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Sous les sapins, Causeur !

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Si on vous dit que le titre du prochain numéro de Causeur est « Sarkozy, une obsession française », vous devinerez sans doute par vous-même qui est le principal protagoniste du dossier central de ce Causeur n° 30 de décembre. En revanche, ce que vous n’imaginez même pas, c’est à quel point avis, analyses et pronostics y sont divergents : du vrai dissensus comme seule la maison sait en concocter !

Ajoutez à cela une interview très enlevée avec un Monseigneur André Vingt-Trois fort inattendu ; un entretien de fond, et sans concessions, avec Jean-Luc Mélenchon, un carnet de voyage en Afghanistan et mille autres gâteries, toutes rigoureusement inédites : vous aurez compris tout seul qu’il n’y a plus à s’inquiéter pour les longues soirées d’hiver…

Faut-il préciser que pour profiter de toutes ce bonnes choses, il faut être abonné ou, si besoin, se réabonner. C’est ici que ça se passe.

Ciao Monicelli

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Mario Monicelli s’est donné la mort ce lundi à 95 ans. Ni larmes ni couronnes pour la circonstance, ni discours non plus. Rien que des rires et des bons souvenirs. Et bien sûr, quelques images…

Et en italien, pour les accros :

Pacte à trois? Patatras!

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Hier soir, nous avons donc appris que Ségolène Royal, dans un entretien à la Nouvelle République du Centre-Ouest, se déclarait très officiellement candidate à la candidature socialiste à l’élection présidentielle. Je sais, normalement, je devrais appeler cela « candidate aux primaires à gauche » mais comme tous les autres partis de gauche ont déjà opposé une fin de non-recevoir à cette histoire, il faut savoir ramener cette compétition à ses justes proportions.

Cette désignation commençait de la manière la plus distrayante possible. Avec des personnages hauts en couleurs, jouant tous un rôle précis pour le plus grand plaisir des observateurs. Il y avait Manuel, celui qui est candidat depuis que les primaires ont vu le jour, et même avant. Représentant de l’aile UMP du parti, il n’y pèse guère plus de 2 ou 3%, et pour cause, Jean-Marie Bockel avait déjà rejoint Nicolas Sarkozy avec les maigres troupes blairistes assumées. Ouvrir la désignation aux sympathisants et plus généralement à l’homme de la rue de gauche qui a pu le voir à la télé, c’était une chance inouïe de jouer un rôle en 2012.

Il y avait aussi Arnaud, le créateur de ces primaires et qui, comme Charlie Pasqua, pensait surtout à lui lorsqu’il a fait le voyage aux Etats-Unis pour savoir comment importer les caucus à Frangy. Et, en effet, Arnaud a annoncé sa candidature la semaine dernière. Il en était question, d’ailleurs, dans ces colonnes. Enfin, il y avait François, qui avait loupé le coche en 2007, et qui bien que répétant que cette histoire de primaires n’était pas conforme à la tradition militante de son parti, avait finalement décidé qu’elles pouvaient finir par lui être favorables. Régime, couleur, séduction des lecteurs du Figaro.fr et d’autres malins artifices furent donc mis en œuvre afin de profiter au maximum de cette joyeuse compétition, appliquant avec une persévérance admirable les conseils désormais légendaires de Jean-Claude Dusse :« Oublie que tu n’as aucune chance; vas-y, fonce: sur un malentendu, ça peut marcher ! ».

Et il y avait la trinité de Marrakech. Dans le riad de Dominique Strauss-Kahn, au cœur de la Perle du Sud, Ségolène, Martine et le maître des lieux signèrent, raconte t-on, un pacte censé demeurer secret. Or, les partisans de Martine et de son allié Fabius n’ont pas cessé de le raconter par le menu à tout ce que Paris compte de journalistes, ou presque. Après quoi Martine et Laurent s’y sont mis personnellement. Si DSK a l’immense avantage de pouvoir se retrancher derrière le devoir de réserve, ce n’est pas le cas de Ségolène Royal qui a dû confirmer qu’elle ne déciderait pas seule, tout en infirmant qu’il existait bien un pacte, lequel mot sonne légèrement magouille. Bien que n’étant pas dans le secret des dieux, on imagine assez bien que la Présidente du Conseil régional picto-charentais, ne goûtant guère qu’on associe son image à celle d’une comploteuse signant un pacte sous le soleil de la Ville Ocre en train de se faire servir roses au miel et thé à la menthe, a prévenu sa copine Martine qu’une plus grande discrétion s’imposait, sans quoi le fameux pacte virerait caduc. En vertu de quoi, la semaine dernière au journal télévisé de 20h de France 2, Martine, a rappelé l’existence de cet accord. Ce qui a donc déplu à Ségolène, laquelle s’est donc défaite du pacte en question en annonçant hier cette candidature. Vous suivez ?

Le pacte à trois n’aura pas lieu

C’est donc Martine Aubry qui a précipité l’annonce de Ségolène Royal, laquelle aurait sans doute préféré gagner encore un peu de temps, puisqu’on l’imagine convaincue qu’elle joue davantage dans la cour de DSK que de celle de Montebourg et Hollande. Dès lors, on peut imaginer trois hypothèses.

La première, c’est que Martine Aubry serait une gaffeuse de première, une sorte de Pierre Richard de Solferino, qui aurait oublié qu’il fallait taire le pacte pour ne fâcher ni ceux qui en étaient exclus, ni ceux qui l’avaient signé avec elle. Cette hypothèse, s’il faut tout de même l’envisager puisque Martine est bel bien la fille de Jacques Delors, celui qu’on cachait autrefois dans les campagnes électorales, me paraît tout de même assez improbable. En effet, Laurent Fabius avait participé activement à cette opération « Eventons Marrakech » et Fabius n’est pas tombé de la dernière pluie.

Il faut donc, plus sérieusement en envisager une seconde : Martine Aubry, encouragée par son allié Laurent, aurait tenté, pour son propre compte, un coup de billard à trois, quatre, voire davantage encore de bandes. Ne me demandez pas comment, parce que moi je n’y vois absolument aucun avantage pour elle. Je n’y vois que des avantages pour les autres. Pour DSK qui continue à se taire et qui bénéficie de cette avalanche de candidatures alors qu’il se balade dans les sondages. Pour Ségolène Royal, qui supplante Martine au cas où DSK ne répondrait pas à l’appel ; Rappelons au passage que Ségolène, semble bien meilleure en campagne électorale que la première secrétaire et qu’elle est, paradoxalement, forte de son expérience malheureuse à la précédent échéance, tel le Jacques Chirac de 1995 (ou même le Mitterrand de 1981). Pour Laurent Fabius, enfin, puisque c’est lui qui conseille Martine, et certainement pas pour son bien à elle mais pour son bien à lui. Complètement hors-jeu au départ, l’ancien premier ministre, envisageant un forfait de DSK, et voyant Martine Aubry hésitante à se jeter dans une bataille si rude pour elle, la convaincrait au bout du compte que c’est lui seul qui peut battre Ségo. Si cette hypothèse se vérifiait, pis que Pierre Richard, on penserait davantage au regretté Leslie Nielsen pour qualifier les qualités stratégiques de Martine Aubry.

La dernière hypothèse serait que DSK aurait déjà confié à Martine Aubry son désir d’être candidat. Et lui aurait déjà promis Matignon. En accord avec Strauss-Kahn ou pas, évoquer ce pacte chez Pujadas, et pousser ainsi Ségolène Royal à annoncer sa candidature, n’en paraît pas une meilleure idée pour autant. Elle négligerait ce sage conseil du Cardinal de Retz selon lequel on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment. Lorsque DSK annoncerait sa candidature avec Martine sur son porte-bagages, Ségolène Royal déjà bien en jambes, pourrait même trouver un souffle supplémentaire en dénonçant le pacte de la magouille, se ménageant les faveurs des petits candidats et bénéficiant de leurs retraits. Elle se présenterait comme la candidate de l’honnêteté et de la transparence et pourrait finalement coiffer DSK sur le poteau, à la plus grande surprise des observateurs, lesquels se dopent aux sondages. Il n’est pas interdit de penser que Martine Aubry ne ferait pas figure de favorite pour Matignon ensuite…

Il reste une hypothèse, qui ferait de Martine Aubry une stratège de haut vol et de moi un âne bâté, c’est qu’elle serait de mèche avec Ségolène Royal et torpillerait, de concert avec cette dernière, le fameux pacte de Marrakech, terrassant DSK, lequel continuerait à croire que la première secrétaire est de son côté. Franchement, même en se forçant un peu, on n’y croit guère plus de cinq secondes, non ?

Je pense donc je twitte

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Karl Theodor zu Guttenberg
Karl Theodor zu Guttenberg.

« UMP : pas de pénurie à la pompe. » Une conséquence de l’inflation.

« Les médecins recommandent à Martine Aubry de ne pas s’approcher des lumières fortes. » Elle peut rentrer rue de Solférino.

C’est parti : les retraités manifestent contre l’acné.

« Miss États-Unis couronnée Miss Monde. » Mais il se prend pour qui, Obama ?

« Une foule dense pour les obsèques de Georges Frêche. » J’irai denser sur vos tombes.

« L’alcool pourrait nuire à la santé des spermatozoïdes. » Il est déconseillé de tremper ses couilles dans son verre.

« Roissy est parfaitement alimenté. » Y en a qui n’ont jamais goûté les plateaux-repas d’Air France !

« 12:52 : Le pape dénonce la faim dans le monde. » Depuis, tout va mieux : il a déjeuné.

« Un millier de manifestants à Versailles. » Donnez-leur de la brioche ![access capability= »lire_inedits »]

« La Norvège déplore la réaction chinoise. » Et la Chine s’en fout un tout petit peu.

« Allusion à Laval : excuses de Lancar. » Donc, finalement, il recrache ?

« Salman Rushdie écrit ses mémoires. » S’il pouvait simplement se contenter d’écrire, une fois, un bon livre…

« Les pantoufles de Madoff aux enchères. » Elles valent le coup : ce sont ses pantoufles portebonheur.

« Présidentielle : Marine Le Pen progresse. » On va peut-être attendre la fin du dépouillement, non ?

« Le gène qui “rend pompette” protégerait de l’alcoolisme. » Ouf ! je l’ai pas ! Pour ne pas être raciste, faut-il cesser de porter Habit rouge ou se résoudre à puer le nègre ?

« Les astuces pour trouver de l’essence. » Un derrick dans le jardin remplace avantageusement une éolienne.

«Dite cliniquement morte, elle se réveille. » La petite soeur de Jean-Pierre Chevènement fait son intéressante.

« Un évêque veut bouter la pop. » Il aurait voulu brouter le pope, ça aurait fait avancer l’unité des chrétiens.

« Un évêque anglican se convertit. » Vaticano : 1 point. England : 0.

« Coca-Cola veut toucher les musulmans. » Les bulles seront tournées vers La Mecque.

« Les pistes de Jacques Attali pour réduire le déficit. » Un bon début serait de réduire Jacques Attali.

Quand j’étais lycéen, je rêvais de mourir d’une overdose à vingt ans. Cette génération est vraiment no future !

« Air France : appel à la grève mercredi. » Je croyais qu’ils étaient en grève reconductible depuis le début des années 1970…

« Strasbourg : une banderole polémique. » Ouh, le gewurz devrait être bon cette année.

« Marine Le Pen ironise sur “Jacques Attila”. » Tiens, elle a mis la main sur la collec d’Almanach Vermot de papa.

Karl-Theodor zu Guttenberg, ministre allemand de la Défense, me fait très bonne impression.

« Une planche d’Hergé vendue 240 000 €. » Laissez-lui les trois dernières.

J’ai essayé de vivre. On ne m’y reprendra plus.[/access]

Wikileaks : du poujadisme participatif

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Photo : biatch0r

L’émoi s’est emparé de twitter ce dimanche. De #statelogs en #cablegate, pendant plusieurs heures, ils ont guetté ce qu’ils ont appelé avec gourmandise « la plus grande catastrophe diplomatique de l’Histoire » : la mise en ligne de documents dont « le pouvoir de nuisance pourrait s’avérer dévastateur ».

L’« intelligence collective » a assailli ma timeline de ses cris d’impatience. Sans même se questionner sur les intentions réelles d’Assange, sa mégalo qui affleure, les jeux d’influence dont il peut être l’objet, la pré-sélection à laquelle il a pu se livrer et, c’est déterminant, sans rien connaître du contenu des documents qui seraient révélés, elle jouissait de l’instant, célébrait le moment. Comme une jacquerie internetique. La revanche du web sur les Etats.

Avec un peu de sens commun, chacun aurait pourtant dû être terrifié par l’hypothèse d’une « catastrophe diplomatique » ou, selon le mot du ministre italien des affaires étrangères, d’un « 11 septembre de la diplomatie mondiale ». Voyons un peu : à quoi opposez-vous spontanément la diplomatie, pour résoudre les conflits entre Etats ? Les blogs ? Twitter ? Si on met à mal la diplomatie, on fait quoi ? Lequel de nos gentils webeux nous créera le Grand-Wiki-des-Gens-qui-s’Aiment, celui sur lequel l’Intelligence Collective pourra travailler conjointement et en toute transparence à un accord israélo-palestinien et poser les bases du traité qui reconnaitra le droit légitime de l’Iran à se doter du nucléaire mais à condition qu’ils ne tuent pas des gens ?

Il faut arrêter avec l’intelligence collective : la connerie aussi, ça se mutualise.

Spontanément, à la diplomatie, on oppose le conflit armé. Oh, je ne dis pas que les révélations auxquelles nous assistons vont y conduire mais, lorsque l’on ignore ce que les documents renferment, cette jouissance malsaine de voir mettre à mal la diplomatie occidentale est sidérante.

Et ne nous y trompons pas : si la diplomatie américaine est dans la ligne de mire, nos intérêts sont étroitement imbriqués. Pas toujours convergents, mais imbriqués. Par la guerre en Irak, les Etats-Unis ont certes probablement autant contribué à mettre en danger les démocraties occidentales que les terroristes du 11/9. Il reste que, sans partager toutes les décisions, nous sommes plutôt dans le même bateau, eux et nous, même si ça nous agace parce que par définition, ils sont largement plus couillons que nous. Et puis, les câbles divulgués nous impliquent. Or, que gagnons-nous sur la scène internationale? Que gagnons-nous dans les négociations avec la Corée du Nord, l’Iran ou en Afghanistan, à mettre ainsi à mal notre fiabilité, à ridiculiser nos diplomates, nos dirigeants ? Face à cela, est-il bien à propos de triquer sur la révolte des geeks ?

Il semble parfois que les peuples des démocraties prennent un malin plaisir à employer leurs valeurs contre eux-mêmes.

Les relations internationales en rose bonbon

On frémit devant la naïveté affichée, les discours lénifiants pour ne pas dire puérils des uns et des autres et notamment de Wikileaks qui affirme benoîtement, sur son site : « cette divulgation de documents révèle les contradictions entre la personne publique des Etats-Unis et ce qu’elle dit derrière les portes closes – et montre que si les citoyens dans une démocratie veulent que les gouvernements reflètent leurs volontés, ils doivent demander à voir ce qui se passe en coulisses. Chaque écolier américain apprend que George Washington – le premier président du pays – ne pouvait pas mentir. Si l’administration de ses successeurs avait suivi ce principe, la communication de documents actuelle ne serait qu’un simple embarras »[1. Traduction libre de : « This document release reveals the contradictions between the US’s public persona and what it says behind closed doors – and shows that if citizens in a democracy want their governments to reflect their wishes, they should ask to see what’s going on behind the scenes. Every American schoolchild is taught that George Washington – the country’s first President – could not tell a lie. If the administrations of his successors lived up to the same principle, today’s document flood would be a mere embarrassment. »]. Et c’est donc au nom de cette conception rose bonbon des relations internationales et de la démocratie que Wikileaks et ses affidés diffusent des documents au « pouvoir de nuisance dévastateur » ?

Tenez, juste comme ça : avant de prendre leur pied à imaginer mettre les diplomaties occidentales – exclusivement occidentales – dans l’embarras, se sont-ils posés la question de savoir si les pouvoirs arabes (Emirats, Arabie, Jordanie) n’allaient pas être amenés à durcir leur position à l’égard d’Israël pour se faire pardonner par leurs opinions publiques d’avoir tant insisté pour que les Etats-Unis attaquent l’Iran ? Les mêmes qui défendaient la Révolution Verte avec des trémolos dans la voix se sont-ils préoccupés de fournir des arguments supplémentaires à Mahmoud Ahmadinejad pour alimenter ses discours sur la culture occidentale en déliquescence et la duplicité américaine, et renforcer la cohésion nationale ? Non, parce que « c’est pas beau de mentir » et si on disait tous ce qu’on pense vraiment, le monde serait plus joli. D’ailleurs, les Etats ne sont pas dignes de confiance : fiez-vous donc à Julian Assange. Affligeant.

La transparence n’est pas une vertu absolue

Notez que la Révolution Verte et Wikileaks ont ceci en commun qu’elles ont mis, et mettent encore, Internet dans la boucle. On a parlé de « révolution twittée » pour l’une, et le lien est évident pour l’autre. C’est que voilà : leur vision du monde procède de leur vision de l’informatique. Leurs schémas d’analyse partent du web pour s’appliquer ensuite au monde. L’industrie du libre, c’est chouette. Le savoir doit être partagé. On ne doit rien cacher. Tout doit pouvoir circuler, tout partout tout gratuitement. C’est le grand partage, des câbles diplomatiques comme du dernier single de Justin Bieber. C’est transparent, c’est si jouli. En prime, pour certains, ça se passe sur le Net, ça élargit leur champ d’action, voire leur chiffre d’affaires, ce qui se concilie si opportunément avec le discours acidulé qui nous est servi[2. Tiens, là-dessus aussi, d’ailleurs, on attend la transparence : que se passe-t-il behind the scenes ? Quel accroissement de trafic ? Quelle valorisation de l’espace publicitaire ? Quelles retombées pour les sites d’info impliqués ? A quel prix, l’exclusivité ? Faisons donc grand partage informations vous et nous…].

Et non, la transparence n’est pas une vertu absolue. Le secret peut être utile, nécessaire, fructueux. Au demeurant, ce 11 septembre de la diplomatie n’arrangera rien à la transparence de la diplomatie dans le monde. Les diplomates devront trouver d’autres moyens de communiquer, ce qui va singulièrement et très bêtement compliquer leur tâche. Les peuples n’en tireront aucun profit. Non, ils ne seront jamais informés en temps réel – sur twitter ? – des négociations de paix ni de l’imminence d’une frappe militaire surprise.

A l’instar de la capote, Internet n’est ni bon ni mauvais. Internet est un outil. Amis webeux, ôtez les lunettes qui font voir rose, et cessez de flagorner le bon peuple…

Renault nous roule

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A peine, et très provisoirement n’en doutons pas, passé le projet de loi sur la retraite à 62 ans, le patronat français reprend ses bonnes habitudes. Renault (quand on pense que cette entreprise, du temps qu’elle était Régie, était qualifiée de vitrine sociale !) vient de décider d’un bon vieux plan de retraite anticipée. Comme ils sont malins, ils nous feraient presque passer ça pour de la philanthropie: 3000 salariés vont pouvoir partir en préretraite à 58 ans avec 75% du salaire s’ils ont effectué au moins quinze ans de travail posté ou s’ils souffrent d’une incapacité de 10%. Mais si l’on veut bien, un instant, mesurer la signification réelle de cette mesure, on verra qu’elle est illustre parfaitement les apories de la droite sur la question.

En effet, soit le discours sur la politique pour l’emploi des seniors relève du mensonge pur et simple, soit le travail en usine est réellement usant et le recul de l’âge du départ en retraite est une injustice. Dans les deux cas, de toute façon, Renault s’en moque. Il vient d’un coup, et en grande partie aux frais du contribuable, de se débarrasser de travailleurs peu malléables, peu rentables et souvent syndiqués, les salauds.

Chili : le mythe des Chicago Boys

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J’ai du respect – et même de l’amitié – pour Jérôme Leroy. Jérôme a cet immense mérite à mes yeux que d’être un homme convaincu qui défend ses idées envers et contre tout. On prête à Voltaire la formule « je déteste vos idées mais je suis prêt à mourir pour que vous ayez le droit de les exprimer ». Elle s’applique pleinement aux différends qui m’opposent à Jérôme et pour tout vous dire je trouve nos échanges infiniment plus intéressants que la parodie de débat qui opposent l’UMP et le PS. Pour autant, dans sa défense de Chavez Jérôme a cru bon de ressusciter le vieux mythe des « Chicago Boys ». Une petite mise au point s’impose.

En 1975, deux années après le coup d’Etat de Pinochet, le Chili connut une sévère récession. Une fondation privée invita Milton Friedman – fondateur du courant monétariste à l’université de Chicago et alors un des économistes les plus réputés au monde – à prononcer quelques discours sur le thème de la liberté économique notamment à l’Université catholique du Chili. Friedman accepta et, accompagné de son épouse, resta sept jours au Chili. C’est durant cette visite que Pinochet souhaita le rencontrer pour un entretien – le 21 mars 1975 – qui dura en tout et pour tout 45 minutes. Le dictateur demanda à l’économiste de lui faire part de son analyse de la situation économique du Chili et des solutions qui lui semblaient appropriées. Friedman s’exécuta dans une lettre datée du 21 avril 1975 à laquelle Pinochet répondra brièvement le 16 mai de la même année observant que les propositions de Friedman coïncidaient « pour l’essentiel avec le Plan de Redressement National proposé par le Secrétaire au Trésor, le docteur Jorge Cauas ». Fin de l’histoire : c’est à ça que se limitent les relations entre Friedman et Pinochet.

Les « Chicago Boys » sont un groupe d’étudiants chiliens, pour la plupart issus de l’Université catholique du Chili, qui aidèrent à réformer l’économie chilienne dans la ligne intellectuelle de l’Université de Chicago avec laquelle leur établissement avait noué des accords d’échange depuis 1956. Ils avaient donc eu l’occasion de suivre l’enseignement de Friedman et d’Arnold Harberger. Lorsque Pinochet pris le pouvoir, ils étaient les seuls économistes chiliens à ne pas être d’une manière où d’une autre liés à Allende et constituèrent par la force des choses l’ossature de l’équipe économique du gouvernement sous la dictature.

On sait que Friedman fut personnellement meurtri par les insinuations de ses adversaires sur ses relations avec Pinochet et leurs accusations de soutien à la junte militaire. Comme tous les libéraux, Friedman était un démocrate convaincu et le fait que son nom puisse être associé au régime sanguinaire de Pinochet fut pout lui une blessure qui ne se referma jamais. Le 10 janvier 2000, 25 ans après les faits et 6 ans avant sa mort, il confiait lors d’une interview : « C’est curieux. J’ai donné exactement la même conférence en Chine que celle que j’avais donnée au Chili. J’ai eu beaucoup de manifestations contre moi pour ce que j’avais dit au Chili. Personne n’a fait aucune objection à ce que j’ai dit en Chine. Comment cela ce fait-il ? ». Parmi les « Chicago Boys » certains firent le choix de fermer les yeux sur les exactions de la junte et se contentèrent de participer à la libéralisation progressive du régime comme Hernán Büchi. D’autres préférèrent rester fidèle à leurs convictions libérales comme José Piñera, l’architecte du système des pensions chilien évoqué par Jérôme, qui démissionna le 2 décembre 1981 pour se consacrer à son magazine d’opinion Economia y Sociedad dans lequel il fut un des plus fervents défenseurs d’une transition démocratique et des droits de l’homme[1. Et ce, en pleine dictature militaire].

Deux décennies de démocratie ont suivi la chute du régime de Pinochet. Les gouvernements de gauche ont succédé aux gouvernements d’union nationale et viennent récemment d’être remplacés par un gouvernement de centre-droit avec l’élection de Sebastián Piñera. Ce qui est frappant, quand on détaille les politiques mises en place au Chili au cours de ces 20 années, c’est qu’aucun gouvernement n’est revenu sur les réformes libérales mises en place par les « Chicago Boys ». Toutes tendances confondues, les gouvernements chiliens successifs les ont même renforcées. Le Chili, aujourd’hui, est un des pays les plus libéraux au monde[2. 10ème selon la fondation Heritage.] et – ce n’est évidemment pas une coïncidence – se trouve être le pays le plus riche d’Amérique latine.
Oui, Jérôme veut croire. Jérôme veut croire que le socialisme du XXIème siècle résultera en quelque chose d’autre que les monstruosités totalitaires du XXème siècle. Il est un peu comme Maurice Thorez, le premier stalinien de France[3. « Stalinien : nous redisons bien haut, comme il y a vingt ans déjà, notre fierté de ce titre d’honneur et de gloire que nous nous efforçons de mériter ! Oui de tout notre cœur, nous proclamons notre amour ardent pour Staline, et nous l’assurons de notre confiance inébranlable ! » – Thorez, 1949], qui voulait lui aussi croire que l’URSS était un paradis communiste. Je ne suis pas dans la tête de Chavez et ne peux donc pas préjuger de ce qu’il pense. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’à mesure que ses politiques économiques échouent, le maître de Caracas se radicalise et suit le même chemin que ses prédécesseurs. Il arrivera un jour où Jérôme devra y faire face. Ce jour-là, je me tairai.

D’hiver droite

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Or donc, c’est l’hiver. Avant même la date légale, la neige tombe, y compris sur les routes. C’est moche. Jusqu’ici on se contentait de prendre son mal en patience, voire d’acheter des pneus neige et on attendait que les chasse-neige fassent leur travail. Dans l’est de la France, il va falloir rester chez soi. Parce que dorénavant, seule la voie de droite des autoroutes à 6 ou 4 voies sera déneigée. Pas pour des raisons d’économie. Non, non, non. Pour des raisons é-co-lo-giques : jusque là, explique le responsable de la Dir Est (la Direction de l’Equipement du Grand Est, 12 départements, 1 700 kilomètres de routes) trop de sel a été utilisé. Avec des risques de pollution et de ruissellement sur le bord desdites routes. Donc on déneige à droite et si tout va bien, on passe aux voies de gauche huit heures plus tard.

Qu’on se le dise, si l’on bloque ainsi la circulation dans l’Est, c’est pour le bien-être des coccinelles et des crapauds. Pas du tout parce que les directions de l’Equipement manquent de personnel, que les 35 heures ont foutu le bordel dans l’administration, que la tonne de sel coûte trop cher ou que le matériel, faute d’investissement, ne peut plus tourner jour et nuit. La neige ayant pour habitude de ne pas tomber qu’aux heures ouvrables, cette fourbe. Non, si on déneige parcimonieusement, essaie de nous faire croire les autorités publiques, c’est pour les petites bêtes. Qui pourront se faire écraser à grande vitesse une fois les beaux jours revenus…

Vox populi, vox dei

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Giuseppe Canella, Les Halles et la rue de la Tonnellerie.
Giuseppe Canella, Les Halles et la rue de la Tonnellerie.

Vox populi, vox dei. La formule est ancienne, elle est belle comme l’antique. On y voit le peuple souverain avancer comme sur le bas-relief de La Marseillaise de Rude, donner de la voix, tonitruante évidemment, gueulant à la manière de ce peuple gaulois qui a de mâles moustaches et des huttes en bois, poussé par le bras d’un Dieu séculier qui « disperse les superbes, renverse les puissants de leurs trônes et élève les humbles » quand il ne vaque pas tout simplement à fumer des Havanes. C’est l’idée d’un éternel démocratique qui persiste dans le Vox populi, vox dei, cette voix du peuple qui est toujours la voix de Dieu comme elle fut, aussi et terriblement, la Voie sacrée. La IIIe République s’est souvenue de l’anaphore latine et Ernest Lavisse l’a inscrite dans les manuels d’histoire quand il a fallu faire rentrer dans le royaume des choses immortelles le suffrage universel.

La démocratie est, en France, une affaire de vocifération. Tout dans la vox, rien dans les bras. Pour sûr, le moine Alcuin, papa putatif du Vox populi, vox dei, reste, dans le roman national, comme le discret précurseur de la vocifération démocratique. On trouve de tout chez lui. On trouve Jean Bodin, le jurisconsultes qui proclame : « Roi de France est empereur en son royaume », Jeanne d’Arc qui a ses voix comme on a ses têtes, le soldat de l’An II qui monte à Valmy au cri de « Vive la Nation ! », le terroriste de 1793 qui hurle en bouffant du curé : « La liberté ou la mort », Louis-Napoléon Bonaparte, premier président élu, en 1851, au suffrage universel. Et là, dans le coin, n’est-ce pas Gambetta qui sillonne la France de podiums en estrades et lève, en 1871, par sa miraculeuse éloquence, une armée de 300 000 soldats ? Pour un peu, on y trouverait aussi, dans cette Légende des Siècles qui vocifèrent le nom de la France, la voix des Poilus entonnant la Chanson de Craonne et celle des mille fusillés du Mont-Valérien. Manoukian : « Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand. »[access capability= »lire_inedits »]

Nos vieux manuels d’histoire nous apprennent qu’Alcuin, moinillon favori de Charlemagne, empereur à la barbe fleurie, rappela à son maître temporel, en 798, cette apparente évidence : Vox populi, vox dei. Il n’est de politique que fondée sur le peuple et pour le peuple. Par le peuple ? On patientera un peu. Quelques siècles au moins.

Pas de barbu chez nous !

Sauf qu’il s’agit ici d’une légende urbaine et, néanmoins, carolingienne. D’abord, les historiens sérieux nous apprennent que Charlemagne était glabre. Pas de barbu chez nous ! Ensuite, Alcuin d’York, élève assez fort en maths de Bède le Vénérable, était un peu coincé du derrière : il s’en tenait aux canons du Concile de Laodicée (364), qui proscrivait l’élection des évêques par l’assemblée des fidèles. Oh non ! la voix du peuple n’est jamais la voix de Dieu. Dans une lettre à Charlemagne, qui ne se rasait jamais puisqu’il n’avait pas de poils, Alcuin écrit : « Nec audiendi qui solent dicere, Vox populi, vox Dei, quum tumultuositas vulgi semper insaniae proxima sit. » (N’écoutons pas ceux qui prétendent que la voix du peuple est la voix de Dieu : l’agitation de la foule est toujours voisine de la folie.)

Le contexte de cette lettre est aujourd’hui connu : il s’agissait de savoir si l’église devait élever à la dignité de ses autels ceux que le peuple a proclamés saints. « Santo subito ! » crie la foule des vivants pour les morts qu’elle vénère. Alcuin nous dit qu’en matière de vérité le « subito » n’est pas possible. Puisque l’église veut pénétrer les voies du Seigneur qui sont (je le rappelle aux plus distraits d’entre vous) par nature impénétrables, lorsqu’elle plaide la cause d’un saint, il lui faut du recul, de la raison, de l’intelligence. Il faut laisser le temps au temps, instruire un procès en canonisation fondé sur la recherche de la vérité. Et la vérité jamais ne gît, dit Alcuin, dans l’empressement populaire. Salaud d’antipopuliste primaire !

Ah ! il faut rabattre donc son caquet. La voix du peuple n’est pas, chez Alcuin, pourtant tenu comme l’un des pères de la démocratie française, quasi alter ego de Jean Lecanuet, une voix sacrée. La voix du peuple est une folle voix, un cri désespéré, celui d’un corps qui n’ose plus prendre corps.

Chacun connaît l’histoire du général Boulanger qui se suicida, à Ixelles, en 1891, sur la tombe de sa maîtresse, Mme de Bonnemains. C’est une simple anecdote, mais ce n’est pas qu’une anecdote. On peut y lire ce qu’est, au fond, l’essence du populisme : une désespérance du corps (politique) ou ce qu’à la suite de Jean-Luc Nancy (mais dans une acception totalement différente de la sienne) nous pourrions appeler une phénoménologie de la « communauté désoeuvrée », c’est-à-dire l’apparition nue et simple d’une communauté qui se refuse, au risque de périr elle-même, d’employer la métaphore organique du corps (et de sa conséquence qu’est, par exemple, chez Barrès et chez Weil, le concept d’« enracinement »), pour finalement ne plus se penser que comme un en-commun strictement rationnel.

Contrairement à ce que nous avons appris en usant nos jean’s vintage sur les bancs de l’Université, le populisme n’est pas un mouvement indéfinissable. Dans L’Illusion populiste, un remarquable essai, Pierre-André Taguieff avait pointé du doigt les caractères du populisme : la rencontre entre le réactionnaire et le populaire, l’autoritarisme et le protestataire, la révolte de la plèbe contre les élites, la revanche de masse du « pays réel » sur le pays médiatique, etc. Mais il nous semble que l’analyse clinique de ce que l’on nomme le populisme ne rend pas tout à fait compte de ce qu’est ce phénomène. Taguieff retourne même Carl Schmitt contre lui-même pour démontrer que le diagnostic du populisme comme pathologie du corps politique recherchant uniquement un « ennemi intérieur » n’est guère viable. La doctrine du « bouc émissaire » n’est pas, en tout temps, opératoire. Mais Taguieff ne va pas jusqu’au bout de son raisonnement. Il nous semble que le populisme est, avant tout, une ontologie de la distraction du corps social.

L’impensé de nos sociétés démocratiques

« Ontologie » est un gros mot. Mais le populisme ne rechigne pas, justement, à l’emploi de la grossièreté. Lorsque Menenius Agrippa – heureuse leçon de l’abbé Lhomond – prononce, en 494 avant notre ère, face à ce que les journaux d’aujourd’hui appelleraient les « joyeux forcenés de l’Aventin », son apologue sur le corps politique, il nous livre l’un des schèmes les plus importants de notre histoire politique : « Un jour, les membres du corps humain, voyant que l’estomac restait oisif, séparèrent leur cause de la sienne, et lui refusèrent leur office. Mais cette conspiration les fit bientôt tomber eux-mêmes en langueur ; ils comprirent alors que l’estomac distribuait à chacun d’eux la nourriture qu’il avait reçue, et rentrèrent en grâce avec lui. Ainsi le sénat et le peuple, qui sont comme un seul corps, périssent par la désunion, et vivent pleins de force par la concorde. »

Dans ce texte, l’abbé Lhomond, qui plagie au mot près le Liber de viris illustribus d’Aurelius Victor nous enseigne une chose : un peuple ne tire pas son existence de sa simple légalité ni de sa stricte rationalité. La raison ne fonde aucune nation du monde. Il faut, à la politique, du Hoc est enim corpus meum. Un peuple n’est pas un pur esprit. Il a besoin de passions collectives, parce qu’un peuple, pour plagier et détourner Deleuze et Guattari, « ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça baise ». Le populisme n’est rien d’autre que l’impensé de nos sociétés démocratiques. Un impensé qui croît au fur et à mesure que la politique s’éloigne du gouvernement des hommes pour n’être que l’administration des choses.[/access]

Adios, chibani !

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22 885,39 euros, c’est l’anti retraite chapeau de monsieur Mohamed Medhi. Mohamed Medhi est un chibani de Toulouse, c’est à dire un vieil immigré arrivé en France en 1952 et qui, à sa façon, a participé à la prospérité française des trente glorieuses en œuvrant dans les travaux publics durant des décennies. Mais voilà, sa caisse d’assurance retraite lui réclame cette somme pour cause de séjours au pays jugés trop longs. Il faut en effet pour qu’il puisse prétendre au minimum vieillesse rebaptisé APSA et qui vient compléter sa royale retraite de 636 euros ne pas s’absenter plus de six mois de France. Une règle qui s’applique à toutes les personnes âgées mais qui de fait, est pratiquement impossible à respecter pour les anciens travailleurs immigrés. On passera sur la méthode, convocation, vérifications des tampons sur le passeport puis, cinq mois après, avec un sadisme kafkaïen, la lettre réclamant le trop perçu.

22 885,39 euros, donc. Mais soyons optimiste, il va, comme des centaines d’autres, surement trouver le moyen de se faire renflouer, monsieur Mohamed Medhi. En se reconvertissant en banquier irlandais, par exemple.

Sous les sapins, Causeur !

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Si on vous dit que le titre du prochain numéro de Causeur est « Sarkozy, une obsession française », vous devinerez sans doute par vous-même qui est le principal protagoniste du dossier central de ce Causeur n° 30 de décembre. En revanche, ce que vous n’imaginez même pas, c’est à quel point avis, analyses et pronostics y sont divergents : du vrai dissensus comme seule la maison sait en concocter !

Ajoutez à cela une interview très enlevée avec un Monseigneur André Vingt-Trois fort inattendu ; un entretien de fond, et sans concessions, avec Jean-Luc Mélenchon, un carnet de voyage en Afghanistan et mille autres gâteries, toutes rigoureusement inédites : vous aurez compris tout seul qu’il n’y a plus à s’inquiéter pour les longues soirées d’hiver…

Faut-il préciser que pour profiter de toutes ce bonnes choses, il faut être abonné ou, si besoin, se réabonner. C’est ici que ça se passe.

Ciao Monicelli

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Mario Monicelli s’est donné la mort ce lundi à 95 ans. Ni larmes ni couronnes pour la circonstance, ni discours non plus. Rien que des rires et des bons souvenirs. Et bien sûr, quelques images…

Et en italien, pour les accros :

Pacte à trois? Patatras!

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Hier soir, nous avons donc appris que Ségolène Royal, dans un entretien à la Nouvelle République du Centre-Ouest, se déclarait très officiellement candidate à la candidature socialiste à l’élection présidentielle. Je sais, normalement, je devrais appeler cela « candidate aux primaires à gauche » mais comme tous les autres partis de gauche ont déjà opposé une fin de non-recevoir à cette histoire, il faut savoir ramener cette compétition à ses justes proportions.

Cette désignation commençait de la manière la plus distrayante possible. Avec des personnages hauts en couleurs, jouant tous un rôle précis pour le plus grand plaisir des observateurs. Il y avait Manuel, celui qui est candidat depuis que les primaires ont vu le jour, et même avant. Représentant de l’aile UMP du parti, il n’y pèse guère plus de 2 ou 3%, et pour cause, Jean-Marie Bockel avait déjà rejoint Nicolas Sarkozy avec les maigres troupes blairistes assumées. Ouvrir la désignation aux sympathisants et plus généralement à l’homme de la rue de gauche qui a pu le voir à la télé, c’était une chance inouïe de jouer un rôle en 2012.

Il y avait aussi Arnaud, le créateur de ces primaires et qui, comme Charlie Pasqua, pensait surtout à lui lorsqu’il a fait le voyage aux Etats-Unis pour savoir comment importer les caucus à Frangy. Et, en effet, Arnaud a annoncé sa candidature la semaine dernière. Il en était question, d’ailleurs, dans ces colonnes. Enfin, il y avait François, qui avait loupé le coche en 2007, et qui bien que répétant que cette histoire de primaires n’était pas conforme à la tradition militante de son parti, avait finalement décidé qu’elles pouvaient finir par lui être favorables. Régime, couleur, séduction des lecteurs du Figaro.fr et d’autres malins artifices furent donc mis en œuvre afin de profiter au maximum de cette joyeuse compétition, appliquant avec une persévérance admirable les conseils désormais légendaires de Jean-Claude Dusse :« Oublie que tu n’as aucune chance; vas-y, fonce: sur un malentendu, ça peut marcher ! ».

Et il y avait la trinité de Marrakech. Dans le riad de Dominique Strauss-Kahn, au cœur de la Perle du Sud, Ségolène, Martine et le maître des lieux signèrent, raconte t-on, un pacte censé demeurer secret. Or, les partisans de Martine et de son allié Fabius n’ont pas cessé de le raconter par le menu à tout ce que Paris compte de journalistes, ou presque. Après quoi Martine et Laurent s’y sont mis personnellement. Si DSK a l’immense avantage de pouvoir se retrancher derrière le devoir de réserve, ce n’est pas le cas de Ségolène Royal qui a dû confirmer qu’elle ne déciderait pas seule, tout en infirmant qu’il existait bien un pacte, lequel mot sonne légèrement magouille. Bien que n’étant pas dans le secret des dieux, on imagine assez bien que la Présidente du Conseil régional picto-charentais, ne goûtant guère qu’on associe son image à celle d’une comploteuse signant un pacte sous le soleil de la Ville Ocre en train de se faire servir roses au miel et thé à la menthe, a prévenu sa copine Martine qu’une plus grande discrétion s’imposait, sans quoi le fameux pacte virerait caduc. En vertu de quoi, la semaine dernière au journal télévisé de 20h de France 2, Martine, a rappelé l’existence de cet accord. Ce qui a donc déplu à Ségolène, laquelle s’est donc défaite du pacte en question en annonçant hier cette candidature. Vous suivez ?

Le pacte à trois n’aura pas lieu

C’est donc Martine Aubry qui a précipité l’annonce de Ségolène Royal, laquelle aurait sans doute préféré gagner encore un peu de temps, puisqu’on l’imagine convaincue qu’elle joue davantage dans la cour de DSK que de celle de Montebourg et Hollande. Dès lors, on peut imaginer trois hypothèses.

La première, c’est que Martine Aubry serait une gaffeuse de première, une sorte de Pierre Richard de Solferino, qui aurait oublié qu’il fallait taire le pacte pour ne fâcher ni ceux qui en étaient exclus, ni ceux qui l’avaient signé avec elle. Cette hypothèse, s’il faut tout de même l’envisager puisque Martine est bel bien la fille de Jacques Delors, celui qu’on cachait autrefois dans les campagnes électorales, me paraît tout de même assez improbable. En effet, Laurent Fabius avait participé activement à cette opération « Eventons Marrakech » et Fabius n’est pas tombé de la dernière pluie.

Il faut donc, plus sérieusement en envisager une seconde : Martine Aubry, encouragée par son allié Laurent, aurait tenté, pour son propre compte, un coup de billard à trois, quatre, voire davantage encore de bandes. Ne me demandez pas comment, parce que moi je n’y vois absolument aucun avantage pour elle. Je n’y vois que des avantages pour les autres. Pour DSK qui continue à se taire et qui bénéficie de cette avalanche de candidatures alors qu’il se balade dans les sondages. Pour Ségolène Royal, qui supplante Martine au cas où DSK ne répondrait pas à l’appel ; Rappelons au passage que Ségolène, semble bien meilleure en campagne électorale que la première secrétaire et qu’elle est, paradoxalement, forte de son expérience malheureuse à la précédent échéance, tel le Jacques Chirac de 1995 (ou même le Mitterrand de 1981). Pour Laurent Fabius, enfin, puisque c’est lui qui conseille Martine, et certainement pas pour son bien à elle mais pour son bien à lui. Complètement hors-jeu au départ, l’ancien premier ministre, envisageant un forfait de DSK, et voyant Martine Aubry hésitante à se jeter dans une bataille si rude pour elle, la convaincrait au bout du compte que c’est lui seul qui peut battre Ségo. Si cette hypothèse se vérifiait, pis que Pierre Richard, on penserait davantage au regretté Leslie Nielsen pour qualifier les qualités stratégiques de Martine Aubry.

La dernière hypothèse serait que DSK aurait déjà confié à Martine Aubry son désir d’être candidat. Et lui aurait déjà promis Matignon. En accord avec Strauss-Kahn ou pas, évoquer ce pacte chez Pujadas, et pousser ainsi Ségolène Royal à annoncer sa candidature, n’en paraît pas une meilleure idée pour autant. Elle négligerait ce sage conseil du Cardinal de Retz selon lequel on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment. Lorsque DSK annoncerait sa candidature avec Martine sur son porte-bagages, Ségolène Royal déjà bien en jambes, pourrait même trouver un souffle supplémentaire en dénonçant le pacte de la magouille, se ménageant les faveurs des petits candidats et bénéficiant de leurs retraits. Elle se présenterait comme la candidate de l’honnêteté et de la transparence et pourrait finalement coiffer DSK sur le poteau, à la plus grande surprise des observateurs, lesquels se dopent aux sondages. Il n’est pas interdit de penser que Martine Aubry ne ferait pas figure de favorite pour Matignon ensuite…

Il reste une hypothèse, qui ferait de Martine Aubry une stratège de haut vol et de moi un âne bâté, c’est qu’elle serait de mèche avec Ségolène Royal et torpillerait, de concert avec cette dernière, le fameux pacte de Marrakech, terrassant DSK, lequel continuerait à croire que la première secrétaire est de son côté. Franchement, même en se forçant un peu, on n’y croit guère plus de cinq secondes, non ?

Je pense donc je twitte

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Karl Theodor zu Guttenberg
Karl Theodor zu Guttenberg.
Karl Theodor zu Guttenberg
Karl Theodor zu Guttenberg.

« UMP : pas de pénurie à la pompe. » Une conséquence de l’inflation.

« Les médecins recommandent à Martine Aubry de ne pas s’approcher des lumières fortes. » Elle peut rentrer rue de Solférino.

C’est parti : les retraités manifestent contre l’acné.

« Miss États-Unis couronnée Miss Monde. » Mais il se prend pour qui, Obama ?

« Une foule dense pour les obsèques de Georges Frêche. » J’irai denser sur vos tombes.

« L’alcool pourrait nuire à la santé des spermatozoïdes. » Il est déconseillé de tremper ses couilles dans son verre.

« Roissy est parfaitement alimenté. » Y en a qui n’ont jamais goûté les plateaux-repas d’Air France !

« 12:52 : Le pape dénonce la faim dans le monde. » Depuis, tout va mieux : il a déjeuné.

« Un millier de manifestants à Versailles. » Donnez-leur de la brioche ![access capability= »lire_inedits »]

« La Norvège déplore la réaction chinoise. » Et la Chine s’en fout un tout petit peu.

« Allusion à Laval : excuses de Lancar. » Donc, finalement, il recrache ?

« Salman Rushdie écrit ses mémoires. » S’il pouvait simplement se contenter d’écrire, une fois, un bon livre…

« Les pantoufles de Madoff aux enchères. » Elles valent le coup : ce sont ses pantoufles portebonheur.

« Présidentielle : Marine Le Pen progresse. » On va peut-être attendre la fin du dépouillement, non ?

« Le gène qui “rend pompette” protégerait de l’alcoolisme. » Ouf ! je l’ai pas ! Pour ne pas être raciste, faut-il cesser de porter Habit rouge ou se résoudre à puer le nègre ?

« Les astuces pour trouver de l’essence. » Un derrick dans le jardin remplace avantageusement une éolienne.

«Dite cliniquement morte, elle se réveille. » La petite soeur de Jean-Pierre Chevènement fait son intéressante.

« Un évêque veut bouter la pop. » Il aurait voulu brouter le pope, ça aurait fait avancer l’unité des chrétiens.

« Un évêque anglican se convertit. » Vaticano : 1 point. England : 0.

« Coca-Cola veut toucher les musulmans. » Les bulles seront tournées vers La Mecque.

« Les pistes de Jacques Attali pour réduire le déficit. » Un bon début serait de réduire Jacques Attali.

Quand j’étais lycéen, je rêvais de mourir d’une overdose à vingt ans. Cette génération est vraiment no future !

« Air France : appel à la grève mercredi. » Je croyais qu’ils étaient en grève reconductible depuis le début des années 1970…

« Strasbourg : une banderole polémique. » Ouh, le gewurz devrait être bon cette année.

« Marine Le Pen ironise sur “Jacques Attila”. » Tiens, elle a mis la main sur la collec d’Almanach Vermot de papa.

Karl-Theodor zu Guttenberg, ministre allemand de la Défense, me fait très bonne impression.

« Une planche d’Hergé vendue 240 000 €. » Laissez-lui les trois dernières.

J’ai essayé de vivre. On ne m’y reprendra plus.[/access]

Wikileaks : du poujadisme participatif

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Photo : biatch0r
Photo : biatch0r

L’émoi s’est emparé de twitter ce dimanche. De #statelogs en #cablegate, pendant plusieurs heures, ils ont guetté ce qu’ils ont appelé avec gourmandise « la plus grande catastrophe diplomatique de l’Histoire » : la mise en ligne de documents dont « le pouvoir de nuisance pourrait s’avérer dévastateur ».

L’« intelligence collective » a assailli ma timeline de ses cris d’impatience. Sans même se questionner sur les intentions réelles d’Assange, sa mégalo qui affleure, les jeux d’influence dont il peut être l’objet, la pré-sélection à laquelle il a pu se livrer et, c’est déterminant, sans rien connaître du contenu des documents qui seraient révélés, elle jouissait de l’instant, célébrait le moment. Comme une jacquerie internetique. La revanche du web sur les Etats.

Avec un peu de sens commun, chacun aurait pourtant dû être terrifié par l’hypothèse d’une « catastrophe diplomatique » ou, selon le mot du ministre italien des affaires étrangères, d’un « 11 septembre de la diplomatie mondiale ». Voyons un peu : à quoi opposez-vous spontanément la diplomatie, pour résoudre les conflits entre Etats ? Les blogs ? Twitter ? Si on met à mal la diplomatie, on fait quoi ? Lequel de nos gentils webeux nous créera le Grand-Wiki-des-Gens-qui-s’Aiment, celui sur lequel l’Intelligence Collective pourra travailler conjointement et en toute transparence à un accord israélo-palestinien et poser les bases du traité qui reconnaitra le droit légitime de l’Iran à se doter du nucléaire mais à condition qu’ils ne tuent pas des gens ?

Il faut arrêter avec l’intelligence collective : la connerie aussi, ça se mutualise.

Spontanément, à la diplomatie, on oppose le conflit armé. Oh, je ne dis pas que les révélations auxquelles nous assistons vont y conduire mais, lorsque l’on ignore ce que les documents renferment, cette jouissance malsaine de voir mettre à mal la diplomatie occidentale est sidérante.

Et ne nous y trompons pas : si la diplomatie américaine est dans la ligne de mire, nos intérêts sont étroitement imbriqués. Pas toujours convergents, mais imbriqués. Par la guerre en Irak, les Etats-Unis ont certes probablement autant contribué à mettre en danger les démocraties occidentales que les terroristes du 11/9. Il reste que, sans partager toutes les décisions, nous sommes plutôt dans le même bateau, eux et nous, même si ça nous agace parce que par définition, ils sont largement plus couillons que nous. Et puis, les câbles divulgués nous impliquent. Or, que gagnons-nous sur la scène internationale? Que gagnons-nous dans les négociations avec la Corée du Nord, l’Iran ou en Afghanistan, à mettre ainsi à mal notre fiabilité, à ridiculiser nos diplomates, nos dirigeants ? Face à cela, est-il bien à propos de triquer sur la révolte des geeks ?

Il semble parfois que les peuples des démocraties prennent un malin plaisir à employer leurs valeurs contre eux-mêmes.

Les relations internationales en rose bonbon

On frémit devant la naïveté affichée, les discours lénifiants pour ne pas dire puérils des uns et des autres et notamment de Wikileaks qui affirme benoîtement, sur son site : « cette divulgation de documents révèle les contradictions entre la personne publique des Etats-Unis et ce qu’elle dit derrière les portes closes – et montre que si les citoyens dans une démocratie veulent que les gouvernements reflètent leurs volontés, ils doivent demander à voir ce qui se passe en coulisses. Chaque écolier américain apprend que George Washington – le premier président du pays – ne pouvait pas mentir. Si l’administration de ses successeurs avait suivi ce principe, la communication de documents actuelle ne serait qu’un simple embarras »[1. Traduction libre de : « This document release reveals the contradictions between the US’s public persona and what it says behind closed doors – and shows that if citizens in a democracy want their governments to reflect their wishes, they should ask to see what’s going on behind the scenes. Every American schoolchild is taught that George Washington – the country’s first President – could not tell a lie. If the administrations of his successors lived up to the same principle, today’s document flood would be a mere embarrassment. »]. Et c’est donc au nom de cette conception rose bonbon des relations internationales et de la démocratie que Wikileaks et ses affidés diffusent des documents au « pouvoir de nuisance dévastateur » ?

Tenez, juste comme ça : avant de prendre leur pied à imaginer mettre les diplomaties occidentales – exclusivement occidentales – dans l’embarras, se sont-ils posés la question de savoir si les pouvoirs arabes (Emirats, Arabie, Jordanie) n’allaient pas être amenés à durcir leur position à l’égard d’Israël pour se faire pardonner par leurs opinions publiques d’avoir tant insisté pour que les Etats-Unis attaquent l’Iran ? Les mêmes qui défendaient la Révolution Verte avec des trémolos dans la voix se sont-ils préoccupés de fournir des arguments supplémentaires à Mahmoud Ahmadinejad pour alimenter ses discours sur la culture occidentale en déliquescence et la duplicité américaine, et renforcer la cohésion nationale ? Non, parce que « c’est pas beau de mentir » et si on disait tous ce qu’on pense vraiment, le monde serait plus joli. D’ailleurs, les Etats ne sont pas dignes de confiance : fiez-vous donc à Julian Assange. Affligeant.

La transparence n’est pas une vertu absolue

Notez que la Révolution Verte et Wikileaks ont ceci en commun qu’elles ont mis, et mettent encore, Internet dans la boucle. On a parlé de « révolution twittée » pour l’une, et le lien est évident pour l’autre. C’est que voilà : leur vision du monde procède de leur vision de l’informatique. Leurs schémas d’analyse partent du web pour s’appliquer ensuite au monde. L’industrie du libre, c’est chouette. Le savoir doit être partagé. On ne doit rien cacher. Tout doit pouvoir circuler, tout partout tout gratuitement. C’est le grand partage, des câbles diplomatiques comme du dernier single de Justin Bieber. C’est transparent, c’est si jouli. En prime, pour certains, ça se passe sur le Net, ça élargit leur champ d’action, voire leur chiffre d’affaires, ce qui se concilie si opportunément avec le discours acidulé qui nous est servi[2. Tiens, là-dessus aussi, d’ailleurs, on attend la transparence : que se passe-t-il behind the scenes ? Quel accroissement de trafic ? Quelle valorisation de l’espace publicitaire ? Quelles retombées pour les sites d’info impliqués ? A quel prix, l’exclusivité ? Faisons donc grand partage informations vous et nous…].

Et non, la transparence n’est pas une vertu absolue. Le secret peut être utile, nécessaire, fructueux. Au demeurant, ce 11 septembre de la diplomatie n’arrangera rien à la transparence de la diplomatie dans le monde. Les diplomates devront trouver d’autres moyens de communiquer, ce qui va singulièrement et très bêtement compliquer leur tâche. Les peuples n’en tireront aucun profit. Non, ils ne seront jamais informés en temps réel – sur twitter ? – des négociations de paix ni de l’imminence d’une frappe militaire surprise.

A l’instar de la capote, Internet n’est ni bon ni mauvais. Internet est un outil. Amis webeux, ôtez les lunettes qui font voir rose, et cessez de flagorner le bon peuple…

Renault nous roule

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A peine, et très provisoirement n’en doutons pas, passé le projet de loi sur la retraite à 62 ans, le patronat français reprend ses bonnes habitudes. Renault (quand on pense que cette entreprise, du temps qu’elle était Régie, était qualifiée de vitrine sociale !) vient de décider d’un bon vieux plan de retraite anticipée. Comme ils sont malins, ils nous feraient presque passer ça pour de la philanthropie: 3000 salariés vont pouvoir partir en préretraite à 58 ans avec 75% du salaire s’ils ont effectué au moins quinze ans de travail posté ou s’ils souffrent d’une incapacité de 10%. Mais si l’on veut bien, un instant, mesurer la signification réelle de cette mesure, on verra qu’elle est illustre parfaitement les apories de la droite sur la question.

En effet, soit le discours sur la politique pour l’emploi des seniors relève du mensonge pur et simple, soit le travail en usine est réellement usant et le recul de l’âge du départ en retraite est une injustice. Dans les deux cas, de toute façon, Renault s’en moque. Il vient d’un coup, et en grande partie aux frais du contribuable, de se débarrasser de travailleurs peu malléables, peu rentables et souvent syndiqués, les salauds.

Chili : le mythe des Chicago Boys

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J’ai du respect – et même de l’amitié – pour Jérôme Leroy. Jérôme a cet immense mérite à mes yeux que d’être un homme convaincu qui défend ses idées envers et contre tout. On prête à Voltaire la formule « je déteste vos idées mais je suis prêt à mourir pour que vous ayez le droit de les exprimer ». Elle s’applique pleinement aux différends qui m’opposent à Jérôme et pour tout vous dire je trouve nos échanges infiniment plus intéressants que la parodie de débat qui opposent l’UMP et le PS. Pour autant, dans sa défense de Chavez Jérôme a cru bon de ressusciter le vieux mythe des « Chicago Boys ». Une petite mise au point s’impose.

En 1975, deux années après le coup d’Etat de Pinochet, le Chili connut une sévère récession. Une fondation privée invita Milton Friedman – fondateur du courant monétariste à l’université de Chicago et alors un des économistes les plus réputés au monde – à prononcer quelques discours sur le thème de la liberté économique notamment à l’Université catholique du Chili. Friedman accepta et, accompagné de son épouse, resta sept jours au Chili. C’est durant cette visite que Pinochet souhaita le rencontrer pour un entretien – le 21 mars 1975 – qui dura en tout et pour tout 45 minutes. Le dictateur demanda à l’économiste de lui faire part de son analyse de la situation économique du Chili et des solutions qui lui semblaient appropriées. Friedman s’exécuta dans une lettre datée du 21 avril 1975 à laquelle Pinochet répondra brièvement le 16 mai de la même année observant que les propositions de Friedman coïncidaient « pour l’essentiel avec le Plan de Redressement National proposé par le Secrétaire au Trésor, le docteur Jorge Cauas ». Fin de l’histoire : c’est à ça que se limitent les relations entre Friedman et Pinochet.

Les « Chicago Boys » sont un groupe d’étudiants chiliens, pour la plupart issus de l’Université catholique du Chili, qui aidèrent à réformer l’économie chilienne dans la ligne intellectuelle de l’Université de Chicago avec laquelle leur établissement avait noué des accords d’échange depuis 1956. Ils avaient donc eu l’occasion de suivre l’enseignement de Friedman et d’Arnold Harberger. Lorsque Pinochet pris le pouvoir, ils étaient les seuls économistes chiliens à ne pas être d’une manière où d’une autre liés à Allende et constituèrent par la force des choses l’ossature de l’équipe économique du gouvernement sous la dictature.

On sait que Friedman fut personnellement meurtri par les insinuations de ses adversaires sur ses relations avec Pinochet et leurs accusations de soutien à la junte militaire. Comme tous les libéraux, Friedman était un démocrate convaincu et le fait que son nom puisse être associé au régime sanguinaire de Pinochet fut pout lui une blessure qui ne se referma jamais. Le 10 janvier 2000, 25 ans après les faits et 6 ans avant sa mort, il confiait lors d’une interview : « C’est curieux. J’ai donné exactement la même conférence en Chine que celle que j’avais donnée au Chili. J’ai eu beaucoup de manifestations contre moi pour ce que j’avais dit au Chili. Personne n’a fait aucune objection à ce que j’ai dit en Chine. Comment cela ce fait-il ? ». Parmi les « Chicago Boys » certains firent le choix de fermer les yeux sur les exactions de la junte et se contentèrent de participer à la libéralisation progressive du régime comme Hernán Büchi. D’autres préférèrent rester fidèle à leurs convictions libérales comme José Piñera, l’architecte du système des pensions chilien évoqué par Jérôme, qui démissionna le 2 décembre 1981 pour se consacrer à son magazine d’opinion Economia y Sociedad dans lequel il fut un des plus fervents défenseurs d’une transition démocratique et des droits de l’homme[1. Et ce, en pleine dictature militaire].

Deux décennies de démocratie ont suivi la chute du régime de Pinochet. Les gouvernements de gauche ont succédé aux gouvernements d’union nationale et viennent récemment d’être remplacés par un gouvernement de centre-droit avec l’élection de Sebastián Piñera. Ce qui est frappant, quand on détaille les politiques mises en place au Chili au cours de ces 20 années, c’est qu’aucun gouvernement n’est revenu sur les réformes libérales mises en place par les « Chicago Boys ». Toutes tendances confondues, les gouvernements chiliens successifs les ont même renforcées. Le Chili, aujourd’hui, est un des pays les plus libéraux au monde[2. 10ème selon la fondation Heritage.] et – ce n’est évidemment pas une coïncidence – se trouve être le pays le plus riche d’Amérique latine.
Oui, Jérôme veut croire. Jérôme veut croire que le socialisme du XXIème siècle résultera en quelque chose d’autre que les monstruosités totalitaires du XXème siècle. Il est un peu comme Maurice Thorez, le premier stalinien de France[3. « Stalinien : nous redisons bien haut, comme il y a vingt ans déjà, notre fierté de ce titre d’honneur et de gloire que nous nous efforçons de mériter ! Oui de tout notre cœur, nous proclamons notre amour ardent pour Staline, et nous l’assurons de notre confiance inébranlable ! » – Thorez, 1949], qui voulait lui aussi croire que l’URSS était un paradis communiste. Je ne suis pas dans la tête de Chavez et ne peux donc pas préjuger de ce qu’il pense. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’à mesure que ses politiques économiques échouent, le maître de Caracas se radicalise et suit le même chemin que ses prédécesseurs. Il arrivera un jour où Jérôme devra y faire face. Ce jour-là, je me tairai.

D’hiver droite

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Or donc, c’est l’hiver. Avant même la date légale, la neige tombe, y compris sur les routes. C’est moche. Jusqu’ici on se contentait de prendre son mal en patience, voire d’acheter des pneus neige et on attendait que les chasse-neige fassent leur travail. Dans l’est de la France, il va falloir rester chez soi. Parce que dorénavant, seule la voie de droite des autoroutes à 6 ou 4 voies sera déneigée. Pas pour des raisons d’économie. Non, non, non. Pour des raisons é-co-lo-giques : jusque là, explique le responsable de la Dir Est (la Direction de l’Equipement du Grand Est, 12 départements, 1 700 kilomètres de routes) trop de sel a été utilisé. Avec des risques de pollution et de ruissellement sur le bord desdites routes. Donc on déneige à droite et si tout va bien, on passe aux voies de gauche huit heures plus tard.

Qu’on se le dise, si l’on bloque ainsi la circulation dans l’Est, c’est pour le bien-être des coccinelles et des crapauds. Pas du tout parce que les directions de l’Equipement manquent de personnel, que les 35 heures ont foutu le bordel dans l’administration, que la tonne de sel coûte trop cher ou que le matériel, faute d’investissement, ne peut plus tourner jour et nuit. La neige ayant pour habitude de ne pas tomber qu’aux heures ouvrables, cette fourbe. Non, si on déneige parcimonieusement, essaie de nous faire croire les autorités publiques, c’est pour les petites bêtes. Qui pourront se faire écraser à grande vitesse une fois les beaux jours revenus…

Vox populi, vox dei

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Giuseppe Canella, Les Halles et la rue de la Tonnellerie.
Giuseppe Canella, Les Halles et la rue de la Tonnellerie.
Giuseppe Canella, Les Halles et la rue de la Tonnellerie.
Giuseppe Canella, Les Halles et la rue de la Tonnellerie.

Vox populi, vox dei. La formule est ancienne, elle est belle comme l’antique. On y voit le peuple souverain avancer comme sur le bas-relief de La Marseillaise de Rude, donner de la voix, tonitruante évidemment, gueulant à la manière de ce peuple gaulois qui a de mâles moustaches et des huttes en bois, poussé par le bras d’un Dieu séculier qui « disperse les superbes, renverse les puissants de leurs trônes et élève les humbles » quand il ne vaque pas tout simplement à fumer des Havanes. C’est l’idée d’un éternel démocratique qui persiste dans le Vox populi, vox dei, cette voix du peuple qui est toujours la voix de Dieu comme elle fut, aussi et terriblement, la Voie sacrée. La IIIe République s’est souvenue de l’anaphore latine et Ernest Lavisse l’a inscrite dans les manuels d’histoire quand il a fallu faire rentrer dans le royaume des choses immortelles le suffrage universel.

La démocratie est, en France, une affaire de vocifération. Tout dans la vox, rien dans les bras. Pour sûr, le moine Alcuin, papa putatif du Vox populi, vox dei, reste, dans le roman national, comme le discret précurseur de la vocifération démocratique. On trouve de tout chez lui. On trouve Jean Bodin, le jurisconsultes qui proclame : « Roi de France est empereur en son royaume », Jeanne d’Arc qui a ses voix comme on a ses têtes, le soldat de l’An II qui monte à Valmy au cri de « Vive la Nation ! », le terroriste de 1793 qui hurle en bouffant du curé : « La liberté ou la mort », Louis-Napoléon Bonaparte, premier président élu, en 1851, au suffrage universel. Et là, dans le coin, n’est-ce pas Gambetta qui sillonne la France de podiums en estrades et lève, en 1871, par sa miraculeuse éloquence, une armée de 300 000 soldats ? Pour un peu, on y trouverait aussi, dans cette Légende des Siècles qui vocifèrent le nom de la France, la voix des Poilus entonnant la Chanson de Craonne et celle des mille fusillés du Mont-Valérien. Manoukian : « Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand. »[access capability= »lire_inedits »]

Nos vieux manuels d’histoire nous apprennent qu’Alcuin, moinillon favori de Charlemagne, empereur à la barbe fleurie, rappela à son maître temporel, en 798, cette apparente évidence : Vox populi, vox dei. Il n’est de politique que fondée sur le peuple et pour le peuple. Par le peuple ? On patientera un peu. Quelques siècles au moins.

Pas de barbu chez nous !

Sauf qu’il s’agit ici d’une légende urbaine et, néanmoins, carolingienne. D’abord, les historiens sérieux nous apprennent que Charlemagne était glabre. Pas de barbu chez nous ! Ensuite, Alcuin d’York, élève assez fort en maths de Bède le Vénérable, était un peu coincé du derrière : il s’en tenait aux canons du Concile de Laodicée (364), qui proscrivait l’élection des évêques par l’assemblée des fidèles. Oh non ! la voix du peuple n’est jamais la voix de Dieu. Dans une lettre à Charlemagne, qui ne se rasait jamais puisqu’il n’avait pas de poils, Alcuin écrit : « Nec audiendi qui solent dicere, Vox populi, vox Dei, quum tumultuositas vulgi semper insaniae proxima sit. » (N’écoutons pas ceux qui prétendent que la voix du peuple est la voix de Dieu : l’agitation de la foule est toujours voisine de la folie.)

Le contexte de cette lettre est aujourd’hui connu : il s’agissait de savoir si l’église devait élever à la dignité de ses autels ceux que le peuple a proclamés saints. « Santo subito ! » crie la foule des vivants pour les morts qu’elle vénère. Alcuin nous dit qu’en matière de vérité le « subito » n’est pas possible. Puisque l’église veut pénétrer les voies du Seigneur qui sont (je le rappelle aux plus distraits d’entre vous) par nature impénétrables, lorsqu’elle plaide la cause d’un saint, il lui faut du recul, de la raison, de l’intelligence. Il faut laisser le temps au temps, instruire un procès en canonisation fondé sur la recherche de la vérité. Et la vérité jamais ne gît, dit Alcuin, dans l’empressement populaire. Salaud d’antipopuliste primaire !

Ah ! il faut rabattre donc son caquet. La voix du peuple n’est pas, chez Alcuin, pourtant tenu comme l’un des pères de la démocratie française, quasi alter ego de Jean Lecanuet, une voix sacrée. La voix du peuple est une folle voix, un cri désespéré, celui d’un corps qui n’ose plus prendre corps.

Chacun connaît l’histoire du général Boulanger qui se suicida, à Ixelles, en 1891, sur la tombe de sa maîtresse, Mme de Bonnemains. C’est une simple anecdote, mais ce n’est pas qu’une anecdote. On peut y lire ce qu’est, au fond, l’essence du populisme : une désespérance du corps (politique) ou ce qu’à la suite de Jean-Luc Nancy (mais dans une acception totalement différente de la sienne) nous pourrions appeler une phénoménologie de la « communauté désoeuvrée », c’est-à-dire l’apparition nue et simple d’une communauté qui se refuse, au risque de périr elle-même, d’employer la métaphore organique du corps (et de sa conséquence qu’est, par exemple, chez Barrès et chez Weil, le concept d’« enracinement »), pour finalement ne plus se penser que comme un en-commun strictement rationnel.

Contrairement à ce que nous avons appris en usant nos jean’s vintage sur les bancs de l’Université, le populisme n’est pas un mouvement indéfinissable. Dans L’Illusion populiste, un remarquable essai, Pierre-André Taguieff avait pointé du doigt les caractères du populisme : la rencontre entre le réactionnaire et le populaire, l’autoritarisme et le protestataire, la révolte de la plèbe contre les élites, la revanche de masse du « pays réel » sur le pays médiatique, etc. Mais il nous semble que l’analyse clinique de ce que l’on nomme le populisme ne rend pas tout à fait compte de ce qu’est ce phénomène. Taguieff retourne même Carl Schmitt contre lui-même pour démontrer que le diagnostic du populisme comme pathologie du corps politique recherchant uniquement un « ennemi intérieur » n’est guère viable. La doctrine du « bouc émissaire » n’est pas, en tout temps, opératoire. Mais Taguieff ne va pas jusqu’au bout de son raisonnement. Il nous semble que le populisme est, avant tout, une ontologie de la distraction du corps social.

L’impensé de nos sociétés démocratiques

« Ontologie » est un gros mot. Mais le populisme ne rechigne pas, justement, à l’emploi de la grossièreté. Lorsque Menenius Agrippa – heureuse leçon de l’abbé Lhomond – prononce, en 494 avant notre ère, face à ce que les journaux d’aujourd’hui appelleraient les « joyeux forcenés de l’Aventin », son apologue sur le corps politique, il nous livre l’un des schèmes les plus importants de notre histoire politique : « Un jour, les membres du corps humain, voyant que l’estomac restait oisif, séparèrent leur cause de la sienne, et lui refusèrent leur office. Mais cette conspiration les fit bientôt tomber eux-mêmes en langueur ; ils comprirent alors que l’estomac distribuait à chacun d’eux la nourriture qu’il avait reçue, et rentrèrent en grâce avec lui. Ainsi le sénat et le peuple, qui sont comme un seul corps, périssent par la désunion, et vivent pleins de force par la concorde. »

Dans ce texte, l’abbé Lhomond, qui plagie au mot près le Liber de viris illustribus d’Aurelius Victor nous enseigne une chose : un peuple ne tire pas son existence de sa simple légalité ni de sa stricte rationalité. La raison ne fonde aucune nation du monde. Il faut, à la politique, du Hoc est enim corpus meum. Un peuple n’est pas un pur esprit. Il a besoin de passions collectives, parce qu’un peuple, pour plagier et détourner Deleuze et Guattari, « ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça baise ». Le populisme n’est rien d’autre que l’impensé de nos sociétés démocratiques. Un impensé qui croît au fur et à mesure que la politique s’éloigne du gouvernement des hommes pour n’être que l’administration des choses.[/access]

Adios, chibani !

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22 885,39 euros, c’est l’anti retraite chapeau de monsieur Mohamed Medhi. Mohamed Medhi est un chibani de Toulouse, c’est à dire un vieil immigré arrivé en France en 1952 et qui, à sa façon, a participé à la prospérité française des trente glorieuses en œuvrant dans les travaux publics durant des décennies. Mais voilà, sa caisse d’assurance retraite lui réclame cette somme pour cause de séjours au pays jugés trop longs. Il faut en effet pour qu’il puisse prétendre au minimum vieillesse rebaptisé APSA et qui vient compléter sa royale retraite de 636 euros ne pas s’absenter plus de six mois de France. Une règle qui s’applique à toutes les personnes âgées mais qui de fait, est pratiquement impossible à respecter pour les anciens travailleurs immigrés. On passera sur la méthode, convocation, vérifications des tampons sur le passeport puis, cinq mois après, avec un sadisme kafkaïen, la lettre réclamant le trop perçu.

22 885,39 euros, donc. Mais soyons optimiste, il va, comme des centaines d’autres, surement trouver le moyen de se faire renflouer, monsieur Mohamed Medhi. En se reconvertissant en banquier irlandais, par exemple.