Michel Sardou est un grand naïf. Je me souviens d’un Sept sur Sept de 1993. Il était l’invité d’Anne Sinclair et il avait espéré tout haut qu’Edouard Balladur, premier ministre de la seconde cohabitation, deviendrait ensuite celui d’un Jacques Chirac élu deux ans plus tard. Pourtant très jeune, j’avais trouvé bien candide ce « conscrit de mon père »[1. Expression jurassienne qui signifie que Sardou aurait pu faire le service militaire avec mon père, étant de la même promotion que lui], qui côtoyait tout ce beau linge bien davantage que le jeune militant provincial que j’étais.
Près de vingt ans après, cette touchante naïveté n’a pas disparu. Sardou narre avec étonnement sa « convocation » à l’Elysée après qu’il eût des mots sévères envers l’hôte des lieux. Cela doit faire plus de trente ans qu’il connaît Nicolas Sarkozy, et il découvre comment fonctionne le personnage. Bernard-Henry Lévy avait expliqué, sur France Info il y a deux ans environ, sa relation au Président en ces termes : « On est avec lui ou contre lui. Il ne peut pas imaginer qu’on soit son ami et qu’on ne le soutienne pas politiquement ». Et BHL d’ajouter qu’il savait lui, dissocier amitié et proximité politique, ce qui l’avait amené à soutenir Royal en 2007 malgré son amitié pour Nicolas Sarkozy, ce dernier ne pouvant l’accepter. Sardou, l’ami, découvre aujourd’hui ce trait de caractère -guère flatteur- du Président. Sardou l’électeur, en revanche, semble déjà déçu depuis quelques mois. Dans un entretien accordé au Parisien en mai 2010, il n’était déjà guère tendre avec le Président : « J’y ai cru, je n’y crois plus. Quand on vous promet quatorze réformes et que l’on en fait pas une… Je suis déçu. » Au point qu’aujourd’hui, lorsqu’on lui demande s’il pourrait voter à gauche, il répond : « Pourquoi pas ? »
Et là, les amis, c’est quand même une révolution. Fermez les yeux et imaginez l’auteur du Temps des Colonies, de Je suis pour, des Deux écoles et de Vladimir Illitch dans l’isoloir écarter le bulletin de Nicolas Sarkozy pour glisser celui de François Hollande dans l’enveloppe. Je le fais en même temps que vous. Vous y arrivez ? Moi j’y suis parvenu sans peine. Non, je ne me drogue pas ! Et vous aussi, vous y êtes arrivés, ne mentez pas ! Parce que voter à gauche lorsqu’on est de droite en 2012, parce qu’on ne croit pas -ou qu’on ne croit plus- à son candidat, c’est aussi facile que de voter à droite quand on était de gauche en 2007 parce qu’on n’imaginait pas sa candidate présidente. Parce que ce qui était inimaginable en 1974 ou en 1981 quand le clivage droite-gauche signifiait encore quelque chose, ne l’est plus à notre époque.
Ceci, nous le savions déjà si on avait étudié les campagnes référendaires de 1992 et de 2005, lorsqu’on tentait d’expliquer les raisons qui poussent des ouvriers votant autrefois pour le PCF à choisir Marine Le Pen ou que, plus récemment, le projet démondialisateur d’Arnaud Montebourg intéressait, voire mobilisait, au-delà des rangs des sympathisants socialistes. Mais le fait qu’un chanteur aussi populaire que Sardou envisage aussi crûment de voter à gauche constitue un double signe. Le signe de l’obsolescence politique de ce clivage, mais aussi un message las adressé à tous les fans de l’auteur du France : « Je suis comme vous, j’ai compris, ils défendent la même politique. Désormais, je fais comme vous, je zappe !».
Si les français moyens allaient moins souvent en Suisse pour cacher des lingots d’or et plus souvent pour faire de l’éco-tourisme, ils sauraient que le bouc est une espèce extrêmement répandue dans la faune helvétique. Pour mémoire le bouc, dixit le Larousse (qui est une religion comme une autre) est « le mâle de la chèvre, aux cornes puissantes, à la barbe développée et à l’odeur très forte ». C’est certainement pour ces différentes raisons que l’Union démocratique du Centre (UDC), parti conservateur modernisé promis à un succès électoral important lors des élections législatives qui se dérouleront dimanche prochain, a écarté le fier impala et le goguenard casoar à casque pour faire d’un bouc, Zottel (« la touffe »), la mascotte de son action.
L’UDC a déjà beaucoup sollicité les animaux. En 2007, pour l’initiative populaire fédérale sur le renvoi des étrangers criminels on voyait, sur l’affiche du parti, un troupeau de moutons blancs bouter hors de la Suisse un mouton noir. Deux ans plus tard, à l’occasion d’une votation sur la libre circulation avec l’Union européenne leur affiche montrait la confédération se faire dépecer par des corbeaux noirs. Une iconographie animalière éprouvante, comme on peut le constater… Mais depuis dimanche, la Suisse vit dans l’angoisse. Zottel, le bouc fétiche de l’UDC a été enlevé chez son propriétaire par un groupuscule d’extrême-gauche antifasciste qui a revendiqué l’action en ces termes : « Maintenant, nous avons aussi un bouc émissaire ». Les obscurs plaisantins n’ont pas hésité à enlever Mimo dans la foulée, chèvre naine compagne de Zottel. L’UDC a fermement condamné le rapt du bestiau : « c’est un acte criminel ! », et a profité de l’incident pour rappeler ses impérissables qualités : « (il est) curieux, intéressé, impertinent, coriace, entêté et résistant. (il) symbolise ainsi la liberté, l’indépendance et l’intrépidité de la Suisse ». Mardi le petit bouc a été retrouvé dans la région de Zurich, attaché à un arbre et barbouillé de peinture noire.
Libé a cru bon de commenter: « Les populistes n’ont pas une touffe d’humour ». Le Matin, quotidien suisse, a titré : « Le rapt du bouc vire à l’affaire d’état ». La péripétie a fait pleurer ou pleurer de rire. C’est selon. Dimanche prochain, l’UDC vise jusqu’à 30% des voix. De quoi redonner le sourire à Zottel. On conseille cependant au parti conservateur Suisse de choisir pour prochaine mascotte un lion ou un guépard : on verra si les antifascistes oseront s’y frotter…
Tout de même, nous n’avons pas de chance, nous, citoyens des démocraties occidentales.
C’est en notre nom, d’après ce que j’ai compris, et des valeurs qui nous font vivre dans des Etats de droit que nous avons attaqué et bombardé depuis une vingtaine d’années la Bosnie serbe (1995), la Serbie (1999), l’Irak (1991 et 2003), l’Afghanistan (2001) et la Libye (2011). A chaque fois, il s’agissait d’en finir avec une tyrannie meurtrière, et ça allait être tellement mieux après, on allait voir ce qu’on allait voir.
Même en admettant que rien ne se déroule tout à fait comme on le prévoit, ce qui peut se comprendre quand on décide d’écraser des fourmilières avec une pluie de missiles thermoguidés, on aurait préféré que ces guerres aient une vertu pédagogique, que civils et militaires ne soient pas morts pour rien et que les dictateurs ou les terroristes ainsi mis en échec puissent rendre des comptes devant le monde entier.
Pour tout dire, on aurait souhaité, de temps en temps, un nouveau procès de Nuremberg ou un nouvel Eichmann à Jérusalem qui ont eu, pour en finir définitivement avec le nazisme, autant d’importance que la défaite du nazisme elle-même. Je fais ce parallèle car je me souviens très bien avoir vu sur les murs de Paris, aux alentours des années 90, des affiches comparant Milosevic à Hitler et, plus tard, les mêmes avec Ben Laden ou Saddam Hussein.
Seulement voilà, à chaque fois, c’est raté. Milosevic est mort dans sa prison par ce qu’il ne prenait pas bien ses gouttes contre l’hypertension, Saddam Hussein a été pendu à peine extirpé de son trou dans le triangle sunnite, Ben Laden a été inhumé en pleine mer après avoir été abattu par des forces spéciales et Kadhafi a manifestement été lynché par la foule.
A chaque fois, des procès qui auraient pu être riches d’enseignements pour comprendre les mécanismes du terrorisme de masse, d’une épuration ethnique ou d’une dictature de type mafieux n’ont pas eu lieu.
On voudrait faire croire à des esprits simples ou exaltés, conspirationnistes ou complotistes que les accusés avaient des choses gênantes à dire pour les accusateurs qu’on ne s’y serait pas pris autrement.
C’est bien dommage : quoiqu’on en dise, quand on veut casser définitivement des légendes sulfureuses, les prétoires, c’est tout de même mieux que les exécutions sommaires.
Ces dernières semaines, deux opuscules écrits par des égéries féminines du spectacle proposent de révéler la face noire de Marine Le Pen. Un piège bleu Marine et Le Front antinational, respectivement publiés – sinon écrits, diront les mauvaises langues- par Laurence Parisot et Nathalie Kosciusko-Morizet visent à dissuader les électeurs d’aller naviguer dans les eaux sombres du lepénisme. La ministre de l’Ecologie et la présidente du MEDEF en croisade contre la famille Le Pen, excusez du peu.
Dans son essai co-écrit avec sa consœur d’IPSOS Rose Lapresle, la patronne des patrons étaie un scoop tonitruant sur près de 150 pages : la présidente du Front National serait la fille d’un certain… Jean-Marie Le Pen ! Non, vous ne lisez pas un roman-photo gag de Jalons, il s’agit bien de l’idée directrice de ce que Laurent Ruquier a désigné comme « le livre idéal à mettre entre les mains de tous les animateurs qui inviteraient Marine Le Pen ». Comme l’a déclaré Parisot sur son plateau, « le diable c’est Jean-Marie Le Pen » (sic), d’où le caractère infréquentable de sa fille, coupable de ne pas avoir condamné les outrances verbales paternelles. Et comme on ne pactise pas avec le Malin (« c’est servir le populisme que de contribuer au spectacle » nous explique doctement l’héritière d’Ipsos dans un bel élan debordien), on ne saurait décemment débattre avec lui.
Que Marine Le Pen soit islamophobe, antisémite, voire carrément fantaisiste sur son programme économique copié-collé des fiches de Jacques Sapir, madame Parisot a le droit de le penser encore qu’on voudrait savoir précisément sur quels faits sont étayées ces graves accusations. Qu’à cela ne tienne, puisque cette famille sue le racisme et l’amateurisme par tous ses pores, notre brillante entrepreneur n’en ferait qu’une bouchée dans un débat radiotélévisé. Mais on ne discute pas avec Belzébuth, même avec des mains gantées. De toute façon, Laurence Parisot ne s’adresse pas à Marine Le Pen mais à « ses électeurs » aveuglés par leur « fausse conscience » néo-poujadiste. Eh oui, il suffisait d’y penser puisque le MEDEF vous le dit. Un beau cadeau de Noël avant l’heure pour Marine, ravie de pouvoir estampiller ses tracts et affiches d’un slogan en or : « Diabolisée par le MEDEF ! ».
Au moins faut-il reconnaître à Nathalie Kosciusko-Morizet une certaine dose de courage puisque – comble de l’audace- elle a pour sa part accepté de croiser le fer avec la candidate frontiste. L’ennui, c’est que la belle mécanique de son antifascisme éculé est en grande partie construite sur du sable. D’une part, NKM défend la nécessité de maintenir un haut degré d’immigration pour développer le pays, ce qui est son droit le plus strict. Non contente de citer Michèle Tribalat pour nuancer ce credo immigrationniste, Marine Le Pen pointe facilement les contradictions de l’écolo en chef de l’UMP. Nombre des objections de NKM pourraient en effet parfaitement s’adresser à …la Droite Populaire. Un exemple puisé sur le terrain des « valeurs » – c’est-à-dire celui d’un catéchisme moral réduit à sa plus simple expression : le député UMP Jean Auclair a fait fort en réclamant de favoriser l’embauche des « Français de souche » au détriment des enfants d’immigrés. Une préférence ethnique donc, ce que le Front National de papa n’eut jamais le culot de revendiquer publiquement – et qui serait en outre parfaitement inconstitutionnelle ! Mais refermons la parenthèse.
Un peu comme dans leur riposte pathétique au programme du PS, les ténors du parti présidentiel tirent systématiquement à côté dans leurs diatribes anti-Le Pen. Marine Le Pen et François Hollande n’auraient pas de programme mais des projets délétères et coûteux qui mettraient les finances du pays à sec. De la même manière, l’un et l’autre n’auraient aucune crédibilité, et les Français n’en seraient pas dupes, ce qui explique d’ailleurs le stakhanovisme de l’UMP à constituer des groupes de riposte. Le plus grand-guignolesque dans la stratégie anti-FN de NKM est sans doute l’ersatz d’analyse politique qui lui fait amalgamer la gauche et l’extrême droite. Bien sûr, il n’est pas déraisonnable d’apercevoir des « ponts » programmatiques entre la démondialisation à la sauce Montebourg et le protectionnisme national de Marine Le Pen, qui, jusqu’au premier tour de la primaire socialiste, se disputaient tous deux le vote populaire. Mais dans la bouche de notre chère ministre, la convergence objective entre tous ces opposants au libre-échangisme vire à la stigmatisation intuitu personae.
Le grand mirage rouge-brun serait de retour ! Assez comique pour une femme politique qui côtoie au gouvernement l’auteur du premier programme économique du Front National et se fait conseiller par un ancien leader national du FN et du MNR – désormais recyclé dans l’organigramme de l’UMP après un passage remarqué chez les villiéristes. Attention, le boomerang des attaques ad hominem peut parfois vous revenir en pleine face…
N’en déplaise à leurs aficionados, on trouve bien peu de cohérence chez NKM comme chez Laurence Parisot, dont on devine aisément les intentions politiciennes : faire perdurer l’hégémonie de la droite sur la scène politique pour l’une, assurer la perpétuation de l’alternance UMPS – la fameuse ! – pour l’autre en culpabilisant les vilains électeurs « populistes ».
Contre-productives au possible, leurs stratégies stigmatisantes font de Marine Le Pen ce qu’elle n’est pas : une candidate antisystème qui chamboulerait le fonctionnement du capitalisme et, partant, nos vies colonisées par l’horreur marchande. Leur naïveté confondante confirme le statut acquis par leur adversaire ; quels que soient les aléas des intentions de vote en sa faveur qui oscillent entre 15% et plus de 20% des voix, Marine Le Pen a d’ores et déjà gagné ses galons de cheftaine du « front national-étatique ».
C’est sous cette catégorie dépréciative que le regretté Jaime Semprun rangeait la ligue hétéroclite des nostalgiques de l’Etat-providence et du capitalisme de papa unis par « une sauce idéologique anti-mondialiste (liant) toutes sortes de rebuts avariés : républicains à la mode Chevènement-Séguin-Pasqua, débris staliniens, écologistes socialisants, gaucho-humanitaires en panne de militantisme et même néo-fascistes en mal de projet social »[1. Toutes les citations suivantes sont extraites du très beau livre de Jaime Semprun, L’abîme se repeuple, Encyclopédie des Nuisances, 1997]. Bien que cela hérisse les cheveux de nos amis gaullistes de gauche et autres républicains sociaux, Marine Le Pen a pris la tête de leur mouvance idéologique, fût-ce à leur corps défendant. L’heure n’est plus à l’inventaire des petites phrases xénophobes du père, à la quête du bras levé ou du sweat-shirt LoNDSAPe du premier nazillon venu, mais à la prise en compte de cet état de fait. Je comprends la douleur des militants de ce « parti de la stabilisation » qui ont été élevés au lait de l’antilepénisme vivifiant au nom de sacrosaintes valeurs de la République. Voir le piège se refermer sur leurs corps endoloris doit faire ricaner les vieux de la vieille du Front National, dont la sincérité de l’adhésion à l’option nationale-républicaine mariniste est de toute façon anecdotique.
Leur phagocytage de l’aile régulatrice du système économique n’appelle ni lendemains qui chantent ni nuit de cristal. Contrairement à ses contemptrices, Marine Le Pen a toutes les chances de n’être ni idiote ni utile. Viscéralement voué aux diktats de la croissance capitaliste, son interventionnisme étatique se contentera de panser des plaies purulentes sans bouleverser aucune des constantes de nos sociétés mécanisées.
Au surplus, Le Pen « ne pourrait prendre quelque consistance, comme relève politique, qu’à l’occasion de troubles graves, mais ce serait alors pour étaler son impuissance à restaurer quoi que ce soit.»
Nous autres journalistes sommes mis sur écoute, traqués, épiés dans nos moindres conversations voire pire… lus ! La preuve : n’ayant pas apprécié mes sarcasmes contre la « guerre juste » menée par l’OTAN en Libye, la NSA, le MI-5 et la DCRI ligués pour l’occasion ont décidé de me jouer un mauvais tour.
Résultat des courses, après avoir raté l’heureux événement présidentiel à quelques heures près, j’apprends la mort du Guide hier … le jour de mes vingt-quatre ans ! Tu parles d’un cadeau ! Le 20 octobre, jour de la naissance de Rimbaud, d’Alphonse Allais et d’autres génies de la littérature (Roger Hanin…) sera à jamais entaché d’une mare de sang. Kadhafi tué près du mythique rivage des Syrtes, les images morbides de son corps tournant en boucle sur les télés, j’avais rêvé mieux en guise de célébration médiatique. Attention, âmes sensibles s’abstenir :
Cela va sans dire, j’ai beau désapprouver la conduite de cette guerre inepte et inapte, je ne verserai aucune larme de crocodile sur le cadavre du tyran déchu, pas plus que je n’irai cracher sur la tombe de n’importe quel autre dictateur à l’allure de comique troupier.
Mais peu importe l’acharnement des barbouzes à mon encontre, comme les martyrs de la cause journalistique saints Edwy Plenel et Gérard Davet, n’écoutant que mon courage, je continuerai à braver les dangers du métier en sirotant un diabolo-fraise à la terrasse de La Rotonde[1. N’ayant pas les (très hauts) moyens de l’ami Marc Cohen, le Flore attendra !] pour aller toujours plus loin dans l’investigation.
Allez les gars, je suis beau joueur : bravo pour l’assassinat-surprise. Et pour mon quart de siècle l’an prochain, vous avez prévu quoi ?
Le pouvoir de Kadhafi reposait sur une alliance tribale entre l’Ouest de la Libye, la Tripolitaine, et l’Est, la Cyrénaïque. C’est cette alliance, savamment orchestrée par le jeune officier, qui lui a permis de s’emparer du pouvoir en septembre 1969, et c’est la rupture de cette alliance que le vieux dictateur ridicule a payé au prix fort – sa vie. Mais en réalité, son pouvoir avait commencé à se lézarder en octobre 1993, lorsque les clans de l’est avaient organisé et raté un coup d’Etat. D’un octobre l’autre, en 2011, c’est une rébellion partie de l’est qui aura mis fin à l’aventure commencée il y 42 ans.
En réalité, tous les éléments du dernier acte étaient déjà en place à l’automne 1993, quand la tribu Warfala, la plus puissante de la Cyrénaïque et la clé de voute du régime, a basculé. Cette tribu avait soutenu la monarchie d’Idriss Ier, qui a régné sur le pays à partir de 1951. En 1969, le groupe d’officiers nassériens qui prend le pouvoir s’appuie donc sur les Meghara, qui dominent la province occidentale du pays, la Tripolitaine. Mais le capitaine Kadhafi, chef de ces jeunes Turcs, comprend rapidement qu’il faut rallier les Warfala et réconcilier les deux provinces pour en finir durablement avec la monarchie. À cette fin, celui qui vient de chasser le Roi n’hésite pas à utiliser la méthode diplomatique royale par excellence: le mariage. Aussi, en 1970, épouse-t-il en deuxièmes noces Safia Kadhafi, née Farkash, qui appartient effectivement à un prestigieux clan de l’Est.
Un quart de siècle plus tard, cette alliance est à bout de souffle, aussi certains clans de la tribu Warfala décident-ils de se débarrasser du « Frère-Guide ». Avec l’aval des chefs tribaux, « leurs » officiers et quelques-unes de « leurs » unités militaires tentent un putsch mais cette fois, Kadhafi est le plus rapide. Suite à cette tentative avortée d’octobre 1993, Kadhafi mène une vaste purge dans l’appareil militaire. Mais s’il peut limoger ses ennemis, il ne peut pas effacer leur rancœur. La Cyrénaïque est matée, pas ralliée. Benghazi devient un foyer permanent de mécontentement. Le cercle vicieux de la répression, de la colère et de la vengeance sape les fondements du régime.
Ce n’est donc pas par hasard si la rébellion, fermement décidée à en finir, s’organise à Benghazi où la colère est nourrie par le sort des victimes de la répression. Quant à Kadhafi, c’est chez les siens, dans sa ville natale qu’il se réfugie et, semble-t-il, qu’il trouve la mort.
On ne le pleurera pas. Reste que le lyrisme droit-de-l’hommiste et l’enthousiasme démocratique manifestés en Occident semblent pour le moins décalés par rapport à la réalité. Le « printemps libyen » s’apparente beaucoup moins à ce que nous appelons « révolution » qu’à la conclusion – provisoire ?- d’une guerre tribale. La joie de Bernard-Henri Lévy pourrait bien, dans les mois qui viennent, se fracasser contre les faits.
Carlos est depuis 1994 dans les prisons françaises après son enlèvement par la DST à Khartoum, sur ordre de Charles Pasqua, contre lequel il a d’ailleurs porté plainte. Un nouveau procès va s’ouvrir afin de juger la complicité d’Ilich Ramirez Sanchez, son vrai nom, dans des attentats meurtriers commis en 1982 et 1983 pour faire libérer ses compagnons d’armes Magadalena Kopp et Bruno Bréguet (train Paris-Toulouse, rue Marbeuf, TGV Marseille-Paris et gare Saint-Charles).
Pour l’occasion il donne un entretien assez surprenant à Libération où il se plaint d’avoir été abandonné par son compatriote Hugo Chavez qu’il trouve mal entouré, au point que l’ambassadeur du Venezuela ne le fournit même plus en cigares.
Le passage le plus surréaliste de l’interview est néanmoins la réponse de Carlos quand on lui demande quel serait son choix s’il pouvait voter en 2012 : « Vu que Jean-Marie Le Pen n’est plus candidat, je donnerais mon vote utile à Mélenchon, et au deuxième tour à gauche. » A la limite, on peut comprendre la logique anti-système de Carlos. Il ne pense plus en termes de droite et de gauche, ces vieilles étiquettes de la démocratie bourgeoise. Pour lui, un homme politique, un vrai, est quelqu’un capable de renverser la table. Et finalement, il se serait comporté jusque-là comme nombre d’anciens ouvriers des zones économiquement sinistrées qui votaient pour le candidat d’extrême droite au premier tour et revenaient au second à leurs premières amours face à la droite classique. Mais là, tout de même, cette manière d’ignorer Marine Le Pen et de lui préférer Mélenchon sent son machisme latino-américain. Ou alors, il ne croit pas que la fille vaille le père et que finalement, Marine Le Pen est appelée à devenir une femme politique de droite comme les autres.
Dans ce cas, tout terroriste qu’il est, il ne serait pas le seul à le penser.
« Big Society » : peu de Français ont une idée claire du concept-phare que le Premier ministre britannique, David Cameron, a placé au cœur son programme électoral[1. Selon Downing Street, ce concept vise à « créer un climat qui donne aux gens, sur le terrain, et aux communautés locales la capacité de créer une grande société qui ôtera le pouvoir aux politiciens et le rendra aux gens »]. Même le Labour a été complètement déboussolé. Les coupes budgétaires et l’usure du pouvoir ont donné à l’opposition, un temps, l’occasion de dénigrer l’idée comme paravent d’une classique politique d’austérité et de privatisation. Mais récemment, le nouveau chef travailliste, Ed Milliband lui-même, a adopté le projet de Big Society. Tories, Labour et Lib-Dem sont donc tous conquis. Les traductions pratiques du concept sont pour le moment assez incertaines : on tâtonne, on expérimente. C’est sans doute trop tôt pour juger sur les actes. Mais la Big Society fascine droite et gauche, outre-Manche et ailleurs. Or, si l’on en croit l’histoire politique européenne des trois cents dernières années, ce qui arrive dans les îles Britanniques finit toujours par résonner fortement sur le continent. On ferait donc bien d’y regarder de plus près. Les fondements idéologiques de la Big Society révèlent des surprises.[access capability= »lire_inedits »]
Rien que le profil de son inventeur est intrigant. Phillip Blond, 45 ans, est professeur de théologie dans une obscure université du nord de l’Angleterre quand il est propulsé, en 2008, sur le devant de la scène par un article dans le très socialiste Guardian. Les Tories le recrutent alors pour donner du corps aux intuitions de Cameron sur la nécessaire revivification de la société civile. Il a aujourd’hui son propre think-tank, ResPublica. Issu d’une famille classe moyenne de Liverpool[2. Chronique people : c’est le demi-frère de Daniel Craig, l’actuel James Bond], il raconte volontiers combien l’a marqué le ravage de sa ville sous le double coup de la récession et de la désindustrialisation[3. « J’ai vécu dans la ville qui a été éviscérée. C’était une belle ville, une des rares à posséder une authentique culture propre. Et tout ce style de vie a été détruit. »]. C’est ensuite l’élève d’un certain John Milbank, fondateur de « Radical Orthodoxy », courant théologique très conservateur dans l’Église anglicane, mais aussi lié aux courants les plus avancés de la philosophie contemporaine. Quand on interroge Milbank sur son illustre élève, il donne une clé capitale pour interpréter convenablement le concept de Big Society. Pour Milbank et Radical Orthodoxy, modernité = libéralisme = capitalisme = athéisme. On est donc en plein conservatisme − au sens traditionaliste du terme, avec un puissant héritage de doctrine sociale chrétienne. On ne s’étonne donc pas de trouver sous la plume de Blond des attaques fréquentes contre ce qu’il appelle le « néolibéralisme ». Ni socialiste, ni capitaliste, Blond vitupère autant contre le « Market State » (État-marché) que contre le « Welfare State » (État-providence).
Pour lui, la gauche a commis deux péchés. L’État-providence a, d’un côté, supprimé les vieilles institutions mutualistes dont les ouvriers s’étaient dotés depuis le XIXe siècle, les transformant en clients directs des faveurs du gouvernement. De l’autre, les progressistes des années 1960 ont détruit la moralité traditionnelle de la classe ouvrière et des classes moyennes. Familles éclatées, chaos éducatif, enfants privés de parents, relativisme moral paresseux, hédonisme : les classes les plus vulnérables ont été ravagées. Les pillages du mois d’août sont ainsi interprétés par lui comme une révélation des valeurs dominantes en Grande-Bretagne : un impitoyable intérêt personnel couplé à un nihilisme consommateur sans racines. Ses reproches contre le libéralisme ne sont pas moins sévères. Pour Blond, l’autonomie à laquelle aspire le libéralisme implique la répudiation de la société, puisque la communauté humaine influence et forme l’individu avant même qu’ait pris forme une quelconque capacité souveraine à faire des choix. L’idée libérale de l’homme serait donc, avant tout, une idée négative : pas de famille, pas de peuple ou d’ethnie, pas de société, pas de nation. Entre ces hommes à la recherche de leur intérêt propre surgit l’affrontement et la violence. La recherche d’un libéralisme illimité conduit de façon inattendue à la croissance de la plus illibérale des entités : l’État contrôleur, chargé de réprimer ces conflits. On pourrait balayer cette analyse du libéralisme d’un revers de main : elle est caricaturale et pleine de raccourcis. Mais on en retrouve des traces sous la plume d’un des plus fins observateurs de la société libérale : Stefan Zweig. Profond libéral, insoupçonnable de conservatisme traditionaliste, Zweig écrit pourtant dans Le Monde d’hier : « Si les mœurs laissent à l’homme quelque liberté, c’est l’État qui le contraint ; si l’État ne l’opprime pas, ce sont les mœurs qui tentent de le modeler. » Zweig illustre joliment sa pensée par l’aphorisme d’un poète allemand : « Tantôt nous manque le vin, tantôt la coupe » (Hebbel). Les libéraux pourraient ne pas se sentir concernés par ces reproches. Néanmoins, un peu d’humilité s’impose : ils seraient bien avisés de procéder à un inventaire[4. Comme dirait Jospin] et de prendre très au sérieux les critiques de Phillip Blond, non seulement pour ne pas être pris au dépourvu par des contradicteurs à venir, mais surtout parce que, s’ils veulent gouverner à nouveau la France, ils doivent avoir pris la mesure complète des enjeux politiques. Les libéraux sont très forts sur les questions de fiscalité, de prospérité et de libertés individuelles, mais pas toujours sur les questions d’ordre social, d’institutions ou de corps intermédiaires, de communautés, de vie locale, de solidarité, de lien social, tout ce que Burke appelle les « affections publiques »[5. « To love the little platoon we belong to in society is the first principle of public affections. It is the first link in the series by which we proceed towards a love to our country and to mankind. »]. Bref, parler du prix de tout et de la valeur de rien est aride et inadéquat, et en plus politiquement sot.
Là où Blond se révèle ignorant en économie, c’est quand il se plaint de l’apparition de monopoles suite à l’extension des activités de marché. Le géant de la distribution Tesco est sa cible favorite. Il rêve de briser ce qu’il appelle la « logique monopolistique de l’État-marché » pour voir fleurir à nouveau des entreprises locales de distribution et le petit commerce. Les libéraux nourris au bon lait de l’École autrichienne ne feront qu’un bond en lisant ça : « État-marché » est un concept très mal ficelé[6. Un peu comme « vache-poisson » ou « démocratie populaire »]. Laissons tomber ses analyses sur le fonctionnement du marché en nous contentant, ici, de dire qu’il se trompe de coupable. Ses autres propositions sont nettement plus intéressantes. Comme Blond, il faut demander comment reconstruire la société après les dévastations de l’État-providence. La réponse de Thatcher fut de repousser les limites de l’État. La politique de Big Society de Cameron est d’étendre celles de la société. On ne peut pas construire d’ordre libre à partir du nihilisme moral actuel. Face à ce constat, Blond confie au gouvernement la tâche de créer l’environnement dans lequel peuvent s’épanouir les normes et les institutions sociales qui permettent la réciprocité entre citoyens. C’est un principe dont les libéraux peuvent parfaitement faire leur programme politique : État civique, État associatif, marché moralisé[7. Blond voit le problème que pose un secteur financier démesuré, sans arriver à poser le bon diagnostic. Visiblement il ignore tout de la théorie autrichienne de la monnaie et du crédit, et ne lit pas les articles de Georges Kaplan]. Blond le répète souvent : « Le consensus politique actuel est libéral de gauche culturellement et libéral de droite économiquement, et c’est précisément le mauvais endroit où se tenir. » Une vague conservatrice est en train d’inonder l’Europe. La Big Society − « Société-providence » ? − corrigée et révisée par des libéraux français, c’est un bon moyen pour que cette vague conservatrice irrigue notre pays sans le noyer.[/access]
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L’élève France a trouvé une maitresse d’école encore plus terrifiante qu’Eva Joly pour se faire taper sur les doigts : madame Moody’s. Quand Madame Moody’s n’est pas contente elle nous cause sur un ton qu’aucun professeur n’oserait employer avec ses élèves, ce qui est bien regrettable d’ailleurs. Et là, elle n’est pas contente. Comme elle veut laisser une dernière chance à la pédagogie, nous avons évité de justesse l’exclusion pour indiscipline budgétaire, mais elle nous a à l’œil. Au prochain faux-pas, le couperet tombera – c’est quoi la sanction, on se retrouve en BEP comme nous en menaçaient les profs quand ils ne connaissaient pas le mot « stigmatiser » ?
À noter que dans le langage de madame Moody’s on ne parle pas d’exclusion mais de dégradation, terme qui a un petit arrière-goût de moralisme old-school. Pour moi, madame Moody’s évoque les dames revêches des ligues de vertu de Lucky Luke qui sermonnent les pauvres coupables d’être en prime paresseux et alcooliques. Pourtant, elle sait bien, elle, que nous ne creusons pas notre découvert pour nous acheter des robes ni pour faire des cadeaux aux riches mais parce que, même sous la dictature sarkozyste, nous ne nous résignons pas à laisser tomber les plus faibles. Et malgré son logiciel binaire, même la gauche sait bien que, pendant qu’on gratte trois sous d’un côté, de l’autre, les dépenses sociales, même rationnées, augmentent mécaniquement sous l’effet de la crise. Madame Moody’s s’en fout parce que son dirlo, Monsieur Lesmarchés, a dit que si c’était pour jeter le fric par les fenêtres à nourrir des bouches inutiles, on n’aurait plus un sou.
Mais le pire n’est pas qu’on se fasse engueuler, le pire, c’est qu’on en redemande. D’accord, en temps normal, notre grand argentier a déjà un air de collégien qui vient d’abandonner les culottes courtes pour enfiler le costume du dimanche de son grand frère – ce qui a un certain charme quand on est sensible à la fraîcheur. Mais là, le petit Baroin avait vraiment la mine déconfite du cancre qui vient de se prendre l’avoinée de sa vie. En l’entendant balbutier des excuses et jurer que cette fois, on allait faire des efforts et que, promis-juré, le prochain bulletin serait impeccable, je ne savais pas si j’avais envie de le consoler, de lui en flanquer une ou de pleurer de honte. Voir un représentant de la République rougir et trembler parce qu’on menace de baisser la note de la France – qu’on appelle ironiquement « note souveraine » -, ça fait peur. Et pour aller faire pipi, on demande à l’ONU ? Et en cas de guerre, on se couche avant ou après le premier coup de sifflet ?
Je croyais naïvement que la gauche et son candidat flambant neuf allaient se jeter sur cette occasion de montrer qu’eux, ils n’avaient pas peur de monsieur Lesmarchés et qu’il pouvait se le garder, son pognon, parce qu’après tout les citoyens de France sont encore assez riches pour prêter à leur État. Bref, c’était le moment ou jamais, pour monsieur Normal, de montrer qu’il en a. Pour une fois, j’aurais trouvé ça vachement chouette qu’on envoie le prof sur les roses. Bernique. Monsieur Normal a préféré fayoter et dire que quand on l’aura élu délégué de classe, la discipline règnera et qu’on sera super dans les clous, bref, qu’on ne dépensera plus un centime qu’on n’a pas – ce qui signifie qu’on ne dépensera plus du tout. C’est cela, sans doute, qu’on appelle le changement.
C’est une grande première dans l’histoire de la Vème République : jamais un président n’était devenu père en cours de mandat. Carla Bruni-Sarkozy a en effet donné naissance hier vers 19h à une petite fille, en la clinique de la Muette à Paris XVIème. Apparemment, la mère et l’enfant (à qui nous adressons tous nos vœux de santé et de bonheur) se portent bien et ils ont reçu une visite express du chef de l’Etat, vers 23h. Pourquoi un tel délai ? Eh bien parce qu’auparavant le papa avait dû se rendre d’urgence à Francfort au chevet de l’Euro.
Là, au côté de François Baroin, il a retrouvé la chancelière allemande Angela Merkel, le président de la BCE Jean-Claude Trichet et son futur successeur Mario Draghi, le président du Conseil européen Herman Van Rompuy et celui de la Commission européenne José Manuel Barroso, ainsi que la directrice générale du FMI Christine Lagarde. Dommage que cette réunion de crise n’ait pas eu lieu à Paris, ça aurait fait bel effet, cet aréopage de bonnes fées européennes autour du berceau.
Nonobstant cette occasion manquée, le président, qui d’après nos informations ne compte pas utiliser les 11 jours de congé paternel auquel la loi donne désormais droit à tous les heureux papas, reste confronté à une échéance familiale cruciale : le choix du prénom. Une chance pour le couple présidentiel et néanmoins binational: les trois prénoms de fille préférés des Français, à savoir Emma, Clara et Léa sont aussi valables en italien…
Michel Sardou est un grand naïf. Je me souviens d’un Sept sur Sept de 1993. Il était l’invité d’Anne Sinclair et il avait espéré tout haut qu’Edouard Balladur, premier ministre de la seconde cohabitation, deviendrait ensuite celui d’un Jacques Chirac élu deux ans plus tard. Pourtant très jeune, j’avais trouvé bien candide ce « conscrit de mon père »[1. Expression jurassienne qui signifie que Sardou aurait pu faire le service militaire avec mon père, étant de la même promotion que lui], qui côtoyait tout ce beau linge bien davantage que le jeune militant provincial que j’étais.
Près de vingt ans après, cette touchante naïveté n’a pas disparu. Sardou narre avec étonnement sa « convocation » à l’Elysée après qu’il eût des mots sévères envers l’hôte des lieux. Cela doit faire plus de trente ans qu’il connaît Nicolas Sarkozy, et il découvre comment fonctionne le personnage. Bernard-Henry Lévy avait expliqué, sur France Info il y a deux ans environ, sa relation au Président en ces termes : « On est avec lui ou contre lui. Il ne peut pas imaginer qu’on soit son ami et qu’on ne le soutienne pas politiquement ». Et BHL d’ajouter qu’il savait lui, dissocier amitié et proximité politique, ce qui l’avait amené à soutenir Royal en 2007 malgré son amitié pour Nicolas Sarkozy, ce dernier ne pouvant l’accepter. Sardou, l’ami, découvre aujourd’hui ce trait de caractère -guère flatteur- du Président. Sardou l’électeur, en revanche, semble déjà déçu depuis quelques mois. Dans un entretien accordé au Parisien en mai 2010, il n’était déjà guère tendre avec le Président : « J’y ai cru, je n’y crois plus. Quand on vous promet quatorze réformes et que l’on en fait pas une… Je suis déçu. » Au point qu’aujourd’hui, lorsqu’on lui demande s’il pourrait voter à gauche, il répond : « Pourquoi pas ? »
Et là, les amis, c’est quand même une révolution. Fermez les yeux et imaginez l’auteur du Temps des Colonies, de Je suis pour, des Deux écoles et de Vladimir Illitch dans l’isoloir écarter le bulletin de Nicolas Sarkozy pour glisser celui de François Hollande dans l’enveloppe. Je le fais en même temps que vous. Vous y arrivez ? Moi j’y suis parvenu sans peine. Non, je ne me drogue pas ! Et vous aussi, vous y êtes arrivés, ne mentez pas ! Parce que voter à gauche lorsqu’on est de droite en 2012, parce qu’on ne croit pas -ou qu’on ne croit plus- à son candidat, c’est aussi facile que de voter à droite quand on était de gauche en 2007 parce qu’on n’imaginait pas sa candidate présidente. Parce que ce qui était inimaginable en 1974 ou en 1981 quand le clivage droite-gauche signifiait encore quelque chose, ne l’est plus à notre époque.
Ceci, nous le savions déjà si on avait étudié les campagnes référendaires de 1992 et de 2005, lorsqu’on tentait d’expliquer les raisons qui poussent des ouvriers votant autrefois pour le PCF à choisir Marine Le Pen ou que, plus récemment, le projet démondialisateur d’Arnaud Montebourg intéressait, voire mobilisait, au-delà des rangs des sympathisants socialistes. Mais le fait qu’un chanteur aussi populaire que Sardou envisage aussi crûment de voter à gauche constitue un double signe. Le signe de l’obsolescence politique de ce clivage, mais aussi un message las adressé à tous les fans de l’auteur du France : « Je suis comme vous, j’ai compris, ils défendent la même politique. Désormais, je fais comme vous, je zappe !».
Si les français moyens allaient moins souvent en Suisse pour cacher des lingots d’or et plus souvent pour faire de l’éco-tourisme, ils sauraient que le bouc est une espèce extrêmement répandue dans la faune helvétique. Pour mémoire le bouc, dixit le Larousse (qui est une religion comme une autre) est « le mâle de la chèvre, aux cornes puissantes, à la barbe développée et à l’odeur très forte ». C’est certainement pour ces différentes raisons que l’Union démocratique du Centre (UDC), parti conservateur modernisé promis à un succès électoral important lors des élections législatives qui se dérouleront dimanche prochain, a écarté le fier impala et le goguenard casoar à casque pour faire d’un bouc, Zottel (« la touffe »), la mascotte de son action.
L’UDC a déjà beaucoup sollicité les animaux. En 2007, pour l’initiative populaire fédérale sur le renvoi des étrangers criminels on voyait, sur l’affiche du parti, un troupeau de moutons blancs bouter hors de la Suisse un mouton noir. Deux ans plus tard, à l’occasion d’une votation sur la libre circulation avec l’Union européenne leur affiche montrait la confédération se faire dépecer par des corbeaux noirs. Une iconographie animalière éprouvante, comme on peut le constater… Mais depuis dimanche, la Suisse vit dans l’angoisse. Zottel, le bouc fétiche de l’UDC a été enlevé chez son propriétaire par un groupuscule d’extrême-gauche antifasciste qui a revendiqué l’action en ces termes : « Maintenant, nous avons aussi un bouc émissaire ». Les obscurs plaisantins n’ont pas hésité à enlever Mimo dans la foulée, chèvre naine compagne de Zottel. L’UDC a fermement condamné le rapt du bestiau : « c’est un acte criminel ! », et a profité de l’incident pour rappeler ses impérissables qualités : « (il est) curieux, intéressé, impertinent, coriace, entêté et résistant. (il) symbolise ainsi la liberté, l’indépendance et l’intrépidité de la Suisse ». Mardi le petit bouc a été retrouvé dans la région de Zurich, attaché à un arbre et barbouillé de peinture noire.
Libé a cru bon de commenter: « Les populistes n’ont pas une touffe d’humour ». Le Matin, quotidien suisse, a titré : « Le rapt du bouc vire à l’affaire d’état ». La péripétie a fait pleurer ou pleurer de rire. C’est selon. Dimanche prochain, l’UDC vise jusqu’à 30% des voix. De quoi redonner le sourire à Zottel. On conseille cependant au parti conservateur Suisse de choisir pour prochaine mascotte un lion ou un guépard : on verra si les antifascistes oseront s’y frotter…
Tout de même, nous n’avons pas de chance, nous, citoyens des démocraties occidentales.
C’est en notre nom, d’après ce que j’ai compris, et des valeurs qui nous font vivre dans des Etats de droit que nous avons attaqué et bombardé depuis une vingtaine d’années la Bosnie serbe (1995), la Serbie (1999), l’Irak (1991 et 2003), l’Afghanistan (2001) et la Libye (2011). A chaque fois, il s’agissait d’en finir avec une tyrannie meurtrière, et ça allait être tellement mieux après, on allait voir ce qu’on allait voir.
Même en admettant que rien ne se déroule tout à fait comme on le prévoit, ce qui peut se comprendre quand on décide d’écraser des fourmilières avec une pluie de missiles thermoguidés, on aurait préféré que ces guerres aient une vertu pédagogique, que civils et militaires ne soient pas morts pour rien et que les dictateurs ou les terroristes ainsi mis en échec puissent rendre des comptes devant le monde entier.
Pour tout dire, on aurait souhaité, de temps en temps, un nouveau procès de Nuremberg ou un nouvel Eichmann à Jérusalem qui ont eu, pour en finir définitivement avec le nazisme, autant d’importance que la défaite du nazisme elle-même. Je fais ce parallèle car je me souviens très bien avoir vu sur les murs de Paris, aux alentours des années 90, des affiches comparant Milosevic à Hitler et, plus tard, les mêmes avec Ben Laden ou Saddam Hussein.
Seulement voilà, à chaque fois, c’est raté. Milosevic est mort dans sa prison par ce qu’il ne prenait pas bien ses gouttes contre l’hypertension, Saddam Hussein a été pendu à peine extirpé de son trou dans le triangle sunnite, Ben Laden a été inhumé en pleine mer après avoir été abattu par des forces spéciales et Kadhafi a manifestement été lynché par la foule.
A chaque fois, des procès qui auraient pu être riches d’enseignements pour comprendre les mécanismes du terrorisme de masse, d’une épuration ethnique ou d’une dictature de type mafieux n’ont pas eu lieu.
On voudrait faire croire à des esprits simples ou exaltés, conspirationnistes ou complotistes que les accusés avaient des choses gênantes à dire pour les accusateurs qu’on ne s’y serait pas pris autrement.
C’est bien dommage : quoiqu’on en dise, quand on veut casser définitivement des légendes sulfureuses, les prétoires, c’est tout de même mieux que les exécutions sommaires.
Ces dernières semaines, deux opuscules écrits par des égéries féminines du spectacle proposent de révéler la face noire de Marine Le Pen. Un piège bleu Marine et Le Front antinational, respectivement publiés – sinon écrits, diront les mauvaises langues- par Laurence Parisot et Nathalie Kosciusko-Morizet visent à dissuader les électeurs d’aller naviguer dans les eaux sombres du lepénisme. La ministre de l’Ecologie et la présidente du MEDEF en croisade contre la famille Le Pen, excusez du peu.
Dans son essai co-écrit avec sa consœur d’IPSOS Rose Lapresle, la patronne des patrons étaie un scoop tonitruant sur près de 150 pages : la présidente du Front National serait la fille d’un certain… Jean-Marie Le Pen ! Non, vous ne lisez pas un roman-photo gag de Jalons, il s’agit bien de l’idée directrice de ce que Laurent Ruquier a désigné comme « le livre idéal à mettre entre les mains de tous les animateurs qui inviteraient Marine Le Pen ». Comme l’a déclaré Parisot sur son plateau, « le diable c’est Jean-Marie Le Pen » (sic), d’où le caractère infréquentable de sa fille, coupable de ne pas avoir condamné les outrances verbales paternelles. Et comme on ne pactise pas avec le Malin (« c’est servir le populisme que de contribuer au spectacle » nous explique doctement l’héritière d’Ipsos dans un bel élan debordien), on ne saurait décemment débattre avec lui.
Que Marine Le Pen soit islamophobe, antisémite, voire carrément fantaisiste sur son programme économique copié-collé des fiches de Jacques Sapir, madame Parisot a le droit de le penser encore qu’on voudrait savoir précisément sur quels faits sont étayées ces graves accusations. Qu’à cela ne tienne, puisque cette famille sue le racisme et l’amateurisme par tous ses pores, notre brillante entrepreneur n’en ferait qu’une bouchée dans un débat radiotélévisé. Mais on ne discute pas avec Belzébuth, même avec des mains gantées. De toute façon, Laurence Parisot ne s’adresse pas à Marine Le Pen mais à « ses électeurs » aveuglés par leur « fausse conscience » néo-poujadiste. Eh oui, il suffisait d’y penser puisque le MEDEF vous le dit. Un beau cadeau de Noël avant l’heure pour Marine, ravie de pouvoir estampiller ses tracts et affiches d’un slogan en or : « Diabolisée par le MEDEF ! ».
Au moins faut-il reconnaître à Nathalie Kosciusko-Morizet une certaine dose de courage puisque – comble de l’audace- elle a pour sa part accepté de croiser le fer avec la candidate frontiste. L’ennui, c’est que la belle mécanique de son antifascisme éculé est en grande partie construite sur du sable. D’une part, NKM défend la nécessité de maintenir un haut degré d’immigration pour développer le pays, ce qui est son droit le plus strict. Non contente de citer Michèle Tribalat pour nuancer ce credo immigrationniste, Marine Le Pen pointe facilement les contradictions de l’écolo en chef de l’UMP. Nombre des objections de NKM pourraient en effet parfaitement s’adresser à …la Droite Populaire. Un exemple puisé sur le terrain des « valeurs » – c’est-à-dire celui d’un catéchisme moral réduit à sa plus simple expression : le député UMP Jean Auclair a fait fort en réclamant de favoriser l’embauche des « Français de souche » au détriment des enfants d’immigrés. Une préférence ethnique donc, ce que le Front National de papa n’eut jamais le culot de revendiquer publiquement – et qui serait en outre parfaitement inconstitutionnelle ! Mais refermons la parenthèse.
Un peu comme dans leur riposte pathétique au programme du PS, les ténors du parti présidentiel tirent systématiquement à côté dans leurs diatribes anti-Le Pen. Marine Le Pen et François Hollande n’auraient pas de programme mais des projets délétères et coûteux qui mettraient les finances du pays à sec. De la même manière, l’un et l’autre n’auraient aucune crédibilité, et les Français n’en seraient pas dupes, ce qui explique d’ailleurs le stakhanovisme de l’UMP à constituer des groupes de riposte. Le plus grand-guignolesque dans la stratégie anti-FN de NKM est sans doute l’ersatz d’analyse politique qui lui fait amalgamer la gauche et l’extrême droite. Bien sûr, il n’est pas déraisonnable d’apercevoir des « ponts » programmatiques entre la démondialisation à la sauce Montebourg et le protectionnisme national de Marine Le Pen, qui, jusqu’au premier tour de la primaire socialiste, se disputaient tous deux le vote populaire. Mais dans la bouche de notre chère ministre, la convergence objective entre tous ces opposants au libre-échangisme vire à la stigmatisation intuitu personae.
Le grand mirage rouge-brun serait de retour ! Assez comique pour une femme politique qui côtoie au gouvernement l’auteur du premier programme économique du Front National et se fait conseiller par un ancien leader national du FN et du MNR – désormais recyclé dans l’organigramme de l’UMP après un passage remarqué chez les villiéristes. Attention, le boomerang des attaques ad hominem peut parfois vous revenir en pleine face…
N’en déplaise à leurs aficionados, on trouve bien peu de cohérence chez NKM comme chez Laurence Parisot, dont on devine aisément les intentions politiciennes : faire perdurer l’hégémonie de la droite sur la scène politique pour l’une, assurer la perpétuation de l’alternance UMPS – la fameuse ! – pour l’autre en culpabilisant les vilains électeurs « populistes ».
Contre-productives au possible, leurs stratégies stigmatisantes font de Marine Le Pen ce qu’elle n’est pas : une candidate antisystème qui chamboulerait le fonctionnement du capitalisme et, partant, nos vies colonisées par l’horreur marchande. Leur naïveté confondante confirme le statut acquis par leur adversaire ; quels que soient les aléas des intentions de vote en sa faveur qui oscillent entre 15% et plus de 20% des voix, Marine Le Pen a d’ores et déjà gagné ses galons de cheftaine du « front national-étatique ».
C’est sous cette catégorie dépréciative que le regretté Jaime Semprun rangeait la ligue hétéroclite des nostalgiques de l’Etat-providence et du capitalisme de papa unis par « une sauce idéologique anti-mondialiste (liant) toutes sortes de rebuts avariés : républicains à la mode Chevènement-Séguin-Pasqua, débris staliniens, écologistes socialisants, gaucho-humanitaires en panne de militantisme et même néo-fascistes en mal de projet social »[1. Toutes les citations suivantes sont extraites du très beau livre de Jaime Semprun, L’abîme se repeuple, Encyclopédie des Nuisances, 1997]. Bien que cela hérisse les cheveux de nos amis gaullistes de gauche et autres républicains sociaux, Marine Le Pen a pris la tête de leur mouvance idéologique, fût-ce à leur corps défendant. L’heure n’est plus à l’inventaire des petites phrases xénophobes du père, à la quête du bras levé ou du sweat-shirt LoNDSAPe du premier nazillon venu, mais à la prise en compte de cet état de fait. Je comprends la douleur des militants de ce « parti de la stabilisation » qui ont été élevés au lait de l’antilepénisme vivifiant au nom de sacrosaintes valeurs de la République. Voir le piège se refermer sur leurs corps endoloris doit faire ricaner les vieux de la vieille du Front National, dont la sincérité de l’adhésion à l’option nationale-républicaine mariniste est de toute façon anecdotique.
Leur phagocytage de l’aile régulatrice du système économique n’appelle ni lendemains qui chantent ni nuit de cristal. Contrairement à ses contemptrices, Marine Le Pen a toutes les chances de n’être ni idiote ni utile. Viscéralement voué aux diktats de la croissance capitaliste, son interventionnisme étatique se contentera de panser des plaies purulentes sans bouleverser aucune des constantes de nos sociétés mécanisées.
Au surplus, Le Pen « ne pourrait prendre quelque consistance, comme relève politique, qu’à l’occasion de troubles graves, mais ce serait alors pour étaler son impuissance à restaurer quoi que ce soit.»
Nous autres journalistes sommes mis sur écoute, traqués, épiés dans nos moindres conversations voire pire… lus ! La preuve : n’ayant pas apprécié mes sarcasmes contre la « guerre juste » menée par l’OTAN en Libye, la NSA, le MI-5 et la DCRI ligués pour l’occasion ont décidé de me jouer un mauvais tour.
Résultat des courses, après avoir raté l’heureux événement présidentiel à quelques heures près, j’apprends la mort du Guide hier … le jour de mes vingt-quatre ans ! Tu parles d’un cadeau ! Le 20 octobre, jour de la naissance de Rimbaud, d’Alphonse Allais et d’autres génies de la littérature (Roger Hanin…) sera à jamais entaché d’une mare de sang. Kadhafi tué près du mythique rivage des Syrtes, les images morbides de son corps tournant en boucle sur les télés, j’avais rêvé mieux en guise de célébration médiatique. Attention, âmes sensibles s’abstenir :
Cela va sans dire, j’ai beau désapprouver la conduite de cette guerre inepte et inapte, je ne verserai aucune larme de crocodile sur le cadavre du tyran déchu, pas plus que je n’irai cracher sur la tombe de n’importe quel autre dictateur à l’allure de comique troupier.
Mais peu importe l’acharnement des barbouzes à mon encontre, comme les martyrs de la cause journalistique saints Edwy Plenel et Gérard Davet, n’écoutant que mon courage, je continuerai à braver les dangers du métier en sirotant un diabolo-fraise à la terrasse de La Rotonde[1. N’ayant pas les (très hauts) moyens de l’ami Marc Cohen, le Flore attendra !] pour aller toujours plus loin dans l’investigation.
Allez les gars, je suis beau joueur : bravo pour l’assassinat-surprise. Et pour mon quart de siècle l’an prochain, vous avez prévu quoi ?
Le pouvoir de Kadhafi reposait sur une alliance tribale entre l’Ouest de la Libye, la Tripolitaine, et l’Est, la Cyrénaïque. C’est cette alliance, savamment orchestrée par le jeune officier, qui lui a permis de s’emparer du pouvoir en septembre 1969, et c’est la rupture de cette alliance que le vieux dictateur ridicule a payé au prix fort – sa vie. Mais en réalité, son pouvoir avait commencé à se lézarder en octobre 1993, lorsque les clans de l’est avaient organisé et raté un coup d’Etat. D’un octobre l’autre, en 2011, c’est une rébellion partie de l’est qui aura mis fin à l’aventure commencée il y 42 ans.
En réalité, tous les éléments du dernier acte étaient déjà en place à l’automne 1993, quand la tribu Warfala, la plus puissante de la Cyrénaïque et la clé de voute du régime, a basculé. Cette tribu avait soutenu la monarchie d’Idriss Ier, qui a régné sur le pays à partir de 1951. En 1969, le groupe d’officiers nassériens qui prend le pouvoir s’appuie donc sur les Meghara, qui dominent la province occidentale du pays, la Tripolitaine. Mais le capitaine Kadhafi, chef de ces jeunes Turcs, comprend rapidement qu’il faut rallier les Warfala et réconcilier les deux provinces pour en finir durablement avec la monarchie. À cette fin, celui qui vient de chasser le Roi n’hésite pas à utiliser la méthode diplomatique royale par excellence: le mariage. Aussi, en 1970, épouse-t-il en deuxièmes noces Safia Kadhafi, née Farkash, qui appartient effectivement à un prestigieux clan de l’Est.
Un quart de siècle plus tard, cette alliance est à bout de souffle, aussi certains clans de la tribu Warfala décident-ils de se débarrasser du « Frère-Guide ». Avec l’aval des chefs tribaux, « leurs » officiers et quelques-unes de « leurs » unités militaires tentent un putsch mais cette fois, Kadhafi est le plus rapide. Suite à cette tentative avortée d’octobre 1993, Kadhafi mène une vaste purge dans l’appareil militaire. Mais s’il peut limoger ses ennemis, il ne peut pas effacer leur rancœur. La Cyrénaïque est matée, pas ralliée. Benghazi devient un foyer permanent de mécontentement. Le cercle vicieux de la répression, de la colère et de la vengeance sape les fondements du régime.
Ce n’est donc pas par hasard si la rébellion, fermement décidée à en finir, s’organise à Benghazi où la colère est nourrie par le sort des victimes de la répression. Quant à Kadhafi, c’est chez les siens, dans sa ville natale qu’il se réfugie et, semble-t-il, qu’il trouve la mort.
On ne le pleurera pas. Reste que le lyrisme droit-de-l’hommiste et l’enthousiasme démocratique manifestés en Occident semblent pour le moins décalés par rapport à la réalité. Le « printemps libyen » s’apparente beaucoup moins à ce que nous appelons « révolution » qu’à la conclusion – provisoire ?- d’une guerre tribale. La joie de Bernard-Henri Lévy pourrait bien, dans les mois qui viennent, se fracasser contre les faits.
Carlos est depuis 1994 dans les prisons françaises après son enlèvement par la DST à Khartoum, sur ordre de Charles Pasqua, contre lequel il a d’ailleurs porté plainte. Un nouveau procès va s’ouvrir afin de juger la complicité d’Ilich Ramirez Sanchez, son vrai nom, dans des attentats meurtriers commis en 1982 et 1983 pour faire libérer ses compagnons d’armes Magadalena Kopp et Bruno Bréguet (train Paris-Toulouse, rue Marbeuf, TGV Marseille-Paris et gare Saint-Charles).
Pour l’occasion il donne un entretien assez surprenant à Libération où il se plaint d’avoir été abandonné par son compatriote Hugo Chavez qu’il trouve mal entouré, au point que l’ambassadeur du Venezuela ne le fournit même plus en cigares.
Le passage le plus surréaliste de l’interview est néanmoins la réponse de Carlos quand on lui demande quel serait son choix s’il pouvait voter en 2012 : « Vu que Jean-Marie Le Pen n’est plus candidat, je donnerais mon vote utile à Mélenchon, et au deuxième tour à gauche. » A la limite, on peut comprendre la logique anti-système de Carlos. Il ne pense plus en termes de droite et de gauche, ces vieilles étiquettes de la démocratie bourgeoise. Pour lui, un homme politique, un vrai, est quelqu’un capable de renverser la table. Et finalement, il se serait comporté jusque-là comme nombre d’anciens ouvriers des zones économiquement sinistrées qui votaient pour le candidat d’extrême droite au premier tour et revenaient au second à leurs premières amours face à la droite classique. Mais là, tout de même, cette manière d’ignorer Marine Le Pen et de lui préférer Mélenchon sent son machisme latino-américain. Ou alors, il ne croit pas que la fille vaille le père et que finalement, Marine Le Pen est appelée à devenir une femme politique de droite comme les autres.
Dans ce cas, tout terroriste qu’il est, il ne serait pas le seul à le penser.
« Big Society » : peu de Français ont une idée claire du concept-phare que le Premier ministre britannique, David Cameron, a placé au cœur son programme électoral[1. Selon Downing Street, ce concept vise à « créer un climat qui donne aux gens, sur le terrain, et aux communautés locales la capacité de créer une grande société qui ôtera le pouvoir aux politiciens et le rendra aux gens »]. Même le Labour a été complètement déboussolé. Les coupes budgétaires et l’usure du pouvoir ont donné à l’opposition, un temps, l’occasion de dénigrer l’idée comme paravent d’une classique politique d’austérité et de privatisation. Mais récemment, le nouveau chef travailliste, Ed Milliband lui-même, a adopté le projet de Big Society. Tories, Labour et Lib-Dem sont donc tous conquis. Les traductions pratiques du concept sont pour le moment assez incertaines : on tâtonne, on expérimente. C’est sans doute trop tôt pour juger sur les actes. Mais la Big Society fascine droite et gauche, outre-Manche et ailleurs. Or, si l’on en croit l’histoire politique européenne des trois cents dernières années, ce qui arrive dans les îles Britanniques finit toujours par résonner fortement sur le continent. On ferait donc bien d’y regarder de plus près. Les fondements idéologiques de la Big Society révèlent des surprises.[access capability= »lire_inedits »]
Rien que le profil de son inventeur est intrigant. Phillip Blond, 45 ans, est professeur de théologie dans une obscure université du nord de l’Angleterre quand il est propulsé, en 2008, sur le devant de la scène par un article dans le très socialiste Guardian. Les Tories le recrutent alors pour donner du corps aux intuitions de Cameron sur la nécessaire revivification de la société civile. Il a aujourd’hui son propre think-tank, ResPublica. Issu d’une famille classe moyenne de Liverpool[2. Chronique people : c’est le demi-frère de Daniel Craig, l’actuel James Bond], il raconte volontiers combien l’a marqué le ravage de sa ville sous le double coup de la récession et de la désindustrialisation[3. « J’ai vécu dans la ville qui a été éviscérée. C’était une belle ville, une des rares à posséder une authentique culture propre. Et tout ce style de vie a été détruit. »]. C’est ensuite l’élève d’un certain John Milbank, fondateur de « Radical Orthodoxy », courant théologique très conservateur dans l’Église anglicane, mais aussi lié aux courants les plus avancés de la philosophie contemporaine. Quand on interroge Milbank sur son illustre élève, il donne une clé capitale pour interpréter convenablement le concept de Big Society. Pour Milbank et Radical Orthodoxy, modernité = libéralisme = capitalisme = athéisme. On est donc en plein conservatisme − au sens traditionaliste du terme, avec un puissant héritage de doctrine sociale chrétienne. On ne s’étonne donc pas de trouver sous la plume de Blond des attaques fréquentes contre ce qu’il appelle le « néolibéralisme ». Ni socialiste, ni capitaliste, Blond vitupère autant contre le « Market State » (État-marché) que contre le « Welfare State » (État-providence).
Pour lui, la gauche a commis deux péchés. L’État-providence a, d’un côté, supprimé les vieilles institutions mutualistes dont les ouvriers s’étaient dotés depuis le XIXe siècle, les transformant en clients directs des faveurs du gouvernement. De l’autre, les progressistes des années 1960 ont détruit la moralité traditionnelle de la classe ouvrière et des classes moyennes. Familles éclatées, chaos éducatif, enfants privés de parents, relativisme moral paresseux, hédonisme : les classes les plus vulnérables ont été ravagées. Les pillages du mois d’août sont ainsi interprétés par lui comme une révélation des valeurs dominantes en Grande-Bretagne : un impitoyable intérêt personnel couplé à un nihilisme consommateur sans racines. Ses reproches contre le libéralisme ne sont pas moins sévères. Pour Blond, l’autonomie à laquelle aspire le libéralisme implique la répudiation de la société, puisque la communauté humaine influence et forme l’individu avant même qu’ait pris forme une quelconque capacité souveraine à faire des choix. L’idée libérale de l’homme serait donc, avant tout, une idée négative : pas de famille, pas de peuple ou d’ethnie, pas de société, pas de nation. Entre ces hommes à la recherche de leur intérêt propre surgit l’affrontement et la violence. La recherche d’un libéralisme illimité conduit de façon inattendue à la croissance de la plus illibérale des entités : l’État contrôleur, chargé de réprimer ces conflits. On pourrait balayer cette analyse du libéralisme d’un revers de main : elle est caricaturale et pleine de raccourcis. Mais on en retrouve des traces sous la plume d’un des plus fins observateurs de la société libérale : Stefan Zweig. Profond libéral, insoupçonnable de conservatisme traditionaliste, Zweig écrit pourtant dans Le Monde d’hier : « Si les mœurs laissent à l’homme quelque liberté, c’est l’État qui le contraint ; si l’État ne l’opprime pas, ce sont les mœurs qui tentent de le modeler. » Zweig illustre joliment sa pensée par l’aphorisme d’un poète allemand : « Tantôt nous manque le vin, tantôt la coupe » (Hebbel). Les libéraux pourraient ne pas se sentir concernés par ces reproches. Néanmoins, un peu d’humilité s’impose : ils seraient bien avisés de procéder à un inventaire[4. Comme dirait Jospin] et de prendre très au sérieux les critiques de Phillip Blond, non seulement pour ne pas être pris au dépourvu par des contradicteurs à venir, mais surtout parce que, s’ils veulent gouverner à nouveau la France, ils doivent avoir pris la mesure complète des enjeux politiques. Les libéraux sont très forts sur les questions de fiscalité, de prospérité et de libertés individuelles, mais pas toujours sur les questions d’ordre social, d’institutions ou de corps intermédiaires, de communautés, de vie locale, de solidarité, de lien social, tout ce que Burke appelle les « affections publiques »[5. « To love the little platoon we belong to in society is the first principle of public affections. It is the first link in the series by which we proceed towards a love to our country and to mankind. »]. Bref, parler du prix de tout et de la valeur de rien est aride et inadéquat, et en plus politiquement sot.
Là où Blond se révèle ignorant en économie, c’est quand il se plaint de l’apparition de monopoles suite à l’extension des activités de marché. Le géant de la distribution Tesco est sa cible favorite. Il rêve de briser ce qu’il appelle la « logique monopolistique de l’État-marché » pour voir fleurir à nouveau des entreprises locales de distribution et le petit commerce. Les libéraux nourris au bon lait de l’École autrichienne ne feront qu’un bond en lisant ça : « État-marché » est un concept très mal ficelé[6. Un peu comme « vache-poisson » ou « démocratie populaire »]. Laissons tomber ses analyses sur le fonctionnement du marché en nous contentant, ici, de dire qu’il se trompe de coupable. Ses autres propositions sont nettement plus intéressantes. Comme Blond, il faut demander comment reconstruire la société après les dévastations de l’État-providence. La réponse de Thatcher fut de repousser les limites de l’État. La politique de Big Society de Cameron est d’étendre celles de la société. On ne peut pas construire d’ordre libre à partir du nihilisme moral actuel. Face à ce constat, Blond confie au gouvernement la tâche de créer l’environnement dans lequel peuvent s’épanouir les normes et les institutions sociales qui permettent la réciprocité entre citoyens. C’est un principe dont les libéraux peuvent parfaitement faire leur programme politique : État civique, État associatif, marché moralisé[7. Blond voit le problème que pose un secteur financier démesuré, sans arriver à poser le bon diagnostic. Visiblement il ignore tout de la théorie autrichienne de la monnaie et du crédit, et ne lit pas les articles de Georges Kaplan]. Blond le répète souvent : « Le consensus politique actuel est libéral de gauche culturellement et libéral de droite économiquement, et c’est précisément le mauvais endroit où se tenir. » Une vague conservatrice est en train d’inonder l’Europe. La Big Society − « Société-providence » ? − corrigée et révisée par des libéraux français, c’est un bon moyen pour que cette vague conservatrice irrigue notre pays sans le noyer.[/access]
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L’élève France a trouvé une maitresse d’école encore plus terrifiante qu’Eva Joly pour se faire taper sur les doigts : madame Moody’s. Quand Madame Moody’s n’est pas contente elle nous cause sur un ton qu’aucun professeur n’oserait employer avec ses élèves, ce qui est bien regrettable d’ailleurs. Et là, elle n’est pas contente. Comme elle veut laisser une dernière chance à la pédagogie, nous avons évité de justesse l’exclusion pour indiscipline budgétaire, mais elle nous a à l’œil. Au prochain faux-pas, le couperet tombera – c’est quoi la sanction, on se retrouve en BEP comme nous en menaçaient les profs quand ils ne connaissaient pas le mot « stigmatiser » ?
À noter que dans le langage de madame Moody’s on ne parle pas d’exclusion mais de dégradation, terme qui a un petit arrière-goût de moralisme old-school. Pour moi, madame Moody’s évoque les dames revêches des ligues de vertu de Lucky Luke qui sermonnent les pauvres coupables d’être en prime paresseux et alcooliques. Pourtant, elle sait bien, elle, que nous ne creusons pas notre découvert pour nous acheter des robes ni pour faire des cadeaux aux riches mais parce que, même sous la dictature sarkozyste, nous ne nous résignons pas à laisser tomber les plus faibles. Et malgré son logiciel binaire, même la gauche sait bien que, pendant qu’on gratte trois sous d’un côté, de l’autre, les dépenses sociales, même rationnées, augmentent mécaniquement sous l’effet de la crise. Madame Moody’s s’en fout parce que son dirlo, Monsieur Lesmarchés, a dit que si c’était pour jeter le fric par les fenêtres à nourrir des bouches inutiles, on n’aurait plus un sou.
Mais le pire n’est pas qu’on se fasse engueuler, le pire, c’est qu’on en redemande. D’accord, en temps normal, notre grand argentier a déjà un air de collégien qui vient d’abandonner les culottes courtes pour enfiler le costume du dimanche de son grand frère – ce qui a un certain charme quand on est sensible à la fraîcheur. Mais là, le petit Baroin avait vraiment la mine déconfite du cancre qui vient de se prendre l’avoinée de sa vie. En l’entendant balbutier des excuses et jurer que cette fois, on allait faire des efforts et que, promis-juré, le prochain bulletin serait impeccable, je ne savais pas si j’avais envie de le consoler, de lui en flanquer une ou de pleurer de honte. Voir un représentant de la République rougir et trembler parce qu’on menace de baisser la note de la France – qu’on appelle ironiquement « note souveraine » -, ça fait peur. Et pour aller faire pipi, on demande à l’ONU ? Et en cas de guerre, on se couche avant ou après le premier coup de sifflet ?
Je croyais naïvement que la gauche et son candidat flambant neuf allaient se jeter sur cette occasion de montrer qu’eux, ils n’avaient pas peur de monsieur Lesmarchés et qu’il pouvait se le garder, son pognon, parce qu’après tout les citoyens de France sont encore assez riches pour prêter à leur État. Bref, c’était le moment ou jamais, pour monsieur Normal, de montrer qu’il en a. Pour une fois, j’aurais trouvé ça vachement chouette qu’on envoie le prof sur les roses. Bernique. Monsieur Normal a préféré fayoter et dire que quand on l’aura élu délégué de classe, la discipline règnera et qu’on sera super dans les clous, bref, qu’on ne dépensera plus un centime qu’on n’a pas – ce qui signifie qu’on ne dépensera plus du tout. C’est cela, sans doute, qu’on appelle le changement.
C’est une grande première dans l’histoire de la Vème République : jamais un président n’était devenu père en cours de mandat. Carla Bruni-Sarkozy a en effet donné naissance hier vers 19h à une petite fille, en la clinique de la Muette à Paris XVIème. Apparemment, la mère et l’enfant (à qui nous adressons tous nos vœux de santé et de bonheur) se portent bien et ils ont reçu une visite express du chef de l’Etat, vers 23h. Pourquoi un tel délai ? Eh bien parce qu’auparavant le papa avait dû se rendre d’urgence à Francfort au chevet de l’Euro.
Là, au côté de François Baroin, il a retrouvé la chancelière allemande Angela Merkel, le président de la BCE Jean-Claude Trichet et son futur successeur Mario Draghi, le président du Conseil européen Herman Van Rompuy et celui de la Commission européenne José Manuel Barroso, ainsi que la directrice générale du FMI Christine Lagarde. Dommage que cette réunion de crise n’ait pas eu lieu à Paris, ça aurait fait bel effet, cet aréopage de bonnes fées européennes autour du berceau.
Nonobstant cette occasion manquée, le président, qui d’après nos informations ne compte pas utiliser les 11 jours de congé paternel auquel la loi donne désormais droit à tous les heureux papas, reste confronté à une échéance familiale cruciale : le choix du prénom. Une chance pour le couple présidentiel et néanmoins binational: les trois prénoms de fille préférés des Français, à savoir Emma, Clara et Léa sont aussi valables en italien…