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Arab Pride

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Les Arabes n’ont plus honte d’être arabes : voilà ce qui, suite à cet hiver chaud, semble acquis. Personne ne sait aujourd’hui de quoi le lendemain arabe sera fait mais, déjà, quelque chose a changé dans le regard que beaucoup d’Arabes portent sur eux-mêmes. Bien au-delà des sociétés directement concernées, une forme de fierté par procuration fait désormais partie de l’« arabitude ». Nous avons au minimum assisté à une révolution de l’imaginaire collectif.[access capability= »lire_inedits »]

Diffuse, confuse et insaisissable, comme toutes les appartenances, l’identité arabe existe. Elle n’est pas seulement incarnée par une langue et un héritage culturel communs mais aussi par un sentiment qui s’apparente, même s’il n’en a pas la force (comme le prouvent les clivages politiques au sein du monde arabe) au sentiment national. Il y a un demi-siècle, de l’Atlantique à l’Euphrate, il a fait vibrer des millions d’Arabes qui écoutaient le discours de Gamal Abdel Nasser.

La relative modestie des troubles − au moins pour le moment − qui secouent le Maroc et l’Algérie s’explique en partie par le fait que ces pays ne peuvent se définir que partiellement par l’identité arabe. Le substrat berbère de la vieille nation marocaine et le caractère artificiel de l’identité nationale algérienne forgée par l’État-FLN font obstacle à la contagion révolutionnaire qui reflète la géographie d’une arabité aussi prégnante à Tunis et au Caire qu’elle est inconsistante à Casa ou à Alger.

Jusque-là, l’humiliation était l’incontournable mantra du malheur arabe

Le narratif qui portait jusque-là cette arabitude témoignait d’un passé glorieux mais lointain, suivi d’une succession de catastrophes aboutissant à une misère économique, sociale et culturelle, le tout sur fond d’humiliation, incontournable mantra du « malheur arabe ». Ceux qui se voyaient comme les héritiers de guerriers partis du désert, de stratèges chassant les Croisés, de poètes, philosophes, astronomes, médecins et navigateurs de génie, vivaient à l’ombre de l’Occident, donc en marge de l’Histoire. Même la décolonisation, inaugurée en 1952 par des officiers égyptiens et arrivée à son paroxysme avec l’indépendance algérienne une décennie plus tard, n’a pas suffi à effacer ce sentiment destructeur, nourri par des défaites successives.
Contrairement à la thèse d’Édouard Saïd, le problème venait du regard que les Arabes portaient sur eux-mêmes bien plus que de l’image « orientaliste » qu’avaient d’eux les Occidentaux.

Plusieurs décennies après la mort de Nasser et l’évaporation de son panarabisme, quand les télés du monde entier diffusaient les images d’un Saddam Hussein sale et hirsute déterré de son terrier par des soldats américains, un chauffeur de taxi à Damas interrogé par le New York Times avouait avoir eu envie de pleurer. Comme des millions de gens, il ne voyait pas la chute d’un dictateur sanguinaire déchu, mais la énième humiliation d’un Arabe par des Occidentaux.

Les raisons profondes de ce perpétuel − et parfois bien commode − sentiment d’humiliation sont trop complexes pour les définir rapidement. Notons seulement que d’autres peuples colonisés, d’autres groupes vaincus n’ont pas ressassé leurs défaites et échecs en adoptant collectivement la posture de l’offensé. Les évolutions divergentes de l’Inde et du Pakistan, dont l’histoire commune a pris fin en 1947, démontrent que le ressentiment face à l’Occident, infiniment plus tangible à Karachi qu’à Bombay, ne découle pas automatiquement d’une expérience coloniale douloureuse.

Les peuples refusent désormais la tutelle nationale qui a remplacé les puissances coloniales

Il est probable que, dans le monde arabe, la décolonisation est arrivée trop tôt, portée par des élites nationales trop restreintes qui ont initié et dirigé les révolutions des années 1950 et 1960 pour en devenir par la suite les seules bénéficiaires. Au lieu d’accéder au statut de citoyens, les anciens colonisés des empires français et britannique sont devenus les sujets de leurs despotes locaux. Dans cette perspective, les « révolutions arabes » sont donc la phase ultime de la décolonisation. Désormais, les peuples refusent la tutelle nationale qui a remplacé les puissances coloniales et exigent d’être traités en adultes. On ne peut que s’en réjouir.

Si les soulèvements populaires intervenus en Tunisie, en Égypte et en Libye constituent une rupture considérable, c’est donc d’abord parce qu’ils inaugurent un roman collectif radicalement différent de celui de la colonisation, de la décolonisation et de l’indépendance façon Kadhafi ou Ben Ali. Pour écrire ce nouveau chapitre de leur histoire, les Arabes cessent de rechercher des boucs émissaires et s’approprient enfin la grammaire à laquelle ils se reprochaient − ou, plus encore, reprochaient à l’Occident − de n’avoir pas accès : responsabilité, prise en main de son propre destin, critique des institutions. Et, last but not least, c’est l’histoire d’une maîtrise de la technologie. Même si l’évaluation du rôle d’Internet reste à faire, dans le récit médiatique repris en chœur par l’opinion publique mondiale, il s’agit bien de « révolutions Facebook » (et Twitter). Et quelle que soit la part de mythologie, l’un des rares individus dont le visage a émergé de ces foules révoltées est bien, dans la vraie vie, cadre supérieur chez Google.

L’invention de Gutenberg a mis des siècles à pénétrer le monde arabe : en Égypte, la première presse a été importée par Napoléon. Deux siècles plus tard, des populations mobilisées par leur jeunesse et autour d’elle s’approprient les produits et services de Bill Gates, Larry Page, Sergueï Brin et Mark Zuckerberg. Les Arabes ont enfin en propre le récit glorieux d’une victoire porteuse d’une promesse de progrès, c’est-à-dire le bien le plus précieux qu’un groupe humain puisse posséder.[/access]

Islam : demain j’enlève le débat

Alors qu’en terre d’islam, les peuples se mettent à congédier leurs dictateurs en rêvant, semble-t-il, de démocratie, je perds patience devant les hésitations, les prudences et les lenteurs de notre vie démocratique pour résoudre les problèmes que nous pose l’islam et je me mets à rêver de dictateur.

Ça branle dans le manche en Arabie. Les gens se rebiffent contre ces souverains qui règnent en pachas. Des foules excédées et déterminées font tomber des tyrans. Les régimes ne tiennent que par la répression et les plus féroces étouffent dans l’œuf toute tentative de rassemblement populaire comme en Iran, en Algérie ou à Gaza. Au Yémen, le président débordé tente de rappeler à son bon peuple que tous les problèmes viennent de Tel Aviv mais ça ne prend plus ou en tout cas, ça ne suffit plus. Ce n’est pas une révolte, c’est une révolution. Ou plutôt des révolutions.

Ben Ali est tombé à la première secousse dans un piège vieux comme l’Etat d’Israël. Une puissance qu’il croyait alliée lui a conseillé un exil provisoire et il a perdu son pays. Tant mieux pour les Tunisiens qui ont sûrement à cœur de reprendre la main sur les affaires nationales, de travailler à la renaissance d’une société libre et prospère où il fera bon vivre et rester au pays.

Moubarak a vu le coup venir mais lâché par Barak, il est resté mou et a dégringolé du haut de ses pyramides. La place Al-Tahrir a retrouvé son calme et si, à l’heure de la grande prière, on y entend des imams qui prêchent le meurtre des juifs, ça ne cause pas le moindre trouble à l’ordre public. Espérons que les fidèles écoutent leurs autorités religieuses avec aussi peu de sérieux que les Occidentaux éclairés suivent les préceptes du Pape. Espérons qu’ils retrouvent leur esprit quand ils se relèvent et retournent sur le net.
Kadhafi a besoin, pour tenter de maintenir son emprise sur la Libye, de mercenaires et de soutiens tribaux. Comme en Côte d’Ivoire, l’unité de la nation est un leurre et les fractures sont claniques ou tribales. Cette réalité politique, nous autres Européens la connaissons bien puisqu’elle s’esquisse à Marseille, se précise en Corse ou en Sicile. Et elle s’oppose à toute transition démocratique en Afrique. On voit bien dans ces contrées archaïques où sont les tyrans et les mafieux mais où est le peuple ? Peut-on alors parler de révolution populaire ou plutôt de renversements d’alliances et de guerres civiles ?

Ne péchons pas par excès d’occidentalo-morphisme

Ne nous emballons pas sur l’air du printemps des peuples arabes! En Irak, on a vu tomber la statue du Commandeur et depuis, les attentats sont quotidiens. On peut répéter bêtement que Bush est coupable mais ce sont des Irakiens qui s’entretuent et qui continueront de le faire bien après que les Américains seront partis. Partout, les imams dénoncent la corruption des régimes et rejoignent, dans les termes, les démocrates dans leur critique des tyrans occidentalisés. Mais les Iraniens ont compris à leurs dépens que la vertu des nouveaux maitres peut être plus effrayante que les magouilles des anciens.

Réjouissons-nous cependant que les voleurs soient chassés, espérons que les assassins seront pendus et que les hommes libérés (pour les femmes, on va attendre un peu) sauront décourager les vocations de raïs et remettre les inquisiteurs à leur place mais gardons-nous de pécher par excès d’occidentalo-morphisme en plaçant trop haut la barre démocratique. Le pouvoir au peuple, ça fait rêver mais qu’est ce qu’un peuple souverain sans l’égalité des droits entre les citoyens, sans individus émancipés de l’emprise de leur religion, de leur communauté, de leur clan ou de leur tribu, sans hommes et femmes éduqués, mangeant à leur faim et désireux de dépasser le sentiment d’humiliation et le désir de revanche ? Que deviendront ces masses en fusion, des nations en marche vers l’état de droit ou des collectivités livrées à leurs fureurs ? Quelle voie suivront-elles, celle des Juifs sionistes ou celle des Allemands nazis ? Espérons que les Arabes emprunteront la bonne route. Espérer, c’est tout ce que nous pouvons faire, nous ne sommes pas chez nous.

Si on ne doit pas faire la loi chez les autres, on peut encore, il faut y croire, la faire chez nous où l’heure n’est pas aux révoltes mais aux débats. On ne tire pas en l’air mais on commence à parler dans le vide. Les montagnes de parlottes et d’écrits sur l’identité nationale – ou plutôt sur le danger qu’il y aurait à en parler – ont accouché de souris, ce qui est toujours bon à prendre mais ne suffit pas. On a raison de débattre de la question essentielle de la nation qui est celle de son essence mais après, on fait quoi ? Y a-t-il dans ce pays quelqu’un pour choisir, décider, trancher et discriminer dans l’intérêt supérieur de la nation ? Y a-t-il un pilote dans l’avion nom de dieu ?

À quoi bon constater au sommet de l’Etat l’échec du multiculturalisme quand l’Education nationale continue de dispenser des cours de langue et de culture arabes ? À quoi sert-il de constater, avec toutes les réserves d’usage, le rapport ténu entre immigration, échec de l’intégration et insécurité, quand on bat des records d’Europe en matière d’accueil des étrangers et qu’on s’en félicite ? Pourquoi promettre une guerre contre le crime quand on ne peut rien exiger de juges qui font de la politique au tribunal et que les flics sont si peu autorisés à tirer quand on les affronte à l’arme lourde ? Est-ce pour cacher cette impuissance qu’un roulement de tambour annonce un nouveau débat ?

La France n’a pas besoin d’un débat sur l’islam mais l’islam a besoin d’un débat sur la France

On devait parler d’islam, on parlera de laïcité. On préfère les recadrages collectifs aux frappes ciblées. Il aurait été regrettable et discriminatoire de ne pas aborder les problèmes que posent les autres religions. Pour ne pas donner l’impression qu’il y a en France deux poids, deux mesures, chacun va pouvoir dire ce qu’il pense des juifs qui brûlent le Code pénal, des bouddhistes qui cognent les médecins, des catholiques qui refusent qu’on enseigne la Saint Barthélémy à leurs enfants, des protestants qui prient dans la rue et des adorateurs de la petite sirène qui veulent des horaires de piscines séparés pour qu’on ne rigole pas de leurs écailles.

Sans rire, on entend bien Mélenchon dénoncer le concordat alsacien, Caroline Fourest s’inquiéter des pratiques catholiques et un paquet d’autres s’étonner à haute voix que la collectivité entretienne les cathédrales. On peut les laisser dire mais si on les laisse faire, on finira par s’excuser d’avoir une histoire et un patrimoine.
En réalité, la France n’a pas besoin d’un débat sur l’islam mais l’islam aurait sûrement besoin d’un débat sur la France ou sur le monde libre en général pour savoir s’il a envie d’en faire partie. Les Français connaissent tous le sens du mot « laïcité » et si les derniers arrivés n’ont pas bien compris, qu’on leur adresse un exemplaire du règlement intérieur ou qu’on leur fasse un résumé des épisodes précédents. Pourquoi nous faut-il subir ce bla-bla ? Pour expliquer à la religion d’importation récente, sans la montrer du doigt car il ne faut surtout pas stigmatiser, que nous n’avons pas réduit nos corbeaux à l’impuissance pour nous laisser emmerder par des barbus venus d’ailleurs ?

Il n’y a rien à négocier alors de quoi parlerons-nous ? D’un financement public des mosquées ? J’entends déjà les termes du chantage qu’on nous présente comme un compromis raisonnable : l’argent saoudien, les prières dans la rue et les imams terroristes ou la main à la poche du contribuable. Mais comment ont fait et font encore les autres culs-bénits ? Nous avons la laïcité la plus avancée d’Europe, n’y touchons pas ! Les peuples de l’Union qui se sont raisonnablement accommodés avec leurs religions anciennes sont aujourd’hui assiégés par des revendications nouvelles. L’Europe sécularisée n’est pas une forteresse abritant un club chrétien, juste un barrage filtrant qui ouvre l’espace public à tous les individus et le ferme à leurs exigences religieuses.
Les termes de ce « débat » pourraient tenir dans un tract : « La République laïque, tu l’aimes, tu te débrouilles pour ton temple et tu restes discret ou tu la quittes ». Voilà comment ça a toujours marché pour les fous de dieu et les indélicats qui pratiquent l’impérialisme culturel. Un tract et une trique, et un chef pour manier habilement des deux, vite, avant qu’un dictateur s’impose.

Femmes, femmes, femmes

De Pyongyang à Neuilly en passant hélas par Bruxelles, ce 8 mars on a commémoré partout, comme chaque année, la journée internationale des femmes.

Entre nous vous voulez que je vous dise ?

ON S’EN TAPE !

La journée internationale des femmes, j’y croirai peut-être le jour où il y aura une journée internationale des hommes.

Françoise Giroud pensait que l’égalité serait acquise le jour où l’on verrait des femmes incompétentes à des postes de décision.

A mon avis, ça fait un certain temps que son vœu a été exaucé.

« Nous ne voterons pas la déchéance de nationalité »

Laurent Hénart, secrétaire général du Parti radical valoisien de Jean-Louis Borloo, député UMP, proposera aujourd’hui à l’Assemblée avec 70 députés de droite, de supprimer, dans la loi sur l’immigration la disposition qui prévoit la déchéance de nationalité pour les criminels récidivistes. Déjà supprimée par les sénateurs, certains députés de droite veulent mordicus la réintroduire lors de la seconde lecture de la loi.

Pourquoi demandez-vous la suppression de l’extension de déchéance de nationalité prévue par la loi ?

Nous avons déposé, avec 70 députés, aussi bien centristes, radicaux que sociaux comme Pierre Méhaignerie, un amendement supprimant cette disposition. Nous ne l’avions de toute façon pas votée en première lecture, le Sénat l’avait rejetée aussi. On voit bien qu’il est sage de s’arrêter là. Nous n’avons rien à dire sur le reste du texte qui n’est jamais que la transcription en droit français de certaines directives européennes en matière d’immigration. C’est même plutôt une bonne chose que de voir enfin un début de politique commune s’ébaucher en la matière.

Mais l’extension de la déchéance de nationalité aux personnes devenues françaises depuis moins de dix ans, coupables de crime à l’encontre d’une personne dépositaire de l’autorité publique, n’est même de nature à renforcer la sécurité dans notre pays. On se doute que cette perspective ne fera pas reculer une personne qui projette un tel crime ou qui est capable d’en commettre un. Surtout, cette mesure qui n’aura aucune valeur dissuasive risque surtout d’ouvrir un autre débat. La déchéance de nationalité, même dans ce cadre, introduirait une rupture grave de l’égalité entre les citoyens : il y aura ceux dont la nationalité est intangible, et ceux dont la nationalité sera révisable.

Une partie de la droite, je pense à la Droite populaire, a décidé d’en faire un symbole. Nous qui représentons l’aile sociale de la majorité voulons au contraire faire passer un autre message qui est que tous les Français, d’où qu’ils viennent, doivent adhérer au pacte national. Et que si on peut évidemment devenir français, cela donne des droits mais aussi des devoirs. Cette mesure sécuritaire inefficace est un symbole dont nous ne voulons pas.

L’arrivée en seconde lecture de ce texte en plein débat sur le débat islam/laïcité ne va-t-elle pas accroître la confusion ?

Chez les radicaux, nous avons toujours été fermes sur la laïcité. Elle n’a pas besoin qu’on y accole des adjectifs. La sphère publique doit être neutre : pas de signes distinctifs à l’école, pas de prières dans la rue. Il n’y a pas matière à débattre. Il faut être strict et traiter toutes les religions de la même façon, sinon, là encore, on risque de donner le sentiment à nos concitoyens, notamment musulmans, qu’il existe des droits et des devoirs à plusieurs vitesses. Certaines municipalités gèrent très bien les choses et arrivent à trouver des solutions pour ouvrir des mosquées ou installer des carrés musulmans dans les cimetières. Nous n’avons pas besoin pour cela de nouvelle loi : pas de nouveau texte sur le financement de ci ou l’organisation de ça. Veillons à ne pas donner l’impression que certaines religions sont privilégiées par l’Etat et d’autres maltraitées.

Que vous inspirent les deux sondages qui donnent Marine le Pen en tête au premier tour de la présidentielle ?

Ce vote populiste, voire extrémiste, est directement lié à la crise économique et sociale qui frappe la France. En l’absence de solutions réelles, les électeurs sont prêts à accepter des réponses simplistes : d’où l’accélération du transfert de voix entre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen depuis l’automne. En focalisant le débat public sur les Roms, la sécurité, l’islam et de la laïcité, la majorité se tire une balle dans le pied : dans l’exploitation des peurs et des sentiments xénophobes, nous ne serons jamais les meilleurs, parce que notre discours ne pourra jamais être aussi brutal que celui tenu par Marine le Pen – heureusement d’ailleurs.

S’il y a un enseignement à tirer de ces sondages, c’est donc qu’il est temps de revenir aux attentes des Français : l’emploi, la réussite des jeunes, la justice sociale. D’ailleurs on voit bien que le chef de l’Etat hésite sur la meilleure stratégie pour la dernière année du quinquennat : d’un côté il lance, sans tabou, un débat sur les religions. Et de l’autre, il parle de l’emploi et de la formation des jeunes, de la lutte contre le chômage. La victoire de 2007 ne s’est pas jouée sur l’identité nationale, l’immigration ou la sécurité mais sur la réhabilitation de la valeur-travail et la lutte contre la désindustrialisation. Il serait temps de s’en souvenir.

 

Ségolène et les sondages : pas ça, pas elle !

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And the winner is… Ségolène Royal ! Dans une compétition qui s’annonçait serrée, c’est en effet la présidente de Poitou-Charentes qui emporte haut la main la palme du commentaire le plus pitoyable sur le fameux sondage présidentiel Louis-Harris.

Interrogée par la presse hier soir, avant l’ouverture de son « Université populaire participative » sur « la valeur travail et la lutte contre le chômage », Ségo a fustigé les enquêtes d’opinion qui disent « tout et le contraire de tout » à quatorze mois de cette élection. Avant d’ajouter une petite phrase qui donne tout son sel à une critique des instituts qui serait sans doute recevable, à la seule condition qu’elle fût formulée par quelqu’un d’autre : « Cela fait longtemps que je pense que les sondages font partie d’une manipulation de l’opinion »

On évitera donc de se souvenir que c’est uniquement grâce à ces mêmes sondeurs, et au matraquage systématique d’enquêtes qui la donnaient systématiquement gagnante contre Sarko que Mme Royal a pu lancer et gagner son OPA sur la candidature socialiste à la présidentielle de 2007…

Tant qu’à dire quelque chose elle aurait mieux fait de la jouer sobre, tel Xavier Bertrand, qui pour défendre son président-candidat a déclaré ce matin sur Europe 1 : « Les sondages un an avant les élections ne se réalisent jamais ». Et ce n’est pas Mme Royal qui dira le contraire…

DSK, déjà élu ?

Anne Sinclair DSK

Tout le monde semble d’accord: au vu de sa prestation sur France 2, le 20 février, il y a fort à parier que Dominique Strauss-Kahn sera au moins candidat à la primaire socialiste avant la présidentielle. Sonnez hautbois, résonnez musettes, l’arme fatale au sarkozysme est en route de Washington ! En dépit des sondages formidables d’un côté, des cotes de popularité en capilotade de l’autre, il faudrait quand même regarder avec un peu de lucidité cette candidature. Qui ne va pas autant de soi que cela et ne sera pas, le cas échéant, la simple formalité qu’on dit. La France, c’est pas du tout cuit pour DSK.
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Commençons par les facteurs internes à la gauche : même s’il semble ultra-dominant et que, dans un second tour fantasmé, il bat le président sortant à plate couture, les socialistes devraient se souvenir qu’il y a un premier tour. Un premier tour avec d’excellents candidats à gauche, chacun dans leur genre : Mélenchon, pour les allergiques à l’Europe, à la mondialisation heureuse, à l’économie responsable et, accessoirement, aux journalistes ; pour ceux qui seront tentés par un verdissement brutal de l’économie et des modes de vie, il y aura Éva Joly ou Nicolas Hulot. Et ne parlons pas de Marine Le Pen, candidate décomplexée de la gauche et de la droite, qui peut raisonnablement espérer que son discours protecteur voire protectionniste ne séduira pas seulement les électeurs de Sarkozy mais plus encore des électeurs des classes dites « populaires », ceux qui prennent en pleine figure la concurrence de la Chine ou du Bangladesh dans leurs usines et n’ont sans doute pas toujours digéré que les banques, dont on leur avait expliqué qu’elles étaient responsables de la crise, recommencent à flamber à peine deux ans après avoir été sauvées par l’argent public.

Car DSK, quoi qu’il en dise, va devoir assumer son rôle de candidat de la mondialisation régulée − ou pire, de la mondialisation heureuse − et son job de patron du FMI. Les critiques de l’extrême gauche vont fuser sur ce point : affameur des Africains qui souffrent, détricoteur de la protection sociale, père-la-rigueur pour les Grecs et les Irlandais… À côté, Jean-Claude Trichet, le patron de la BCE, aura presque l’air d’un keynésien. Comment faire le boulot au FMI et en même temps dire aux électeurs français les plus fragiles (c’est-à-dire ceux qui détermineront le résultat de l’élection), qu’il ne faut pas céder devant la Chine, l’Europe, l’euro, la BCE, les marchés financiers, voire le FMI, alors que son fauteuil de boss démissionnaire sera encore chaud bouillant ?

Contesté à gauche, l’époux d’Anne Sinclair doit savoir que la droite ne lui fera pas de cadeau et saura ressortir ses photos, au G20, à côté de Christine Lagarde ou faisant la promotion des plans d’ajustement structurels (comme on appelait ça autrefois), en clair des purges libérales supposées éviter la faillite des pays cigales. Préoccupation assez éloignée de celles des classes moyennes qui ont d’autres priorités : comment gagner un peu mieux sa vie, garder son boulot, faire en sorte que ses enfants aient une meilleure situation que la sienne, s’occuper dignement de ses vieux parents.

Ne revenons pas sur l’éloignement du candidat de la mère-patrie depuis quelques années. Cet argument de choc traduit une inquiétude bien réelle, attestée par les données des sondeurs. À distance, le supposé champion du PS sera de surcroît dans l’incapacité de maîtriser les thèmes de campagne, ce qui lui compliquera considérablement le travail. La gauche en général, le PS en particulier, empêtré qu’il est dans ses tendances droits-de-l’hommistes et ses postures diversitaires et différentialistes, détestent qu’on parle de l’islam et même de laïcité. Or, les socialistes et leur candidat ne pourront pas balayer d’un revers de main ces questions posées sur la place publique pendant des mois − même si, à droite, certains n’en veulent pas. Il leur faudra mettre les mains dans le cambouis de la réalité.

Rappelons enfin que, s’il y a un premier tour avant le second, il y aura normalement des primaires avant le premier tour. Et les autres prétendants socialistes n’ont pas encore rendu les armes. Hollande (malgré ses rencontres « secrètes » avec DSK) affirme qu’il sera candidat quoi qu’il arrive – sauf s’il perd les cantonales. Ségolène Royal ne lâche pas l’affaire. Montebourg ne bouge pas mais n’en pense pas moins. Martine Aubry travaille son profil d’unificatrice et s’offre deux déplacements en province par semaine sous couvert de cantonales. Seul Manuel Valls a annoncé son intention d’abandonner si DSK se dévoile d’ici au 13 juillet. Or, contrairement au patron du FMI, tous ses rivaux et néanmoins amis sont en position de s’adresser directement aux socialistes et aux Français sans avoir besoin du truchement de leur épouse pour dénoncer la politique de Sarkozy.

L’homme providentiel du PS ne parviendra pas, par la seule grâce de l’annonce de sa candidature, à annuler tout le processus. Mais son entrée en lice sera l’occasion de mesurer la profondeur du fossé idéologique qui sépare les nombreux chefs de file du PS : un secret de famille et de Polichinelle dans un parti qui ressasse à l’envi la vieille antienne de Mitterrand sur le « talisman de l’unité » tout en émettant, sur la plupart des grands sujets, un message cacophonique.

Reste, bien sûr, la dégringolade du président, y compris dans son camp. Peut-être qu’après s’être fait rouler dans la farine par le verbe sarkozyste, les électeurs seront plus enclins à se laisser embobiner par son adversaire. Mais on peut imaginer, au contraire, qu’ils décideront que, cette fois, on ne les aura pas.

Autant dire que rien n’est joué, quel que soit le conte de fées que se raconte une micro-caste qui prend ses désirs et les oracles de sondeurs bienveillants pour des emprunts d’État helvétiques. Ces éminents stratèges semblent avoir oublié qu’aux élections, les gens votent et qu’ils ne se demandent pas seulement pour qui, mais pour quoi.[/access]

La Flamme et la Cendre

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La Libye bombardée à coups de superlatifs

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Le monde entier a les yeux rivés sur la Libye et on n’y voit rien. À vrai dire, on ne comprend guère plus. Le tableau dressé par les médias est pour le moins terrifiant: Kadhafi est en train de perpétrer un massacre contre sa propre population grâce à l’usage massif de ses chasseurs-bombardiers et de ses mercenaires. Or, trois semaines après l’éclatement de la crise, aucune preuve sérieuse n’a corroboré cette version des faits.

Que les choses soient claires : nul – en tout cas pas moi – ne songe à défendre Kadhafi et encore moins à minimiser la gravité de la situation en Libye, laquelle est bel et bien en proie à la guerre civile, soit un des pires fléaux qui soient. Est-il pour autant malséant de poser quelques questions de bon sens ?

La première, et la plus importante, est celle des victimes. Peut-on parler aujourd’hui d’un massacre généralisé en Libye ? La réponse est très probablement négative. Il est évidemment difficile et délicat de définir le terme de massacre mais c’est pourtant nécessaire. Le nombre de morts en Libye depuis le 15 février n’est pas certain, mais l’ordre de grandeur est de quelques centaines, dont à peu près les deux tiers durant le déclenchement des événements actuels (17-20 février). Depuis, les combats et escarmouches entre pro et anti-Kadhafi se sont soldés par un nombre relativement réduit de victimes. Dans la bataille pour le contrôle de la ville d’Az Zawiyah, on compte 120 morts des deux côtés. Après plus de dix jours de combats en milieu urbain dans une ville de 300 000 habitants, il est difficile de qualifier ce drame, incontestable, de « massacre » et encore moins de « génocide », comme on commence à l’entendre ça et là.

La deuxième question porte sur l’usage fait par Kadhafi de sa force aérienne. Selon son fils Saïf al-Islam, les chasseurs-bombardiers libyens sont utilisés par le pouvoir uniquement pour détruire les dépôts d’armes et empêcher les rebelles de s’en emparer. Aussi surprenant que cela puisse être, Kadhafi junior ne ment pas. Il faut savoir que l’armée libyenne, relativement modeste en nombre (quelque 50 000 soldats dont la moitié de conscrits) est en revanche très largement suréquipée. Pour des raisons politiques et peut-être aussi psychiatriques, le Frère guide a acheté sans compter chars, canons lourds et autres joujoux similaires. Du point de vue du régime, cet armement disséminé un peu partout dans le pays est incontestablement aujourd’hui une menace mortelle. En revanche, on possède très peu d’éléments tendant à prouver la réalité d’un bombardement systématique de civils et encore moins de certitudes permettant d’étayer une rumeur répandue dans l’opinion publique depuis le début de la crise selon laquelle les avions de Kadhafi tireraient sur des foules de manifestants. Et avec tout le respect qu’on lui doit, les certitudes rapportées par BHL de son week-end en Lybie ne constituent pas une preuve.

Reste la question des mercenaires. Depuis des semaines, on nous parle de combattants – notamment subsahariens – recrutés par Kadhafi pour noyer la révolution dans un bain de sang. Du point de vue des rebelles, cette histoire est parfaitement compréhensible : si cela est vrai, Kadhafi n’a aucun soutien populaire et il ne s’agit donc pas vraiment d’une guerre civile, mais d’un peuple unanime chassant un tyran défendu uniquement par des baïonnettes étrangères. Seulement, après trois semaines de crise, les preuves de la présence de mercenaires sont minces et controversées. Dans l’est du pays, aux mains des rebelles depuis plus de 15 jours, aucun mercenaire – mort ou prisonnier – n’a été présenté à la presse. Force est de reconnaitre que pour le moment ce phénomène est peut-être marginal, à moins qu’il relève plus du fantasme politique – tout à fait compréhensible – d’une population en état de crise et de guerre civile que d’une réalité militaire.

Pour autant, le pire peut arriver, d’autant plus que Kadhafi n’a pas encore vraiment dégainé et que son armée régulière n’entre que tardivement dans la danse. Mais on peut déjà observer l’approximation – pour être aimable – de la couverture médiatique de cette guerre dont l’émotion planétaire qu’elle suscite semble empêcher la compréhension. C’est que nous sommes devenus accros aux superlatifs et aux hyperboles qui nous offrent l’occasion de compatir et de nous indigner à bon compte, face à nos téléviseurs. Entre « rien à signaler » et « génocide », nos lexiques semblent être singulièrement démunis. Les adjectifs automatiques (le feu est toujours « nourri », les armes – tout comme les pertes – souvent « lourdes » et chaque combat « acharné ») sont devenus autant d’obstacles à l’analyse. Or, nous sommes exactement dans le genre de situation – tyran fou, peuple privé de parole pendant des lustres, anarchie généralisée – où il faudrait être prudent, voire suspicieux sous peine de découvrir de nouveaux Timisoara à Tripoli ou Benghazi[1. On se rappelle aussi le « génocide » perpétré par les forces serbes au Kosovo et dont le TPI, malgré une fouille minutieuse du sous-sol de la province, ne put jamais trouver la moindre preuve – ce qui bien sûr, ne dédouane pas l’armée serbe de ses exactions ni le régime de sa répression. Reste que des informations parfaitement fantaisistes faisant appel à l’imaginaire d’Auschwitz furent abondamment diffusées ce qui justifia l’intervention de l’OTAN. Hubert Védrines explique en substance dans ses Mémoires que les Occidentaux furent contraints, sous la pression des médias, de mener une intervention que lui jugeait néfaste. On ne saurait exclure un scénario comparable en Lybie (EL)].

Que pèsent ces précautions minimales face au bombardement médiatique ? Rien, ou presque. L’hystérie alarmiste ne connaît aucune limite, et la pression monte dans les opinions qui somment leurs gouvernants d’agir vite pour sauver le peuple libyen. Une fois de plus, la course à l’émotion pourrait inciter les puissances occidentales à se lancer dans une aventure périlleuse. Pour elles, mais aussi pour les Libyens.

Moody’s blues

Je serais un notateur de Moody’s, si j’avais l’intention de passer mes vacances du côté de Paros ou des Météores, je me ferais extrêmement discret. Le plus aimable des popes risquerait en effet de se transformer en étudiant anarchiste de la Conspiration des Cellules de Feu devant la dernière charge de Moody’s, l’agence de notation qui murmure à l’oreille du souverain marché. Sans doute vexée par l’actuelle révolution islandaise (qui n’est pas, aux dernières nouvelles, un pays arabe) et dont il faudra bien que les médias parlent un jour ou par le résultat des élections législatives irlandaises qui ont tout de même de fortes analogies avec un gigantesque bras d’honneur à l’UE et au FMI, Moody’s a décidé de se faire la Grèce, une nouvelle fois, en baissant la note hellène de trois crans à B1 ce qui signifie « ne présentant qu’une faible sécurité de remboursement sur le long terme » et en indiquant qu’une autre dégradation de cette note n’était pas à exclure.

Le gouvernement grec, qui ne voit plus guère que le rétablissement de l’esclavage pour moderniser son marché du travail, faire face à une agitation sociale endémique et complaire à Moody’s, a tout de même osé émettre une objection, sans doute après avoir consulté la Pythie qui ces temps ci ne vient plus en mangeant. Il a parlé, à propos de Moody’s « des dangers des prophéties autoréalistarices. » du genre : « Vous verrez que la Grèce n’est pas prête de se mettre au travail, on en sait quelque chose, on vient de lui couper son deuxième bras. »

Marine en tête


Ainsi, à en croire un sondage, Marine Le Pen arriverait en tête au premier tour de l’élection présidentielle de 2012. J’aime l’ambigüité tellement ambiguë de certaines tournures en français qu’elles en deviennent transparentes, innocentes, anodines. Tenez, le génitif par exemple, c’est fou ce qu’il peut être ambigu le génitif en français. Dans son dernier livre réédité, Le Viol de Mike Tyson, on voit bien sur quoi Besson joue. Comment le boxeur noir Mike Tyson a effectivement été reconnu coupable de viol mais comment aussi l’ensemble d’un environnement médiatique, sportif, racial n’a cessé de le violer, lui, dès qu’il a posé un pied sur le ring et peut-être même bien avant.

Une autre expression de ce genre, assez détestée par les pédagogistes, est tout aussi ambiguë : apprendre par cœur. Le « par cœur » avait été décrété définitivement aliénant, stérile, bourgeois. Et pourtant, si l’on y réfléchit, quelle plus belle expression que celle-ci : « par coeur ». Apprendre par cœur, c’est reconnaître au cœur le siège de la sensibilité et du goût (cela on pouvait s’en douter) mais aussi de l’intelligence et de la mémoire. Le cœur, c’est qui en nous se souvient des choses vraiment utiles, c’est-à-dire ce qu’il y a d’essentiel dans une vie d’homme : un sonnet de Verlaine dans un embouteillage, le numéro de sa carte de crédit quand on essaie de retirer de l’argent tout en étant ivre pour continuer à faire la fête ou le premier baiser échangé à dix-sept ans avec cette fille devenue avocate et de droite. On mourrait de tristesse, sans le « par cœur ».

Alors, quand on me dit que Marine Le Pen est « en tête dans les sondages », je ne peux pas m’empêcher de traduire, au nom de ces ambiguïtés syntaxiques, par « dans la tête des sondages ». Les principaux instituts de sondage (tiens, Laurence Parisot en possède un, tiens, Vincent Bolloré vient de s’en offrir un autre !) fournissent aux partis et aux journaux les vérités statistiques qu’ils veulent entendre. Aussi ne faut-il pas s’étonner si ces thermomètres de la République qui sont franchement discrédités.

Le sondage ne répond plus à rien, et depuis longtemps. Ce n’est d’ailleurs pas son rôle. Il n’est plus là pour éclairer le politique, il est le politique. Ce sont les sondages, et Marine Le Pen en sait quelque chose, et non plus les militants, qui vont jusqu’à désigner le candidat préféré d’un parti par médias interposés. Ce sont les sondeurs qui, forts de leurs résultats scientifiques, ont décrété que Marine, c’était mieux que Bruno en janvier 2011, que Ségolène, c’était mieux que Fabius ou DSK en 2007, que le oui au TCE c’était mieux que le non en 2005, que Chevènement était l’incontestable troisième homme en 2002 et ainsi de suite…Les sondages sont donc l’expression de ce fameux « faux qui serait un moment du vrai », selon l’expression de Hegel. Ce qui devait être un élément parmi d’autres d’information des gouvernants est devenu un moyen de gouvernement.

J’ai personnellement pris conscience de cette aberration logique qui est aussi une aberration démocratique au moment du duel Chirac/Balladur en 1994. Il y avait unanimité : Chirac ne devait pas se présenter. Il n’avait pas ou plus le profil. La fracture sociale, le volontarisme politique, bref, cet ultime retour de ce qui pouvait ressembler à du gaullisme, n’entrait plus dans les cadres. Les sondages ont été appelés à la rescousse pour jouer leur rôle de sape, systématique, quotidien, désespérant pour lui et ses derniers fidèles. Pas les sondages en eux-mêmes, bien entendu, mais l’exploitation qui en était faite par quelques journalistes ou experts inaccessibles au doute, tel Alain Minc qui semblait regretter que l’on dût en passer par des élections réelles alors qu’une démocratie moderne se devait d’être, disait-il, une démocratie d’opinion .

Je suis très content pour Marine Le Pen : en tête dès le premier tour, bravo ! Commencer à plomber le moral de l’UMP et à affoler le PS, à quelques semaines des cantonales, c’est tout bénef. Il n’aura cependant échappé à personne que le véritable message de celui qui fait tant causer et où Dominique Strauss-Kahn ne figure pas parmi la liste des choix possibles, c’est : ou DSK ou Marine Le Pen.

Là, Marine, je serais vous, je commencerai à me méfier. Ce n’est pas parce qu’on vous invite à quelques grandes émissions où vous faites excellente figure qu’on vous aime pour autant chez ces gens-là.
Moi non plus je ne vous aime pas beaucoup, mais c’est pour de toutes autres raisons. Eux ne vous aiment pas et vous mettent en avant pour faire apparaître Strauss-Kahn comme le seul rempart contre vous, genre cordon sanitaire, front républicain et sauveur de la démocratie. Moi, je ne vous aime pas parce que vous captez l’électorat du Front de Gauche tout en séduisant celui de la droite dure et que je veux gagner contre vous non pas sur la rhétorique antifasciste qui déferlera à nouveau si vous continuez à avoir le vent en poupe mais en montrant que votre virage social, voire très social (et aussi très sur les chapeaux de roue), vos déclarations contre la suppression de l’ISF ou la retraite à 62 ans ont tout du positionnement tactique et ponctuel dans un paysage politique essentiellement occupé, à l’exception de Mélenchon, par les tenants d’un néo-libéralisme qui exaspère les Français paupérisés.

Vous êtes en tête au début de la course, voyez-vous, parce qu’on veut que la vous perdiez à la fin. Souvenez-vous de Ségolène, sacrée championne avant de s’effondrer aussi vite qu’elle était monté. Et le paysage ne peut qu’amplifier cette vénération du sondage : davantage de chaines de télés, davantage d’instituts, de moins en moins de débats contradictoires, de réunions sous les préaux, enfin de politique « old school », celle qui permit à Chirac de remonter la pente contre tous les pronostics en 1994.

Seulement, il est de plus en plus difficile de déconstruire le mensonge en politique. On a réussi, en 2007, à faire passer pour un homme neuf un Nicolas Sarkozy qui était ministre depuis 2002. On oublie que vous non plus vous n’êtes pas neuve et que, tout en renouvelant le discours, vous vous servez tout de même de l’image de marque de la vieille maison paternelle sans complexe.
Au moins ce sondage aura-t-il tué en moi une ultime illusion : celle qui me faisait croire à la pertinence d’une élection présidentielle au suffrage universel. La rencontre rêvée par De Gaulle entre un peuple et un homme n’est plus possible : en 1965, le règne des médias n’avait pas commencé, ou si peu. L’ensemble des grands moyens d’informations n’était pas concentré dans un si petit nombre de mains. Alors, finissons-en avec le césarisme médiatique assisté par ordinateur. Et revenons à la Cinquième République d’avant 1965 dans laquelle le Président était élu par le Congrès. Paradoxalement, la démocratie y gagnera.

Procès Chirac : quelques explications

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Jacques Chirac doit-il comparaître devant ses juges ? Assister à l’intégralité de son procès ou simplement y être présent par éclipses ? Pour la défense de l’ancien Président de la République c’est la quadrature du cercle.

Les termes de l’alternative peuvent se résumer ainsi: soit Chirac joue la chaise vide ou à moitié vide et il donnera l’impression de se défiler, soit il fait preuve d’assiduité et son image risque d’en être sérieusement affectée au moment où son éloignement des affaires pourrait clore l’époque de la critique et ouvrir celle de l’hommage à son rôle dans la geste nationale. En tout cas, Jacques Chirac sera le premier chef d’Etat français depuis Louis XVI (si l’on veut bien mettre à part le cas du maréchal Pétain) à comparaître devant la Justice. Une bien triste distinction sur un CV présidentiel.

Alors on peut ronchonner en se disant que la République est mauvaise fille en s’acharnant sur un vieux monsieur qui a servi la France. Je suis ainsi surpris par la fibre subitement compassionnelle d’Arnaud Montebourg qui durant les deux mandats de Jacques Chirac a déployé une énergie considérable pour qu’il soit traduit devant la Haute Cour de Justice et qui considère dorénavant qu’on doit lui fiche la paix. L’exigence de justice n’aurait-elle de sens qu’à l’appui d’un combat politique partisan ? La déstabilisation d’un Président en exercice serait-elle le seul intérêt d’un procès de ce type ? Les assoiffés de rénovation de la vie politique apprécieront…

On peut certes regretter la lenteur du temps judiciaire qui conduit un prévenu dans le prétoire plus de vingt ans après la « commission des faits », mais la faute à qui ? Jacques Chirac et ses conseils ont déployé autant d’énergie pour retarder le procès qu’Arnaud Montebourg pour le hâter, notamment en ayant recours au Conseil Constitutionnel qui a opportunément déduit des textes fondamentaux que le Président en exercice bénéficiait d’une immunité. Jacques Chirac ne pouvait donc être jugé qu’après avoir quitté ses fonctions. Nous y sommes.

Nous avons donc sous les yeux la preuve de la loi physique selon laquelle plus on lance loin le boomerang, plus il revient avec violence. Mise au pied du mur, la défense doit donc limiter la casse et empêcher que la statue du Commandeur que l’opinion et les médias ont commencé à bâtir se transforme en Victoire de Samothrace.

Les avocats de l’ex-Président peuvent suivre deux stratégies qui ne sont d’ailleurs pas exclusives l’une de l’autre : gagner du temps, d’une part, limiter le déballage de l’autre. La QPC (question de prioritaire de constitutionnalité) déposée par un co-prévenu du Président, accessoirement son ancien directeur de cabinet à la Mairie de Paris, pourrait satisfaire le premier objectif. Elle soulève avec pertinence un problème juridique de taille, la conformité constitutionnelle d’un texte du Code de procédure pénale dont l’interprétation élargie donnée par la jurisprudence permet de contourner la prescription. Autrement dit, il y aurait là une atteinte à la définition constitutionnelle de la prescription comme droit à l’oubli. Si la QPC est jugée recevable, l’affaire pourrait être renvoyée pour au moins six mois – mais le Tribunal peut passer outre.

Concernant le deuxième objectif – limiter le déballage – la tâche de la défense est plus subtile. Elle devra faire de « la belle ouvrage », comme on disait autrefois, du point de croix, de la dentelle judiciaire. Sans doute a-t-elle prévu, pour inaugurer le procès, une déclaration solennelle de Jacques Chirac sur le thème « je n’ai poursuivi aucun enrichissement personnel, n’ai commis aucune malversation même si j’ai laissé opérer un système imparfait (et peut-être illégal?), mis en place bien avant moi, visant au financement des activités politiques; j’assume ces erreurs en rappelant que le préjudice subi par la Ville de Paris, qui a supporté sur ses finances la rétribution de permanents du RPR, a été d’ores et déjà indemnisé par mes soins. » En effet, un protocole d’accord entre la municipalité et l’UMP fixe le montant de la réparation à deux millions d’euros.

Cet accord opportun permettra que l’audience se déroule avec plus de sérénité puisque la Ville de Paris, principale partie civile, sera absente des débats. Mais il signifie aussi que Jacques Chirac reconnaît sa culpabilité, ce qui pourrait paradoxalement contribuer à éviter les dommages qu’engendrerait une audience trop précise et cruelle. Le prévenu dirait en substance : « Oui j’ai fauté, oui j’ai remboursé, oui je suis âgé, serait-ce trop demander que l’on m’épargne l’humiliante et dès lors inutile litanie de mes turpitudes supposées ? ». Cela reviendrait à accélérer le rythme de l’audience après avoir tenté par mille manœuvres de le ralentir.

« Le criminel tient le civil en l’état » : cet adage signifie que les décisions rendues par les juridictions pénales s’imposent aux tribunaux civils. Le paradoxe du procès pénal à venir – ou non – est qu’il est d’ores et déjà terminé, à la suite d’un accord civil scellant une reconnaissance de culpabilité. Dorénavant, le civil tient le criminel en l’état. Circulez, il n’y a plus grand-chose à voir ! Jacques Chirac est déjà sorti de son procès et dans le fond qu’il y assiste ou pas n’a pas grand intérêt. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, laissons donc notre ancien Président de la République reprendre le cours de ses activités normales et la rédaction de ses Mémoires.

Arab Pride

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Les Arabes n’ont plus honte d’être arabes : voilà ce qui, suite à cet hiver chaud, semble acquis. Personne ne sait aujourd’hui de quoi le lendemain arabe sera fait mais, déjà, quelque chose a changé dans le regard que beaucoup d’Arabes portent sur eux-mêmes. Bien au-delà des sociétés directement concernées, une forme de fierté par procuration fait désormais partie de l’« arabitude ». Nous avons au minimum assisté à une révolution de l’imaginaire collectif.[access capability= »lire_inedits »]

Diffuse, confuse et insaisissable, comme toutes les appartenances, l’identité arabe existe. Elle n’est pas seulement incarnée par une langue et un héritage culturel communs mais aussi par un sentiment qui s’apparente, même s’il n’en a pas la force (comme le prouvent les clivages politiques au sein du monde arabe) au sentiment national. Il y a un demi-siècle, de l’Atlantique à l’Euphrate, il a fait vibrer des millions d’Arabes qui écoutaient le discours de Gamal Abdel Nasser.

La relative modestie des troubles − au moins pour le moment − qui secouent le Maroc et l’Algérie s’explique en partie par le fait que ces pays ne peuvent se définir que partiellement par l’identité arabe. Le substrat berbère de la vieille nation marocaine et le caractère artificiel de l’identité nationale algérienne forgée par l’État-FLN font obstacle à la contagion révolutionnaire qui reflète la géographie d’une arabité aussi prégnante à Tunis et au Caire qu’elle est inconsistante à Casa ou à Alger.

Jusque-là, l’humiliation était l’incontournable mantra du malheur arabe

Le narratif qui portait jusque-là cette arabitude témoignait d’un passé glorieux mais lointain, suivi d’une succession de catastrophes aboutissant à une misère économique, sociale et culturelle, le tout sur fond d’humiliation, incontournable mantra du « malheur arabe ». Ceux qui se voyaient comme les héritiers de guerriers partis du désert, de stratèges chassant les Croisés, de poètes, philosophes, astronomes, médecins et navigateurs de génie, vivaient à l’ombre de l’Occident, donc en marge de l’Histoire. Même la décolonisation, inaugurée en 1952 par des officiers égyptiens et arrivée à son paroxysme avec l’indépendance algérienne une décennie plus tard, n’a pas suffi à effacer ce sentiment destructeur, nourri par des défaites successives.
Contrairement à la thèse d’Édouard Saïd, le problème venait du regard que les Arabes portaient sur eux-mêmes bien plus que de l’image « orientaliste » qu’avaient d’eux les Occidentaux.

Plusieurs décennies après la mort de Nasser et l’évaporation de son panarabisme, quand les télés du monde entier diffusaient les images d’un Saddam Hussein sale et hirsute déterré de son terrier par des soldats américains, un chauffeur de taxi à Damas interrogé par le New York Times avouait avoir eu envie de pleurer. Comme des millions de gens, il ne voyait pas la chute d’un dictateur sanguinaire déchu, mais la énième humiliation d’un Arabe par des Occidentaux.

Les raisons profondes de ce perpétuel − et parfois bien commode − sentiment d’humiliation sont trop complexes pour les définir rapidement. Notons seulement que d’autres peuples colonisés, d’autres groupes vaincus n’ont pas ressassé leurs défaites et échecs en adoptant collectivement la posture de l’offensé. Les évolutions divergentes de l’Inde et du Pakistan, dont l’histoire commune a pris fin en 1947, démontrent que le ressentiment face à l’Occident, infiniment plus tangible à Karachi qu’à Bombay, ne découle pas automatiquement d’une expérience coloniale douloureuse.

Les peuples refusent désormais la tutelle nationale qui a remplacé les puissances coloniales

Il est probable que, dans le monde arabe, la décolonisation est arrivée trop tôt, portée par des élites nationales trop restreintes qui ont initié et dirigé les révolutions des années 1950 et 1960 pour en devenir par la suite les seules bénéficiaires. Au lieu d’accéder au statut de citoyens, les anciens colonisés des empires français et britannique sont devenus les sujets de leurs despotes locaux. Dans cette perspective, les « révolutions arabes » sont donc la phase ultime de la décolonisation. Désormais, les peuples refusent la tutelle nationale qui a remplacé les puissances coloniales et exigent d’être traités en adultes. On ne peut que s’en réjouir.

Si les soulèvements populaires intervenus en Tunisie, en Égypte et en Libye constituent une rupture considérable, c’est donc d’abord parce qu’ils inaugurent un roman collectif radicalement différent de celui de la colonisation, de la décolonisation et de l’indépendance façon Kadhafi ou Ben Ali. Pour écrire ce nouveau chapitre de leur histoire, les Arabes cessent de rechercher des boucs émissaires et s’approprient enfin la grammaire à laquelle ils se reprochaient − ou, plus encore, reprochaient à l’Occident − de n’avoir pas accès : responsabilité, prise en main de son propre destin, critique des institutions. Et, last but not least, c’est l’histoire d’une maîtrise de la technologie. Même si l’évaluation du rôle d’Internet reste à faire, dans le récit médiatique repris en chœur par l’opinion publique mondiale, il s’agit bien de « révolutions Facebook » (et Twitter). Et quelle que soit la part de mythologie, l’un des rares individus dont le visage a émergé de ces foules révoltées est bien, dans la vraie vie, cadre supérieur chez Google.

L’invention de Gutenberg a mis des siècles à pénétrer le monde arabe : en Égypte, la première presse a été importée par Napoléon. Deux siècles plus tard, des populations mobilisées par leur jeunesse et autour d’elle s’approprient les produits et services de Bill Gates, Larry Page, Sergueï Brin et Mark Zuckerberg. Les Arabes ont enfin en propre le récit glorieux d’une victoire porteuse d’une promesse de progrès, c’est-à-dire le bien le plus précieux qu’un groupe humain puisse posséder.[/access]

Islam : demain j’enlève le débat

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Alors qu’en terre d’islam, les peuples se mettent à congédier leurs dictateurs en rêvant, semble-t-il, de démocratie, je perds patience devant les hésitations, les prudences et les lenteurs de notre vie démocratique pour résoudre les problèmes que nous pose l’islam et je me mets à rêver de dictateur.

Ça branle dans le manche en Arabie. Les gens se rebiffent contre ces souverains qui règnent en pachas. Des foules excédées et déterminées font tomber des tyrans. Les régimes ne tiennent que par la répression et les plus féroces étouffent dans l’œuf toute tentative de rassemblement populaire comme en Iran, en Algérie ou à Gaza. Au Yémen, le président débordé tente de rappeler à son bon peuple que tous les problèmes viennent de Tel Aviv mais ça ne prend plus ou en tout cas, ça ne suffit plus. Ce n’est pas une révolte, c’est une révolution. Ou plutôt des révolutions.

Ben Ali est tombé à la première secousse dans un piège vieux comme l’Etat d’Israël. Une puissance qu’il croyait alliée lui a conseillé un exil provisoire et il a perdu son pays. Tant mieux pour les Tunisiens qui ont sûrement à cœur de reprendre la main sur les affaires nationales, de travailler à la renaissance d’une société libre et prospère où il fera bon vivre et rester au pays.

Moubarak a vu le coup venir mais lâché par Barak, il est resté mou et a dégringolé du haut de ses pyramides. La place Al-Tahrir a retrouvé son calme et si, à l’heure de la grande prière, on y entend des imams qui prêchent le meurtre des juifs, ça ne cause pas le moindre trouble à l’ordre public. Espérons que les fidèles écoutent leurs autorités religieuses avec aussi peu de sérieux que les Occidentaux éclairés suivent les préceptes du Pape. Espérons qu’ils retrouvent leur esprit quand ils se relèvent et retournent sur le net.
Kadhafi a besoin, pour tenter de maintenir son emprise sur la Libye, de mercenaires et de soutiens tribaux. Comme en Côte d’Ivoire, l’unité de la nation est un leurre et les fractures sont claniques ou tribales. Cette réalité politique, nous autres Européens la connaissons bien puisqu’elle s’esquisse à Marseille, se précise en Corse ou en Sicile. Et elle s’oppose à toute transition démocratique en Afrique. On voit bien dans ces contrées archaïques où sont les tyrans et les mafieux mais où est le peuple ? Peut-on alors parler de révolution populaire ou plutôt de renversements d’alliances et de guerres civiles ?

Ne péchons pas par excès d’occidentalo-morphisme

Ne nous emballons pas sur l’air du printemps des peuples arabes! En Irak, on a vu tomber la statue du Commandeur et depuis, les attentats sont quotidiens. On peut répéter bêtement que Bush est coupable mais ce sont des Irakiens qui s’entretuent et qui continueront de le faire bien après que les Américains seront partis. Partout, les imams dénoncent la corruption des régimes et rejoignent, dans les termes, les démocrates dans leur critique des tyrans occidentalisés. Mais les Iraniens ont compris à leurs dépens que la vertu des nouveaux maitres peut être plus effrayante que les magouilles des anciens.

Réjouissons-nous cependant que les voleurs soient chassés, espérons que les assassins seront pendus et que les hommes libérés (pour les femmes, on va attendre un peu) sauront décourager les vocations de raïs et remettre les inquisiteurs à leur place mais gardons-nous de pécher par excès d’occidentalo-morphisme en plaçant trop haut la barre démocratique. Le pouvoir au peuple, ça fait rêver mais qu’est ce qu’un peuple souverain sans l’égalité des droits entre les citoyens, sans individus émancipés de l’emprise de leur religion, de leur communauté, de leur clan ou de leur tribu, sans hommes et femmes éduqués, mangeant à leur faim et désireux de dépasser le sentiment d’humiliation et le désir de revanche ? Que deviendront ces masses en fusion, des nations en marche vers l’état de droit ou des collectivités livrées à leurs fureurs ? Quelle voie suivront-elles, celle des Juifs sionistes ou celle des Allemands nazis ? Espérons que les Arabes emprunteront la bonne route. Espérer, c’est tout ce que nous pouvons faire, nous ne sommes pas chez nous.

Si on ne doit pas faire la loi chez les autres, on peut encore, il faut y croire, la faire chez nous où l’heure n’est pas aux révoltes mais aux débats. On ne tire pas en l’air mais on commence à parler dans le vide. Les montagnes de parlottes et d’écrits sur l’identité nationale – ou plutôt sur le danger qu’il y aurait à en parler – ont accouché de souris, ce qui est toujours bon à prendre mais ne suffit pas. On a raison de débattre de la question essentielle de la nation qui est celle de son essence mais après, on fait quoi ? Y a-t-il dans ce pays quelqu’un pour choisir, décider, trancher et discriminer dans l’intérêt supérieur de la nation ? Y a-t-il un pilote dans l’avion nom de dieu ?

À quoi bon constater au sommet de l’Etat l’échec du multiculturalisme quand l’Education nationale continue de dispenser des cours de langue et de culture arabes ? À quoi sert-il de constater, avec toutes les réserves d’usage, le rapport ténu entre immigration, échec de l’intégration et insécurité, quand on bat des records d’Europe en matière d’accueil des étrangers et qu’on s’en félicite ? Pourquoi promettre une guerre contre le crime quand on ne peut rien exiger de juges qui font de la politique au tribunal et que les flics sont si peu autorisés à tirer quand on les affronte à l’arme lourde ? Est-ce pour cacher cette impuissance qu’un roulement de tambour annonce un nouveau débat ?

La France n’a pas besoin d’un débat sur l’islam mais l’islam a besoin d’un débat sur la France

On devait parler d’islam, on parlera de laïcité. On préfère les recadrages collectifs aux frappes ciblées. Il aurait été regrettable et discriminatoire de ne pas aborder les problèmes que posent les autres religions. Pour ne pas donner l’impression qu’il y a en France deux poids, deux mesures, chacun va pouvoir dire ce qu’il pense des juifs qui brûlent le Code pénal, des bouddhistes qui cognent les médecins, des catholiques qui refusent qu’on enseigne la Saint Barthélémy à leurs enfants, des protestants qui prient dans la rue et des adorateurs de la petite sirène qui veulent des horaires de piscines séparés pour qu’on ne rigole pas de leurs écailles.

Sans rire, on entend bien Mélenchon dénoncer le concordat alsacien, Caroline Fourest s’inquiéter des pratiques catholiques et un paquet d’autres s’étonner à haute voix que la collectivité entretienne les cathédrales. On peut les laisser dire mais si on les laisse faire, on finira par s’excuser d’avoir une histoire et un patrimoine.
En réalité, la France n’a pas besoin d’un débat sur l’islam mais l’islam aurait sûrement besoin d’un débat sur la France ou sur le monde libre en général pour savoir s’il a envie d’en faire partie. Les Français connaissent tous le sens du mot « laïcité » et si les derniers arrivés n’ont pas bien compris, qu’on leur adresse un exemplaire du règlement intérieur ou qu’on leur fasse un résumé des épisodes précédents. Pourquoi nous faut-il subir ce bla-bla ? Pour expliquer à la religion d’importation récente, sans la montrer du doigt car il ne faut surtout pas stigmatiser, que nous n’avons pas réduit nos corbeaux à l’impuissance pour nous laisser emmerder par des barbus venus d’ailleurs ?

Il n’y a rien à négocier alors de quoi parlerons-nous ? D’un financement public des mosquées ? J’entends déjà les termes du chantage qu’on nous présente comme un compromis raisonnable : l’argent saoudien, les prières dans la rue et les imams terroristes ou la main à la poche du contribuable. Mais comment ont fait et font encore les autres culs-bénits ? Nous avons la laïcité la plus avancée d’Europe, n’y touchons pas ! Les peuples de l’Union qui se sont raisonnablement accommodés avec leurs religions anciennes sont aujourd’hui assiégés par des revendications nouvelles. L’Europe sécularisée n’est pas une forteresse abritant un club chrétien, juste un barrage filtrant qui ouvre l’espace public à tous les individus et le ferme à leurs exigences religieuses.
Les termes de ce « débat » pourraient tenir dans un tract : « La République laïque, tu l’aimes, tu te débrouilles pour ton temple et tu restes discret ou tu la quittes ». Voilà comment ça a toujours marché pour les fous de dieu et les indélicats qui pratiquent l’impérialisme culturel. Un tract et une trique, et un chef pour manier habilement des deux, vite, avant qu’un dictateur s’impose.

Femmes, femmes, femmes

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De Pyongyang à Neuilly en passant hélas par Bruxelles, ce 8 mars on a commémoré partout, comme chaque année, la journée internationale des femmes.

Entre nous vous voulez que je vous dise ?

ON S’EN TAPE !

La journée internationale des femmes, j’y croirai peut-être le jour où il y aura une journée internationale des hommes.

Françoise Giroud pensait que l’égalité serait acquise le jour où l’on verrait des femmes incompétentes à des postes de décision.

A mon avis, ça fait un certain temps que son vœu a été exaucé.

« Nous ne voterons pas la déchéance de nationalité »

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Laurent Hénart, secrétaire général du Parti radical valoisien de Jean-Louis Borloo, député UMP, proposera aujourd’hui à l’Assemblée avec 70 députés de droite, de supprimer, dans la loi sur l’immigration la disposition qui prévoit la déchéance de nationalité pour les criminels récidivistes. Déjà supprimée par les sénateurs, certains députés de droite veulent mordicus la réintroduire lors de la seconde lecture de la loi.

Pourquoi demandez-vous la suppression de l’extension de déchéance de nationalité prévue par la loi ?

Nous avons déposé, avec 70 députés, aussi bien centristes, radicaux que sociaux comme Pierre Méhaignerie, un amendement supprimant cette disposition. Nous ne l’avions de toute façon pas votée en première lecture, le Sénat l’avait rejetée aussi. On voit bien qu’il est sage de s’arrêter là. Nous n’avons rien à dire sur le reste du texte qui n’est jamais que la transcription en droit français de certaines directives européennes en matière d’immigration. C’est même plutôt une bonne chose que de voir enfin un début de politique commune s’ébaucher en la matière.

Mais l’extension de la déchéance de nationalité aux personnes devenues françaises depuis moins de dix ans, coupables de crime à l’encontre d’une personne dépositaire de l’autorité publique, n’est même de nature à renforcer la sécurité dans notre pays. On se doute que cette perspective ne fera pas reculer une personne qui projette un tel crime ou qui est capable d’en commettre un. Surtout, cette mesure qui n’aura aucune valeur dissuasive risque surtout d’ouvrir un autre débat. La déchéance de nationalité, même dans ce cadre, introduirait une rupture grave de l’égalité entre les citoyens : il y aura ceux dont la nationalité est intangible, et ceux dont la nationalité sera révisable.

Une partie de la droite, je pense à la Droite populaire, a décidé d’en faire un symbole. Nous qui représentons l’aile sociale de la majorité voulons au contraire faire passer un autre message qui est que tous les Français, d’où qu’ils viennent, doivent adhérer au pacte national. Et que si on peut évidemment devenir français, cela donne des droits mais aussi des devoirs. Cette mesure sécuritaire inefficace est un symbole dont nous ne voulons pas.

L’arrivée en seconde lecture de ce texte en plein débat sur le débat islam/laïcité ne va-t-elle pas accroître la confusion ?

Chez les radicaux, nous avons toujours été fermes sur la laïcité. Elle n’a pas besoin qu’on y accole des adjectifs. La sphère publique doit être neutre : pas de signes distinctifs à l’école, pas de prières dans la rue. Il n’y a pas matière à débattre. Il faut être strict et traiter toutes les religions de la même façon, sinon, là encore, on risque de donner le sentiment à nos concitoyens, notamment musulmans, qu’il existe des droits et des devoirs à plusieurs vitesses. Certaines municipalités gèrent très bien les choses et arrivent à trouver des solutions pour ouvrir des mosquées ou installer des carrés musulmans dans les cimetières. Nous n’avons pas besoin pour cela de nouvelle loi : pas de nouveau texte sur le financement de ci ou l’organisation de ça. Veillons à ne pas donner l’impression que certaines religions sont privilégiées par l’Etat et d’autres maltraitées.

Que vous inspirent les deux sondages qui donnent Marine le Pen en tête au premier tour de la présidentielle ?

Ce vote populiste, voire extrémiste, est directement lié à la crise économique et sociale qui frappe la France. En l’absence de solutions réelles, les électeurs sont prêts à accepter des réponses simplistes : d’où l’accélération du transfert de voix entre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen depuis l’automne. En focalisant le débat public sur les Roms, la sécurité, l’islam et de la laïcité, la majorité se tire une balle dans le pied : dans l’exploitation des peurs et des sentiments xénophobes, nous ne serons jamais les meilleurs, parce que notre discours ne pourra jamais être aussi brutal que celui tenu par Marine le Pen – heureusement d’ailleurs.

S’il y a un enseignement à tirer de ces sondages, c’est donc qu’il est temps de revenir aux attentes des Français : l’emploi, la réussite des jeunes, la justice sociale. D’ailleurs on voit bien que le chef de l’Etat hésite sur la meilleure stratégie pour la dernière année du quinquennat : d’un côté il lance, sans tabou, un débat sur les religions. Et de l’autre, il parle de l’emploi et de la formation des jeunes, de la lutte contre le chômage. La victoire de 2007 ne s’est pas jouée sur l’identité nationale, l’immigration ou la sécurité mais sur la réhabilitation de la valeur-travail et la lutte contre la désindustrialisation. Il serait temps de s’en souvenir.

 

Ségolène et les sondages : pas ça, pas elle !

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And the winner is… Ségolène Royal ! Dans une compétition qui s’annonçait serrée, c’est en effet la présidente de Poitou-Charentes qui emporte haut la main la palme du commentaire le plus pitoyable sur le fameux sondage présidentiel Louis-Harris.

Interrogée par la presse hier soir, avant l’ouverture de son « Université populaire participative » sur « la valeur travail et la lutte contre le chômage », Ségo a fustigé les enquêtes d’opinion qui disent « tout et le contraire de tout » à quatorze mois de cette élection. Avant d’ajouter une petite phrase qui donne tout son sel à une critique des instituts qui serait sans doute recevable, à la seule condition qu’elle fût formulée par quelqu’un d’autre : « Cela fait longtemps que je pense que les sondages font partie d’une manipulation de l’opinion »

On évitera donc de se souvenir que c’est uniquement grâce à ces mêmes sondeurs, et au matraquage systématique d’enquêtes qui la donnaient systématiquement gagnante contre Sarko que Mme Royal a pu lancer et gagner son OPA sur la candidature socialiste à la présidentielle de 2007…

Tant qu’à dire quelque chose elle aurait mieux fait de la jouer sobre, tel Xavier Bertrand, qui pour défendre son président-candidat a déclaré ce matin sur Europe 1 : « Les sondages un an avant les élections ne se réalisent jamais ». Et ce n’est pas Mme Royal qui dira le contraire…

DSK, déjà élu ?

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Anne Sinclair DSK

Tout le monde semble d’accord: au vu de sa prestation sur France 2, le 20 février, il y a fort à parier que Dominique Strauss-Kahn sera au moins candidat à la primaire socialiste avant la présidentielle. Sonnez hautbois, résonnez musettes, l’arme fatale au sarkozysme est en route de Washington ! En dépit des sondages formidables d’un côté, des cotes de popularité en capilotade de l’autre, il faudrait quand même regarder avec un peu de lucidité cette candidature. Qui ne va pas autant de soi que cela et ne sera pas, le cas échéant, la simple formalité qu’on dit. La France, c’est pas du tout cuit pour DSK.
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Commençons par les facteurs internes à la gauche : même s’il semble ultra-dominant et que, dans un second tour fantasmé, il bat le président sortant à plate couture, les socialistes devraient se souvenir qu’il y a un premier tour. Un premier tour avec d’excellents candidats à gauche, chacun dans leur genre : Mélenchon, pour les allergiques à l’Europe, à la mondialisation heureuse, à l’économie responsable et, accessoirement, aux journalistes ; pour ceux qui seront tentés par un verdissement brutal de l’économie et des modes de vie, il y aura Éva Joly ou Nicolas Hulot. Et ne parlons pas de Marine Le Pen, candidate décomplexée de la gauche et de la droite, qui peut raisonnablement espérer que son discours protecteur voire protectionniste ne séduira pas seulement les électeurs de Sarkozy mais plus encore des électeurs des classes dites « populaires », ceux qui prennent en pleine figure la concurrence de la Chine ou du Bangladesh dans leurs usines et n’ont sans doute pas toujours digéré que les banques, dont on leur avait expliqué qu’elles étaient responsables de la crise, recommencent à flamber à peine deux ans après avoir été sauvées par l’argent public.

Car DSK, quoi qu’il en dise, va devoir assumer son rôle de candidat de la mondialisation régulée − ou pire, de la mondialisation heureuse − et son job de patron du FMI. Les critiques de l’extrême gauche vont fuser sur ce point : affameur des Africains qui souffrent, détricoteur de la protection sociale, père-la-rigueur pour les Grecs et les Irlandais… À côté, Jean-Claude Trichet, le patron de la BCE, aura presque l’air d’un keynésien. Comment faire le boulot au FMI et en même temps dire aux électeurs français les plus fragiles (c’est-à-dire ceux qui détermineront le résultat de l’élection), qu’il ne faut pas céder devant la Chine, l’Europe, l’euro, la BCE, les marchés financiers, voire le FMI, alors que son fauteuil de boss démissionnaire sera encore chaud bouillant ?

Contesté à gauche, l’époux d’Anne Sinclair doit savoir que la droite ne lui fera pas de cadeau et saura ressortir ses photos, au G20, à côté de Christine Lagarde ou faisant la promotion des plans d’ajustement structurels (comme on appelait ça autrefois), en clair des purges libérales supposées éviter la faillite des pays cigales. Préoccupation assez éloignée de celles des classes moyennes qui ont d’autres priorités : comment gagner un peu mieux sa vie, garder son boulot, faire en sorte que ses enfants aient une meilleure situation que la sienne, s’occuper dignement de ses vieux parents.

Ne revenons pas sur l’éloignement du candidat de la mère-patrie depuis quelques années. Cet argument de choc traduit une inquiétude bien réelle, attestée par les données des sondeurs. À distance, le supposé champion du PS sera de surcroît dans l’incapacité de maîtriser les thèmes de campagne, ce qui lui compliquera considérablement le travail. La gauche en général, le PS en particulier, empêtré qu’il est dans ses tendances droits-de-l’hommistes et ses postures diversitaires et différentialistes, détestent qu’on parle de l’islam et même de laïcité. Or, les socialistes et leur candidat ne pourront pas balayer d’un revers de main ces questions posées sur la place publique pendant des mois − même si, à droite, certains n’en veulent pas. Il leur faudra mettre les mains dans le cambouis de la réalité.

Rappelons enfin que, s’il y a un premier tour avant le second, il y aura normalement des primaires avant le premier tour. Et les autres prétendants socialistes n’ont pas encore rendu les armes. Hollande (malgré ses rencontres « secrètes » avec DSK) affirme qu’il sera candidat quoi qu’il arrive – sauf s’il perd les cantonales. Ségolène Royal ne lâche pas l’affaire. Montebourg ne bouge pas mais n’en pense pas moins. Martine Aubry travaille son profil d’unificatrice et s’offre deux déplacements en province par semaine sous couvert de cantonales. Seul Manuel Valls a annoncé son intention d’abandonner si DSK se dévoile d’ici au 13 juillet. Or, contrairement au patron du FMI, tous ses rivaux et néanmoins amis sont en position de s’adresser directement aux socialistes et aux Français sans avoir besoin du truchement de leur épouse pour dénoncer la politique de Sarkozy.

L’homme providentiel du PS ne parviendra pas, par la seule grâce de l’annonce de sa candidature, à annuler tout le processus. Mais son entrée en lice sera l’occasion de mesurer la profondeur du fossé idéologique qui sépare les nombreux chefs de file du PS : un secret de famille et de Polichinelle dans un parti qui ressasse à l’envi la vieille antienne de Mitterrand sur le « talisman de l’unité » tout en émettant, sur la plupart des grands sujets, un message cacophonique.

Reste, bien sûr, la dégringolade du président, y compris dans son camp. Peut-être qu’après s’être fait rouler dans la farine par le verbe sarkozyste, les électeurs seront plus enclins à se laisser embobiner par son adversaire. Mais on peut imaginer, au contraire, qu’ils décideront que, cette fois, on ne les aura pas.

Autant dire que rien n’est joué, quel que soit le conte de fées que se raconte une micro-caste qui prend ses désirs et les oracles de sondeurs bienveillants pour des emprunts d’État helvétiques. Ces éminents stratèges semblent avoir oublié qu’aux élections, les gens votent et qu’ils ne se demandent pas seulement pour qui, mais pour quoi.[/access]

La Flamme et la Cendre

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La Libye bombardée à coups de superlatifs

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Le monde entier a les yeux rivés sur la Libye et on n’y voit rien. À vrai dire, on ne comprend guère plus. Le tableau dressé par les médias est pour le moins terrifiant: Kadhafi est en train de perpétrer un massacre contre sa propre population grâce à l’usage massif de ses chasseurs-bombardiers et de ses mercenaires. Or, trois semaines après l’éclatement de la crise, aucune preuve sérieuse n’a corroboré cette version des faits.

Que les choses soient claires : nul – en tout cas pas moi – ne songe à défendre Kadhafi et encore moins à minimiser la gravité de la situation en Libye, laquelle est bel et bien en proie à la guerre civile, soit un des pires fléaux qui soient. Est-il pour autant malséant de poser quelques questions de bon sens ?

La première, et la plus importante, est celle des victimes. Peut-on parler aujourd’hui d’un massacre généralisé en Libye ? La réponse est très probablement négative. Il est évidemment difficile et délicat de définir le terme de massacre mais c’est pourtant nécessaire. Le nombre de morts en Libye depuis le 15 février n’est pas certain, mais l’ordre de grandeur est de quelques centaines, dont à peu près les deux tiers durant le déclenchement des événements actuels (17-20 février). Depuis, les combats et escarmouches entre pro et anti-Kadhafi se sont soldés par un nombre relativement réduit de victimes. Dans la bataille pour le contrôle de la ville d’Az Zawiyah, on compte 120 morts des deux côtés. Après plus de dix jours de combats en milieu urbain dans une ville de 300 000 habitants, il est difficile de qualifier ce drame, incontestable, de « massacre » et encore moins de « génocide », comme on commence à l’entendre ça et là.

La deuxième question porte sur l’usage fait par Kadhafi de sa force aérienne. Selon son fils Saïf al-Islam, les chasseurs-bombardiers libyens sont utilisés par le pouvoir uniquement pour détruire les dépôts d’armes et empêcher les rebelles de s’en emparer. Aussi surprenant que cela puisse être, Kadhafi junior ne ment pas. Il faut savoir que l’armée libyenne, relativement modeste en nombre (quelque 50 000 soldats dont la moitié de conscrits) est en revanche très largement suréquipée. Pour des raisons politiques et peut-être aussi psychiatriques, le Frère guide a acheté sans compter chars, canons lourds et autres joujoux similaires. Du point de vue du régime, cet armement disséminé un peu partout dans le pays est incontestablement aujourd’hui une menace mortelle. En revanche, on possède très peu d’éléments tendant à prouver la réalité d’un bombardement systématique de civils et encore moins de certitudes permettant d’étayer une rumeur répandue dans l’opinion publique depuis le début de la crise selon laquelle les avions de Kadhafi tireraient sur des foules de manifestants. Et avec tout le respect qu’on lui doit, les certitudes rapportées par BHL de son week-end en Lybie ne constituent pas une preuve.

Reste la question des mercenaires. Depuis des semaines, on nous parle de combattants – notamment subsahariens – recrutés par Kadhafi pour noyer la révolution dans un bain de sang. Du point de vue des rebelles, cette histoire est parfaitement compréhensible : si cela est vrai, Kadhafi n’a aucun soutien populaire et il ne s’agit donc pas vraiment d’une guerre civile, mais d’un peuple unanime chassant un tyran défendu uniquement par des baïonnettes étrangères. Seulement, après trois semaines de crise, les preuves de la présence de mercenaires sont minces et controversées. Dans l’est du pays, aux mains des rebelles depuis plus de 15 jours, aucun mercenaire – mort ou prisonnier – n’a été présenté à la presse. Force est de reconnaitre que pour le moment ce phénomène est peut-être marginal, à moins qu’il relève plus du fantasme politique – tout à fait compréhensible – d’une population en état de crise et de guerre civile que d’une réalité militaire.

Pour autant, le pire peut arriver, d’autant plus que Kadhafi n’a pas encore vraiment dégainé et que son armée régulière n’entre que tardivement dans la danse. Mais on peut déjà observer l’approximation – pour être aimable – de la couverture médiatique de cette guerre dont l’émotion planétaire qu’elle suscite semble empêcher la compréhension. C’est que nous sommes devenus accros aux superlatifs et aux hyperboles qui nous offrent l’occasion de compatir et de nous indigner à bon compte, face à nos téléviseurs. Entre « rien à signaler » et « génocide », nos lexiques semblent être singulièrement démunis. Les adjectifs automatiques (le feu est toujours « nourri », les armes – tout comme les pertes – souvent « lourdes » et chaque combat « acharné ») sont devenus autant d’obstacles à l’analyse. Or, nous sommes exactement dans le genre de situation – tyran fou, peuple privé de parole pendant des lustres, anarchie généralisée – où il faudrait être prudent, voire suspicieux sous peine de découvrir de nouveaux Timisoara à Tripoli ou Benghazi[1. On se rappelle aussi le « génocide » perpétré par les forces serbes au Kosovo et dont le TPI, malgré une fouille minutieuse du sous-sol de la province, ne put jamais trouver la moindre preuve – ce qui bien sûr, ne dédouane pas l’armée serbe de ses exactions ni le régime de sa répression. Reste que des informations parfaitement fantaisistes faisant appel à l’imaginaire d’Auschwitz furent abondamment diffusées ce qui justifia l’intervention de l’OTAN. Hubert Védrines explique en substance dans ses Mémoires que les Occidentaux furent contraints, sous la pression des médias, de mener une intervention que lui jugeait néfaste. On ne saurait exclure un scénario comparable en Lybie (EL)].

Que pèsent ces précautions minimales face au bombardement médiatique ? Rien, ou presque. L’hystérie alarmiste ne connaît aucune limite, et la pression monte dans les opinions qui somment leurs gouvernants d’agir vite pour sauver le peuple libyen. Une fois de plus, la course à l’émotion pourrait inciter les puissances occidentales à se lancer dans une aventure périlleuse. Pour elles, mais aussi pour les Libyens.

Moody’s blues

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Je serais un notateur de Moody’s, si j’avais l’intention de passer mes vacances du côté de Paros ou des Météores, je me ferais extrêmement discret. Le plus aimable des popes risquerait en effet de se transformer en étudiant anarchiste de la Conspiration des Cellules de Feu devant la dernière charge de Moody’s, l’agence de notation qui murmure à l’oreille du souverain marché. Sans doute vexée par l’actuelle révolution islandaise (qui n’est pas, aux dernières nouvelles, un pays arabe) et dont il faudra bien que les médias parlent un jour ou par le résultat des élections législatives irlandaises qui ont tout de même de fortes analogies avec un gigantesque bras d’honneur à l’UE et au FMI, Moody’s a décidé de se faire la Grèce, une nouvelle fois, en baissant la note hellène de trois crans à B1 ce qui signifie « ne présentant qu’une faible sécurité de remboursement sur le long terme » et en indiquant qu’une autre dégradation de cette note n’était pas à exclure.

Le gouvernement grec, qui ne voit plus guère que le rétablissement de l’esclavage pour moderniser son marché du travail, faire face à une agitation sociale endémique et complaire à Moody’s, a tout de même osé émettre une objection, sans doute après avoir consulté la Pythie qui ces temps ci ne vient plus en mangeant. Il a parlé, à propos de Moody’s « des dangers des prophéties autoréalistarices. » du genre : « Vous verrez que la Grèce n’est pas prête de se mettre au travail, on en sait quelque chose, on vient de lui couper son deuxième bras. »

Marine en tête

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Ainsi, à en croire un sondage, Marine Le Pen arriverait en tête au premier tour de l’élection présidentielle de 2012. J’aime l’ambigüité tellement ambiguë de certaines tournures en français qu’elles en deviennent transparentes, innocentes, anodines. Tenez, le génitif par exemple, c’est fou ce qu’il peut être ambigu le génitif en français. Dans son dernier livre réédité, Le Viol de Mike Tyson, on voit bien sur quoi Besson joue. Comment le boxeur noir Mike Tyson a effectivement été reconnu coupable de viol mais comment aussi l’ensemble d’un environnement médiatique, sportif, racial n’a cessé de le violer, lui, dès qu’il a posé un pied sur le ring et peut-être même bien avant.

Une autre expression de ce genre, assez détestée par les pédagogistes, est tout aussi ambiguë : apprendre par cœur. Le « par cœur » avait été décrété définitivement aliénant, stérile, bourgeois. Et pourtant, si l’on y réfléchit, quelle plus belle expression que celle-ci : « par coeur ». Apprendre par cœur, c’est reconnaître au cœur le siège de la sensibilité et du goût (cela on pouvait s’en douter) mais aussi de l’intelligence et de la mémoire. Le cœur, c’est qui en nous se souvient des choses vraiment utiles, c’est-à-dire ce qu’il y a d’essentiel dans une vie d’homme : un sonnet de Verlaine dans un embouteillage, le numéro de sa carte de crédit quand on essaie de retirer de l’argent tout en étant ivre pour continuer à faire la fête ou le premier baiser échangé à dix-sept ans avec cette fille devenue avocate et de droite. On mourrait de tristesse, sans le « par cœur ».

Alors, quand on me dit que Marine Le Pen est « en tête dans les sondages », je ne peux pas m’empêcher de traduire, au nom de ces ambiguïtés syntaxiques, par « dans la tête des sondages ». Les principaux instituts de sondage (tiens, Laurence Parisot en possède un, tiens, Vincent Bolloré vient de s’en offrir un autre !) fournissent aux partis et aux journaux les vérités statistiques qu’ils veulent entendre. Aussi ne faut-il pas s’étonner si ces thermomètres de la République qui sont franchement discrédités.

Le sondage ne répond plus à rien, et depuis longtemps. Ce n’est d’ailleurs pas son rôle. Il n’est plus là pour éclairer le politique, il est le politique. Ce sont les sondages, et Marine Le Pen en sait quelque chose, et non plus les militants, qui vont jusqu’à désigner le candidat préféré d’un parti par médias interposés. Ce sont les sondeurs qui, forts de leurs résultats scientifiques, ont décrété que Marine, c’était mieux que Bruno en janvier 2011, que Ségolène, c’était mieux que Fabius ou DSK en 2007, que le oui au TCE c’était mieux que le non en 2005, que Chevènement était l’incontestable troisième homme en 2002 et ainsi de suite…Les sondages sont donc l’expression de ce fameux « faux qui serait un moment du vrai », selon l’expression de Hegel. Ce qui devait être un élément parmi d’autres d’information des gouvernants est devenu un moyen de gouvernement.

J’ai personnellement pris conscience de cette aberration logique qui est aussi une aberration démocratique au moment du duel Chirac/Balladur en 1994. Il y avait unanimité : Chirac ne devait pas se présenter. Il n’avait pas ou plus le profil. La fracture sociale, le volontarisme politique, bref, cet ultime retour de ce qui pouvait ressembler à du gaullisme, n’entrait plus dans les cadres. Les sondages ont été appelés à la rescousse pour jouer leur rôle de sape, systématique, quotidien, désespérant pour lui et ses derniers fidèles. Pas les sondages en eux-mêmes, bien entendu, mais l’exploitation qui en était faite par quelques journalistes ou experts inaccessibles au doute, tel Alain Minc qui semblait regretter que l’on dût en passer par des élections réelles alors qu’une démocratie moderne se devait d’être, disait-il, une démocratie d’opinion .

Je suis très content pour Marine Le Pen : en tête dès le premier tour, bravo ! Commencer à plomber le moral de l’UMP et à affoler le PS, à quelques semaines des cantonales, c’est tout bénef. Il n’aura cependant échappé à personne que le véritable message de celui qui fait tant causer et où Dominique Strauss-Kahn ne figure pas parmi la liste des choix possibles, c’est : ou DSK ou Marine Le Pen.

Là, Marine, je serais vous, je commencerai à me méfier. Ce n’est pas parce qu’on vous invite à quelques grandes émissions où vous faites excellente figure qu’on vous aime pour autant chez ces gens-là.
Moi non plus je ne vous aime pas beaucoup, mais c’est pour de toutes autres raisons. Eux ne vous aiment pas et vous mettent en avant pour faire apparaître Strauss-Kahn comme le seul rempart contre vous, genre cordon sanitaire, front républicain et sauveur de la démocratie. Moi, je ne vous aime pas parce que vous captez l’électorat du Front de Gauche tout en séduisant celui de la droite dure et que je veux gagner contre vous non pas sur la rhétorique antifasciste qui déferlera à nouveau si vous continuez à avoir le vent en poupe mais en montrant que votre virage social, voire très social (et aussi très sur les chapeaux de roue), vos déclarations contre la suppression de l’ISF ou la retraite à 62 ans ont tout du positionnement tactique et ponctuel dans un paysage politique essentiellement occupé, à l’exception de Mélenchon, par les tenants d’un néo-libéralisme qui exaspère les Français paupérisés.

Vous êtes en tête au début de la course, voyez-vous, parce qu’on veut que la vous perdiez à la fin. Souvenez-vous de Ségolène, sacrée championne avant de s’effondrer aussi vite qu’elle était monté. Et le paysage ne peut qu’amplifier cette vénération du sondage : davantage de chaines de télés, davantage d’instituts, de moins en moins de débats contradictoires, de réunions sous les préaux, enfin de politique « old school », celle qui permit à Chirac de remonter la pente contre tous les pronostics en 1994.

Seulement, il est de plus en plus difficile de déconstruire le mensonge en politique. On a réussi, en 2007, à faire passer pour un homme neuf un Nicolas Sarkozy qui était ministre depuis 2002. On oublie que vous non plus vous n’êtes pas neuve et que, tout en renouvelant le discours, vous vous servez tout de même de l’image de marque de la vieille maison paternelle sans complexe.
Au moins ce sondage aura-t-il tué en moi une ultime illusion : celle qui me faisait croire à la pertinence d’une élection présidentielle au suffrage universel. La rencontre rêvée par De Gaulle entre un peuple et un homme n’est plus possible : en 1965, le règne des médias n’avait pas commencé, ou si peu. L’ensemble des grands moyens d’informations n’était pas concentré dans un si petit nombre de mains. Alors, finissons-en avec le césarisme médiatique assisté par ordinateur. Et revenons à la Cinquième République d’avant 1965 dans laquelle le Président était élu par le Congrès. Paradoxalement, la démocratie y gagnera.

Procès Chirac : quelques explications

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Jacques Chirac doit-il comparaître devant ses juges ? Assister à l’intégralité de son procès ou simplement y être présent par éclipses ? Pour la défense de l’ancien Président de la République c’est la quadrature du cercle.

Les termes de l’alternative peuvent se résumer ainsi: soit Chirac joue la chaise vide ou à moitié vide et il donnera l’impression de se défiler, soit il fait preuve d’assiduité et son image risque d’en être sérieusement affectée au moment où son éloignement des affaires pourrait clore l’époque de la critique et ouvrir celle de l’hommage à son rôle dans la geste nationale. En tout cas, Jacques Chirac sera le premier chef d’Etat français depuis Louis XVI (si l’on veut bien mettre à part le cas du maréchal Pétain) à comparaître devant la Justice. Une bien triste distinction sur un CV présidentiel.

Alors on peut ronchonner en se disant que la République est mauvaise fille en s’acharnant sur un vieux monsieur qui a servi la France. Je suis ainsi surpris par la fibre subitement compassionnelle d’Arnaud Montebourg qui durant les deux mandats de Jacques Chirac a déployé une énergie considérable pour qu’il soit traduit devant la Haute Cour de Justice et qui considère dorénavant qu’on doit lui fiche la paix. L’exigence de justice n’aurait-elle de sens qu’à l’appui d’un combat politique partisan ? La déstabilisation d’un Président en exercice serait-elle le seul intérêt d’un procès de ce type ? Les assoiffés de rénovation de la vie politique apprécieront…

On peut certes regretter la lenteur du temps judiciaire qui conduit un prévenu dans le prétoire plus de vingt ans après la « commission des faits », mais la faute à qui ? Jacques Chirac et ses conseils ont déployé autant d’énergie pour retarder le procès qu’Arnaud Montebourg pour le hâter, notamment en ayant recours au Conseil Constitutionnel qui a opportunément déduit des textes fondamentaux que le Président en exercice bénéficiait d’une immunité. Jacques Chirac ne pouvait donc être jugé qu’après avoir quitté ses fonctions. Nous y sommes.

Nous avons donc sous les yeux la preuve de la loi physique selon laquelle plus on lance loin le boomerang, plus il revient avec violence. Mise au pied du mur, la défense doit donc limiter la casse et empêcher que la statue du Commandeur que l’opinion et les médias ont commencé à bâtir se transforme en Victoire de Samothrace.

Les avocats de l’ex-Président peuvent suivre deux stratégies qui ne sont d’ailleurs pas exclusives l’une de l’autre : gagner du temps, d’une part, limiter le déballage de l’autre. La QPC (question de prioritaire de constitutionnalité) déposée par un co-prévenu du Président, accessoirement son ancien directeur de cabinet à la Mairie de Paris, pourrait satisfaire le premier objectif. Elle soulève avec pertinence un problème juridique de taille, la conformité constitutionnelle d’un texte du Code de procédure pénale dont l’interprétation élargie donnée par la jurisprudence permet de contourner la prescription. Autrement dit, il y aurait là une atteinte à la définition constitutionnelle de la prescription comme droit à l’oubli. Si la QPC est jugée recevable, l’affaire pourrait être renvoyée pour au moins six mois – mais le Tribunal peut passer outre.

Concernant le deuxième objectif – limiter le déballage – la tâche de la défense est plus subtile. Elle devra faire de « la belle ouvrage », comme on disait autrefois, du point de croix, de la dentelle judiciaire. Sans doute a-t-elle prévu, pour inaugurer le procès, une déclaration solennelle de Jacques Chirac sur le thème « je n’ai poursuivi aucun enrichissement personnel, n’ai commis aucune malversation même si j’ai laissé opérer un système imparfait (et peut-être illégal?), mis en place bien avant moi, visant au financement des activités politiques; j’assume ces erreurs en rappelant que le préjudice subi par la Ville de Paris, qui a supporté sur ses finances la rétribution de permanents du RPR, a été d’ores et déjà indemnisé par mes soins. » En effet, un protocole d’accord entre la municipalité et l’UMP fixe le montant de la réparation à deux millions d’euros.

Cet accord opportun permettra que l’audience se déroule avec plus de sérénité puisque la Ville de Paris, principale partie civile, sera absente des débats. Mais il signifie aussi que Jacques Chirac reconnaît sa culpabilité, ce qui pourrait paradoxalement contribuer à éviter les dommages qu’engendrerait une audience trop précise et cruelle. Le prévenu dirait en substance : « Oui j’ai fauté, oui j’ai remboursé, oui je suis âgé, serait-ce trop demander que l’on m’épargne l’humiliante et dès lors inutile litanie de mes turpitudes supposées ? ». Cela reviendrait à accélérer le rythme de l’audience après avoir tenté par mille manœuvres de le ralentir.

« Le criminel tient le civil en l’état » : cet adage signifie que les décisions rendues par les juridictions pénales s’imposent aux tribunaux civils. Le paradoxe du procès pénal à venir – ou non – est qu’il est d’ores et déjà terminé, à la suite d’un accord civil scellant une reconnaissance de culpabilité. Dorénavant, le civil tient le criminel en l’état. Circulez, il n’y a plus grand-chose à voir ! Jacques Chirac est déjà sorti de son procès et dans le fond qu’il y assiste ou pas n’a pas grand intérêt. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, laissons donc notre ancien Président de la République reprendre le cours de ses activités normales et la rédaction de ses Mémoires.