Accueil Site Page 2926

Epice and love

5

Dans l’excellent blog Drogues news qu’il tient sur le site des Inrocks, Arnaud Aubron nous apprend tout sur la dernière substance hallucinogène qui fait fureur aux USA « Jusqu’où les jeunes Américains sont-ils prêts à aller pour se droguer? Au moins jusque dans la cuisine de maman ». Et oui, le produit en question est en vente partout, puisqu’il s’agit de la noix de muscade. D’après l’auteur, le sujet a déjà fait l’objet de reportages alarmistes sur CNN et ABC, et une vague de panique est en train de déferler sur les moms conscientisées, et il n’est pas certain que les statistiques publiées par Slate « Au cours de l’année écoulée, 67 appels pour intoxication à la noix de muscade ont été adressés au centre américain anti-poison, contre 5000 pour la marijuana » suffisent à calmer la psychose.

Toujours est-il que ce papier m’a remémoré quelques bribes oubliées (disons, plus vraisemblablement, refoulées) de jeunesse : on a la madeleine qu’on peut. Et puisque j’ai déjà bassiné avec mes souvenirs de rebelle chevelu de troisième les lecteurs du blog d’Arnaud, il n’y a pas de raison que ceux de Causeur y échappent

Ils remontent aux premières grandes années du shit dans les collèges de banlieue, circa 1972-1973. Tant pis pour le lustre de mon CV, je n’en fut pas un protagoniste actif, mais seulement un témoin, étant pour ma part plutôt adepte de ce qu’on appelait pas encore le binge drinking (Ricqlès à 80°, ou bien alcool pharmaceutique légèrement aromatisé au jus d’orange de la cantine, ou encore rhum Négrita les jours de fête, genre concert de Lou Reed au Palais des Sports…).

Bref à l’époque, le shit était rare et cher, il n’y avait que très rarement de dealers attitrés dans les établissement scolaires et les adeptes de la barette revenaient souvent bredouilles de leurs expéditions rue de la Huchette (sans parler des fois où ils s’étaient fait refiler de la halva ou du henné sous papier alu). Quand la disette se prolongeait, toute la classe (enfin tous les mecs cools de la classe ou du « Foyer socio-éducatif ») étaient mis à contribution pour collecter dans les cuisines de leurs mamans les fameuses noix de muscades au profit de leurs potes sevrés malgré eux.

Si ma mémoire est bonne, ladite muscade était ensuite râpée à raison de trois noix pour un verre de lait sucré. D’après les consommateurs, ça ne valait pas un bon shilum (les plus jeunes rechercheront le mot dans google) mais c’était mieux que rien…

En revanche, pour l’avoir essayé moi-même, je peux certifier qu’arracher les fils des peaux de bananes, les faire sécher et les fumer ensuite est une perte de temps absolue. Remarquez, à cette époque, du temps, on en avait…

The best of the year

126

On achève bien les chevaux. Je ne vois pas pourquoi on aurait d’autres manières avec les années. Il n’y a qu’à parcourir les rétrospectives qui fleurissent ces jours-ci dans nos journaux, comme les marronniers essaiment leurs derniers fruits une fois l’hiver venu, pour s’en convaincre : 2010 fut une année de merde. Je corrobore.

Tout a commencé au mois de janvier quand un médecin, qui visiblement n’avait pas tiré son diplôme de cancérologue d’une pochette surprise, annonça à Oskar Lafontaine et à moi-même que nous avions décroché le gros lot. J’en fus quitte pour un nichon – ils m’ont ôté le droit, afin de respecter mes convictions qui me portent politiquement à gauche. J’ignore ce qu’ils ont retiré à Oskar. J’espère simplement que l’ancien leader de Die Linke n’a pas piqué son postiche à Mélenchon et qu’il se sera fait confectionner une perruque de cancéreux qui vous fait passer toute citoyenne normale pour une juive orthodoxe. Ça nous apprendra, somme toute, à ne pas avoir versé, des années durant, notre obole à l’ARC : on ne vit pas impunément !

Janvier : tremble comme tu veux

Janvier 2010 fut un mois calamiteux. Tremblement de terre à Haïti, tremblement de tête à l’Elysée avec l’acquittement de Dominique de Villepin, tremblement de cils à Berne avec la levée du secret bancaire pour les citoyens américains : ce fut le mois de tous les tremblements. Mais le tremblement le plus terrible fut certainement, le 1er janvier 2010, la nomination de Herman van Rompuy à la présidence du Conseil européen. C’est la première fois que l’Union européenne se dote d’un président du Conseil et ils n’ont rien trouvé de mieux que d’embaucher une tête à claques native. Je sais : c’est pas beau de s’en prendre au physique des gens. C’est ce que j’ai dit au chirurgien avant qu’il ne me charcute le nibard droit. Mais avouez que nous avons tous eu, dans notre enfance, un Herman Van Rompuy que l’instinct cancre nous commandait de baffer sans vergogne. C’est lui qui pointait le doigt bien haut quand la maîtresse interrogeait la classe, c’est lui qui jamais ne se mettait les doigts dans le nez, c’est lui qui dénonçait ses petits camarades. Et c’est lui, enfin, qui finissait régulièrement, derrière ses petites lunettes, son air pincé, à pleurer dans les toilettes parce que les garçons lui avaient passé la bite au cirage.

Février : les blagues les plus courtes sont toujours les plus brèves

Le mois de février 2010 fut le plus ennuyeux qui soit. Il ne dura, fort heureusement, que 28 jours et fut distrait, sur la fin, par la tempête Xinthia. Fort heureusement pour les rédactions qui ne se voyaient pas éditorialiser ad libidum sur les élections ukrainiennes et l’opposition entre Ianoukovytch et Tymonchenko.

Mars : t’as pas idée des ides

On lui avait pourtant dit : « Méfie-toi des ides de mars. » Le président Sarkozy n’en fit, comme à son habitude, rien qu’à sa tête et perdit toutes les régions. Enfin, toutes les régions, sauf une : l’irréductible Alsace. Que les sarkozystes aient, dans leur défaite, le triomphe modeste : on n’a pas encore su déterminer si l’Alsace était une région ou un Land. Merkel se pose aussi la question.

Avril : ne perds pas le fil

« En avril, ne te découvre pas d’un fil. » La leçon fut si bien retenue par l’Islande que son volcan Eyjafjöll couvrit l’Europe entière d’un voile de poussière, empêchant tout avion européen de décoller, au grand dam des aiguilleurs du ciel et du personnel naviguant d’Air France qui n’avait même pas déposé de préavis de grève. Les pauvres ne s’en sont pas encore remis. Notons que l’éruption de l’Eyjafjöll reste le seul apport de l’Islande à la culture européenne et à la civilisation humaine. Certainement le dernier. Du moins, on l’espère.

Mai : va te faire voir à Metz

Quand on songe qu’en France l’ouverture de l’annexe du Centre Pompidou à Metz a suscité plus d’articles de presse que celle de l’Exposition universelle de Shangaï (République populaire de Chine), on a de quoi relativiser.

Juin : fume des joints

Juin 2010 restera dans les annales comme le mois qui a vu triompher l’esprit d’équipe, le fair-play, la sportivité. C’est, en effet, ce mois-là que l’Equipe de France de balle au pied (football pour les intimes de la langue de Shakespeare) a montré toute sa valeur.

Juillet : bois pas du petit lait

Tout a commencé lorsque la Belgique prit la présidence tournante de l’Union européenne. Un pays sans gouvernement prenait la tête d’une organisation sans but ni projet. Comme si ce grand mal ne suffisait pas, il fallut couronner le tout : pas de garden-party à l’Elysée ! Il fallait se rabattre sur les bistrots du VIIIe pour se pochetronner le 14 juillet.

Août : qui n’est russe redoute

Quiconque a eu un père ou un grand-père envoyé en 1943 sur le front de l’Est le sait : la Russie, ça caille. Eh bien non ! Les réchauffistes climatiques ont raison : la Russie, c’est hyper chaud. Les Maldives ne valent pas la Sibérie. Le 29 juillet 2010, Moscou connut les plus hauts degrés Celsius de son histoire : plus de 38° ! Même sous Staline, le rouge ne titrait pas si fort.

Septembre : au pot de chambre !

Ce fut, dans nos journaux, l’événement le plus infime de l’année. Mais certainement le plus important du millénaire commençant : des scientifiques découvraient Gliese 581 g, une exoplanète appartenant au système solaire Gliese 581 et susceptible d’accueillir des formes de vie. En quelque sorte, le point G de Gliese permettrait à l’humanité d’échapper à son triste sort lorsque, d’ici 5 milliards d’années, le soleil aura fini d’exister. La nouvelle n’échappa pas à l’oreille écologique et attentive de mon mari Willy : il est prêt à faire ses valises pour pratiquer la lombriculture sur Gliese 581 g. C’est parfois pénible d’avoir épousé un con.

Octobre : pas d’opprobre

Le mois d’octobre 2010 reste signalé à notre mémoire comme l’accession de Liu Xiaobo au prix Nobel de la paix. Excusez-moi un instant : depuis 2003, cet énergumène préside le Centre chinois indépendant PEN. On peut dire donc que c’est un péniste. Et franchement, les lepénistes chinois méritent-ils le prix Nobel de la paix ?

Novembre : le Fillon du membre

Rien ne s’est passé, en novembre 2010, dans le monde. Rien à l’exception du remaniement qui a affecté le gouvernement français. Extraordinaire. Comme la moule accrochée à son rocher (les mois en -re sont recommandés pour les fruits de mer), François Fillon succédait à François Fillon. Et comme le nouveau Premier ministre n’avait rien à dire, il s’envoya lui-même le dire à sa place, au cours d’un discours de politique générale qui s’inscrira dans les annales comme un modèle du genre. Pas les annales gouvernementales, les annales du poker menteur.

Décembre : plus de rime en membre

Le mois de décembre 2010 a vu un véritable triomphe de la démocratie : Alexandre Loukachenko a été réélu président de Bélarus à la quasi-unanimité des suffrages. Moi, j’aime bien Loukachenko : il a une petite moustache, des idées arrêtées, mais il n’est pas allemand. Ça nous rappelle quelque chose, mais ça nous change.

L’année 2010 fut déplorable. Rassurez-vous : l’année 2011 ne le sera pas moins. Ainsi va la vie. Le meilleur à tous les Causeurs. Et plus si affinités.

Côte d’Ivoire : Le boulanger et ses mitrons

50
photo : busy.pochi

Jusque-là, j’observais de loin, avec la modestie du profane absolu en affaires africaines les récents développements de la situation en Côte d’Ivoire. En fait, comme dans de très nombreux pays d’Afrique et du Moyen Orient, le simulacre démocratique imposé par les puissances occidentales et leurs alliés devait décider de la mainmise par l’une ou l’autre des ethnies de la rente nationale. En l’occurrence de déterminer quel clan allait se servir des revenus du cacao et du pétrole pour mener une politique clientéliste au profit exclusif de ses affidés, et mettre l’appareil d’Etat (armée, justice, police) à la botte du président élu et de ses amis. Le nombre des Etats africains fonctionnant hors de ce schéma se compte dur les doigts d’une seule main d’un bûcheron ayant eu des ennuis avec sa tronçonneuse.

Comme le pays est divisé, de fait, entre le nord musulman favorable à Alassane Ouattara et le sud chrétien qui penche plutôt pour Laurent Gbagbo, d’ethnie bété, pour le second tour, le ralliement à l’un ou à l’autre du troisième larron, Henri Konan-Bédié, chrétien d’ethnie baoulé était de nature à faire pencher la balance. Konan-Bédié a choisi Ouattara, et les Baoulés l’ont suivi… Pour le reste chacun a fait comme d’habitude : on ne se risque pas à faire campagne pour le candidat qui n’est pas dominant dans sa région ou dans son ethnie.

Scénario bosniaque ?

Bref, ces élections ivoiriennes ont fait ressurgir dans ma mémoire un épisode aujourd’hui oublié des guerres yougoslaves. En 1991, après la sécession de la Slovénie et de la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, république fédérée multiethnique (44% de Bosniaques musulmans, 32% de Serbes, 17% de Croates) entre en turbulence. Les leaders musulmans et croates sont favorables à l’indépendance, alors que les Serbes s’y opposent. L’Union européenne met en place une commission présidée par Robert Badinter pour surveiller l’évolution de la situation et déterminer les conditions d’une reconnaissance par l’UE d’un départ de la Bosnie de la Fédération yougoslave. Cette commission impose la tenue d’un référendum avant de prendre toute décision. Celui-ci, qui a lieu le 29 février 1992 donne une majorité soviétique (99,4%) aux partisans de l’indépendance. Avec un petit inconvénient tout de même : le boycott total de ce scrutin par les Serbes de Bosnie. Ce qui n’empêcha pas Robert Badinter de prendre acte des résultats de ce référendum et l’UE de reconnaître sans barguigner l’indépendance de la Bosnie. La logique purement arithmétique, celle qui s’applique dans des démocraties où le suffrage n’est pas surdéterminé par des considérations ethniques ou claniques a produit dans ce cas d’espèce le résultat que l’on sait : cinq ans de guerre, des massacres à répétitions, et une Bosnie-Herzégovine qui ne tient, encore aujourd’hui que sous la férule de l’UE…

Pour en revenir à la Côte d’Ivoire, une approche de ce type est de nature à produire les mêmes effets, et les poids lourds de la « communauté internationale » (en fait Sarkozy, Obama et l’UE) se sont quelque peu précipités en lançant un ultimatum comminatoire à Laurent Gbagbo, sans prévoir les moyens militaires destinées à rendre la menace crédible. Renvoyer le mistigri à la CEDEAO (Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest) pour veiller à l’expulsion manu militari de Gbagbo de son palais présidentiel est une vaste blague : quel chef d’Etat africain prendrait aujourd’hui le risque de créer un précédent qui pourrait un jour ou l’autre se retourner contre lui ?

Cette affaire ivoirienne est donc aujourd’hui une comédie qui pourrait, hélas, vite tourner à la tragédie. Mais restons dans le registre comique pendant que c’est encore possible : Laurent Gbagbo est surnommé « le boulanger » par ses concitoyens en raison de son aptitude à rouler ses adversaires dans la farine. Comme il est aujourd’hui dans le pétrin, il a fait appel à deux mitrons, plus tout jeunes, certes, mais dont l’âge n’a pas émoussé leurs passions pour les coups d’éclats et les coups tordus. Ils ont pour nom Jacques Vergès (85 ans) et Roland Dumas (88 ans), et il viennent de débarquer à Abidjan pour « conseiller » Gbagbo et son clan. Les paris sont ouverts pour savoir qui Ouattara embauchera pour contrer les papys flingueurs : Kiejman ? Metzner ? Ils ont du temps libre depuis l’accord de paix signé chez les Bettencourt…

Les profs, ces zéros…

19
photo : krossbow

Cette fois-ci, c’est certain : le monde marche sur la tête. La récente pétition demandant la suppression des notes à l’école primaire et au collège achève le processus de décomposition pédagogiste d’une institution en phase terminale. Elle est à l’initiative de l’AFEV (Association de la fondation étudiante pour la ville), une association que les professeurs de zone difficile connaissent bien, composée d’étudiants bénévoles toujours prêts à aider les élèves dans les permanences de quartier.[access capability= »lire_inedits »] Comme ça, ça paraît sympathique, humain, citoyen. Le problème est que l’AFEV, qui a tellement travaillé sur la représentation que l’élève se fait de l’école, n’a jamais travaillé sur la représentation qu’elle, comme association, se faisait du métier d’enseignant aujourd’hui. À l’AFEV, on est persudé que le maître est méchant par nature, engoncé dans un savoir qu’il ne remet jamais en question, et qu’il considère ses élèves comme de petits robots. Il refuse aussi de se former, de dialoguer avec les parents, d’individualiser sa pédagogie, de prendre en compte la diversité des parcours. Bref, au sens sartrien du terme, c’est un « salaud ».

Faut-il créer des troisièmes option foot-basket dans le « 9-3 » ?

Je n’ai ainsi pas été tellement étonné de voir, parmi les signataires de la pétition, le sociologue Eric Debarbieux. Il y a quelques années, Eric Debarbieux a voulu venir enquêter dans l’établissement dans lequel je travaillais en se posant, au départ, des questions légitimes : celle de la violence et de l’échec scolaire dans les ZEP. Il y avait juste eu un petit problème : il avait expliqué à France Culture et dans quelques articles que le problème, a priori, semblait évidemment venir des profs qu’il avait gentiment qualifiés de « schizophrènes » puisque leurs syndicats réclamaient toujours plus de moyens en refusant d’innover dans leurs pratiques.
Refuser d’innover dans les pratiques, pour ces gens-là, cela veut simplement dire ne pas sacrifier nos exigences et estimer que le programme de l’Ecole de la République s’applique aussi aux enfants des mileux défavorisés. Si je simplifie − et il faut toujours simplifier avec les sociologues et ces spécialistes du monde enseignant qui n’ont jamais enseigné −, on devrait créer des 3e option grec ou cinéma dans les centres-villes et des 3e option foot-basket dans le « 9-3 ».

Pour en revenir à Monsieur Debarbieux qui voulait, de fait, nous évaluer pour nous expliquer qu’il ne fallait plus évaluer les élèves, la levée de boucliers chez les sales conservateurs que nous étions lui fit renoncer à son projet, et je dois encore avoir dans mes archives du ridicule contemporain la lettre qu’il nous envoya et qui oscillait entre l’excuse et la bonne foi blessée de l’humaniste.
Et les « schizophrènes » continuèrent, au jour le jour, à faire face à leurs élèves et à innover sans le dire, parce que de toute manière, réussir, pour une jeune certifiée nommée à 800 kilomètres de chez elle, à faire passer la beauté des textes fondateurs à des classes où des élèves vivent sous le seuil de pauvreté, cela demande beaucoup plus de faculté d’adaptation, de courage, de dignité, de foi et même de sens de l’intérêt général que n’en auront jamais les membres de l’AFEV qui viennent expulser leur culpabilité petite-bourgeoise dans un caritatif de dame chaisière.

Ce ne serait pas très grave si cela ne passait pas, en plus, par un dénigrement larvé de la figure du prof, qui n’en a pas besoin par les temps qui courent. Et la pétition de l’AFEV est révélatrice de cet état d’esprit. Rendez-vous compte : le prof note ses élèves ! Il se permet de dire ce qui est très bien, bien, moins bien ou franchement à revoir.
Au nom de quoi, on se le demande ? Qui est-il, ce galeux, ce pouilleux, ce crypto-fasciste qui s’octroie le pouvoir régalien de classer ? Quelle est sa légitimité ? Un concours ? Allons donc ! Des études ? Vous plaisantez ? Un amour sincère du métier et des élèves qui sont dans sa classe ? Vous plaisantez, il ne fait que jouir sadiquement de son capital symbolique ! Il produit de l’inégalité, chaque jour, inlassablement. Et la violence générale de la société, la guerre de tous contre tous qui caractérise la France des années 2010, ce n’est pas compliqué, c’est devant le tableau noir qu’elle prend naissance.

Pour les pétitionnaires, la transmission, c’est la réaction

On ne sera pas surpris, non plus, de trouver parmi les signataires de cette pétition l’inénarrable Daniel Pennac. Daniel Pennac occupe la place bien particulière de rebelle officiel, de dadaïste d’Etat dans notre paysage national. Il trouve que les honneurs, la culture, tout ça, ce n’est pas très sérieux et qu’il ne faut pas embêter les enfants avec ça. Ce qu’il aime, dans la pétition, c’est qu’elle veut en finir avec la hiérarchisation et lui substituer une logique de coopération. Il faudra qu’il nous explique, ce fouriériste passionné, cet agrégé de lettres, certes mauvais écrivain − mais qui a bénéficié malgré tout d’un enseignement un peu contraignant et un peu axé sur la transmission −, pourquoi, en d’autres temps, il a accepté la Légion d’honneur et aussi pourquoi il se fend, dans Comme un roman, d’une « déclaration des droits imprescriptibles du lecteur » qui peut sembler amusante quand on a soi-même une bibliothèque conséquente et une culture assurée, mais qui est d’une démagogie dévastatrice pour des enfants dont les seuls livres qu’ils voient sont ceux du CDI du collège ou de l’école primaire.
Pennac, de manière souriante, c’est : « Après moi, le déluge ! », comme ses congénères de la « génération lyrique » qui ont profité de tout, jusqu’au bout, et laissent un monde moralement et économiquement en ruines mais veulent, en plus du beurre et de l’argent du beurre, le cul de la crémière médiatique : ils veulent paraître sympas et renvoyer dans les limbes de la réaction tous ceux qui croient encore un peu aux vertus de la transmission comme seul vecteur d’émancipation et d’égalité réelle.

Cette pétition est à la fois risible et inquiétante, comme le sont toutes les offensives modernisatrices qui caractérisent l’abaissement de la raison partout à l’œuvre ces temps-ci. On veut supprimer les notes car tout classement, pour des enfants, serait intrinsèquement pervers. Mais que l’on nous explique pourquoi c’est justement à l’école que les notes devraient être supprimées alors que, partout ailleurs, règne une idéologie de l’évaluation qui masque toujours celle du rendement. Les politiques publiques sont évaluées, les entreprises sont régulièrement soumises à des audits. Partout des « men in black » débarquent dans des bureaux, s’enferment avec leurs ordinateurs portables, reçoivent inviduellement agents, cadres, employés, ouvriers puis repartent au bout de quelques semaines avant d’envoyer des rapports qui vont recommander restructurations et licenciements, dans une logique purement comptable. La culture du chiffre qui conditionne les notations des fonctionnaires est partout à l’œuvre, y compris dans la police et l’hôpital. Les adultes sont infantilisés et cette infantilisation les pousse parfois au suicide, devenu une cause de mortalité au travail parmi d’autres.
Et voilà que le seul endroit, l’école, où les notes sont un moyen légitime, accepté et souhaité par les élèves et leurs parents, est montrée du doigt. Nos pyromanes pétitionnaires proclament fièrement, au nom d’un humanisme de façade, que les notes ne veulent rien dire, mais elles réapparaissent par magie quand il s’agit de dire d’un seul coup : « Toi, tu pars en seconde générale. Toi, tu pars en seconde professionnelle. »

C’est ce que Jean-Pierre Le Goff, dans un livre au titre évocateur, La Barbarie douce ou la modernisation aveugle des entreprises et des écoles, a bien montré. On fait règner un esprit copain dans la start-up comme au collège, avec tutoiement et main dans le dos. Mais quand le réel fait son retour en force, c’est là que la vraie violence arrive.
Sans repère, l’employé licencié qui se croyait pote avec le patron et l’élève orienté contre ses vœux qui pensait que le prof était un animateur tellement cool ont l’impression d’avoir été les dindons de la farce, ou en l’occurrence, de la tragédie.[/access]

Après la neige, une avalanche d’injures

39

L’épisode neigeux, comme disent les météorologues vient de prendre fin, et peut-être sera-t-il suivi d’un autre, bientôt. De cette mésaventure, paresseux et poussifs les journaux télévisés ont gavé ces oies qui les regardent. Mais aucun d’eux, si j’ai bonne mémoire, ne s’est fait l’écho de cet autre phénomène météorologique stupéfiant, qui accompagna la neige tombant sur notre beau territoire, je veux parler de ces avalanches d’injures qui se sont abattues sur nos mairies ou nos préfectures. A la mairie de Montreuil-sous-Bois, chaque jour, depuis une bonne semaine, les secrétaires des élus municipaux ne peuvent décrocher un téléphone sans voir tomber sur elles des tombereaux de mots orduriers. A en croire ces bonnes âmes, évidemment anonymes, qui hurlent au bout du fil, la municipalité ne fait pas son travail, elle ne déneige pas assez, ou pas assez vite ou même pas du tout.

Rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous : les administrés se plaignent que des élus qu’ils ont élus, disent-ils (en réalité ils n’ont pas voté ou bien voté pour d’autres) ne diligentent pas dans la minute devant chez eux des employés agiles qui, pelle en main, viendront débarrasser leur bout de trottoir de cette neige qu’on n’avait pas sonnée. Les secrétaires impavides ont bien du mérite. Les pauvres, font tampon et y sont habituées : à longueur d’année, les courageux anonymes décrochent volontiers leur téléphone pour les agonir.

Sans doute aussi espèrent-elles, ces patientes secrétaires, carnet en main, prendre en note la plus belle phrase qu’on leur aura servie ; rentrées chez elles, ça les fera rigoler, c’est sûr. Et elles ont raison, car cette année, la neige fondue a découvert quelques prodigieuses perles. Tenez, je vous livre la plus belle, qu’on m’a rapportée. Mélodie S., la secrétaire d’une adjointe au maire avait à peine décroché son téléphone, stoïque, blasée, qu’elle entendit passer dans l’écouteur cette faramineuse envolée : « Du temps d’ l’ancien maire, connasse, y neigeait moins ! » Ça lui a coupé le sifflet, à Mélodie. Et les bras, comme disait Coluche, lui en sont tombés des mains.

Chaque peuple a sa bêtise et le comique – involontaire – qui lui sied. Je ne doute pas que des perles de même proportions, – neige en moins ou pas – on en pourrait trouver ailleurs, à Ouagadougou, Shanghai ou Bénarès. Mais mine de rien, une perle comme celle-là fleure bon le terroir. Il faut des générations de Français, pour en arriver là, n’en doutons pas. C’est l’esprit de Flaubert et de son dictionnaire qui souffle dans ces inattendus prodiges. Tenez, à nos amis du Sénégal ou du Liban qui nous lisent, je suggère qu’ils nous envoient quelques avatars locaux de cette manne inénarrable. On se sentira moins seuls, avec notre neige et notre bêtise.

Fin de l’Euro, fin du monde ?

122

De Cassandre à Casimir, il n’y a qu’un pas. Ceux qui promettaient des lendemains qui chantent avec l’euro affirment aujourd’hui qu’un retour aux monnaies nationales serait une catastrophe. C’est ainsi que Le Figaro se fait l’écho d’une sombre étude publiée par la banque ING quantifiant l’impact d’une sortie de l’euro.

Une apocalypse économique

Enfer et damnation, il n’y a pas d’autres mots pour qualifier le scénario dépeint par Mark Cliffe, responsable de la recherche de la banque : baisse de 10% du PIB sur 3 ans, près de 14% de taux de chômage, un euro à 0,85 dollar, un litre d’essence à 1,75 euros. À l’en croire, la valeur du franc se dévaluerait de 15% par rapport au mark, et la lire de 25%. En oiseau de mauvaise augure, il prédit une dévaluation de 50% pour l’Espagne et jusqu’à 80% pour la Grèce. Ces sombres perspectives s’inspirent des événements subis par l’Argentine en 2002, où le PIB avait reculé de 10%, le chômage culminé à 20%, la pauvreté à 40%, le peso étant dévalué de 72% ! Est évoquée également une pression à la baisse sur les prix et les salaires en Allemagne et en France et l’éventualité d’une conversion des dettes et anciennes créances en euro, favorisant ainsi les débiteurs plutôt que les épargnants. Une sorte de prime au vice qui signerait également la fin de l’Union Européenne.

Comment ne pas voir dans cet exercice une volonté de défendre à tout prix la monnaie unique plutôt qu’une analyse prospective rationnelle ? L’article mentionné détaille les risques que nous prendrions si le « nouveau franc » venait à dégringoler par rapport à l’« ancien euro ». Dans le même temps, le rapport d’ING confirme nos prévisions selon lesquelles la parité du « nouveau franc » se retrouverait autour du point d’équilibre vis-à-vis de l’euro, en position intermédiaire entre le mark et la lire.

En clair, personne de sérieux ne soutient aujourd’hui que le franc se trouverait dévalué par rappelons-nous du précédent qui s’était étalé de début 1999 à fin 2000, période durant laquelle l’euro était passé de près de 1,2 dollars à 0,825. Loin de pénaliser l’activité, cette dépréciation avait au contraire permis à la zone euro d’enregistrer sa plus forte croissance annuelle, 3,9% en 2000 et encore 2% en 2001, et ce malgré le krach de la bulle Internet…

Une vision caricaturale du cas argentin

Notons que l’expérience argentine fait figure de cas d’école par rapport aux scénarii envisagés en Europe. N’oublions pas que la fin de l’union monétaire en Tchécoslovaquie s’est passée de bien meilleure manière, ce qui laisse augurer une transition plus aisée de l’euro au franc. Dans sa référence obsédante à l’Argentine, l’étude d’ING oublie de souligner que Buenos Aires traversait une grave crise depuis 1999, son PIB ayant reculé de 10% de 1998 à 2001, bien avant la dévaluation. Bien au contraire, c’est la défense acharnée de l’arrimage de sa monnaie au dollar qui provoqua la crise argentine !

Si la dévaluation brutale de début 2002 explique en grande partie la violente baisse du PIB argentin en 2002 (-10%), elle provoqua ensuite un regain d’activité marqué par une croissance moyenne de 8% les trois années suivantes. Le PIB de l’Argentine en 2004 dépassait donc celui de 2001. Il n’y a aucune raison de craindre un recul de l’activité prolongé sur trois ans en Europe, a fortiori pour des pays qui ne dévalueraient pas autant que l’Argentine en son temps. Certes, l’expérience argentine s’est avérée douloureuse et non exempte de défauts (en causant une forte inflation notamment). Il n’empêche que la dévaluation a permis de doubler les exportations de produits industriels et alimentaires de 2002 à 2006 tout en maintenant la croissance à un niveau élevé.

La France d’aujourd’hui pourrait bénéficier des avantages de la sortie (hausse des exportations du fait de la dévaluation du franc nouveau par rapport au mark et au dollar) sans les inconvénients d’une dévaluation sauvage – du fait de la stabilité du franc par rapport à l’euro. Bref, une analyse rapide du scénario d’ING permet rapidement d’en pointer les limites béantes. Partant, on peut se demander s’il n’exprime pas avant tout le souhait incantatoire de faire survivre l’euro envers et contre tout, quitte à avancer un scénario catastrophe digne des pires nanars hollywoodiens.

Les nouveaux Décembristes

30

On se souvient que les Décembristes étaient ces nobles éclairés qui tentèrent un coup d’état réformateur en décembre 1825 à Saint-Pétersbourg en profitant du vide laissé par la mort du tsar Alexandre Ier. Il n’est pas impossible qu’un mouvement portant le même nom surgisse de nouveau en France dans quelques années. Il ne sera pas constitué par des nobles progressistes mais plus simplement par les enfants nés en décembre qui ont, d’après une récente étude du CNRS, bien des raisons de se plaindre de leurs géniteurs qui auront trouvé intelligent de batifoler en avril, alors qu’ils auraient mieux fait de ne pas se découvrir d’un fil.

Nos nouveaux décembristes vont en effet gagner en moyenne 1, 5% de moins durant toute leur vie que s’ils étaient nés en janvier. Ils sont aussi deux fois plus nombreux à redoubler et sont plus souvent orientés dans l’enseignement professionnel. La raison est simple et ne fait d’ailleurs que confirmer scientifiquement l’intuition de nombreux enseignants : scolarisés dans une même classe avec onze mois de moins que les plus âgés de leurs camarades, ils connaissent un décalage important dans leur maturité qui peut se révéler un véritable handicap à l’école primaire. En même temps, si vous êtes nés en décembre, ne vous inquiétez pas trop. Nous sommes tous des exceptions statistiques et c’est tant mieux.

Résidences sécurisées, ça fait peur!

173

Finalement, ça devait finir comme ça.
Plus personne n’aime plus personne et plus personne n’a l’impression d’avoir quoique ce soit de commun avec son voisin, son concitoyen, sa femme, son mari, son amant, sa sœur. Vous entendez bien qu’il ou elle parle la même langue que vous mais étrangement vous ne la comprenez plus. Par exemple, il vous dit « réforme », vous comprenez « progrès » et vous vous retrouvez avec la retraite à 62 ans, des médicaments déremboursés et des enfants surdiplômés stagiairisés à vie…
Qui n’a pas compris qui ?

Immergé dans sa Xbox 360

Non, l’autre n’est plus jamais le même, décidément : en politique, en amour, au boulot, dans vos plaisirs que vous ne partagez plus que rarement avec quelqu’un tant l’offre de divertissement s’est diversifiée et individualisée jusqu’au solipsisme. L’adolescent ou même l’adulescent immergé dans sa Xbox 360 est en pleine schizophrénie cyberautiste sous le même toit que son père insomniaque sur le point d’être délocalisé et qui a retrouvé Masculin/Féminin de Godard sur une de ces deux cents chaines de la fibre optique. Mais ça ne l’aide pas à comprendre la mère qui se demande pourquoi elle a besoin d’antidépresseurs pour tenir alors qu’elle s’entend si bien avec ses amies de la copropriété et que l’opération de chirurgie plastique s’est bien passée.
Il n’y a rien à faire : l’autre vous est de plus en plus mystérieux, opaque, vaguement hostile.
C’est vrai à la maison et c’est vrai dans les jeunes couples (portant, ils devraient s’aimer, ceux-là) dont plus d’un sur d’eux divorce au bout de cinq ans parce que le mariage est devenu une forme de consumérisme comme une autre.

C’est vrai au travail, où finalement l’autre est forcément un concurrent. Que ce soit dans les administrations où disparaissent par milliers des postes qui sombrent dans le néant de la rigueur, comme dans les entreprises de l’économie réelle qui désormais prennent le moindre contre coup des humeurs de la finance mondialisée.

Et c’est vrai enfin et surtout dans nos villes où s’évaporent les derniers quartiers socialement mixtes devant le creusement d’inégalités délirantes. À la place, ce que l’on connait de plus en plus, ce sont des mini-murs de Berlin parfois visibles, parfois non. Ils se dressent concrètement par des herses de police ou, de façon immatérielle, par la hausse des taxes d’habitation. Ils séparent les centres-villes gentryfiés des banlieues électrifiées, les vieux départements d’immigration et ceux de l’accession bobo à la propriété sur cinquante ans. Sans compter, comme des réserves de peaux-rouges habillés en Old England ou en Cyrillus, les îlots inquiets de la bourgeoisie du monde d’avant.

Même le prix de l’eau du robinet

Oui, ça devait finir comme ça : la guerre de tous contre tous.
C’est à dire ce qui caractérisait l’état de nature selon Hobbes. Pour Hobbes cela n’a pu cesser qu’avec l’apparition de l’Etat, avec une majuscule. La petite différence, aujourd’hui, c’est que la guerre de tous contre tous renait après la disparition de l’Etat.

On s’étonnera, plus tard, de l’espèce de folie pure, d’irréalité, qui aura régné à notre époque et qui aura consisté à faire croire à des peuples entiers que ce qui était à eux, collectivement et naturellement, en fait ne l’était pas et pouvait faire l’objet de marchés, d’appels d’offres, de profits et de marges bénéficiaires pour certains.

C’est allé de la façon dont on les soignait, dont on les éduquait, dont on les transportait à celle dont on les éclairait et les réchauffait. On trouvera du plus haut comique, par exemple, que le prix de l’eau au robinet ait varié du simple au quadruple dans deux communes distantes de cinq kilomètres, parce que l’une avait une régie municipale et que l’autre avait sous-traité à Veolia. Ou que, montant dans un train ou un avion, il était pratiquement impossible de trouver deux passagers ayant payé le même prix pour le même trajet, confirmant la vieille théorie de Marx sur l’écart de plus en plus schizophrénique qui se creuse entre la valeur d’usage et la valeur d’échange dans les économies capitalistes.

Fragmentation du réel

Et c’est en ce dimanche de fin d’année, dans Le Monde, que l’on découvre le stade ultime de cette fragmentation du réel, de cette séparation à l’œuvre telle que l’a définie le situationnisme il y a déjà cinquante ans : la privatisation et même la libanisation de l’espace public que représente le boom des résidences sécurisées. Entendons nous bien, quand on parle de résidences sécurisées, il ne s’agit pas d’immeubles équipés de digicodes ni même de zones dans lesquelles on demande à des sociétés de sécurité de faire patrouiller un vigile avec un chien.

Non, il s’agit de construire dans les zones rurbanisées de véritables ghettos dorés sur le modèle des « gated communities » américaines. Le syndrome du pont-levis, en quelque sorte. On se retrouve totalement isolés de l’extérieur et on atteint le comble de l’entre soi. Un règlement intérieur draconien pourra même éliminer pour vous la tentation de vous livrer à certaines nuisances impardonnables : fumer, faire des enfants, avoir un chien. Quand on vous a tellement foutu la trouille depuis des générations, la servitude volontaire, ça va de soi. La Boétie l’avait bien compris en son temps.

On nous informe notamment que 13% des nouveaux ensembles résidentiels construits chaque année (avec des pics à 20% dans le sud-est) le sont sur ce modèle de communautés fermées où vous vous promenez badgés derrière de hauts murs et où vous devez prévenir quand quelqu’un vient vous voir ou que vous sortez.
On pourrait en rire, de ces classes moyennes supérieures, décidées à se retrancher (à tous les sens du terme.) Finalement, le grand JG Ballard dans Le massacre de Pangbourne avait déjà prophétisé les névroses mortifères qui finissent par se développer dans ce genre de lieu et finissent dans des explosions de violentes qui valent bien celles que l’on voulait fuir à l’extérieur.

Mais c’est beaucoup moins drôle quand on sait dans le même temps que les maires qui autorisent ce genre de constructions, comme celui d’Etiolles dans l’Essonne, s’entendent dire par leur administrés, à propos des 20% de logements sociaux obligatoires dans la loi SRU sous peine d’amende : « Payez, payez mais n’en faites pas. »

On voit bien où tout cela va nous mener si rien ne change : à un nouveau Moyen Âge qui ressemblera à ces films post-apocalyptiques des années 70. Des hordes de nouveaux gueux viendront assiéger des citadelles en béton armé.

On espère simplement qu’à l’intérieur, ils paieront bien leur milice privée et que les prétoriens seront bien entrainés, parce qu’il ne faudra plus trop compter sur les forces de l’ordre. Elles ne seront plus assez nombreuses, mal équipées et assez peu motivées par les salaires réduits de 30% par le FMI.
Si ça se trouve, elles ne se dérangeront même plus.

Le Massacre de Pangbourne

Price: ---

0 used & new available from

Quand les flics ont les boules

13

Depuis les roaring sixties, Rudy le Rouge et la grande époque des squats de Kreutzberg, on savait les jeunes Berlinois particulièrement inventifs en matière de guérilla urbaine et notamment de projectiles destinés aux forces de l’ordre. Mais l’Allemagne est une terre de traditions, et même le dernier des gauchistes y respecte, à sa façon, la trêve des confiseurs.

C’est ce qu’à pu vérifier ce week-end une escouade de feldpandores diligentés dans un quartier chaud de la capitale allemande pour mettre fin à une supposée rixe entre jeunes. Ladite rixe s’est révélée être une banale bataille de boules de neige impliquant une quarantaine de garnements. Sommés de mettre fin immédiatement à ces agissements illégaux, les contrevenants de deux bandes n’ont pas obtempéré. Au contraire, à l’instar des commères brivistes de Brassens, les belligérants des deux camps ont conjugué leurs forces pour défendre face à la police le droit séculaire à la bataille de boules de neige, en bombardant celle-ci de projectiles exclusivement composés d’H20 gélifiée.

Pas fair play pour un pfennig, les agents ont riposté avec des bombes à poivre…

Guantanamo restera ouvert pendant les Fêtes

7

« La fermeture du camp de Guantanamo ne sera pas effective avant un certain temps ». Cette déclaration du porte-parole de la Maison Blanche augure d’un deuxième anniversaire teinté de gris pour la présidence de Barack Obama. Arrivé au pouvoir le 20 janvier 2009, sa première décision – et donc la plus forte symboliquement – avait été d’annoncer la fermeture du fameux camp extraterritorial « dans l’année ». Pour le rookie du Bureau Ovale, il s’agissait ni plus ni moins que de concrétiser une des promesses emblématiques de sa campagne – partagée aussi, rappelons-le pas son adversaire d’alors John McCain -, engagement d’ailleurs réitéré le 11 janvier 2009, quinze jours seulement avant son intronisation.

A la décharge du président versatile, il faut préciser que les Republicains mènent de leur côté une guéguerre d’usure sur ce dossier empêchant de fait de dégager une quelconque solution de replacement, comme par exemple le transfert, un temps envisagé, des détenus sur le territoire américain

En attendant une hypothétique solution, 174 détenus suspectés d’appartenance à Al-Qaida restent encore internés à Guantanamo (contre 775 au début). Un statu quo qui comme nous l’avions déjà signalé, n’est pas sans induire quelques collateral damages en matière de Droits de l’Homme: faute de solution adéquate de rétention, les services secrets recourent de plus en plus volontiers aux assassinats ciblés. If you can’t jail them, kill them…

Epice and love

5

Dans l’excellent blog Drogues news qu’il tient sur le site des Inrocks, Arnaud Aubron nous apprend tout sur la dernière substance hallucinogène qui fait fureur aux USA « Jusqu’où les jeunes Américains sont-ils prêts à aller pour se droguer? Au moins jusque dans la cuisine de maman ». Et oui, le produit en question est en vente partout, puisqu’il s’agit de la noix de muscade. D’après l’auteur, le sujet a déjà fait l’objet de reportages alarmistes sur CNN et ABC, et une vague de panique est en train de déferler sur les moms conscientisées, et il n’est pas certain que les statistiques publiées par Slate « Au cours de l’année écoulée, 67 appels pour intoxication à la noix de muscade ont été adressés au centre américain anti-poison, contre 5000 pour la marijuana » suffisent à calmer la psychose.

Toujours est-il que ce papier m’a remémoré quelques bribes oubliées (disons, plus vraisemblablement, refoulées) de jeunesse : on a la madeleine qu’on peut. Et puisque j’ai déjà bassiné avec mes souvenirs de rebelle chevelu de troisième les lecteurs du blog d’Arnaud, il n’y a pas de raison que ceux de Causeur y échappent

Ils remontent aux premières grandes années du shit dans les collèges de banlieue, circa 1972-1973. Tant pis pour le lustre de mon CV, je n’en fut pas un protagoniste actif, mais seulement un témoin, étant pour ma part plutôt adepte de ce qu’on appelait pas encore le binge drinking (Ricqlès à 80°, ou bien alcool pharmaceutique légèrement aromatisé au jus d’orange de la cantine, ou encore rhum Négrita les jours de fête, genre concert de Lou Reed au Palais des Sports…).

Bref à l’époque, le shit était rare et cher, il n’y avait que très rarement de dealers attitrés dans les établissement scolaires et les adeptes de la barette revenaient souvent bredouilles de leurs expéditions rue de la Huchette (sans parler des fois où ils s’étaient fait refiler de la halva ou du henné sous papier alu). Quand la disette se prolongeait, toute la classe (enfin tous les mecs cools de la classe ou du « Foyer socio-éducatif ») étaient mis à contribution pour collecter dans les cuisines de leurs mamans les fameuses noix de muscades au profit de leurs potes sevrés malgré eux.

Si ma mémoire est bonne, ladite muscade était ensuite râpée à raison de trois noix pour un verre de lait sucré. D’après les consommateurs, ça ne valait pas un bon shilum (les plus jeunes rechercheront le mot dans google) mais c’était mieux que rien…

En revanche, pour l’avoir essayé moi-même, je peux certifier qu’arracher les fils des peaux de bananes, les faire sécher et les fumer ensuite est une perte de temps absolue. Remarquez, à cette époque, du temps, on en avait…

The best of the year

126

On achève bien les chevaux. Je ne vois pas pourquoi on aurait d’autres manières avec les années. Il n’y a qu’à parcourir les rétrospectives qui fleurissent ces jours-ci dans nos journaux, comme les marronniers essaiment leurs derniers fruits une fois l’hiver venu, pour s’en convaincre : 2010 fut une année de merde. Je corrobore.

Tout a commencé au mois de janvier quand un médecin, qui visiblement n’avait pas tiré son diplôme de cancérologue d’une pochette surprise, annonça à Oskar Lafontaine et à moi-même que nous avions décroché le gros lot. J’en fus quitte pour un nichon – ils m’ont ôté le droit, afin de respecter mes convictions qui me portent politiquement à gauche. J’ignore ce qu’ils ont retiré à Oskar. J’espère simplement que l’ancien leader de Die Linke n’a pas piqué son postiche à Mélenchon et qu’il se sera fait confectionner une perruque de cancéreux qui vous fait passer toute citoyenne normale pour une juive orthodoxe. Ça nous apprendra, somme toute, à ne pas avoir versé, des années durant, notre obole à l’ARC : on ne vit pas impunément !

Janvier : tremble comme tu veux

Janvier 2010 fut un mois calamiteux. Tremblement de terre à Haïti, tremblement de tête à l’Elysée avec l’acquittement de Dominique de Villepin, tremblement de cils à Berne avec la levée du secret bancaire pour les citoyens américains : ce fut le mois de tous les tremblements. Mais le tremblement le plus terrible fut certainement, le 1er janvier 2010, la nomination de Herman van Rompuy à la présidence du Conseil européen. C’est la première fois que l’Union européenne se dote d’un président du Conseil et ils n’ont rien trouvé de mieux que d’embaucher une tête à claques native. Je sais : c’est pas beau de s’en prendre au physique des gens. C’est ce que j’ai dit au chirurgien avant qu’il ne me charcute le nibard droit. Mais avouez que nous avons tous eu, dans notre enfance, un Herman Van Rompuy que l’instinct cancre nous commandait de baffer sans vergogne. C’est lui qui pointait le doigt bien haut quand la maîtresse interrogeait la classe, c’est lui qui jamais ne se mettait les doigts dans le nez, c’est lui qui dénonçait ses petits camarades. Et c’est lui, enfin, qui finissait régulièrement, derrière ses petites lunettes, son air pincé, à pleurer dans les toilettes parce que les garçons lui avaient passé la bite au cirage.

Février : les blagues les plus courtes sont toujours les plus brèves

Le mois de février 2010 fut le plus ennuyeux qui soit. Il ne dura, fort heureusement, que 28 jours et fut distrait, sur la fin, par la tempête Xinthia. Fort heureusement pour les rédactions qui ne se voyaient pas éditorialiser ad libidum sur les élections ukrainiennes et l’opposition entre Ianoukovytch et Tymonchenko.

Mars : t’as pas idée des ides

On lui avait pourtant dit : « Méfie-toi des ides de mars. » Le président Sarkozy n’en fit, comme à son habitude, rien qu’à sa tête et perdit toutes les régions. Enfin, toutes les régions, sauf une : l’irréductible Alsace. Que les sarkozystes aient, dans leur défaite, le triomphe modeste : on n’a pas encore su déterminer si l’Alsace était une région ou un Land. Merkel se pose aussi la question.

Avril : ne perds pas le fil

« En avril, ne te découvre pas d’un fil. » La leçon fut si bien retenue par l’Islande que son volcan Eyjafjöll couvrit l’Europe entière d’un voile de poussière, empêchant tout avion européen de décoller, au grand dam des aiguilleurs du ciel et du personnel naviguant d’Air France qui n’avait même pas déposé de préavis de grève. Les pauvres ne s’en sont pas encore remis. Notons que l’éruption de l’Eyjafjöll reste le seul apport de l’Islande à la culture européenne et à la civilisation humaine. Certainement le dernier. Du moins, on l’espère.

Mai : va te faire voir à Metz

Quand on songe qu’en France l’ouverture de l’annexe du Centre Pompidou à Metz a suscité plus d’articles de presse que celle de l’Exposition universelle de Shangaï (République populaire de Chine), on a de quoi relativiser.

Juin : fume des joints

Juin 2010 restera dans les annales comme le mois qui a vu triompher l’esprit d’équipe, le fair-play, la sportivité. C’est, en effet, ce mois-là que l’Equipe de France de balle au pied (football pour les intimes de la langue de Shakespeare) a montré toute sa valeur.

Juillet : bois pas du petit lait

Tout a commencé lorsque la Belgique prit la présidence tournante de l’Union européenne. Un pays sans gouvernement prenait la tête d’une organisation sans but ni projet. Comme si ce grand mal ne suffisait pas, il fallut couronner le tout : pas de garden-party à l’Elysée ! Il fallait se rabattre sur les bistrots du VIIIe pour se pochetronner le 14 juillet.

Août : qui n’est russe redoute

Quiconque a eu un père ou un grand-père envoyé en 1943 sur le front de l’Est le sait : la Russie, ça caille. Eh bien non ! Les réchauffistes climatiques ont raison : la Russie, c’est hyper chaud. Les Maldives ne valent pas la Sibérie. Le 29 juillet 2010, Moscou connut les plus hauts degrés Celsius de son histoire : plus de 38° ! Même sous Staline, le rouge ne titrait pas si fort.

Septembre : au pot de chambre !

Ce fut, dans nos journaux, l’événement le plus infime de l’année. Mais certainement le plus important du millénaire commençant : des scientifiques découvraient Gliese 581 g, une exoplanète appartenant au système solaire Gliese 581 et susceptible d’accueillir des formes de vie. En quelque sorte, le point G de Gliese permettrait à l’humanité d’échapper à son triste sort lorsque, d’ici 5 milliards d’années, le soleil aura fini d’exister. La nouvelle n’échappa pas à l’oreille écologique et attentive de mon mari Willy : il est prêt à faire ses valises pour pratiquer la lombriculture sur Gliese 581 g. C’est parfois pénible d’avoir épousé un con.

Octobre : pas d’opprobre

Le mois d’octobre 2010 reste signalé à notre mémoire comme l’accession de Liu Xiaobo au prix Nobel de la paix. Excusez-moi un instant : depuis 2003, cet énergumène préside le Centre chinois indépendant PEN. On peut dire donc que c’est un péniste. Et franchement, les lepénistes chinois méritent-ils le prix Nobel de la paix ?

Novembre : le Fillon du membre

Rien ne s’est passé, en novembre 2010, dans le monde. Rien à l’exception du remaniement qui a affecté le gouvernement français. Extraordinaire. Comme la moule accrochée à son rocher (les mois en -re sont recommandés pour les fruits de mer), François Fillon succédait à François Fillon. Et comme le nouveau Premier ministre n’avait rien à dire, il s’envoya lui-même le dire à sa place, au cours d’un discours de politique générale qui s’inscrira dans les annales comme un modèle du genre. Pas les annales gouvernementales, les annales du poker menteur.

Décembre : plus de rime en membre

Le mois de décembre 2010 a vu un véritable triomphe de la démocratie : Alexandre Loukachenko a été réélu président de Bélarus à la quasi-unanimité des suffrages. Moi, j’aime bien Loukachenko : il a une petite moustache, des idées arrêtées, mais il n’est pas allemand. Ça nous rappelle quelque chose, mais ça nous change.

L’année 2010 fut déplorable. Rassurez-vous : l’année 2011 ne le sera pas moins. Ainsi va la vie. Le meilleur à tous les Causeurs. Et plus si affinités.

Côte d’Ivoire : Le boulanger et ses mitrons

50
photo : busy.pochi
photo : busy.pochi

Jusque-là, j’observais de loin, avec la modestie du profane absolu en affaires africaines les récents développements de la situation en Côte d’Ivoire. En fait, comme dans de très nombreux pays d’Afrique et du Moyen Orient, le simulacre démocratique imposé par les puissances occidentales et leurs alliés devait décider de la mainmise par l’une ou l’autre des ethnies de la rente nationale. En l’occurrence de déterminer quel clan allait se servir des revenus du cacao et du pétrole pour mener une politique clientéliste au profit exclusif de ses affidés, et mettre l’appareil d’Etat (armée, justice, police) à la botte du président élu et de ses amis. Le nombre des Etats africains fonctionnant hors de ce schéma se compte dur les doigts d’une seule main d’un bûcheron ayant eu des ennuis avec sa tronçonneuse.

Comme le pays est divisé, de fait, entre le nord musulman favorable à Alassane Ouattara et le sud chrétien qui penche plutôt pour Laurent Gbagbo, d’ethnie bété, pour le second tour, le ralliement à l’un ou à l’autre du troisième larron, Henri Konan-Bédié, chrétien d’ethnie baoulé était de nature à faire pencher la balance. Konan-Bédié a choisi Ouattara, et les Baoulés l’ont suivi… Pour le reste chacun a fait comme d’habitude : on ne se risque pas à faire campagne pour le candidat qui n’est pas dominant dans sa région ou dans son ethnie.

Scénario bosniaque ?

Bref, ces élections ivoiriennes ont fait ressurgir dans ma mémoire un épisode aujourd’hui oublié des guerres yougoslaves. En 1991, après la sécession de la Slovénie et de la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, république fédérée multiethnique (44% de Bosniaques musulmans, 32% de Serbes, 17% de Croates) entre en turbulence. Les leaders musulmans et croates sont favorables à l’indépendance, alors que les Serbes s’y opposent. L’Union européenne met en place une commission présidée par Robert Badinter pour surveiller l’évolution de la situation et déterminer les conditions d’une reconnaissance par l’UE d’un départ de la Bosnie de la Fédération yougoslave. Cette commission impose la tenue d’un référendum avant de prendre toute décision. Celui-ci, qui a lieu le 29 février 1992 donne une majorité soviétique (99,4%) aux partisans de l’indépendance. Avec un petit inconvénient tout de même : le boycott total de ce scrutin par les Serbes de Bosnie. Ce qui n’empêcha pas Robert Badinter de prendre acte des résultats de ce référendum et l’UE de reconnaître sans barguigner l’indépendance de la Bosnie. La logique purement arithmétique, celle qui s’applique dans des démocraties où le suffrage n’est pas surdéterminé par des considérations ethniques ou claniques a produit dans ce cas d’espèce le résultat que l’on sait : cinq ans de guerre, des massacres à répétitions, et une Bosnie-Herzégovine qui ne tient, encore aujourd’hui que sous la férule de l’UE…

Pour en revenir à la Côte d’Ivoire, une approche de ce type est de nature à produire les mêmes effets, et les poids lourds de la « communauté internationale » (en fait Sarkozy, Obama et l’UE) se sont quelque peu précipités en lançant un ultimatum comminatoire à Laurent Gbagbo, sans prévoir les moyens militaires destinées à rendre la menace crédible. Renvoyer le mistigri à la CEDEAO (Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest) pour veiller à l’expulsion manu militari de Gbagbo de son palais présidentiel est une vaste blague : quel chef d’Etat africain prendrait aujourd’hui le risque de créer un précédent qui pourrait un jour ou l’autre se retourner contre lui ?

Cette affaire ivoirienne est donc aujourd’hui une comédie qui pourrait, hélas, vite tourner à la tragédie. Mais restons dans le registre comique pendant que c’est encore possible : Laurent Gbagbo est surnommé « le boulanger » par ses concitoyens en raison de son aptitude à rouler ses adversaires dans la farine. Comme il est aujourd’hui dans le pétrin, il a fait appel à deux mitrons, plus tout jeunes, certes, mais dont l’âge n’a pas émoussé leurs passions pour les coups d’éclats et les coups tordus. Ils ont pour nom Jacques Vergès (85 ans) et Roland Dumas (88 ans), et il viennent de débarquer à Abidjan pour « conseiller » Gbagbo et son clan. Les paris sont ouverts pour savoir qui Ouattara embauchera pour contrer les papys flingueurs : Kiejman ? Metzner ? Ils ont du temps libre depuis l’accord de paix signé chez les Bettencourt…

Les profs, ces zéros…

19
photo : krossbow
photo : krossbow

Cette fois-ci, c’est certain : le monde marche sur la tête. La récente pétition demandant la suppression des notes à l’école primaire et au collège achève le processus de décomposition pédagogiste d’une institution en phase terminale. Elle est à l’initiative de l’AFEV (Association de la fondation étudiante pour la ville), une association que les professeurs de zone difficile connaissent bien, composée d’étudiants bénévoles toujours prêts à aider les élèves dans les permanences de quartier.[access capability= »lire_inedits »] Comme ça, ça paraît sympathique, humain, citoyen. Le problème est que l’AFEV, qui a tellement travaillé sur la représentation que l’élève se fait de l’école, n’a jamais travaillé sur la représentation qu’elle, comme association, se faisait du métier d’enseignant aujourd’hui. À l’AFEV, on est persudé que le maître est méchant par nature, engoncé dans un savoir qu’il ne remet jamais en question, et qu’il considère ses élèves comme de petits robots. Il refuse aussi de se former, de dialoguer avec les parents, d’individualiser sa pédagogie, de prendre en compte la diversité des parcours. Bref, au sens sartrien du terme, c’est un « salaud ».

Faut-il créer des troisièmes option foot-basket dans le « 9-3 » ?

Je n’ai ainsi pas été tellement étonné de voir, parmi les signataires de la pétition, le sociologue Eric Debarbieux. Il y a quelques années, Eric Debarbieux a voulu venir enquêter dans l’établissement dans lequel je travaillais en se posant, au départ, des questions légitimes : celle de la violence et de l’échec scolaire dans les ZEP. Il y avait juste eu un petit problème : il avait expliqué à France Culture et dans quelques articles que le problème, a priori, semblait évidemment venir des profs qu’il avait gentiment qualifiés de « schizophrènes » puisque leurs syndicats réclamaient toujours plus de moyens en refusant d’innover dans leurs pratiques.
Refuser d’innover dans les pratiques, pour ces gens-là, cela veut simplement dire ne pas sacrifier nos exigences et estimer que le programme de l’Ecole de la République s’applique aussi aux enfants des mileux défavorisés. Si je simplifie − et il faut toujours simplifier avec les sociologues et ces spécialistes du monde enseignant qui n’ont jamais enseigné −, on devrait créer des 3e option grec ou cinéma dans les centres-villes et des 3e option foot-basket dans le « 9-3 ».

Pour en revenir à Monsieur Debarbieux qui voulait, de fait, nous évaluer pour nous expliquer qu’il ne fallait plus évaluer les élèves, la levée de boucliers chez les sales conservateurs que nous étions lui fit renoncer à son projet, et je dois encore avoir dans mes archives du ridicule contemporain la lettre qu’il nous envoya et qui oscillait entre l’excuse et la bonne foi blessée de l’humaniste.
Et les « schizophrènes » continuèrent, au jour le jour, à faire face à leurs élèves et à innover sans le dire, parce que de toute manière, réussir, pour une jeune certifiée nommée à 800 kilomètres de chez elle, à faire passer la beauté des textes fondateurs à des classes où des élèves vivent sous le seuil de pauvreté, cela demande beaucoup plus de faculté d’adaptation, de courage, de dignité, de foi et même de sens de l’intérêt général que n’en auront jamais les membres de l’AFEV qui viennent expulser leur culpabilité petite-bourgeoise dans un caritatif de dame chaisière.

Ce ne serait pas très grave si cela ne passait pas, en plus, par un dénigrement larvé de la figure du prof, qui n’en a pas besoin par les temps qui courent. Et la pétition de l’AFEV est révélatrice de cet état d’esprit. Rendez-vous compte : le prof note ses élèves ! Il se permet de dire ce qui est très bien, bien, moins bien ou franchement à revoir.
Au nom de quoi, on se le demande ? Qui est-il, ce galeux, ce pouilleux, ce crypto-fasciste qui s’octroie le pouvoir régalien de classer ? Quelle est sa légitimité ? Un concours ? Allons donc ! Des études ? Vous plaisantez ? Un amour sincère du métier et des élèves qui sont dans sa classe ? Vous plaisantez, il ne fait que jouir sadiquement de son capital symbolique ! Il produit de l’inégalité, chaque jour, inlassablement. Et la violence générale de la société, la guerre de tous contre tous qui caractérise la France des années 2010, ce n’est pas compliqué, c’est devant le tableau noir qu’elle prend naissance.

Pour les pétitionnaires, la transmission, c’est la réaction

On ne sera pas surpris, non plus, de trouver parmi les signataires de cette pétition l’inénarrable Daniel Pennac. Daniel Pennac occupe la place bien particulière de rebelle officiel, de dadaïste d’Etat dans notre paysage national. Il trouve que les honneurs, la culture, tout ça, ce n’est pas très sérieux et qu’il ne faut pas embêter les enfants avec ça. Ce qu’il aime, dans la pétition, c’est qu’elle veut en finir avec la hiérarchisation et lui substituer une logique de coopération. Il faudra qu’il nous explique, ce fouriériste passionné, cet agrégé de lettres, certes mauvais écrivain − mais qui a bénéficié malgré tout d’un enseignement un peu contraignant et un peu axé sur la transmission −, pourquoi, en d’autres temps, il a accepté la Légion d’honneur et aussi pourquoi il se fend, dans Comme un roman, d’une « déclaration des droits imprescriptibles du lecteur » qui peut sembler amusante quand on a soi-même une bibliothèque conséquente et une culture assurée, mais qui est d’une démagogie dévastatrice pour des enfants dont les seuls livres qu’ils voient sont ceux du CDI du collège ou de l’école primaire.
Pennac, de manière souriante, c’est : « Après moi, le déluge ! », comme ses congénères de la « génération lyrique » qui ont profité de tout, jusqu’au bout, et laissent un monde moralement et économiquement en ruines mais veulent, en plus du beurre et de l’argent du beurre, le cul de la crémière médiatique : ils veulent paraître sympas et renvoyer dans les limbes de la réaction tous ceux qui croient encore un peu aux vertus de la transmission comme seul vecteur d’émancipation et d’égalité réelle.

Cette pétition est à la fois risible et inquiétante, comme le sont toutes les offensives modernisatrices qui caractérisent l’abaissement de la raison partout à l’œuvre ces temps-ci. On veut supprimer les notes car tout classement, pour des enfants, serait intrinsèquement pervers. Mais que l’on nous explique pourquoi c’est justement à l’école que les notes devraient être supprimées alors que, partout ailleurs, règne une idéologie de l’évaluation qui masque toujours celle du rendement. Les politiques publiques sont évaluées, les entreprises sont régulièrement soumises à des audits. Partout des « men in black » débarquent dans des bureaux, s’enferment avec leurs ordinateurs portables, reçoivent inviduellement agents, cadres, employés, ouvriers puis repartent au bout de quelques semaines avant d’envoyer des rapports qui vont recommander restructurations et licenciements, dans une logique purement comptable. La culture du chiffre qui conditionne les notations des fonctionnaires est partout à l’œuvre, y compris dans la police et l’hôpital. Les adultes sont infantilisés et cette infantilisation les pousse parfois au suicide, devenu une cause de mortalité au travail parmi d’autres.
Et voilà que le seul endroit, l’école, où les notes sont un moyen légitime, accepté et souhaité par les élèves et leurs parents, est montrée du doigt. Nos pyromanes pétitionnaires proclament fièrement, au nom d’un humanisme de façade, que les notes ne veulent rien dire, mais elles réapparaissent par magie quand il s’agit de dire d’un seul coup : « Toi, tu pars en seconde générale. Toi, tu pars en seconde professionnelle. »

C’est ce que Jean-Pierre Le Goff, dans un livre au titre évocateur, La Barbarie douce ou la modernisation aveugle des entreprises et des écoles, a bien montré. On fait règner un esprit copain dans la start-up comme au collège, avec tutoiement et main dans le dos. Mais quand le réel fait son retour en force, c’est là que la vraie violence arrive.
Sans repère, l’employé licencié qui se croyait pote avec le patron et l’élève orienté contre ses vœux qui pensait que le prof était un animateur tellement cool ont l’impression d’avoir été les dindons de la farce, ou en l’occurrence, de la tragédie.[/access]

Après la neige, une avalanche d’injures

39

L’épisode neigeux, comme disent les météorologues vient de prendre fin, et peut-être sera-t-il suivi d’un autre, bientôt. De cette mésaventure, paresseux et poussifs les journaux télévisés ont gavé ces oies qui les regardent. Mais aucun d’eux, si j’ai bonne mémoire, ne s’est fait l’écho de cet autre phénomène météorologique stupéfiant, qui accompagna la neige tombant sur notre beau territoire, je veux parler de ces avalanches d’injures qui se sont abattues sur nos mairies ou nos préfectures. A la mairie de Montreuil-sous-Bois, chaque jour, depuis une bonne semaine, les secrétaires des élus municipaux ne peuvent décrocher un téléphone sans voir tomber sur elles des tombereaux de mots orduriers. A en croire ces bonnes âmes, évidemment anonymes, qui hurlent au bout du fil, la municipalité ne fait pas son travail, elle ne déneige pas assez, ou pas assez vite ou même pas du tout.

Rien de nouveau sous le soleil, me direz-vous : les administrés se plaignent que des élus qu’ils ont élus, disent-ils (en réalité ils n’ont pas voté ou bien voté pour d’autres) ne diligentent pas dans la minute devant chez eux des employés agiles qui, pelle en main, viendront débarrasser leur bout de trottoir de cette neige qu’on n’avait pas sonnée. Les secrétaires impavides ont bien du mérite. Les pauvres, font tampon et y sont habituées : à longueur d’année, les courageux anonymes décrochent volontiers leur téléphone pour les agonir.

Sans doute aussi espèrent-elles, ces patientes secrétaires, carnet en main, prendre en note la plus belle phrase qu’on leur aura servie ; rentrées chez elles, ça les fera rigoler, c’est sûr. Et elles ont raison, car cette année, la neige fondue a découvert quelques prodigieuses perles. Tenez, je vous livre la plus belle, qu’on m’a rapportée. Mélodie S., la secrétaire d’une adjointe au maire avait à peine décroché son téléphone, stoïque, blasée, qu’elle entendit passer dans l’écouteur cette faramineuse envolée : « Du temps d’ l’ancien maire, connasse, y neigeait moins ! » Ça lui a coupé le sifflet, à Mélodie. Et les bras, comme disait Coluche, lui en sont tombés des mains.

Chaque peuple a sa bêtise et le comique – involontaire – qui lui sied. Je ne doute pas que des perles de même proportions, – neige en moins ou pas – on en pourrait trouver ailleurs, à Ouagadougou, Shanghai ou Bénarès. Mais mine de rien, une perle comme celle-là fleure bon le terroir. Il faut des générations de Français, pour en arriver là, n’en doutons pas. C’est l’esprit de Flaubert et de son dictionnaire qui souffle dans ces inattendus prodiges. Tenez, à nos amis du Sénégal ou du Liban qui nous lisent, je suggère qu’ils nous envoient quelques avatars locaux de cette manne inénarrable. On se sentira moins seuls, avec notre neige et notre bêtise.

Fin de l’Euro, fin du monde ?

122

De Cassandre à Casimir, il n’y a qu’un pas. Ceux qui promettaient des lendemains qui chantent avec l’euro affirment aujourd’hui qu’un retour aux monnaies nationales serait une catastrophe. C’est ainsi que Le Figaro se fait l’écho d’une sombre étude publiée par la banque ING quantifiant l’impact d’une sortie de l’euro.

Une apocalypse économique

Enfer et damnation, il n’y a pas d’autres mots pour qualifier le scénario dépeint par Mark Cliffe, responsable de la recherche de la banque : baisse de 10% du PIB sur 3 ans, près de 14% de taux de chômage, un euro à 0,85 dollar, un litre d’essence à 1,75 euros. À l’en croire, la valeur du franc se dévaluerait de 15% par rapport au mark, et la lire de 25%. En oiseau de mauvaise augure, il prédit une dévaluation de 50% pour l’Espagne et jusqu’à 80% pour la Grèce. Ces sombres perspectives s’inspirent des événements subis par l’Argentine en 2002, où le PIB avait reculé de 10%, le chômage culminé à 20%, la pauvreté à 40%, le peso étant dévalué de 72% ! Est évoquée également une pression à la baisse sur les prix et les salaires en Allemagne et en France et l’éventualité d’une conversion des dettes et anciennes créances en euro, favorisant ainsi les débiteurs plutôt que les épargnants. Une sorte de prime au vice qui signerait également la fin de l’Union Européenne.

Comment ne pas voir dans cet exercice une volonté de défendre à tout prix la monnaie unique plutôt qu’une analyse prospective rationnelle ? L’article mentionné détaille les risques que nous prendrions si le « nouveau franc » venait à dégringoler par rapport à l’« ancien euro ». Dans le même temps, le rapport d’ING confirme nos prévisions selon lesquelles la parité du « nouveau franc » se retrouverait autour du point d’équilibre vis-à-vis de l’euro, en position intermédiaire entre le mark et la lire.

En clair, personne de sérieux ne soutient aujourd’hui que le franc se trouverait dévalué par rappelons-nous du précédent qui s’était étalé de début 1999 à fin 2000, période durant laquelle l’euro était passé de près de 1,2 dollars à 0,825. Loin de pénaliser l’activité, cette dépréciation avait au contraire permis à la zone euro d’enregistrer sa plus forte croissance annuelle, 3,9% en 2000 et encore 2% en 2001, et ce malgré le krach de la bulle Internet…

Une vision caricaturale du cas argentin

Notons que l’expérience argentine fait figure de cas d’école par rapport aux scénarii envisagés en Europe. N’oublions pas que la fin de l’union monétaire en Tchécoslovaquie s’est passée de bien meilleure manière, ce qui laisse augurer une transition plus aisée de l’euro au franc. Dans sa référence obsédante à l’Argentine, l’étude d’ING oublie de souligner que Buenos Aires traversait une grave crise depuis 1999, son PIB ayant reculé de 10% de 1998 à 2001, bien avant la dévaluation. Bien au contraire, c’est la défense acharnée de l’arrimage de sa monnaie au dollar qui provoqua la crise argentine !

Si la dévaluation brutale de début 2002 explique en grande partie la violente baisse du PIB argentin en 2002 (-10%), elle provoqua ensuite un regain d’activité marqué par une croissance moyenne de 8% les trois années suivantes. Le PIB de l’Argentine en 2004 dépassait donc celui de 2001. Il n’y a aucune raison de craindre un recul de l’activité prolongé sur trois ans en Europe, a fortiori pour des pays qui ne dévalueraient pas autant que l’Argentine en son temps. Certes, l’expérience argentine s’est avérée douloureuse et non exempte de défauts (en causant une forte inflation notamment). Il n’empêche que la dévaluation a permis de doubler les exportations de produits industriels et alimentaires de 2002 à 2006 tout en maintenant la croissance à un niveau élevé.

La France d’aujourd’hui pourrait bénéficier des avantages de la sortie (hausse des exportations du fait de la dévaluation du franc nouveau par rapport au mark et au dollar) sans les inconvénients d’une dévaluation sauvage – du fait de la stabilité du franc par rapport à l’euro. Bref, une analyse rapide du scénario d’ING permet rapidement d’en pointer les limites béantes. Partant, on peut se demander s’il n’exprime pas avant tout le souhait incantatoire de faire survivre l’euro envers et contre tout, quitte à avancer un scénario catastrophe digne des pires nanars hollywoodiens.

Les nouveaux Décembristes

30

On se souvient que les Décembristes étaient ces nobles éclairés qui tentèrent un coup d’état réformateur en décembre 1825 à Saint-Pétersbourg en profitant du vide laissé par la mort du tsar Alexandre Ier. Il n’est pas impossible qu’un mouvement portant le même nom surgisse de nouveau en France dans quelques années. Il ne sera pas constitué par des nobles progressistes mais plus simplement par les enfants nés en décembre qui ont, d’après une récente étude du CNRS, bien des raisons de se plaindre de leurs géniteurs qui auront trouvé intelligent de batifoler en avril, alors qu’ils auraient mieux fait de ne pas se découvrir d’un fil.

Nos nouveaux décembristes vont en effet gagner en moyenne 1, 5% de moins durant toute leur vie que s’ils étaient nés en janvier. Ils sont aussi deux fois plus nombreux à redoubler et sont plus souvent orientés dans l’enseignement professionnel. La raison est simple et ne fait d’ailleurs que confirmer scientifiquement l’intuition de nombreux enseignants : scolarisés dans une même classe avec onze mois de moins que les plus âgés de leurs camarades, ils connaissent un décalage important dans leur maturité qui peut se révéler un véritable handicap à l’école primaire. En même temps, si vous êtes nés en décembre, ne vous inquiétez pas trop. Nous sommes tous des exceptions statistiques et c’est tant mieux.

Résidences sécurisées, ça fait peur!

173

Finalement, ça devait finir comme ça.
Plus personne n’aime plus personne et plus personne n’a l’impression d’avoir quoique ce soit de commun avec son voisin, son concitoyen, sa femme, son mari, son amant, sa sœur. Vous entendez bien qu’il ou elle parle la même langue que vous mais étrangement vous ne la comprenez plus. Par exemple, il vous dit « réforme », vous comprenez « progrès » et vous vous retrouvez avec la retraite à 62 ans, des médicaments déremboursés et des enfants surdiplômés stagiairisés à vie…
Qui n’a pas compris qui ?

Immergé dans sa Xbox 360

Non, l’autre n’est plus jamais le même, décidément : en politique, en amour, au boulot, dans vos plaisirs que vous ne partagez plus que rarement avec quelqu’un tant l’offre de divertissement s’est diversifiée et individualisée jusqu’au solipsisme. L’adolescent ou même l’adulescent immergé dans sa Xbox 360 est en pleine schizophrénie cyberautiste sous le même toit que son père insomniaque sur le point d’être délocalisé et qui a retrouvé Masculin/Féminin de Godard sur une de ces deux cents chaines de la fibre optique. Mais ça ne l’aide pas à comprendre la mère qui se demande pourquoi elle a besoin d’antidépresseurs pour tenir alors qu’elle s’entend si bien avec ses amies de la copropriété et que l’opération de chirurgie plastique s’est bien passée.
Il n’y a rien à faire : l’autre vous est de plus en plus mystérieux, opaque, vaguement hostile.
C’est vrai à la maison et c’est vrai dans les jeunes couples (portant, ils devraient s’aimer, ceux-là) dont plus d’un sur d’eux divorce au bout de cinq ans parce que le mariage est devenu une forme de consumérisme comme une autre.

C’est vrai au travail, où finalement l’autre est forcément un concurrent. Que ce soit dans les administrations où disparaissent par milliers des postes qui sombrent dans le néant de la rigueur, comme dans les entreprises de l’économie réelle qui désormais prennent le moindre contre coup des humeurs de la finance mondialisée.

Et c’est vrai enfin et surtout dans nos villes où s’évaporent les derniers quartiers socialement mixtes devant le creusement d’inégalités délirantes. À la place, ce que l’on connait de plus en plus, ce sont des mini-murs de Berlin parfois visibles, parfois non. Ils se dressent concrètement par des herses de police ou, de façon immatérielle, par la hausse des taxes d’habitation. Ils séparent les centres-villes gentryfiés des banlieues électrifiées, les vieux départements d’immigration et ceux de l’accession bobo à la propriété sur cinquante ans. Sans compter, comme des réserves de peaux-rouges habillés en Old England ou en Cyrillus, les îlots inquiets de la bourgeoisie du monde d’avant.

Même le prix de l’eau du robinet

Oui, ça devait finir comme ça : la guerre de tous contre tous.
C’est à dire ce qui caractérisait l’état de nature selon Hobbes. Pour Hobbes cela n’a pu cesser qu’avec l’apparition de l’Etat, avec une majuscule. La petite différence, aujourd’hui, c’est que la guerre de tous contre tous renait après la disparition de l’Etat.

On s’étonnera, plus tard, de l’espèce de folie pure, d’irréalité, qui aura régné à notre époque et qui aura consisté à faire croire à des peuples entiers que ce qui était à eux, collectivement et naturellement, en fait ne l’était pas et pouvait faire l’objet de marchés, d’appels d’offres, de profits et de marges bénéficiaires pour certains.

C’est allé de la façon dont on les soignait, dont on les éduquait, dont on les transportait à celle dont on les éclairait et les réchauffait. On trouvera du plus haut comique, par exemple, que le prix de l’eau au robinet ait varié du simple au quadruple dans deux communes distantes de cinq kilomètres, parce que l’une avait une régie municipale et que l’autre avait sous-traité à Veolia. Ou que, montant dans un train ou un avion, il était pratiquement impossible de trouver deux passagers ayant payé le même prix pour le même trajet, confirmant la vieille théorie de Marx sur l’écart de plus en plus schizophrénique qui se creuse entre la valeur d’usage et la valeur d’échange dans les économies capitalistes.

Fragmentation du réel

Et c’est en ce dimanche de fin d’année, dans Le Monde, que l’on découvre le stade ultime de cette fragmentation du réel, de cette séparation à l’œuvre telle que l’a définie le situationnisme il y a déjà cinquante ans : la privatisation et même la libanisation de l’espace public que représente le boom des résidences sécurisées. Entendons nous bien, quand on parle de résidences sécurisées, il ne s’agit pas d’immeubles équipés de digicodes ni même de zones dans lesquelles on demande à des sociétés de sécurité de faire patrouiller un vigile avec un chien.

Non, il s’agit de construire dans les zones rurbanisées de véritables ghettos dorés sur le modèle des « gated communities » américaines. Le syndrome du pont-levis, en quelque sorte. On se retrouve totalement isolés de l’extérieur et on atteint le comble de l’entre soi. Un règlement intérieur draconien pourra même éliminer pour vous la tentation de vous livrer à certaines nuisances impardonnables : fumer, faire des enfants, avoir un chien. Quand on vous a tellement foutu la trouille depuis des générations, la servitude volontaire, ça va de soi. La Boétie l’avait bien compris en son temps.

On nous informe notamment que 13% des nouveaux ensembles résidentiels construits chaque année (avec des pics à 20% dans le sud-est) le sont sur ce modèle de communautés fermées où vous vous promenez badgés derrière de hauts murs et où vous devez prévenir quand quelqu’un vient vous voir ou que vous sortez.
On pourrait en rire, de ces classes moyennes supérieures, décidées à se retrancher (à tous les sens du terme.) Finalement, le grand JG Ballard dans Le massacre de Pangbourne avait déjà prophétisé les névroses mortifères qui finissent par se développer dans ce genre de lieu et finissent dans des explosions de violentes qui valent bien celles que l’on voulait fuir à l’extérieur.

Mais c’est beaucoup moins drôle quand on sait dans le même temps que les maires qui autorisent ce genre de constructions, comme celui d’Etiolles dans l’Essonne, s’entendent dire par leur administrés, à propos des 20% de logements sociaux obligatoires dans la loi SRU sous peine d’amende : « Payez, payez mais n’en faites pas. »

On voit bien où tout cela va nous mener si rien ne change : à un nouveau Moyen Âge qui ressemblera à ces films post-apocalyptiques des années 70. Des hordes de nouveaux gueux viendront assiéger des citadelles en béton armé.

On espère simplement qu’à l’intérieur, ils paieront bien leur milice privée et que les prétoriens seront bien entrainés, parce qu’il ne faudra plus trop compter sur les forces de l’ordre. Elles ne seront plus assez nombreuses, mal équipées et assez peu motivées par les salaires réduits de 30% par le FMI.
Si ça se trouve, elles ne se dérangeront même plus.

Le Massacre de Pangbourne

Price: ---

0 used & new available from

Quand les flics ont les boules

13

Depuis les roaring sixties, Rudy le Rouge et la grande époque des squats de Kreutzberg, on savait les jeunes Berlinois particulièrement inventifs en matière de guérilla urbaine et notamment de projectiles destinés aux forces de l’ordre. Mais l’Allemagne est une terre de traditions, et même le dernier des gauchistes y respecte, à sa façon, la trêve des confiseurs.

C’est ce qu’à pu vérifier ce week-end une escouade de feldpandores diligentés dans un quartier chaud de la capitale allemande pour mettre fin à une supposée rixe entre jeunes. Ladite rixe s’est révélée être une banale bataille de boules de neige impliquant une quarantaine de garnements. Sommés de mettre fin immédiatement à ces agissements illégaux, les contrevenants de deux bandes n’ont pas obtempéré. Au contraire, à l’instar des commères brivistes de Brassens, les belligérants des deux camps ont conjugué leurs forces pour défendre face à la police le droit séculaire à la bataille de boules de neige, en bombardant celle-ci de projectiles exclusivement composés d’H20 gélifiée.

Pas fair play pour un pfennig, les agents ont riposté avec des bombes à poivre…

Guantanamo restera ouvert pendant les Fêtes

7

« La fermeture du camp de Guantanamo ne sera pas effective avant un certain temps ». Cette déclaration du porte-parole de la Maison Blanche augure d’un deuxième anniversaire teinté de gris pour la présidence de Barack Obama. Arrivé au pouvoir le 20 janvier 2009, sa première décision – et donc la plus forte symboliquement – avait été d’annoncer la fermeture du fameux camp extraterritorial « dans l’année ». Pour le rookie du Bureau Ovale, il s’agissait ni plus ni moins que de concrétiser une des promesses emblématiques de sa campagne – partagée aussi, rappelons-le pas son adversaire d’alors John McCain -, engagement d’ailleurs réitéré le 11 janvier 2009, quinze jours seulement avant son intronisation.

A la décharge du président versatile, il faut préciser que les Republicains mènent de leur côté une guéguerre d’usure sur ce dossier empêchant de fait de dégager une quelconque solution de replacement, comme par exemple le transfert, un temps envisagé, des détenus sur le territoire américain

En attendant une hypothétique solution, 174 détenus suspectés d’appartenance à Al-Qaida restent encore internés à Guantanamo (contre 775 au début). Un statu quo qui comme nous l’avions déjà signalé, n’est pas sans induire quelques collateral damages en matière de Droits de l’Homme: faute de solution adéquate de rétention, les services secrets recourent de plus en plus volontiers aux assassinats ciblés. If you can’t jail them, kill them…