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Jean Genet, l’amour avec la langue

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Jean Genet est mort le 15 avril 1986, Simone de Beauvoir, le 14. Cinq mille personnes, selon la police, cinquante mille selon les organisateurs, suivirent son cercueil, jusqu’au cimetière Montparnasse, où elle fut enterrée, le 19 avril, auprès de son compagnon, Jean-Paul Sartre. « La mort ne nous réunira pas.», avait-elle annoncé : on ne sait si la suite a démenti sa prédiction…

Quoi qu’il en soit, cette cérémonie, très parisienne, ne fut pas seulement l’occasion d’une noble affliction germanopratine : un chagrin universel pleurait la sainte laïque. Jack Lang tenait le cordon, suivi de Lionel Jospin et de l’ensemble de la gauche dite morale. Ce n’était que justice : «La grande sartreuse» était un écrivain respectable et considéré. La dépouille de JG, décédé à Paris, dans un hôtel plus que modeste, fut placée dans la cale d’un avion, qui s’envola pour le Maroc. Il paraît que, sur le cercueil, une étiquette portait la mention «Travailleur émigré». De son vivant, il avait dérobé à la France, tel un voleur éclairé, ce qu’elle a de plus cher, son outil le plus précieux, dont le maniement exige une dextérité supérieure : sa langue. Méprisant tout le reste, si peu citoyen, essentiellement clandestin, renégat définitif, il ne voulut pas «reposer en paix» dans sa terre natale. À Larache (El Araich), petite ville marocaine baignée par l’Atlantique, un âne tirait la charrette, sur laquelle reposait la bière où gisait Jean Genet. Quelques fidèles amis du défunt lui faisait un maigre cortège. Jack Lang n’était pas présent. Il lui avait pourtant décerné le Grand prix national des lettres trois ans auparavant ; Genet, qui avait accepté, s’était fait représenter par un jeune homme à la cérémonie. Contrairement à ce que colportèrent les médisants, il ne s’était pas converti à l’Islam ; il gît dans l’ancien cimetière espagnol, chrétien : mais, sur sa tombe nulle croix.

L’énigme du traître

Né en 1910, dans une clinique de la rue d’Assas, à Paris, de père inconnu, abandonné à l’assistance publique par sa mère, accueilli dans le village morvandais d’Alligny par une famille de substitution aimante et attentive, il grandit et se conforme avec délectation au modèle social qu’on lui propose. Il travaille très bien à l’école, ne se montre ni insolent ni rebelle, et sert la messe avec zèle. Très tôt, il reconnaît en lui l’amour des garçons, mais, s’il ne désire pas le filles, il se sent attiré par l’univers féminin. Il se tient un peu à l’écart, ne joue pas volontiers avec ses camarades, lit énormément. Enfin, il chaparde, il commet de menus larcins, fréquemment. À treize ans, il obtient le certificat d’études, avec la mention bien, événement considérable dans tout le canton. Cependant, son statut d’«enfant de l’assistance» lui interdit pratiquement l’accès à l’éducation supérieure ; il est promis à l’apprentissage. Or, il a horreur du travail manuel… Non, vraiment, il n’est pas fait pour la vie simple et réelle, mais pour autre chose, qu’il pressent, une sorte de grand destin sombre, soutenu par un étonnement perpétuel. Il ne veut plus, désormais, que libérer l’énigmatique figure du traître qu’il a identifiée en lui.

Chanter le mal nouveau dans une forme ancienne

Il s’enfuit, il déserte une première fois. Le jeune garçon de l’assistance dort dans les fossés, dans les granges, cambriole les poulaillers : “Il allait par monts et par vaux, cherchant périls et aventures : il traversait d’antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes solitudes.” (Chateaubriand, Le génie du christianisme, 1802). Mais ce « petit Poucet rêveur » et audacieux est rattrapé par les gendarmes, placé dans une maison de correction, à Mettray. Ensuite, sa vie n’est que fugues, vagabondage dans la vaste Europe, engagement dans l’armée, désertion, errance et emprisonnements successifs (voir la parfaite biographie d’Edmund White, Jean Genet, Gallimard, 1993). Il recherche la compagnie des voyous, des souteneurs, la faune interlope des ports et des métropoles. Il laisse s’épanouir en lui une superbe fleur du mal. Il connaît les servitudes d’un prostitué mâle, vole des livres et des pommes, découvre la promiscuité des prisons. Dans le même temps, il poursuit son apprentissage des grands textes de la littérature française : par la grâce de quel merveilleux entêtement, cet adolescent délicat et compliqué, ce faufilé des barrières à face de lune, curieusement viril et efféminé, s’enivra-t-il du lyrisme de Ronsard (qui l’éblouit), de Joachim du Bellay, de la sensualité de Louise Labbé, la belle Cordière de Lyon ?

Baise m’encore, rebaise-moi et baise ; Donne m’en un de tes plus savoureux, Donne m’en un de tes plus amoureux : Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

Louise Labbé, (1524-1566), Sonnet XVIII

Il cherche sans se lasser le modèle, qu’il trouve aussi chez Mallarmé, les parnassiens, les symbolistes :

D’une main accoudée, heureuse en ta mollesse, De l’haleine du soir tu fais ton éventail ;


La lune glisse au bord des feuilles et caresse


D’un féerique baiser ta bouche de corail. Leconte-de-Lisle (1818-1894), Nurmahal , Poèmes barbares

Il n’ira pas plus loin : le « désordre » et l’abstraction que les modernes ont mis dans la belle harmonie poétique ne sont pas à son goût. Il aime la pourpre, l’or et l’encens, il veut la consonance sensuelle, l’écho musical. Il chante le mal moderne dans une forme ancienne, sur un rythme savant et connu, comme pour le sacraliser, jusqu’au maniérisme, disent certains, jusqu’à la perfection répondent les autres ; au vrai, il désira posséder la langue des «maîtres», les convaincre, par une démonstration d’écriture, qu’il leur était supérieur dans ce domaine. Par ce moyen, il put enfin les défier, les agresser, les contraindre à entendre les horreurs admirables que peut proférer «leur langue» dans ses habits de parade, lorsqu’elle est gouvernée par un principe d’opposition brutale, voire de haine pure.

Il connaît la bourgeoisie française de son temps, il sait qu’elle jouit, alors, d’un haut niveau de culture, qu’elle est mue par une curiosité, une soif de nouveauté qui n’ont pas d’équivalents dans le monde. Il n’ignore pas qu’en se plaçant sous la protection du beau langage, il se gagnera le soutien des meilleurs ou des plus influents en son sein. Il ne saurait donc, à cet effet, user d’une langue inférieure. Au contraire, après s’être emparé du trésor, il en accroît la profusion :

Ò viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde ! Visite dans sa nuit ton condamné à mort. Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords, Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde. Jean Genet, Le condamné à mort, écrit en 1942

L’ivresse de déplaire

Voici qu’avec lui paraissent en pleine lumière le vertige de l’amour maudit, la beauté dangereuse des mauvais garçons au buste lisse, qu’on embrasse et qu’on écorche, et puis qui vous soumettent. C’est ainsi, en célébrant une impressionnante cérémonie du désir, entre l’ordure et la vénération, tel un vassal enamouré à la recherche de son seigneur félon, qu’il devint fameux dans ce pays qu’il abhorrait. Or, si l’on exclut une brève période, après la Seconde guerre, durant laquelle il sembla enivré de lui-même, de son succès, du soin dont l’entouraient son éditeur, Marc Barbezat d’abord, puis Gallimard, et quelques personnalités brillantes du Tout-Paris, il refusa la posture de l’écrivain. Il tourna le dos à ceux qui l’avaient aidé sous l’Occupation, et qu’il avait si souvent sollicités avec insistance (dont Jean Cocteau, Jean Sentein ou Maurice Toesca), quand il se trouvait dans une situation inconfortable ; par exemple, détenu au camp des Tourelles, à Paris, de sinistre mémoire. Voyou irritable, étrange dandy au sourire de marlou, menaçant parfois, assuré de son talent, voire de son génie, il se montra odieux, cajoleur, indifférent, amical… Alors qu’une place de choix lui était offerte sur la scène littéraire, il déserta, il trahit une fois de plus : ses livres parlaient pour lui, comme ils mentaient pour lui. S’ii y eut jamais un serment auquel il demeura fidèle, ce fut de mêler le vrai et le faux, afin de bâtir sa propre légende, commencée dans le Journal du voleur (1949). Il ne dédaigna nullement le plaisir de séduire, mais il lui préféra de beaucoup l’ivresse de déplaire, de surprendre, de contrarier.

Le renégat amoureux

Un écrivain s’engage tout entier dans ses textes, s’il ne peut être tenu pour responsable de l’interprétation que l’on en fera. Genet paraît approuver cette responsabilité, et même lui donner le renfort du sentiment : “Créer n’est pas un jeu quelque peu frivole. Le créateur s’est engagé dans une aventure effrayante qui est d’assumer soi-même jusqu’au bout les périls risqués par ses créatures. On ne peut supposer une création n’ayant l’amour à l’origine.” (Journal du voleur).

Il a épousé la cause des palestiniens contre Israël. Pour ce faire, il avance les arguments de l’analyse anti-coloniale ; il développe, ainsi qu’il l’avait fait pendant la guerre d’Algérie, une rhétorique de guerre du faible au fort, qui fonde le recours à tous les procédés, hyper-violence et terrorisme compris. Mais, délaissant souvent la rigueur, il s’abandonne à l’aveu sentimental, presque exubérant : il avait prétendu que les algériens seraient, au final, vainqueurs parce qu’ils étaient beaux, de même déclare-t-il : « Mais aimerais-je [les palestiniens] si l’injustice n’en faisait pas un peuple vagabond ? ». Il a pris parti pour les Black Panthers contre l’Amérique blanche, pour la Rote Armee Fraction ou groupe Baader-Meinhof contre l’ordre économique prospère. Il n’aimait pas particulièrement les opprimés, il choisissait, parmi eux, ceux qui luttaient et se tenaient debout, et sautait ainsi d’une cause à une autre, mêlant la colère militante à la fraîcheur enfantine.

Pour que son reflet parût plus effrayant encore, il feignit d’avouer quelque faiblesse pour Hitler et les nazis : “ On me dit que l’officier allemand qui commanda le carnage d’Oradour avait un visage assez doux, plutôt sympathique. Il a fait ce qu’il a pu – beaucoup – pour la poésie. Il a bien mérité d’elle. Mes morts rarement osent exprimer ma cruauté. J’aime et respecte cet officier…” (Pompes Funèbres, 1948). Bref, sa cause est impossible à défendre. Il ne sollicite d’ailleurs aucun secours. Chacun, en puisant dans son œuvre, se fera sa propre opinion. Il demeure que Jean Genet a tenté, par le biais de la littérature et par celui des entretiens, accordés ici et là, de révéler complètement la figure du réfractaire radical qu’il portait en lui, qu’il fit prospérer, qu’il étudia sous toutes les faces, comme s’il pressentait qu’elle recélait un sens caché. Il mit dans cette entreprise la précision d’un horloger, le ravissement d’un enfant cruel, la joie moqueuse d’un inquiétant passager. Mais sa haine absolue, totale, définitive, c’est à la France qu’il la voua, et, quand il l’avouait, il y avait dans sa voix une jubilation renouvelée. C’est pourquoi la déroute de l’armée, en 1940, celle des généraux et de tout le personnel politique, fut l’un de ses plus grands bonheurs : « Le fait que l’armée française, ce qu’il y avait de plus prestigieux au monde il y a trente ans, ait capitulé devant les troupes d’un caporal autrichien, eh bien ça m’a ravi (…) je ne pouvais qu’adorer celui qui avait mis en œuvre l’humiliation de la France. » (entretien avec Hubert Fichte).

L’enchanteur sulpicien

Riche de ses droits d’auteur considérables (« Le théâtre, ça rapporte » disait-il en riant), pauvre par son mode de vie, ne possédant qu’une simple valise, rassuré par la précarité de ceux qui l’accueillaient, il n’est pas si éloigné de la figure d’un franciscain, apparemment privé de Dieu, qui va sur les routes, pieds nus dans des sandales usées, sobre volontairement, ignorant les lois du monde : «La sainteté fait peur. Il n’y a pas d’accord visible entre la société et le saint» (entretien avec Madeleine Gobeil, 1964, in L’Ennemi déclaré). Il ne s’installa jamais durablement ; tantôt chez des amis, le plus souvent à l’hôtel, sous la tente avec les feddayins, de passage, sans domicile fixe, prenant soin de ne laisser aucune trace, exigeant de son éditeur qu’il le paie en liquide, vivant dans une sorte de clandestinité, arrivé de la veille au soir, reparti à l’aube du lendemain. II fut l’enchanteur crapuleux, le chantre du miracle obscène, celui qui fait venir des roses dans la pénombre des cachots imaginaires, où des brutes s’étreignent et s’entretuent. Il nous laisse ensorcelés, nous abandonne son mystère essentiel, le seul qui compte vraiment, celui de l’écriture, augmenté de cette interrogation lancée comme un dernier défi d’orgueilleux blessé : « Vous ai-je assez haï ? Vous aurai-je donné suffisamment de raison de me haïr à votre tour, et de ne m’oublier jamais ? ». Il nous plaît, quant à nous, d’imaginer que la mort l’a réuni à Sartre et à Beauvoir, à Violette Leduc, ainsi qu’à ses amants les plus chers, et à sa mère, fantôme de pluie et de chagrin, qu’il a pu déposer sa tête ronde dans la tendre corbeille de ses bras, et qu’il a enfin tourné vers elle son humble regard sulpicien.

Jean Genet

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Ellas, mille fois Ellas!

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Le parlement grec vient de faire adopter un budget d’austérité pour l’année 2011. Etonnant, non ? Nous étions persuadés au contraire que le pays allait vivre une période d’expansion sans précédent, pleine, comme disait François, «de jeux et de ris» Que ce serait à nouveau le temps des grandes hécatombes homériques et que les libations auraient lieu alors que coule sur le feu la graisse des taureaux sacrifiés. Mais non, la viande à tous les repas, ce sera pour une autre fois. Le budget voté par 156 voix sur 300 (on dirait que ça se resserre) n’empêche pas une situation pré-insurrectionnelle, avec des grèves générales qui succèdent aux grèves générales. Le gouvernement envisage (nous rappelons que nous sommes dans la Grèce de 2010, pas celle de 1967) clairement le « recours à la force » tandis que chez les économistes eux-mêmes, les saignées budgétaires ne font plus l’unanimité.

Certains craignent, comme ils disent, une nouvelle « contraction » de l’économie grecque qui aura donc de moins en moins les moyens de rembourser. En maïeuticiens aguerris, une contraction, nous, ça nous fait plutôt penser à l’accouchement. Les Grecs hésitent sur le prénom du bébé à venir : si c’est un garçon, ils prendront sans doute « Bras d’honneur ». Si c’est une fille, ils pencheront probablement pour « Révolution ». Revolution Grecque, ça sonne bien et puis ça ne serait pas la première dans la famille à s’appeler comme ça…

Rouge piéton : l’art de l’angoisse

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Dans une célèbre interview télévisée, Louis-Ferdinand Céline évoque les bruits de Paris. Il se souvient de la gaieté du petit peuple parisien et de ses chansonnettes, qui cessèrent soudain, à jamais, de retentir après la Première Guerre.[access capability= »lire_inedits »] Longtemps après 1914, en 2002 ou 2003, une autre rupture acoustique a marqué l’histoire sonore de Paris, modifiant considérablement le monde concret : à partir de cette date, le chant des sirènes des voitures de police n’a plus retenti une ou deux fois par semaine mais trois à quatre fois par jour. La montée spirituelle du sarkozysme – qui n’est que l’un des surnoms éphémères du néant – a d’abord été perceptible, jour après jour, dans cette violence sonore permanente qui n’a pas cessé depuis lors. La disparition, dans l’ambiance sonore de nos villes, des derniers résidus de joie, des moindres vestiges de l’esprit « bon enfant » et de la légèreté française est l’un des traits marquants de l’époque.

Quelques années plus tôt, un autre chant vint apporter ses notes à la « musique mauvais-enfant » de ce temps. Nos feux rouges se mirent soudain à adresser aux aveugles leur célèbre mélopée désolée : « Rouge-piéton, boulevard de la Chapelle, Rouge-piéton, boulevard de la Chapelle… ». Ce dispositif, répondant aux prescriptions d’un décret d’août 1999, avait pour but de faciliter les déplacements des aveugles dans les villes, d’accroître leur « autonomie », c’est-à-dire leur solitude. De les aider, en somme, à renoncer comme tout le monde à l’usage de la parole dans les lieux publics et à atteindre le même degré de désocialisation et d’ensauvagement que les voyants.

Le règne sans partage de l’étrangeté entre les êtres

Derrière le prétexte de l’aide aux aveugles se profile pourtant un dessein évident, dont ce dispositif n’est que l’une des multiples et omniprésentes manifestations : soumettre les rues et les lieux collectifs au règne sans partage de la plus glaçante étrangeté entre les êtres afin d’accélérer leurs déplacements. A cet égard, il est évident que les aveugles sont en réalité des ennemis de la pire espèce : ces salopards osent ralentir les flux de nos villes et ne cessent, en outre, de donner lieu à des rencontres humaines parfaitement inutiles.

« Rouge-piéton, Rouge-piéton. » L’inquiétude suinte désormais à chacun de nos feux rouges et se distille en gouttes empoisonnées dans l’intimité de nos tympans. Elle naît d’abord en vertu de la durée de la répétition et, surtout, de l’intervalle beaucoup trop rapproché entre chaque répétition, grâce à cette scansion sans la moindre respiration qui insinue en nous une sorte de temporalité lunaire post-humaine. Pourtant, à ces deux égards, les feux rouges parlants n’arrivent pas à la cheville des haut-parleurs stridents annonçant les horaires des bus à la sortie de l’aéroport d’Orly. Le message qu’ils profèrent, lui, ne s’arrête vraiment jamais. Leur capacité hors norme à rendre fou et à donner envie de déguerpir doit être absolument saluée comme un chef-d’œuvre impérial(au sens tiqqunien du terme) de première grandeur.

Mais la longue plainte des feux rouges a d’autres mérites. Dans « Rouge piéton », l’insistance sur la syllabe « rou », rallongée d’une manière qui n’évoque en rien la voix humaine ni aucune habitude phonologique connue, produit tout de même son petit effet. De même, dans l’articulation de « pii-ééton », la diphtongue désunie, machiavéliquement décomposée, explosée, rajoute, elle aussi, un petit plus ingénieux à la contagion du malaise. Enfin, « rouge » et « piéton » sont tous deux prononcés avec le mouvement ascendant de la voix propre aux débuts de phrases et abruptement collés l’un à l’autre, tels deux bouts de phrases rapiécés à la hâte par un extraterrestre, faisant oublier définitivement aux passants la continuité désormais désuète du phrasé humain. Enfin, dans le fond sonore (je vous invite à aller le vérifier sans attendre), des grésillements et la respiration caverneuse de l’extraterrestre sont très nettement perceptibles.

Allez, maintenant, circulez ! Circulez, bordel, y’a rien à voir ![/access]

Quand BHL confond Cassen et Cassen

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Franz-Olivier Giesbert devrait faire relire les éditoriaux de Bernard-Henri Lévy avant de les publier. Cela ne nuirait pas à la crédibilité de son journal.

Emporté par la haine envers toutes ses bêtes noires, BHL écrit souvent un peu vite. Trop vite. Et il a un gros problème avec les noms propres. Il y avait eu la fameuse affaire Botul, ce philosophe qui n’existait pas et qu’il avait cité dans son livre, suscitant l’hilarité de tout Paris. Un peu plus tard, BHL voulut se payer Taddéi. En lisant une dépêche lui apprenant que ce dernier allait voir son contrat renouvelé, il se précipita sur sa plume, ou son clavier, et fustigea France Télévisions qui renouvelait un homme dangereux au point d’organiser des débats entre des gens qui ne sont pas d’accord entre eux. Le problème, c’est que la dépêche ne concernait pas Frédéric, présentateur de Ce soir ou jamais, mais Rodrigo, footballeur transalpin de son état, auquel l’AS Rome venait de proposer ledit contrat.

Dans son bloc-notes, BHL s’emmêle encore dans les patronymes. Il confond cette fois Pierre Cassen, chef de file de Riposte laïque et co-organisateur des « Assises contre l’islamisation » de samedi dernier, avec Bernard, ancien président d’ATTAC et très souvent rédacteur au Monde diplomatique, lequel journal n’entretient pas les meilleures relations – c’est une litote – avec le vieux-nouveau-philosophe. Lisons-le : « Il faut le dire et le redire : présenter comme un « arc républicain », ou comme une alliance entre « républicains des deux rives », ce nouveau rapprochement rouge-brun qui voit les crânes rasés du Bloc identitaire fricoter, sur le dos des musulmans de France, avec tel ancien du Monde Diplo, Bernard Cassen, est un crachat au visage d’une République qui, à Monte Cassino, puis dans les combats pour la libération de Marseille, puis dans la poche de Colmar, en Alsace, face à la division Das Reich, n’a pas eu de plus vaillants défenseurs que les pères et grand-pères de ces hommes et femmes que l’on voudrait, aujourd’hui, clouer au pilori

À la faveur de sa confusion, BHL croit se payer, au-delà de ses ennemis du Monde Diplo, le rapprochement des républicains des deux rives, ces salauds dont je suis qui ne verraient pas d’un mauvais œil une proximité plus grande entre Dupont-Aignan et Chevènement. Il lui importe peu que ni ces deux-là, ni Bernard Cassen et ses confrères du Monde diplomatique ne se soient pas rendus à ces assises. BHL est aveuglé par la haine. Voilà le moment idéal pour se payer Cassen (Bernard). Mon petit doigt me dit que cet édito aura fait rire davantage Pierre que Bernard.
Décidément, la haine est souvent ridicule.

PS (le 24-12 à 7h33) : La bourde a été corrigée sur le.point.fr. Sur l’édition papier, en revanche, la boulette demeure. Le papier, c’est irremplaçable !

Oh les filles, oh les filles !

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On savait déjà que les chiens ne font pas des chats, sauf accommodements raisonnables avec le plus proche institut de tripatouillage d’ADN. La science pousse maintenant ses investigations sur les mystères de la reproduction bien plus loin. Nous apprenons en effet que plus une femme est belle, plus fortes sont ses chances de donner le jour à une fille. A l’inverse, plus elle est moche, plus elle risque d’enfanter des garçons !

Donc, Messieurs, si vous voulez un héritier mâle, ruez-vous sur un thon ! C’est en tout cas la leçon qui ressort d’une très longue enquête, démarrée en mars 1958, menée par le distingué Dr Satoshi Kanazawa, de la London School of Economics.

Comment ce doux dingue s’y est-il pris pour parvenir à cette édifiante conclusion ? Mais par la méthode de l’observation scientifique, qui ne laisse aucune place au doute comme chacun sait. Il s’est penché sur 17 000 bébés de sexe féminin, ce qui est déjà courageux de sa part. A l’âge de 7 ans, ces bébés, devenus des petites filles, ont été évalués sur leur beauté par leur institutrice. Ce qui démontre la rigueur scientifique de la démarche.

Ensuite, quand la cohorte a atteint l’âge de 45 ans, il leur a été demandé si elles avaient enfanté des garçons ou des filles. Les jolies ont eu autant de garçons que de filles, les moches ont eu plus majoritairement des garçons. Du coup, le Dr Kanazawa est formel : « Les belles femmes sont plus susceptibles d’avoir des filles que les femmes ayant un physique ingrat« . Et d’expliquer le mécanisme, d’une limpidité éclatante : il s’agit d’une sélection naturelle car la beauté est plus bénéfique aux filles qu’aux garçons.

Mais attention ! Ne perdons pas de vue le processus d’analyse du Dr Kanazawa. Pour que l’édifice se tienne, il faut que la candidate ait été jolie à 7 ans! Après, elle peut être passée sous un rouleau compresseur, tant pis, elle fera des bébés-filles! Par contre, telle magnifique jeune femme était peut-être une morveuse boudinée et boutonneuse à l’âge de raison. Rien n’y fera, elle vous pondra un garçon !

Hé oui, rien n’est simple. Même avec l’apport de la science !

Un animal doué de déraison

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Ne cherchez pas : la « pire espèce », c’est nous. À mon humble avis, la meilleure aussi d’ailleurs – mais de cela, il n’est pas question dans cet ouvrage qui possède tous les signes extérieurs d’une BD mais se révèle, à la lecture, un peu plus que cela, malgré les dessins joyeusement féroces de Ptiluc.[access capability= »lire_inedits »] La BD s’était déjà acoquinée avec l’investigation journalistique ou la méditation historique. Mais La Pire espèce est, à ma connaissance en tout cas, le premier exemple d’essai philosophico-politique en bande dessinée. Jusque-là, pour se délasser de la tension des prétoires où il défend, autant que ses clients, la liberté d’expression et la République, Richard Malka concoctait, comme scénariste, de sombres histoires pleines de rebondissements. Avec Philippe Cohen, il s’était essayé à l’enquête en publiant la première BD sur notre président. Cette fois, avec la complicité de la pétulante Agathe André, journaliste de son état, il livre sa vision de notre monde. Et, pour tout vous dire, c’est pas joli-joli.

La Pire espèce évoque irrésistiblement La Ferme des animaux d’Orwell, non seulement parce que les humains y sont portraiturés sous les traits de cochons, loups, hyènes ou bonobos, mais aussi parce qu’en poussant l’actualité dans ses retranchements, Malka et André brossent un impitoyable portrait de notre scène politique. Est-ce parce c’est leur famille ? En tout cas, c’est à la gauche qu’ils envoient leurs flèches les plus acérées – on reconnaîtra sans peine le sectarisme, l’intolérance et la sottise du « Nouveau Parti des Ânes », ainsi que les doux délires des « Hyènes de garde ». Mais les pages les plus réjouissantes sont consacrées aux oiseaux qui font marcher à plein rendement la « Fabrique de la rumeur », ceux que, dans le monde des humains, on appelle « journalistes ». Et ça, c’est du vécu : depuis qu’il officie dans les affaires de presse, Malka a perdu quelques illusions sur notre aimable corporation. On regrettera pour finir un ratage, l’extrême droite dépeinte sous les traits de quasi-nazis, et surtout une absence : celle de la famille « réac ». Mais promis, on sera dans le prochain tome.[/access]

La Pire Espèce

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Book Bloc

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Le mouvement étudiant italien, surnommé l’Onda, qui ne désarme pas face à Berlusconi depuis plusieurs années et qui vient de connaître un récent regain, ne cesse d’innover dans ses méthodes. Il utilise, pour se défendre contre les charges de police, des boucliers en mousse qui représentent des couvertures de livres, partant de l’idée que la culture, c’est le sens critique et que le sens critique, ce n’est pas ce que préfère actuellement en Europe, la pensée bancaire. Ils appellent ça le Book Bloc.

Comme tout ce petit monde est assez internationaliste, l’idée est passée chez les étudiants anglais qui ont également, ces derniers temps, fait savoir leur extrême agacement devant les reniements lib-dem. En même temps, les policiers ne connaissent pas leur chance : ils découvrent, entre deux coups de matraque, Les champs d’innocence de William Blake, l’Ethique à Nicomaque d’Aristote, La dialectique négative d’Adorno et un mystérieux opuscule qui, paraît-il, serait venu de France, The coming insurrection par The invisible committee.
Les étudiants, ça lit vraiment n’importe quoi…

Kosovo : Pristina, capitale du gore

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Dick Marty, en dépit de son nom, n’est pas un héros de comic strip américain. Barbu et rondouillard, il représente le canton du Tessin au Conseil des Etats à Berne, l’équivalent helvète de notre Sénat. À ce titre, il est un des délégués la Suisse à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Il vient de jeter un assez énorme pavé dans la mare balkanique et européenne en présentant un rapport intitulé : « Traitements inhumains de personnes et trafic illicites d’organes au Kosovo ».
Ce rapport, qui doit être examiné fin janvier par cette assemblée siégeant à Strasbourg, est le résultat d’une enquête menée au Kosovo et en Albanie sur le sort de plusieurs centaines de Serbes et de Kosovars accusés de collaboration avec Belgrade au cours de l’été 1999. Ces disparitions ont eu lieu entre juin 1999, quand les troupes serbes, sous la pression des bombardements de l’OTAN se sont retirées de la province et l’arrivée, à Pristina, de la Minuk, l’organisme de l’ONU chargé de mettre en place de nouvelles institutions, sous la direction de notre Bernard Kouchner[1. En visite officielle au Kosovo en mars 2010, Bernard Kouchner surjoue l’indignation en répondant à une question sur les trafics d’organes posées par un journaliste serbe, comme on peut le voir sur cette vidéo].

Ce que révèle ce rapport dépasse l’imagination : ces personnes auraient été transférées en Albanie, par des unités de l’UCK, l’armée de libération du Kosovo dont le chef était à l’époque Hashim Thaci, devenu depuis 2008 Premier ministre du nouvel Etat et chef du parti démocratique du Kosovo (PDK), qui vient de remporter les dernières élections. Ces personnes auraient été ensuite maltraitées, torturées et, comble de l’horreur, liquidées pour que l’on procède sur leur corps à des prélèvements d’organes revendus sur le « marché noir » chirurgical.

Ce n’est pas la première fois que des accusations de ce type sont portées sur les protagonistes de la dernière phase des guerres yougoslaves, qui mit aux prises la Serbie de Milosevic d’un côté, et l’UCK appuyée par les forces de l’OTAN de l’autre.
Au printemps 1999, lors d’un point de presse du porte-parole de l’OTAN Jamie Shea à Bruxelles, en pleine campagne de bombardement de la Serbie, ce dernier affirma avec aplomb que les forces serbes avaient rassemblé, à Pristina, des prisonniers de l’UCK dans un hôpital afin de prélever sur eux des organes en vue de transplantations. Cela fit les gros titres de la presse populaire britannique, mais par la suite, lorsque les Casques bleus des Nations Unies et les enquêteurs du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) eurent investi les lieux, rien ne vint confirmer ces accusations.

Pourtant, la rumeur de tels actes barbares ne cessa pas de circuler dans la région, les soupçons se portant cette fois ci sur l’UCK et son chef, Hashim Thaci, qui était entre temps devenu « l’homme des Américains » à Pristina, car il s’était opposé à l’infiltration du Kosovo à majorité musulmane par des djihadistes proches d’Al Qaïda. Alors qu’Ibrahim Rugova, figure historique de la résistance non-violente des Albanais du Kosovo occupait le devant de la scène politique locale, les anciens cadres de l’UCK, dont Hashim Thaci, instituaient dans l’ombre une structure de pouvoir de type mafieux fondée sur des trafics de tous ordres : armes, drogue, racket et prostitution. Les responsables de l’ONU et de l’UE envoyés sur place fermaient les yeux, car les mafieux en question tenaient boutique politique d’apparence honorable, et maintenaient dans la province le minimum d’ordre public nécessité par la bonne marche de leurs affaires.

Ces rumeurs de trafic d’organes parvinrent aux oreilles de Carla del Ponte, la procureure suisse du TPIY. Elle lança donc une investigation sur ces allégations, mais son enquête se heurta au fait que le mandat du tribunal s’arrêtait aux frontières des ex-républiques yougoslaves, et ne lui permettait pas d’intervenir en Albanie pour rechercher les preuves de ces crimes. Néanmoins, après avoir quitté ses fonctions, Carla del Ponte publie, en 2008, un livre modestement intitulé La traque, les criminels de guerre et moi, publié en français chez Héloïse d’Ormesson. Elle y soutient que l’UCK s’est non seulement livrée à des actes de barbarie sur le territoire kosovar, mais que les accusations de trafic d’organes à son encontre étaient suffisamment fondées, de son point de vue, pour justifier une enquête plus approfondie de la communauté internationale. Le gouvernement fédéral suisse n’apprécia pas du tout le bruit fait autour de cette publication et intima l’ordre à Carla del Ponte, qui était alors ambassadeur de Suisse en Argentine, de mettre immédiatement un terme à la tournée de promotion de son livre et de rejoindre sans délai Buenos-Aires.

Dick Marty connaît bien Carla del Ponte, car, Tessinois comme elle, il fut nommé Procureur général de ce canton helvète italophone après le départ de Carla del Ponte à La Haye. C’est lui donc, qui, passé à la politique au Parti libéral, prend le relais de cette dernière lorsqu’elle est contrainte au silence. Comme l’homme passe pour sérieux – c’est lui qui avait révélé l’existence des prisons secrètes de la CIA en Europe pour garder et interroger les suspects soupçonnés d’appartenir à Al Qaïda – les accusations contenues dans son rapport ont reçu un écho important.

Faut-il pour autant les prendre pour argent comptant et accuser immédiatement l’ONU, l’UE et l’OTAN d’avoir sciemment couvert des crimes abominables au nom du « réalisme politique » ?

Certes, il faut attendre que soient détaillées les preuves évoquées par Dick Marty dans son rapport, essentiellement des rapports d’agents des services spéciaux anglais, allemands, italiens et américains présents en Albanie au moment des crimes présumés. D’ores et déjà, cependant, on peut s’interroger sur l’intérêt qu’auraient eu Hashim Thaci et d’autres chef de l’UCK comme Ramush Haradinaj[2. Ramush Haradinaj, ancien commandant de l’UCK et premier ministre du Kosovo de 2004 à 2005 avait été arrêté et traduit devant le TPIY en 2007 pour crimes de guerre. A l’issue d’un premier procès, il avait été acquitté pour « manques de preuves », neuf des dix témoins cités par l’accusation ayant péri de mort violente. Il a été réincarcéré en 2010, car de nouveaux témoins, protégés cette fois-ci, ont accepté de parler] à se livrer à un tel trafic pour remplir leurs caisses, alors que d’autres « commerces » moins compliqués et beaucoup plus rémunérateurs comme celui des armes, des cigarettes et de la drogue assuraient depuis longtemps l’intendance de l’UCK et l’accroissement du patrimoine de ses dirigeants. Dans l’histoire des horreurs de la guerre, l’utilisation du corps de l’ennemi est toujours présentée comme le sommet de l’inhumanité : Mengele dépasse Himmler dans le registre de l’abjection. Les accusations de cannibalisme ont été répandues sur des potentats africains dont la communauté internationale voulait se débarrasser. On a même pu voir une journaliste de renom, Marie-Monique Robin, prix Albert Londres, se faire piéger en présentant aux téléspectateurs horrifiés des enfants d’Amérique Latine prétendument rendus aveugles par des « voleurs d’yeux » au service de trafiquants d’organes. En fait ils souffraient banalement d’un glaucome..

Il y a suffisamment de crimes imputables à Hashim Thaci et sa bande – assassinats d’opposants ou de témoins gênants, trafic d’êtres humains pour la prostitution etc. – pour ne pas lui donner l’occasion d’apparaître, dans ce dossier comme une victime d’accusations sinon calomnieuses, du moins impossibles à prouver. Ce qui n’empêche, mon bon docteur Kouchner, que l’Histoire ne manquera pas de retenir la contribution que vous apportâtes, avec une bonne conscience d’airain à l’émergence d’un Etat mafieux au cœur de l’Europe.

Côte-d’Ivoire : suffrage universel et aménagements raisonnables

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Neige oblige, la crise en Côte-d’Ivoire glisse doucement en queue de peloton des JT. Laurent Gbagbo, le président de facto, semble avoir la main et dans son dernier discours, il a même esquissé une nouvelle menace: « Je ne veux pas que le sang d’un seul Ivoirien soit versé. Je ne veux pas d’une guerre en Côte-d’Ivoire qui peut s’étendre aux pays voisins ou les affaiblir ». En clair, le mal-élu a brandi pour la première fois la menace d’un embrasement du golfe de Guinée, une région riche en pétrole. Le banco de Gbago est limpide: la communauté internationale, Europe en tête, n’osera probablement pas accompagner ses déclarations indignées des actions qui devraient logiquement s’ensuivre. Tout comme il n’y a pas si longtemps au Zimbabwe, on ne risquera pas la vie de nos soldats, de nos expats et de citoyens ivoiriens pour des résultats incertains.

Autrement dit, en Côte-d’Ivoire, seuls comptent les rapports de force, et les élections ne sont, à l’image du sacre des rois, qu’un rituel qui sert à introniser celui qui détient déjà le pouvoir.

Aussi triste que cela puisse paraître, si Ouattara n’est pas assez fort pour arracher le pouvoir à son rival, personne d’autre ne le fera pour lui. L’a-t-il déjà compris ?

Jean Genet, l’amour avec la langue

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Jean Genet est mort le 15 avril 1986, Simone de Beauvoir, le 14. Cinq mille personnes, selon la police, cinquante mille selon les organisateurs, suivirent son cercueil, jusqu’au cimetière Montparnasse, où elle fut enterrée, le 19 avril, auprès de son compagnon, Jean-Paul Sartre. « La mort ne nous réunira pas.», avait-elle annoncé : on ne sait si la suite a démenti sa prédiction…

Quoi qu’il en soit, cette cérémonie, très parisienne, ne fut pas seulement l’occasion d’une noble affliction germanopratine : un chagrin universel pleurait la sainte laïque. Jack Lang tenait le cordon, suivi de Lionel Jospin et de l’ensemble de la gauche dite morale. Ce n’était que justice : «La grande sartreuse» était un écrivain respectable et considéré. La dépouille de JG, décédé à Paris, dans un hôtel plus que modeste, fut placée dans la cale d’un avion, qui s’envola pour le Maroc. Il paraît que, sur le cercueil, une étiquette portait la mention «Travailleur émigré». De son vivant, il avait dérobé à la France, tel un voleur éclairé, ce qu’elle a de plus cher, son outil le plus précieux, dont le maniement exige une dextérité supérieure : sa langue. Méprisant tout le reste, si peu citoyen, essentiellement clandestin, renégat définitif, il ne voulut pas «reposer en paix» dans sa terre natale. À Larache (El Araich), petite ville marocaine baignée par l’Atlantique, un âne tirait la charrette, sur laquelle reposait la bière où gisait Jean Genet. Quelques fidèles amis du défunt lui faisait un maigre cortège. Jack Lang n’était pas présent. Il lui avait pourtant décerné le Grand prix national des lettres trois ans auparavant ; Genet, qui avait accepté, s’était fait représenter par un jeune homme à la cérémonie. Contrairement à ce que colportèrent les médisants, il ne s’était pas converti à l’Islam ; il gît dans l’ancien cimetière espagnol, chrétien : mais, sur sa tombe nulle croix.

L’énigme du traître

Né en 1910, dans une clinique de la rue d’Assas, à Paris, de père inconnu, abandonné à l’assistance publique par sa mère, accueilli dans le village morvandais d’Alligny par une famille de substitution aimante et attentive, il grandit et se conforme avec délectation au modèle social qu’on lui propose. Il travaille très bien à l’école, ne se montre ni insolent ni rebelle, et sert la messe avec zèle. Très tôt, il reconnaît en lui l’amour des garçons, mais, s’il ne désire pas le filles, il se sent attiré par l’univers féminin. Il se tient un peu à l’écart, ne joue pas volontiers avec ses camarades, lit énormément. Enfin, il chaparde, il commet de menus larcins, fréquemment. À treize ans, il obtient le certificat d’études, avec la mention bien, événement considérable dans tout le canton. Cependant, son statut d’«enfant de l’assistance» lui interdit pratiquement l’accès à l’éducation supérieure ; il est promis à l’apprentissage. Or, il a horreur du travail manuel… Non, vraiment, il n’est pas fait pour la vie simple et réelle, mais pour autre chose, qu’il pressent, une sorte de grand destin sombre, soutenu par un étonnement perpétuel. Il ne veut plus, désormais, que libérer l’énigmatique figure du traître qu’il a identifiée en lui.

Chanter le mal nouveau dans une forme ancienne

Il s’enfuit, il déserte une première fois. Le jeune garçon de l’assistance dort dans les fossés, dans les granges, cambriole les poulaillers : “Il allait par monts et par vaux, cherchant périls et aventures : il traversait d’antiques forêts, de vastes bruyères, de profondes solitudes.” (Chateaubriand, Le génie du christianisme, 1802). Mais ce « petit Poucet rêveur » et audacieux est rattrapé par les gendarmes, placé dans une maison de correction, à Mettray. Ensuite, sa vie n’est que fugues, vagabondage dans la vaste Europe, engagement dans l’armée, désertion, errance et emprisonnements successifs (voir la parfaite biographie d’Edmund White, Jean Genet, Gallimard, 1993). Il recherche la compagnie des voyous, des souteneurs, la faune interlope des ports et des métropoles. Il laisse s’épanouir en lui une superbe fleur du mal. Il connaît les servitudes d’un prostitué mâle, vole des livres et des pommes, découvre la promiscuité des prisons. Dans le même temps, il poursuit son apprentissage des grands textes de la littérature française : par la grâce de quel merveilleux entêtement, cet adolescent délicat et compliqué, ce faufilé des barrières à face de lune, curieusement viril et efféminé, s’enivra-t-il du lyrisme de Ronsard (qui l’éblouit), de Joachim du Bellay, de la sensualité de Louise Labbé, la belle Cordière de Lyon ?

Baise m’encore, rebaise-moi et baise ; Donne m’en un de tes plus savoureux, Donne m’en un de tes plus amoureux : Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

Louise Labbé, (1524-1566), Sonnet XVIII

Il cherche sans se lasser le modèle, qu’il trouve aussi chez Mallarmé, les parnassiens, les symbolistes :

D’une main accoudée, heureuse en ta mollesse, De l’haleine du soir tu fais ton éventail ;


La lune glisse au bord des feuilles et caresse


D’un féerique baiser ta bouche de corail. Leconte-de-Lisle (1818-1894), Nurmahal , Poèmes barbares

Il n’ira pas plus loin : le « désordre » et l’abstraction que les modernes ont mis dans la belle harmonie poétique ne sont pas à son goût. Il aime la pourpre, l’or et l’encens, il veut la consonance sensuelle, l’écho musical. Il chante le mal moderne dans une forme ancienne, sur un rythme savant et connu, comme pour le sacraliser, jusqu’au maniérisme, disent certains, jusqu’à la perfection répondent les autres ; au vrai, il désira posséder la langue des «maîtres», les convaincre, par une démonstration d’écriture, qu’il leur était supérieur dans ce domaine. Par ce moyen, il put enfin les défier, les agresser, les contraindre à entendre les horreurs admirables que peut proférer «leur langue» dans ses habits de parade, lorsqu’elle est gouvernée par un principe d’opposition brutale, voire de haine pure.

Il connaît la bourgeoisie française de son temps, il sait qu’elle jouit, alors, d’un haut niveau de culture, qu’elle est mue par une curiosité, une soif de nouveauté qui n’ont pas d’équivalents dans le monde. Il n’ignore pas qu’en se plaçant sous la protection du beau langage, il se gagnera le soutien des meilleurs ou des plus influents en son sein. Il ne saurait donc, à cet effet, user d’une langue inférieure. Au contraire, après s’être emparé du trésor, il en accroît la profusion :

Ò viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde ! Visite dans sa nuit ton condamné à mort. Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords, Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde. Jean Genet, Le condamné à mort, écrit en 1942

L’ivresse de déplaire

Voici qu’avec lui paraissent en pleine lumière le vertige de l’amour maudit, la beauté dangereuse des mauvais garçons au buste lisse, qu’on embrasse et qu’on écorche, et puis qui vous soumettent. C’est ainsi, en célébrant une impressionnante cérémonie du désir, entre l’ordure et la vénération, tel un vassal enamouré à la recherche de son seigneur félon, qu’il devint fameux dans ce pays qu’il abhorrait. Or, si l’on exclut une brève période, après la Seconde guerre, durant laquelle il sembla enivré de lui-même, de son succès, du soin dont l’entouraient son éditeur, Marc Barbezat d’abord, puis Gallimard, et quelques personnalités brillantes du Tout-Paris, il refusa la posture de l’écrivain. Il tourna le dos à ceux qui l’avaient aidé sous l’Occupation, et qu’il avait si souvent sollicités avec insistance (dont Jean Cocteau, Jean Sentein ou Maurice Toesca), quand il se trouvait dans une situation inconfortable ; par exemple, détenu au camp des Tourelles, à Paris, de sinistre mémoire. Voyou irritable, étrange dandy au sourire de marlou, menaçant parfois, assuré de son talent, voire de son génie, il se montra odieux, cajoleur, indifférent, amical… Alors qu’une place de choix lui était offerte sur la scène littéraire, il déserta, il trahit une fois de plus : ses livres parlaient pour lui, comme ils mentaient pour lui. S’ii y eut jamais un serment auquel il demeura fidèle, ce fut de mêler le vrai et le faux, afin de bâtir sa propre légende, commencée dans le Journal du voleur (1949). Il ne dédaigna nullement le plaisir de séduire, mais il lui préféra de beaucoup l’ivresse de déplaire, de surprendre, de contrarier.

Le renégat amoureux

Un écrivain s’engage tout entier dans ses textes, s’il ne peut être tenu pour responsable de l’interprétation que l’on en fera. Genet paraît approuver cette responsabilité, et même lui donner le renfort du sentiment : “Créer n’est pas un jeu quelque peu frivole. Le créateur s’est engagé dans une aventure effrayante qui est d’assumer soi-même jusqu’au bout les périls risqués par ses créatures. On ne peut supposer une création n’ayant l’amour à l’origine.” (Journal du voleur).

Il a épousé la cause des palestiniens contre Israël. Pour ce faire, il avance les arguments de l’analyse anti-coloniale ; il développe, ainsi qu’il l’avait fait pendant la guerre d’Algérie, une rhétorique de guerre du faible au fort, qui fonde le recours à tous les procédés, hyper-violence et terrorisme compris. Mais, délaissant souvent la rigueur, il s’abandonne à l’aveu sentimental, presque exubérant : il avait prétendu que les algériens seraient, au final, vainqueurs parce qu’ils étaient beaux, de même déclare-t-il : « Mais aimerais-je [les palestiniens] si l’injustice n’en faisait pas un peuple vagabond ? ». Il a pris parti pour les Black Panthers contre l’Amérique blanche, pour la Rote Armee Fraction ou groupe Baader-Meinhof contre l’ordre économique prospère. Il n’aimait pas particulièrement les opprimés, il choisissait, parmi eux, ceux qui luttaient et se tenaient debout, et sautait ainsi d’une cause à une autre, mêlant la colère militante à la fraîcheur enfantine.

Pour que son reflet parût plus effrayant encore, il feignit d’avouer quelque faiblesse pour Hitler et les nazis : “ On me dit que l’officier allemand qui commanda le carnage d’Oradour avait un visage assez doux, plutôt sympathique. Il a fait ce qu’il a pu – beaucoup – pour la poésie. Il a bien mérité d’elle. Mes morts rarement osent exprimer ma cruauté. J’aime et respecte cet officier…” (Pompes Funèbres, 1948). Bref, sa cause est impossible à défendre. Il ne sollicite d’ailleurs aucun secours. Chacun, en puisant dans son œuvre, se fera sa propre opinion. Il demeure que Jean Genet a tenté, par le biais de la littérature et par celui des entretiens, accordés ici et là, de révéler complètement la figure du réfractaire radical qu’il portait en lui, qu’il fit prospérer, qu’il étudia sous toutes les faces, comme s’il pressentait qu’elle recélait un sens caché. Il mit dans cette entreprise la précision d’un horloger, le ravissement d’un enfant cruel, la joie moqueuse d’un inquiétant passager. Mais sa haine absolue, totale, définitive, c’est à la France qu’il la voua, et, quand il l’avouait, il y avait dans sa voix une jubilation renouvelée. C’est pourquoi la déroute de l’armée, en 1940, celle des généraux et de tout le personnel politique, fut l’un de ses plus grands bonheurs : « Le fait que l’armée française, ce qu’il y avait de plus prestigieux au monde il y a trente ans, ait capitulé devant les troupes d’un caporal autrichien, eh bien ça m’a ravi (…) je ne pouvais qu’adorer celui qui avait mis en œuvre l’humiliation de la France. » (entretien avec Hubert Fichte).

L’enchanteur sulpicien

Riche de ses droits d’auteur considérables (« Le théâtre, ça rapporte » disait-il en riant), pauvre par son mode de vie, ne possédant qu’une simple valise, rassuré par la précarité de ceux qui l’accueillaient, il n’est pas si éloigné de la figure d’un franciscain, apparemment privé de Dieu, qui va sur les routes, pieds nus dans des sandales usées, sobre volontairement, ignorant les lois du monde : «La sainteté fait peur. Il n’y a pas d’accord visible entre la société et le saint» (entretien avec Madeleine Gobeil, 1964, in L’Ennemi déclaré). Il ne s’installa jamais durablement ; tantôt chez des amis, le plus souvent à l’hôtel, sous la tente avec les feddayins, de passage, sans domicile fixe, prenant soin de ne laisser aucune trace, exigeant de son éditeur qu’il le paie en liquide, vivant dans une sorte de clandestinité, arrivé de la veille au soir, reparti à l’aube du lendemain. II fut l’enchanteur crapuleux, le chantre du miracle obscène, celui qui fait venir des roses dans la pénombre des cachots imaginaires, où des brutes s’étreignent et s’entretuent. Il nous laisse ensorcelés, nous abandonne son mystère essentiel, le seul qui compte vraiment, celui de l’écriture, augmenté de cette interrogation lancée comme un dernier défi d’orgueilleux blessé : « Vous ai-je assez haï ? Vous aurai-je donné suffisamment de raison de me haïr à votre tour, et de ne m’oublier jamais ? ». Il nous plaît, quant à nous, d’imaginer que la mort l’a réuni à Sartre et à Beauvoir, à Violette Leduc, ainsi qu’à ses amants les plus chers, et à sa mère, fantôme de pluie et de chagrin, qu’il a pu déposer sa tête ronde dans la tendre corbeille de ses bras, et qu’il a enfin tourné vers elle son humble regard sulpicien.

Jean Genet

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Ellas, mille fois Ellas!

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Le parlement grec vient de faire adopter un budget d’austérité pour l’année 2011. Etonnant, non ? Nous étions persuadés au contraire que le pays allait vivre une période d’expansion sans précédent, pleine, comme disait François, «de jeux et de ris» Que ce serait à nouveau le temps des grandes hécatombes homériques et que les libations auraient lieu alors que coule sur le feu la graisse des taureaux sacrifiés. Mais non, la viande à tous les repas, ce sera pour une autre fois. Le budget voté par 156 voix sur 300 (on dirait que ça se resserre) n’empêche pas une situation pré-insurrectionnelle, avec des grèves générales qui succèdent aux grèves générales. Le gouvernement envisage (nous rappelons que nous sommes dans la Grèce de 2010, pas celle de 1967) clairement le « recours à la force » tandis que chez les économistes eux-mêmes, les saignées budgétaires ne font plus l’unanimité.

Certains craignent, comme ils disent, une nouvelle « contraction » de l’économie grecque qui aura donc de moins en moins les moyens de rembourser. En maïeuticiens aguerris, une contraction, nous, ça nous fait plutôt penser à l’accouchement. Les Grecs hésitent sur le prénom du bébé à venir : si c’est un garçon, ils prendront sans doute « Bras d’honneur ». Si c’est une fille, ils pencheront probablement pour « Révolution ». Revolution Grecque, ça sonne bien et puis ça ne serait pas la première dans la famille à s’appeler comme ça…

Rouge piéton : l’art de l’angoisse

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Dans une célèbre interview télévisée, Louis-Ferdinand Céline évoque les bruits de Paris. Il se souvient de la gaieté du petit peuple parisien et de ses chansonnettes, qui cessèrent soudain, à jamais, de retentir après la Première Guerre.[access capability= »lire_inedits »] Longtemps après 1914, en 2002 ou 2003, une autre rupture acoustique a marqué l’histoire sonore de Paris, modifiant considérablement le monde concret : à partir de cette date, le chant des sirènes des voitures de police n’a plus retenti une ou deux fois par semaine mais trois à quatre fois par jour. La montée spirituelle du sarkozysme – qui n’est que l’un des surnoms éphémères du néant – a d’abord été perceptible, jour après jour, dans cette violence sonore permanente qui n’a pas cessé depuis lors. La disparition, dans l’ambiance sonore de nos villes, des derniers résidus de joie, des moindres vestiges de l’esprit « bon enfant » et de la légèreté française est l’un des traits marquants de l’époque.

Quelques années plus tôt, un autre chant vint apporter ses notes à la « musique mauvais-enfant » de ce temps. Nos feux rouges se mirent soudain à adresser aux aveugles leur célèbre mélopée désolée : « Rouge-piéton, boulevard de la Chapelle, Rouge-piéton, boulevard de la Chapelle… ». Ce dispositif, répondant aux prescriptions d’un décret d’août 1999, avait pour but de faciliter les déplacements des aveugles dans les villes, d’accroître leur « autonomie », c’est-à-dire leur solitude. De les aider, en somme, à renoncer comme tout le monde à l’usage de la parole dans les lieux publics et à atteindre le même degré de désocialisation et d’ensauvagement que les voyants.

Le règne sans partage de l’étrangeté entre les êtres

Derrière le prétexte de l’aide aux aveugles se profile pourtant un dessein évident, dont ce dispositif n’est que l’une des multiples et omniprésentes manifestations : soumettre les rues et les lieux collectifs au règne sans partage de la plus glaçante étrangeté entre les êtres afin d’accélérer leurs déplacements. A cet égard, il est évident que les aveugles sont en réalité des ennemis de la pire espèce : ces salopards osent ralentir les flux de nos villes et ne cessent, en outre, de donner lieu à des rencontres humaines parfaitement inutiles.

« Rouge-piéton, Rouge-piéton. » L’inquiétude suinte désormais à chacun de nos feux rouges et se distille en gouttes empoisonnées dans l’intimité de nos tympans. Elle naît d’abord en vertu de la durée de la répétition et, surtout, de l’intervalle beaucoup trop rapproché entre chaque répétition, grâce à cette scansion sans la moindre respiration qui insinue en nous une sorte de temporalité lunaire post-humaine. Pourtant, à ces deux égards, les feux rouges parlants n’arrivent pas à la cheville des haut-parleurs stridents annonçant les horaires des bus à la sortie de l’aéroport d’Orly. Le message qu’ils profèrent, lui, ne s’arrête vraiment jamais. Leur capacité hors norme à rendre fou et à donner envie de déguerpir doit être absolument saluée comme un chef-d’œuvre impérial(au sens tiqqunien du terme) de première grandeur.

Mais la longue plainte des feux rouges a d’autres mérites. Dans « Rouge piéton », l’insistance sur la syllabe « rou », rallongée d’une manière qui n’évoque en rien la voix humaine ni aucune habitude phonologique connue, produit tout de même son petit effet. De même, dans l’articulation de « pii-ééton », la diphtongue désunie, machiavéliquement décomposée, explosée, rajoute, elle aussi, un petit plus ingénieux à la contagion du malaise. Enfin, « rouge » et « piéton » sont tous deux prononcés avec le mouvement ascendant de la voix propre aux débuts de phrases et abruptement collés l’un à l’autre, tels deux bouts de phrases rapiécés à la hâte par un extraterrestre, faisant oublier définitivement aux passants la continuité désormais désuète du phrasé humain. Enfin, dans le fond sonore (je vous invite à aller le vérifier sans attendre), des grésillements et la respiration caverneuse de l’extraterrestre sont très nettement perceptibles.

Allez, maintenant, circulez ! Circulez, bordel, y’a rien à voir ![/access]

Quand BHL confond Cassen et Cassen

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Franz-Olivier Giesbert devrait faire relire les éditoriaux de Bernard-Henri Lévy avant de les publier. Cela ne nuirait pas à la crédibilité de son journal.

Emporté par la haine envers toutes ses bêtes noires, BHL écrit souvent un peu vite. Trop vite. Et il a un gros problème avec les noms propres. Il y avait eu la fameuse affaire Botul, ce philosophe qui n’existait pas et qu’il avait cité dans son livre, suscitant l’hilarité de tout Paris. Un peu plus tard, BHL voulut se payer Taddéi. En lisant une dépêche lui apprenant que ce dernier allait voir son contrat renouvelé, il se précipita sur sa plume, ou son clavier, et fustigea France Télévisions qui renouvelait un homme dangereux au point d’organiser des débats entre des gens qui ne sont pas d’accord entre eux. Le problème, c’est que la dépêche ne concernait pas Frédéric, présentateur de Ce soir ou jamais, mais Rodrigo, footballeur transalpin de son état, auquel l’AS Rome venait de proposer ledit contrat.

Dans son bloc-notes, BHL s’emmêle encore dans les patronymes. Il confond cette fois Pierre Cassen, chef de file de Riposte laïque et co-organisateur des « Assises contre l’islamisation » de samedi dernier, avec Bernard, ancien président d’ATTAC et très souvent rédacteur au Monde diplomatique, lequel journal n’entretient pas les meilleures relations – c’est une litote – avec le vieux-nouveau-philosophe. Lisons-le : « Il faut le dire et le redire : présenter comme un « arc républicain », ou comme une alliance entre « républicains des deux rives », ce nouveau rapprochement rouge-brun qui voit les crânes rasés du Bloc identitaire fricoter, sur le dos des musulmans de France, avec tel ancien du Monde Diplo, Bernard Cassen, est un crachat au visage d’une République qui, à Monte Cassino, puis dans les combats pour la libération de Marseille, puis dans la poche de Colmar, en Alsace, face à la division Das Reich, n’a pas eu de plus vaillants défenseurs que les pères et grand-pères de ces hommes et femmes que l’on voudrait, aujourd’hui, clouer au pilori

À la faveur de sa confusion, BHL croit se payer, au-delà de ses ennemis du Monde Diplo, le rapprochement des républicains des deux rives, ces salauds dont je suis qui ne verraient pas d’un mauvais œil une proximité plus grande entre Dupont-Aignan et Chevènement. Il lui importe peu que ni ces deux-là, ni Bernard Cassen et ses confrères du Monde diplomatique ne se soient pas rendus à ces assises. BHL est aveuglé par la haine. Voilà le moment idéal pour se payer Cassen (Bernard). Mon petit doigt me dit que cet édito aura fait rire davantage Pierre que Bernard.
Décidément, la haine est souvent ridicule.

PS (le 24-12 à 7h33) : La bourde a été corrigée sur le.point.fr. Sur l’édition papier, en revanche, la boulette demeure. Le papier, c’est irremplaçable !

Oh les filles, oh les filles !

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On savait déjà que les chiens ne font pas des chats, sauf accommodements raisonnables avec le plus proche institut de tripatouillage d’ADN. La science pousse maintenant ses investigations sur les mystères de la reproduction bien plus loin. Nous apprenons en effet que plus une femme est belle, plus fortes sont ses chances de donner le jour à une fille. A l’inverse, plus elle est moche, plus elle risque d’enfanter des garçons !

Donc, Messieurs, si vous voulez un héritier mâle, ruez-vous sur un thon ! C’est en tout cas la leçon qui ressort d’une très longue enquête, démarrée en mars 1958, menée par le distingué Dr Satoshi Kanazawa, de la London School of Economics.

Comment ce doux dingue s’y est-il pris pour parvenir à cette édifiante conclusion ? Mais par la méthode de l’observation scientifique, qui ne laisse aucune place au doute comme chacun sait. Il s’est penché sur 17 000 bébés de sexe féminin, ce qui est déjà courageux de sa part. A l’âge de 7 ans, ces bébés, devenus des petites filles, ont été évalués sur leur beauté par leur institutrice. Ce qui démontre la rigueur scientifique de la démarche.

Ensuite, quand la cohorte a atteint l’âge de 45 ans, il leur a été demandé si elles avaient enfanté des garçons ou des filles. Les jolies ont eu autant de garçons que de filles, les moches ont eu plus majoritairement des garçons. Du coup, le Dr Kanazawa est formel : « Les belles femmes sont plus susceptibles d’avoir des filles que les femmes ayant un physique ingrat« . Et d’expliquer le mécanisme, d’une limpidité éclatante : il s’agit d’une sélection naturelle car la beauté est plus bénéfique aux filles qu’aux garçons.

Mais attention ! Ne perdons pas de vue le processus d’analyse du Dr Kanazawa. Pour que l’édifice se tienne, il faut que la candidate ait été jolie à 7 ans! Après, elle peut être passée sous un rouleau compresseur, tant pis, elle fera des bébés-filles! Par contre, telle magnifique jeune femme était peut-être une morveuse boudinée et boutonneuse à l’âge de raison. Rien n’y fera, elle vous pondra un garçon !

Hé oui, rien n’est simple. Même avec l’apport de la science !

Un animal doué de déraison

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Ne cherchez pas : la « pire espèce », c’est nous. À mon humble avis, la meilleure aussi d’ailleurs – mais de cela, il n’est pas question dans cet ouvrage qui possède tous les signes extérieurs d’une BD mais se révèle, à la lecture, un peu plus que cela, malgré les dessins joyeusement féroces de Ptiluc.[access capability= »lire_inedits »] La BD s’était déjà acoquinée avec l’investigation journalistique ou la méditation historique. Mais La Pire espèce est, à ma connaissance en tout cas, le premier exemple d’essai philosophico-politique en bande dessinée. Jusque-là, pour se délasser de la tension des prétoires où il défend, autant que ses clients, la liberté d’expression et la République, Richard Malka concoctait, comme scénariste, de sombres histoires pleines de rebondissements. Avec Philippe Cohen, il s’était essayé à l’enquête en publiant la première BD sur notre président. Cette fois, avec la complicité de la pétulante Agathe André, journaliste de son état, il livre sa vision de notre monde. Et, pour tout vous dire, c’est pas joli-joli.

La Pire espèce évoque irrésistiblement La Ferme des animaux d’Orwell, non seulement parce que les humains y sont portraiturés sous les traits de cochons, loups, hyènes ou bonobos, mais aussi parce qu’en poussant l’actualité dans ses retranchements, Malka et André brossent un impitoyable portrait de notre scène politique. Est-ce parce c’est leur famille ? En tout cas, c’est à la gauche qu’ils envoient leurs flèches les plus acérées – on reconnaîtra sans peine le sectarisme, l’intolérance et la sottise du « Nouveau Parti des Ânes », ainsi que les doux délires des « Hyènes de garde ». Mais les pages les plus réjouissantes sont consacrées aux oiseaux qui font marcher à plein rendement la « Fabrique de la rumeur », ceux que, dans le monde des humains, on appelle « journalistes ». Et ça, c’est du vécu : depuis qu’il officie dans les affaires de presse, Malka a perdu quelques illusions sur notre aimable corporation. On regrettera pour finir un ratage, l’extrême droite dépeinte sous les traits de quasi-nazis, et surtout une absence : celle de la famille « réac ». Mais promis, on sera dans le prochain tome.[/access]

La Pire Espèce

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Book Bloc

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Le mouvement étudiant italien, surnommé l’Onda, qui ne désarme pas face à Berlusconi depuis plusieurs années et qui vient de connaître un récent regain, ne cesse d’innover dans ses méthodes. Il utilise, pour se défendre contre les charges de police, des boucliers en mousse qui représentent des couvertures de livres, partant de l’idée que la culture, c’est le sens critique et que le sens critique, ce n’est pas ce que préfère actuellement en Europe, la pensée bancaire. Ils appellent ça le Book Bloc.

Comme tout ce petit monde est assez internationaliste, l’idée est passée chez les étudiants anglais qui ont également, ces derniers temps, fait savoir leur extrême agacement devant les reniements lib-dem. En même temps, les policiers ne connaissent pas leur chance : ils découvrent, entre deux coups de matraque, Les champs d’innocence de William Blake, l’Ethique à Nicomaque d’Aristote, La dialectique négative d’Adorno et un mystérieux opuscule qui, paraît-il, serait venu de France, The coming insurrection par The invisible committee.
Les étudiants, ça lit vraiment n’importe quoi…

Kosovo : Pristina, capitale du gore

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Dick Marty, en dépit de son nom, n’est pas un héros de comic strip américain. Barbu et rondouillard, il représente le canton du Tessin au Conseil des Etats à Berne, l’équivalent helvète de notre Sénat. À ce titre, il est un des délégués la Suisse à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Il vient de jeter un assez énorme pavé dans la mare balkanique et européenne en présentant un rapport intitulé : « Traitements inhumains de personnes et trafic illicites d’organes au Kosovo ».
Ce rapport, qui doit être examiné fin janvier par cette assemblée siégeant à Strasbourg, est le résultat d’une enquête menée au Kosovo et en Albanie sur le sort de plusieurs centaines de Serbes et de Kosovars accusés de collaboration avec Belgrade au cours de l’été 1999. Ces disparitions ont eu lieu entre juin 1999, quand les troupes serbes, sous la pression des bombardements de l’OTAN se sont retirées de la province et l’arrivée, à Pristina, de la Minuk, l’organisme de l’ONU chargé de mettre en place de nouvelles institutions, sous la direction de notre Bernard Kouchner[1. En visite officielle au Kosovo en mars 2010, Bernard Kouchner surjoue l’indignation en répondant à une question sur les trafics d’organes posées par un journaliste serbe, comme on peut le voir sur cette vidéo].

Ce que révèle ce rapport dépasse l’imagination : ces personnes auraient été transférées en Albanie, par des unités de l’UCK, l’armée de libération du Kosovo dont le chef était à l’époque Hashim Thaci, devenu depuis 2008 Premier ministre du nouvel Etat et chef du parti démocratique du Kosovo (PDK), qui vient de remporter les dernières élections. Ces personnes auraient été ensuite maltraitées, torturées et, comble de l’horreur, liquidées pour que l’on procède sur leur corps à des prélèvements d’organes revendus sur le « marché noir » chirurgical.

Ce n’est pas la première fois que des accusations de ce type sont portées sur les protagonistes de la dernière phase des guerres yougoslaves, qui mit aux prises la Serbie de Milosevic d’un côté, et l’UCK appuyée par les forces de l’OTAN de l’autre.
Au printemps 1999, lors d’un point de presse du porte-parole de l’OTAN Jamie Shea à Bruxelles, en pleine campagne de bombardement de la Serbie, ce dernier affirma avec aplomb que les forces serbes avaient rassemblé, à Pristina, des prisonniers de l’UCK dans un hôpital afin de prélever sur eux des organes en vue de transplantations. Cela fit les gros titres de la presse populaire britannique, mais par la suite, lorsque les Casques bleus des Nations Unies et les enquêteurs du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) eurent investi les lieux, rien ne vint confirmer ces accusations.

Pourtant, la rumeur de tels actes barbares ne cessa pas de circuler dans la région, les soupçons se portant cette fois ci sur l’UCK et son chef, Hashim Thaci, qui était entre temps devenu « l’homme des Américains » à Pristina, car il s’était opposé à l’infiltration du Kosovo à majorité musulmane par des djihadistes proches d’Al Qaïda. Alors qu’Ibrahim Rugova, figure historique de la résistance non-violente des Albanais du Kosovo occupait le devant de la scène politique locale, les anciens cadres de l’UCK, dont Hashim Thaci, instituaient dans l’ombre une structure de pouvoir de type mafieux fondée sur des trafics de tous ordres : armes, drogue, racket et prostitution. Les responsables de l’ONU et de l’UE envoyés sur place fermaient les yeux, car les mafieux en question tenaient boutique politique d’apparence honorable, et maintenaient dans la province le minimum d’ordre public nécessité par la bonne marche de leurs affaires.

Ces rumeurs de trafic d’organes parvinrent aux oreilles de Carla del Ponte, la procureure suisse du TPIY. Elle lança donc une investigation sur ces allégations, mais son enquête se heurta au fait que le mandat du tribunal s’arrêtait aux frontières des ex-républiques yougoslaves, et ne lui permettait pas d’intervenir en Albanie pour rechercher les preuves de ces crimes. Néanmoins, après avoir quitté ses fonctions, Carla del Ponte publie, en 2008, un livre modestement intitulé La traque, les criminels de guerre et moi, publié en français chez Héloïse d’Ormesson. Elle y soutient que l’UCK s’est non seulement livrée à des actes de barbarie sur le territoire kosovar, mais que les accusations de trafic d’organes à son encontre étaient suffisamment fondées, de son point de vue, pour justifier une enquête plus approfondie de la communauté internationale. Le gouvernement fédéral suisse n’apprécia pas du tout le bruit fait autour de cette publication et intima l’ordre à Carla del Ponte, qui était alors ambassadeur de Suisse en Argentine, de mettre immédiatement un terme à la tournée de promotion de son livre et de rejoindre sans délai Buenos-Aires.

Dick Marty connaît bien Carla del Ponte, car, Tessinois comme elle, il fut nommé Procureur général de ce canton helvète italophone après le départ de Carla del Ponte à La Haye. C’est lui donc, qui, passé à la politique au Parti libéral, prend le relais de cette dernière lorsqu’elle est contrainte au silence. Comme l’homme passe pour sérieux – c’est lui qui avait révélé l’existence des prisons secrètes de la CIA en Europe pour garder et interroger les suspects soupçonnés d’appartenir à Al Qaïda – les accusations contenues dans son rapport ont reçu un écho important.

Faut-il pour autant les prendre pour argent comptant et accuser immédiatement l’ONU, l’UE et l’OTAN d’avoir sciemment couvert des crimes abominables au nom du « réalisme politique » ?

Certes, il faut attendre que soient détaillées les preuves évoquées par Dick Marty dans son rapport, essentiellement des rapports d’agents des services spéciaux anglais, allemands, italiens et américains présents en Albanie au moment des crimes présumés. D’ores et déjà, cependant, on peut s’interroger sur l’intérêt qu’auraient eu Hashim Thaci et d’autres chef de l’UCK comme Ramush Haradinaj[2. Ramush Haradinaj, ancien commandant de l’UCK et premier ministre du Kosovo de 2004 à 2005 avait été arrêté et traduit devant le TPIY en 2007 pour crimes de guerre. A l’issue d’un premier procès, il avait été acquitté pour « manques de preuves », neuf des dix témoins cités par l’accusation ayant péri de mort violente. Il a été réincarcéré en 2010, car de nouveaux témoins, protégés cette fois-ci, ont accepté de parler] à se livrer à un tel trafic pour remplir leurs caisses, alors que d’autres « commerces » moins compliqués et beaucoup plus rémunérateurs comme celui des armes, des cigarettes et de la drogue assuraient depuis longtemps l’intendance de l’UCK et l’accroissement du patrimoine de ses dirigeants. Dans l’histoire des horreurs de la guerre, l’utilisation du corps de l’ennemi est toujours présentée comme le sommet de l’inhumanité : Mengele dépasse Himmler dans le registre de l’abjection. Les accusations de cannibalisme ont été répandues sur des potentats africains dont la communauté internationale voulait se débarrasser. On a même pu voir une journaliste de renom, Marie-Monique Robin, prix Albert Londres, se faire piéger en présentant aux téléspectateurs horrifiés des enfants d’Amérique Latine prétendument rendus aveugles par des « voleurs d’yeux » au service de trafiquants d’organes. En fait ils souffraient banalement d’un glaucome..

Il y a suffisamment de crimes imputables à Hashim Thaci et sa bande – assassinats d’opposants ou de témoins gênants, trafic d’êtres humains pour la prostitution etc. – pour ne pas lui donner l’occasion d’apparaître, dans ce dossier comme une victime d’accusations sinon calomnieuses, du moins impossibles à prouver. Ce qui n’empêche, mon bon docteur Kouchner, que l’Histoire ne manquera pas de retenir la contribution que vous apportâtes, avec une bonne conscience d’airain à l’émergence d’un Etat mafieux au cœur de l’Europe.

Côte-d’Ivoire : suffrage universel et aménagements raisonnables

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Neige oblige, la crise en Côte-d’Ivoire glisse doucement en queue de peloton des JT. Laurent Gbagbo, le président de facto, semble avoir la main et dans son dernier discours, il a même esquissé une nouvelle menace: « Je ne veux pas que le sang d’un seul Ivoirien soit versé. Je ne veux pas d’une guerre en Côte-d’Ivoire qui peut s’étendre aux pays voisins ou les affaiblir ». En clair, le mal-élu a brandi pour la première fois la menace d’un embrasement du golfe de Guinée, une région riche en pétrole. Le banco de Gbago est limpide: la communauté internationale, Europe en tête, n’osera probablement pas accompagner ses déclarations indignées des actions qui devraient logiquement s’ensuivre. Tout comme il n’y a pas si longtemps au Zimbabwe, on ne risquera pas la vie de nos soldats, de nos expats et de citoyens ivoiriens pour des résultats incertains.

Autrement dit, en Côte-d’Ivoire, seuls comptent les rapports de force, et les élections ne sont, à l’image du sacre des rois, qu’un rituel qui sert à introniser celui qui détient déjà le pouvoir.

Aussi triste que cela puisse paraître, si Ouattara n’est pas assez fort pour arracher le pouvoir à son rival, personne d’autre ne le fera pour lui. L’a-t-il déjà compris ?