est celui du Prophète. D’ailleurs, il ne lui est pas venu à l’idée d’inviter des juifs et des musulmans à appeler leurs mômes Jésus ou Christian – et heureusement. Ce ne sont pas les croyances qui minent la République mais leur exhibition dans l’espace public. Le prénom que l’on donne à ses enfants relève de la vie privée.

Mais Hirsch n’a pas seulement trouvé la solution, il a trouvé les coupables. Si on le comprend bien, ce qui ne va pas en France, c’est que les catholiques continuent à être catholiques ou, plus précisément, qu’ils ne deviennent pas musulmans. On peut appeler sa fille Leïla par goût de l’altérité, mais on n’appelle pas son fils Mohammed si on n’est pas musulman. Bon, perso, il ne fait pas grand-chose pour l’intégration, lui dont les filles portent de jolis prénoms qui fleurent la douce France. Qu’il me pardonne cette très légère intrusion dans sa vie privée, mais je ne trouve pas ça très catholique.

En attendant, rendons-lui grâce, car il a bel et bien trouvé la clé de l’intégration : la conversion. Il suffisait d’y penser.

Cantat sauce bio

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Bertrand Cantat, chanteur naguère colérique, rebelle de micro, proclamant avec vigueur son « refus permanent du compromis », suscite, avec son groupe Noir désir, une nouvelle biographie. Je n’ai pas l’intention de la lire, et ne me prononcerai donc pas sur ses qualités intrinsèques (ou leur absence).

On s’étonnera, en revanche, d’y trouver d’audacieuses comparaisons avec les destins contrariés de personnalités aussi différentes que Phil Spector, Jerry Lee Lewis, Sid Vicious ou encore celle qui fut la compagne de Keith Richards, Anita Pallenberg.

Il était de notoriété publique que Phil Spector, par exemple, l’inventeur du fameux « mur du son», qui massacra l’album des Beatles Let it be, présentait d’inquiétants troubles du comportement. Il n’était pas rare que Phil brandît une arme à feu devant ses invités, ou dans les boîtes de nuit qu’il fréquentait, à Los Angeles.

Lorsque la police, avertie par un coup de téléphone, découvrit Lana Clarkson, affalée dans un fauteuil, le crâne explosé par une balle, au domicile de Spector, ce dernier se déclara étonné que la jeune femme ait voulu absolument « embrasser un revolver ». Au cours de ses deux procès, il arbora différentes perruques, plus ou moins seyantes, souvent extravagantes. Condamné à 19 ans de prison, le port de tout postiche lui est désormais interdit : il ressemble à un vieux hamster halluciné.

Le souriant Sid Vicious, bassiste de l’ensemble instrumental Sex pistols, quant à lui, partageait sa chambre d’hôtel avec Nancy Spungen ; la jeune femme y fut retrouvée morte, apparemment assassinée. Sid l’ombrageux attendait son procès, lorsqu’une overdose l’arracha à notre affection.

Jerry Lee Lewis, alias The Killer, est le père fondateur de la rock attitude. Il s’est fait remarquer à plusieurs reprises, et particulièrement en 1958, à l’âge de 23 ans. Cette année-là, il épousa Myra Gale Brown. Elle avait la grâce de ses 13 ans ! Enfin, s’il est avéré qu’Anita Pallenberg, femme de Keith « I am innocent » Richards, fut mêlée à de nombreux et retentissants scandales, son élégance soufrée, son impertinence amusée l’éloignent définitivement de l’univers de M. Cantat.

Oui, vraiment, à côté de ces prodigieuses personnalités, le pâle Bertrand C., chanteur « engagé » pour trentenaire en déshérence, poète pour adolescents à cheveux gras, fait figure de portier d’hôtel.

Noir Désir, Bertrand Cantat: Un destin rock

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Regarder la France tomber

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Anne Louis Girodet
Anne Louis Girodet, La Révolte du Caire, le 21 octobre 1798.
Anne Louis Girodet
Anne Louis Girodet, La Révolte du Caire, le 21 octobre 1798.

Un sondage, récemment paru dans le Journal du dimanche, nous a appris la nouvelle : 7 Français sur 10 estiment que la France est en déclin. L’Agence France Presse s’est aussitôt fait fort de colporter la « mauvaise » nouvelle et, dans les rédactions, les plus belles intelligences du pays se sont affairées à l’envoyer directement au marbre, rajoutant ici et là quelques trémolos d’affliction.

De la crise économique à la nullité de nos footballeurs en Afrique du Sud, des « affaires » qui font les titres des gazettes aux fortes chaleurs qui en épuisent les lecteurs : rien n’incite vraiment à l’exaltation patriotique quand le vague à l’âme gagne tout un peuple. Mais l’idée de déclin n’est pas seulement liée à la conjoncture et à la morosité ambiante : elle est profondément enfouie dans l’esprit français comme la part secrète de ce que nous sommes. Elle nous constitue : être français, c’est, d’abord, se penser en déclin. L’idéologie française est une manière de théologie négative.

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On y regardera donc à deux fois avant d’aller prendre place dans la longue suite des pleureuses. Si d’aventure, on tient un peu à la France, on se réjouira même de l’excellente nouvelle : les Français sont de plus en plus nombreux à croire au déclin de leur pays. Se réjouir ? Oui. Car il n’y a pas de pensée du déclin sans idée de la grandeur.
La médiocrité ignore le déclin. Son propre est de toujours se satisfaire de ce qu’elle est. Quand elle n’est rien, elle se contente de ce qu’elle a. Le déclin ne s’oppose pas à la grandeur, il l’appelle : on ne voit jamais chuter que ce l’on estime devoir être naturellement placé en hauteur. Le soleil et les astres déclinent. Jamais les cailloux ni les taupes.

Montesquieu, qui ne s’est pas contenté d’écrire les deux ou trois sottises habituelles que l’on tire de L’Esprit des lois pour le métamorphoser en un « moderne » avant l’heure, a théorisé ce rapport dans l’un de ses livres les plus importants : Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. La puissance et le déclin d’un peuple marchent de pair : ce n’est pas qu’il faille simplement être grand pour décliner, c’est que – là est l’affaire du baron de la Brède – les mêmes causes président à la puissance et au déclin des nations ; c’est en se détournant du principe qui avait assuré sa grandeur que Rome fabriqua sa propre fin.

Keynes ne voyait pas en Montesquieu un précurseur de la sociologie, pendant occidental d’Ibn Khaldûn. Il le tenait pour l’un des premiers et des plus grands économistes de l’histoire. Le baron de La Brède fut, en effet, l’un des premiers historiens à ne pas concentrer uniquement son intérêt sur la geste héroïque des peuples et de leurs chefs, mais sur ce que Marx appellera les « conditions de production ». Ainsi la théorie des climats n’a-t-elle aucun autre sens, chez Montesquieu, que de replacer l’histoire des nations dans la réalité physique où elles évoluent. Il enracine la grande politique dans le réel.

La théorie des climats joue ainsi comme une sorte de camera obscura de la politique de Montesquieu. On peut bien se gausser de bon cœur sur les prétendus préjugés du philosophe et rire de la place démesurée qu’il accorde au niveau d’ensoleillement. Il n’en reste pas moins que la théorie des climats est son point d’Archimède : elle lui permet de tirer l’histoire du terrain de l’épopée vers celui du réel. C’est en se livrant à cette opération et en payant le prix de l’apparente trivialité qu’il peut interroger le système de représentation d’un peuple, c’est-à-dire le principe de son gouvernement.

Le déclin est toujours total

Politique et économie ne sont pas, chez Montesquieu, des sphères éloignées et distinctes. L’une et l’autre suivent un même principe : si l’une décline, l’autre l’accompagne. Là encore, ce n’est pas un rapport de causalité entre les deux. Quand un peuple renonce au principe qui lui a assuré sa grandeur, c’est tout l’ordre social qui est affecté dans un même mouvement. En adoptant le christianisme, nous dit Montesquieu, et en tournant le dos aux valeurs qui avaient assuré la pérennité du modèle romain depuis la République, l’Empire de Constantin s’est effondré sur lui-même. Toujours, le réel commande ; c’est lui qui provoque la dépression simultanée de l’économie et de la politique. Quand ça va mal, tout va mal.

Dans la perspective de Montesquieu, une crise économique – entendez une crise structurelle – se double toujours d’une crise politique et morale. Le déclin ne se limite jamais à un seul pan de la vie sociale, il les affecte tous dans leur totalité. Au Livre VIII de L’Esprit des Lois, Montesquieu décrit la corruption du principe de la démocratie. Qu’on s’éloigne de la vertu républicaine, c’est la société tout entière qui s’écroule : « Le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges. Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les délibérations du sénat n’ont plus de poids ; on n’a donc plus d’égards pour les sénateurs, et par conséquent pour les vieillards. Que si l’on n’a pas du respect pour les vieillards, on n’en aura pas non plus pour les pères ; les maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage : la gêne du commandement fatiguera comme celle de l’obéissance. Les femmes, les enfants, les esclaves n’auront de soumission pour personne. Il n’y aura plus de mœurs, plus d’amour de l’ordre, enfin plus de vertu. »

Penser le déclin, depuis Montesquieu, cela revient toujours à penser ce qu’est un pays dans sa globalité et à le concevoir en terme de destin. C’est certainement ce que l’on reproche, depuis quelque temps déjà – cela remonte à la parution des Trente Piteuses, en 1998 –, à Nicolas Baverez, qu’on accuse de prédire le pire et d’en faire métier. Ses détracteurs sont allés jusqu’à forger exprès le mot de « décliniste » pour qualifier cet intellectuel qui refuse de chanter le réel sur l’air de Tout va très bien, Mme la Marquise. Nul ne blâme ce disciple de Raymond Aron de décrire la réalité telle qu’elle est : chacun sait la dette vertigineuse de la France, le poids de la fiscalité sur notre développement ou le mouvement brownien qui tient lieu, la plupart du temps, de stratégie économique à l’État. Ce dont on fait grief à Baverez, c’est d’oser penser le déclin français dans sa globalité, sans restreindre ses critiques à un champ social particulier ou à un autre. On ne lui reproche pas de ne pas regarder la réalité en face, on lui reproche seulement de ne pas le faire par le petit bout de la lorgnette.

Le déclin : une permanence française

On aurait tort de croire que la notion de progrès aurait trouvé dans le pays de Condorcet une terre d’élection. Le mouvement des idées est beaucoup plus complexe et la question du déclin de la France traverse, de part en part, notre histoire intellectuelle et politique. Nous apprenons aujourd’hui que nous sommes sur le déclin ? La nouvelle ! Nous n’avons jamais cessé de l’être ou, même quand nous n’y étions pas, de pressentir qu’il ne tarderait pas à pointer son nez.

C’est Nicolas Boileau qui soutient, lors de la querelle qui l’opposa à Charles Perrault, que les Modernes ne sont que des Anciens sur le déclin. C’est Voltaire qui écrit, dans Le Siècle de Louis XIV : « Le génie ne dure qu’un siècle, après quoi il faut qu’il dégénère. » C’est toute notre histoire, où nous semblons manquer, parfois, de totalement disparaître : la France de Jeanne d’Arc sauvée par miracle, celle de Valmy assiégée de toute part, celle de l’Empire démantelé au Congrès de Vienne et des deux Grandes Guerres mondiales.

Ce n’est pas que nous ayons été grands et que nous ne le sommes plus : nous avons été et nous risquons de bientôt mourir.

Il y a, dans cette idée de chute irrémédiable et de destin programmé, une part certaine de nostalgie et de mélancolie : nous sommes à peu près certains que l’âge d’or n’a jamais existé, mais nous nous nourrissons quand même de regrets et de souvenirs.

L’idée du déclin repose également sur ce que Bleuler appelle, en psychologie, le Hassliebe, la haine-amour : on exècre ce que l’on est tout en surestimant ce que l’on a été ou ce que l’on devrait être.

Cela se traduit souvent dans les faits par une rhétorique particulière : on a l’éloquence de la grandeur sans en posséder les moyens. On joue, en quelque sorte, les Dominique de Villepin à la tribune de l’ONU : on a les mots, pas la puissance. Il y a quelque chose de foncièrement comique dans une telle attitude, où l’on ne se règle pas sur la réalité, mais sur ses fantasmes. Il y a, aussi, une part de tragédie, comme tout dolorisme en contient. C’est le fondement de la mystique nationale et c’est l’une des grandes permanences françaises. Il suffit de relire le tout début des Mémoires de Guerre, du général de Gaulle, pour s’en convaincre : « Ce qu’il y a, en moi, d’affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle. J’ai, d’instinct, l’impression que la Providence l’a créée pour des succès achevés ou des malheurs exemplaires. »

Spectre du déclin ou menace fantôme ?

Dans les premières lignes du Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels écrivent la célèbre phrase : « Un spectre hante l’Europe, celui du communisme. » Il serait facile de les paraphraser : « Un spectre hante la France, celui du déclin. » De la même manière que la spectralité du communisme était celle d’un spectre à venir (encore que Jacques Derrida a, pour sa part, infirmé cette idée dans Spectre de Marx), le déclin de la France n’est pas le simple fantôme d’un passé défunt. Il est aussi toujours à venir, dès lors que le déclin est consubstantiel à notre identité.

Cependant, la question reste entière : pourquoi la France entretient-elle un lien aussi fort avec l’idée de déclin ? Est-elle d’une nature plus fragile que les autres pays ? Ou confond-elle sentiment national et paranoïa ? Il est des nations dans le monde qui ne se posent jamais la question de leur propre disparition et mènent leur vie sans faire trop d’histoires. Nous autres Français pressentons que nous pouvons défaillir à tout moment : comme Mme Bovary, nous avons nos vapeurs.

Dans L’Enseignement du peuple, Edgar Quinet, qui fut historien et philosophe avant de n’être plus qu’un boulevard beaucoup plus parcouru que ses livres, écrit : « Une des choses qui m’ont le plus étonné, sitôt que j’ai commencé à réfléchir, a été de voir dans les esprits qui n’ont plus de religion positive, survivre la plupart des formes, des habitudes, des antipathies, des préjugés enracinés par un dogme particulier. Ils ne croient plus et ils ont de la meilleure foi du monde tous les préjugés de la croyance qu’ils repoussent. Combien de voltairiens ont horreur de la réforme, du divorce, autant que le catholique le plus fervent ! Ils ressemblent à ces hommes auxquels on a retranché un membre et qui continuent néanmoins de souffrir dans le membre qu’ils n’ont plus. » Dans La Révolution, il ajoute : « Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de parler philosophiquement de religion dans un pays qui n’a pas fait de révolution religieuse. Tout y est cendre brûlante. Souvent les athées mêmes conservent tous les préjugés historiques des croyances qu’ils n’ont plus. »

Chercher une intelligibilité à l’histoire de France, tenter de comprendre la nature du déclin dont nous prétendons être affectés, c’est, nous dit en substance Quinet, remettre la main sur notre membre fantôme.

Si l’on suit l’auteur de Philosophie de l’histoire de France, tous les maux dont le pays croit souffrir proviennent de la question religieuse, qui n’aurait jamais été réglée définitivement ou simplement balayée sous le bon gros tapis de la laïcité. Le christianisme est le véritable impensé français. Aujourd’hui encore, nous nous repentons, souvent de crimes imaginaires, mais nous ne savons pas l’aspect sacramentel et même sacrificiel que cela revêt. Nous nous voyons sur le déclin, mais nous rejetons loin de nous la mystique de la Chute. Lorsque l’on ose évoquer devant nous les racines chrétiennes de l’Europe ou le « blanc manteau de cathédrales », dont saint Bernard voyait le monde occidental se recouvrir, nous sortons de nos gonds et récriminons. Qu’on parle de la France comme de la « Fille aînée de l’Église » et nous rions, d’un rire nerveux.

Ce que nous croyons être le déclin français n’est rien d’autre que la persistance d’une douleur dans l’ordre symbolique. Nous avons été chrétiens, nous ne le savons même plus. Nous ignorons que le spectre du christianisme nous visite encore.

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Une finance autiste

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De Lloyd Blankfein, grand patron légèrement mégalomane de Goldman Sachs, ayant affirmé que son entreprise accomplissait le « travail de Dieu » au reste du système financier américain, qui n’a de cesse de mettre en avant sa contribution à l’enrichissement de la société, Wall Street a perdu le sens des réalités. Du reste, les chiffres qui y circulent semblent irréels et sans commune mesure avec la vie quotidienne du citoyen moyen : 26 millions de dollars pour l’appartement de Blankfein, 2 milliards de dollars estimés pour la valeur du quartier général de Goldman Sachs, à Manhattan, ou encore 550 millions de dollars assumés par ce même établissement en règlement de son litige avec la SEC (Securities and Exchange Commission)…  Cette quantité de zéros dans un monde où règne le virtuel vampirise l’économie réelle sans apporter de valeur ajoutée digne de ce nom.
 
Comment juguler ou endiguer aujourd’hui un monde de la finance ayant connu un développement spectaculaire et dont la contribution à la richesse nationale n’a cessé de gagner en importance depuis 150 ans ? La participation de la finance dans le PIB américain a bénéficié d’une croissance stable au cours de cette période : sa part dans l’économie globale a grimpé de 1 % en 1850 à 8 % lors du summum atteint par le marché immobilier il y a quelques années (la période de la Grande Dépression ayant été la seule où l’importance du secteur financier allait notablement régresser)…

Quelle est la valeur ajoutée de la finance, en quoi profite-t-elle à la productivité de l’économie ? Ancien président de la Réserve fédérale et actuel conseiller de l’équipe Obama, Paul Volcker n’avait-il pas émis le souhait que « quelqu’un lui amène des éléments de preuve corroborant le lien entre l’innovation financière et ses bénéfices apportés à l’économie » ? Il y a des chances pour que cette question, pertinente entre toutes, ne concerne pas les seuls Américains…

Le crépuscule des ambassades

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Ceux qui pensent toujours que la vie dans nos ambassades à l’étranger ressemble à l’impayable pub télé vantant naguère les qualités gustatives et diplomatiques des chocolats Ferrero-Rocher vont être déçus. En ces temps de vaches maigres, il est tentant d’opérer des coupes claires dans une administration, celle des Affaires étrangères, où les effets électoraux produits par ces mesures d’économies seront négligeables. Lorsque, de surcroît, le ministre en fonction au Quai d’Orsay ne dispose pas d’une force de frappe politique et parlementaire lui permettant de limiter les dégâts, comme c’est le cas actuellement avec un Bernard Kouchner en fin de parcours, Bercy s’en donne à cœur joie. Au sens propre et figuré, car les « épiciers » des Finances ont toujours éprouvé des sentiments pour le moins mitigés envers les « aristos » du Quai, soupçonnés de mener aux frais de l’Etat une vie aussi oisive que dispendieuse dans des résidences de luxe.

Les gens de Bercy sont d’ailleurs de gros jaloux doublés d’hypocrites, car leurs fonctionnaires détachés dans les postes d’expansion économique à travers le monde disposent d’indemnités et d’avantages divers tout à fait comparables, et parfois supérieurs à ceux du personnel diplomatique…

Même le « soft power » exige plus que de belles paroles

Pour plus de détails sur ce qui se mijote dans les arrière-cuisines des salons dorés, on pourra se reporter à l’excellent livre Les Diplomates, du journaliste Franck Renaud, que l’on complètera pour le fun par la lecture de la BD Quai d’Orsay. Le premier s’efforce de montrer se qui se passe derrière le décor et le langage codé de la diplomatie à la française. Le second est une désopilante chronique des hautes sphères ministérielles à l’époque où Galouzeau de Villepin brillait de ses mille feux, tantôt Pardailhan, tantôt Don Quichotte, mais toujours le nez fendant l’air et citant Héraclite. Comme le scénario de cette BD a été conçu, (sous couvert d’un pseudonyme) par un ancien membre de son cabinet, chargé de l’élaboration du « langage » de la diplomatie villepinienne, ceux qui connaissent un peu la question trouveront là ce parfum d’authenticité qui renforce la satire.

En fait, une grande partie de la misère de notre service diplomatique est la conséquence de l’incapacité des gouvernements qui se sont succédés depuis les années 1990, période du dernier grand bouleversement géopolitique mondial, à trancher la question de la taille et de la fonction de notre réseau diplomatique. Est-il encore raisonnable, étant donné le poids politique et économique de la France du XXIe siècle de maintenir ce maillage serré de 160 postes diplomatiques permanents sur les 192 pays adhérant à l’ONU ? Ce réseau est le deuxième du monde après celui des Etats-Unis, et plus important que ceux de pays plus riches comme l’Allemagne ou le Japon. Quand on précise que le budget alloué à l’action diplomatique française représente 0,11 % du PIB national, contre 0,20 % au Royaume-Uni et 0,14 % en Allemagne pour des réseaux moins denses, on ne peut qu’être d’accord avec l’essayiste et haut fonctionnaire Nicolas Tenzer qui écrit : « Nous n’avons pas de stratégie de projection de nos capacités sur le plan international parce que cela fait bien longtemps que nous n’avons plus de stratégie internationale tout court. Non seulement nous nous reposons souvent sur une gloire ancienne, largement exagérée sinon imméritée, mais nous faisons mine de croire que la posture et l’emphase du verbe peuvent remplacer l’intendance.[1. Nicolas Tenzer, Quand la France disparaît du monde, (Grasset).] » Même ce « soft power », cette diplomatie d’influence douce que l’on voudrait substituer au « hard power » du brutal rapport de force (on peut toujours rêver !) exige plus que des belles paroles : un réseau culturel performant et unifié, une action économique extérieure dynamique et inventive, une aide au développement qui ne finisse pas dans la poche des potentats corrompus.

Sur ces affaires les langues commencent à se délier, plaçant enfin notre diplomatie au centre du débat public. Ainsi, Jean-Christophe Rufin, ancien ambassadeur au Sénégal déplore-t-il la dépossession du Quai d’Orsay des affaires africaines, traitées directement à l’Elysée par les conseillers du président de la République, eux-mêmes informés et influencés par des « hommes de l’ombre » comme l’avocat libanais Robert Bourgi…

Les limites de la diplomatie du reblochon

Notre ambassadeur à Londres, l’excellent Maurice Gourdault-Montagne, dit MGM, ex-sherpa de Jacques Chirac pour les sommets internationaux, a bien de la chance. Il peut compenser la réduction des crédits alloués aux festivités du 14 juillet dans sa résidence de la capitale du Royaume-Uni en « taxant » les vignerons savoyards de 450 bouteilles de leurs divers crus. Il leur fait miroiter les avantages qu’ils peuvent retirer de cette exposition devant l’élite de la société londonienne, qui ne manquera pas de faire la promotion de l’Apremont, du Chignin ou de la Mondeuse dans les restaurants chics de Chelsea ou Kensington. Les Savoyards commencent par rechigner, mais au final ils envoient leurs bouteilles à Maurice comme on prend un ticket de Loto. Mais il est douteux que son collègue en poste dans un pays à PIB par tête misérable puisse ainsi solliciter la générosité intéressée des producteurs de Champagne ou de reblochon fermier au lait cru.

Un nouvel élément vient embrouiller encore cet écheveau diplomatique : la création, annoncée fin juillet, de ce fameux service diplomatique de l’Union européenne, dirigé par la Haute représentante de l’UE pour les affaires extérieures Catherine Ashton, baronne travailliste de son état. Cette usine à gaz, censée mettre en œuvre une politique étrangère commune des 27, dont on a du mal à discerner la moindre substance quand on ne s’appelle pas Bernard Guetta, va employer quelque 8 000 fonctionnaires, pour l’essentiel puisés dans les divers services de la commission en charge de l’international. Il va de plus se voir affecter, à hauteur de 30 % de ses effectifs, des diplomates détachés par les divers pays de l’UE. Comme les plus puissants d’entre eux, notamment l’Allemagne, la France et le Royaume Uni n’entendent pas se laisser déposséder de leur autonomie diplomatique par Bruxelles, ils ont décidé d’affecter des ambassadeurs de haut vol à la direction de ce service. La France pousse son ambassadeur à Washington, Pierre Vimont, au poste clé de secrétaire général du machin ashtonien. Ce diplomate unanimement respecté – il fut directeur de cabinet du socialiste Védrine et de l’UMP Villepin (bien traité, d’ailleurs dans la BD citée plus haut) va devoir utiliser son talent à faire en sorte que la machine européenne ne vienne pas piétiner les plates-bandes de notre bonne vieille diplomatie hexagonale. Comme ses collègues allemands, britanniques ou espagnols auront le même souci, il y a gros à parier que ce service aura comme principale utilité d’assurer une présence collective des « petits » pays de l’UE dans des régions où ils n’avaient pas les moyens d’entretenir une légation…

Dans quelques mois devrait se dérouler devant le tribunal correctionnel de Paris le procès de deux anciens hauts diplomates présumés ripoux, Serge Boidevaix et Jean-Bernard Mérimée, accusés de s’être gavé de pétrole offert à eux par feu Saddam Hussein pour leur aide dans le contournement du programme «  pétrole contre nourriture » établi par l’ONU dans le cadre des sanctions contre l’Irak après la première guerre du Golfe.

«  Pour faire un bon ambassadeur, il ne suffit pas d’être con, encore faut-il être poli », nous apprend la vieille sagesse du Quai, qui n’avait pas prévu que l’intelligence énarchique de quelques diplomates pourrait se manifester dans leur habileté à se remplir les poches en se référant, noblesse oblige, au précédent de l’indépassable Talleyrand.

Les diplomates: Derrière la façade des ambassades de France

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Quai d'Orsay, tome 1 : Chroniques diplomatiques

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De quoi j’me mêle ?

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Hillary Clinton
Hillary Clinton veut faire la loi en France.
Hillary Clinton
Hillary Clinton.

« Nous ne pensons pas qu’il faille légiférer sur ce que les gens ont le droit, ou pas, de porter en fonction de leurs croyances religieuses. Aux États-Unis, nous prendrions d’autres mesures pour assurer l’équilibre entre la sécurité, d’une part, et d’autre part le respect de la liberté religieuse et des symboles qui lui sont associés », a poursuivi le porte-parole. Ces propos ont été tenus récemment lors d’un point de presse de Philip Crowley, porte-parole du Département d’État, qui était sollicité de donner son avis sur le vote, en première lecture à l’Assemblée nationale, de la loi interdisant le port du voile intégral dans l’espace public français.

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On a rarement vu, pour ainsi dire jamais, un officiel d’un pays allié et ami de la France intervenir aussi grossièrement dans les affaires intérieures de notre République. De surcroît, le factotum d’Hillary Clinton n’attend même pas que le processus législatif soit allé jusqu’à son terme pour formuler un jugement sur une loi qui ne le concerne en rien.

Ingérence dans une affaire française

On ne manquera pas de s’étonner que cette ingérence manifeste dans les affaires intérieures françaises ait suscité si peu de réactions dans les médias, et une réplique plutôt molle de l’homologue français de Crowley, Bernard Valero, porte-parole du Quai d’Orsay. Celui-ci prend acte que l’on ne peut être d’accord sur tout des deux côtés de l’Atlantique et que la France désapprouve, par exemple, l’application de la peine de mort dans de nombreux États de l’Union. Pas la moindre petite formule diplomatique pour dire en langage fleuri que ce Crowley avait perdu une bonne occasion de se taire.

Imaginons un instant que l’administration Bush se soit permis une sortie de ce genre sur une loi française en cours d’adoption qui lui aurait déplu. On aurait vu les paladins de l’indépendance nationale, les éditorialistes, les professionnels de l’indignation monter au créneau pour fustiger cette intolérable intervention d’un Texan inculte dans les travaux législatifs du Parlement de la patrie des droits de l’homme. On avait déjà pu avoir un aperçu de ce comportement lors de la fameuse sortie du ministre de la défense Donald Rumsfeld, en 2003, distinguant une « vieille Europe » réticente à aller guerroyer en Irak, et une « nouvelle Europe », essentiellement composée d’anciens pays communistes prête à suivre Washington sur ce terrain.

Une fixation obsessionnelle d’Obama

Au-delà de cette mauvaise manière, on peut se demander pourquoi Barack Obama et son administration font une fixation obsessionnelle sur la manière dont la France gère son espace public, et sur sa conception de la laïcité. Déjà lors de son fameux discours du Caire du 4 juin 2009, le président américain s’était permis une allusion limpide à la loi interdisant le foulard islamique dans les lycées et collèges, à la grande joie de son auditoire égyptien.

Jamais, en revanche, on n’a pu trouver dans les interventions publiques de Barack Obama de condamnation en bonne et due forme des lois concernant les femmes et la famille appliquées dans nombre de pays islamiques.

Sur cette question, il peut, certes, s’appuyer sur une majorité de citoyens des États-Unis (68 % selon un sondage récent du Pew institute) qui seraient opposés à l’interdiction du voile intégral dans leur pays. Mais taper sur les Français pour se faire applaudir chez lui et dans le monde arabo-musulman, c’est vaincre sans péril et triompher sans gloire. Le délabrement de notre diplomatie, justement pointé par Jean-Christophe Rufin, n’explique pas à lui seul ce manque de sursaut d’orgueil des autorités françaises. Rien n’aurait empêché Bernard Kouchner de donner ce fameux coup de menton autoritaire qui signale qu’il n’est pas content du tout. Il aurait même pu trouver là l’occasion de prouver qu’il sert à quelque chose. Veut-on préserver les chances d’EADS pour l’obtention du marché du siècle des avions ravitailleurs de l’US Force ? L’expérience, et pas seulement celle des westerns, montre que l’on ne perd jamais, y compris des marchés, en se faisant respecter.

De plus, les têtes d’œufs du Département d’État n’ont même pas l’air d’avoir lu le texte qu’ils stigmatisent. L’aspect sécuritaire de cette loi, le seul qu’évoque Philip Crowley, n’en est pas le cœur, même si elle constitue une entrave pour des braqueurs voulant s’approcher en tapinois du lieu de leur forfait. Cela s’est vu. Elle témoigne de la persistance de la France à maintenir, contre vents et marées, son modèle intégrateur, et de refuser le relativisme culturel dont les Américains, et plus particulièrement ceux qui se réclament de la gauche se font les défenseurs.

Ceux qui la critiquent en France n’en contestent pas le principe : le PS s’est abstenu lors de son vote en première lecture en argumentant sur les difficultés que poserait sa mise en application. Seuls les suspects habituels, communistes et Verts islamolâtres ont voté contre. Eux, au moins, sont conséquents : ils manifestent avec les partisans du Hezbollah, et acceptent l’enfermement des femmes musulmanes dans l’invisibilité.

On attend donc qu’Éva Joly et Marie-Georges Buffet manifestent leur solidarité en se présentant au Palais-Bourbon la tête enchiffonnée d’un niqab noir. Cela pourrait leur valoir, qui sait, une invitation à dîner à la Maison Blanche…[/access]

Ta mer la privatisée !

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À Fouesnant, un collectif de citoyens n’est pas content. Cette ville, qui n’est pas la plus vilaine du Finistère, dispose d’un très beau sentier littoral qui, d’après la loi du même nom, doit permettre à tous de se promener sans contrainte. Seulement, à Fouesnant, deux kilomètres de ce chemin sont purement et simplement interdits de passage. Quatre propriétaires riverains défient tranquillement la loi depuis 2007 pour ne pas être obligés de frayer avec le tout-venant, genre pêcheurs de crevettes en bob Ricard qui sentent le congé payé ou amoureux du cru qui vont se bécoter sur les rochers publics. En même temps, de quel droit viendrait-on troubler la tranquillité des familles Meyer-Taittinger (hôtellerie, banque, Club Med), Lascar (textiles Burton et Devred), Cabri-Wilzer (immobiler) et Bolloré (qu’on ne présente plus) ? Le maire UMP, de son côté, dément d’ailleurs tout favoritisme. On le comprend, cet homme. Ses illustres administrés, si on les embête trop avec cette loi littoral, seraient capables de s’exiler et d’aller acheter une île, je ne sais pas, moi, aux Seychelles, par exemple.

La peur a changé de camp

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La Villeneuve, à Grenoble.
Quartier de la Villeneuve, à Grenoble.
La Villeneuve, à Grenoble.
Quartier de la Villeneuve, à Grenoble.

Comme toujours, quand une cité s’embrase, on a parlé de désespérance sociale, pointé les responsabilités d’un Etat qui abandonne les plus misérables. Au quartier de la Villeneuve, à Grenoble, à l’issue de trois jours de violence durant lesquels on a tiré à balles réelles sur les policiers, brûlé des voitures et détruit des équipements, on a promptement décrété, sans doute sur la foi de témoignages irréfutables recueillis auprès des habitants, que « la plupart des personnes interpellées n’avaient aucun lien avec les violences ». On a déploré en chœur la disparition de la police de proximité – on voit mal à quoi elle servirait contre des gangsters qui dialoguent à l’arme lourde. On s’est empressé de recouvrir la réalité d’un voile pudique de bons sentiments et d’euphémismes adaptés. Ainsi, la mise à sac de Saint-Aignan, qui a commencé avec l’attaque de la gendarmerie et de divers édifices publics et s’est poursuivie par une expédition punitive dans les commerces du village, par une quarantaine d’hommes armés de haches et de couteaux, a-t-elle été pieusement qualifiée d’exactions. Et c’est en s’entourant de louables précautions langagières que les journalistes ont lâché que les agresseurs appartenaient à la « communauté des gens du voyage ». Dans le monde réel, on dirait Gitans ou Manouches, mais il paraît que ça stigmatise. Et puis, « gens du voyage », ça donne un genre vaguement exotique.

[access capability= »lire_inedits »]À l’origine de ces flambées de violence, pas de gamins terrorisés, coursés jusqu’à une installation à haute tension, ni de gosses faisant les marioles et percutant une voiture de police, mais, dans les deux cas, un duo de vrais malfrats, des clients de Cour d’Assises, qui tentent d’échapper à la police. Les premiers, pris en chasse après un braquage, tirent sur leurs poursuivants, qui répliquent, en laissant un au tapis. Son coéquipier parvient à regagner la Villeneuve : on dirait qu’il a passé une frontière. À Saint-Aignan, un jeune homme meurt dans une fusillade après avoir forcé deux barrages de gendarmerie. Dans les deux cas, la violence éclate parce que la « communauté » concernée, « le quartier » ou les gitans, « réclame justice ». À balles réelles ou à coups de haches.

Dans les deux cas, il s’agit clairement de refus d’obtempérer. Si les victimes s’étaient rendues sans faire d’histoire, elles auraient sauvé leur peau. Cela écorchera les âmes à sensibilité variable que la mort d’un voyou afflige plus que celle d’un gendarme : en tirant, les forces de l’ordre ont fait leur boulot.

Seulement, que voulez-vous faire d’une histoire pareille, dans laquelle le méchant est puni – durement il est vrai – tandis que le représentant de la loi triomphe. Même dans les westerns, on n’ose plus faire ça, le shérif est un salaud et le bandit a un grand cœur.

En quarante-huit heures, la police se retrouve en position d’accusée. Le glissement sémantique s’opère subrepticement. L’événement que l’on « couvre » n’est plus le déchaînement de violence, mais la mort de deux innocents ou presque. On parle de « provocation », de « bavure ». Lors de l’enterrement du jeune Gitan, une journaliste indique, grave et admirative, que « les proches font preuve d’une grande dignité » – sans doute ont-ils laissé leurs haches chez eux. L’oncle du défunt sanglote dans le micro en bredouillant qu’on n’a pas le droit de « tuer un bébé ». À La Villeneuve, France Inter déniche un père de famille bien sous tous rapports. Heureux que ses quatre enfants aient pu faire l’apprentissage de la mixité dans le collège du quartier, ce spécialiste-en-arrestations-en-douceur-de-fuyards affirme sur un ton péremptoire qu’il y a d’autres moyens d’arrêter les fauteurs de troubles. Les gaz hilarants ?

Les criminels n’ont pas peur de la police. Les honnêtes gens, si

Pour finir, on nous explique que les habitants sont terrorisés…par le dispositif policier. Le maire de Clichy-sous-Bois renchérit en expliquant dans Libération que la construction d’un commissariat dans sa ville inquiète « des braves gens » qui se demandent si cela ne va pas « exciter les jeunes », les pauvres ont les nerfs fragiles. Le pire, c’est que c’est vrai. Les criminels n’ont pas peur de la police, les honnêtes gens, si.

En quelques jours, la réalité est camouflée par le récit, irénique à souhait. Le dernier bastion a cédé. Après les professeurs, les pompiers, les médecins, les forces de l’ordre sont désormais la cible d’un nihilisme décomplexé. Voilà qui réjouira les beaux esprits pour lesquels la peur du gendarme est un vieux machin démodé ou la marque du fascisme.

Les représentants de l’ordre comme les intercesseurs du savoir, suscitaient autrefois un mélange de crainte et de respect. On leur reconnaissait le droit d’exercer une certaine coercition, au besoin par l’usage de la force. L’emploi arbitraire ou abusif de cette force pouvait légitimer la rébellion. Mais le flic et le voyou appartenaient au même ordre symbolique. Aujourd’hui, le second peut faire la guerre au premier sans avoir un instant la conscience de transgresser la loi commune. Il n’y a plus de loi commune.

La peur a changé de camp. C’est l’adulte, insulté, tutoyé, rudoyé qui doit baisser les yeux devant le petit voyou affranchi des convenances et des interdits. Une telle société n’est ni libertaire, ni hédoniste, elle est en route vers la barbarie.[/access]

Salomon cul !

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Sabar Kachour, un habitant arabe de Jérusalem âgé de 30 ans, vient d’être condamné à 18 mois de prison ferme pour le « viol » d’une jeune israélienne. Cette information, rapportée par l’AFP, a été reprise par de nombreux médias à travers le monde. Elle doit son succès au fait que cette relation sexuelle qualifiée de complète par le tribunal, sur le moment pratiquée sous le régime du consentement mutuel, ait été requalifiée en viol par le tribunal hébreu.

Les juges s’appuient sur un article de la loi israélienne qui désigne comme viol un acte sexuel où l’un des partenaires a usé de tromperie pour obtenir l’accord de l’autre. Israël, d’ailleurs, n’est pas le seul pays où les groupes féministes ont imposé ce genre de dispositions anti-drague.

Sabar Kachour s’était fait passer pour juif et célibataire, alors qu’il n’était ni l’un ni l’autre, pour entraîner la belle à lui donner le meilleur de son être. Cela vaut-il dix-huit mois de trou ? Assurément pas, et ses juges sont indignes du ressort où jadis Salomon officiait avec le talent que l’on sait. Si cette loi avait une vocation universelle, la quasi totalité de la gent masculine aurait fait connaissance avec le paille humide des cachots… L’avocat d’Achour, un Arabe israélien de Nazareth aurait dû, pour la défense de son client rappeler cette vieille blague juive.

Dans un avion, un petit juif entame la conversation avec sa sculpturale voisine pour lier connaissance et plus si affinités. La dame, aux cours des échanges, avoue avoir une admiration particulière pour le peuple juif, sa capacité de résistance dans l’adversité, et pour les Indiens d’Amérique, dont elle s’est entichée lors d’un séjour dans l’ouest des Etats-Unis.
– « Permettez-moi de me présenter », dit alors le petit juif. « Je m’appelle Géronimo Rosenzweig. »