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Nationalité ? Ailier droit

C’est juste un symptôme, n’est-ce pas ? On ne va pas tout de même en tirer des conclusions générales sur les rapports entre les Etats, les Institutions, les organismes publics d’un côté et, de l’autre, les entreprises privées qui semblent concentrer des pouvoirs de plus en plus gigantesques, y compris dans des domaines qui n’ont rien à faire dans le périmètre du marché, comme la santé, l’éducation ou les transports publics. Mais tout de même, l’histoire mérite qu’on s’y arrête un peu.

Les meneurs (qui n’existaient pas) enfin convoqués par la FFF

Après de nombreuses danses du ventre, euphémisations et hésitations, la Fédération Française de Football, retrouvant un instant un peu de courage politique, décide de convoquer le 17 août cinq joueurs de la honteuse équipe des Bleus devant la commission fédérale de discipline.
Il s’agit de Patrick Evra le capitaine, de Franck Ribéry le vice-capitaine, d’Eric Abidal, de Jeremy Toulalan et bien entendu de l’inénarrable Anelka, l’homme qui parle à son entraineur comme un gamin de ZEP ne le ferait pas à son professeur. À moins qu’il ne s’agisse comme Domenech d’un professeur qui ne connaît pas son boulot et qui organise des ateliers-théâtre pour que ça ne se voie pas trop. Cela n’excuse en rien le comportement d’Anelka, mais rétrospectivement, qu’est-ce que Domenech a pu ressembler à un pur produit d’IUFM ! Par exemple, quand il disait : « Mon équipe n’a pas de style de jeu a priori, c’est aux joueurs de le donner. » Cela ne vous rappelle pas l’élève au centre du système, constructeur de son propre savoir ? De même, il pratiquait l’amphigourique comme une seconde langue pour mieux cacher une absence totale de vision, et même, simplement, de maitrise de son sujet.

Le Bayern envoie la FFF sur les roses

Mais revenons à notre affaire. La première chose intéressante, c’est qu’il est reconnu qu’il y avait des meneurs alors que d’après les quelques joueurs qui se sont répandus dans les médias, tout le monde était solidaire. Cette commission peut en théorie prononcer à l’encontre des joueurs des matchs de suspension, voire des radiations à vie. Le plus souvent, on se limite au rappel à l’ordre, au blâme ou à des amendes. Parmi les cinq joueurs convoqués, Frank Ribéry va créer un précédent.

Ribéry joue au Bayern de Munich et le Bayern de Munich a fait savoir qu’il ne fallait pas compter sur son meneur de jeu pour répondre aux juges en raison du début du championnat allemand. Voilà. C’est tout. Fermez le ban. Une juridiction nationale demande des comptes à un citoyen et une entreprise étrangère, avec l’accord ou non du citoyen en question, envoie cette juridiction sur les roses, avec le mépris le plus total. Toutes proportions gardées, c’est un peu comme si la France réclamait un criminel de guerre coupable d’avoir utilisé des armes chimiques et qu’une multinationale répondait : « cela ne va pas être possible car il est indispensable à la bonne marche du secteur Recherche et Développement.»

La fable est éclairante et, rétrospectivement, montre bien que les footballeurs de cette génération sont bien des enfants de leur époque. Pour reprendre la belle phrase de Guy Debord dans ses Commentaires, « ils ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères ». On ne parle pas ici seulement de leur comportement autistique avec écouteurs intégrés dans les oreilles, de leur arrogance typique des nouveaux riches qui touche aussi le footeux, davantage jugé sur l’épaisseur de son compte en banque, le montant de son dernier transfert que par son habileté à centrer en retrait, n’est-ce pas, Ribery ? Non, on parle d’une hyper-classe nomadisée, errant dans les mêmes hôtels, les mêmes aéroports, les mêmes villas calibrées pour jouir du même luxe aseptisé des séries américaines, qui estime ne plus avoir de comptes à rendre à cet échelon obsolète qu’est la nation.

Footballeurs mondialisés

En ce sens, les footballeurs français, au service avant tout du club qui les surpaye, sont les traders du sport en plus d’en être les mercenaires. C’est simplement que le terrain a remplacé la salle des marchés. On ne se bat plus au nom d’un pays, ou même d’une ville, on ne se bat plus pour l’économie réelle, on se bat pour des dirigeants de banques ou de clubs qui vous gavent de prébendes délirantes afin que vous fassiez du spectacle ou de l’argent, encore plus d’argent, puisque le spectacle n’est plus une fin en soi pour le football comme la production de richesses ne l’est plus l’économie.

La FFF et sa commission de discipline découvrent ainsi le nouveau visage de la mondialisation qui va de moins en moins avoir besoin politiquement ou même juridiquement des échelons nationaux.

Vous savez sans doute quelle puissance militaire aligne en ce moment le plus grand nombre de soldats sur les points les plus chauds du globe. Les Etats-Unis ? La France ? L’OTAN ? Vous n’y êtes pas, c’est Blackwater, une entreprise militaire privée qui fournit des mercenaires mieux payés, bien mieux payés que des soldats nationaux à tous les pays qui lui demandent.

Franck Ribéry n’est plus français. Et il n’y a pas eu besoin de le déchoir de sa nationalité, ce n’est de toute manière pas le genre de menace qui peur aux riches – on sait depuis Jaurès que la patrie est le seul bien de celui qui n’a plus rien. Non, Ribéry n’est plus français : il est footballeur professionnel.

Martine Aubry au pays de kangourous

Tout le monde se souvient avec effroi des « emplois jeunes » lancés par Martine Aubry en 1997. Celle qui n’était pas encore patronne du PS s’était mise en tête à l’époque de développer – en direction de la jeunesse – des métiers « nouveaux » dédiés « aux services aux personnes, à l’environnement, à la qualité de vie ». Gardons-nous charitablement de nous gausser à nouveau de ces « agents d’ambiance », « correspondants de quartiers », « auxiliaires pédagogiques » et autres « agents de proximité »… qui ont déjà fait rigoler la terre entière, et appartiennent déjà à l’histoire.

La nouveauté, c’est que l’Australie semble avoir racheté le copyright Martine Aubry et lance à son tour des « emplois jeunes » aussi délicatement débiles que « goûteur de bière », « ramasseur de crottes de kangourous », « chasseur de koalas », « juge pour des concours Miss-plages », « décorateur pour abris à pingouins », etc…

Sauf que là, le ridicule ne tue pas : Il s’agit d’un coup de pub en forme d’opération-séduction loufoque, lancé par l’Etat d’Australie-Méridionale (une région passablement désertique dont Adélaïde est la capitale) en direction des jeunes diplômés britanniques susceptibles de s’expatrier. Elle a pour ambition de leur proposer – nous apprend l’AFP – un « équilibre entre travail et loisirs ». Du coup, il est permis de regretter que Martine Aubry ait manqué à ce point d’imagination – et de créativité – à l’époque du lancement des emplois jeunes en France. Espérons qu’elle saura s’inspirer de ce tonitruant exemple australien si elle revient un jour aux affaires, même si on suppute que la rigolade est aux antipodes de ses préoccupations.

La reprise, oui, mais pour qui ?

Bonne nouvelle : nous sommes sortis de la récession. Après la plus grave crise économique depuis près d’un siècle, les chiffres de croissance du 2ème trimestre confirment que nous échappons à une rechute. Mais cette embellie globale cache une grande divergence…

Pour le CAC 40, la crise est presque un souvenir

Le CAC 40 connaît des hauts et des bas depuis le début d’année. Après avoir rebondi au-delà des 4000 points en début d’année, il est tombé sous les 3300 points au moment de la crise des dettes souveraines avant de remonter à plus de 3700 points cet été, une hausse de plus de 10% depuis l’été. Ces mouvements erratiques montrent que les marchés sont pris entre deux sentiments contradictoires.
D’une part, ils doutent du potentiel de croissance du monde occidental et constatent le haut niveau du chômage et des dettes publiques, d’où leurs accès de nervosité.
D’autre part, ils prennent aussi en compte le rebond massif des profits des grandes entreprises. Le Figaro montre ainsi que pour les 28 entreprises du CAC 40 qui ont déjà annoncé leurs résultats semestriels, le cumul des profits atteint 33 milliards, plus du double des 14,7 milliards du premier semestre 2009 et à peine moins que les 39 milliards de 2008. Bref, les entreprises du CAC 40 ont déjà presque totalement effacé la crise et il y a fort à parier que dès l’an prochain, de nouveaux records devraient tomber. Pour ce secteur de l’économie, il aura donc suffi d’un an à peine pour effacer la plus grave crise depuis 80 ans.

Des citoyens à la peine

Cette situation contraste violemment avec la situation des citoyens. En France, le chômage (au sens large) approche le cap des 4 millions de personnes. Aux Etats-Unis, près de 10% de la population est officiellement sans emploi et le chiffre de 15 % est sans doute plus proche de la réalité. Le salaire médian, qui avait déjà baissé de 4% de 2000 à 2008 selon Joseph Stiglitz, a sans doute poursuivi sa chute. Enfin, si l’Allemagne n’a pas connu de forte hausse du chômage, cela s’explique à la fois par sa démographie et par l’augmentation du nombre de travailleurs pauvres (deux millions de salariés gagnent moins de six euros de l’heure).

Conclusion : cette crise a encore accentué les inégalités entre des multinationales (et leurs actionnaires) qui parviennent toujours à extraire plus de profits de leur activité, aussi bien grâce à la croissance des pays émergents qu’à la compression des coûts chez nous, et la population en général. Ce phénomène est à la fois injuste et inquiétant. Injuste car tout le bénéfice de la création de richesse, donc du travail de tous, passe dans les profits des grandes entreprises et les revenus d’une petite minorité. Inquiétant car cela montre bien que strictement rien n’a changé depuis la crise.

Dans ces conditions, beaucoup contestent le terme même de « reprise » même s’il paraît validé par des indicateurs économiques. Peut-être faudrait-il parler de pertes pour les uns et de profits pour les autres. Et que ceux-ci soient supérieurs à celles-là ne change rien à l’affaire : pour une immense majorité de citoyens, pendant la reprise, la crise continue.

Moralisez votre vie politique !

Bahamas

Restrictions budgétaires et morales obligent : plus question pour un homme politique d’utiliser à sa guise les deniers publics – sous peine d’être acculé à la démission spontanée. Et les ministres, hélas, ne sont pas les seuls concernés ! Le moindre voyage d’études d’un Conseil régional ou d’une délégation parlementaire avec risque désormais d’être dénoncé par ce torchon de Canard ou cette poubelle de Médiapart. Alors, autant prendre les devants en apprenant à justifier vos déplacements. Justifiez votre voyage d’étude en fonction de son objet d’intérêt public.[access capability= »lire_inedits »]

Destination
1. Thaïlande
2. Seychelles
3. Bahamas
4. Maurice
5. Iles Fidji

Etude
A – Explosion démographique
B – Réchauffement climatique
C – Défense de la francophonie
D – Aquaculture vivrière
E – Le pamplemousse, nouvel or rose ?

Réponses : 1C, 2A, 3D, 4B, 5E.

Travaux pratiques
Rédigez d’avance votre rapport circonstancié à l’intention de la Cour des comptes !

Compte-rendu de voyage d’études.

Ce voyage à (destination) a été particulièrement bénéfique pour notre (ville, département, région). L’enjeu est bien évidemment (économique, social, écologique, commercial, culturel). Cette région (Amérique, Océanie, Asie, Afrique, Antilles) nous lance aujourd’hui un défi.

Pouvons-nous en effet laisser croire à nos administrés que tout pourra durer comme avant, alors qu’à moins de (300, 5 000, 10 000) km de chez nous, le phénomène atteint déjà des proportions inquiétantes ?

Les conclusions de notre étude, qui seront publiées prochainement, montrent au contraire que, si nous voulons lutter contre ce fléau, il faudra remonter toute la filière, à commencer par (prochaine destination), dès l’année prochaine à la même époque.[/access]

Poudre miraculeuse à Lourdes

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C’est le genre de scénario ou de synopsis que vous refusent systématiquement éditeurs et producteurs. Un réseau international de trafic de cocaïne vient d’être démantelé à Barcelone après qu’un important laboratoire de raffinage y a été découvert. La drogue provenait pour l’essentiel du Paraguay et de la République Dominicaine. Pour éviter d’attirer l’attention et multiplier les voies d’accès en Europe, les trafiquants avaient également décidé d’utiliser de faux pèlerins qui passaient par Lourdes avant de revenir en Catalogne par autobus.

L’Eglise refuse pour l’instant de se prononcer sur une éventuelle hausse des apparitions de la Vierge consécutive à ce trafic. On ne saura donc pas si la religion est désormais la cocaïne du peuple mais ce dont on est certain, c’est que pour les trafiquants, il n’y a pas eu de miracle.

La casse du siècle

Bon, je sais que tout le monde est très occupé, cet été, avec la guerre civile.
Je voulais juste signaler au passage que la France a vu en 2009 la destruction de près de 256 000 emplois. C’est vrai, ce n’est pas très important quand on sait qu’Hannibal est à nos portes et que des feux nourris éclatent chaque nuit aux quatre coins du pays à cause de voyous bientôt apatrides, sauf les brigands qui pourront exciper d’au moins trois générations d’honnête truanderie, si j’ai bien compris le raisonnement présidentiel. Mais tout de même, 256 000, c’est tout de même beaucoup, non ?

La population d’une grande ville

Bon, on sait, ça ne veut pas dire 256 000 chômeurs de plus mais le chiffre a quelque chose d’inquiétant, je trouve. 256 000, tiens, c’est à peu près la population d’une grande ville. Une grande ville comme Grenoble, par exemple. Avant, Grenoble était célèbre pour son gratin, ses noix, ses jeux olympiques d’hiver et accessoirement pour avoir vu naître Stendhal. Maintenant, elle est entrée dans l’histoire pour ses braquages de casino, ses snipers suburbains qui mettent en danger la République, et ses discours sécuritaires qui inventent une nouvelle conception de la nationalité et ses brillantes opérations de police qui ont eu pour premier résultat l’arrestation de quatre braqueurs ou complices présumés à la Villeneuve, tous relâchés. On imagine qu’il en ira de même pour les arrestations télévisées de mardi matin …
Ah j’oubliais, la police grenobloise a aussi arrêté et gardé à vue trois jeunes communistes qui collaient des caricatures de Sarkozy. Sarkozy veut bien qu’on caricature le Prophète au nom de la liberté d’expression comme il le déclara au moment du procès intenté à Charlie Hebdo mais il ne veut pas qu’on le caricature lui. Sans doute parce qu’il sait que nul n’est prophète en son pays et que 2012 approche ou alors parce qu’il estime qu’en matière de caricatures, on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Je tiens tout de même à féliciter la police grenobloise : parvenir à trouver trois jeunes communistes d’un seul coup en plein cœur de l’été est un véritable exploit qui me réchauffe le cœur et me rend confiance en la vitalité du PCF. Et puis, c’est un double exploit, parce que la police grenobloise, malgré son nouveau préfet que l’on nous a présenté comme l’inspecteur Harry de l’Isère, en plus pêchu, eh bien figurez vous qu’elle n’a pas le droit à un poste en plus, comme nous l’apprend Europe 1 (qui n’est pas spécialement une radio d’opposition) et même va perdre 21 policiers de terrain d’ici la fin de l’année. Comme quoi, le cœur sécuritaire a ses raisons que la raison budgétaire ne connaît pas.

Dis, c’est quoi l’industrie ?

Les 21 policiers grenoblois ne sont évidemment pas comptabilisés dans les 256 000 destructions d’emploi de 2009. Pas plus que les profs ou les fonctionnaires – si on devait en plus compter ceux-là (en gros 120 000 d’ici la fin du quinquennat), on arriverait facile à deux fois la population de Grenoble. Les 256 000 destructions d’emploi de 2009, un peu comme le niveau atteint sur le droitomètre national depuis quelques semaines, sont un record depuis l’après-guerre. Ce sont des chiffres communiqués par Pôle Emploi, qui lui-même en a détruit pas mal des emplois. La fusion de l’ANPE et de l’ASSEDIC a en effet produit de brillants résultats dont peuvent témoigner tous les chômeurs.

Le gros du bataillon du cercle des emplois disparus est fourni par le secteur industriel. L’industrie, vous vous rappelez ? Non ? Pas trop ? C’est vrai qu’on n’en voit plus beaucoup. Dans certaines régions, même, il faut demander aux anciens de raconter. Dis, comment c’était l’industrie, grand-père ? Mais le grand-père ne répond pas souvent. Il essaie de comprendre ce qui se passe. Il a été mis à la préretraite par son patron avec les aides de l’Etat à 54 piges en moyenne et là, quand la télé a fini de lui monter comment son pays est devenu l’Irak, on lui explique très vite qu’il va falloir que la génération d’après bosse jusqu’à 62 ans (en fait, 67) alors qu’aucun de ses petits-fils n’a encore trouvé de boulot et que tous passent leur temps à faire des cartons sur les forces de l’ordre. Classes glandeuses, classes dangereuses ?

L’Industrie, c’étaient des usines. Les usines étaient des endroits où des ouvriers travaillaient. Ils construisaient des voitures, coulaient de l’acier ou fabriquaient des machines-outils. C’étaient aussi des chantiers où ils construisaient des logements sauf pour les gens du voyage qui passent leur temps à forcer des barrages de police entre deux vols de poules, deux jettatura et l’achat d’une Mercédès dernier modèle. Les ouvriers avaient souvent des revendications. En ce temps-là, savoir si leur voisin était algérien, français ou italien les préoccupait moyennement. Ce qu’ils cherchaient, c’était à obtenir la meilleure paie possible face à un patron qui cherchait à obtenir la meilleure productivité possible. Chacun était dans son rôle et les Renault étaient fabriquées en France. Ensuite, les Renault ont été fabriquées en Roumanie parce que l’ouvrier français était trop cher. L’ouvrier a alors quitté son bleu de travail et on lui a fait remarquer, pour qu’il pense à autre chose, on lui a fait remarquer que sous son bleu, untel était Noir, untel était Arabe et untel était Blanc. C’est comme ça, pour faire vite, que le Front National est à 15 % depuis bientôt trente ans.

Schumpeter for ever !

Le libéral, quand on lui dit 256 000 destructions d’emploi, est un peu comme la Pythie de Delphes : il prononce une phrase mystérieuse présumée pleine de sens et supposée annoncer l’avenir. Il vous dit : « Oui, mais c’est de la destruction créatrice comme l’a bien expliqué Schumpeter. » Schumpeter n’est pas un dieu de l’Olympe mais un économiste morave. Pour faire simple, et je cite un cas authentique, la destruction créatrice veut dire qu’une activité économique détruite est remplacée par une autre, donc qu’on ne perd pas d’emplois : l’ouvrier des hauts-fourneaux de la Comilog à Boulogne-sur-Mer jusqu’à leur fermeture en 2004, n’a qu’à travailler sur une plate-forme de vente par téléphone. Ça n’a pas tellement fonctionné parce que tout le monde a vu que l’ouvrier risquait de se mettre en colère ou d’être moyennement convaincant avec son accent boulonnais quand on lui demanderait de vendre un gel exfoliant aux pépins de raisins.
256 000 destructions destructrices, vous ne trouvez pas qu’ils sont là, les vrais problèmes, en ce moment ?

Le Marché, ça a eu marché

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Wall Street

Les marchés financiers sont-ils bons pour la société ? Le progrès technologique, l’augmentation ininterrompue de la productivité et l’amélioration incontestable de nos conditions de vie de ces dernières décennies sont, après tout, redevables au marché libre. Celui-ci n’a-t-il pas, de surcroît, engendré la concurrence, et avec elle la baisse généralisée des prix ?

Le marché se vend au plus offrant

Pourtant, la spécificité même de ce marché le rend également insupportable. Dépourvu de toute idéologie, il se vend au plus offrant : autrement dit, il est sans conscience. Bien que prises en toute liberté, les décisions et actions des individus n’en sont pas moins orientées en fonction de leurs seuls intérêts matériels, forcément inversement proportionnels aux intérêts de la société. Le jeu du marché étant un jeu à somme nulle, l’individu ne maximisera ses profits qu’au prix des pertes de la partie adverse, c’est-à-dire de la société. Du coup, le marché libre devient la plate-forme de tous les égoïsmes, une sorte de Dieu gourmand et capricieux ne cessant de réclamer toujours plus de sacrifices humains ou, plus prosaïquement, le vecteur idéal de toutes les manipulations…

[access capability= »lire_inedits »]C’est ainsi qu’une banque − en quête de bénéfices plus élevés − titrise des prêts peu solvables avant de les vendre aux investisseurs, faisant au passage appel à des agences de notation bienveillantes dont l’intérêt est de satisfaire cette banque afin que toute la chaîne des intervenants optimise ses profits… C’est ainsi que l’augmentation du prix de ces actifs attire d’autres investisseurs alléchés par une construction digne de Ponzi où seuls les plus rapides et ceux qui se situent le plus loin de la base de la pyramide s’en sortent gagnants…

Faudrait-il donc démanteler ce marché libre amoral − ou immoral, c’est selon − et, dans l’affirmative, quelle serait l’alternative ? Le retour de l’État sonnera-t-il le retour en grâce d’une justice qui a disparu du vocabulaire capitalistique ? L’action publique est-elle synonyme de conscience ? L’État peut-il être juge et partie ? Le renforcement de l’État −  défendu à juste titre en ces temps de crise − est-il susceptible de créer les conditions de l’épanouissement de l’homme, apanage pourtant incontestable du marché libre ?

Il y a fort à craindre que la régulation accrue de demain ne soit qu’un phénomène éphémère préparant le terrain à un retour en force de la divinité féroce du marché libre.[/access]

Un monde libre?

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Quand on traite le milliardaire en parasite et en exploiteur, quand on lui prend la moitié de ce qu’il gagne et pas un sou de moins, quand on appelle « cadeau » la moitié qu’on ne lui prend pas, quand on le somme de vivre dans la culpabilité et dans l’expiation du péché, il le prend mal: le riche est susceptible. Il devient alors aigri, hautain et paranoïaque. Déconnecté des réalités, il tente désespérément de fuir ses compatriotes, de planquer son magot, de corrompre les politiques et dans les cas les plus graves, il peut même tomber entre les griffes de gigolos qui l’arnaquent.Le riche est comme ça, il faut savoir le prendre.

Au pays de la jungle ultralibérale, là où l’homme est un loup pour son frère et où les renards ont leurs entrées dans les poulaillers, 40 milliardaires américains ont décidé, à l’initiative de Warren Buffet et sans que personne ne leur demande rien, de donner aux pauvres la moitié de leur fortune.

Ce qu’on ne lui prend pas, et à condition qu’on soit gentil avec lui, le riche le donne. On appelle ça le monde libre.

Maastricht et la libre circulation du shit

Si vous autres Européens, vous en teniez à votre pinard, avec ou sans saucisson, l’Union coulerait des heures plus tranquilles. Mais l’affaire opposant, devant la Cour de justice de l’Union européenne, le tenancier d’un coffee-shop de Maastricht au bourgmestre de la ville Gerd Leers, rappelle qu’en Europe, les joints tournent sans frontières. Et pour Leers, c’est bien là le problème. Pour lutter contre le « tourisme de la drogue », il a donc décidé de réserver l’accès des coffee-shops aux seuls résidents néerlandais. Pris en flagrant délit alors qu’il servait des fumeurs de pétard venus d’ailleurs, Marc Josemans a été contraint, sur décision du bourgmestre, de fermer son établissement. Invoquant une discrimination des citoyens de l’Union européenne, Josemans a saisi le Raad van State (Conseil d’Etat), lequel a demandé à son tour à la Cour de justice de l’Union européenne de se prononcer sur l’euro-compatibilité de l’exclusion des ressortissants communautaires des coffee-shops. De fait, les conclusions rendues par l’avocat général le 15 juillet montrent que pour la cohérence européenne, on repassera. Le pétard.

Ce sont en effet quelque trois à cinq mille Français, Belges et Allemands qui arrivent chaque jour à Maastricht. Pas en pèlerinage sur la tombe de Saint-Servais, ni pour s’attabler dans l’un des six restaurants étoilés de la ville, encore moins pour admirer l’étonnant édifice du musée Bonnefanten. Autant dire que ces « touristes de la drogue », comme les désigne le jargon médiatique et administratif, n’ont en commun avec les touristes tout court que la brièveté de leur passage et les dégâts qui en découlent.

Situé au croisement des autoroutes trans-européennes, à deux heures de Bruxelles et d’Amsterdam, Maastricht a d’abord tenté, tant bien que mal, de résoudre le problème en le refilant aux communes voisines. Les premières lignes du projet « coffee-corners », qui prévoyait de délocaliser la moitié des quinze coffee-shops autorisés du centre-ville vers les quartiers périphériques – en l’occurrence dans la direction de la frontière belge, ont été rédigées en 2003

Tentation prohibitionniste

L’exemple de Gerd Leers, accusé de jouer cavalier seul sans jamais avoir tenté d’instaurer un dialogue avec ses homologues wallons ou flamands, a sans doute été pour quelque chose dans le choix radical fait par deux communes du Brabant septentrional néerlandais, Roosendaal et Bergen-op-Zoom. Voyant ces bourgades, paisibles sinon somnolentes, se transformer en « bourbiers » pour citer Michel Marijen, bourgmestre de Roosendaal, les municipalités ont décidé de retirer leur licence aux coffee-shops locaux. Désormais, les habitants doivent se rendre à Amsterdam pour s’approvisionner en cannabis.

Pourquoi, demandera-t-on, ne pas appliquer alors la même méthode à Maastricht ou, tout simplement, aux Pays-Bas, dès lors que le « tourisme de la drogue » est supposé constituer une menace réelle à l’ordre public.

La première raison est que la société néerlandaise ne semble pas être prête à affronter l’interdiction de la vente du cannabis. La politique de tolérance vis-à-vis des « drogues douces » est l’expérimentation hollandaise la plus célèbre. Elle s’est appuyée dès le départ sur un postulat audacieux : « Si nous ne sommes pas capables de prévenir le mal, essayons au moins de le contrôler. » En conséquence, depuis 1976 la possession de « drogues douces » pour usage personnel est décriminalisée, et leur vente dans les coffee-shops, bien qu’interdite par la loi, tolérée. Toutefois, en vertu des directives du ministère public, ceux-ci ne peuvent pas vendre plus de cinq grammes de cannabis par personne et par jour, et le stock ne doit pas excéder cinq cents grammes. Inutile de préciser que la pratique est assez éloignée de ce cadre sobre. À Maastricht, on évalue à une centaine le nombre de « one kilo houses », grossistes soupçonnés de vendre également de la cocaïne et de l’héroïne. Les contrôles effectués dans l’un des coffee-shops le plus célèbres de Hollande, le Checkpoint à Terneuzen, ont révélé que son stock dépassait deux cents kilos.

Résultat, les Pays-Bas supportent de moins en moins bien leur statut d’« îlot de la liberté » en Europe. Pour autant, rien ne permet de pronostiquer l’abandon de l’approche ultra-libérale. Même les chrétiens conservateurs du CDA, pourtant très remontés, n’ont pas la moindre idée de ce qu’il faudrait faire. Et les habitants de Maastricht tiennent à leur réputation de gens « sympas ».

La deuxième raison pour laquelle le retour à la prohibition est difficile à imposer tient au fait, qu’en dépit des nuisances causées par le développement de trafics illégaux en marge des activités autorisées des coffee-shops, les Hollandais se droguent moins que les autres Européens – selon le dernier rapport annuel de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, la Hollande se situe loin derrière l’Espagne, l’Italie, la France et le Royaume-Uni. De ce point de vue, l’expérience est un succès.

Enfin, la troisième raison du maintien du statu quo est d’ordre économique. Selon une étude récente, les coffee-shops de Maastricht apportent quelques 140 millions d’euros au budget de la ville. Argument de poids qu’André Beckers, l’avocat de Josemans, ne se prive pas d’employer : pour lui, le business du cannabis est « de facto légal » puisque les propriétaires de coffee-shops sont obligés de payer des taxes et des impôts sur leurs revenus. « De surcroît, ajoute-t-il, la nationalité des clients n’a aucune incidence économique ».

Cannabis, une marchandise comme une autre ?

Les conclusions de l’avocat général à la Cour de justice, Yves Bot, risquent de créer un précédent. Car celui-ci a rappelé qu’en dépit du fait que la vente des « drogues douces » est tolérée dans les coffee-shops néerlandais, elle reste néanmoins interdite par l’ensemble des Etats membres. De plus, n’étant pas tenus de consommer le cannabis sur place, les clients ressortissants d’autres Etats de l’Union peuvent l’emporter dans leurs pays et s’exposer ainsi à des poursuites pénales pour exportation ou importation illicites de stupéfiants. Comme le constate Yves Bot, les drogues ne sont pas des marchandises comme les autres. La vente du cannabis échappe donc à la liberté de circulation garantie par l’UE. En conséquence la mesure adoptée par la commune de Maastricht n’est pas considérée comme une restriction à la liberté du commerce.

Curieusement, le représentant de la Commission européenne, Hubert van Vliet, a au contraire soutenu la position d’André Beckers : exclure les coffee-shops néerlandais du marché unique ne peut, selon lui, qu’accroître les problèmes et ébranler la fragile citoyenneté européenne. Les Belges réclament explicitement « plus d’Europe » – ce qui, en l’occurrence signifie : pas de discrimination entre fumeurs de pétards. Quant aux Néerlandais ils continuent de pratiquer leur politique baroque consistant à tolérer la vente tout en interdisant strictement la production. Lors d’une réunion de communes néerlandaises frontalières, à Almere en 2008, le bourgmestre d’Eindhoven a provoqué la consternation en proposant que les coffee-shops soient approvisionnés par des « plantations communales ».

Les conclusions de l’avocat général ne lient pas la Cour de justice. Les juges commencent à peine à délibérer. L’arrêt ne sera rendu pas avant plusieurs mois. Si la Cour suit l’avocat général et exclut les coffee-shops de la législation communautaire, l’affaire sera jugée par le Tribunal de la Haye.

Vous n’avez rien compris ? Vous vous sentez personnellement discriminé par la décision du bourgmestre ? N’hésitez pas à le faire savoir aux instances européennes. Mais oui, l’Union est l’affaire de tous ! Votre opinion compte ! Enfin, pas encore, mais bientôt, quand il suffira d’un million de signatures provenant d’un tiers des Etats membres pour qu’une proposition de législation soit mise à l’étude par la Commission européenne. Ainsi les citoyens seront-ils théoriquement placés au même niveau que le Conseil et le Parlement européen. Notez cependant que les propositions « dénuées de sérieux » ne seront pas retenues. Inutile de commencer à collecter des signatures en faveur de la distribution gratuite de pinard.

Arizona drame pour Obama

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Barack Obama
Barack Obama.

On peut parier une canette de Budweiser que Barack Obama aurait bien voulu oublier cette épineuse question. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles ses adversaires du Grand Vieux Parti (GOP, Grand Old Party, sobriquet du Parti républicain américain) entendent le contraindre à s’y intéresser.

Tout a commencé dans l’Arizona, un État du Sud-Ouest américain faiblement peuplé (grand comme 40 % de la France pour 7 millions d’habitants) où 4 habitants sur 10 ont au moins un ancêtre hispanique. Une frontière de plus 600 kilomètres sépare l’Arizona des provinces mexicaines de Baja California et de Sonora. Frontière largement fictive car, malgré d’énormes moyens investis – y compris des escadrons de drones –, immigrés et drogue continuent de la traverser. Si l’on ajoute à cela les tensions suscitées par une crise économique et budgétaire qui a vu le taux de chômage tripler en 2008, passant de moins de 4 % (plein emploi) à plus de 9 %, on comprend pourquoi la question de l’immigration mexicaine domine le débat politique.

[access capability= »lire_inedits »]À Phoenix, la capitale, on blâme Washington, car il s’agit d’une frontière internationale entre deux États souverains (les États-Unis et le Mexique) dont le contrôle incombe au ministère de la Sécurité intérieure (Homeland Security), confié aujourd’hui à Janet Napolitano. Sauf qu’il est difficile d’utiliser contre ce ministre l’éventail traditionnel des arguments antifédéraux primaires (« bureaucrates déconnectés du terrain », etc.), pour la simple et bonne raison qu’avant de rejoindre l’équipe Obama, Mme Napolitano occupa pendant six ans le poste de gouverneur de l’Arizona… Cette parcelle de la frontière américano-mexicaine (20 % de sa longueur totale), elle la connaît par cœur. Bien entendu, cela n’a pas empêché son successeur, la conservatrice Jan Brewer (« pro-life » et pro-armes à feu) et les républicains d’Arizona de tendre une embuscade politique à la Maison Blanche et à la majorité nationale.

En avril, le gouverneur Brewer a promulgué une loi aux termes de laquelle le séjour illégal sera désormais considéré comme un crime en Arizona. Si cette tentative des Arizoniens de mener leur propre politique d’immigration a déjà fait grincer quelques dents washingtoniennes − notamment celles du conseiller spécial David Axelrod −, certaines dispositions de ladite loi ont été considérées par la Maison Blanche comme totalement inacceptables. Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est l’article permettant à un policier de vérifier les papiers d’une personne interpellée pour n’importe quelle raison « s’il juge un tel contrôle pertinent ». Autrement dit : à la gueule du client ou « au faciès ».

« Un sujet toxique pour les démocrates »

La loi devant entrer en vigueur le 29 juillet, le gouvernement fédéral a décidé d’intervenir. Le procureur général fédéral − ministre de la Justice − a attaqué le gouvernement de l’Arizona devant un tribunal fédéral, arguant qu’il s’agissait d’un dispositif raciste.

Secondée par les deux sénateurs républicains de l’Arizona, dont John McCain, candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2008, Mme Brewer semble avoir trouvé des alliés jusque dans le camp démocrate. Ainsi, plusieurs gouverneurs démocrates, réunis pour leur convention annuelle, n’ont pas caché, devant le président Obama, leurs profondes inquiétudes face à la position prise par la Maison Blanche dans ce dossier sensible. Dix-neuf gouverneurs démocrates vont quitter leur poste ou briguer leur réélection dans les mois qui viennent, et ce débat leur fait peur. Ainsi, selon le New York Times, Phil Bredesen, le gouverneur démocrate du Tennessee et membre éminent du parti, a-t-il déploré le fait qu’au lieu de parler de l’emploi pendant les campagnes qui les attendent, ils allaient être contraints de se prononcer sur l’immigration, qui est selon lui « un sujet toxique dans un moment crucial pour les démocrates ».

Un risque sérieux pour Obama

En décidant de relever le défi lancé par l’Arizona, Obama prend un risque sérieux. Il sait mieux que quiconque que son intervention touche la question sensible des relations entre les États et le gouvernement fédéral, le cœur même des clivages politiques et idéologiques les plus profonds au sein de la démocratie américaine. Politiquement parlant, cette guerre menée à coups de symboles forts à quelques mois des élections de mi-mandat peut être dangereuse. Après l’essoufflement du débat sur l’assurance-maladie, qui s’est soldé par une victoire de l’Administration et, dans la foulée, du mouvement de contestation populaire contre Obama, cette question risque de relancer la gronde « tea-party ». Sans doute Obama espère-t-il qu’il pourra aussi mobiliser son propre camp autour de ses valeurs les plus emblématiques.

Au-delà de ces considérations, l’immigration devient un sujet presque aussi sensible qu’en France, dans un pays dont elle constitue pourtant l’ADN. Selon un sondage réalisé en avril, quelques jours après la promulgation de la loi par le gouverneur de l’Arizona, le pari présidentiel pourrait se révéler risqué : presque quatre républicains sur cinq et un démocrate sur deux se déclaraient favorables au texte. Autrement dit, plus de la moitié des électeurs américains semblent être séduits par une politique plus musclée contre l’immigration illégale. Contrairement à une idée reçue, la crise économique n’est pas le seul facteur de ce durcissement de la société : la politique des chiffres et des quotas a été introduite pendant la décennie 1920 (notamment par la loi de 1924), qui fut plutôt une période d’expansion économique. Un taux de chômage élevé contribue sans doute à la crispation de la société d’accueil − et quand la crise est mondiale, elle booste en même temps le nombre des candidats à l’immigration, − mais ne saurait l’expliquer seul. Les questions identitaires ont rarement été aussi brûlantes depuis l’invention de l’État-nation. « Qui sommes-nous ? » : cette question qui nous est devenue si familière hante aussi les Américains.[/access]

Nationalité ? Ailier droit

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C’est juste un symptôme, n’est-ce pas ? On ne va pas tout de même en tirer des conclusions générales sur les rapports entre les Etats, les Institutions, les organismes publics d’un côté et, de l’autre, les entreprises privées qui semblent concentrer des pouvoirs de plus en plus gigantesques, y compris dans des domaines qui n’ont rien à faire dans le périmètre du marché, comme la santé, l’éducation ou les transports publics. Mais tout de même, l’histoire mérite qu’on s’y arrête un peu.

Les meneurs (qui n’existaient pas) enfin convoqués par la FFF

Après de nombreuses danses du ventre, euphémisations et hésitations, la Fédération Française de Football, retrouvant un instant un peu de courage politique, décide de convoquer le 17 août cinq joueurs de la honteuse équipe des Bleus devant la commission fédérale de discipline.
Il s’agit de Patrick Evra le capitaine, de Franck Ribéry le vice-capitaine, d’Eric Abidal, de Jeremy Toulalan et bien entendu de l’inénarrable Anelka, l’homme qui parle à son entraineur comme un gamin de ZEP ne le ferait pas à son professeur. À moins qu’il ne s’agisse comme Domenech d’un professeur qui ne connaît pas son boulot et qui organise des ateliers-théâtre pour que ça ne se voie pas trop. Cela n’excuse en rien le comportement d’Anelka, mais rétrospectivement, qu’est-ce que Domenech a pu ressembler à un pur produit d’IUFM ! Par exemple, quand il disait : « Mon équipe n’a pas de style de jeu a priori, c’est aux joueurs de le donner. » Cela ne vous rappelle pas l’élève au centre du système, constructeur de son propre savoir ? De même, il pratiquait l’amphigourique comme une seconde langue pour mieux cacher une absence totale de vision, et même, simplement, de maitrise de son sujet.

Le Bayern envoie la FFF sur les roses

Mais revenons à notre affaire. La première chose intéressante, c’est qu’il est reconnu qu’il y avait des meneurs alors que d’après les quelques joueurs qui se sont répandus dans les médias, tout le monde était solidaire. Cette commission peut en théorie prononcer à l’encontre des joueurs des matchs de suspension, voire des radiations à vie. Le plus souvent, on se limite au rappel à l’ordre, au blâme ou à des amendes. Parmi les cinq joueurs convoqués, Frank Ribéry va créer un précédent.

Ribéry joue au Bayern de Munich et le Bayern de Munich a fait savoir qu’il ne fallait pas compter sur son meneur de jeu pour répondre aux juges en raison du début du championnat allemand. Voilà. C’est tout. Fermez le ban. Une juridiction nationale demande des comptes à un citoyen et une entreprise étrangère, avec l’accord ou non du citoyen en question, envoie cette juridiction sur les roses, avec le mépris le plus total. Toutes proportions gardées, c’est un peu comme si la France réclamait un criminel de guerre coupable d’avoir utilisé des armes chimiques et qu’une multinationale répondait : « cela ne va pas être possible car il est indispensable à la bonne marche du secteur Recherche et Développement.»

La fable est éclairante et, rétrospectivement, montre bien que les footballeurs de cette génération sont bien des enfants de leur époque. Pour reprendre la belle phrase de Guy Debord dans ses Commentaires, « ils ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères ». On ne parle pas ici seulement de leur comportement autistique avec écouteurs intégrés dans les oreilles, de leur arrogance typique des nouveaux riches qui touche aussi le footeux, davantage jugé sur l’épaisseur de son compte en banque, le montant de son dernier transfert que par son habileté à centrer en retrait, n’est-ce pas, Ribery ? Non, on parle d’une hyper-classe nomadisée, errant dans les mêmes hôtels, les mêmes aéroports, les mêmes villas calibrées pour jouir du même luxe aseptisé des séries américaines, qui estime ne plus avoir de comptes à rendre à cet échelon obsolète qu’est la nation.

Footballeurs mondialisés

En ce sens, les footballeurs français, au service avant tout du club qui les surpaye, sont les traders du sport en plus d’en être les mercenaires. C’est simplement que le terrain a remplacé la salle des marchés. On ne se bat plus au nom d’un pays, ou même d’une ville, on ne se bat plus pour l’économie réelle, on se bat pour des dirigeants de banques ou de clubs qui vous gavent de prébendes délirantes afin que vous fassiez du spectacle ou de l’argent, encore plus d’argent, puisque le spectacle n’est plus une fin en soi pour le football comme la production de richesses ne l’est plus l’économie.

La FFF et sa commission de discipline découvrent ainsi le nouveau visage de la mondialisation qui va de moins en moins avoir besoin politiquement ou même juridiquement des échelons nationaux.

Vous savez sans doute quelle puissance militaire aligne en ce moment le plus grand nombre de soldats sur les points les plus chauds du globe. Les Etats-Unis ? La France ? L’OTAN ? Vous n’y êtes pas, c’est Blackwater, une entreprise militaire privée qui fournit des mercenaires mieux payés, bien mieux payés que des soldats nationaux à tous les pays qui lui demandent.

Franck Ribéry n’est plus français. Et il n’y a pas eu besoin de le déchoir de sa nationalité, ce n’est de toute manière pas le genre de menace qui peur aux riches – on sait depuis Jaurès que la patrie est le seul bien de celui qui n’a plus rien. Non, Ribéry n’est plus français : il est footballeur professionnel.

Martine Aubry au pays de kangourous

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Tout le monde se souvient avec effroi des « emplois jeunes » lancés par Martine Aubry en 1997. Celle qui n’était pas encore patronne du PS s’était mise en tête à l’époque de développer – en direction de la jeunesse – des métiers « nouveaux » dédiés « aux services aux personnes, à l’environnement, à la qualité de vie ». Gardons-nous charitablement de nous gausser à nouveau de ces « agents d’ambiance », « correspondants de quartiers », « auxiliaires pédagogiques » et autres « agents de proximité »… qui ont déjà fait rigoler la terre entière, et appartiennent déjà à l’histoire.

La nouveauté, c’est que l’Australie semble avoir racheté le copyright Martine Aubry et lance à son tour des « emplois jeunes » aussi délicatement débiles que « goûteur de bière », « ramasseur de crottes de kangourous », « chasseur de koalas », « juge pour des concours Miss-plages », « décorateur pour abris à pingouins », etc…

Sauf que là, le ridicule ne tue pas : Il s’agit d’un coup de pub en forme d’opération-séduction loufoque, lancé par l’Etat d’Australie-Méridionale (une région passablement désertique dont Adélaïde est la capitale) en direction des jeunes diplômés britanniques susceptibles de s’expatrier. Elle a pour ambition de leur proposer – nous apprend l’AFP – un « équilibre entre travail et loisirs ». Du coup, il est permis de regretter que Martine Aubry ait manqué à ce point d’imagination – et de créativité – à l’époque du lancement des emplois jeunes en France. Espérons qu’elle saura s’inspirer de ce tonitruant exemple australien si elle revient un jour aux affaires, même si on suppute que la rigolade est aux antipodes de ses préoccupations.

La reprise, oui, mais pour qui ?

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Bonne nouvelle : nous sommes sortis de la récession. Après la plus grave crise économique depuis près d’un siècle, les chiffres de croissance du 2ème trimestre confirment que nous échappons à une rechute. Mais cette embellie globale cache une grande divergence…

Pour le CAC 40, la crise est presque un souvenir

Le CAC 40 connaît des hauts et des bas depuis le début d’année. Après avoir rebondi au-delà des 4000 points en début d’année, il est tombé sous les 3300 points au moment de la crise des dettes souveraines avant de remonter à plus de 3700 points cet été, une hausse de plus de 10% depuis l’été. Ces mouvements erratiques montrent que les marchés sont pris entre deux sentiments contradictoires.
D’une part, ils doutent du potentiel de croissance du monde occidental et constatent le haut niveau du chômage et des dettes publiques, d’où leurs accès de nervosité.
D’autre part, ils prennent aussi en compte le rebond massif des profits des grandes entreprises. Le Figaro montre ainsi que pour les 28 entreprises du CAC 40 qui ont déjà annoncé leurs résultats semestriels, le cumul des profits atteint 33 milliards, plus du double des 14,7 milliards du premier semestre 2009 et à peine moins que les 39 milliards de 2008. Bref, les entreprises du CAC 40 ont déjà presque totalement effacé la crise et il y a fort à parier que dès l’an prochain, de nouveaux records devraient tomber. Pour ce secteur de l’économie, il aura donc suffi d’un an à peine pour effacer la plus grave crise depuis 80 ans.

Des citoyens à la peine

Cette situation contraste violemment avec la situation des citoyens. En France, le chômage (au sens large) approche le cap des 4 millions de personnes. Aux Etats-Unis, près de 10% de la population est officiellement sans emploi et le chiffre de 15 % est sans doute plus proche de la réalité. Le salaire médian, qui avait déjà baissé de 4% de 2000 à 2008 selon Joseph Stiglitz, a sans doute poursuivi sa chute. Enfin, si l’Allemagne n’a pas connu de forte hausse du chômage, cela s’explique à la fois par sa démographie et par l’augmentation du nombre de travailleurs pauvres (deux millions de salariés gagnent moins de six euros de l’heure).

Conclusion : cette crise a encore accentué les inégalités entre des multinationales (et leurs actionnaires) qui parviennent toujours à extraire plus de profits de leur activité, aussi bien grâce à la croissance des pays émergents qu’à la compression des coûts chez nous, et la population en général. Ce phénomène est à la fois injuste et inquiétant. Injuste car tout le bénéfice de la création de richesse, donc du travail de tous, passe dans les profits des grandes entreprises et les revenus d’une petite minorité. Inquiétant car cela montre bien que strictement rien n’a changé depuis la crise.

Dans ces conditions, beaucoup contestent le terme même de « reprise » même s’il paraît validé par des indicateurs économiques. Peut-être faudrait-il parler de pertes pour les uns et de profits pour les autres. Et que ceux-ci soient supérieurs à celles-là ne change rien à l’affaire : pour une immense majorité de citoyens, pendant la reprise, la crise continue.

Moralisez votre vie politique !

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Bahamas

Bahamas

Restrictions budgétaires et morales obligent : plus question pour un homme politique d’utiliser à sa guise les deniers publics – sous peine d’être acculé à la démission spontanée. Et les ministres, hélas, ne sont pas les seuls concernés ! Le moindre voyage d’études d’un Conseil régional ou d’une délégation parlementaire avec risque désormais d’être dénoncé par ce torchon de Canard ou cette poubelle de Médiapart. Alors, autant prendre les devants en apprenant à justifier vos déplacements. Justifiez votre voyage d’étude en fonction de son objet d’intérêt public.[access capability= »lire_inedits »]

Destination
1. Thaïlande
2. Seychelles
3. Bahamas
4. Maurice
5. Iles Fidji

Etude
A – Explosion démographique
B – Réchauffement climatique
C – Défense de la francophonie
D – Aquaculture vivrière
E – Le pamplemousse, nouvel or rose ?

Réponses : 1C, 2A, 3D, 4B, 5E.

Travaux pratiques
Rédigez d’avance votre rapport circonstancié à l’intention de la Cour des comptes !

Compte-rendu de voyage d’études.

Ce voyage à (destination) a été particulièrement bénéfique pour notre (ville, département, région). L’enjeu est bien évidemment (économique, social, écologique, commercial, culturel). Cette région (Amérique, Océanie, Asie, Afrique, Antilles) nous lance aujourd’hui un défi.

Pouvons-nous en effet laisser croire à nos administrés que tout pourra durer comme avant, alors qu’à moins de (300, 5 000, 10 000) km de chez nous, le phénomène atteint déjà des proportions inquiétantes ?

Les conclusions de notre étude, qui seront publiées prochainement, montrent au contraire que, si nous voulons lutter contre ce fléau, il faudra remonter toute la filière, à commencer par (prochaine destination), dès l’année prochaine à la même époque.[/access]

Poudre miraculeuse à Lourdes

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C’est le genre de scénario ou de synopsis que vous refusent systématiquement éditeurs et producteurs. Un réseau international de trafic de cocaïne vient d’être démantelé à Barcelone après qu’un important laboratoire de raffinage y a été découvert. La drogue provenait pour l’essentiel du Paraguay et de la République Dominicaine. Pour éviter d’attirer l’attention et multiplier les voies d’accès en Europe, les trafiquants avaient également décidé d’utiliser de faux pèlerins qui passaient par Lourdes avant de revenir en Catalogne par autobus.

L’Eglise refuse pour l’instant de se prononcer sur une éventuelle hausse des apparitions de la Vierge consécutive à ce trafic. On ne saura donc pas si la religion est désormais la cocaïne du peuple mais ce dont on est certain, c’est que pour les trafiquants, il n’y a pas eu de miracle.

La casse du siècle

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Bon, je sais que tout le monde est très occupé, cet été, avec la guerre civile.
Je voulais juste signaler au passage que la France a vu en 2009 la destruction de près de 256 000 emplois. C’est vrai, ce n’est pas très important quand on sait qu’Hannibal est à nos portes et que des feux nourris éclatent chaque nuit aux quatre coins du pays à cause de voyous bientôt apatrides, sauf les brigands qui pourront exciper d’au moins trois générations d’honnête truanderie, si j’ai bien compris le raisonnement présidentiel. Mais tout de même, 256 000, c’est tout de même beaucoup, non ?

La population d’une grande ville

Bon, on sait, ça ne veut pas dire 256 000 chômeurs de plus mais le chiffre a quelque chose d’inquiétant, je trouve. 256 000, tiens, c’est à peu près la population d’une grande ville. Une grande ville comme Grenoble, par exemple. Avant, Grenoble était célèbre pour son gratin, ses noix, ses jeux olympiques d’hiver et accessoirement pour avoir vu naître Stendhal. Maintenant, elle est entrée dans l’histoire pour ses braquages de casino, ses snipers suburbains qui mettent en danger la République, et ses discours sécuritaires qui inventent une nouvelle conception de la nationalité et ses brillantes opérations de police qui ont eu pour premier résultat l’arrestation de quatre braqueurs ou complices présumés à la Villeneuve, tous relâchés. On imagine qu’il en ira de même pour les arrestations télévisées de mardi matin …
Ah j’oubliais, la police grenobloise a aussi arrêté et gardé à vue trois jeunes communistes qui collaient des caricatures de Sarkozy. Sarkozy veut bien qu’on caricature le Prophète au nom de la liberté d’expression comme il le déclara au moment du procès intenté à Charlie Hebdo mais il ne veut pas qu’on le caricature lui. Sans doute parce qu’il sait que nul n’est prophète en son pays et que 2012 approche ou alors parce qu’il estime qu’en matière de caricatures, on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Je tiens tout de même à féliciter la police grenobloise : parvenir à trouver trois jeunes communistes d’un seul coup en plein cœur de l’été est un véritable exploit qui me réchauffe le cœur et me rend confiance en la vitalité du PCF. Et puis, c’est un double exploit, parce que la police grenobloise, malgré son nouveau préfet que l’on nous a présenté comme l’inspecteur Harry de l’Isère, en plus pêchu, eh bien figurez vous qu’elle n’a pas le droit à un poste en plus, comme nous l’apprend Europe 1 (qui n’est pas spécialement une radio d’opposition) et même va perdre 21 policiers de terrain d’ici la fin de l’année. Comme quoi, le cœur sécuritaire a ses raisons que la raison budgétaire ne connaît pas.

Dis, c’est quoi l’industrie ?

Les 21 policiers grenoblois ne sont évidemment pas comptabilisés dans les 256 000 destructions d’emploi de 2009. Pas plus que les profs ou les fonctionnaires – si on devait en plus compter ceux-là (en gros 120 000 d’ici la fin du quinquennat), on arriverait facile à deux fois la population de Grenoble. Les 256 000 destructions d’emploi de 2009, un peu comme le niveau atteint sur le droitomètre national depuis quelques semaines, sont un record depuis l’après-guerre. Ce sont des chiffres communiqués par Pôle Emploi, qui lui-même en a détruit pas mal des emplois. La fusion de l’ANPE et de l’ASSEDIC a en effet produit de brillants résultats dont peuvent témoigner tous les chômeurs.

Le gros du bataillon du cercle des emplois disparus est fourni par le secteur industriel. L’industrie, vous vous rappelez ? Non ? Pas trop ? C’est vrai qu’on n’en voit plus beaucoup. Dans certaines régions, même, il faut demander aux anciens de raconter. Dis, comment c’était l’industrie, grand-père ? Mais le grand-père ne répond pas souvent. Il essaie de comprendre ce qui se passe. Il a été mis à la préretraite par son patron avec les aides de l’Etat à 54 piges en moyenne et là, quand la télé a fini de lui monter comment son pays est devenu l’Irak, on lui explique très vite qu’il va falloir que la génération d’après bosse jusqu’à 62 ans (en fait, 67) alors qu’aucun de ses petits-fils n’a encore trouvé de boulot et que tous passent leur temps à faire des cartons sur les forces de l’ordre. Classes glandeuses, classes dangereuses ?

L’Industrie, c’étaient des usines. Les usines étaient des endroits où des ouvriers travaillaient. Ils construisaient des voitures, coulaient de l’acier ou fabriquaient des machines-outils. C’étaient aussi des chantiers où ils construisaient des logements sauf pour les gens du voyage qui passent leur temps à forcer des barrages de police entre deux vols de poules, deux jettatura et l’achat d’une Mercédès dernier modèle. Les ouvriers avaient souvent des revendications. En ce temps-là, savoir si leur voisin était algérien, français ou italien les préoccupait moyennement. Ce qu’ils cherchaient, c’était à obtenir la meilleure paie possible face à un patron qui cherchait à obtenir la meilleure productivité possible. Chacun était dans son rôle et les Renault étaient fabriquées en France. Ensuite, les Renault ont été fabriquées en Roumanie parce que l’ouvrier français était trop cher. L’ouvrier a alors quitté son bleu de travail et on lui a fait remarquer, pour qu’il pense à autre chose, on lui a fait remarquer que sous son bleu, untel était Noir, untel était Arabe et untel était Blanc. C’est comme ça, pour faire vite, que le Front National est à 15 % depuis bientôt trente ans.

Schumpeter for ever !

Le libéral, quand on lui dit 256 000 destructions d’emploi, est un peu comme la Pythie de Delphes : il prononce une phrase mystérieuse présumée pleine de sens et supposée annoncer l’avenir. Il vous dit : « Oui, mais c’est de la destruction créatrice comme l’a bien expliqué Schumpeter. » Schumpeter n’est pas un dieu de l’Olympe mais un économiste morave. Pour faire simple, et je cite un cas authentique, la destruction créatrice veut dire qu’une activité économique détruite est remplacée par une autre, donc qu’on ne perd pas d’emplois : l’ouvrier des hauts-fourneaux de la Comilog à Boulogne-sur-Mer jusqu’à leur fermeture en 2004, n’a qu’à travailler sur une plate-forme de vente par téléphone. Ça n’a pas tellement fonctionné parce que tout le monde a vu que l’ouvrier risquait de se mettre en colère ou d’être moyennement convaincant avec son accent boulonnais quand on lui demanderait de vendre un gel exfoliant aux pépins de raisins.
256 000 destructions destructrices, vous ne trouvez pas qu’ils sont là, les vrais problèmes, en ce moment ?

Le Marché, ça a eu marché

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Wall Street

Wall Street

Les marchés financiers sont-ils bons pour la société ? Le progrès technologique, l’augmentation ininterrompue de la productivité et l’amélioration incontestable de nos conditions de vie de ces dernières décennies sont, après tout, redevables au marché libre. Celui-ci n’a-t-il pas, de surcroît, engendré la concurrence, et avec elle la baisse généralisée des prix ?

Le marché se vend au plus offrant

Pourtant, la spécificité même de ce marché le rend également insupportable. Dépourvu de toute idéologie, il se vend au plus offrant : autrement dit, il est sans conscience. Bien que prises en toute liberté, les décisions et actions des individus n’en sont pas moins orientées en fonction de leurs seuls intérêts matériels, forcément inversement proportionnels aux intérêts de la société. Le jeu du marché étant un jeu à somme nulle, l’individu ne maximisera ses profits qu’au prix des pertes de la partie adverse, c’est-à-dire de la société. Du coup, le marché libre devient la plate-forme de tous les égoïsmes, une sorte de Dieu gourmand et capricieux ne cessant de réclamer toujours plus de sacrifices humains ou, plus prosaïquement, le vecteur idéal de toutes les manipulations…

[access capability= »lire_inedits »]C’est ainsi qu’une banque − en quête de bénéfices plus élevés − titrise des prêts peu solvables avant de les vendre aux investisseurs, faisant au passage appel à des agences de notation bienveillantes dont l’intérêt est de satisfaire cette banque afin que toute la chaîne des intervenants optimise ses profits… C’est ainsi que l’augmentation du prix de ces actifs attire d’autres investisseurs alléchés par une construction digne de Ponzi où seuls les plus rapides et ceux qui se situent le plus loin de la base de la pyramide s’en sortent gagnants…

Faudrait-il donc démanteler ce marché libre amoral − ou immoral, c’est selon − et, dans l’affirmative, quelle serait l’alternative ? Le retour de l’État sonnera-t-il le retour en grâce d’une justice qui a disparu du vocabulaire capitalistique ? L’action publique est-elle synonyme de conscience ? L’État peut-il être juge et partie ? Le renforcement de l’État −  défendu à juste titre en ces temps de crise − est-il susceptible de créer les conditions de l’épanouissement de l’homme, apanage pourtant incontestable du marché libre ?

Il y a fort à craindre que la régulation accrue de demain ne soit qu’un phénomène éphémère préparant le terrain à un retour en force de la divinité féroce du marché libre.[/access]

Un monde libre?

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Quand on traite le milliardaire en parasite et en exploiteur, quand on lui prend la moitié de ce qu’il gagne et pas un sou de moins, quand on appelle « cadeau » la moitié qu’on ne lui prend pas, quand on le somme de vivre dans la culpabilité et dans l’expiation du péché, il le prend mal: le riche est susceptible. Il devient alors aigri, hautain et paranoïaque. Déconnecté des réalités, il tente désespérément de fuir ses compatriotes, de planquer son magot, de corrompre les politiques et dans les cas les plus graves, il peut même tomber entre les griffes de gigolos qui l’arnaquent.Le riche est comme ça, il faut savoir le prendre.

Au pays de la jungle ultralibérale, là où l’homme est un loup pour son frère et où les renards ont leurs entrées dans les poulaillers, 40 milliardaires américains ont décidé, à l’initiative de Warren Buffet et sans que personne ne leur demande rien, de donner aux pauvres la moitié de leur fortune.

Ce qu’on ne lui prend pas, et à condition qu’on soit gentil avec lui, le riche le donne. On appelle ça le monde libre.

Maastricht et la libre circulation du shit

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Si vous autres Européens, vous en teniez à votre pinard, avec ou sans saucisson, l’Union coulerait des heures plus tranquilles. Mais l’affaire opposant, devant la Cour de justice de l’Union européenne, le tenancier d’un coffee-shop de Maastricht au bourgmestre de la ville Gerd Leers, rappelle qu’en Europe, les joints tournent sans frontières. Et pour Leers, c’est bien là le problème. Pour lutter contre le « tourisme de la drogue », il a donc décidé de réserver l’accès des coffee-shops aux seuls résidents néerlandais. Pris en flagrant délit alors qu’il servait des fumeurs de pétard venus d’ailleurs, Marc Josemans a été contraint, sur décision du bourgmestre, de fermer son établissement. Invoquant une discrimination des citoyens de l’Union européenne, Josemans a saisi le Raad van State (Conseil d’Etat), lequel a demandé à son tour à la Cour de justice de l’Union européenne de se prononcer sur l’euro-compatibilité de l’exclusion des ressortissants communautaires des coffee-shops. De fait, les conclusions rendues par l’avocat général le 15 juillet montrent que pour la cohérence européenne, on repassera. Le pétard.

Ce sont en effet quelque trois à cinq mille Français, Belges et Allemands qui arrivent chaque jour à Maastricht. Pas en pèlerinage sur la tombe de Saint-Servais, ni pour s’attabler dans l’un des six restaurants étoilés de la ville, encore moins pour admirer l’étonnant édifice du musée Bonnefanten. Autant dire que ces « touristes de la drogue », comme les désigne le jargon médiatique et administratif, n’ont en commun avec les touristes tout court que la brièveté de leur passage et les dégâts qui en découlent.

Situé au croisement des autoroutes trans-européennes, à deux heures de Bruxelles et d’Amsterdam, Maastricht a d’abord tenté, tant bien que mal, de résoudre le problème en le refilant aux communes voisines. Les premières lignes du projet « coffee-corners », qui prévoyait de délocaliser la moitié des quinze coffee-shops autorisés du centre-ville vers les quartiers périphériques – en l’occurrence dans la direction de la frontière belge, ont été rédigées en 2003

Tentation prohibitionniste

L’exemple de Gerd Leers, accusé de jouer cavalier seul sans jamais avoir tenté d’instaurer un dialogue avec ses homologues wallons ou flamands, a sans doute été pour quelque chose dans le choix radical fait par deux communes du Brabant septentrional néerlandais, Roosendaal et Bergen-op-Zoom. Voyant ces bourgades, paisibles sinon somnolentes, se transformer en « bourbiers » pour citer Michel Marijen, bourgmestre de Roosendaal, les municipalités ont décidé de retirer leur licence aux coffee-shops locaux. Désormais, les habitants doivent se rendre à Amsterdam pour s’approvisionner en cannabis.

Pourquoi, demandera-t-on, ne pas appliquer alors la même méthode à Maastricht ou, tout simplement, aux Pays-Bas, dès lors que le « tourisme de la drogue » est supposé constituer une menace réelle à l’ordre public.

La première raison est que la société néerlandaise ne semble pas être prête à affronter l’interdiction de la vente du cannabis. La politique de tolérance vis-à-vis des « drogues douces » est l’expérimentation hollandaise la plus célèbre. Elle s’est appuyée dès le départ sur un postulat audacieux : « Si nous ne sommes pas capables de prévenir le mal, essayons au moins de le contrôler. » En conséquence, depuis 1976 la possession de « drogues douces » pour usage personnel est décriminalisée, et leur vente dans les coffee-shops, bien qu’interdite par la loi, tolérée. Toutefois, en vertu des directives du ministère public, ceux-ci ne peuvent pas vendre plus de cinq grammes de cannabis par personne et par jour, et le stock ne doit pas excéder cinq cents grammes. Inutile de préciser que la pratique est assez éloignée de ce cadre sobre. À Maastricht, on évalue à une centaine le nombre de « one kilo houses », grossistes soupçonnés de vendre également de la cocaïne et de l’héroïne. Les contrôles effectués dans l’un des coffee-shops le plus célèbres de Hollande, le Checkpoint à Terneuzen, ont révélé que son stock dépassait deux cents kilos.

Résultat, les Pays-Bas supportent de moins en moins bien leur statut d’« îlot de la liberté » en Europe. Pour autant, rien ne permet de pronostiquer l’abandon de l’approche ultra-libérale. Même les chrétiens conservateurs du CDA, pourtant très remontés, n’ont pas la moindre idée de ce qu’il faudrait faire. Et les habitants de Maastricht tiennent à leur réputation de gens « sympas ».

La deuxième raison pour laquelle le retour à la prohibition est difficile à imposer tient au fait, qu’en dépit des nuisances causées par le développement de trafics illégaux en marge des activités autorisées des coffee-shops, les Hollandais se droguent moins que les autres Européens – selon le dernier rapport annuel de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, la Hollande se situe loin derrière l’Espagne, l’Italie, la France et le Royaume-Uni. De ce point de vue, l’expérience est un succès.

Enfin, la troisième raison du maintien du statu quo est d’ordre économique. Selon une étude récente, les coffee-shops de Maastricht apportent quelques 140 millions d’euros au budget de la ville. Argument de poids qu’André Beckers, l’avocat de Josemans, ne se prive pas d’employer : pour lui, le business du cannabis est « de facto légal » puisque les propriétaires de coffee-shops sont obligés de payer des taxes et des impôts sur leurs revenus. « De surcroît, ajoute-t-il, la nationalité des clients n’a aucune incidence économique ».

Cannabis, une marchandise comme une autre ?

Les conclusions de l’avocat général à la Cour de justice, Yves Bot, risquent de créer un précédent. Car celui-ci a rappelé qu’en dépit du fait que la vente des « drogues douces » est tolérée dans les coffee-shops néerlandais, elle reste néanmoins interdite par l’ensemble des Etats membres. De plus, n’étant pas tenus de consommer le cannabis sur place, les clients ressortissants d’autres Etats de l’Union peuvent l’emporter dans leurs pays et s’exposer ainsi à des poursuites pénales pour exportation ou importation illicites de stupéfiants. Comme le constate Yves Bot, les drogues ne sont pas des marchandises comme les autres. La vente du cannabis échappe donc à la liberté de circulation garantie par l’UE. En conséquence la mesure adoptée par la commune de Maastricht n’est pas considérée comme une restriction à la liberté du commerce.

Curieusement, le représentant de la Commission européenne, Hubert van Vliet, a au contraire soutenu la position d’André Beckers : exclure les coffee-shops néerlandais du marché unique ne peut, selon lui, qu’accroître les problèmes et ébranler la fragile citoyenneté européenne. Les Belges réclament explicitement « plus d’Europe » – ce qui, en l’occurrence signifie : pas de discrimination entre fumeurs de pétards. Quant aux Néerlandais ils continuent de pratiquer leur politique baroque consistant à tolérer la vente tout en interdisant strictement la production. Lors d’une réunion de communes néerlandaises frontalières, à Almere en 2008, le bourgmestre d’Eindhoven a provoqué la consternation en proposant que les coffee-shops soient approvisionnés par des « plantations communales ».

Les conclusions de l’avocat général ne lient pas la Cour de justice. Les juges commencent à peine à délibérer. L’arrêt ne sera rendu pas avant plusieurs mois. Si la Cour suit l’avocat général et exclut les coffee-shops de la législation communautaire, l’affaire sera jugée par le Tribunal de la Haye.

Vous n’avez rien compris ? Vous vous sentez personnellement discriminé par la décision du bourgmestre ? N’hésitez pas à le faire savoir aux instances européennes. Mais oui, l’Union est l’affaire de tous ! Votre opinion compte ! Enfin, pas encore, mais bientôt, quand il suffira d’un million de signatures provenant d’un tiers des Etats membres pour qu’une proposition de législation soit mise à l’étude par la Commission européenne. Ainsi les citoyens seront-ils théoriquement placés au même niveau que le Conseil et le Parlement européen. Notez cependant que les propositions « dénuées de sérieux » ne seront pas retenues. Inutile de commencer à collecter des signatures en faveur de la distribution gratuite de pinard.

Arizona drame pour Obama

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Barack Obama
Barack Obama.
Barack Obama
Barack Obama.

On peut parier une canette de Budweiser que Barack Obama aurait bien voulu oublier cette épineuse question. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles ses adversaires du Grand Vieux Parti (GOP, Grand Old Party, sobriquet du Parti républicain américain) entendent le contraindre à s’y intéresser.

Tout a commencé dans l’Arizona, un État du Sud-Ouest américain faiblement peuplé (grand comme 40 % de la France pour 7 millions d’habitants) où 4 habitants sur 10 ont au moins un ancêtre hispanique. Une frontière de plus 600 kilomètres sépare l’Arizona des provinces mexicaines de Baja California et de Sonora. Frontière largement fictive car, malgré d’énormes moyens investis – y compris des escadrons de drones –, immigrés et drogue continuent de la traverser. Si l’on ajoute à cela les tensions suscitées par une crise économique et budgétaire qui a vu le taux de chômage tripler en 2008, passant de moins de 4 % (plein emploi) à plus de 9 %, on comprend pourquoi la question de l’immigration mexicaine domine le débat politique.

[access capability= »lire_inedits »]À Phoenix, la capitale, on blâme Washington, car il s’agit d’une frontière internationale entre deux États souverains (les États-Unis et le Mexique) dont le contrôle incombe au ministère de la Sécurité intérieure (Homeland Security), confié aujourd’hui à Janet Napolitano. Sauf qu’il est difficile d’utiliser contre ce ministre l’éventail traditionnel des arguments antifédéraux primaires (« bureaucrates déconnectés du terrain », etc.), pour la simple et bonne raison qu’avant de rejoindre l’équipe Obama, Mme Napolitano occupa pendant six ans le poste de gouverneur de l’Arizona… Cette parcelle de la frontière américano-mexicaine (20 % de sa longueur totale), elle la connaît par cœur. Bien entendu, cela n’a pas empêché son successeur, la conservatrice Jan Brewer (« pro-life » et pro-armes à feu) et les républicains d’Arizona de tendre une embuscade politique à la Maison Blanche et à la majorité nationale.

En avril, le gouverneur Brewer a promulgué une loi aux termes de laquelle le séjour illégal sera désormais considéré comme un crime en Arizona. Si cette tentative des Arizoniens de mener leur propre politique d’immigration a déjà fait grincer quelques dents washingtoniennes − notamment celles du conseiller spécial David Axelrod −, certaines dispositions de ladite loi ont été considérées par la Maison Blanche comme totalement inacceptables. Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est l’article permettant à un policier de vérifier les papiers d’une personne interpellée pour n’importe quelle raison « s’il juge un tel contrôle pertinent ». Autrement dit : à la gueule du client ou « au faciès ».

« Un sujet toxique pour les démocrates »

La loi devant entrer en vigueur le 29 juillet, le gouvernement fédéral a décidé d’intervenir. Le procureur général fédéral − ministre de la Justice − a attaqué le gouvernement de l’Arizona devant un tribunal fédéral, arguant qu’il s’agissait d’un dispositif raciste.

Secondée par les deux sénateurs républicains de l’Arizona, dont John McCain, candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2008, Mme Brewer semble avoir trouvé des alliés jusque dans le camp démocrate. Ainsi, plusieurs gouverneurs démocrates, réunis pour leur convention annuelle, n’ont pas caché, devant le président Obama, leurs profondes inquiétudes face à la position prise par la Maison Blanche dans ce dossier sensible. Dix-neuf gouverneurs démocrates vont quitter leur poste ou briguer leur réélection dans les mois qui viennent, et ce débat leur fait peur. Ainsi, selon le New York Times, Phil Bredesen, le gouverneur démocrate du Tennessee et membre éminent du parti, a-t-il déploré le fait qu’au lieu de parler de l’emploi pendant les campagnes qui les attendent, ils allaient être contraints de se prononcer sur l’immigration, qui est selon lui « un sujet toxique dans un moment crucial pour les démocrates ».

Un risque sérieux pour Obama

En décidant de relever le défi lancé par l’Arizona, Obama prend un risque sérieux. Il sait mieux que quiconque que son intervention touche la question sensible des relations entre les États et le gouvernement fédéral, le cœur même des clivages politiques et idéologiques les plus profonds au sein de la démocratie américaine. Politiquement parlant, cette guerre menée à coups de symboles forts à quelques mois des élections de mi-mandat peut être dangereuse. Après l’essoufflement du débat sur l’assurance-maladie, qui s’est soldé par une victoire de l’Administration et, dans la foulée, du mouvement de contestation populaire contre Obama, cette question risque de relancer la gronde « tea-party ». Sans doute Obama espère-t-il qu’il pourra aussi mobiliser son propre camp autour de ses valeurs les plus emblématiques.

Au-delà de ces considérations, l’immigration devient un sujet presque aussi sensible qu’en France, dans un pays dont elle constitue pourtant l’ADN. Selon un sondage réalisé en avril, quelques jours après la promulgation de la loi par le gouverneur de l’Arizona, le pari présidentiel pourrait se révéler risqué : presque quatre républicains sur cinq et un démocrate sur deux se déclaraient favorables au texte. Autrement dit, plus de la moitié des électeurs américains semblent être séduits par une politique plus musclée contre l’immigration illégale. Contrairement à une idée reçue, la crise économique n’est pas le seul facteur de ce durcissement de la société : la politique des chiffres et des quotas a été introduite pendant la décennie 1920 (notamment par la loi de 1924), qui fut plutôt une période d’expansion économique. Un taux de chômage élevé contribue sans doute à la crispation de la société d’accueil − et quand la crise est mondiale, elle booste en même temps le nombre des candidats à l’immigration, − mais ne saurait l’expliquer seul. Les questions identitaires ont rarement été aussi brûlantes depuis l’invention de l’État-nation. « Qui sommes-nous ? » : cette question qui nous est devenue si familière hante aussi les Américains.[/access]