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« Bouteflika est disqualifié pour mener la transition »

Élisabeth Lévy et Gil Mihaely : Abdelaziz Bouteflika entend rester président de la République algérienne jusqu’en 2014 et propose, pour toute concession, de ne pas briguer un nouveau mandat. Peut-il initier ou accompagner une transition démocratique ? Son premier pas − la fin de l’état d’urgence − ne s’applique pas à la capitale, Alger, placée sous état de siège. S’agit-il d’une manœuvre ?

Saïd Sadi : Remarquez que la concession qui consiste à renoncer à la présidence à vie qu’il s’était octroyée en 2009 ressemble étrangement au recul tactique tenté par Ben Ali et Moubarak quand ils ont compris que les menaces ne prenaient plus. Le scénario est invariable : menaces, simulacre d’écoute, promesse de réformes, renoncement à une nouvelle candidature puis sacrifice de seconds couteaux avant l’effondrement. Bouteflika est sans doute un peu rassuré : aussi est-il passé à la deuxième étape. Pour le reste, le pouvoir algérien louvoie, comme tous les régimes autocratiques agonisants et affaiblis par une contestation chronique − plus de 9700 émeutes en 2010. On lève l’état d’urgence mais on maintient l’état de siège sur la capitale, qui est la ville la plus sécurisée du pays, pour empêcher les manifestations. Le samedi 26 février, nous avons eu en face de nous 10 000 policiers de plus que les trois semaines précédentes. La télévision et la radio sont toujours aussi vulgaires. S’agissant de l’accompagnement d’une phase de transition, je me dois de dire que, malheureusement, Bouteflika, associé à trois putschs depuis 1962, est disqualifié pour une telle mission. La seule sincérité que l’on puisse lui reconnaître − et qu’il revendique, d’ailleurs −, c’est qu’il croit plus au despotisme qu’à la démocratie et qu’il connaît des sujets, pas des citoyens.

ÉL : Quelles sont vos exigences minimales ?[access capability= »lire_inedits »]

SS : Nous vivons une impasse historique. Maintenant que le pouvoir a épuisé toutes les manœuvres possibles, nous devons en sortir au moindre coût. L’idée d’une transition aussi courte que possible pilotée par des personnalités indépendantes qui s’interdiraient de prendre part aux compétions suivantes recueille un large consensus. La question des aménagements internes est politiquement dépassée. Pour être plus concret, la dissolution du DRS (les services spéciaux algériens), qui contrôlent tout et ne répondent de rien, et leur placement sous tutelle du pouvoir politique sont l’alpha et l’oméga de la crise algérienne. Il faudra aussi procéder à un audit sur la façon dont ont été gérées les ressources du pays, faute de quoi nous pourrions connaître des jacqueries ouvrant la voie à toutes les aventures. Le malheur algérien s’enracine dans une crise de confiance telle que, sans signes forts d’une réelle volonté de restaurer le sens de l’intérêt général, nous risquons de basculer dans le chaos. À la fin de cette phase transitoire, il faudra bien aller vers des élections sous surveillance internationale massive et qualifiée.

ÉL : Pouvez-vous préciser ? Êtes-vous plutôt sur la ligne de Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs, qui demande des élections législatives et municipales anticipées, ou sur celle de l’ex-AIS (Armée islamique du salut) de Madani Mezrag, qui pense qu’il faut commencer par réviser la Constitution ?

SS : La Constituante est une revendication qui remonte à 1962, alors cessons de mettre les islamistes à toutes les sauces et de juger toute proposition à l’aune d’un alignement avec les islamistes ou d’une compromission avec les militaires. Le climat politique permettait-il aux Algériens de débattre en toute sérénité pour élaborer une Constitution garantissant les libertés ? C’est seulement aujourd’hui que cette possibilité apparaît. Quant à organiser des élections avec l’administration actuelle, autant redemander clairement sa part dans les quotas de sièges distribués par les services spéciaux qui manipulent les élections depuis l’indépendance.

ÉL : La Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) a d’ailleurs éclaté en deux tendances. Quelles sont les raisons de la scission ? Quelles conséquences aura-t-elle pour l’avenir du mouvement ?

SS : Sur la trentaine d’organisations que comptait la CNCD, cinq ont décidé de répondre favorablement à l’invitation d’un vieux notable du FLN qui proposait de trouver une issue à la crise en élargissant le pouvoir à de nouveaux clans, quitte à sacrifier Bouteflika. Cela aurait signifié que le système restait en place. Or, notre objectif est de changer de système, pas de nous faire une place dans le circuit clientéliste. Je crois donc que les défections ont permis une salutaire décantation.

ÉL :Pensez-vous que le régime pourrait aujourd’hui mener une répression aussi féroce que dans les années 1980 et 1990 sans s’aliéner le soutien de l’Europe ?

SS : Tout est possible, car les intérêts en jeu et les malversations commises sont bien plus importants que ceux qu’on commence à découvrir en Tunisie, en Égypte et, probablement demain, en Libye. S’agissant de la complicité dont a bénéficié le pouvoir algérien de la part des Occidentaux, elle est heureusement beaucoup moins active aujourd’hui. Notons que les Américains ont été les premiers à rompre avec l’exception algérienne qui interdisait tout commentaire sur les agissements du régime.

ÉL : Dans ces conditions, et alors que Bouteflika mise sur l’usure du mouvement, comment pouvez-vous mobiliser sans tomber dans le piège de la violence ?

SS : Nous devons éviter deux pièges. D’abord, ne pas favoriser ou accompagner des émeutes comme celles de janvier, en grande partie suscitées par le pouvoir d’ailleurs. Par ailleurs, résister aux manœuvres visant à faire dériver la contestation en affrontements claniques. Si le pouvoir joue l’usure, nous tablons sur la durée. Nous devons faire preuve de détermination sans céder à la précipitation ou à la provocation.

ÉL :Comment expliquez-vous que les manifestations ne prennent pas vraiment ? La peur de la répression n’est pas un motif suffisant : en 1980, 1988, 1991, la peur était là. Et les Tunisiens, les Égyptiens, les Libyens avaient aussi d’excellentes raisons d’avoir peur. Ne croyez-vous pas que l’opposition a un problème de crédibilité ?

SS : L’opposition n’a pas un problème de crédibilité mais de visibilité. Cela fait bientôt huit ans que je n’ai pas pu dire un mot à la radio ou à la télévision algérienne en dehors des « fenêtres » électorales. Mais sans le travail quotidien de proximité de l’opposition, les jeunes Algériens seraient encore soumis aux tentations extrémistes. Pour ce qui est de la faiblesse relative de la contestation en Algérie face à la puissance des soulèvements en Tunisie, en Égypte et en Lybie, elle a une explication paradoxale : la contestation est presque permanente depuis 1980 et, après le paroxysme de violence des années 1990, les fureurs se sont diluées dans des revendications catégorielles. Il faudra un peu de temps pour ressouder toutes ces énergies. De plus, le pouvoir algérien dispose d’une cagnotte de 155 milliards de dollars, ce qui lui donne une marge que n’avaient pas ses voisins. Bouteflika tente d’éteindre les innombrables foyers de tensions en déversant de l’argent public sur tous les secteurs de la société. Cela peut ralentir la dynamique du changement. Mais le rejet est peut-être plus profond encore en Algérie car les citoyens savent que le désastre vécu par la population, notamment par la jeunesse, ne doit rien à un manque de ressources et tout à leur accaparement.

ÉL : En 1991, après la victoire du Front islamique du salut (FIS) au premier tour des législatives, vous avez approuvé l’interruption des élections et fait alliance avec le pouvoir. Et quand on cite votre nom devant des Algériens à Paris, beaucoup rappellent spontanément cet épisode. Aujourd’hui, tout le monde explique que l’alternative islamistes/militaires était une fausse alternative brandie par les régimes pour obtenir le soutien de l’Occident. Entre les barbus et les militaires, regrettez-vous, en ce cas, d’avoir choisi les seconds ? Et si on se réjouit, aujourd’hui, de voir des régimes corrompus chassés par la rue, ne fallait-il pas accepter qu’ils soient balayés par les urnes, même par des islamistes ?

SS : Il est toujours facile de jouer le destin d’un peuple à la roulette russe quand on est installé avec sa famille en France ou en Suisse. Ce qui s’est passé en 1991 n’est pas comparable aux soulèvements authentiquement populaires d’aujourd’hui. La victoire du FIS, c’était le résultat des manœuvres du régime qui, pour détruire les forces démocratiques, avait, classiquement, tenté d’instrumentaliser le courant islamiste, lui livrant l’École, le commerce et, dans une certaine mesure, les médias. En 1991, l’échec de ses intrigues nous a explosé à la figure à tous. Car les apprentis-sorciers ont été débordés par leur jeu, manquant d’entraîner la nation dans leur sillage. Reste maintenant à décoder cette petite propagande qui suggère qu’en Algérie, celui est contre l’extrémisme religieux est automatiquement avec les militaires, même si ces derniers l’ont arrêté et torturé à plusieurs reprises. Pourquoi ne dirait-on pas de de Gaulle qu’il était stalinien puisqu’il a combattu, dans la Résistance, avec des communistes ? Il y a quelque chose de trivialement raciste (je ne suis pourtant pas amateur de facilités tiers-mondistes) dans cet aveuglement qui dénie par principe le droit à l’Algérien d’exister en tant qu’acteur politique autonome. Dans le meilleur des cas, le démocrate non franchisé par Paris ne peut être qu’un supplétif de militaires.

ÉL : Là, vous charriez ! Qui a dénié aux Algériens le droit d’être des acteurs politiques autonomes : ceux qui étaient pour que l’on respecte le résultat des urnes ou ceux qui demandaient qu’on l’ignore ? Vous semblez en effet oublier un léger détail : c’était peut-être fâcheux, mais le FIS avait gagné les élections !

SS : Nul ne conteste cela. Mais remporter une élection ne donne pas le droit de décréter que l’individu non-conforme à la norme du vainqueur doit disparaître. Or, dans l’exaltation de l’époque, c’était bien de cela dont il s’agissait. L’islamisme algérien était un élan de colère sans consistance idéologique. En l’absence de clergé à l’iranienne, il était difficile de décrypter ses orientations et de deviner ses intentions. L’Algérie aurait pu sortir de l’Histoire.

Je vais vous dire une chose qui va à rebrousse-poil de toutes les thèses serinées par la presse de gauche pendant des années. Sans l’irruption de la société civile, particulièrement vigoureuse à l’époque, une bonne partie de l’armée algérienne était prête à négocier avec les islamistes pourvu que ses intérêts fussent préservés. Aujourd’hui, et après les événements que l’on sait, le courant islamiste a considérablement mûri. Au passage, l’un des mérites de la CNCD est justement d’avoir su fédérer des tendances différentes voire franchement opposées.

ÉL : Mais en 1999, après l’arrivée de Bouteflika au pouvoir, votre parti accepte de participer au gouvernement. Pourquoi et sur quelles bases ? Et rétrospectivement, était-ce une erreur?

SS : Quand Bouteflika est revenu aux affaires après en avoir été éloigné pendant vingt ans, il a assuré à tous ses interlocuteurs avoir pris acte des errements d’un pouvoir qu’il avait longtemps exercé. Il semblait déterminé à changer les pratiques. Pour ma part, j’attendais de voir du concret sur les réformes de l’École, de l’État, de la justice, du statut de la femme. Quand il a installé des commissions sur tous ces sujets, nous avons pensé que peut-être… Nous avons décidé de participer au gouvernement mais, malgré son insistance, j’ai refusé d’y aller personnellement, pour me donner le temps de tester sa volonté. Après dix mois, il a fallu se rendre à l’évidence : le système était bloqué. Et mon parti a quitté le gouvernement. Rétrospectivement, fallait-il accepter cette proposition ? Très clairement, oui. Nous avions longuement débattu et beaucoup consulté : j’ai rencontré 43 ambassadeurs. Refuser revenait à s’installer dans le rôle d’opposant professionnel. En termes de pédagogie politique, c’était la première fois qu’un parti algérien accédait au gouvernement après un débat public et en sortait pour désaccord. Je vous rappelle que tous les partis algériens sans exception ont, à un moment ou un autre et d’une façon ou d’une autre, participé au gouvernement. Certains l’ont fait de manière transparente en respectant leurs principes, d’autres s’y sont abîmés de façon honteuse avant d’en être exclus.

ÉL : Votre parti, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), est né au moment du « Printemps berbère » et n’a jamais réussi à sortir de cet ancrage kabyle. En supposant que le régime finisse par tomber, y a-t-il un risque de partition du pays sur des bases ethniques ?

SS : Encore un cliché plus ou moins malicieusement entretenu. Malgré les fraudes brejnéviennes, nous avons pu gagner des mairies dans tout le pays. Il y a deux semaines, le maire d’une commune du Sud-Ouest à majorité RCD (Béni-Abbès, située à plus de 1200 kilomètres de la Kabylie) a été destitué par le ministre de l’Intérieur en violation de toutes les lois car il refusait de se renier et de rallier le FLN. Un épisode comparable avait eu lieu il y a quelques mois à Berriane, une grande ville du Sahara central. Il est vrai néanmoins que le pouvoir algérien a tout fait pour nous ghettoïser. En vain. Le tribalisme est dans les têtes des dirigeants, pas dans celles des citoyens. Savez-vous que les treize ministères les plus importants sont aujourd’hui occupés par des membres de la tribu du président Bouteflika ? En réalité, c’est le statu quo qui crée un risque d’implosion. Née en réaction à la violence coloniale, la conscience nationale est fragile et le régionalisme exacerbé entretenu par le pouvoir a aggravé les fractures souterraines. Dans cet État déliquescent, la tentation du repli, sur des bases régionales plutôt qu’ethniques, est générale.

ÉL : Le régime est-il un bloc homogène ou y a-t-il en son sein des divergences dont vous pourriez jouer ? Et quel est l’état d’esprit de la troupe ? Peut-on imaginer un retournement de l’armée ou d’une partie d’entre elle ?

SS : Le régime est à l’évidence usé, miné, divisé. À l’intérieur des institutions, des femmes et des hommes sont scandalisés par la prédation qu’ils observent en toute impuissance. D’autres sont mécontents parce qu’ils n’ont pas obtenu leur part de la rente ou la promotion à laquelle ils s’attendaient. Enfin, la situation régionale aggrave l’appréhension des uns, tempère le zèle des autres et amplifie le malaise d’un pouvoir qui ne parvient même plus à mobiliser ses clientèles. On peut supposer que l’armée n’échappe pas à ce malaise, pour des raisons générationnelles autant que politiques. Lors des affrontements avec les troupes anti-émeute, nous sommes nombreux à avoir vu des jeunes recrues pleurer quand elles recevaient l’ordre de charger.

L’un des premiers effets du changement en Tunisie a été de précipiter des milliers de Tunisiens vers l’Italie, comme si la première des libertés était de pouvoir partir, alors même que l’avenir semble s’ouvrir chez eux. Faut-il en conclure que ce n’est pas d’abord à la liberté qu’aspirent les peuples révoltés mais à la sécurité économique et à une vie matérielle meilleure − ce qui serait d’ailleurs parfaitement légitime ?
Nous voulons les deux, mon capitaine ! En Tunisie, on sent la fureur de vivre des jeunes qui ne peuvent et ne veulent pas comprendre que le destin individuel n’est jamais aussi bien assuré que lorsqu’il est adossé à une épopée collective. D’autres fuient par peur, car après vingt-trois ans de dictature, beaucoup redoutent d’avoir à répondre de leurs compromissions. Enfin, le renversement du régime a mécaniquement perturbé les structures de contrôle aux frontières, ce qui a amplifié une tendance chronique à l’exode. Il faudra nécessairement un peu de temps pour que les vrais débats s’engagent et que les perspectives porteuses d’espoir soient clairement formulées et audibles.

ÉL : On reproche beaucoup à la France, à tort selon nous, de ne pas affronter son passé, notamment colonial. Mais le problème n’est-il pas bien plus sérieux en Algérie ou une histoire officielle et fantasmatique a fait disparaître la vérité historique ? Le jour où Hors-la-loi, de Rachid Bouchareb concourt à l’Oscar du meilleur film étranger, quelles répercussions auraient, selon vous, la fin de l’État-FLN sur la question de la mémoire franco-algérienne ?

SS : La question est mal posée. Votre rapport à votre mémoire est un problème franco-français. Mais si on me demande mon avis en tant qu’ami du peuple français, j’oserai quand même dire qu’il y a dans votre histoire des périodes un peu plus valorisantes que la « colonisation positive » à revendiquer. Pour sa part, le pouvoir algérien torture, encore aujourd’hui, et manipule la Guerre de libération pour faire oublier ses turpitudes. Cela dit, entre les chimères de l’Algérie française et la révolution cristalline que tout le monde nous envie, il doit y avoir place pour une relation adulte, sincère et apaisée entre l’Algérie et la France.

ÉL : Vous connaissez la blague: « Papa, la colonisation a duré cent trente ans. Et l’indépendance, ça va durer combien de temps ? » Vous est-il arrivé de penser qu’après tout, une Algérie française qui aurait forcément évolué vers la démocratie aurait été préférable à l’Algérie indépendante ?

SS : La colonisation n’aurait pas « forcément » évolué vers la démocratie. Il n’y a pas d’exemple où cela s’est passé ainsi, du moins quand colonisateurs et colonisés étaient de religions et de cultures différentes. Le phénomène colonial n’a jamais été conçu pour libérer ou émanciper un peuple. Quand quelques progrès ont pu atteindre l’indigène, ce fut accidentel, tardif et périphérique. Pour ma génération, qui a subi la colonisation dans son enfance, elle était synonyme d’occupation d’un pays, d’asservissement d’un peuple et de spoliation de ses richesses. Quand à savoir ce que nous avons fait de notre libération, c’est une autre affaire. Des jeunes un peu fous se sont sacrifiés pour donner à leur peuple « un Etat démocratique et social garantissant la primauté du politique sur le militaire ». La mission historique de ma génération est de mener ce projet à son terme.[/access]

Immigrés turcs, ne vous assimilez pas !

« Intégrez-vous mais ne vous assimilez pas ! », lance le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, lors d’un meeting organisé à Düsseldorf, dimanche dernier. La foule l’acclame. Et quelle foule ! Le Palais des Congrès rassemble pas moins de 10.000 personnes, des Allemands d’origine turque. Depuis le fameux « Ich bin ein Berliner » prononcé par JFK du balcon de la Rathaus Schönenberg en 1961, aucun homme politique n’avait réussi à mobiliser une telle masse de gens outre Rhin, même pas Helmut Kohl au moment de la chute du mur.

C’est qu’ Erdogan connaît bien son peuple. Que ce peuple vive en Allemagne, détienne dans sa grande majorité la nationalité allemande et n’ait bien souvent de la Turquie qu’une vision réduite aux dimensions d’une carte postale envoyée par un lointain cousin resté au pays, ne change rien à l’affaire. « Ils vous appellent travailleurs immigrés, étrangers, Allemands turcs. Mais c’est sans importance comment ils vous appellent, ici. Vous êtes mes concitoyens, vous êtes mon peuple, vous êtes mes amis, vous êtes mes frères et mes sœurs ! ». Les hommes agitent le drapeau rouge et blanc de la Turquie. Les femmes essuient des larmes. Les jeunes en quête d’identité, issus de la troisième ou de la quatrième génération, acquiescent sans broncher quand il leur est dit qu’ils font « partie de l’Allemagne » mais aussi « partie de la grande Turquie ! ». Et le Premier ministre turc de leur expliquer que la Turquie évolue : « À présent mes compatriotes ne voyagent plus en bus, ils voyagent en avion ! ». Mieux encore, « La Turquie s’apprête à construire ses propres avions de guerre ! ».

Recep Tayyip Erdogan aurait pu en rester là. Il a pansé les blessures, il a soulagé les peines. Seulement, le 12 juin, date des élections législatives en Turquie, approche. Et si le Premier ministre turc connaît bien son peuple, force est de constater qu’il connaît tout aussi bien ses électeurs. Or, ceux d’entre eux qui, vivant en Allemagne, possèdent un passeport turc n’hésitent pas une seconde à prendre l’avion avec l’unique objectif de glisser leur bulletin de vote dans une urne disposée à l’aéroport d’Ankara ou d’Istanbul. Ils ont été des milliers à le faire lors des élections de 2007. C’est à eux en premier lieu que s’adresse le message d’avertissement contre les supposés méfaits de l’assimilation : « Je voudrais que vous appreniez l’allemand, je voudrais que vos enfants apprennent l’allemand, qu’ils étudient et obtiennent des diplômes. Je voudrais qu’ils deviennent médecins et hommes politiques, ici, en Allemagne. Mais je ne voudrais pas que vous vous assimiliez. Personne n’a le droit de vous déposséder de votre culture et de votre identité ! ». Des propos semblables à ceux qu’il avait prononcés à Cologne il y a trois ans. Sa réception dans les médias et la classe politique allemande risque d’être la même qu’à l’époque. D’ailleurs, le Premier ministre turc qui ne l’ignore pas a déclaré : « Je sais que, dès demain, les médias vont critiquer mon propos, mais ce sera une erreur. ».

Une erreur ? Humm… Si erreur il y a eu, il conviendrait peut-être de la chercher dans la tentation à laquelle a succombé la presse allemande préférant pinailler sur la notion d’« assimilation » que mettre en évidence le manège électoraliste du Premier ministre turc. Car il faut quand même une sacrée dose de mauvaise foi pour affirmer que le problème de l’intégration des immigrés turcs résulterait en premier lieu d’une incompréhensible obstination des Allemands à ne pas vouloir bien les accueillir. Certes, les efforts de ceux parmi les immigrés qui ne ménagent pas leur peine pour s’adapter aux valeurs et au mode de vie de la société allemande ne sont pas toujours reconnus et encore moins souvent récompensés. Mais on peut se demander si l’enseignement de la langue turque remédierait à cet état de chose. C’est pourtant la principale demande adressée par le Premier ministre Erdogan à la chancelière Merkel, autant en 2008 que lors de sa présente visite. De son côté, Angela Merkel n’a jamais attendu ni exigé des immigrés vivant en Allemagne qu’ils « s’assimilent » déclarant, au contraire, que « l’intégration n’a rien avoir avec une assimilation forcée ou avec un dénigrement des origines culturelles de quelqu’un. » Il semblerait même que ses espérances à l’égard des immigrés, qu’ils soient turcs ou pas, n’aient pas dépassé l’expectative d’une « reconnaissance et du respect du système juridique allemand dans sa totalité ».

Le one man show d’Erdogan à Düsseldorf se termine par une pluie de confettis rouges et blancs. « La Turquie est fière de vous ! » lance-t-il encore en quittant la scène. Les concitoyens, le peuple, les frères et les sœurs du Premier ministre turc s’apprêtent à rentrer chez eux – à Berlin, à Munich, à Hambourg ou à Brème. Il est peu probable qu’un seul d’entre eux en rapporte une seule idée pour améliorer sa vie en Allemagne, sans pour autant s’assimiler. En fait, « leur » Premier ministre n’a pas dit un seul mot à ce sujet. Pas grave. Il a promis de revenir dans quelques mois pour fêter le 50ème anniversaire de la signature de la convention sur le recrutement de main d’œuvre.

Libye : De nos envoyés spécieux

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Que ce passe-t-il en Libye ? La couverture médiatique déjà dénoncée dans ces pages tourne carrément au délire. Ainsi Le Figaro, journal habituellement peu connu pour son hystérie, ne cesse de tomber dans le piège sensationnaliste. Mardi dernier – 8 mars – on nous annonce que « l’aviation de Kadhafi pilonne un fief des insurgés » et que « les forces libyennes [..] ont mené des attaques aériennes contre le port de Ras Lanouf. En milieu de journée mardi, au moins quatre frappes aériennes ont frappé des habitations de cette ville tenue jusqu’ici par les rebelles. Un peu plus tard, six obus ont explosé à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Ras Lanouf, faisant un nombre indéterminé de blessés. Les opposants ont évoqué un déluge de feu. »

Et le bilan de ce « pilonnage », de ce « déluge de feu » ? La réponse est dans Le Figaro du mercredi 9 mars : « Mardi, nul n’a été touché à Ras Lanouf. » Pourtant un bruit court selon lequel « la veille au soir, une voiture remplie de civils en fuite a essuyé le choc d’une roquette tirée au bord de la route. » Ensuite on a droit à la prose qu’on connait : « Le pick-up est resté là, les portières lardées de shrapnels. Du sang tache les sièges où traînent des chaussures d’enfant. » Mais plus on s’approche moins on sait. « La voiture a été touchée par hasard alors qu’elle filait vers Benghazi. Tous les passagers sont morts», assure aux journalistes Sabra Mohammed, un rebelle. Pas si sûr finalement. « Le sort des quatre passagers est confus. Certains les disent seulement blessés. Seule certitude, ils sont les premières victimes de bombardements, jusqu’à présent curieusement imprécis. »

Quant aux célèbres mercenaires, on n’est pas plus avancé. Selon Le Figaro « non loin d’Adjedabia, deux chasseurs se sont écrasés intentionnellement. Les pilotes, issus d’Europe de l’Est, ont été capturés et sont détenus au secret. » . On ne demande qu’a y croire, mais alors, où sont-ils, ces pilotes ? Les rebelles auraient dû avoir intérêt à les montrer, à apporter la preuve irréfutable que le régime de Kadhafi s’appuie sur des mercenaires mais cette évidence n’éveille pas de soupçons.

Le cas du Figaro n’est bien sûr qu’un exemple. La même grille de lecture préétablie fait les mêmes dégâts chez la plupart des confrères. On croit savoir ce qui doit se passer et donc on ne pas capable de voir autre chose même en 24 heures sur 24 sur le sacro-saint « terrain ».

Le modernisme contre les femmes

La journée Internationale de la femme a été célébrée comme il se doit dans notre République progressiste avec sa flopée de défilés festifs, ses effets d’annonces symboliques et sa horde de militantes en lutte.

Dans cette « women pride », on a pu entendre, dès la semaine dernière, la voix de la législatrice européenne, experte en réprimandes et donneuse de leçons à tout va, Mme Viviane Reading ainsi que celle de la patronne des patrons et maîtresse de l’à-propos, Mme Laurence Parisot. Tandis que l’une s’est réjouie de la victoire de la sacro-sainte parité remportée sur l’un des dersaniers bastions de l’outrageante discrimination homme/femme – les tarifs d’assurance qui seront désormais aussi élevés pour les hommes que pour les femmes, l’autre s’est empressée d’exprimer le désir, ô combien absurde, de voir réhabiliter le ministère du Droit de la femme, né sous Mitterrand avant d’être avorté.

L’ennui, c’est que ces avancées n’en sont pas toujours. Il faut être une féministe bien fanatique pour ne pas s’apercevoir que l’égalité brandie à tour de jupons, peut constituer le cache-sexe d’une injustice inavouée.

Eh oui, l’égalité des sexes a un prix mesdames ! Vous provoquez, en général, moins d’accidents que votre congénère masculin et pourtant préparez-vous, dès la fin 2012, à payer plus cher votre contrat d’assurance auto.
Au comité du salut paritaire, les statistiques bleues et roses sont ostracisées. Ce réel est bien trop sexiste pour l’Europe unisexe. Victimes des récriminations de vos avocates acharnées, vous voilà pénalisées pour bonne conduite. Voyez comment sur l’autel de l’égalitarisme aveugle, le principe de justice est sacrifié.
Le plus drôle dans l’histoire, c’est que ce sont les hommes, vus comme phallocrates, misogynes et fous du volant, qui sont les véritables gagnants de cette désexualisation tarifaire puisque, grâce à l’homogénéisation des prix, ils payeront en fait moins chers leurs contrats d’assurance !
Ainsi les féministes sont-elle les idiotes utiles des chauffards.

Mme Parisot, elle, aimerait l’institutionnaliser. Rien de tel qu’un ministère du Droit de la femme pour sexualiser la politique en assignant la femme à son sexe. Le critère du sexe serait de nouveau pertinent en politique, balayant d’une traite la victoire des féministes qui avait été justement de le supprimer, en faisant reconnaître que la femme était aussi apte que l’homme à représenter l’universel. La thèse avancée par les antiféministes de l’époque, selon laquelle la femme était par nature incapable de transcender la différence de sexes pour se soucier de l’intérêt général, serait donc in fine validée. Les machistes peuvent remercier Mme Parisot.

Bref, toutes ces gesticulations hystériques ne font que révéler les paradoxes de la lutte contre les inégalités homme femmes.

En ne cessant de radoter que tel film plaît aux femmes ou que tel roman ne peut intéresser qu’une femme, l’époque oublie, bien vite, que l’esprit n’a pas de sexe. Le politiquement correct fait donc dans le politiquement sexiste, et tout le monde applaudit.
Mais le ridicule est atteint lorsque la condamnation des attaques misogynes englobe également les marques de politesse et de galanterie que la gent masculine destine au beau sexe. Le « lady first» parvient à exaspérer les féministes les plus farouches, convaincues que tenir la porte à une femme ou bien lui donner la prééminence dans l’ouverture d’un débat public, sont des comportements sexistes. La civilité finit donc par être perçue comme une offense.

Mais le plus cocasse dans ce ramassis de paradoxes, c’est de voir ces militantes enfiévrées s’en référer à l’esprit jacobin alors qu’il a été le fossoyeur d’une sociabilité mixte, où la femme était l’actrice principale de la vie intellectuelle, artistique, et politique de notre pays. Elles se disent filles de 89 alors que la Terreur robespierriste aiguisait la guillotine pour trancher les têtes des femmes les plus puissantes et les plus libres d’esprit et de corps qui faisaient toute la gloire de la France.
Elles voient dans la Révolution française leur libération alors que l’épisode révolutionnaire marque le début même de leur asservissement. Ce n’est pas Marianne qui sort de la Révolution, mais Hercule le colosse, image virile du sans-culotte régénéré. De sa puissante main, le géant sacralise le peuple masculin et de l’autre il exclut, brutalement, les femmes de l’espace public, en les cloisonnant, pendant plus d’un siècle et demi, dans le domaine domestique.

Je voudrais donc finir sur une note personnelle. Au lieu de porter au pinacle notre Beauvoir nationale, je préfère aujourd’hui rendre hommage à Mme Roland, Mme du Châtelet, Mme de Condorcet, Mme Geoffrin, Mme Du Deffand, Mme Necker, (et bien d’autres encore sans oublier bien évidemment notre cheftaine bien-aimée !) qui ont contribué, à travers leurs salons, au bouillonnement et à la propagation des idées ainsi qu’à l’épanouissement de cette osmose si précieuse entre les hommes et les femmes, admirée par le monde entier et qui fut l’apothéose de la civilisation française.

Sang triste

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Sous prétexte qu’un homme coupé en deux à l’aide d’une scie circulaire a été retrouvé une balle dans le dos à bord d’une voiture en flammes avec des armes dans le coffre sur un parking de l’Isère, et qu’il était précédemment connu des services de police pour des affaires de stupéfiants, les enquêteurs s’orientent vers un règlement de compte dans le grand banditisme.

Que l’on nous permette de trouver qu’il s’agit là d’un singulier manque d’imagination ou d’intuition de la part des fins limiers de la police. Pas besoin d’être le commissaire Maigret pour comprendre que l’homme n’est pas un truand mais probablement un militant centriste, ce qui n’est tout de même pas la même chose. La balle dans le dos est évidemment celle qu’il a reçue lors du remaniement de novembre après l’éviction de Borloo. Quant au fait d’être coupé en deux, cela est certainement dû au choix que le Centre va être obligé de faire prochainement : soit rentrer dans le rang avec une UMP qui se droitise suicidairement, soit tenter une candidature autonome et risquer d’être responsable pour l’actuelle majorité d’un 21 avril à l’envers.

Et la voiture en feu avec les armes dans le coffre, me direz-vous ? Eh bien, c’est tout simplement la République, quand l’extrême droite est à 23 ou 24% dans les sondages.

« Il n’y a plus d’État, même s’il en reste les apparences »

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Causeur : Vous dénoncez nos gouvernants, qui « occupent le pouvoir sans l’exercer ». Une nouvelle affaire d’ « emplois fictifs » ?

Marie-France Garaud : Ce livre n’est pas polémique : j’avais déjà traité du délitement de nos institutions dans La Fête des fous[1. La Fête des fous. Qui a tué la Vème République ? (Plon, 2006)]…

Causeur :Permettez ! Ce livre-là va encore plus loin, en détaillant ce que vous appelez les «impostures politiques » : « Nous avons glissé de l’État à la société, de la souveraineté à l’identité et du gouvernement à la gestion ». Bref, il n’y a plus de pilote dans l’avion ! Reste à savoir s’il s’agit là vraiment d’un « mal français »… Et si c’était les contre-pouvoirs qui empêchaient, en France comme ailleurs, de gouverner ? Après tout, Obama a eu autant de difficultés avec sa réforme de la santé que Sarkozy avec les retraites…

MFG : Barack Obama, comme ses prédécesseurs, se heurte aux écueils du régime présidentiel : en cas de conflit, le président des Etats-Unis n’a pas le pouvoir de dissoudre le Congrès, et celui-ci n’a pas le droit de censurer le gouvernement. Sauf à se résigner au compromis, avec ce que ça comporte presque toujours d’imperfections, c’est le blocage. Les éternels partisans d’un régime présidentiel pour la France devraient y réfléchir.

C’est précisément pour sortir de l’impuissance du régime parlementaire français mode IIIe ou IVe République sans encourir ce genre d’inconvénients que le général De Gaulle a proposé aux Français les institutions de la Ve République.[access capability= »lire_inedits »]

Elles avaient le mérite de la clarté et, tant qu’elles ont été respectées, celui de l’efficacité : un président élu sur une ligne politique exposée aux citoyens lors de la campagne ; un premier ministre choisi par le président et entouré d’un gouvernement pour mettre en œuvre cette politique ; des députés élus pour voter les lois de la République. Mais, outre la fonction législative et puisqu’ils sont eux aussi les élus de la nation, les députés sont dotés d’un pouvoir éminemment politique, celui de censurer le gouvernement.

Si, usant de ce pouvoir, ils votent une motion de censure — à l’occasion d’une loi en discussion, du budget ou d’une question de politique générale —, le Président dispose de plusieurs possibilités. Il peut infléchir sa politique, éventuellement en modifiant le gouvernement ; mais il peut aussi, soit dissoudre l’Assemblée et provoquer de nouvelles élections législatives, soit soumettre directement la question aux citoyens par referendum et en tirer les conséquences.

L’idée maîtresse de la Ve République est celle du pouvoir donné aux citoyens. Encore faut-il que les députés attachent plus d’importance au mandat que leur donne le peuple qu’aux consignes des partis sous la bannière desquels ils se sont rangés. Tel était le cas initialement et il n’y avait pas, pendant les quinze premières années de la Ve République, de majorité figée, on oublie par exemple, lorsque l’on parle des « godillots » du Général, qu’une bonne trentaine ont quitté l’UNR en raison de leur opposition à l’indépendance de l’Algérie…votée en revanche par des députés catalogués centristes ou de gauche.
Des « majorités d’idées », selon la formule d’Edgar Faure, se constituaient – ou non – en fonction des problèmes, et c’était parfaitement sain. Mais les partis ont repris le pouvoir : d’abord grâce à François Mitterrand qui, face à De Gaulle, voulait appuyer sa démarche sur une sorte d’armée d’opposition : ce fut « l’Union de la gauche », qui n’a d’ailleurs pas survécu longtemps au succès de son inventeur.
Mais le coup le plus rude porté à la liberté des députés est sans doute venu du rôle considérable réservé aux partis dans le financement des campagnes législatives. Nombre de candidats et d’élus deviennent ainsi, par la force des choses, des obligés du parti, des sortes d’apparatchiks. C’est une déviance majeure du régime parlementaire démocratique.

Je me souviens d’un parlementaire détaillant avec conviction, à la télévision, les raisons pour lesquelles la France ne devait en aucun cas rentrer dans le commandement intégré de l’Otan — avant d’affirmer, en réponse à une question, qu’il ne voterait pas contre cette décision…parce qu’il appartenait à la majorité. Quand les intérêts du peuple, que tout député a reçu mandat de défendre, pèsent ainsi moins lourd que les consignes du parti, nous ne sommes déjà plus en démocratie !
Force est d’ailleurs de constater que les institutions, depuis plus de trente ans, n’ont pas cessé de s’effilocher, notamment avec la cohabitation…

N’importe qui doué de bon sens sait que l’on ne peut diriger quoi que ce soit avec deux chefs qui tirent et poussent en sens contraire. D’ailleurs, après avoir longtemps chanté : dans les sondages, les louanges de la cohabitation, les Français reconnaissent, expérience faite, qu’il aurait mieux valu l’éviter.

Causeur : Cette démocratie parlementaire que vous mettez en cause, c’est quand même la règle en France depuis les années 1870 – et le régime gaullien l’exception…

MFG : Personne ne prétend, je crois, que les institutions telles qu’elles fonctionnaient à la fin de la IIIe République et sous la IVe étaient un modèle du genre ! Le sport favori du Parlement consistait à renverser les gouvernements, dont la durée moyenne était de quelques mois ; et les Français, à ce spectacle, oscillaient, entre l’ironie et l’exaspération. On sait où cela nous a menés !
Non, il faut un équilibre institutionnel et, dans la Ve République, la Constitution détermine le rôle important du Parlement : il a le pouvoir législatif et dispose d’un pouvoir de contrôle ; ce n’est pas parce qu’il l’exerce imparfaitement qu’il faut l’oublier.

Ce qui est nouveau, c’est le principe selon lequel la volonté du peuple constitue, en tant que telle, la source directe du pouvoir du chef de l’Etat et en marque aussi les limites. Si le peule rejette les choix et la ligne tracée par celui-ci, si son adhésion fait défaut, le Président ne peut ni imposer sa volonté ni s’imposer lui-même.

Cette exigence est au cœur des institutions. Elle a été trop vite oubliée, mais pourtant elle relève de l’esprit et de l’honnêteté, au-delà du droit et des textes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle De Gaulle a voulu le referendum de 1969.

Causeur : La Chambre introuvable élue en juin 1968 ne l’avait donc pas satisfait ?

MFG : Non, justement ! Il savait qu’après les « événements » de 1968, la victoire aux législatives de 1968 ne signifiait pas une adhésion du peuple à ce qu’il voulait faire pour la suite. Il avait besoin de vérifier que les Français approuvaient ce qu’il leur proposait, de vérifier sa légitimité sur ces projets. Le référendum de 1969 n’était ni un prétexte ni un caprice : c’était, dans son esprit, la continuation du referendum de 1962 sur l’élection du président de la République au suffrage universel — déjà extrêmement controversé sept ans plus tôt.

Le Général savait bien que la centralisation a structuré la France au cours de son histoire – ce qui constitue d’ailleurs une profonde différence avec l’Allemagne. Il savait aussi que ce centralisme, rigidifié au fil du temps, était devenu source de paralysie et qu’il était quasiment non-réformable, engendrant ses propres défenses.

Il fallait une sorte de révolution pour redonner au pays de l’air et de la mobilité. Il fallait donner aux Français la capacité de décider ce qui les concernait directement. Ils avaient acquis, en 1962, le droit de choisir le Président de la République, ils allaient acquérir celui de gérer une large part de compétences.
Je crois que, dans l’esprit du Général, les régions (sans doute élargies aux provinces) devaient apporter à la France la diversité qui lui manque et que l’on trouve dans des pays voisins. Mais Pompidou, qui aurait sans doute mieux su expliquer l’affaire aux Français, était parti, et Valéry Giscard d’Estaing prit position pour le non…

Quant à ceux qui participaient à la rédaction du projet, tous étaient issus des grands corps de l’Etat. Comment voulez-vous que les grands corps de l’Etat préparent efficacement un referendum destiné à éclater, au moins partiellement, leur pouvoir ? C’était impossible — et les résultats l’ont prouvé.

Causeur : Si l’objectif était de mieux représenter l’hétérogénéité française, pourquoi la Cinquième fonctionne-t-elle sur le bipartisme ?

MFG : Mais le bipartisme n’a jamais été inscrit dans le projet constitutionnel, au contraire ! Lorsque De Gaulle a présenté la Constitution aux Français en 1958, place de la République, au jour anniversaire de la proclamation de la République en 1870, il a dit ce qu’il en pensait : si les partis s’emparaient de nouveau des institutions, ce serait « une catastrophe nationale » ! Nous y sommes.

Encore une fois, c’est François Mitterrand qui a redonné un rôle majeur aux partis pour faire échec à celui dont il s’était constitué le rival. Il suffit de lire le « Coup d’État permanent » pour comprendre la violence de cette rivalité.

Face à la « gauche » unifiée, il s’est créé, surtout après les élections présidentielles de 1974, une « droite » : c’est cela qui conduira au bipartisme, puis à la cohabitation théorisée par Edouard Balladur, et donc à la fin de la Ve République telle qu’elle avait été conçue.

Causeur : Pour vous, ces impostures sont graves parce qu’elles compromettent les chances de survie de la France dans le « nouvel ordre mondial » ?

MFG : Les bouleversements qui se produisent dans le monde exigent une analyse lucide. Quelle en est l’ampleur ? Quels en seront les développements et les conséquences ? Quelle forme va prendre l’Europe ? Quel sera le poids de l’Asie ? Quelle sera notre place, à nous Français, dans les fantastiques mutations en cours ?

Lorsque le mur de Berlin est tombé, en novembre 1989, nous avons attribué la chute du système soviétique à l’attraction irrésistible de la démocratie et nous avons cru à l’avènement de ce « nouvel ordre mondial » invoqué par les Etats-Unis. Nous découvrons maintenant que le monde nouveau n’est pas aux couleurs de nos rêves.

Les lieux du pouvoir se déplacent vers l’Est, vers l’Allemagne en Europe, vers l’Asie pour l’ensemble. Si l’Europe a retrouvé son unité avec la réunification allemande… elle renoue par là même avec un tropisme historique vers l’Est. Si l’entrée, dans le jeu mondial de deux milliards et demi d’être vivants est signe de liberté, les pays « émergents » ne nous laisseront pas oublier longtemps qu’ils sont les héritiers des empires les plus anciens et les plus puissants du monde.

Causeur : À vous lire, l’Allemagne jouerait bien mieux que nous le jeu européen… Pourquoi ? Qu’est-ce qu’ils ont de plus que nous, les Allemands ?

MFG : Ils ont la volonté de construire un Etat fort dans et par l’Europe, et cette fois sans la guerre. A cette fin, ils développent leur stratégie en fonction des réalités européennes et germaniques.
Nous étions quelques-uns à voir dès la fin des années 1980, mais surtout à l’occasion du traité de Maastricht, en 1992, que l’organisation européenne en construction était plus allemande qu’européenne et que la France serait perdante dans l’affaire. Nous avons alors dit et répété que notre République serait ainsi privée peu à peu de la liberté de décider de ses choix politiques, y compris de ses dépendances — bref de cette liberté que, pour un Etat, on appelle souveraineté.
Ce que nous n’avions pas vu alors, c’est que l’Allemagne poursuivait un chemin inverse du nôtre et construisait, elle, sa souveraineté

La France et l’Allemagne, sont issues ensemble d’une même source très ancienne, le traité de Verdun, acte de partage de l’Empire de Charlemagne. Mais nos histoires parallèles sont bien différentes et, par voie de conséquence, nos conceptions de l’Europe aussi.
D’un côté, dès le XIIIème siècle et Philippe le Bel, la France était unifiée, forte et constituée en Etat souverain : « Le roi est empereur en son royaume »…. Elle n’avait aucunement besoin de l’Europe pour exister, mais concevait celle-ci comme un relais vers l’universalité du monde.
De l’autre les Germains, qui n’étaient pas parvenus à s’inscrire dans un territoire délimité par des frontières, avaient été ballottés pendant des siècles dans l’empire romain germanique jusqu’à son effondrement… Les expériences des Reichs n’ayant pas laissé de bons souvenirs, ils se sont retrouvés dans la situation d’un ensemble hétérogène politiquement inexistant, attendant leur unification de l’Europe elle-même. .
Pour nous, l’Europe n’a jamais été autre chose qu’un élargissement de l’Etat, né de la conquête. Pour l’Allemagne, elle est le chemin par lequel il lui est possible de se constituer enfin en Etat, mais à une double condition.

D’abord que l’Europe soit fédérale, car le fédéralisme seul permet d’assumer la diversité germanique, de la Prusse à la Bavière… Paradoxalement, ce sont les Alliés qui, en 1945, ont imposé une structure fédérale à l’Allemagne vaincue pour empêcher un nouveau Reich… Mais les Allemands ont admirablement compris l’usage qu’ils pouvaient en faire : assumer dans ce cadre pluriel leur diversité pour établir (enfin !) un Etat sans recourir à la guerre.

Seconde condition : l’ensemble devait comporter un élément permettant de structurer cette diversité. Quel serait cet élément structurant ? Mais la monnaie unique évidemment, réclamée par le chancelier Kohl lui-même lors du traité de Maastricht !

Depuis quelques décennies, l’Allemagne est en train de se construire sous nos yeux, et avec quel dynamisme ! C’est son droit, et sa démarche ne doit pas nous empêcher de rechercher avec elle un partenariat équilibré. Encore faudrait-il que nous organisions les conditions de cet équilibre.

Causeur : Dans les démocraties, disons, mûres, la crise de l’exercice du pouvoir est générale. Quelle est donc la spécificité française ?

MFG : La richesse de son histoire, ses talents… et un coupable aveuglement né de notre narcissisme. C’est évident dans nos rapports avec l’Allemagne, nous venons d’en parler. Nous voudrions qu’elle soit comme nous, qu’elle nous ressemble, en plus brutale et en plus rustique peut-être, parce que plus à l’Est, mais pas essentiellement différente… Nous voudrions qu’elle soit un Etat comme celui auquel notre passé nous a habitués. Rien n’est plus faux !

L’histoire de l’Allemagne étant différente de la nôtre, ses structures le sont aussi. C’est une démocratie, mais son fonctionnement est singulier parce qu’elle est fédérale. Son peuple est souverain, mais dans les lander. Ce n’est donc pas le Président ou le Chancelier, mais la Cour constitutionnelle qui est garante de cette souveraineté construite patiemment, sous nos yeux, alors même que nous abandonnions la nôtre avec armes et bagages dans les traités européens.

Nous ne « battons plus monnaie », nos lois sont décidées à Bruxelles et notre justice soumise au contrôle des juges européens ; nous avons même perdu l’autonomie de nos actions guerrières en entrant dans le commandement intégré de l’OTAN. Voilà pourquoi il n’y a plus d’Etat, même s’il en reste les apparences, et nous mesurons cet effacement dans notre rapport au monde. Pendant ce temps notre voisine se dote, sous l’autorité de la Cour de constitutionnelle de ²Karlsruhe, de ces « éléments intangibles de souveraineté » qui conditionnent la puissance politique.

Mais nous ne voulons pas voir ce qui nous obligerait à des révisions drastiques ; alors, nous nous contentons de plus en plus souvent du rôle de suiveur. C’est une erreur et une faute : la paix, au nom de laquelle nous acceptons toutes les concessions, repose davantage sur l’équilibre des rapports de force que sur les sourires et les amabilités. Nous ne pourrons pas faire avec l’Allemagne un « couple », selon la formule consacrée, si nous ne prenons pas en compte nos « différences », c’est à dire notre dissymétrie.
Lorsque l’on dit aujourd’hui : « Il faut se réindustrialiser ! », – ce qui souligne d’ailleurs que nous nous sommes désindustrialisés – c’est en effet l’expression d’une urgence, mais nous avons du chemin à faire pour rattraper l’Allemagne.

En attendant, nous abandonnons les atouts stratégiques dont nous disposions et dont notre partenaire allemand était dépourvu : le nucléaire civil et militaire ; le partenariat établi dès 1966 avec la Russie dans le domaine de l’espace ; les liens noués avec la Chine par la reconnaissance décidée par De Gaulle, avant celle de tous les grand pays occidentaux ou presque !
Un tel comportement ne permet pas de penser qu’un rapport de forces équilibré, c’est-à-dire fructueux, pourrait se rétablir prochainement entre la France et l’Allemagne.

Causeur : Ce « relâchement » nous condamne-t-il à perdre définitivement la main dans la nouvelle donne géopolitique ?

MFG : On peut gagner un poker avec une paire de dix… Encore faut-il savoir jouer ! Mais notre relâchement vient de loin : en dehors des quinze années où de Gaulle a gouverné la France, suivi par Pompidou dans un court laps de temps, jamais nous n’avons cessé d’être soumis à des décisions étrangères, de succomber à une permanente tentation de l’effacement. Peut-être la France est-elle souveraine depuis si longtemps qu’elle ne sait pas encore les inconvénients à ne plus l’être. Peut-être est-elle fatiguée d’une longue histoire…

Je me souviens d’avoir vu un jour, à Nice, sur la porte d’un café, un petit panneau sur lequel était écrit « Fermé pour cause de fatigue ». Il y a des jours où l’on se demande si la France n’est pas fatiguée… Et pourtant ce n’est pas le moment, car les temps qui s’annoncent ne seront pas faciles. Le retour de l’Asie dans le jeu mondial constitue une révolution sismique dont les « répliques » seront nombreuses et rudes.
Mais je veux croire que la France sortira de sa léthargie, car il y aura encore dans son peuple des aventuriers. Ils existent, même si on ne les voit pas. Et dans son histoire, notre pays a toujours été sauvé par les aventuriers : ceux qui savent risquer leur vie pour une cause qu’ils jugent grande.

Causeur : Le salut par les aventuriers ?

MFG : La France s’est construite au fil de l’épée. Avant d’être comtes, ducs et pairs, ceux qui la firent savaient manier les armes, juger des enjeux et prendre tous les risques. Jeanne d’Arc était une femme, mais quelle aventure elle conduisit ! Plus tard, c’est le peuple qui s’est battu à Valmy, puis sous l’Empire et en 14-18. Enfin, y eut-il plus noble aventurier que De Gaulle en 1939, et ceux qui le suivirent ?
Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui prennent des risques — et pas seulement dans le Dakar : mais en jouant leur vie pour en sauver d’autres.

Il est vrai que la France est devenue une république bourgeoise – et les bourgeois ne sont pas faits pour gouverner, mais plutôt pour faire des affaires, pour gérer. Ce n’est d’ailleurs ni condamnable, ni inutile ; simplement, cela ne suffit pas dans les temps difficiles.

Causeur : Dans la dérive géopolitique des continents que vous décrivez, quelles sont donc les chances de survie d’une France rapetissée et ramollie ?

MFG : Le retour des pays d’Asie dans la mondialisation est certainement l’événement majeur de notre temps. Jusqu’aux années 1990, la mondialisation fonctionnait dans un ensemble relativement homogène : l’Europe et les Etats-Unis — qui d’ailleurs l’avaient conçue. Elle était en quelque sorte le corollaire économique du libéralisme politique théorisé par Tocqueville.

Le libéralisme économique avait déjà connu des problèmes quand on avait tenté de l’appliquer dans des régions moins homogènes comme l’Amérique latine. Et au moment de la chute du Mur, on a carrément cru pouvoir l’étendre au monde entier ! Or il apparaît de plus en plus nettement qu’il y a une contradiction irréductible entre mondialisation et libéralisme tocquevillien.

Causeur : Le libéralisme ne peut-il donc prospérer que dans des sociétés restreintes, voire fermées ?

MFG : Non, mais il repose sur le principe que le Bien de chacun participe au Bien de tous. Or si cela peut être vrai dans une société homogène, mais ça ne l’est plus du tout à l’échelle d’un monde largement hétérogène ! Dans cette configuration la liberté ne lie plus les hommes, elle les divise au contraire et les oppose. Elle est brandie par les plus forts, tandis que les faibles réclament l’égalité — et l’on oublie alors que le cœur de la démocratie est l’établissement de la liberté par l’égalité de la loi.
La mondialisation a de nouveau fait de l’homme un loup pour l’homme. Les interrogations des philosophes, tels René Girard ou Marcel Gauchet, sur ce problème crucial sont éloquentes, qu’ils en tirent ou non les mêmes conclusions.

Un tel bouleversement des rapports de forces et des mentalités peut être comparé dans l’Histoire à celui qui a entraîné la chute de l’Empire romain il y a quinze siècle.

Causeur : Brrr… Pour éviter d’être entraînée dans cette chute, que devrait faire la France ?

MFG : D’abord recouvrer la liberté politique, c’est dire sa souveraineté abandonnée. Et que l’on ne nous dise pas que c’est contraire à la solidarité européenne : l’Allemagne y arrive bien, à partir des mêmes traités.
Les Français attendent quelque chose, mais je ne suis pas sûr qu’ils espèrent vraiment…

Causeur : On y revient : la France n’est pas gouvernée ! Mais c’est quoi, être gouverné ?

MFG : La situation internationale instable exige, de la part des responsables politiques, la plus grande vigilance. Or en France, pendant la dernière campagne présidentielle, nous n’avons pas entendu un mot sur ces questions — ni d’ailleurs à l’occasion des récents remaniements. Les médias parlent des partis, et les partis parlent des « réformes ». Mais quelles réformes, et pour quoi faire ? Tout le monde sait, par exemple, que dans trois ans on ne pourra plus financer les retraites. Alors, forcément les Français se disent : « Nous ne sommes pas conduits. »

Causeur : On vous voit beaucoup à la télévision depuis quelques mois… Avez-vous l’impression d’être aussi entendue ?

MFG : Si tel est le cas, tant mieux. J’apporte ma toute petite pierre. Je sais que les Français attendent quelque chose, mais je ne suis pas sûre qu’ils espèrent vraiment, et cela serait le pire.

Causeur : C’est tout un programme que vous venez de développer ! Voyez-vous, dans le paysage politique, quelqu’un capable de le réaliser ?

MFG : Je me demande si ma vue ne baisse pas, avec l’âge…[/access]

La fête des fous: Qui a tué la Ve République ?

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Netanyahou victime du printemps arabe

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S’il pensait trouver quelque répit en raison de la perplexité provoquée en Occident – au-delà de l’euphorie affichée – par les révoltes arabes, Benyamin Netanyahou a dû rapidement déchanter. Les événements de Tunisie, d’Égypte et alentours n’ont fait, bien au contraire, que renforcer la tendance des principaux acteurs de la scène politique mondiale à accentuer la pression sur Israël pour qu’il reprenne les négociations de paix avec l’Autorité palestinienne. Chaque jour qui passe représente un tour de vis supplémentaire réduisant l’espace où Bibi Netanyahou peut encore manœuvrer.

L’analyse qui prévaut actuellement dans les cercles dirigeants des États-Unis et de l’Union européenne est qu’il ne faut pas se faire trop d’illusions sur le processus de démocratisation enclenché dans ces pays. Certes, les foules du Caire ou de Tunis n’ont pas brûlé Obama en effigie, ni hurlé des slogans réclamant la destruction de l’entité sioniste. Cependant, tout est encore possible, même le pire : les mouvements populaires, moteurs des révoltes tunisiennes et égyptiennes, n’ont pas encore fait émerger en leur sein des dirigeants ou des formations politiques démocratiques capables de s’imposer. En revanche, les formations islamistes (Ennahda en Tunisie et Frères musulmans en Égypte), fortement appuyées par la chaine Al Jazeera, dont l’influence s’est notablement accrue dans ces pays, se préparent sans bruit pour les prochaines échéances électorales. L’accueil triomphal réservé par un million d’Égyptiens au télé-prédicateur Youssef Al Qardawi n’a pas retenu toute l’attention qu’elle méritait dans nos grands médias. On se demande bien pourquoi…

Les États-Unis et les pays de l’Union européenne n’ont, pour l’heure, qu’une idée en tête : faire oublier aux sociétés arabes en ébullition leur soutien constant, par le passé, aux despotes déchus, au nom de la stabilité régionale et du danger islamo-terroriste. Pour restaurer leur crédibilité auprès d’une opinion publique qui aura désormais plus de poids sur ses nouveaux dirigeants que par le passé, ils doivent montrer qu’il sont capables d’imposer à Israël les concessions sans lesquelles un Etat palestinien ne saurait voir le jour : arrêt des constructions dans les implantations de Cisjordanie, fixation des frontières sur la base de celles de 1967, avec des aménagements mineurs sous forme d’échanges de territoires, Jérusalem-Est comme capitale du futur État palestinien. Les spécialistes désignent cet ensemble sous le nom de « paramètres Clinton », car ils avaient été mis sur la table en 2000 par le président américain de l’époque.

L’évolution de la situation dans le monde arabe a aussi permis à Barack Obama de sortir de l’impasse où l’avait enfermé Benyamin Netanyahou en refusant de prolonger le moratoire sur les constructions dans les implantations. Avec une habileté certaine, il  a commencé par deux gestes qui démontrent, aux yeux des Israéliens et de leurs soutiens aux États-Unis (les organisations juives et une partie importante du Congrès) qu’il ne transige pas avec la sécurité de l’État juif et ne le laisse pas seul face au lynchage diplomatique onusien : le missile antimissile Hetz, conçu et réalisé par les Israéliens en collaboration avec Boeing vient d’être testé avec succès au large des côtes de Californie. Il devrait mettre à l’abri Israël des attaques de missiles à moyenne portée possédés actuellement par l’Iran et la Syrie.

D’autre part, l’administration Obama a opposé son véto à une résolution présentée au Conseil de Sécurité par les États arabes qui condamne très fermement la colonisation de la Cisjordanie. Ce véto était d’autant plus délicat que les termes de la résolution reprenaient quasiment mot pour mot des déclarations de la Maison Blanche ou du Département d’État sur la question…

Fait nouveau, l’ensemble des pays de l’UE actuellement membres du Conseil de sécurité – France et Grande-Bretagne, membres permanents, Allemagne et Portugal, membres pour 2011-2012 –  votent en faveur de cette résolution, alors qu’auparavant, lors de votes similaires, certains Européens, dont justement l’Allemagne et le Portugal, avaient voté contre ou s’étaient abstenus. Le Premier ministre israélien s’est fait sèchement rembarrer par Angela Merkel lorsqu’il l’a appelée pour se plaindre du vote allemand à l’ONU.

Pour la première fois, on sent donc que l’UE parle d’une seule voix pour faire comprendre à Bibi que ça va bien comme ça, et que s’il ne se bouge pas vite fait pour faire exister l’État palestinien, il risque de gros ennuis diplomatiques. Nicolas Sarkozy a exprimé ce même point de vue, avec ménagements, mais sans équivoque dans son discours au dîner du CRIF, et ce n’est pas l’arrivée de Juppé au Quai d’Orsay qui présage d’un assouplissement possible de la position française sur la question : le maire de Bordeaux est resté, sur ce point d’une orthodoxie chiraquienne sans faille. L’israélophilie galopante prêtée – à tort – à Nicolas Sarkozy lors de son entrée en fonction s’est en tout cas fracassée sur le mur d’incompréhension qui s’est établi entre lui et le premier ministre d’Israël lors de leurs divers tête-à-tête, notamment celui où Nicolas suggéra à Bibi de virer Avigdor Lieberman et de s’allier avec Tzipi Livni…

Le seul service que peuvent encore rendre les «  poids lourds » de l’UE à Israël c’est d’empêcher, pour un temps, quelques-uns des pays membres de l’Union d’imiter les Etats d’Amérique du Sud, qui, à la suite d’Hugo Chavez, ont formellement reconnu l’Etat palestinien dans les frontières de 1967. Cela démange notamment les pays nordiques et même le petit Luxembourg, dont le ministre des affaires étrangères, Jean Asselborn, vient de donner au quotidien anglophone israélien Jérusalem Post un entretien musclé et dépourvu de toutes circonvolutions diplomatiques. Il ne doit plus rester au Conseil européen que le prince Schwarzenberg, chef de la diplomatie tchèque, pour plaider la cause d’Israël dans cette instance.

On peut comprendre que le gouvernement israélien actuel ressente comme une injustice de se voir coller sur le dos la seule responsabilité du blocage des négociations de paix : pendant neuf mois sur les dix qu’a duré le moratoire sur les constructions en Cisjordanie imposé par Netanyahou, Mahmoud Abbas s’est refusé à revenir à la table de négociations. Mais c’est ainsi, et tous les grands dirigeants israéliens ont compris un jour qu’il était suicidaire d’avoir raison contre tous. Ben Gourion, Begin, Rabin et Sharon ont dû prendre sur eux et consentir à des mouvements qui ne leur procuraient aucune joie intime.

L’heure a donc sonné pour Benyamin Netanyahou de montrer qu’il peut se hisser à leur hauteur, pour ne pas de sortir de l’Histoire par la petite porte, comme Itzhak Shamir.

Les coptes aux poubelles de l’histoire ?

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Au Caire, une flambée de solidarité nationale et interconfessionnelle a fait avant hier 10 à 13 morts et plusieurs dizaines de blessés.  Les affrontements entre coptes et musulmans, les plus graves depuis le début de la révolution fin janvier, traduisent des tensions profondes et multiples entres les communautés. Cette fois-ci il s’agit au départ d’une église incendiée mais aussi d’une affaire « sentimentale ».

Les violences ont éclaté dans le quartier de Moukattam. Si ce nom vous semble vaguement familier vous n’avez pas tort : il s’agit en effet du « quartier » – ou plutôt du bidonville – où Sœur Emmanuelle a œuvré pendant une trentaine d’année.

Cette information doit nous rappeler que la communauté chrétienne égyptienne n’est pas composée que de VIP comme Boutros-Ghali mais aussi de chiffonniers comme les « zabbalines », les « hommes des déchets ».

L’une des figures de proue de la protestation copte est d’ailleurs le Père Metias Nasr, curé de la paroisse Sainte-Marie d’Ezbet-el Nakhl, où Sœur Emmanuelle a commencé son engagement auprès des zabbalines. Suite aux violences ceux-ci ont perdu certaines des installations construites pendant les années 1980-1990 – notamment grâce aux fonds levés par Sœur Emmanuelle – pour les aider à recycler les déchets.

S’il semble évident  que les Égyptiens ont arraché dans la rue quelques libertés, il faudra patienter un peu, surtout si l’on est copte, pour l’égalité, et l’on n’ose même pas penser à la fraternité…

Marine, l’idiote utile ?

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Tout d’abord, un point de vocabulaire, afin de justifier mon titre. Parler d’« idiot utile », ce n’est pas une façon polie de traiter quelqu’un ou quelqu’une de gogol. Le français nous offre mille manières de le faire plus joliment, et surtout, le crétinisme n’est assurément pas la marque de fabrique congénitale des Le Pen, père ou fille.

L’expression « idiot utile » (apocryphement attribuée à Lénine pour parler des « compagnons de route » occidentaux du bolchévisme) définit couramment quelqu’un qui est complice d’un forfait à son corps défendant. Ainsi, à propos d’affaires anciennes, voire archéologiques, Elisabeth Lévy me qualifiait, en 2002, dans Les maîtres censeurs, d’« idiot utile de la direction du PCF », et depuis, j’ai toujours pensé et dit que cette histoire complexe ne pouvait être mieux résumée en si peu de mots. Et n’allez pas croire que je me prenne pour un con…

À titre d’exemple, on pourra ainsi dire qu’à mon avis, les militants alter, qui exigent des papiers pour tous et tout de suite sont les idiots utiles du grand (et du petit) capital, qui sait bien lui, que nos nouveaux arrivants tireront le salaire moyen vers le bas. Idem pour les juges et les travailleurs sociaux de Nantes et de Navarre qui, dans l’affaire Laetitia, ont si bien œuvré -avant et après les faits- pour redonner un peu d’oxygène à Nicolas Sarkozy. Ces exemples ne sont pas vraiment choisis au hasard, puisqu’à terme, ils signent la responsabilité écrasante de la gauche sociétale dans la mise en orbite de Marine Le Pen. Mais tel n’est pas l’objet de ce papier; ça, d’autres vous l’expliqueront mieux et plus précisément que moi…

Quant à Marine, si elle semble jouer les idiotes utiles, c’est bien évidement de l’échéance 2012 qu’il s’agit, et de la façon dont certains au PS et à l’UMP, se sont emparés du sondage de Louis Harris pour exiger qu’au nom de la patrie en danger et du vote utile réunis, on ne voie plus qu’une seule tête dans leurs camps respectifs.

À peine le sondage du Parisien était-il tombé que les porte-flingues de droite et de gauche braquaient le P38 sur la tempe du lecteur/électeur

Si celui-ci est plutôt UMP, c’est bien sûr au Fig qu’échoit la mission de lui faire la morale : comme nous l’y explique Paul-Henri de Limbert : « La question d’une candidature unique à droite est évidemment posée. Certaines personnalités de la majorité devraient se convaincre que ne pas se présenter, ce n’est pas forcément déchoir. Les candidatures de témoignage sont faites pour les époques tranquilles, pas pour les temps périlleux. »

Mais les candidatures non-officielles, pardon « de témoignage», ça devrait aussi être réglementé à gauche, plussoie aussitôt Paul Quinio dans son édito symétrique de Libé du même lundi : « La gauche ne pourra pas se contenter d’accuser le chef de l’Etat et la majorité de jouer avec le feu Le Pen. (…) Une fois la compétition lancée, si la gauche radicale devait renvoyer Sarkozy et le candidat socialiste dos à dos, elle apporterait alors de l’eau au moulin frontiste. Une multiplication des candidatures à gauche, au-delà du raisonnable, affaiblirait aussi ses chances de victoire. »

Marine, complice de l’ « UMPS » ?

Borloo, Villepin, Morin Mélenchon Besancenot et Eva Joly? Tous lepénistes de fait donc, et bientôt de droit, qui sait ? On fait confiance à Dominique Sopo, Romain Goupil ou Yann Moix pour nous expliquer que toute candidature hors PS et UMP fait le jeu du nazisme et doit donc être mise hors-la-loi. J’exagère ? Attendez un peu… Bref on nous rejoue ce que Muray appela génialement durant l’entre-deux-tours de 2002 la « quinzaine anti-Le Pen », sauf que là, on va en prendre pour quinze mois !

Ce qui se profile donc à l’horizon, gros comme un camion de pompiers, c’est l’institutionnalisation du bipartisme la plus radicale qu’on puisse imaginer, puisqu’elle ne prendrait pas racine dans les textes, mais dans les têtes. Et c’est là qu’on pourrait, à première vue, parler de Marine comme d’une idiote utile, dans la mesure où elle tire les marrons du feu au seul bénéfice de ce qu’elle appelle l’ «UMPS».

Sauf que non. Chez ces deux supposés frères ennemis, l’affaire Louis Harris n’affaiblit pas uniformément tous les prétendants : elle renforce de fait les positions respectives de Sarkozy et de DSK. Il faut être bouché à l’émeri post-trotskyste pour affirmer comme l’a fait Jean-Michel Helvig dans la République des Pyrénées que le président est le grand perdant de ce sondage (Qu’ont fait les malheureux Palois pour mériter ce cataplasme ?). Et ce n’est pas pour rien que 60 députés PS viennent de presser Martine Aubry d’officialiser sa candidature, comme s’il n’était pas déjà trop tard pour sortir du bois.

Sans chercher aucun complot, ni aucun pacte secret, on voit à qui profite la dramaturgie de ces trois derniers jours : consubstantiellement aux deux poids lourds précités ET à Marine Le Pen. Plus elle progresse, plus Sarko et DSK renforcent leur mainmise sur la droite et la gauche. Et plus le débat entre « républicains » sera confisqué par ces deux-là au détriment des autres prétendants puis des autres candidats, plus Marine Le Pen sera à même de capitaliser presque tous les mécontentements, y compris dans les bataillons d’abstentionnistes des milieux populaires.

En résumé, et en tout cynisme partagé :
– Sarkozy a vraiment besoin d’une Marine forte pour balayer la concurrence à droite au premier tour
– DSK, lui, est moins menacé pour atteindre le second tour, mais il a besoin de MLP pour régler auparavant la question des primaires.
– Marine a besoin que le débat droite/gauche ne soit qu’un débat Sarko/DSK pour espérer atteindre 25% dès le premier tour et 10 points de plus au second. Cette communauté d’intérêts entre nos trois larrons étant désormais scellée, m’est avis qu’on en prend le chemin

Sarkozy, DSK, MLP : à l’arrivée, au soir du premier tour, il y aura un perdant et un gagnant, mais il n’y aura pas de perdante.

La faute à Dirty Harris?

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En pronostiquant que Marine Le Pen serait devant DSK, devant Martine Aubry, devant François Hollande et devant Nicolas Sarkozy, s’imposant ainsi pour le second tour de la présidentielle, les sondages traduisent une situation que certains jugent insupportable, presque irréelle, donc fausse…

Pour arriver à ce résultat inacceptable il a bien fallu, nous dit-on, que l’institut Harris Interactive manipule d’une façon ou d’une autre les chiffres, la composition du panel, les questions et que sais-je encore…. Haro sur le baudet !!

Médiapart, jamais en retard dans la dénonciation, indique que les personnes interrogées seraient payées ce qui, on en conviendra, est de nature à jeter l’opprobre sur la spontanéité des réponses.

En fait, une loterie a été ouverte aux 1600 personnes choisies permettant à l’une d’entre elles, tirée au sort, de gagner un gros lot de 7.000€. Ce n’est pas tout à fait la corruption suggérée, mais une forme d’incitation ludique ou vénale (au choix, selon son rapport personnel à l’argent et au jeu) pour attirer des participants. Reproche somme doute véniel quand on sait que la rémunération sur Internet pour ce type de sondage est, si j’ose dire, monnaie courante.

Mais enfin, quand on tient l’une des possibles explications de ces sondages inouïs, on ne va pas la lâcher si facilement. Alors immédiatement on embraye sur l’indignation suscitée par cette grossière instrumentalisation de l’opinion et on se promet de pondre une loi qui moralisera les sondages et par la même occasion remettra Marine Le Pen à la seule place qui devrait être la sienne: suffisamment près des candidats PS et UMP pour faire peur, mais en troisième position, quand même.

Peut-être trouverons-nous de courageux parlementaires pour suggérer une proposition de loi visant à interdire les sondages dont les résultats mettraient Marine Le Pen trop en tête ou, pour reprendre la démonstration de Jérôme Leroy, mettrait Marine Le Pen trop dans les têtes de tous.

A poursuivre ainsi, je crains que nous n’ignorions la réalité de notre vieux pays où la faillite des élites associée à son discrédit, la sclérose du jeu politique, les fatwas jetées sur trop de sujets qui inquiètent et l’absence de réponses ont créé au-delà d’une France d’en haut et d’en bas, une France d’à côté. Celle là même qui s’exprime à 24% et dont on peut penser, au vu de l’exaspération ambiante qu’elle pourrait représenter davantage encore.

D’autres sondages sont à venir…

« Bouteflika est disqualifié pour mener la transition »

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Élisabeth Lévy et Gil Mihaely : Abdelaziz Bouteflika entend rester président de la République algérienne jusqu’en 2014 et propose, pour toute concession, de ne pas briguer un nouveau mandat. Peut-il initier ou accompagner une transition démocratique ? Son premier pas − la fin de l’état d’urgence − ne s’applique pas à la capitale, Alger, placée sous état de siège. S’agit-il d’une manœuvre ?

Saïd Sadi : Remarquez que la concession qui consiste à renoncer à la présidence à vie qu’il s’était octroyée en 2009 ressemble étrangement au recul tactique tenté par Ben Ali et Moubarak quand ils ont compris que les menaces ne prenaient plus. Le scénario est invariable : menaces, simulacre d’écoute, promesse de réformes, renoncement à une nouvelle candidature puis sacrifice de seconds couteaux avant l’effondrement. Bouteflika est sans doute un peu rassuré : aussi est-il passé à la deuxième étape. Pour le reste, le pouvoir algérien louvoie, comme tous les régimes autocratiques agonisants et affaiblis par une contestation chronique − plus de 9700 émeutes en 2010. On lève l’état d’urgence mais on maintient l’état de siège sur la capitale, qui est la ville la plus sécurisée du pays, pour empêcher les manifestations. Le samedi 26 février, nous avons eu en face de nous 10 000 policiers de plus que les trois semaines précédentes. La télévision et la radio sont toujours aussi vulgaires. S’agissant de l’accompagnement d’une phase de transition, je me dois de dire que, malheureusement, Bouteflika, associé à trois putschs depuis 1962, est disqualifié pour une telle mission. La seule sincérité que l’on puisse lui reconnaître − et qu’il revendique, d’ailleurs −, c’est qu’il croit plus au despotisme qu’à la démocratie et qu’il connaît des sujets, pas des citoyens.

ÉL : Quelles sont vos exigences minimales ?[access capability= »lire_inedits »]

SS : Nous vivons une impasse historique. Maintenant que le pouvoir a épuisé toutes les manœuvres possibles, nous devons en sortir au moindre coût. L’idée d’une transition aussi courte que possible pilotée par des personnalités indépendantes qui s’interdiraient de prendre part aux compétions suivantes recueille un large consensus. La question des aménagements internes est politiquement dépassée. Pour être plus concret, la dissolution du DRS (les services spéciaux algériens), qui contrôlent tout et ne répondent de rien, et leur placement sous tutelle du pouvoir politique sont l’alpha et l’oméga de la crise algérienne. Il faudra aussi procéder à un audit sur la façon dont ont été gérées les ressources du pays, faute de quoi nous pourrions connaître des jacqueries ouvrant la voie à toutes les aventures. Le malheur algérien s’enracine dans une crise de confiance telle que, sans signes forts d’une réelle volonté de restaurer le sens de l’intérêt général, nous risquons de basculer dans le chaos. À la fin de cette phase transitoire, il faudra bien aller vers des élections sous surveillance internationale massive et qualifiée.

ÉL : Pouvez-vous préciser ? Êtes-vous plutôt sur la ligne de Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs, qui demande des élections législatives et municipales anticipées, ou sur celle de l’ex-AIS (Armée islamique du salut) de Madani Mezrag, qui pense qu’il faut commencer par réviser la Constitution ?

SS : La Constituante est une revendication qui remonte à 1962, alors cessons de mettre les islamistes à toutes les sauces et de juger toute proposition à l’aune d’un alignement avec les islamistes ou d’une compromission avec les militaires. Le climat politique permettait-il aux Algériens de débattre en toute sérénité pour élaborer une Constitution garantissant les libertés ? C’est seulement aujourd’hui que cette possibilité apparaît. Quant à organiser des élections avec l’administration actuelle, autant redemander clairement sa part dans les quotas de sièges distribués par les services spéciaux qui manipulent les élections depuis l’indépendance.

ÉL : La Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) a d’ailleurs éclaté en deux tendances. Quelles sont les raisons de la scission ? Quelles conséquences aura-t-elle pour l’avenir du mouvement ?

SS : Sur la trentaine d’organisations que comptait la CNCD, cinq ont décidé de répondre favorablement à l’invitation d’un vieux notable du FLN qui proposait de trouver une issue à la crise en élargissant le pouvoir à de nouveaux clans, quitte à sacrifier Bouteflika. Cela aurait signifié que le système restait en place. Or, notre objectif est de changer de système, pas de nous faire une place dans le circuit clientéliste. Je crois donc que les défections ont permis une salutaire décantation.

ÉL :Pensez-vous que le régime pourrait aujourd’hui mener une répression aussi féroce que dans les années 1980 et 1990 sans s’aliéner le soutien de l’Europe ?

SS : Tout est possible, car les intérêts en jeu et les malversations commises sont bien plus importants que ceux qu’on commence à découvrir en Tunisie, en Égypte et, probablement demain, en Libye. S’agissant de la complicité dont a bénéficié le pouvoir algérien de la part des Occidentaux, elle est heureusement beaucoup moins active aujourd’hui. Notons que les Américains ont été les premiers à rompre avec l’exception algérienne qui interdisait tout commentaire sur les agissements du régime.

ÉL : Dans ces conditions, et alors que Bouteflika mise sur l’usure du mouvement, comment pouvez-vous mobiliser sans tomber dans le piège de la violence ?

SS : Nous devons éviter deux pièges. D’abord, ne pas favoriser ou accompagner des émeutes comme celles de janvier, en grande partie suscitées par le pouvoir d’ailleurs. Par ailleurs, résister aux manœuvres visant à faire dériver la contestation en affrontements claniques. Si le pouvoir joue l’usure, nous tablons sur la durée. Nous devons faire preuve de détermination sans céder à la précipitation ou à la provocation.

ÉL :Comment expliquez-vous que les manifestations ne prennent pas vraiment ? La peur de la répression n’est pas un motif suffisant : en 1980, 1988, 1991, la peur était là. Et les Tunisiens, les Égyptiens, les Libyens avaient aussi d’excellentes raisons d’avoir peur. Ne croyez-vous pas que l’opposition a un problème de crédibilité ?

SS : L’opposition n’a pas un problème de crédibilité mais de visibilité. Cela fait bientôt huit ans que je n’ai pas pu dire un mot à la radio ou à la télévision algérienne en dehors des « fenêtres » électorales. Mais sans le travail quotidien de proximité de l’opposition, les jeunes Algériens seraient encore soumis aux tentations extrémistes. Pour ce qui est de la faiblesse relative de la contestation en Algérie face à la puissance des soulèvements en Tunisie, en Égypte et en Lybie, elle a une explication paradoxale : la contestation est presque permanente depuis 1980 et, après le paroxysme de violence des années 1990, les fureurs se sont diluées dans des revendications catégorielles. Il faudra un peu de temps pour ressouder toutes ces énergies. De plus, le pouvoir algérien dispose d’une cagnotte de 155 milliards de dollars, ce qui lui donne une marge que n’avaient pas ses voisins. Bouteflika tente d’éteindre les innombrables foyers de tensions en déversant de l’argent public sur tous les secteurs de la société. Cela peut ralentir la dynamique du changement. Mais le rejet est peut-être plus profond encore en Algérie car les citoyens savent que le désastre vécu par la population, notamment par la jeunesse, ne doit rien à un manque de ressources et tout à leur accaparement.

ÉL : En 1991, après la victoire du Front islamique du salut (FIS) au premier tour des législatives, vous avez approuvé l’interruption des élections et fait alliance avec le pouvoir. Et quand on cite votre nom devant des Algériens à Paris, beaucoup rappellent spontanément cet épisode. Aujourd’hui, tout le monde explique que l’alternative islamistes/militaires était une fausse alternative brandie par les régimes pour obtenir le soutien de l’Occident. Entre les barbus et les militaires, regrettez-vous, en ce cas, d’avoir choisi les seconds ? Et si on se réjouit, aujourd’hui, de voir des régimes corrompus chassés par la rue, ne fallait-il pas accepter qu’ils soient balayés par les urnes, même par des islamistes ?

SS : Il est toujours facile de jouer le destin d’un peuple à la roulette russe quand on est installé avec sa famille en France ou en Suisse. Ce qui s’est passé en 1991 n’est pas comparable aux soulèvements authentiquement populaires d’aujourd’hui. La victoire du FIS, c’était le résultat des manœuvres du régime qui, pour détruire les forces démocratiques, avait, classiquement, tenté d’instrumentaliser le courant islamiste, lui livrant l’École, le commerce et, dans une certaine mesure, les médias. En 1991, l’échec de ses intrigues nous a explosé à la figure à tous. Car les apprentis-sorciers ont été débordés par leur jeu, manquant d’entraîner la nation dans leur sillage. Reste maintenant à décoder cette petite propagande qui suggère qu’en Algérie, celui est contre l’extrémisme religieux est automatiquement avec les militaires, même si ces derniers l’ont arrêté et torturé à plusieurs reprises. Pourquoi ne dirait-on pas de de Gaulle qu’il était stalinien puisqu’il a combattu, dans la Résistance, avec des communistes ? Il y a quelque chose de trivialement raciste (je ne suis pourtant pas amateur de facilités tiers-mondistes) dans cet aveuglement qui dénie par principe le droit à l’Algérien d’exister en tant qu’acteur politique autonome. Dans le meilleur des cas, le démocrate non franchisé par Paris ne peut être qu’un supplétif de militaires.

ÉL : Là, vous charriez ! Qui a dénié aux Algériens le droit d’être des acteurs politiques autonomes : ceux qui étaient pour que l’on respecte le résultat des urnes ou ceux qui demandaient qu’on l’ignore ? Vous semblez en effet oublier un léger détail : c’était peut-être fâcheux, mais le FIS avait gagné les élections !

SS : Nul ne conteste cela. Mais remporter une élection ne donne pas le droit de décréter que l’individu non-conforme à la norme du vainqueur doit disparaître. Or, dans l’exaltation de l’époque, c’était bien de cela dont il s’agissait. L’islamisme algérien était un élan de colère sans consistance idéologique. En l’absence de clergé à l’iranienne, il était difficile de décrypter ses orientations et de deviner ses intentions. L’Algérie aurait pu sortir de l’Histoire.

Je vais vous dire une chose qui va à rebrousse-poil de toutes les thèses serinées par la presse de gauche pendant des années. Sans l’irruption de la société civile, particulièrement vigoureuse à l’époque, une bonne partie de l’armée algérienne était prête à négocier avec les islamistes pourvu que ses intérêts fussent préservés. Aujourd’hui, et après les événements que l’on sait, le courant islamiste a considérablement mûri. Au passage, l’un des mérites de la CNCD est justement d’avoir su fédérer des tendances différentes voire franchement opposées.

ÉL : Mais en 1999, après l’arrivée de Bouteflika au pouvoir, votre parti accepte de participer au gouvernement. Pourquoi et sur quelles bases ? Et rétrospectivement, était-ce une erreur?

SS : Quand Bouteflika est revenu aux affaires après en avoir été éloigné pendant vingt ans, il a assuré à tous ses interlocuteurs avoir pris acte des errements d’un pouvoir qu’il avait longtemps exercé. Il semblait déterminé à changer les pratiques. Pour ma part, j’attendais de voir du concret sur les réformes de l’École, de l’État, de la justice, du statut de la femme. Quand il a installé des commissions sur tous ces sujets, nous avons pensé que peut-être… Nous avons décidé de participer au gouvernement mais, malgré son insistance, j’ai refusé d’y aller personnellement, pour me donner le temps de tester sa volonté. Après dix mois, il a fallu se rendre à l’évidence : le système était bloqué. Et mon parti a quitté le gouvernement. Rétrospectivement, fallait-il accepter cette proposition ? Très clairement, oui. Nous avions longuement débattu et beaucoup consulté : j’ai rencontré 43 ambassadeurs. Refuser revenait à s’installer dans le rôle d’opposant professionnel. En termes de pédagogie politique, c’était la première fois qu’un parti algérien accédait au gouvernement après un débat public et en sortait pour désaccord. Je vous rappelle que tous les partis algériens sans exception ont, à un moment ou un autre et d’une façon ou d’une autre, participé au gouvernement. Certains l’ont fait de manière transparente en respectant leurs principes, d’autres s’y sont abîmés de façon honteuse avant d’en être exclus.

ÉL : Votre parti, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), est né au moment du « Printemps berbère » et n’a jamais réussi à sortir de cet ancrage kabyle. En supposant que le régime finisse par tomber, y a-t-il un risque de partition du pays sur des bases ethniques ?

SS : Encore un cliché plus ou moins malicieusement entretenu. Malgré les fraudes brejnéviennes, nous avons pu gagner des mairies dans tout le pays. Il y a deux semaines, le maire d’une commune du Sud-Ouest à majorité RCD (Béni-Abbès, située à plus de 1200 kilomètres de la Kabylie) a été destitué par le ministre de l’Intérieur en violation de toutes les lois car il refusait de se renier et de rallier le FLN. Un épisode comparable avait eu lieu il y a quelques mois à Berriane, une grande ville du Sahara central. Il est vrai néanmoins que le pouvoir algérien a tout fait pour nous ghettoïser. En vain. Le tribalisme est dans les têtes des dirigeants, pas dans celles des citoyens. Savez-vous que les treize ministères les plus importants sont aujourd’hui occupés par des membres de la tribu du président Bouteflika ? En réalité, c’est le statu quo qui crée un risque d’implosion. Née en réaction à la violence coloniale, la conscience nationale est fragile et le régionalisme exacerbé entretenu par le pouvoir a aggravé les fractures souterraines. Dans cet État déliquescent, la tentation du repli, sur des bases régionales plutôt qu’ethniques, est générale.

ÉL : Le régime est-il un bloc homogène ou y a-t-il en son sein des divergences dont vous pourriez jouer ? Et quel est l’état d’esprit de la troupe ? Peut-on imaginer un retournement de l’armée ou d’une partie d’entre elle ?

SS : Le régime est à l’évidence usé, miné, divisé. À l’intérieur des institutions, des femmes et des hommes sont scandalisés par la prédation qu’ils observent en toute impuissance. D’autres sont mécontents parce qu’ils n’ont pas obtenu leur part de la rente ou la promotion à laquelle ils s’attendaient. Enfin, la situation régionale aggrave l’appréhension des uns, tempère le zèle des autres et amplifie le malaise d’un pouvoir qui ne parvient même plus à mobiliser ses clientèles. On peut supposer que l’armée n’échappe pas à ce malaise, pour des raisons générationnelles autant que politiques. Lors des affrontements avec les troupes anti-émeute, nous sommes nombreux à avoir vu des jeunes recrues pleurer quand elles recevaient l’ordre de charger.

L’un des premiers effets du changement en Tunisie a été de précipiter des milliers de Tunisiens vers l’Italie, comme si la première des libertés était de pouvoir partir, alors même que l’avenir semble s’ouvrir chez eux. Faut-il en conclure que ce n’est pas d’abord à la liberté qu’aspirent les peuples révoltés mais à la sécurité économique et à une vie matérielle meilleure − ce qui serait d’ailleurs parfaitement légitime ?
Nous voulons les deux, mon capitaine ! En Tunisie, on sent la fureur de vivre des jeunes qui ne peuvent et ne veulent pas comprendre que le destin individuel n’est jamais aussi bien assuré que lorsqu’il est adossé à une épopée collective. D’autres fuient par peur, car après vingt-trois ans de dictature, beaucoup redoutent d’avoir à répondre de leurs compromissions. Enfin, le renversement du régime a mécaniquement perturbé les structures de contrôle aux frontières, ce qui a amplifié une tendance chronique à l’exode. Il faudra nécessairement un peu de temps pour que les vrais débats s’engagent et que les perspectives porteuses d’espoir soient clairement formulées et audibles.

ÉL : On reproche beaucoup à la France, à tort selon nous, de ne pas affronter son passé, notamment colonial. Mais le problème n’est-il pas bien plus sérieux en Algérie ou une histoire officielle et fantasmatique a fait disparaître la vérité historique ? Le jour où Hors-la-loi, de Rachid Bouchareb concourt à l’Oscar du meilleur film étranger, quelles répercussions auraient, selon vous, la fin de l’État-FLN sur la question de la mémoire franco-algérienne ?

SS : La question est mal posée. Votre rapport à votre mémoire est un problème franco-français. Mais si on me demande mon avis en tant qu’ami du peuple français, j’oserai quand même dire qu’il y a dans votre histoire des périodes un peu plus valorisantes que la « colonisation positive » à revendiquer. Pour sa part, le pouvoir algérien torture, encore aujourd’hui, et manipule la Guerre de libération pour faire oublier ses turpitudes. Cela dit, entre les chimères de l’Algérie française et la révolution cristalline que tout le monde nous envie, il doit y avoir place pour une relation adulte, sincère et apaisée entre l’Algérie et la France.

ÉL : Vous connaissez la blague: « Papa, la colonisation a duré cent trente ans. Et l’indépendance, ça va durer combien de temps ? » Vous est-il arrivé de penser qu’après tout, une Algérie française qui aurait forcément évolué vers la démocratie aurait été préférable à l’Algérie indépendante ?

SS : La colonisation n’aurait pas « forcément » évolué vers la démocratie. Il n’y a pas d’exemple où cela s’est passé ainsi, du moins quand colonisateurs et colonisés étaient de religions et de cultures différentes. Le phénomène colonial n’a jamais été conçu pour libérer ou émanciper un peuple. Quand quelques progrès ont pu atteindre l’indigène, ce fut accidentel, tardif et périphérique. Pour ma génération, qui a subi la colonisation dans son enfance, elle était synonyme d’occupation d’un pays, d’asservissement d’un peuple et de spoliation de ses richesses. Quand à savoir ce que nous avons fait de notre libération, c’est une autre affaire. Des jeunes un peu fous se sont sacrifiés pour donner à leur peuple « un Etat démocratique et social garantissant la primauté du politique sur le militaire ». La mission historique de ma génération est de mener ce projet à son terme.[/access]

Immigrés turcs, ne vous assimilez pas !

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« Intégrez-vous mais ne vous assimilez pas ! », lance le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, lors d’un meeting organisé à Düsseldorf, dimanche dernier. La foule l’acclame. Et quelle foule ! Le Palais des Congrès rassemble pas moins de 10.000 personnes, des Allemands d’origine turque. Depuis le fameux « Ich bin ein Berliner » prononcé par JFK du balcon de la Rathaus Schönenberg en 1961, aucun homme politique n’avait réussi à mobiliser une telle masse de gens outre Rhin, même pas Helmut Kohl au moment de la chute du mur.

C’est qu’ Erdogan connaît bien son peuple. Que ce peuple vive en Allemagne, détienne dans sa grande majorité la nationalité allemande et n’ait bien souvent de la Turquie qu’une vision réduite aux dimensions d’une carte postale envoyée par un lointain cousin resté au pays, ne change rien à l’affaire. « Ils vous appellent travailleurs immigrés, étrangers, Allemands turcs. Mais c’est sans importance comment ils vous appellent, ici. Vous êtes mes concitoyens, vous êtes mon peuple, vous êtes mes amis, vous êtes mes frères et mes sœurs ! ». Les hommes agitent le drapeau rouge et blanc de la Turquie. Les femmes essuient des larmes. Les jeunes en quête d’identité, issus de la troisième ou de la quatrième génération, acquiescent sans broncher quand il leur est dit qu’ils font « partie de l’Allemagne » mais aussi « partie de la grande Turquie ! ». Et le Premier ministre turc de leur expliquer que la Turquie évolue : « À présent mes compatriotes ne voyagent plus en bus, ils voyagent en avion ! ». Mieux encore, « La Turquie s’apprête à construire ses propres avions de guerre ! ».

Recep Tayyip Erdogan aurait pu en rester là. Il a pansé les blessures, il a soulagé les peines. Seulement, le 12 juin, date des élections législatives en Turquie, approche. Et si le Premier ministre turc connaît bien son peuple, force est de constater qu’il connaît tout aussi bien ses électeurs. Or, ceux d’entre eux qui, vivant en Allemagne, possèdent un passeport turc n’hésitent pas une seconde à prendre l’avion avec l’unique objectif de glisser leur bulletin de vote dans une urne disposée à l’aéroport d’Ankara ou d’Istanbul. Ils ont été des milliers à le faire lors des élections de 2007. C’est à eux en premier lieu que s’adresse le message d’avertissement contre les supposés méfaits de l’assimilation : « Je voudrais que vous appreniez l’allemand, je voudrais que vos enfants apprennent l’allemand, qu’ils étudient et obtiennent des diplômes. Je voudrais qu’ils deviennent médecins et hommes politiques, ici, en Allemagne. Mais je ne voudrais pas que vous vous assimiliez. Personne n’a le droit de vous déposséder de votre culture et de votre identité ! ». Des propos semblables à ceux qu’il avait prononcés à Cologne il y a trois ans. Sa réception dans les médias et la classe politique allemande risque d’être la même qu’à l’époque. D’ailleurs, le Premier ministre turc qui ne l’ignore pas a déclaré : « Je sais que, dès demain, les médias vont critiquer mon propos, mais ce sera une erreur. ».

Une erreur ? Humm… Si erreur il y a eu, il conviendrait peut-être de la chercher dans la tentation à laquelle a succombé la presse allemande préférant pinailler sur la notion d’« assimilation » que mettre en évidence le manège électoraliste du Premier ministre turc. Car il faut quand même une sacrée dose de mauvaise foi pour affirmer que le problème de l’intégration des immigrés turcs résulterait en premier lieu d’une incompréhensible obstination des Allemands à ne pas vouloir bien les accueillir. Certes, les efforts de ceux parmi les immigrés qui ne ménagent pas leur peine pour s’adapter aux valeurs et au mode de vie de la société allemande ne sont pas toujours reconnus et encore moins souvent récompensés. Mais on peut se demander si l’enseignement de la langue turque remédierait à cet état de chose. C’est pourtant la principale demande adressée par le Premier ministre Erdogan à la chancelière Merkel, autant en 2008 que lors de sa présente visite. De son côté, Angela Merkel n’a jamais attendu ni exigé des immigrés vivant en Allemagne qu’ils « s’assimilent » déclarant, au contraire, que « l’intégration n’a rien avoir avec une assimilation forcée ou avec un dénigrement des origines culturelles de quelqu’un. » Il semblerait même que ses espérances à l’égard des immigrés, qu’ils soient turcs ou pas, n’aient pas dépassé l’expectative d’une « reconnaissance et du respect du système juridique allemand dans sa totalité ».

Le one man show d’Erdogan à Düsseldorf se termine par une pluie de confettis rouges et blancs. « La Turquie est fière de vous ! » lance-t-il encore en quittant la scène. Les concitoyens, le peuple, les frères et les sœurs du Premier ministre turc s’apprêtent à rentrer chez eux – à Berlin, à Munich, à Hambourg ou à Brème. Il est peu probable qu’un seul d’entre eux en rapporte une seule idée pour améliorer sa vie en Allemagne, sans pour autant s’assimiler. En fait, « leur » Premier ministre n’a pas dit un seul mot à ce sujet. Pas grave. Il a promis de revenir dans quelques mois pour fêter le 50ème anniversaire de la signature de la convention sur le recrutement de main d’œuvre.

Libye : De nos envoyés spécieux

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Que ce passe-t-il en Libye ? La couverture médiatique déjà dénoncée dans ces pages tourne carrément au délire. Ainsi Le Figaro, journal habituellement peu connu pour son hystérie, ne cesse de tomber dans le piège sensationnaliste. Mardi dernier – 8 mars – on nous annonce que « l’aviation de Kadhafi pilonne un fief des insurgés » et que « les forces libyennes [..] ont mené des attaques aériennes contre le port de Ras Lanouf. En milieu de journée mardi, au moins quatre frappes aériennes ont frappé des habitations de cette ville tenue jusqu’ici par les rebelles. Un peu plus tard, six obus ont explosé à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Ras Lanouf, faisant un nombre indéterminé de blessés. Les opposants ont évoqué un déluge de feu. »

Et le bilan de ce « pilonnage », de ce « déluge de feu » ? La réponse est dans Le Figaro du mercredi 9 mars : « Mardi, nul n’a été touché à Ras Lanouf. » Pourtant un bruit court selon lequel « la veille au soir, une voiture remplie de civils en fuite a essuyé le choc d’une roquette tirée au bord de la route. » Ensuite on a droit à la prose qu’on connait : « Le pick-up est resté là, les portières lardées de shrapnels. Du sang tache les sièges où traînent des chaussures d’enfant. » Mais plus on s’approche moins on sait. « La voiture a été touchée par hasard alors qu’elle filait vers Benghazi. Tous les passagers sont morts», assure aux journalistes Sabra Mohammed, un rebelle. Pas si sûr finalement. « Le sort des quatre passagers est confus. Certains les disent seulement blessés. Seule certitude, ils sont les premières victimes de bombardements, jusqu’à présent curieusement imprécis. »

Quant aux célèbres mercenaires, on n’est pas plus avancé. Selon Le Figaro « non loin d’Adjedabia, deux chasseurs se sont écrasés intentionnellement. Les pilotes, issus d’Europe de l’Est, ont été capturés et sont détenus au secret. » . On ne demande qu’a y croire, mais alors, où sont-ils, ces pilotes ? Les rebelles auraient dû avoir intérêt à les montrer, à apporter la preuve irréfutable que le régime de Kadhafi s’appuie sur des mercenaires mais cette évidence n’éveille pas de soupçons.

Le cas du Figaro n’est bien sûr qu’un exemple. La même grille de lecture préétablie fait les mêmes dégâts chez la plupart des confrères. On croit savoir ce qui doit se passer et donc on ne pas capable de voir autre chose même en 24 heures sur 24 sur le sacro-saint « terrain ».

Le modernisme contre les femmes

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La journée Internationale de la femme a été célébrée comme il se doit dans notre République progressiste avec sa flopée de défilés festifs, ses effets d’annonces symboliques et sa horde de militantes en lutte.

Dans cette « women pride », on a pu entendre, dès la semaine dernière, la voix de la législatrice européenne, experte en réprimandes et donneuse de leçons à tout va, Mme Viviane Reading ainsi que celle de la patronne des patrons et maîtresse de l’à-propos, Mme Laurence Parisot. Tandis que l’une s’est réjouie de la victoire de la sacro-sainte parité remportée sur l’un des dersaniers bastions de l’outrageante discrimination homme/femme – les tarifs d’assurance qui seront désormais aussi élevés pour les hommes que pour les femmes, l’autre s’est empressée d’exprimer le désir, ô combien absurde, de voir réhabiliter le ministère du Droit de la femme, né sous Mitterrand avant d’être avorté.

L’ennui, c’est que ces avancées n’en sont pas toujours. Il faut être une féministe bien fanatique pour ne pas s’apercevoir que l’égalité brandie à tour de jupons, peut constituer le cache-sexe d’une injustice inavouée.

Eh oui, l’égalité des sexes a un prix mesdames ! Vous provoquez, en général, moins d’accidents que votre congénère masculin et pourtant préparez-vous, dès la fin 2012, à payer plus cher votre contrat d’assurance auto.
Au comité du salut paritaire, les statistiques bleues et roses sont ostracisées. Ce réel est bien trop sexiste pour l’Europe unisexe. Victimes des récriminations de vos avocates acharnées, vous voilà pénalisées pour bonne conduite. Voyez comment sur l’autel de l’égalitarisme aveugle, le principe de justice est sacrifié.
Le plus drôle dans l’histoire, c’est que ce sont les hommes, vus comme phallocrates, misogynes et fous du volant, qui sont les véritables gagnants de cette désexualisation tarifaire puisque, grâce à l’homogénéisation des prix, ils payeront en fait moins chers leurs contrats d’assurance !
Ainsi les féministes sont-elle les idiotes utiles des chauffards.

Mme Parisot, elle, aimerait l’institutionnaliser. Rien de tel qu’un ministère du Droit de la femme pour sexualiser la politique en assignant la femme à son sexe. Le critère du sexe serait de nouveau pertinent en politique, balayant d’une traite la victoire des féministes qui avait été justement de le supprimer, en faisant reconnaître que la femme était aussi apte que l’homme à représenter l’universel. La thèse avancée par les antiféministes de l’époque, selon laquelle la femme était par nature incapable de transcender la différence de sexes pour se soucier de l’intérêt général, serait donc in fine validée. Les machistes peuvent remercier Mme Parisot.

Bref, toutes ces gesticulations hystériques ne font que révéler les paradoxes de la lutte contre les inégalités homme femmes.

En ne cessant de radoter que tel film plaît aux femmes ou que tel roman ne peut intéresser qu’une femme, l’époque oublie, bien vite, que l’esprit n’a pas de sexe. Le politiquement correct fait donc dans le politiquement sexiste, et tout le monde applaudit.
Mais le ridicule est atteint lorsque la condamnation des attaques misogynes englobe également les marques de politesse et de galanterie que la gent masculine destine au beau sexe. Le « lady first» parvient à exaspérer les féministes les plus farouches, convaincues que tenir la porte à une femme ou bien lui donner la prééminence dans l’ouverture d’un débat public, sont des comportements sexistes. La civilité finit donc par être perçue comme une offense.

Mais le plus cocasse dans ce ramassis de paradoxes, c’est de voir ces militantes enfiévrées s’en référer à l’esprit jacobin alors qu’il a été le fossoyeur d’une sociabilité mixte, où la femme était l’actrice principale de la vie intellectuelle, artistique, et politique de notre pays. Elles se disent filles de 89 alors que la Terreur robespierriste aiguisait la guillotine pour trancher les têtes des femmes les plus puissantes et les plus libres d’esprit et de corps qui faisaient toute la gloire de la France.
Elles voient dans la Révolution française leur libération alors que l’épisode révolutionnaire marque le début même de leur asservissement. Ce n’est pas Marianne qui sort de la Révolution, mais Hercule le colosse, image virile du sans-culotte régénéré. De sa puissante main, le géant sacralise le peuple masculin et de l’autre il exclut, brutalement, les femmes de l’espace public, en les cloisonnant, pendant plus d’un siècle et demi, dans le domaine domestique.

Je voudrais donc finir sur une note personnelle. Au lieu de porter au pinacle notre Beauvoir nationale, je préfère aujourd’hui rendre hommage à Mme Roland, Mme du Châtelet, Mme de Condorcet, Mme Geoffrin, Mme Du Deffand, Mme Necker, (et bien d’autres encore sans oublier bien évidemment notre cheftaine bien-aimée !) qui ont contribué, à travers leurs salons, au bouillonnement et à la propagation des idées ainsi qu’à l’épanouissement de cette osmose si précieuse entre les hommes et les femmes, admirée par le monde entier et qui fut l’apothéose de la civilisation française.

Sang triste

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Sous prétexte qu’un homme coupé en deux à l’aide d’une scie circulaire a été retrouvé une balle dans le dos à bord d’une voiture en flammes avec des armes dans le coffre sur un parking de l’Isère, et qu’il était précédemment connu des services de police pour des affaires de stupéfiants, les enquêteurs s’orientent vers un règlement de compte dans le grand banditisme.

Que l’on nous permette de trouver qu’il s’agit là d’un singulier manque d’imagination ou d’intuition de la part des fins limiers de la police. Pas besoin d’être le commissaire Maigret pour comprendre que l’homme n’est pas un truand mais probablement un militant centriste, ce qui n’est tout de même pas la même chose. La balle dans le dos est évidemment celle qu’il a reçue lors du remaniement de novembre après l’éviction de Borloo. Quant au fait d’être coupé en deux, cela est certainement dû au choix que le Centre va être obligé de faire prochainement : soit rentrer dans le rang avec une UMP qui se droitise suicidairement, soit tenter une candidature autonome et risquer d’être responsable pour l’actuelle majorité d’un 21 avril à l’envers.

Et la voiture en feu avec les armes dans le coffre, me direz-vous ? Eh bien, c’est tout simplement la République, quand l’extrême droite est à 23 ou 24% dans les sondages.

« Il n’y a plus d’État, même s’il en reste les apparences »

9

Causeur : Vous dénoncez nos gouvernants, qui « occupent le pouvoir sans l’exercer ». Une nouvelle affaire d’ « emplois fictifs » ?

Marie-France Garaud : Ce livre n’est pas polémique : j’avais déjà traité du délitement de nos institutions dans La Fête des fous[1. La Fête des fous. Qui a tué la Vème République ? (Plon, 2006)]…

Causeur :Permettez ! Ce livre-là va encore plus loin, en détaillant ce que vous appelez les «impostures politiques » : « Nous avons glissé de l’État à la société, de la souveraineté à l’identité et du gouvernement à la gestion ». Bref, il n’y a plus de pilote dans l’avion ! Reste à savoir s’il s’agit là vraiment d’un « mal français »… Et si c’était les contre-pouvoirs qui empêchaient, en France comme ailleurs, de gouverner ? Après tout, Obama a eu autant de difficultés avec sa réforme de la santé que Sarkozy avec les retraites…

MFG : Barack Obama, comme ses prédécesseurs, se heurte aux écueils du régime présidentiel : en cas de conflit, le président des Etats-Unis n’a pas le pouvoir de dissoudre le Congrès, et celui-ci n’a pas le droit de censurer le gouvernement. Sauf à se résigner au compromis, avec ce que ça comporte presque toujours d’imperfections, c’est le blocage. Les éternels partisans d’un régime présidentiel pour la France devraient y réfléchir.

C’est précisément pour sortir de l’impuissance du régime parlementaire français mode IIIe ou IVe République sans encourir ce genre d’inconvénients que le général De Gaulle a proposé aux Français les institutions de la Ve République.[access capability= »lire_inedits »]

Elles avaient le mérite de la clarté et, tant qu’elles ont été respectées, celui de l’efficacité : un président élu sur une ligne politique exposée aux citoyens lors de la campagne ; un premier ministre choisi par le président et entouré d’un gouvernement pour mettre en œuvre cette politique ; des députés élus pour voter les lois de la République. Mais, outre la fonction législative et puisqu’ils sont eux aussi les élus de la nation, les députés sont dotés d’un pouvoir éminemment politique, celui de censurer le gouvernement.

Si, usant de ce pouvoir, ils votent une motion de censure — à l’occasion d’une loi en discussion, du budget ou d’une question de politique générale —, le Président dispose de plusieurs possibilités. Il peut infléchir sa politique, éventuellement en modifiant le gouvernement ; mais il peut aussi, soit dissoudre l’Assemblée et provoquer de nouvelles élections législatives, soit soumettre directement la question aux citoyens par referendum et en tirer les conséquences.

L’idée maîtresse de la Ve République est celle du pouvoir donné aux citoyens. Encore faut-il que les députés attachent plus d’importance au mandat que leur donne le peuple qu’aux consignes des partis sous la bannière desquels ils se sont rangés. Tel était le cas initialement et il n’y avait pas, pendant les quinze premières années de la Ve République, de majorité figée, on oublie par exemple, lorsque l’on parle des « godillots » du Général, qu’une bonne trentaine ont quitté l’UNR en raison de leur opposition à l’indépendance de l’Algérie…votée en revanche par des députés catalogués centristes ou de gauche.
Des « majorités d’idées », selon la formule d’Edgar Faure, se constituaient – ou non – en fonction des problèmes, et c’était parfaitement sain. Mais les partis ont repris le pouvoir : d’abord grâce à François Mitterrand qui, face à De Gaulle, voulait appuyer sa démarche sur une sorte d’armée d’opposition : ce fut « l’Union de la gauche », qui n’a d’ailleurs pas survécu longtemps au succès de son inventeur.
Mais le coup le plus rude porté à la liberté des députés est sans doute venu du rôle considérable réservé aux partis dans le financement des campagnes législatives. Nombre de candidats et d’élus deviennent ainsi, par la force des choses, des obligés du parti, des sortes d’apparatchiks. C’est une déviance majeure du régime parlementaire démocratique.

Je me souviens d’un parlementaire détaillant avec conviction, à la télévision, les raisons pour lesquelles la France ne devait en aucun cas rentrer dans le commandement intégré de l’Otan — avant d’affirmer, en réponse à une question, qu’il ne voterait pas contre cette décision…parce qu’il appartenait à la majorité. Quand les intérêts du peuple, que tout député a reçu mandat de défendre, pèsent ainsi moins lourd que les consignes du parti, nous ne sommes déjà plus en démocratie !
Force est d’ailleurs de constater que les institutions, depuis plus de trente ans, n’ont pas cessé de s’effilocher, notamment avec la cohabitation…

N’importe qui doué de bon sens sait que l’on ne peut diriger quoi que ce soit avec deux chefs qui tirent et poussent en sens contraire. D’ailleurs, après avoir longtemps chanté : dans les sondages, les louanges de la cohabitation, les Français reconnaissent, expérience faite, qu’il aurait mieux valu l’éviter.

Causeur : Cette démocratie parlementaire que vous mettez en cause, c’est quand même la règle en France depuis les années 1870 – et le régime gaullien l’exception…

MFG : Personne ne prétend, je crois, que les institutions telles qu’elles fonctionnaient à la fin de la IIIe République et sous la IVe étaient un modèle du genre ! Le sport favori du Parlement consistait à renverser les gouvernements, dont la durée moyenne était de quelques mois ; et les Français, à ce spectacle, oscillaient, entre l’ironie et l’exaspération. On sait où cela nous a menés !
Non, il faut un équilibre institutionnel et, dans la Ve République, la Constitution détermine le rôle important du Parlement : il a le pouvoir législatif et dispose d’un pouvoir de contrôle ; ce n’est pas parce qu’il l’exerce imparfaitement qu’il faut l’oublier.

Ce qui est nouveau, c’est le principe selon lequel la volonté du peuple constitue, en tant que telle, la source directe du pouvoir du chef de l’Etat et en marque aussi les limites. Si le peule rejette les choix et la ligne tracée par celui-ci, si son adhésion fait défaut, le Président ne peut ni imposer sa volonté ni s’imposer lui-même.

Cette exigence est au cœur des institutions. Elle a été trop vite oubliée, mais pourtant elle relève de l’esprit et de l’honnêteté, au-delà du droit et des textes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle De Gaulle a voulu le referendum de 1969.

Causeur : La Chambre introuvable élue en juin 1968 ne l’avait donc pas satisfait ?

MFG : Non, justement ! Il savait qu’après les « événements » de 1968, la victoire aux législatives de 1968 ne signifiait pas une adhésion du peuple à ce qu’il voulait faire pour la suite. Il avait besoin de vérifier que les Français approuvaient ce qu’il leur proposait, de vérifier sa légitimité sur ces projets. Le référendum de 1969 n’était ni un prétexte ni un caprice : c’était, dans son esprit, la continuation du referendum de 1962 sur l’élection du président de la République au suffrage universel — déjà extrêmement controversé sept ans plus tôt.

Le Général savait bien que la centralisation a structuré la France au cours de son histoire – ce qui constitue d’ailleurs une profonde différence avec l’Allemagne. Il savait aussi que ce centralisme, rigidifié au fil du temps, était devenu source de paralysie et qu’il était quasiment non-réformable, engendrant ses propres défenses.

Il fallait une sorte de révolution pour redonner au pays de l’air et de la mobilité. Il fallait donner aux Français la capacité de décider ce qui les concernait directement. Ils avaient acquis, en 1962, le droit de choisir le Président de la République, ils allaient acquérir celui de gérer une large part de compétences.
Je crois que, dans l’esprit du Général, les régions (sans doute élargies aux provinces) devaient apporter à la France la diversité qui lui manque et que l’on trouve dans des pays voisins. Mais Pompidou, qui aurait sans doute mieux su expliquer l’affaire aux Français, était parti, et Valéry Giscard d’Estaing prit position pour le non…

Quant à ceux qui participaient à la rédaction du projet, tous étaient issus des grands corps de l’Etat. Comment voulez-vous que les grands corps de l’Etat préparent efficacement un referendum destiné à éclater, au moins partiellement, leur pouvoir ? C’était impossible — et les résultats l’ont prouvé.

Causeur : Si l’objectif était de mieux représenter l’hétérogénéité française, pourquoi la Cinquième fonctionne-t-elle sur le bipartisme ?

MFG : Mais le bipartisme n’a jamais été inscrit dans le projet constitutionnel, au contraire ! Lorsque De Gaulle a présenté la Constitution aux Français en 1958, place de la République, au jour anniversaire de la proclamation de la République en 1870, il a dit ce qu’il en pensait : si les partis s’emparaient de nouveau des institutions, ce serait « une catastrophe nationale » ! Nous y sommes.

Encore une fois, c’est François Mitterrand qui a redonné un rôle majeur aux partis pour faire échec à celui dont il s’était constitué le rival. Il suffit de lire le « Coup d’État permanent » pour comprendre la violence de cette rivalité.

Face à la « gauche » unifiée, il s’est créé, surtout après les élections présidentielles de 1974, une « droite » : c’est cela qui conduira au bipartisme, puis à la cohabitation théorisée par Edouard Balladur, et donc à la fin de la Ve République telle qu’elle avait été conçue.

Causeur : Pour vous, ces impostures sont graves parce qu’elles compromettent les chances de survie de la France dans le « nouvel ordre mondial » ?

MFG : Les bouleversements qui se produisent dans le monde exigent une analyse lucide. Quelle en est l’ampleur ? Quels en seront les développements et les conséquences ? Quelle forme va prendre l’Europe ? Quel sera le poids de l’Asie ? Quelle sera notre place, à nous Français, dans les fantastiques mutations en cours ?

Lorsque le mur de Berlin est tombé, en novembre 1989, nous avons attribué la chute du système soviétique à l’attraction irrésistible de la démocratie et nous avons cru à l’avènement de ce « nouvel ordre mondial » invoqué par les Etats-Unis. Nous découvrons maintenant que le monde nouveau n’est pas aux couleurs de nos rêves.

Les lieux du pouvoir se déplacent vers l’Est, vers l’Allemagne en Europe, vers l’Asie pour l’ensemble. Si l’Europe a retrouvé son unité avec la réunification allemande… elle renoue par là même avec un tropisme historique vers l’Est. Si l’entrée, dans le jeu mondial de deux milliards et demi d’être vivants est signe de liberté, les pays « émergents » ne nous laisseront pas oublier longtemps qu’ils sont les héritiers des empires les plus anciens et les plus puissants du monde.

Causeur : À vous lire, l’Allemagne jouerait bien mieux que nous le jeu européen… Pourquoi ? Qu’est-ce qu’ils ont de plus que nous, les Allemands ?

MFG : Ils ont la volonté de construire un Etat fort dans et par l’Europe, et cette fois sans la guerre. A cette fin, ils développent leur stratégie en fonction des réalités européennes et germaniques.
Nous étions quelques-uns à voir dès la fin des années 1980, mais surtout à l’occasion du traité de Maastricht, en 1992, que l’organisation européenne en construction était plus allemande qu’européenne et que la France serait perdante dans l’affaire. Nous avons alors dit et répété que notre République serait ainsi privée peu à peu de la liberté de décider de ses choix politiques, y compris de ses dépendances — bref de cette liberté que, pour un Etat, on appelle souveraineté.
Ce que nous n’avions pas vu alors, c’est que l’Allemagne poursuivait un chemin inverse du nôtre et construisait, elle, sa souveraineté

La France et l’Allemagne, sont issues ensemble d’une même source très ancienne, le traité de Verdun, acte de partage de l’Empire de Charlemagne. Mais nos histoires parallèles sont bien différentes et, par voie de conséquence, nos conceptions de l’Europe aussi.
D’un côté, dès le XIIIème siècle et Philippe le Bel, la France était unifiée, forte et constituée en Etat souverain : « Le roi est empereur en son royaume »…. Elle n’avait aucunement besoin de l’Europe pour exister, mais concevait celle-ci comme un relais vers l’universalité du monde.
De l’autre les Germains, qui n’étaient pas parvenus à s’inscrire dans un territoire délimité par des frontières, avaient été ballottés pendant des siècles dans l’empire romain germanique jusqu’à son effondrement… Les expériences des Reichs n’ayant pas laissé de bons souvenirs, ils se sont retrouvés dans la situation d’un ensemble hétérogène politiquement inexistant, attendant leur unification de l’Europe elle-même. .
Pour nous, l’Europe n’a jamais été autre chose qu’un élargissement de l’Etat, né de la conquête. Pour l’Allemagne, elle est le chemin par lequel il lui est possible de se constituer enfin en Etat, mais à une double condition.

D’abord que l’Europe soit fédérale, car le fédéralisme seul permet d’assumer la diversité germanique, de la Prusse à la Bavière… Paradoxalement, ce sont les Alliés qui, en 1945, ont imposé une structure fédérale à l’Allemagne vaincue pour empêcher un nouveau Reich… Mais les Allemands ont admirablement compris l’usage qu’ils pouvaient en faire : assumer dans ce cadre pluriel leur diversité pour établir (enfin !) un Etat sans recourir à la guerre.

Seconde condition : l’ensemble devait comporter un élément permettant de structurer cette diversité. Quel serait cet élément structurant ? Mais la monnaie unique évidemment, réclamée par le chancelier Kohl lui-même lors du traité de Maastricht !

Depuis quelques décennies, l’Allemagne est en train de se construire sous nos yeux, et avec quel dynamisme ! C’est son droit, et sa démarche ne doit pas nous empêcher de rechercher avec elle un partenariat équilibré. Encore faudrait-il que nous organisions les conditions de cet équilibre.

Causeur : Dans les démocraties, disons, mûres, la crise de l’exercice du pouvoir est générale. Quelle est donc la spécificité française ?

MFG : La richesse de son histoire, ses talents… et un coupable aveuglement né de notre narcissisme. C’est évident dans nos rapports avec l’Allemagne, nous venons d’en parler. Nous voudrions qu’elle soit comme nous, qu’elle nous ressemble, en plus brutale et en plus rustique peut-être, parce que plus à l’Est, mais pas essentiellement différente… Nous voudrions qu’elle soit un Etat comme celui auquel notre passé nous a habitués. Rien n’est plus faux !

L’histoire de l’Allemagne étant différente de la nôtre, ses structures le sont aussi. C’est une démocratie, mais son fonctionnement est singulier parce qu’elle est fédérale. Son peuple est souverain, mais dans les lander. Ce n’est donc pas le Président ou le Chancelier, mais la Cour constitutionnelle qui est garante de cette souveraineté construite patiemment, sous nos yeux, alors même que nous abandonnions la nôtre avec armes et bagages dans les traités européens.

Nous ne « battons plus monnaie », nos lois sont décidées à Bruxelles et notre justice soumise au contrôle des juges européens ; nous avons même perdu l’autonomie de nos actions guerrières en entrant dans le commandement intégré de l’OTAN. Voilà pourquoi il n’y a plus d’Etat, même s’il en reste les apparences, et nous mesurons cet effacement dans notre rapport au monde. Pendant ce temps notre voisine se dote, sous l’autorité de la Cour de constitutionnelle de ²Karlsruhe, de ces « éléments intangibles de souveraineté » qui conditionnent la puissance politique.

Mais nous ne voulons pas voir ce qui nous obligerait à des révisions drastiques ; alors, nous nous contentons de plus en plus souvent du rôle de suiveur. C’est une erreur et une faute : la paix, au nom de laquelle nous acceptons toutes les concessions, repose davantage sur l’équilibre des rapports de force que sur les sourires et les amabilités. Nous ne pourrons pas faire avec l’Allemagne un « couple », selon la formule consacrée, si nous ne prenons pas en compte nos « différences », c’est à dire notre dissymétrie.
Lorsque l’on dit aujourd’hui : « Il faut se réindustrialiser ! », – ce qui souligne d’ailleurs que nous nous sommes désindustrialisés – c’est en effet l’expression d’une urgence, mais nous avons du chemin à faire pour rattraper l’Allemagne.

En attendant, nous abandonnons les atouts stratégiques dont nous disposions et dont notre partenaire allemand était dépourvu : le nucléaire civil et militaire ; le partenariat établi dès 1966 avec la Russie dans le domaine de l’espace ; les liens noués avec la Chine par la reconnaissance décidée par De Gaulle, avant celle de tous les grand pays occidentaux ou presque !
Un tel comportement ne permet pas de penser qu’un rapport de forces équilibré, c’est-à-dire fructueux, pourrait se rétablir prochainement entre la France et l’Allemagne.

Causeur : Ce « relâchement » nous condamne-t-il à perdre définitivement la main dans la nouvelle donne géopolitique ?

MFG : On peut gagner un poker avec une paire de dix… Encore faut-il savoir jouer ! Mais notre relâchement vient de loin : en dehors des quinze années où de Gaulle a gouverné la France, suivi par Pompidou dans un court laps de temps, jamais nous n’avons cessé d’être soumis à des décisions étrangères, de succomber à une permanente tentation de l’effacement. Peut-être la France est-elle souveraine depuis si longtemps qu’elle ne sait pas encore les inconvénients à ne plus l’être. Peut-être est-elle fatiguée d’une longue histoire…

Je me souviens d’avoir vu un jour, à Nice, sur la porte d’un café, un petit panneau sur lequel était écrit « Fermé pour cause de fatigue ». Il y a des jours où l’on se demande si la France n’est pas fatiguée… Et pourtant ce n’est pas le moment, car les temps qui s’annoncent ne seront pas faciles. Le retour de l’Asie dans le jeu mondial constitue une révolution sismique dont les « répliques » seront nombreuses et rudes.
Mais je veux croire que la France sortira de sa léthargie, car il y aura encore dans son peuple des aventuriers. Ils existent, même si on ne les voit pas. Et dans son histoire, notre pays a toujours été sauvé par les aventuriers : ceux qui savent risquer leur vie pour une cause qu’ils jugent grande.

Causeur : Le salut par les aventuriers ?

MFG : La France s’est construite au fil de l’épée. Avant d’être comtes, ducs et pairs, ceux qui la firent savaient manier les armes, juger des enjeux et prendre tous les risques. Jeanne d’Arc était une femme, mais quelle aventure elle conduisit ! Plus tard, c’est le peuple qui s’est battu à Valmy, puis sous l’Empire et en 14-18. Enfin, y eut-il plus noble aventurier que De Gaulle en 1939, et ceux qui le suivirent ?
Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui prennent des risques — et pas seulement dans le Dakar : mais en jouant leur vie pour en sauver d’autres.

Il est vrai que la France est devenue une république bourgeoise – et les bourgeois ne sont pas faits pour gouverner, mais plutôt pour faire des affaires, pour gérer. Ce n’est d’ailleurs ni condamnable, ni inutile ; simplement, cela ne suffit pas dans les temps difficiles.

Causeur : Dans la dérive géopolitique des continents que vous décrivez, quelles sont donc les chances de survie d’une France rapetissée et ramollie ?

MFG : Le retour des pays d’Asie dans la mondialisation est certainement l’événement majeur de notre temps. Jusqu’aux années 1990, la mondialisation fonctionnait dans un ensemble relativement homogène : l’Europe et les Etats-Unis — qui d’ailleurs l’avaient conçue. Elle était en quelque sorte le corollaire économique du libéralisme politique théorisé par Tocqueville.

Le libéralisme économique avait déjà connu des problèmes quand on avait tenté de l’appliquer dans des régions moins homogènes comme l’Amérique latine. Et au moment de la chute du Mur, on a carrément cru pouvoir l’étendre au monde entier ! Or il apparaît de plus en plus nettement qu’il y a une contradiction irréductible entre mondialisation et libéralisme tocquevillien.

Causeur : Le libéralisme ne peut-il donc prospérer que dans des sociétés restreintes, voire fermées ?

MFG : Non, mais il repose sur le principe que le Bien de chacun participe au Bien de tous. Or si cela peut être vrai dans une société homogène, mais ça ne l’est plus du tout à l’échelle d’un monde largement hétérogène ! Dans cette configuration la liberté ne lie plus les hommes, elle les divise au contraire et les oppose. Elle est brandie par les plus forts, tandis que les faibles réclament l’égalité — et l’on oublie alors que le cœur de la démocratie est l’établissement de la liberté par l’égalité de la loi.
La mondialisation a de nouveau fait de l’homme un loup pour l’homme. Les interrogations des philosophes, tels René Girard ou Marcel Gauchet, sur ce problème crucial sont éloquentes, qu’ils en tirent ou non les mêmes conclusions.

Un tel bouleversement des rapports de forces et des mentalités peut être comparé dans l’Histoire à celui qui a entraîné la chute de l’Empire romain il y a quinze siècle.

Causeur : Brrr… Pour éviter d’être entraînée dans cette chute, que devrait faire la France ?

MFG : D’abord recouvrer la liberté politique, c’est dire sa souveraineté abandonnée. Et que l’on ne nous dise pas que c’est contraire à la solidarité européenne : l’Allemagne y arrive bien, à partir des mêmes traités.
Les Français attendent quelque chose, mais je ne suis pas sûr qu’ils espèrent vraiment…

Causeur : On y revient : la France n’est pas gouvernée ! Mais c’est quoi, être gouverné ?

MFG : La situation internationale instable exige, de la part des responsables politiques, la plus grande vigilance. Or en France, pendant la dernière campagne présidentielle, nous n’avons pas entendu un mot sur ces questions — ni d’ailleurs à l’occasion des récents remaniements. Les médias parlent des partis, et les partis parlent des « réformes ». Mais quelles réformes, et pour quoi faire ? Tout le monde sait, par exemple, que dans trois ans on ne pourra plus financer les retraites. Alors, forcément les Français se disent : « Nous ne sommes pas conduits. »

Causeur : On vous voit beaucoup à la télévision depuis quelques mois… Avez-vous l’impression d’être aussi entendue ?

MFG : Si tel est le cas, tant mieux. J’apporte ma toute petite pierre. Je sais que les Français attendent quelque chose, mais je ne suis pas sûre qu’ils espèrent vraiment, et cela serait le pire.

Causeur : C’est tout un programme que vous venez de développer ! Voyez-vous, dans le paysage politique, quelqu’un capable de le réaliser ?

MFG : Je me demande si ma vue ne baisse pas, avec l’âge…[/access]

La fête des fous: Qui a tué la Ve République ?

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Netanyahou victime du printemps arabe

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S’il pensait trouver quelque répit en raison de la perplexité provoquée en Occident – au-delà de l’euphorie affichée – par les révoltes arabes, Benyamin Netanyahou a dû rapidement déchanter. Les événements de Tunisie, d’Égypte et alentours n’ont fait, bien au contraire, que renforcer la tendance des principaux acteurs de la scène politique mondiale à accentuer la pression sur Israël pour qu’il reprenne les négociations de paix avec l’Autorité palestinienne. Chaque jour qui passe représente un tour de vis supplémentaire réduisant l’espace où Bibi Netanyahou peut encore manœuvrer.

L’analyse qui prévaut actuellement dans les cercles dirigeants des États-Unis et de l’Union européenne est qu’il ne faut pas se faire trop d’illusions sur le processus de démocratisation enclenché dans ces pays. Certes, les foules du Caire ou de Tunis n’ont pas brûlé Obama en effigie, ni hurlé des slogans réclamant la destruction de l’entité sioniste. Cependant, tout est encore possible, même le pire : les mouvements populaires, moteurs des révoltes tunisiennes et égyptiennes, n’ont pas encore fait émerger en leur sein des dirigeants ou des formations politiques démocratiques capables de s’imposer. En revanche, les formations islamistes (Ennahda en Tunisie et Frères musulmans en Égypte), fortement appuyées par la chaine Al Jazeera, dont l’influence s’est notablement accrue dans ces pays, se préparent sans bruit pour les prochaines échéances électorales. L’accueil triomphal réservé par un million d’Égyptiens au télé-prédicateur Youssef Al Qardawi n’a pas retenu toute l’attention qu’elle méritait dans nos grands médias. On se demande bien pourquoi…

Les États-Unis et les pays de l’Union européenne n’ont, pour l’heure, qu’une idée en tête : faire oublier aux sociétés arabes en ébullition leur soutien constant, par le passé, aux despotes déchus, au nom de la stabilité régionale et du danger islamo-terroriste. Pour restaurer leur crédibilité auprès d’une opinion publique qui aura désormais plus de poids sur ses nouveaux dirigeants que par le passé, ils doivent montrer qu’il sont capables d’imposer à Israël les concessions sans lesquelles un Etat palestinien ne saurait voir le jour : arrêt des constructions dans les implantations de Cisjordanie, fixation des frontières sur la base de celles de 1967, avec des aménagements mineurs sous forme d’échanges de territoires, Jérusalem-Est comme capitale du futur État palestinien. Les spécialistes désignent cet ensemble sous le nom de « paramètres Clinton », car ils avaient été mis sur la table en 2000 par le président américain de l’époque.

L’évolution de la situation dans le monde arabe a aussi permis à Barack Obama de sortir de l’impasse où l’avait enfermé Benyamin Netanyahou en refusant de prolonger le moratoire sur les constructions dans les implantations. Avec une habileté certaine, il  a commencé par deux gestes qui démontrent, aux yeux des Israéliens et de leurs soutiens aux États-Unis (les organisations juives et une partie importante du Congrès) qu’il ne transige pas avec la sécurité de l’État juif et ne le laisse pas seul face au lynchage diplomatique onusien : le missile antimissile Hetz, conçu et réalisé par les Israéliens en collaboration avec Boeing vient d’être testé avec succès au large des côtes de Californie. Il devrait mettre à l’abri Israël des attaques de missiles à moyenne portée possédés actuellement par l’Iran et la Syrie.

D’autre part, l’administration Obama a opposé son véto à une résolution présentée au Conseil de Sécurité par les États arabes qui condamne très fermement la colonisation de la Cisjordanie. Ce véto était d’autant plus délicat que les termes de la résolution reprenaient quasiment mot pour mot des déclarations de la Maison Blanche ou du Département d’État sur la question…

Fait nouveau, l’ensemble des pays de l’UE actuellement membres du Conseil de sécurité – France et Grande-Bretagne, membres permanents, Allemagne et Portugal, membres pour 2011-2012 –  votent en faveur de cette résolution, alors qu’auparavant, lors de votes similaires, certains Européens, dont justement l’Allemagne et le Portugal, avaient voté contre ou s’étaient abstenus. Le Premier ministre israélien s’est fait sèchement rembarrer par Angela Merkel lorsqu’il l’a appelée pour se plaindre du vote allemand à l’ONU.

Pour la première fois, on sent donc que l’UE parle d’une seule voix pour faire comprendre à Bibi que ça va bien comme ça, et que s’il ne se bouge pas vite fait pour faire exister l’État palestinien, il risque de gros ennuis diplomatiques. Nicolas Sarkozy a exprimé ce même point de vue, avec ménagements, mais sans équivoque dans son discours au dîner du CRIF, et ce n’est pas l’arrivée de Juppé au Quai d’Orsay qui présage d’un assouplissement possible de la position française sur la question : le maire de Bordeaux est resté, sur ce point d’une orthodoxie chiraquienne sans faille. L’israélophilie galopante prêtée – à tort – à Nicolas Sarkozy lors de son entrée en fonction s’est en tout cas fracassée sur le mur d’incompréhension qui s’est établi entre lui et le premier ministre d’Israël lors de leurs divers tête-à-tête, notamment celui où Nicolas suggéra à Bibi de virer Avigdor Lieberman et de s’allier avec Tzipi Livni…

Le seul service que peuvent encore rendre les «  poids lourds » de l’UE à Israël c’est d’empêcher, pour un temps, quelques-uns des pays membres de l’Union d’imiter les Etats d’Amérique du Sud, qui, à la suite d’Hugo Chavez, ont formellement reconnu l’Etat palestinien dans les frontières de 1967. Cela démange notamment les pays nordiques et même le petit Luxembourg, dont le ministre des affaires étrangères, Jean Asselborn, vient de donner au quotidien anglophone israélien Jérusalem Post un entretien musclé et dépourvu de toutes circonvolutions diplomatiques. Il ne doit plus rester au Conseil européen que le prince Schwarzenberg, chef de la diplomatie tchèque, pour plaider la cause d’Israël dans cette instance.

On peut comprendre que le gouvernement israélien actuel ressente comme une injustice de se voir coller sur le dos la seule responsabilité du blocage des négociations de paix : pendant neuf mois sur les dix qu’a duré le moratoire sur les constructions en Cisjordanie imposé par Netanyahou, Mahmoud Abbas s’est refusé à revenir à la table de négociations. Mais c’est ainsi, et tous les grands dirigeants israéliens ont compris un jour qu’il était suicidaire d’avoir raison contre tous. Ben Gourion, Begin, Rabin et Sharon ont dû prendre sur eux et consentir à des mouvements qui ne leur procuraient aucune joie intime.

L’heure a donc sonné pour Benyamin Netanyahou de montrer qu’il peut se hisser à leur hauteur, pour ne pas de sortir de l’Histoire par la petite porte, comme Itzhak Shamir.

Les coptes aux poubelles de l’histoire ?

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Au Caire, une flambée de solidarité nationale et interconfessionnelle a fait avant hier 10 à 13 morts et plusieurs dizaines de blessés.  Les affrontements entre coptes et musulmans, les plus graves depuis le début de la révolution fin janvier, traduisent des tensions profondes et multiples entres les communautés. Cette fois-ci il s’agit au départ d’une église incendiée mais aussi d’une affaire « sentimentale ».

Les violences ont éclaté dans le quartier de Moukattam. Si ce nom vous semble vaguement familier vous n’avez pas tort : il s’agit en effet du « quartier » – ou plutôt du bidonville – où Sœur Emmanuelle a œuvré pendant une trentaine d’année.

Cette information doit nous rappeler que la communauté chrétienne égyptienne n’est pas composée que de VIP comme Boutros-Ghali mais aussi de chiffonniers comme les « zabbalines », les « hommes des déchets ».

L’une des figures de proue de la protestation copte est d’ailleurs le Père Metias Nasr, curé de la paroisse Sainte-Marie d’Ezbet-el Nakhl, où Sœur Emmanuelle a commencé son engagement auprès des zabbalines. Suite aux violences ceux-ci ont perdu certaines des installations construites pendant les années 1980-1990 – notamment grâce aux fonds levés par Sœur Emmanuelle – pour les aider à recycler les déchets.

S’il semble évident  que les Égyptiens ont arraché dans la rue quelques libertés, il faudra patienter un peu, surtout si l’on est copte, pour l’égalité, et l’on n’ose même pas penser à la fraternité…

Marine, l’idiote utile ?

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Tout d’abord, un point de vocabulaire, afin de justifier mon titre. Parler d’« idiot utile », ce n’est pas une façon polie de traiter quelqu’un ou quelqu’une de gogol. Le français nous offre mille manières de le faire plus joliment, et surtout, le crétinisme n’est assurément pas la marque de fabrique congénitale des Le Pen, père ou fille.

L’expression « idiot utile » (apocryphement attribuée à Lénine pour parler des « compagnons de route » occidentaux du bolchévisme) définit couramment quelqu’un qui est complice d’un forfait à son corps défendant. Ainsi, à propos d’affaires anciennes, voire archéologiques, Elisabeth Lévy me qualifiait, en 2002, dans Les maîtres censeurs, d’« idiot utile de la direction du PCF », et depuis, j’ai toujours pensé et dit que cette histoire complexe ne pouvait être mieux résumée en si peu de mots. Et n’allez pas croire que je me prenne pour un con…

À titre d’exemple, on pourra ainsi dire qu’à mon avis, les militants alter, qui exigent des papiers pour tous et tout de suite sont les idiots utiles du grand (et du petit) capital, qui sait bien lui, que nos nouveaux arrivants tireront le salaire moyen vers le bas. Idem pour les juges et les travailleurs sociaux de Nantes et de Navarre qui, dans l’affaire Laetitia, ont si bien œuvré -avant et après les faits- pour redonner un peu d’oxygène à Nicolas Sarkozy. Ces exemples ne sont pas vraiment choisis au hasard, puisqu’à terme, ils signent la responsabilité écrasante de la gauche sociétale dans la mise en orbite de Marine Le Pen. Mais tel n’est pas l’objet de ce papier; ça, d’autres vous l’expliqueront mieux et plus précisément que moi…

Quant à Marine, si elle semble jouer les idiotes utiles, c’est bien évidement de l’échéance 2012 qu’il s’agit, et de la façon dont certains au PS et à l’UMP, se sont emparés du sondage de Louis Harris pour exiger qu’au nom de la patrie en danger et du vote utile réunis, on ne voie plus qu’une seule tête dans leurs camps respectifs.

À peine le sondage du Parisien était-il tombé que les porte-flingues de droite et de gauche braquaient le P38 sur la tempe du lecteur/électeur

Si celui-ci est plutôt UMP, c’est bien sûr au Fig qu’échoit la mission de lui faire la morale : comme nous l’y explique Paul-Henri de Limbert : « La question d’une candidature unique à droite est évidemment posée. Certaines personnalités de la majorité devraient se convaincre que ne pas se présenter, ce n’est pas forcément déchoir. Les candidatures de témoignage sont faites pour les époques tranquilles, pas pour les temps périlleux. »

Mais les candidatures non-officielles, pardon « de témoignage», ça devrait aussi être réglementé à gauche, plussoie aussitôt Paul Quinio dans son édito symétrique de Libé du même lundi : « La gauche ne pourra pas se contenter d’accuser le chef de l’Etat et la majorité de jouer avec le feu Le Pen. (…) Une fois la compétition lancée, si la gauche radicale devait renvoyer Sarkozy et le candidat socialiste dos à dos, elle apporterait alors de l’eau au moulin frontiste. Une multiplication des candidatures à gauche, au-delà du raisonnable, affaiblirait aussi ses chances de victoire. »

Marine, complice de l’ « UMPS » ?

Borloo, Villepin, Morin Mélenchon Besancenot et Eva Joly? Tous lepénistes de fait donc, et bientôt de droit, qui sait ? On fait confiance à Dominique Sopo, Romain Goupil ou Yann Moix pour nous expliquer que toute candidature hors PS et UMP fait le jeu du nazisme et doit donc être mise hors-la-loi. J’exagère ? Attendez un peu… Bref on nous rejoue ce que Muray appela génialement durant l’entre-deux-tours de 2002 la « quinzaine anti-Le Pen », sauf que là, on va en prendre pour quinze mois !

Ce qui se profile donc à l’horizon, gros comme un camion de pompiers, c’est l’institutionnalisation du bipartisme la plus radicale qu’on puisse imaginer, puisqu’elle ne prendrait pas racine dans les textes, mais dans les têtes. Et c’est là qu’on pourrait, à première vue, parler de Marine comme d’une idiote utile, dans la mesure où elle tire les marrons du feu au seul bénéfice de ce qu’elle appelle l’ «UMPS».

Sauf que non. Chez ces deux supposés frères ennemis, l’affaire Louis Harris n’affaiblit pas uniformément tous les prétendants : elle renforce de fait les positions respectives de Sarkozy et de DSK. Il faut être bouché à l’émeri post-trotskyste pour affirmer comme l’a fait Jean-Michel Helvig dans la République des Pyrénées que le président est le grand perdant de ce sondage (Qu’ont fait les malheureux Palois pour mériter ce cataplasme ?). Et ce n’est pas pour rien que 60 députés PS viennent de presser Martine Aubry d’officialiser sa candidature, comme s’il n’était pas déjà trop tard pour sortir du bois.

Sans chercher aucun complot, ni aucun pacte secret, on voit à qui profite la dramaturgie de ces trois derniers jours : consubstantiellement aux deux poids lourds précités ET à Marine Le Pen. Plus elle progresse, plus Sarko et DSK renforcent leur mainmise sur la droite et la gauche. Et plus le débat entre « républicains » sera confisqué par ces deux-là au détriment des autres prétendants puis des autres candidats, plus Marine Le Pen sera à même de capitaliser presque tous les mécontentements, y compris dans les bataillons d’abstentionnistes des milieux populaires.

En résumé, et en tout cynisme partagé :
– Sarkozy a vraiment besoin d’une Marine forte pour balayer la concurrence à droite au premier tour
– DSK, lui, est moins menacé pour atteindre le second tour, mais il a besoin de MLP pour régler auparavant la question des primaires.
– Marine a besoin que le débat droite/gauche ne soit qu’un débat Sarko/DSK pour espérer atteindre 25% dès le premier tour et 10 points de plus au second. Cette communauté d’intérêts entre nos trois larrons étant désormais scellée, m’est avis qu’on en prend le chemin

Sarkozy, DSK, MLP : à l’arrivée, au soir du premier tour, il y aura un perdant et un gagnant, mais il n’y aura pas de perdante.

La faute à Dirty Harris?

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En pronostiquant que Marine Le Pen serait devant DSK, devant Martine Aubry, devant François Hollande et devant Nicolas Sarkozy, s’imposant ainsi pour le second tour de la présidentielle, les sondages traduisent une situation que certains jugent insupportable, presque irréelle, donc fausse…

Pour arriver à ce résultat inacceptable il a bien fallu, nous dit-on, que l’institut Harris Interactive manipule d’une façon ou d’une autre les chiffres, la composition du panel, les questions et que sais-je encore…. Haro sur le baudet !!

Médiapart, jamais en retard dans la dénonciation, indique que les personnes interrogées seraient payées ce qui, on en conviendra, est de nature à jeter l’opprobre sur la spontanéité des réponses.

En fait, une loterie a été ouverte aux 1600 personnes choisies permettant à l’une d’entre elles, tirée au sort, de gagner un gros lot de 7.000€. Ce n’est pas tout à fait la corruption suggérée, mais une forme d’incitation ludique ou vénale (au choix, selon son rapport personnel à l’argent et au jeu) pour attirer des participants. Reproche somme doute véniel quand on sait que la rémunération sur Internet pour ce type de sondage est, si j’ose dire, monnaie courante.

Mais enfin, quand on tient l’une des possibles explications de ces sondages inouïs, on ne va pas la lâcher si facilement. Alors immédiatement on embraye sur l’indignation suscitée par cette grossière instrumentalisation de l’opinion et on se promet de pondre une loi qui moralisera les sondages et par la même occasion remettra Marine Le Pen à la seule place qui devrait être la sienne: suffisamment près des candidats PS et UMP pour faire peur, mais en troisième position, quand même.

Peut-être trouverons-nous de courageux parlementaires pour suggérer une proposition de loi visant à interdire les sondages dont les résultats mettraient Marine Le Pen trop en tête ou, pour reprendre la démonstration de Jérôme Leroy, mettrait Marine Le Pen trop dans les têtes de tous.

A poursuivre ainsi, je crains que nous n’ignorions la réalité de notre vieux pays où la faillite des élites associée à son discrédit, la sclérose du jeu politique, les fatwas jetées sur trop de sujets qui inquiètent et l’absence de réponses ont créé au-delà d’une France d’en haut et d’en bas, une France d’à côté. Celle là même qui s’exprime à 24% et dont on peut penser, au vu de l’exaspération ambiante qu’elle pourrait représenter davantage encore.

D’autres sondages sont à venir…