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Luc Ferry ou la fatwa du lynx

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Semblable à un archange vengeur fièrement campé aux commandes de l’étincelant hélicoptère de la raison, Luc Ferry vient de survoler bruyamment la pensée de Philippe Muray. Muray vu du ciel, le voyage valait le détour ! Tout est vu de si haut que plus rien n’est reconnaissable. Grâce à son époustouflant numéro de voltige aérienne, paru dans Le Figaro du 17 février sous le titre « Philippe Muray ou la myopie extralucide », Luc Ferry nous fait découvrir un Muray nouveau, généreusement débarrassé de tous les traits de sa physionomie concrète et familière. Seule contrariété : notre pilote de chasse a malencontreusement oublié à terre ses lunettes et ses jumelles.[access capability= »lire_inedits »]

Ainsi, au milieu des toussotements toujours plus angoissants du moteur de son bolide rationnel, Ferry nous invite avec ardeur à examiner une indistincte bouillie verte, une soupe sans forme : le « Muray-en-soi », vu des cieux du kantisme terminal et garanti sans un gramme d’humour par son inventeur. Évidemment, le vulgaire, écœuré par une telle hauteur de vue, est tenté de demander où tout cela noumène. Cependant, voici que Luc Ferry arrache peu à peu notre œil inavisé à l’errance dans ces marécages informes, pointant avec autorité des striures obscures et des taches brunes, très brunes, de plus en plus nombreuses, bourdonnantes, menaçantes. La démonstration est là, imparable : vu du ciel, Philippe Muray est nazi.

Le kantien, nous le savons, est un animal joueur et souvent même espiègle. Coutumièrement, pourtant, les penchants joueurs du kantien convergent vers une passion unique : la démonstration rationnelle. « Je t’argumente-tu m’argumentes-par la barbichette » constitue, aux yeux des kantiens, le seul jeu vraiment sérieux et digne, source des plaisirs les plus ardents et les plus honnêtes à la fois. Curieusement, rien de tel dans la philippique contre Muray. Ferry le concède du reste, avec un sens appuyé de l’euphémisme : « Bien sûr, tout cela mériterait plus longue discussion et argumentation. » Sa diatribe, en réalité, est dénuée de toute espèce de démonstration valide. Elle ne contient, en son cœur, que des allégations hasardeuses d’ordre psychologique. Ferry, cette incarnation incontestée de la « grande santé » nietzschéenne, cet ayatollah rayonnant de bonheur démocrate, nous apprend que Muray est malade, très malade : frappé de « conscience malheureuse », atteint de pessimisme aggravé, de mégalomanie, d’hypertension apocalyptique et de haine haineuse de tout.

« Ô mon âme, je t’enseignais le mépris qui ne vient pas comme une pâture de vermine, le grand mépris, le mépris aimant qui aime le plus fortement lorsque fortement il méprise. » Qu’il me soit permis de préférer Nietzsche au psychologue Ferry. Pas une seconde, ce dernier ne semble en effet soupçonner cette hurlante évidence : que derrière la fureur comiquement hyperbolique de Muray puisse se cacher un amour de l’humanité un peu plus sérieux que celui dont il parle.

Pour Ferry, la démocratie n’a pas le droit aux misères, seulement à la « grandeur ». Les choses sont simples. Il existe trois divinités vraies : l’Homme, la Démocratie et le Libéralisme. Celui qui ne se prosterne pas devant elles signifie par là-même qu’il les hait. Et qu’il est un homme malade, à l’instar des Français donnés récemment pour champions toutes catégories du désespoir, qui vivent eux aussi dans l’erreur et le péché antidémocrates. Ferry nous informe en outre, avec un sens athlétique du raccourci, que toutes les autres formes de transcendance historique ou religieuse conduisent avec une fatalité mathématique au massacre maoïste. Si telle est la stupéfiante « vérité du siècle », je donne aisément acte à Ferry que Muray n’en a en effet rien compris.

Ferry reproche enfin à Muray sa fameuse « posture apocalyptique » (les mains levées vers le ciel, les yeux révulsés et le couteau sanglant du désespoir bestialement coincé entre les dents), sans jamais s’inquiéter de sa propre posture : celle de l’homme raisonnable, sérieux et pondéré. Celle-ci forme pourtant un contraste étonnant avec le contenu de ses propos.

Admirons une dernière fois la rigueur avec laquelle Ferry, de son impressionnant regard d’aigle aux yeux dévorés par une conjonctivite aigüe, établit le nazisme transcendantal de Philippe Muray. Après avoir accordé à Muray quelques charmes, Luc Ferry nous avertit sagement que nous aurions tort de suivre cet inquiétant joueur de flûte probablement originaire de Hamelin. En effet, « derrière sa critique tous azimuts des masses, c’est la haine de la démocratie qui suinte à chaque ligne. S’il tourne en dérision les foules festives, c’est à la manière du bourgeois qui se moque de la bonne espagnole. »

L’idée que Muray puisse rire avec la bonne des bourgeois montés sur roulettes – et éventuellement tenter de les aveugler en leur balançant sur le nez le jupon consentant de celle-ci – en dépit de sa crédibilité psychologique assurément plus convaincante, n’effleure pas l’imagination de Ferry. « C’est la haine de la démocratie qui suinte à chaque ligne. » Incapable d’étayer ses allégations mensongères sur une seule citation de Muray, celle-ci fût-elle tronquée et sortie de son contexte, Ferry en est réduit à mener son dialogue non avec la pensée vivante, comique et complexe de Muray, mais avec des « suintements » mystiques. Il ne se risque jamais à réfuter une thèse, ni aucun des énoncés réels de Muray, préférant à cela la tâche hardie et dépaysante de réfuter des « suintements ». Cet incurable rationaliste ne procède ici, pourtant, que par insinuations, glissements furtifs et chapeaux à fond truqué. Il commence en attribuant à Muray, de manière tout à fait exacte, une critique de la modernité et de la culture de masse. À partir de ce point, Ferry entame une passionnante dérive logique qui le conduit à une inattendue « haine des masses » et enfin à une aussi impardonnable qu’introuvable « haine de la démocratie ». Il est vrai qu’avec des critères de nazisme aussi flous que ceux de Ferry, Muray pourrait finir sa nuit au poste avec Adorno et Hannah Arendt. Et je crains, hélas, que la compagnie de ces deux autres fieffés nazis ne lui eût pas entièrement déplu.[/access]

Despentes, mutante militante

Virginie Despentes signe un « manifeste ». Le clip Love Affair est, selon Les Inrockuptibles, « sensuel et engagé » : des mannequins nues s’insurgent contre la faim dans le monde, d’étonnants cortèges de cyclo-nudistes alarment sur la pollution ou la vie chère, de fieffés coquins prônent la pornographie pour lutter contre la déforestation et des Belges facétieuses menacent de ne plus faire l’amour si la chienlit continue: aujourd’hui le cul milite, c’est sa dernière raison d’être.

Se déshabiller sans raison valable est même considéré comme une réelle faute de goût tandis que reculer toujours plus loin les limites de la pudeur va de soi quand c’est pour la bonne cause. La seule qui vaille : celle qui met à bas les anciens clivages, qui détruit, dans un élan équitable et paritaire, les hiérarchies obsolètes, qui bâtit un monde de respect où toutes les différences sont à la fois exhaussées et aplanies, singulières mais relatives. Alors on montre ses seins contre le cancer et ses fesses pour faire la nique à la corrida, on se dénude plus pour gagner plus, vendre de l’eau de toilette ou briser le « régime fasciste de la famille nucléaire », toujours à bon escient et surtout pas pour le plaisir d’offrir ou la joie de recevoir. Au cinéma, une femme ne se laisse plus jamais dénuder pour rien (si elle le fait, c’est qu’elle mijote quelque chose), aucune chance d’y rencontrer de l’insouciance, de l’exhibition candide ou du plaisir gratuit : les films de Walerian Borowczyk sont devenus incompréhensibles. De même les scènes de sexe de la plupart des romans contemporains sont-elles formatées comme autant de rebondissements aussi attendus que la mort du père ou l’errance en bord de mer ; aucune ne s’impose comme tragique et nécessaire, comme intensité pure faisant basculer le récit : la littérature de Pierre-Jean Jouve est dépassée

Séduction planifiée, rencontre organisée, relation minutée

Le credo néo-puritain est imparable : à l’instar du jogging matinal, le sexe n’est plus qu’une technique d’hygiène corporelle parmi d’autres. Il ne témoigne certainement pas d’une quelconque union sacrée, ne permet aucune transfiguration, n’est la clé d’aucune transcendance. Sa gratuité le dévalorise et ses sortilèges sont passés de mode. Sa pratique désacralisée laisse la place aux mythologies de sa représentation, nécessaires pour stimuler les pulsions du consommateur ou faciliter sa soumission aux nouvelles morales.

Toute société désire instrumentaliser le sexe (on n’a pas attendu Virginie Despentes et le féminisme pro-sexe pour cela), mais la nôtre est la première à le faire non par crainte de ses pouvoirs mais parce qu’elle les méconnaît, les néglige ou les refuse. Les pièges sociaux et les leurres psychologiques, obstacles à la vérité d’une rencontre, règnent désormais d’un bout à l’autre de la chaîne et le processus se répète inlassablement : séduction planifiée, rencontre organisée, relation minutée.

Pour l’érotisme, il faudra repasser : trop chronophage, pas évident à caser entre la réunion d’actionnaires, l’achat de fringues sur Internet ou la composition des playlists de la fête prochaine. L’abandon n’est tout simplement plus acceptable : il conduit immédiatement à la dépendance. On commence par se laisser regarder, on commence par s’abandonner au regard de l’autre, et après on se fait carrément aimer !

S’il n’entre pas dans le registre de la comédie ou de la politique, le sexe fait perdre du temps, c’est-à-dire de l’argent : c’est bien pour cela qu’il faut le tenir en respect.

Présumé gênant

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Un documentaire de 88 minutes fait scandale au Mexique après une décision de justice controversée visant à l’interdire. Comme par hasard, il se trouve que ce film de Roberto Hernández et Geoffrey Smith, Presumed Guilty, (Presumé coupable) dénonce les carences de la justice mexicaine… Il s’agit de l’histoire vraie de José Antonio Zuñiga Rodríguez, un rappeur, arrêté dans une rue de Mexico par la police puis poursuivi pour le meurtre d’un homme qu’il ne connaissait même pas. Après un procès truffé d’irrégularités, et entaché de lourds soupçons de corruption, Zuñiga a écopé de 20 ans de prison. Le seul témoin qui l’avait accusé a depuis changé de version. Lors du jugement en appel, le juge, après avoir visionné le doc, libèrera Zuñiga considérant que les preuves étaient insuffisantes pour sa condamnation.

Bien accueilli par le public et la critique dès sa présentation officielle au festival de Toronto, ce Midnight Express à la sauce mole crée par les deux avocats de Zuñiga, Roberto Hernandez et Layda Negrete, a ensuite cartonné dans les salles mexicaines : avec 400000 entrées en trois semaines, Presumed Guilty a battu les records pour un film documentaire dans le pays.

L’interdiction, vivement critiquée dans l’opinion, va certainement contribuer à accroître sa popularité et les téléchargements – au Mexique et dans le monde – vont bon train.

Et si vous pensez à Florence Cassez, et bien vous n’êtes pas les seuls…

Libye : le sommet de la Ligue inénarrable

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La ligue arabe vient d’exécuter l’une de plus grandes pirouettes de l’histoire de la diplomatie. A la suite du sommet spécial organisé au Caire pour discuter de la crise libyenne, les 22 pays arabes ont appelé à la quasi unanimité (seules l’Algérie et la Syrie ont voté contre) à établir une « no fly zone » au-dessus du pays déchiré par la guerre civile ET ont en même temps rejeté toute intervention militaire étrangère…

Si aucun pays étranger ne peut établir cette zone d’exclusion, c’est soit qu’il revient à Kadhafi lui-même de faire abattre ses propres chasseurs-bombardiers soit qu’à force de vouloir faire tout et son contraire, on raconte n’importe quoi.

La raison en est toute simple. Par peur d’être les prochaines victimes de ce précédent, la Syrie, le Yémen et l’Algérie ont opposé un niet formel à toute ingérence en Libye. Pour sauver son sommet, Amr Moussa a dû concocter à la hâte une formule consensuelle mais aussi vide de sens… L’honneur de la ligue arabe est donc sauvé, les rebelles libyens apprécieront.

François Nourissier, l’homme qui ne s’aimait pas

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La disparition de François Nourissier a été saluée par des éloges unanimes. Peut-être un rien exagérés, mais il faut savoir que Nourissier a régné sans partage sur la bien mal nommée « République des lettres » dont il a été un apparatchik incroyablement manœuvrier, contrôlant de près ou de loin − le plus souvent de près −, les prix littéraires en étant resté bien longtemps l’inamovible président de l’Académie Goncourt et en ayant prodigué, pendant des décennies, des conseils plus ou moins bien avisés littérairement mais toujours bien vus tactiquement − c’est-à-dire commercialement − pour la maison Grasset.

Quelques tribunes et quelques feuilletons littéraires dans les magazines lus par la classe moyenne cultivée, celle des médecins de province abonnés au Grand livre du mois (c’est comme cela que j’ai lu Allemande, mon premier Nourissier) ont fait le reste : il était inattaquable, flatté parfois jusqu’à la bassesse par certains, qui confondaient le milieu littéraire avec le milieu tout court et Nourissier lui-même avec Vito Corleone. Pour ceux qui pourraient croire à une certaine malveillance de la part de votre serviteur, on pourra toujours se reporter aux deux volumes du Journal de Matthieu Galey, irremplaçable document sur le monde des lettres entre les années 1950 et le milieu des années 1980. C’est un texte admirable, un peu caviardé, précisément parce qu’il égratignait par trop certaines excellences dont, justement, François Nourissier.

C’est donc un peu de sa faute, à Nourissier, si tant de jeunes gens se sont détournés de ses livres à cause de son image et ont préféré, chez les contemporains qui avaient du style (car Nourissier a du style, malgré tout) aller lire Michel Déon, Michel Mohrt, Félicien Marceau ou même Jean Dutourd, récemment disparu.

C’est dommage, car l’œuvre de Nourissier restera. C’est l’œuvre d’un bourgeois qui s’assume en tant que tel, qui aime les belles voitures (lire l’excellent Autographies) et les propriétés de famille, mais sans ostentation. Il pratique une littérature de classe et il le sait. C’est quand on sait que l’on pratique une littérature de classe qu’on fait de la bonne littérature, parce qu’on sait sur qui et pour qui on écrit. Et la bourgeoisie, en économie, on peut ne pas aimer, mais en littérature, quand cela donne des romans comme Une Histoire française, Un petit bourgeois ou Le Musée de l’homme, on se dit que c’est plutôt une bonne chose.[access capability= »lire_inedits »]

Comme tout grand bourgeois né petit bourgeois, François Nourissier avait la peur du déclassement. Il était finalement un cousin éloigné, mais qui aurait réussi un beau mariage, du héros d’Orwell dans Et vive l’aspidistra ! Il avait aussi la culpabilité, très française, qui va avec une certaine aisance où le tweed, l’équitation, les jupes blanches des filles qui jouent au tennis, les villégiatures en Suisse ou en Provence et les chaussures anglaises ont leur part non négligeable. Alliée à une certaine fascination hypocondriaque pour son propre vieillissement (dans ses livres, il est toujours un peu étrangement pressé d’atteindre le grand âge), cette culpabilité crée un vrai tempérament littéraire, assez unique dans le paysage romanesque français.

Le héros-type de Nourissier, la plupart du temps, c’est Nourissier. On pourrait dire qu’il a inventé l’autofiction sans l’histrionisme qui va avec désormais. On peut être sans concessions avec soi-même, dresser la liste de ses maladies dès les années 1950 et traiter avec un certain courage celle de Parkinson, qui devait l’emporter, le tout en sachant se tenir. Ce n’est pas Christine Angot, tout de même, Nourissier. Question de style, encore une fois, de travail sur la phrase française. Il était de cette génération où l’on savait encore que la langue était un bien commun et où trouver sa petite musique, pour un écrivain, ne passait pas forcément par la déstructuration de la syntaxe, le style oral, le vocabulaire ordurier, à moins de s’appeler Céline. Or, Nourissier savait qu’il ne jouait pas dans la même catégorie, contrairement aux arrogants ectoplasmiques qui arrivent ces temps-ci sur le marché.

Pour reprendre le titre d’un de ses jolis romans sur ce qu’on n’appelait pas encore la middle-age crisis, François Nourissier voyait l’univers comme un homme qui vient d’attraper La Crève. État paradoxal cotonneux où pourtant tout apparaît très clair parce qu’un état physique inédit vous a forcé à changer de perspective. C’est the same old story depuis la fausse position prise par le jeune Proust dans son sommeil et qui lui donne l’illusion qu’une femme est à côté de lui.

Nourissier, lui, n’a pas trop aimé sa jeunesse, et encore moins son adolescence. On sait que des pantalons trop courts portés à 16 ans ou la maladresse d’une mère qui vous fait honte devant l’amoureuse convoitée peuvent donner de grandes œuvres. Complexe physique, complexe de classe, humiliation aggravée par le fait que c’est toute la France qui est humiliée par l’Occupation, tout cela donne des pages réellement admirables de haine de soi tranquille, sans excès, mais tenace.

Après, on se marie trop jeune et on écrit un premier roman chardonnien sur le couple, L’Eau grise, qui indiquera d’emblée la couleur très française, mais aussi un peu mélancolique, qui sera celle de toute votre œuvre.[/access]

François Nourissier, coffret 6 volumes

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True Film

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J’ai vu True Grit pour consoler les frères Coen, injustement boudés par les Oscars. Eh bien, en tant que fan, je vous dois la vérité : c’est un foutu bon film certes, mais pas leur meilleur. Il n’ébranle même pas mon podium à moi (O’Brother, The Big Lebowski, Fargo).

Allez-y, contredisez-moi, citez d’autres titres… Ça ne fera que conforter ma thèse: Joel et Ethan ont déjà construit une œuvre universelle. Sinon, je vous demande un peu : comment vous et moi, malgré nos différences ontologiques, y trouverions-nous des références communes ?

Accessoirement, True Grit est le meilleur western à l’ouest du Pecos depuis Sergio Leone. Rien à voir avec la pénible période cow-boy-scout de Clint Eastwood[1. Pour moi, Un Monde parfait et Gran Torino sont les plus belles expressions de cette nostalgie de l’absolu qui caractérise l’œuvre de l’ami Clint], quand il se la jouait pâle cavalier des hautes plaines impitoyables. Un « Bon » bien sûr, avec en face plein de brutes et de truands − mais privé, face à eux, de l’arme de l’humour que lui donnait Sergio. Un Zorro sans Bernardo, mais muet pour deux.

Au moins, le western des frères Coen nous épargne-t-il ce hiératisme en plastique. Interviewé par Les Inrocks, Joel se donne même du mal pour expliquer. « Des bonnes histoires, y’a que ça de vrai ! », répète-t-il patiemment à Serge Kaganski, qui s’acharne à lui faire dire ce qu’il veut à tout prix entendre : la quintessence du substrat philosophique présupposé de la filmographie coénienne. Vous ne comprenez pas tout ? Moi non plus. Alors, rien de tel que le verbatim :

– Serge : Vos films racontent des histoires souvent absurdes, pleines de méprises et de quiproquos. Voulez-vous montrer l’absurdité de la vie ? Ou signifier que l’on ne peut pas maîtriser tous les paramètres de son existence et que la liberté est illusoire ?
– Joel : (…) Ce genre de situations absurdes donne de bonnes histoires, et il n’y a que ça qui nous intéresse.
Mais il en faut plus pour démonter Kaganski, qui revient aussitôt à la charge pour rappeler les frères Coen à leurs responsabilités putatives :
– Serge : Vous êtes quand même conscients que, dans des films comme Sang pour Sang, Miller’s Crossing, Fargo ou A Serious Man, vos personnages sont tous dépassés par des enchaînements de situations incontrôlables, et que cette constante dans votre travail signifie peut-être quelque chose ? (En d’autres termes : votre œuvre a peut-être un sens qui vous dépasserait vous-mêmes, sans me vanter)
Nous sommes parfaitement conscients de cet aspect de nos films, répond poliment Joel. Mais pour nous, ce sont avant tout de bonnes histoires…
L’artiste peint son tableau, chacun y voit ce qu’il veut, mais à quoi bon expliquer ce que l’on montre ?

Du rififi à Radio J

C’est promis, plus jamais je ne l’appellerai Marine. Il paraît que l’usage de son seul prénom par les commentateurs contribue à la banaliser, à la « décontaminer » (ça, c’est le Nouvel Obs qui le dit, c’est donc du solide !). On n’ira pas, comme c’est la règle au Monde diplomatique, jusqu’à écrire « M. William Clinton » ou « M. Anthony Blair », mais nous tiendrons désormais à bonne distance langagière la présidente du Front National.

Madame Le Pen, donc, a provoqué l’émoi dans le shtetl et le mellah du judaïsme français lorsque le bruit s’est répandu qu’elle allait être l’hôte d’une émission-phare de la fréquence radiophonique juive, le Forum de Radio J, où le journaliste Frédéric Haziza s’entretient chaque dimanche matin avec une personnalité politique.

Cette initiative a fait l’effet d’une bombe : jamais, au grand jamais un responsable du Front National n’avait eu jusque-là la possibilité de s’adresser directement aux Juifs de France à travers un média communautaire. Les mots d’esprit du père de madame Le Pen, genre la Shoah « détail de l’Histoire » ou « Durafour crématoire » n’avaient pas fait rire dans le ghetto, et pour les comiques on a tout ce qu’il nous faut chez nous, de Popeck à Gad Elmaleh, en passant par Michel Boujenah.

Le président du CRIF, Richard Prasquier s’est offusqué du fait que l’on donne ainsi un certificat de cacherout à une dame réputée raciste. À l’inverse, Gilles-William Goldnadel, étoile montante dans le firmament communautaire, membre du conseil politique du CRIF, dénonce « un bridage de la pensée », « un manque de liberté d’expression » et un « déni de démocratie ». « On ne peut pas traiter sur le même plan l’homme du point de détail et sa fille qui a déclaré dans les colonnes du Point que la Shoah avait été le summum de la barbarie », a-t-il ajouté. Ce point de vue est également soutenu par Théo Klein « conscience de gauche » du judaïsme français.

On ne peut rien comprendre à toute cette histoire sans aller regarder de plus près cette fameuse fréquence (94.8 FM à Paris), qui est en fait partagée entre quatre radios, toutes juives, mais totalement indépendantes les unes des autres, et dotée chacune d’une ligne éditoriale autonome.

Radio J, celle par qui le scandale est arrivé, est dirigée par Serge Hajdenberg, le frère de Henri Hajdenberg qui fut président du CRIF à la fin du siècle dernier. Elle est l’héritière du courant « Renouveau juif » qui, dans les années 1980, avait pris la tête de la contestation de l’establishment communautaire jugé trop tiède dans son soutien à Israël et dans sa lutte contre l’antisémitisme en France. Henri s’est intégré plus tard dans les rangs des notables, alors que Serge a conservé l’esprit frondeur de sa jeunesse.
RCJ, dirigée par Shlomo Malka est, en revanche, la voix officielle du Fonds Social Juif Unifié (FSJU), principale institution du monde juif français qui mène des activités éducatives, culturelles et sociales à partir de ses locaux de la rue Broca, le centre Rachi[1. Par souci de transparence, il faut préciser que l’auteur de ces lignes est détenteur d’une chronique hebdomadaire sur cette radio, ce qui ne l’empêche pas de tacler le boss du FSJU avec d’autant plus de bonne conscience qu’il n’est pas rémunéré pour cette prestation….].

Les deux autres radios, Judaïques FM et Radio Shalom, moins bien dotées que les deux premières, défendent une ligne proche du « camp de la paix » israélien et, pour Radio Shalom, on note un penchant favorable à la monarchie marocaine dont le propriétaire de la station est proche…

C’est donc dans ce contexte de concurrence interne, principalement entre Radio J et RCJ, que l’on doit replacer le « coup » tenté par Radio J et Frédéric Haziza. Les « reprises » du lundi matin auraient été innombrables et la notoriété de la station et de son journaliste aurait grimpé en conséquence. Mais cette affaire est tout de même symptomatique de l’effet « madame Le Pen » sur l’ensemble du corps social français, jusque dans des secteurs qui devraient a priori rester de marbre devant la danse des sept voiles interprétée devant le pays par la candidate du FN à l’élection présidentielle de 2012.
Pour essayer d’y voir plus clair, il suffit de répondre à deux questions simples : madame Le Pen est-elle une personnalité politique comme une autre et les radios juives sont-elles des radios comme les autres ?

À questions simples, réponse compliquées, car on ne fréquente pas impunément le talmud. D’un point de vue juif, la présidente du Front national a explicitement rompu avec le discours de son père sur la Shoah en déclarant que cette dernière constituait « le summum de la barbarie ». Cette déclaration suffit-elle à la réintégrer dans la cohorte des personnalités « interviewables » sur 94.8 ? Pas nécessairement, car le FN, à ma connaissance, n’a pas exclu de ses rangs des gens comme Bruno Gollnisch qui soutiennent les négationnistes.

C’est la réponse à la deuxième question qui devrait, en principe, décider en dernier ressort du bienfondé d’une éventuelle invitation de madame Le Pen à l’antenne. Si tous les grands médias ont ouvert leurs micros à cette dernière, pourquoi faudrait-il s’interdire de faire de même, à moins de vouloir se limiter à diffuser les nouvelles internes à la communauté ? Radio J et RCJ, qui diffusent chacune une émission politique dominicale, où les leaders nationaux sont invités à s’exprimer sur tous les sujets d’actualité peuvent-elle ostraciser l’un d’entre eux au prétexte que ses positions risquent de choquer le public de cette fréquence ? J’aurais tendance à répondre non à cette question, car le seul tabou qu’il convient de ne pas briser pour ces radios c’est celui de faire la promotion des gens qui appellent à la destruction du peuple juif ou d’Israël, genre Ahmadinejad, Hamas ou Hezbollah.
Pour le reste, les auditeurs de cette fréquence sont des adultes responsables, souvent fort diplômés, dont le jugement ne saurait être subrepticement perverti par le discours enjôleur de madame Le Pen.

Ce qui est bien plus regrettable que cette bouffée d’indignation rituelle, c’est la disparition, après un demi-siècle de bons et loyaux services intellectuels de la revue L’Arche, qui était le rendez-vous mensuel de l’intelligentzia juive. Pierre Besnainou, directeur du FSJU et « cost-killer » intraitable, a jugé que ce machin pour intellos plombait le budget. Il faut dire qu’avant d’assumer cette charge communautaire, Besnainou avait été l’un des dirigeants de la boite de prod’ télé AB productions, où l’on sort son audimat dès qu’on entend le mot culture.

L’islam radical, un hoax maccarthyste ?

« L’étendue de la radicalisation de la communauté musulmane américaine et la réponse de cette communauté » Voilà l’intitulé, on ne peut plus explicit lyrics, d’une commission d’enquête du Congrès américain dont le Représentant républicain de Long Island, Peter King est le maître d’œuvre.

Que n’a-t-il pas fait là ! Ne savait-il pas que le simple fait de nommer un tel problème allait lui attirer les foudres des défenseurs patentés des droits de l’homme, avec leurs vocabulaire habituel, amalgames, stigmatisations, faire le lit de truc ou de machin, etc. Non, le simple fait de se poser la question est en soi un acte « raciste », voire “maccarthyste” selon certains.

Tant pis si la principale organisation représentative de la communauté musulmane aux Etats-Unis, CAIR (Council on American-Islamic Relations), est régulièrement accusée d’être une succursale du Hamas ; tant pis si Al-Qaïda essaye de recruter des jeunes Américains musulmans pour des attentats-suicides ; tant pis si l’attitude de la communauté musulmane au lendemain du 11 septembre fut plus que discrète…

C’est à ce même titre que les débats sur la laïcité et l’Islam font un tel tollé en France, à tel point que le recteur Dalil Boubakeur en demande l’annulation, et qu’en Belgique, ils sont implicitement proscrits, tandis qu’au Pays Bas, on assassine ceux qui en parlent…

Gentils cagoulards, vilains laïcards

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Le Nouvel Obs a donc trouvé les coupables. Ceux qui décontaminent sans vergogne la « pensée FN ». Bien qu’ayant la particularité d’écrire pour les deux accusés principaux, Causeur et Marianne2, et d’avoir participé un jour à une université de la Fondation du 2 mars (Ex-MarcBloch) je ne reprendrai pas, point par point les actes d’accusation dressés par Laurent Joffrin et Ariane Chemin. Philippe Cohen a fait le boulot, beaucoup mieux que je ne pourrais le réaliser moi-même[1. Et quant à moi chers amis, vous pourrez lire ma réponse lundi (EL)].

En revanche, je m’étonne que l’une des deux procureurs se trouve être précisément celle qui suivait le dossier corse pour un grand journal du soir, entre 1999 et 2004. En se plongeant dans les archives on peut – entre autres – retrouver un portrait hagiographique de Jean-Guy Talamoni et une recension, empreinte d’admiration, de l’ouvrage de ce dernier.

Un exemple ? Dans le portrait, elle cite les paroles de Talamoni « Ni droite, ni gauche, Corse ! » qui souhaite se défendre des accusations de facho lancées par d’autres séparatistes, Santoni et Rossi. Dans le papier de ce matin, en revanche, elle cite un ex-collaborateur d’un député gaulliste qui rappelle que « les souverainistes ont été élevés dans le culte du ni droite ni gauche, qui est justement le slogan du FNJ ». Moralité : lorsque que l’on déclare s’affranchir de ce clivage, on est facho ou pas selon qu’on se trouve à Toulon ou à Bastia. Les courants marins, très certainement…

À la lecture de ces deux documents, je me suis tout de même demandé si Ariane Chemin n’avait pas pris le risque de décontaminer la pensée nationaliste corse. Quelle mauvaise langue je fais…
Références :

Jean-Guy Talamoni, nationaliste sans cagoule. Le Monde, par Ariane Chemin. Jeudi 17 mai 2001.
Jean-Guy Talamoni, ou le nationalisme corse raconté aux Français. Le Monde, par Ariane Chemin. Mercredi 28 novembre 2001.

A Tripoli, on aime le Tsunami

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On avait prévu ici même que les révoltes arabes risquaient d’apporter un répit inespéré à Laurent Gbabgo, en détournant miraculeusement d’Afrique de l’Ouest vers l’Afrique du Nord, les spotlights et la compassion occidentale qui s’ensuit.

Au titre de cette jurisprudence, il ne fait guère de doute que la catastrophe spectaculaire qui frappe le Japon et maints pays riverains du Pacifique apportera une bouffée d’oxygène providentielle à Kadhafi.

Le Frère guide étant ce qu’il est, nul doute qu’il verra là, non pas une coïncidence malheureuse pour les uns et heureuse pour lui-même, mais une prise de position divine, directe et explicite, en sa faveur…

Luc Ferry ou la fatwa du lynx

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Semblable à un archange vengeur fièrement campé aux commandes de l’étincelant hélicoptère de la raison, Luc Ferry vient de survoler bruyamment la pensée de Philippe Muray. Muray vu du ciel, le voyage valait le détour ! Tout est vu de si haut que plus rien n’est reconnaissable. Grâce à son époustouflant numéro de voltige aérienne, paru dans Le Figaro du 17 février sous le titre « Philippe Muray ou la myopie extralucide », Luc Ferry nous fait découvrir un Muray nouveau, généreusement débarrassé de tous les traits de sa physionomie concrète et familière. Seule contrariété : notre pilote de chasse a malencontreusement oublié à terre ses lunettes et ses jumelles.[access capability= »lire_inedits »]

Ainsi, au milieu des toussotements toujours plus angoissants du moteur de son bolide rationnel, Ferry nous invite avec ardeur à examiner une indistincte bouillie verte, une soupe sans forme : le « Muray-en-soi », vu des cieux du kantisme terminal et garanti sans un gramme d’humour par son inventeur. Évidemment, le vulgaire, écœuré par une telle hauteur de vue, est tenté de demander où tout cela noumène. Cependant, voici que Luc Ferry arrache peu à peu notre œil inavisé à l’errance dans ces marécages informes, pointant avec autorité des striures obscures et des taches brunes, très brunes, de plus en plus nombreuses, bourdonnantes, menaçantes. La démonstration est là, imparable : vu du ciel, Philippe Muray est nazi.

Le kantien, nous le savons, est un animal joueur et souvent même espiègle. Coutumièrement, pourtant, les penchants joueurs du kantien convergent vers une passion unique : la démonstration rationnelle. « Je t’argumente-tu m’argumentes-par la barbichette » constitue, aux yeux des kantiens, le seul jeu vraiment sérieux et digne, source des plaisirs les plus ardents et les plus honnêtes à la fois. Curieusement, rien de tel dans la philippique contre Muray. Ferry le concède du reste, avec un sens appuyé de l’euphémisme : « Bien sûr, tout cela mériterait plus longue discussion et argumentation. » Sa diatribe, en réalité, est dénuée de toute espèce de démonstration valide. Elle ne contient, en son cœur, que des allégations hasardeuses d’ordre psychologique. Ferry, cette incarnation incontestée de la « grande santé » nietzschéenne, cet ayatollah rayonnant de bonheur démocrate, nous apprend que Muray est malade, très malade : frappé de « conscience malheureuse », atteint de pessimisme aggravé, de mégalomanie, d’hypertension apocalyptique et de haine haineuse de tout.

« Ô mon âme, je t’enseignais le mépris qui ne vient pas comme une pâture de vermine, le grand mépris, le mépris aimant qui aime le plus fortement lorsque fortement il méprise. » Qu’il me soit permis de préférer Nietzsche au psychologue Ferry. Pas une seconde, ce dernier ne semble en effet soupçonner cette hurlante évidence : que derrière la fureur comiquement hyperbolique de Muray puisse se cacher un amour de l’humanité un peu plus sérieux que celui dont il parle.

Pour Ferry, la démocratie n’a pas le droit aux misères, seulement à la « grandeur ». Les choses sont simples. Il existe trois divinités vraies : l’Homme, la Démocratie et le Libéralisme. Celui qui ne se prosterne pas devant elles signifie par là-même qu’il les hait. Et qu’il est un homme malade, à l’instar des Français donnés récemment pour champions toutes catégories du désespoir, qui vivent eux aussi dans l’erreur et le péché antidémocrates. Ferry nous informe en outre, avec un sens athlétique du raccourci, que toutes les autres formes de transcendance historique ou religieuse conduisent avec une fatalité mathématique au massacre maoïste. Si telle est la stupéfiante « vérité du siècle », je donne aisément acte à Ferry que Muray n’en a en effet rien compris.

Ferry reproche enfin à Muray sa fameuse « posture apocalyptique » (les mains levées vers le ciel, les yeux révulsés et le couteau sanglant du désespoir bestialement coincé entre les dents), sans jamais s’inquiéter de sa propre posture : celle de l’homme raisonnable, sérieux et pondéré. Celle-ci forme pourtant un contraste étonnant avec le contenu de ses propos.

Admirons une dernière fois la rigueur avec laquelle Ferry, de son impressionnant regard d’aigle aux yeux dévorés par une conjonctivite aigüe, établit le nazisme transcendantal de Philippe Muray. Après avoir accordé à Muray quelques charmes, Luc Ferry nous avertit sagement que nous aurions tort de suivre cet inquiétant joueur de flûte probablement originaire de Hamelin. En effet, « derrière sa critique tous azimuts des masses, c’est la haine de la démocratie qui suinte à chaque ligne. S’il tourne en dérision les foules festives, c’est à la manière du bourgeois qui se moque de la bonne espagnole. »

L’idée que Muray puisse rire avec la bonne des bourgeois montés sur roulettes – et éventuellement tenter de les aveugler en leur balançant sur le nez le jupon consentant de celle-ci – en dépit de sa crédibilité psychologique assurément plus convaincante, n’effleure pas l’imagination de Ferry. « C’est la haine de la démocratie qui suinte à chaque ligne. » Incapable d’étayer ses allégations mensongères sur une seule citation de Muray, celle-ci fût-elle tronquée et sortie de son contexte, Ferry en est réduit à mener son dialogue non avec la pensée vivante, comique et complexe de Muray, mais avec des « suintements » mystiques. Il ne se risque jamais à réfuter une thèse, ni aucun des énoncés réels de Muray, préférant à cela la tâche hardie et dépaysante de réfuter des « suintements ». Cet incurable rationaliste ne procède ici, pourtant, que par insinuations, glissements furtifs et chapeaux à fond truqué. Il commence en attribuant à Muray, de manière tout à fait exacte, une critique de la modernité et de la culture de masse. À partir de ce point, Ferry entame une passionnante dérive logique qui le conduit à une inattendue « haine des masses » et enfin à une aussi impardonnable qu’introuvable « haine de la démocratie ». Il est vrai qu’avec des critères de nazisme aussi flous que ceux de Ferry, Muray pourrait finir sa nuit au poste avec Adorno et Hannah Arendt. Et je crains, hélas, que la compagnie de ces deux autres fieffés nazis ne lui eût pas entièrement déplu.[/access]

Despentes, mutante militante

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Virginie Despentes signe un « manifeste ». Le clip Love Affair est, selon Les Inrockuptibles, « sensuel et engagé » : des mannequins nues s’insurgent contre la faim dans le monde, d’étonnants cortèges de cyclo-nudistes alarment sur la pollution ou la vie chère, de fieffés coquins prônent la pornographie pour lutter contre la déforestation et des Belges facétieuses menacent de ne plus faire l’amour si la chienlit continue: aujourd’hui le cul milite, c’est sa dernière raison d’être.

Se déshabiller sans raison valable est même considéré comme une réelle faute de goût tandis que reculer toujours plus loin les limites de la pudeur va de soi quand c’est pour la bonne cause. La seule qui vaille : celle qui met à bas les anciens clivages, qui détruit, dans un élan équitable et paritaire, les hiérarchies obsolètes, qui bâtit un monde de respect où toutes les différences sont à la fois exhaussées et aplanies, singulières mais relatives. Alors on montre ses seins contre le cancer et ses fesses pour faire la nique à la corrida, on se dénude plus pour gagner plus, vendre de l’eau de toilette ou briser le « régime fasciste de la famille nucléaire », toujours à bon escient et surtout pas pour le plaisir d’offrir ou la joie de recevoir. Au cinéma, une femme ne se laisse plus jamais dénuder pour rien (si elle le fait, c’est qu’elle mijote quelque chose), aucune chance d’y rencontrer de l’insouciance, de l’exhibition candide ou du plaisir gratuit : les films de Walerian Borowczyk sont devenus incompréhensibles. De même les scènes de sexe de la plupart des romans contemporains sont-elles formatées comme autant de rebondissements aussi attendus que la mort du père ou l’errance en bord de mer ; aucune ne s’impose comme tragique et nécessaire, comme intensité pure faisant basculer le récit : la littérature de Pierre-Jean Jouve est dépassée

Séduction planifiée, rencontre organisée, relation minutée

Le credo néo-puritain est imparable : à l’instar du jogging matinal, le sexe n’est plus qu’une technique d’hygiène corporelle parmi d’autres. Il ne témoigne certainement pas d’une quelconque union sacrée, ne permet aucune transfiguration, n’est la clé d’aucune transcendance. Sa gratuité le dévalorise et ses sortilèges sont passés de mode. Sa pratique désacralisée laisse la place aux mythologies de sa représentation, nécessaires pour stimuler les pulsions du consommateur ou faciliter sa soumission aux nouvelles morales.

Toute société désire instrumentaliser le sexe (on n’a pas attendu Virginie Despentes et le féminisme pro-sexe pour cela), mais la nôtre est la première à le faire non par crainte de ses pouvoirs mais parce qu’elle les méconnaît, les néglige ou les refuse. Les pièges sociaux et les leurres psychologiques, obstacles à la vérité d’une rencontre, règnent désormais d’un bout à l’autre de la chaîne et le processus se répète inlassablement : séduction planifiée, rencontre organisée, relation minutée.

Pour l’érotisme, il faudra repasser : trop chronophage, pas évident à caser entre la réunion d’actionnaires, l’achat de fringues sur Internet ou la composition des playlists de la fête prochaine. L’abandon n’est tout simplement plus acceptable : il conduit immédiatement à la dépendance. On commence par se laisser regarder, on commence par s’abandonner au regard de l’autre, et après on se fait carrément aimer !

S’il n’entre pas dans le registre de la comédie ou de la politique, le sexe fait perdre du temps, c’est-à-dire de l’argent : c’est bien pour cela qu’il faut le tenir en respect.

Présumé gênant

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Un documentaire de 88 minutes fait scandale au Mexique après une décision de justice controversée visant à l’interdire. Comme par hasard, il se trouve que ce film de Roberto Hernández et Geoffrey Smith, Presumed Guilty, (Presumé coupable) dénonce les carences de la justice mexicaine… Il s’agit de l’histoire vraie de José Antonio Zuñiga Rodríguez, un rappeur, arrêté dans une rue de Mexico par la police puis poursuivi pour le meurtre d’un homme qu’il ne connaissait même pas. Après un procès truffé d’irrégularités, et entaché de lourds soupçons de corruption, Zuñiga a écopé de 20 ans de prison. Le seul témoin qui l’avait accusé a depuis changé de version. Lors du jugement en appel, le juge, après avoir visionné le doc, libèrera Zuñiga considérant que les preuves étaient insuffisantes pour sa condamnation.

Bien accueilli par le public et la critique dès sa présentation officielle au festival de Toronto, ce Midnight Express à la sauce mole crée par les deux avocats de Zuñiga, Roberto Hernandez et Layda Negrete, a ensuite cartonné dans les salles mexicaines : avec 400000 entrées en trois semaines, Presumed Guilty a battu les records pour un film documentaire dans le pays.

L’interdiction, vivement critiquée dans l’opinion, va certainement contribuer à accroître sa popularité et les téléchargements – au Mexique et dans le monde – vont bon train.

Et si vous pensez à Florence Cassez, et bien vous n’êtes pas les seuls…

Libye : le sommet de la Ligue inénarrable

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La ligue arabe vient d’exécuter l’une de plus grandes pirouettes de l’histoire de la diplomatie. A la suite du sommet spécial organisé au Caire pour discuter de la crise libyenne, les 22 pays arabes ont appelé à la quasi unanimité (seules l’Algérie et la Syrie ont voté contre) à établir une « no fly zone » au-dessus du pays déchiré par la guerre civile ET ont en même temps rejeté toute intervention militaire étrangère…

Si aucun pays étranger ne peut établir cette zone d’exclusion, c’est soit qu’il revient à Kadhafi lui-même de faire abattre ses propres chasseurs-bombardiers soit qu’à force de vouloir faire tout et son contraire, on raconte n’importe quoi.

La raison en est toute simple. Par peur d’être les prochaines victimes de ce précédent, la Syrie, le Yémen et l’Algérie ont opposé un niet formel à toute ingérence en Libye. Pour sauver son sommet, Amr Moussa a dû concocter à la hâte une formule consensuelle mais aussi vide de sens… L’honneur de la ligue arabe est donc sauvé, les rebelles libyens apprécieront.

François Nourissier, l’homme qui ne s’aimait pas

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La disparition de François Nourissier a été saluée par des éloges unanimes. Peut-être un rien exagérés, mais il faut savoir que Nourissier a régné sans partage sur la bien mal nommée « République des lettres » dont il a été un apparatchik incroyablement manœuvrier, contrôlant de près ou de loin − le plus souvent de près −, les prix littéraires en étant resté bien longtemps l’inamovible président de l’Académie Goncourt et en ayant prodigué, pendant des décennies, des conseils plus ou moins bien avisés littérairement mais toujours bien vus tactiquement − c’est-à-dire commercialement − pour la maison Grasset.

Quelques tribunes et quelques feuilletons littéraires dans les magazines lus par la classe moyenne cultivée, celle des médecins de province abonnés au Grand livre du mois (c’est comme cela que j’ai lu Allemande, mon premier Nourissier) ont fait le reste : il était inattaquable, flatté parfois jusqu’à la bassesse par certains, qui confondaient le milieu littéraire avec le milieu tout court et Nourissier lui-même avec Vito Corleone. Pour ceux qui pourraient croire à une certaine malveillance de la part de votre serviteur, on pourra toujours se reporter aux deux volumes du Journal de Matthieu Galey, irremplaçable document sur le monde des lettres entre les années 1950 et le milieu des années 1980. C’est un texte admirable, un peu caviardé, précisément parce qu’il égratignait par trop certaines excellences dont, justement, François Nourissier.

C’est donc un peu de sa faute, à Nourissier, si tant de jeunes gens se sont détournés de ses livres à cause de son image et ont préféré, chez les contemporains qui avaient du style (car Nourissier a du style, malgré tout) aller lire Michel Déon, Michel Mohrt, Félicien Marceau ou même Jean Dutourd, récemment disparu.

C’est dommage, car l’œuvre de Nourissier restera. C’est l’œuvre d’un bourgeois qui s’assume en tant que tel, qui aime les belles voitures (lire l’excellent Autographies) et les propriétés de famille, mais sans ostentation. Il pratique une littérature de classe et il le sait. C’est quand on sait que l’on pratique une littérature de classe qu’on fait de la bonne littérature, parce qu’on sait sur qui et pour qui on écrit. Et la bourgeoisie, en économie, on peut ne pas aimer, mais en littérature, quand cela donne des romans comme Une Histoire française, Un petit bourgeois ou Le Musée de l’homme, on se dit que c’est plutôt une bonne chose.[access capability= »lire_inedits »]

Comme tout grand bourgeois né petit bourgeois, François Nourissier avait la peur du déclassement. Il était finalement un cousin éloigné, mais qui aurait réussi un beau mariage, du héros d’Orwell dans Et vive l’aspidistra ! Il avait aussi la culpabilité, très française, qui va avec une certaine aisance où le tweed, l’équitation, les jupes blanches des filles qui jouent au tennis, les villégiatures en Suisse ou en Provence et les chaussures anglaises ont leur part non négligeable. Alliée à une certaine fascination hypocondriaque pour son propre vieillissement (dans ses livres, il est toujours un peu étrangement pressé d’atteindre le grand âge), cette culpabilité crée un vrai tempérament littéraire, assez unique dans le paysage romanesque français.

Le héros-type de Nourissier, la plupart du temps, c’est Nourissier. On pourrait dire qu’il a inventé l’autofiction sans l’histrionisme qui va avec désormais. On peut être sans concessions avec soi-même, dresser la liste de ses maladies dès les années 1950 et traiter avec un certain courage celle de Parkinson, qui devait l’emporter, le tout en sachant se tenir. Ce n’est pas Christine Angot, tout de même, Nourissier. Question de style, encore une fois, de travail sur la phrase française. Il était de cette génération où l’on savait encore que la langue était un bien commun et où trouver sa petite musique, pour un écrivain, ne passait pas forcément par la déstructuration de la syntaxe, le style oral, le vocabulaire ordurier, à moins de s’appeler Céline. Or, Nourissier savait qu’il ne jouait pas dans la même catégorie, contrairement aux arrogants ectoplasmiques qui arrivent ces temps-ci sur le marché.

Pour reprendre le titre d’un de ses jolis romans sur ce qu’on n’appelait pas encore la middle-age crisis, François Nourissier voyait l’univers comme un homme qui vient d’attraper La Crève. État paradoxal cotonneux où pourtant tout apparaît très clair parce qu’un état physique inédit vous a forcé à changer de perspective. C’est the same old story depuis la fausse position prise par le jeune Proust dans son sommeil et qui lui donne l’illusion qu’une femme est à côté de lui.

Nourissier, lui, n’a pas trop aimé sa jeunesse, et encore moins son adolescence. On sait que des pantalons trop courts portés à 16 ans ou la maladresse d’une mère qui vous fait honte devant l’amoureuse convoitée peuvent donner de grandes œuvres. Complexe physique, complexe de classe, humiliation aggravée par le fait que c’est toute la France qui est humiliée par l’Occupation, tout cela donne des pages réellement admirables de haine de soi tranquille, sans excès, mais tenace.

Après, on se marie trop jeune et on écrit un premier roman chardonnien sur le couple, L’Eau grise, qui indiquera d’emblée la couleur très française, mais aussi un peu mélancolique, qui sera celle de toute votre œuvre.[/access]

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True Film

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J’ai vu True Grit pour consoler les frères Coen, injustement boudés par les Oscars. Eh bien, en tant que fan, je vous dois la vérité : c’est un foutu bon film certes, mais pas leur meilleur. Il n’ébranle même pas mon podium à moi (O’Brother, The Big Lebowski, Fargo).

Allez-y, contredisez-moi, citez d’autres titres… Ça ne fera que conforter ma thèse: Joel et Ethan ont déjà construit une œuvre universelle. Sinon, je vous demande un peu : comment vous et moi, malgré nos différences ontologiques, y trouverions-nous des références communes ?

Accessoirement, True Grit est le meilleur western à l’ouest du Pecos depuis Sergio Leone. Rien à voir avec la pénible période cow-boy-scout de Clint Eastwood[1. Pour moi, Un Monde parfait et Gran Torino sont les plus belles expressions de cette nostalgie de l’absolu qui caractérise l’œuvre de l’ami Clint], quand il se la jouait pâle cavalier des hautes plaines impitoyables. Un « Bon » bien sûr, avec en face plein de brutes et de truands − mais privé, face à eux, de l’arme de l’humour que lui donnait Sergio. Un Zorro sans Bernardo, mais muet pour deux.

Au moins, le western des frères Coen nous épargne-t-il ce hiératisme en plastique. Interviewé par Les Inrocks, Joel se donne même du mal pour expliquer. « Des bonnes histoires, y’a que ça de vrai ! », répète-t-il patiemment à Serge Kaganski, qui s’acharne à lui faire dire ce qu’il veut à tout prix entendre : la quintessence du substrat philosophique présupposé de la filmographie coénienne. Vous ne comprenez pas tout ? Moi non plus. Alors, rien de tel que le verbatim :

– Serge : Vos films racontent des histoires souvent absurdes, pleines de méprises et de quiproquos. Voulez-vous montrer l’absurdité de la vie ? Ou signifier que l’on ne peut pas maîtriser tous les paramètres de son existence et que la liberté est illusoire ?
– Joel : (…) Ce genre de situations absurdes donne de bonnes histoires, et il n’y a que ça qui nous intéresse.
Mais il en faut plus pour démonter Kaganski, qui revient aussitôt à la charge pour rappeler les frères Coen à leurs responsabilités putatives :
– Serge : Vous êtes quand même conscients que, dans des films comme Sang pour Sang, Miller’s Crossing, Fargo ou A Serious Man, vos personnages sont tous dépassés par des enchaînements de situations incontrôlables, et que cette constante dans votre travail signifie peut-être quelque chose ? (En d’autres termes : votre œuvre a peut-être un sens qui vous dépasserait vous-mêmes, sans me vanter)
Nous sommes parfaitement conscients de cet aspect de nos films, répond poliment Joel. Mais pour nous, ce sont avant tout de bonnes histoires…
L’artiste peint son tableau, chacun y voit ce qu’il veut, mais à quoi bon expliquer ce que l’on montre ?

Du rififi à Radio J

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C’est promis, plus jamais je ne l’appellerai Marine. Il paraît que l’usage de son seul prénom par les commentateurs contribue à la banaliser, à la « décontaminer » (ça, c’est le Nouvel Obs qui le dit, c’est donc du solide !). On n’ira pas, comme c’est la règle au Monde diplomatique, jusqu’à écrire « M. William Clinton » ou « M. Anthony Blair », mais nous tiendrons désormais à bonne distance langagière la présidente du Front National.

Madame Le Pen, donc, a provoqué l’émoi dans le shtetl et le mellah du judaïsme français lorsque le bruit s’est répandu qu’elle allait être l’hôte d’une émission-phare de la fréquence radiophonique juive, le Forum de Radio J, où le journaliste Frédéric Haziza s’entretient chaque dimanche matin avec une personnalité politique.

Cette initiative a fait l’effet d’une bombe : jamais, au grand jamais un responsable du Front National n’avait eu jusque-là la possibilité de s’adresser directement aux Juifs de France à travers un média communautaire. Les mots d’esprit du père de madame Le Pen, genre la Shoah « détail de l’Histoire » ou « Durafour crématoire » n’avaient pas fait rire dans le ghetto, et pour les comiques on a tout ce qu’il nous faut chez nous, de Popeck à Gad Elmaleh, en passant par Michel Boujenah.

Le président du CRIF, Richard Prasquier s’est offusqué du fait que l’on donne ainsi un certificat de cacherout à une dame réputée raciste. À l’inverse, Gilles-William Goldnadel, étoile montante dans le firmament communautaire, membre du conseil politique du CRIF, dénonce « un bridage de la pensée », « un manque de liberté d’expression » et un « déni de démocratie ». « On ne peut pas traiter sur le même plan l’homme du point de détail et sa fille qui a déclaré dans les colonnes du Point que la Shoah avait été le summum de la barbarie », a-t-il ajouté. Ce point de vue est également soutenu par Théo Klein « conscience de gauche » du judaïsme français.

On ne peut rien comprendre à toute cette histoire sans aller regarder de plus près cette fameuse fréquence (94.8 FM à Paris), qui est en fait partagée entre quatre radios, toutes juives, mais totalement indépendantes les unes des autres, et dotée chacune d’une ligne éditoriale autonome.

Radio J, celle par qui le scandale est arrivé, est dirigée par Serge Hajdenberg, le frère de Henri Hajdenberg qui fut président du CRIF à la fin du siècle dernier. Elle est l’héritière du courant « Renouveau juif » qui, dans les années 1980, avait pris la tête de la contestation de l’establishment communautaire jugé trop tiède dans son soutien à Israël et dans sa lutte contre l’antisémitisme en France. Henri s’est intégré plus tard dans les rangs des notables, alors que Serge a conservé l’esprit frondeur de sa jeunesse.
RCJ, dirigée par Shlomo Malka est, en revanche, la voix officielle du Fonds Social Juif Unifié (FSJU), principale institution du monde juif français qui mène des activités éducatives, culturelles et sociales à partir de ses locaux de la rue Broca, le centre Rachi[1. Par souci de transparence, il faut préciser que l’auteur de ces lignes est détenteur d’une chronique hebdomadaire sur cette radio, ce qui ne l’empêche pas de tacler le boss du FSJU avec d’autant plus de bonne conscience qu’il n’est pas rémunéré pour cette prestation….].

Les deux autres radios, Judaïques FM et Radio Shalom, moins bien dotées que les deux premières, défendent une ligne proche du « camp de la paix » israélien et, pour Radio Shalom, on note un penchant favorable à la monarchie marocaine dont le propriétaire de la station est proche…

C’est donc dans ce contexte de concurrence interne, principalement entre Radio J et RCJ, que l’on doit replacer le « coup » tenté par Radio J et Frédéric Haziza. Les « reprises » du lundi matin auraient été innombrables et la notoriété de la station et de son journaliste aurait grimpé en conséquence. Mais cette affaire est tout de même symptomatique de l’effet « madame Le Pen » sur l’ensemble du corps social français, jusque dans des secteurs qui devraient a priori rester de marbre devant la danse des sept voiles interprétée devant le pays par la candidate du FN à l’élection présidentielle de 2012.
Pour essayer d’y voir plus clair, il suffit de répondre à deux questions simples : madame Le Pen est-elle une personnalité politique comme une autre et les radios juives sont-elles des radios comme les autres ?

À questions simples, réponse compliquées, car on ne fréquente pas impunément le talmud. D’un point de vue juif, la présidente du Front national a explicitement rompu avec le discours de son père sur la Shoah en déclarant que cette dernière constituait « le summum de la barbarie ». Cette déclaration suffit-elle à la réintégrer dans la cohorte des personnalités « interviewables » sur 94.8 ? Pas nécessairement, car le FN, à ma connaissance, n’a pas exclu de ses rangs des gens comme Bruno Gollnisch qui soutiennent les négationnistes.

C’est la réponse à la deuxième question qui devrait, en principe, décider en dernier ressort du bienfondé d’une éventuelle invitation de madame Le Pen à l’antenne. Si tous les grands médias ont ouvert leurs micros à cette dernière, pourquoi faudrait-il s’interdire de faire de même, à moins de vouloir se limiter à diffuser les nouvelles internes à la communauté ? Radio J et RCJ, qui diffusent chacune une émission politique dominicale, où les leaders nationaux sont invités à s’exprimer sur tous les sujets d’actualité peuvent-elle ostraciser l’un d’entre eux au prétexte que ses positions risquent de choquer le public de cette fréquence ? J’aurais tendance à répondre non à cette question, car le seul tabou qu’il convient de ne pas briser pour ces radios c’est celui de faire la promotion des gens qui appellent à la destruction du peuple juif ou d’Israël, genre Ahmadinejad, Hamas ou Hezbollah.
Pour le reste, les auditeurs de cette fréquence sont des adultes responsables, souvent fort diplômés, dont le jugement ne saurait être subrepticement perverti par le discours enjôleur de madame Le Pen.

Ce qui est bien plus regrettable que cette bouffée d’indignation rituelle, c’est la disparition, après un demi-siècle de bons et loyaux services intellectuels de la revue L’Arche, qui était le rendez-vous mensuel de l’intelligentzia juive. Pierre Besnainou, directeur du FSJU et « cost-killer » intraitable, a jugé que ce machin pour intellos plombait le budget. Il faut dire qu’avant d’assumer cette charge communautaire, Besnainou avait été l’un des dirigeants de la boite de prod’ télé AB productions, où l’on sort son audimat dès qu’on entend le mot culture.

L’islam radical, un hoax maccarthyste ?

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« L’étendue de la radicalisation de la communauté musulmane américaine et la réponse de cette communauté » Voilà l’intitulé, on ne peut plus explicit lyrics, d’une commission d’enquête du Congrès américain dont le Représentant républicain de Long Island, Peter King est le maître d’œuvre.

Que n’a-t-il pas fait là ! Ne savait-il pas que le simple fait de nommer un tel problème allait lui attirer les foudres des défenseurs patentés des droits de l’homme, avec leurs vocabulaire habituel, amalgames, stigmatisations, faire le lit de truc ou de machin, etc. Non, le simple fait de se poser la question est en soi un acte « raciste », voire “maccarthyste” selon certains.

Tant pis si la principale organisation représentative de la communauté musulmane aux Etats-Unis, CAIR (Council on American-Islamic Relations), est régulièrement accusée d’être une succursale du Hamas ; tant pis si Al-Qaïda essaye de recruter des jeunes Américains musulmans pour des attentats-suicides ; tant pis si l’attitude de la communauté musulmane au lendemain du 11 septembre fut plus que discrète…

C’est à ce même titre que les débats sur la laïcité et l’Islam font un tel tollé en France, à tel point que le recteur Dalil Boubakeur en demande l’annulation, et qu’en Belgique, ils sont implicitement proscrits, tandis qu’au Pays Bas, on assassine ceux qui en parlent…

Gentils cagoulards, vilains laïcards

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Le Nouvel Obs a donc trouvé les coupables. Ceux qui décontaminent sans vergogne la « pensée FN ». Bien qu’ayant la particularité d’écrire pour les deux accusés principaux, Causeur et Marianne2, et d’avoir participé un jour à une université de la Fondation du 2 mars (Ex-MarcBloch) je ne reprendrai pas, point par point les actes d’accusation dressés par Laurent Joffrin et Ariane Chemin. Philippe Cohen a fait le boulot, beaucoup mieux que je ne pourrais le réaliser moi-même[1. Et quant à moi chers amis, vous pourrez lire ma réponse lundi (EL)].

En revanche, je m’étonne que l’une des deux procureurs se trouve être précisément celle qui suivait le dossier corse pour un grand journal du soir, entre 1999 et 2004. En se plongeant dans les archives on peut – entre autres – retrouver un portrait hagiographique de Jean-Guy Talamoni et une recension, empreinte d’admiration, de l’ouvrage de ce dernier.

Un exemple ? Dans le portrait, elle cite les paroles de Talamoni « Ni droite, ni gauche, Corse ! » qui souhaite se défendre des accusations de facho lancées par d’autres séparatistes, Santoni et Rossi. Dans le papier de ce matin, en revanche, elle cite un ex-collaborateur d’un député gaulliste qui rappelle que « les souverainistes ont été élevés dans le culte du ni droite ni gauche, qui est justement le slogan du FNJ ». Moralité : lorsque que l’on déclare s’affranchir de ce clivage, on est facho ou pas selon qu’on se trouve à Toulon ou à Bastia. Les courants marins, très certainement…

À la lecture de ces deux documents, je me suis tout de même demandé si Ariane Chemin n’avait pas pris le risque de décontaminer la pensée nationaliste corse. Quelle mauvaise langue je fais…
Références :

Jean-Guy Talamoni, nationaliste sans cagoule. Le Monde, par Ariane Chemin. Jeudi 17 mai 2001.
Jean-Guy Talamoni, ou le nationalisme corse raconté aux Français. Le Monde, par Ariane Chemin. Mercredi 28 novembre 2001.

A Tripoli, on aime le Tsunami

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On avait prévu ici même que les révoltes arabes risquaient d’apporter un répit inespéré à Laurent Gbabgo, en détournant miraculeusement d’Afrique de l’Ouest vers l’Afrique du Nord, les spotlights et la compassion occidentale qui s’ensuit.

Au titre de cette jurisprudence, il ne fait guère de doute que la catastrophe spectaculaire qui frappe le Japon et maints pays riverains du Pacifique apportera une bouffée d’oxygène providentielle à Kadhafi.

Le Frère guide étant ce qu’il est, nul doute qu’il verra là, non pas une coïncidence malheureuse pour les uns et heureuse pour lui-même, mais une prise de position divine, directe et explicite, en sa faveur…