Accueil Site Page 2893

Beijing pas bling-bling

La presse chinoise rapporte que d’ici le 15 avril, les annonceurs devront cesser la « promotion de l’hédonisme » et le « culte des produits étrangers » qui créeraient un climat malsain en Chine. En conséquence de quoi les mots luxe, classe et royal sont dorénavant interdits sur les affiches et à la télévision, sous peine d’une amende.
Mieux vaut tard que jamais : le Parti communiste chinois s’alarme enfin du fossé croissant entre riches (à sac à mains siglés) et pauvres (enchaînés dans lesdites usines de sacs, si ça se trouve). Alors, place à la sobriété, qui serait la vertu des classes moyennes. Et si ça se trouve aux sacs en plastique pour remplacer les coûteux accessoires de mode malsains, occidentaux.

Méfiance quand même : vu les chiffres d’affaire en jeu – la Chine est le principal marché pour l’industrie du luxe, avec des taux de croissance à deux chiffres – on peut parier que d’ici quelques saisons, même les sacs jetables des équivalents pékinois de Leader Price ou Kiabi pourraient être réinterprétés par les créateurs.

Au balcon de l’Histoire

La télé est la caméra de surveillance du monde et il est rassurant d’avoir, toujours à portée de regard, un de ces écrans allumés, comme ça, sans le son, juste pour vérifier de temps à autre que tout est normal dans les succursales de l’empire : je ne voudrais pas louper la dramaturgie de l’hyper-événement trouant le grillage de l’antenne ou d’une apocalypse débarquant en pleine « Roue de la fortune » ![access capability= »lire_inedits »]

Mais avec la prolifération des chaînes d’info permanente, on a vite fait de monter le son toutes les cinq minutes, de se laisser aguicher par les cent petits feuilletons qu’elles tricotent dans le quotidien et de finir la journée la tronche plus farcie qu’un vigile de supermarché dans la salle de contrôle ou avec le profil pervers d’un guetteur de drame.

Par contre, avec les révoltes arabes de la rentrée, culpabilité walou ! Je me suis adonné à l’événement sur canapé, d’abord avec la bonne conscience du citoyen qui fait son devoir, puis fasciné. J’allais en avoir pour le prix de mes paraboles !

Discrète et inattendue, la Tunisie dégaine la révolte plus vite que son ombre : le coup part. À peine Ben Ali et consorts ont-ils vidé les lieux que l’Égypte confirme une théorie de la contagion en rodage. Les journalistes ne se sentent plus de joie. De belles émeutes, même réprimées dans le sang, c’est autre chose que l’exotisme fatigué du Dakar, même délocalisé.

Al-Jazira, Al-Arabiya, CNN, les France 24, LCI, TV5, LCP, Euronews et autres BFM et I-Télé, pour la flopée proliférante des chaînes s’évertuant à fictionner l’information en épisodes et en saisons, c’est l’aubaine, une claque salutaire dans le dos de leurs antennes bègues et un grand coup de fouet sur le rythme hoquetant de leurs infos en flux. Les journalistes euphoriques peinent à trouver la componction minimale de rigueur pour annoncer les bilans des victimes. Les images des hauts faits des dernières heures montées et remontrées en boucle alternent avec les plateaux d’experts et les interviews dégotées à l’arrache au téléphone. Si la Tunisie, où le suspense tourne vite court avec le départ-éclair de Ben Ali, est traitée en fait divers, la perspective très prometteuse d’un embrasement généralisé du Proche-Orient nous propulse dans le fait d’univers.

On sent l’envie des présentateurs de voir la révolution dépasser le Proche-Orient pour gagner la Chine et le reste du monde…Vient alors la question posée avec le plus grand sérieux : quelle onde de choc risque-t-on à Paris ? L’ambiance est assurée au moins jusqu’au coming out de DSK! Mais derrière ces vœux sincères de contagion fiévreuse, on sent une vraie perplexité quant au sens profond de ses mouvements. À l’opposé d’une classe politique qui, le tempo des événements dans la peau, rivalise de finesse dans l’analyse et de pertinence dans la gestion diplomatique, les médias s’interrogent, invitant ici un dissident égyptien en exil, là un restaurateur tunisien très en vue qui a bien connu Bourguiba… La quête de sens est insatiable. On veut comprendre!

Il semble bien difficile d’admettre qu’un peuple assuré par la force implacable de la légitimité, servie par une maîtrise parfaite des outils technologiques du quotidien, doublée d’une connaissance intuitive aiguë de l’information et de ses relais atteigne une telle efficacité, sans préméditation, sans cadre idéologique ni véritable logistique militante. Quelle force occulte agit dans les replis de l’Histoire ? Porte-elle la barbe ? Qu’une jeune génération déterminée, née au cœur de la civilisation des images, élevée dans ses trames, exorcise ces drames[1. A Sidi Bouzid, l’immolation de Mohamed Bouazizi lance la révolte ; au Caire, c’est Khaled Saïd, battu à mort par des policiers, en juin, à la sortie d’un cybercafé, qui va fédérer la jeunesse qui occupera six mois plus tard la place Tahrir] depuis Facebook et précipite, avec ses portables et sa conscience d’être à l’antenne sur Al-Jazira et les écrans du monde, la chute d’un régime corrompu, rend perplexe (jalouse ?) une société notoirement plus riche et plus âgée, dont les jeunes très gâtés érigent sur les murs de leur Facebook, en summum de la subversion, l’invitation au prochain apéro géant.

Les reporters étrangers au Caire, contraints pour leur sécurité au repli dans les immeubles bordant Al-Tahrir, la place de la libération la plus célèbre du monde depuis la veille, finiront par louer des balcons pour y placer leurs caméras et envoyer dans le monde entier la même vue panoramique : plan large standard en surplomb pour un direct permanent sur la place que les commentaires, interviews et plateaux parisiens en vignette à l’écran ou en voix off n’interrompent désormais plus. Face à l’énormité des événements, les grandes chaînes généralistes bousculent, elles aussi, leurs grilles et sautent sur place, les chaînes thématiques rallient le ban comme elles peuvent, avec la recette fameuse des boulettes de viande à la cairote sur Frichti TV ou les mérites du pur-sang arabe, sa tête très typée et son port de queue relevé si caractéristiques pour Adada Channel !

Je n’ai pas souvenir d’un tel plan fixe, en direct, sur autant de chaînes différentes et pendant aussi longtemps (les trois jours qui précèdent le « vendredi du départ »[2. Le vendredi 4 février, jour de la prière]). Vous pouvez zapper ad lib, vous tombez sans cesse sur cette même diapo animée, nouvelle mire du PAF, la place où la focale mondiale s’est postée pour guetter l’Histoire en train d’accoucher.

Seuls quelques flashes d’info s’immiscent encore, pour rappeler à notre souvenir un monde gagné par la contagion de cette image universelle. En réquisitionnant l’attention planétaire, le peuple égyptien se dispense de l’arraisonnement de la télévision d’État et de la prise en force du Palais d’hiver. Un peuple résolu, adroit et vigilant pousse un dirigeant dépassé sur la place publique de l’opinion mondiale. Je suis le témoin donc l’acteur, au balcon de l’Histoire… de la révolution en mire.[/access]

Libye : les Algériens s’énervent…

2

La crise libyenne commencerait-t-elle à déstabiliser tout le Maghreb? Ainsi nous apprenons que l’armée algérienne vient de déployer une brigade de fantassins d’élite près de la frontière avec la Libye. A Alger on a peur d’un trafic d’armes provenant de la Libye où certains des énormes dépôts de Kadhafi ont été pillés.

Le pouvoir algérien a pris d’autres mesures, notamment aériennes, pour renforcer la surveillance de cette frontière longue de 900 kilomètres. Selon le quotidien algérien El Khabar, ces craintes algériennes seraient fondées et des armes seraient d’ores et déjà entrées en Algérie sans vraiment prendre le temps de s’arrêter aux postes de douane.

Si tel est le cas en Algérie, logiquement la Tunisie et l’Egypte, tout aussi frontalières, devraient être confrontées au même genre de problèmes. Et y répondre de la même façon, voire un peu plus nerveusement , sans s’en tenir à de seules mesures passives.

Un peu comme si la guerre en Libye ne faisait que commencer…

Libye : Juppé première victime de la guerre ?

35

Il était le sauveur de Sarkozy, le vice-président voire le véritable chef de l’exécutif. Il y a trois semaines, l’ensemble de la presse et de la classe politique célébrait dans l’euphorie le retour d’Alain Juppé au Quai d’Orsay. Le triomphe – modeste – du ministre prodigue aura été de courte durée : à la mi-mars, celui qui, fin février, imposait ses conditions à un président de la République aux abois, a perdu la plupart de ses cartes.

Autant le dire d’emblée, je ne dispose pas de la moindre information confidentielle. Qu’Alain Juppé ait ou non failli démissionner, comme l’affirme Anna Cabana du Point, il est certain que c’est que par une dépêche d’agence que le patron de la diplomatie française a appris que Nicolas Sarkozy avait décidé de reconnaître le Conseil national de transition libyen, et autorisé ses leaders à l’annoncer au monde sur le perron de l’Élysée. On n’a pas besoin d’avoir une « gorge profonde » à l’Elysée pour comprendre que Nicolas Sarkozy a choisi de ne pas prévenir Juppé et que ce dernier ne pouvait rien faire. L’imagine-t-on démissionner en plein crise libyenne, prenant le risque d’être le responsable de la chute de Benghazi et d’une victoire de Kadhafi ? Impossible. Juppé était coincé. Nicolas Sarkozy le savait.

La guerre en Libye est loin d’être gagnée – on peut même dire que les ennuis commencent, et avec eux les polémiques. Mais, à défaut du scalp de Kadhafi, le président de la République a déjà conquis un premier trophée : en reconnaissant les rebelles libyens et plaçant son ministre des Affaires étrangères devant le fait accompli, Nicolas Sarkozy a regagné le terrain qu’il lui avait cédé pour clore l’affaire MAM. On sait en effet que Juppé s’était déjà vu proposer le Quai d’Orsay lors du remaniement de novembre. Il avait posé ses conditions : la première d’entre elles était la clarification, en matière de diplomatie, des relations entre le ministre et le président, mais aussi entre l’administration du Quai et la machine élyséenne. En clair, Juppé exigeait d’être pleinement associé à l’élaboration de la politique étrangère française, domaine traditionnellement réservé du chef de l’Etat. En novembre, encore sûr de lui, Sarkozy avait refusé. Trois mois plus tard, affaibli par l’affaire MAM et les échecs de sa diplomatie dans le monde arabe, il cédait. En échange de ce ralliement, Sarkozy offrait à Juppé la tête de Guéant sur un plateau, l’âme damnée du chef de l’Etat étant alors « promu » mais surtout éloigné place Beauvau.

Et voilà que trois semaines après avoir été obligé de capituler devant « le meilleur d’entre nous », Sarkozy a repris les rênes de la politique étrangère de la France. Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle en soi. Sauf qu’il n’est pas certain que le panache de BHL soit meilleur conseiller que la prudence de techno de Guéant.

Il est vrai que si l’opération libyenne ne s’avère pas, au bout du compte, aussi bonne pour la France que ne le laissaient penser les drapeaux tricolores agités par la « rue arabe » au lendemain du vote de l’ONU, elle ne peut être que gagnante pour le président. N’en doutons pas, ce sont les sentiments les plus nobles qui ont poussé Sarkozy à prendre la tête du camp anti-Kadhafi. Mais on ne peut pas ne pas voir qu’il était le leader occidental qui avait le moins à perdre et le plus à gagner. Troisième dans les sondages pour le premier tour de l’élection présidentielle, tenu responsable du naufrage de la diplomatie française face aux révolutions arabes, il a trouvé, avec la crise libyenne une excellente occasion de retourner la situation. La petite victoire remportée sur Juppé n’est qu’un petit avantage en nature récupéré dans l’opération.

On ne sait pas et on ne saura peut-être jamais si Kadhafi a contribué à la campagne de Sarkozy en 2007. Ce qui est certain, c’est qu’il a déjà fait beaucoup pour celle de 2012.

Nucléaire iranien : les Mollahs ne mollissent pas

2

Le 16 mars dernier, la commission de la défense du Sénat américain a reçu Andrew Gibb, en charge des ADM (armes de destruction massive) et de la prolifération au sein du Conseil national de renseignement, pour un « état de lieux » de la question nucléaire iranienne. La séance, tenue à huit clos, avait comme objectif de briefer les sénateurs sur le travail en cours qui aboutira bientôt par une nouvelle évaluation officielle des capacités et intentions iraniennes dans le domaine nucléaire. La dernière fois qu’une telle évaluation a été élaborée fin 2007, ses conclusions expliquaient que Téhéran souhaitait atteindre le seuil du nucléaire militaire sans le franchir, ce qu’on appelle en américain « a décision away from the bomb ».

Selon Amir Oren, le très renseigné enquêteur de Haaretz, le consensus qui se dégage parmi les agences de renseignement des Etats-Unis est que l’Iran n’a pas encore décidé de franchir le seuil et donc de fabriquer des armes nucléaires. Contrairement à ce que disent les Iraniens, les Américains ne croient pas que les hésitations de Téhéran ont quelque chose à voir avec une interprétation du Coran ou d’un Hadith. Les mollahs, croit-on à Washington, prennent très au sérieux la possibilité des frappes contre leurs installations nucléaires et continuent à peser les avantages et désavantages d’une telle décision.

En fait, l’agenda qui semble avoir les faveurs de Téhéran est assez simple : attendre dans un premier temps que les missiles balistiques iraniens capables d’atteindre le côte Est des Etats-Unis soient opérationnels. Ensuite, il sera bien temps de penser à fabriquer des têtes nucléaires…

Notre pain quotidien (10)

Gandhi en goguette. Nos confrères du Point ont eu la riche idée de nous donner enfin des nouvelles de François Bayrou. Mais si, souvenez-vous, l’éleveur de chevaux au parti centriste orange pâle, qui avait tout de même réuni plus de 18% d’électeurs sur son nom au premier tour de l’élection présidentielle de 2007. L’hebdomadaire nous décrit un voyage du gentleman-farmer béarnais « en immersion » en Inde, et plus précisément à Dharavi, un bidonville près de Bombay. Le décor est planté : « Mains jointes, tête baissée, il fait le salut indien. Se déchausse. Pénètre dans la pièce et va s’asseoir en tailleur au milieu d’un parterre de saris multicolores. » Bayrou – cherchant à se donner une posture internationale – se métamorphose progressivement en Gandhi, sous les yeux ébahis de la journaliste du Point. Il rencontre la population, les businessmen, parle culture, quand soudain, c’est le drame : « Bayrou n’est pas Gandhi. Contrairement au penseur hindou, le leader du MoDem, même en déplacement, consulte les dépêches sur Internet trois fois par jour. ‘MAM va sauter !’ lance t-il à Marielle de Sarnez, devant le Taj Mahal Palace » De retour à Paris Bayrou serait devenu – tenez-vous bien – un homme « dopé à l’énergie indienne » et « sûr de son destin ». Les récents sondages Harris le créditent seulement de 6 à 8% d’intentions de votes au premier tour… Vivement la présidentielle de 2017, et même l’après-presidentielle ; qu’il parte se ressourcer en « immersion médiatique » dans une contrée encore plus lointaine : la Mongolie ? La Papouasie ? L’Île de la Tortue ? Et… qu’il y reste ?

Arsenic et vieilles dentelles. Avocat n’est pas un métier facile, à la différence de pilote de chasse ou cardiologue. Il n’est pas aisé de forger des stratégies de défense visant à toucher les petits cœurs tendres des magistrats (syndiqués ou non)… Il faut justifier tel vol à main armée par une « situation personnelle inextricable », il faut expliquer telle agression par une « enfance difficile », éventuellement mâtinée de problèmes psychiatriques, etc. Bref, avocat, c’est un vrai métier. Un exemple de cette maestria nous est donné dans le contexte du procès d’un homme de 52 ans qui a tenté de tuer sa femme, riche viticultrice de la région de Chablis, en l’empoisonnant durant près d’un an avec de l’arsenic. La défense expliquera glorieusement, nous apprend la presse « qu’il ne voulait pas la tuer, mais qu’il aurait fait ce geste par amour parce qu’elle travaillait trop et ne prenait pas assez soin d’elle. Il voulait, en la rendant malade, l’avoir auprès de lui. » Bien tenté. Moralité : l’empoisonneur débile a été condamné à cinq ans de prison, dont deux fermes. Et le Parquet a fait appel… Il ne lui reste plus qu’à tenter de s’empoisonner lui-même avec la nourriture servie en prison.

Femme de gauche. La jeune chanteuse Camélia Jordana (« révélée » – le mot est de Télé 7 Jours ! – par l’émission « La Nouvelle Star » de M6) déclare crânement dans l’émission « Sept à huit » de TF 1 qu’elle souhaite voir advenir en France un… « gouvernement de gauche ». Bang ! La jeune-femme, qui nous exhorte au passage de ne pas nous « pignoler » (le mot est d’elle…) sur la Burqa, estime qu’ « on est dans une espèce de société débile où il ne se passe que des choses débiles. » Un si bel engagement fait plaisir à voir ! Une si belle conscience citoyenne fait plaisir à entendre ! Ah, qu’il est dommage qu’à la place de la maigre soupe musicale markétée qu’elle tente de nous vendre habituellement, la demoiselle n’ait pas décidé de faire de vraies chansons avec ses ardents refus. On aurait peut-être vu advenir une nouvelle nouvelle chanson française…

« Lutter politiquement contre les paniques morales »

Gaël Brustier, docteur en science politique, co-auteur du remarqué Recherche le Peuple désespérément, membre du Parti Socialiste, vient de publier avec Jean-Philippe Huelin Voyage au bout de la droite (Mille et Une nuits). C’est en militant politique, intellectuel et néanmoins ami qu’il a répondu à mes questions.

Daoud Boughezala : À vous lire, Jean-Philippe Huelin et toi, les slogans libertaires de mai 1968 appuieraient un nouvel occidentalisme fondé sur les valeurs marchandes…

Gaël Brustier : Ce que nous appelons « droitisation » n’est ni unilinéaire ni uniforme. Tu fais référence, en l’occurrence, à ce que nous définissons comme l’hédonisme sécuritaire, qu’on ne peut pas expressément traiter sous l’angle de l’histoire des idées. En expliquant que les enfants des soixante-huitards veulent, comme leurs parents, jouir sans entrave mais sous la protection d’un arsenal sécuritaire renforcé, nous pointons autant une évolution sociologique qu’une évolution correspondante des droites extrêmes européennes. C’est vrai et évident aux Pays-Bas avec Wilders. Cela peut devenir vrai dans d’autres pays, en particulier en France. Il est vrai que la France n’est pas encore touchée massivement par ce phénomène que nous entrevoyons à l’horizon d’une ou deux décennies…

DB : Pour prendre l’exemple français, Marine Le Pen surfe allègrement sur les « paniques morales » que tu évoques. N’est-ce pas là aussi une conséquence de la désertion du réel par une gauche muette sur la sécurité et l’immigration ?

GB : Marine Le Pen surfe sur beaucoup d’interrogations de notre société. Son actuelle percée est d’abord le fruit de sa capacité à se saisir d’une détresse sociale face à la mondialisation, aux délocalisations, au poids que la mondialisation fait porter à la société française. Mais les questions « morales » ne sont pas indifférentes à la droitisation actuelle. Nous reprenons en partie les analyses de Stanley Cohen pour expliquer qu’un ensemble de « paniques morales » parcourent la société. Elles ont un degré de sophistication différent mais se rapportent souvent à la question de l’Islam, devenue obsessionnelle dans une partie des élites notamment. C’est ce phénomène que tente de capter Marine Le Pen qui parle un langage démagogique mais habile. Les « paniques morales » existent : il faut savoir y répondre.

Ce qui est regrettable c’est de voir la gauche, ou une certaine gauche, éprouver, par exemple, une certaine mansuétude à l’égard du groupe Sexion d’Assaut qui tient des propos manifestement homophobes. Les mêmes sont plus durs avec Marine Le Pen lorsqu’elle prétend défendre les gays. C’est, à notre sens, une erreur stratégique qui peut, à terme, se payer durement dans les urnes, en particulier dans les grandes villes. En matière de stratégie électorale, il ne faut pas « flatter sa conscience avec son indignation » comme aurait dit Pasolini. Il faut d’abord être efficace politiquement.

DB : D’accord, mais vous parlez de paniques « morales ». Comment lutter politiquement ?

GB : Lutter contre les panique morales c’est à la fois bannir l’angélisme et le différentialisme et refuser le discours islamophobe et occidentaliste qui se pare des habits de la laïcité… Penser que la France est en voie d’islamisation relève du délire le plus achevé mais il ne faut pas, dans le même temps, refuser de voir qu’il existe des problèmes liés à des phénomènes para-sectaires qui posent des problèmes à beaucoup de nos concitoyens… Et qu’on cesse enfin de feindre d’assigner à « résidence culturelle » certains de nos concitoyens en les intégrant automatiquement à une catégorie religieuse…

DB : Penses-tu que la gauche peut sortir de l’angélisme pour reconquérir des classes populaires en quête de valeurs morales?

GB: Je pense que la gauche pèche par buonisme et aime avant tout flatter sa conscience en s’indignant. Il faut à la gauche le courage de regarder en face la société française. Elle doit analyser la géographie sociale du pays et la capacité de la droite à se fondre dans celle-ci en définissant un imaginaire collectif compatible avec elle. Nous avions analysé cette géographie sociale dans Recherche le peuple désespérément. Aujourd’hui nous nous attachons à décrire la droitisation dans Voyage au bout de la droite. Les hésitations stratégiques de Messieurs Buisson et Guaino, la difficile articulation de la visite au Puy-en-Velay et de la défense de la laïcité, l’impossibilité évidente, pour la droite, de faire campagne sur le mérite et le pouvoir d’achat, laissent l’élection présidentielle très ouverte.

DB : Donc, l’effondrement actuel de la popularité de Nicolas Sarkozy ne garantit pas la victoire de la gauche en 2012 ?

GB : Certainement pas ! La gauche a donc tort de se reposer sur ses lauriers. On ne répondra pas à la droitisation en criant « à gauche, à gauche, à gauche ! ». Et pas plus en transformant l’adversaire en diable. Il s’agit de définir à la fois un projet pour le pays en rapport avec la mondialisation et un imaginaire collectif qui lui corresponde. Pour les droites, l’explication du monde est simple, « du coin de la rue à Kaboul ». Pour la gauche, quelle est-elle ?

Voyage au bout de la droite

Price: ---

0 used & new available from

Juges partout, justice nulle part

J’apprécie souvent, mais pas toujours, les coups de gueule de Sarkozy tout en regrettant qu’il ne joigne pas davantage le geste à la parole. Je ne comprends pas la mobilisation présidentielle pour Florence Cassez. D’abord, je la crois coupable mais, quand bien même serait-elle innocente, elle n’est pas infirmière bulgare et le Mexique n’est pas la Libye. Bien sûr, soixante ans de taule, c’est cher, et on peut souhaiter, par simple humanité, qu’elle bénéficie des mêmes ristournes que les condamnés incarcérés dans nos prisons, mais quand les Mexicains tiennent un criminel ou quelqu’un qu’ils ont jugé comme tel, s’ils choisissent d’accorder à la société soixante ans de répit et si c’est leur droit, c’est leur droit. Ils ont peut-être aussi voulu envoyer un message à toutes les gourdes qui en pincent pour les bandits : « Si vous voulez fricoter avec la racaille, restez donc au pays des droits de l’homme criminel et de sa femme complice, ça coûte moins cher. »[access capability= »lire_inedits »]

Si, sur ce coup-là, Sarkozy m’a déçu, sur le coup de pied dans la fourmilière judiciaire, j’applaudis. Comme toujours, il ne va pas assez loin et j’aurais été comblé par le spectacle d’un juge laxiste cloué à la porte d’une grange, histoire de dissuader les mauvais esprits de continuer à se moquer du monde, mais je sais me contenter de plaisirs simples et la simple grogne de ces fonctionnaires-là en est un. Si le chef de l’État s’interdisait de demander des comptes, au nom du peuple français, à la corporation censée rendre la justice au nom du même peuple, parce qu’elle est des plus susceptibles, il faillirait à sa tache et nous verrions une magistrature à l’abri de la critique, aussi sourde aux doléances et satisfaite du sentiment de son indépendance que les criminels le sont du sentiment de leur impunité.

La réponse imparable à toute critique : le manque de moyens !

Qu’un juge puisse travailler à l’abri des pressions du pouvoir politique, c’est une garantie à laquelle nous tenons tous, mais si la justice est rendue « au nom du peuple français », le moins que l’on puisse dire est que le peuple n’y trouve pas son compte. Quand les cas de meurtres commis par des condamnés multirécidivistes se multiplient, quand des délinquants sont arrêtés cent fois et relâchés cent fois, il faut bien constater que, pour ceux-là, le crime est plus payant que le respect de la loi. Et si le crime paye, à qui la faute sinon à ceux qui fixent le tarif ?

La réponse à cette critique est invariable et tellement imparable qu’elle est devenue celle de tous les fonctionnaires à qui on a l’audace de demander des résultats : « C’est la faute au manque de moyens ! »
Ils ont sûrement raison, il suffirait de mettre un contrôleur sur les talons de tout criminel dès sa sortie de prison jusqu’à la fin de sa vie pour réduire le taux de récidive ou encore de verser une « allocation Iphone » à tous les voleurs pour faire baisser les chiffres de la délinquance, mais en attendant que la société et le contribuable acceptent de tels sacrifices, il faut faire avec les moyens du bord. Avec la sur-représentation des étrangers ou des Français d’origine étrangère dans nos prisons comme dans toutes celles d’Europe, on pourrait aussi fermer le robinet de l’immigration avant de s’attaquer au kärcher à la délinquance, mais c’est un autre débat.

Le droit du condamné prime sur le droit de l’honnête homme à la sécurité

Dans certains pays d’Afrique, l’État n’a pas les moyens de nourrir les gens en prison et ne s’interdit pas d’incarcérer les criminels pour autant. La bouffe, c’est le problème du prisonnier et on ne demande pas à des populations qui ont du mal à faire vivre leurs enfants de nourrir leurs voleurs, leurs violeurs et leurs assassins. Toutefois, il ne s’agit pas de suivre ce modèle, mais de retrouver un peu du bon sens qui l’anime.

Chez nous, c’est au criminel que le manque de moyens profite. Pas assez de psys et les malades sexuels sont lâchés dans la nature sans suivi ! Pas assez de juges ou de places dans les prisons, et les délinquants n’effectuent pas leurs peines ! Que ne les garde-t-on à l’ombre en attendant que des postes soient créés et des prisons construites ! On place l’impératif d’incarcérer dans des conditions décentes au-dessus de celui d’incarcérer et le droit du condamné prime sur le droit de l’honnête homme à la sécurité.

L’immense majorité des Français finance une lourde machine judiciaire et s’en félicite ou s’en accommode parce que, comparée à la loi du talion, la justice est un progrès. Encore faudrait-il empêcher les prêtres gauchistes de la religion des droits de l’homme à l’œuvre au sein du Syndicat de la magistrature de dévoyer cet humanisme.

Le législateur sarkozyste s’y emploie quand il tord le bras aux juges à coup de lois sur la rétention de sûreté, les peines planchers ou les jurys populaires pour les forcer à rendre la justice. Naturellement, ça les fait brailler. Moi, ça me rassure.[/access]

Guéant et les cantonales: plus c’est gros, moins ça passe ?

3

Me serais-je félicité trop tôt du culot monstre dont a su faire preuve Claude Guéant hier soir ? Sitôt lancée, l’opération « Déni de réel », lancée depuis l’Elysée et Beauvau pour tenter d’accréditer la «bonne tenue» de l’UMP aux cantonales a semble-t-il salement loupé sa cible.

Pas besoin d’être gauchiste pour savoir faire une addition, et ainsi, sous le titre: « Cantonales : l’UMP enregistre un recul historique » mon excellente consœur Judith Waintraub du Figaro remet les calculettes à l’heure : « Avec 17 % des suffrages, l’UMP et ses alliés du centre qui se sont présentés sous leur étiquette nationale perdent presque quatre points par rapport à l’élection de 2004, où les mêmes cantons étaient en jeu. Ils avaient fait à l’époque 20,95 % ».

Et pour ceux qui n’auraient pas compris la magouille ministérielle, Judith Waintraub enfonce le clou : « Claude Guéant, en annonçant les résultats encore partiels dont il disposait en milieu de soirée, a additionné d’office au score UMP-centre celui des candidats « majorité présidentielle » (autour de 5,5 %) et celui des divers droite (9,5 %). Ce qui lui a permis d’atteindre un résultat nettement plus flatteur, autour de 32,5 % des voix. D’autant plus flatteur que le nouveau ministre de l’Intérieur s’est bien gardé d’effectuer la même opération avec les voix de gauche ».

Bon, on pourra à juste titre expliquer que Mlle Waintraub, quoique peu suspecte de sujétion idéologique à la gauche, est connue pour son indépendance d’esprit voire ses tendances au ronchonnage. Mais quid de Nadine Morano, qui après quelques circonvolutions assez cocasses a reconnu un recul de 3,5 points de son camp ce matin au micro de Jean-Pierre Elkabbach ?

S’il n’a même pas réussi à convaincre de la « bonne tenue » de l’UMP la plus godillote des godillots, le ministre va devoir penser à affiner sa com’. D’autant plus que dimanche prochain, quand il faudra annoncer le nombre d’élus gagnés ou perdus par chaque camp, il risque d’avoir un peu plus de mal à brouiller les communications adverses.

Libération sexuel

61

« Réenchanter la gauche ». C’est l’objectif que s’est assigné Nicolas Demorand en prenant la tête de Libération. On attendait les premiers signes de cet enchantement nouveau avec impatience. Si au passage, d’ailleurs, Demorand pouvait en profiter pour réenchanter la droite, la politique et, last but not least, la presse quotidienne nationale, nous n’en serions pas complètement fâchés.

Le récent article de Régis Jauffret sur sa rencontre avec Marine Le Pen s’inscrit-il dans cette mission ? Simone de Beauvoir, compagne du fondateur de Libé, doit être toute chose, là où elle est, de découvrir le premier paragraphe de l’écrivain Jauffret : « Si je n’étais pas féministe et partisan de la parité au Parlement, je me serais dit que c’est exactement le genre de fille qu’on a envie de sauter entre deux portes en espérant qu’elle vous demande de lui donner des baffes avant de jouir pour pouvoir se mettre un instant dans la peau d’un sans-papiers macho et irascible. » Ouf ! Heureusement que l’auteur de ces lignes délicates nous prévient qu’il est féministe. On a eu peur. Sans cette subordonnée, nous aurions pu croire que Demorand avait confié une tribune à Alain Soral, afin de promouvoir le réenchantement de la gauche française. Tout cela ne laisse pas de nous étonner de la part de l’ancien matinalier de France Inter et d’Europe1, quand on se souvient de l’émotion qu’il avait exprimée sur le plateau de Canal + après un débordement de Didier Porte du mauvais côté de la ceinture[1. Porte avait joué, dans un sketch radiophonique, Villepin hurlant « j’encule Sarkozy » toutes les 10 secondes. Demorand avait dit chez Denisot sa désapprobation, argumentant sur le fait que son enfant de 8 ans aurait pu écouter la chronique. Question à quelques euros : Demorand Junior a t-il accès à Libé ?]. Que Jauffret ait des fantasmes rock-and-roll de prisunic, cela arrive à des gens très bien ; qu’il les confie, accoudé au zinc à ses potes, pourquoi pas. Qu’il les écrive et que Libé les publie, on entre de plain-pied dans la quatrième dimension.

Bien sûr, Benoît Rayski, chez Atlantico, tord du nez. Il imagine Jauffret écrire le même paragraphe avec Rama Yade dans le rôle de Marine Le Pen, et un beauf lepéniste dans celui du sans-papiers. Et nous laisse deviner entre les lignes qu’à son humble avis, Libération n’aurait jamais publié un tel article.

C’est là qu’on découvre sur Libération.fr un questions-réponses entre les internautes et Sylvie Ayral, professeure d’espagnol au collège et docteur[2. Pourquoi un « e » à la fin de professeure et pas à docteur ? Faute de frappe ? Inconscient néo-sexiste ?] en science de l’éducation. Toute à son explication sur les ravages de la punition envers le collégien mâle, cette dernière précise : « J’essaye de lui faire formuler sa colère, pour l’amener vers le décalage qui existe entre son émotion de départ, et le mot qu’il a prononcé, qui, en général, est de connotation sexiste. Il a le droit d’être en colère, je ne remets pas en question ce sentiment, mais j’essaye de lui faire comprendre qu’il peut l’exprimer autrement que par des injures. » Pas de sanction, donc, contre le gamin qui traite sa prof de « grosse salope » ou de « sale pute ».

Décidément, le réenchantement de la gauche via Libé nouvelle formule s’annonce plein de surprises. La suite… La suite…

Beijing pas bling-bling

3

La presse chinoise rapporte que d’ici le 15 avril, les annonceurs devront cesser la « promotion de l’hédonisme » et le « culte des produits étrangers » qui créeraient un climat malsain en Chine. En conséquence de quoi les mots luxe, classe et royal sont dorénavant interdits sur les affiches et à la télévision, sous peine d’une amende.
Mieux vaut tard que jamais : le Parti communiste chinois s’alarme enfin du fossé croissant entre riches (à sac à mains siglés) et pauvres (enchaînés dans lesdites usines de sacs, si ça se trouve). Alors, place à la sobriété, qui serait la vertu des classes moyennes. Et si ça se trouve aux sacs en plastique pour remplacer les coûteux accessoires de mode malsains, occidentaux.

Méfiance quand même : vu les chiffres d’affaire en jeu – la Chine est le principal marché pour l’industrie du luxe, avec des taux de croissance à deux chiffres – on peut parier que d’ici quelques saisons, même les sacs jetables des équivalents pékinois de Leader Price ou Kiabi pourraient être réinterprétés par les créateurs.

Au balcon de l’Histoire

5

La télé est la caméra de surveillance du monde et il est rassurant d’avoir, toujours à portée de regard, un de ces écrans allumés, comme ça, sans le son, juste pour vérifier de temps à autre que tout est normal dans les succursales de l’empire : je ne voudrais pas louper la dramaturgie de l’hyper-événement trouant le grillage de l’antenne ou d’une apocalypse débarquant en pleine « Roue de la fortune » ![access capability= »lire_inedits »]

Mais avec la prolifération des chaînes d’info permanente, on a vite fait de monter le son toutes les cinq minutes, de se laisser aguicher par les cent petits feuilletons qu’elles tricotent dans le quotidien et de finir la journée la tronche plus farcie qu’un vigile de supermarché dans la salle de contrôle ou avec le profil pervers d’un guetteur de drame.

Par contre, avec les révoltes arabes de la rentrée, culpabilité walou ! Je me suis adonné à l’événement sur canapé, d’abord avec la bonne conscience du citoyen qui fait son devoir, puis fasciné. J’allais en avoir pour le prix de mes paraboles !

Discrète et inattendue, la Tunisie dégaine la révolte plus vite que son ombre : le coup part. À peine Ben Ali et consorts ont-ils vidé les lieux que l’Égypte confirme une théorie de la contagion en rodage. Les journalistes ne se sentent plus de joie. De belles émeutes, même réprimées dans le sang, c’est autre chose que l’exotisme fatigué du Dakar, même délocalisé.

Al-Jazira, Al-Arabiya, CNN, les France 24, LCI, TV5, LCP, Euronews et autres BFM et I-Télé, pour la flopée proliférante des chaînes s’évertuant à fictionner l’information en épisodes et en saisons, c’est l’aubaine, une claque salutaire dans le dos de leurs antennes bègues et un grand coup de fouet sur le rythme hoquetant de leurs infos en flux. Les journalistes euphoriques peinent à trouver la componction minimale de rigueur pour annoncer les bilans des victimes. Les images des hauts faits des dernières heures montées et remontrées en boucle alternent avec les plateaux d’experts et les interviews dégotées à l’arrache au téléphone. Si la Tunisie, où le suspense tourne vite court avec le départ-éclair de Ben Ali, est traitée en fait divers, la perspective très prometteuse d’un embrasement généralisé du Proche-Orient nous propulse dans le fait d’univers.

On sent l’envie des présentateurs de voir la révolution dépasser le Proche-Orient pour gagner la Chine et le reste du monde…Vient alors la question posée avec le plus grand sérieux : quelle onde de choc risque-t-on à Paris ? L’ambiance est assurée au moins jusqu’au coming out de DSK! Mais derrière ces vœux sincères de contagion fiévreuse, on sent une vraie perplexité quant au sens profond de ses mouvements. À l’opposé d’une classe politique qui, le tempo des événements dans la peau, rivalise de finesse dans l’analyse et de pertinence dans la gestion diplomatique, les médias s’interrogent, invitant ici un dissident égyptien en exil, là un restaurateur tunisien très en vue qui a bien connu Bourguiba… La quête de sens est insatiable. On veut comprendre!

Il semble bien difficile d’admettre qu’un peuple assuré par la force implacable de la légitimité, servie par une maîtrise parfaite des outils technologiques du quotidien, doublée d’une connaissance intuitive aiguë de l’information et de ses relais atteigne une telle efficacité, sans préméditation, sans cadre idéologique ni véritable logistique militante. Quelle force occulte agit dans les replis de l’Histoire ? Porte-elle la barbe ? Qu’une jeune génération déterminée, née au cœur de la civilisation des images, élevée dans ses trames, exorcise ces drames[1. A Sidi Bouzid, l’immolation de Mohamed Bouazizi lance la révolte ; au Caire, c’est Khaled Saïd, battu à mort par des policiers, en juin, à la sortie d’un cybercafé, qui va fédérer la jeunesse qui occupera six mois plus tard la place Tahrir] depuis Facebook et précipite, avec ses portables et sa conscience d’être à l’antenne sur Al-Jazira et les écrans du monde, la chute d’un régime corrompu, rend perplexe (jalouse ?) une société notoirement plus riche et plus âgée, dont les jeunes très gâtés érigent sur les murs de leur Facebook, en summum de la subversion, l’invitation au prochain apéro géant.

Les reporters étrangers au Caire, contraints pour leur sécurité au repli dans les immeubles bordant Al-Tahrir, la place de la libération la plus célèbre du monde depuis la veille, finiront par louer des balcons pour y placer leurs caméras et envoyer dans le monde entier la même vue panoramique : plan large standard en surplomb pour un direct permanent sur la place que les commentaires, interviews et plateaux parisiens en vignette à l’écran ou en voix off n’interrompent désormais plus. Face à l’énormité des événements, les grandes chaînes généralistes bousculent, elles aussi, leurs grilles et sautent sur place, les chaînes thématiques rallient le ban comme elles peuvent, avec la recette fameuse des boulettes de viande à la cairote sur Frichti TV ou les mérites du pur-sang arabe, sa tête très typée et son port de queue relevé si caractéristiques pour Adada Channel !

Je n’ai pas souvenir d’un tel plan fixe, en direct, sur autant de chaînes différentes et pendant aussi longtemps (les trois jours qui précèdent le « vendredi du départ »[2. Le vendredi 4 février, jour de la prière]). Vous pouvez zapper ad lib, vous tombez sans cesse sur cette même diapo animée, nouvelle mire du PAF, la place où la focale mondiale s’est postée pour guetter l’Histoire en train d’accoucher.

Seuls quelques flashes d’info s’immiscent encore, pour rappeler à notre souvenir un monde gagné par la contagion de cette image universelle. En réquisitionnant l’attention planétaire, le peuple égyptien se dispense de l’arraisonnement de la télévision d’État et de la prise en force du Palais d’hiver. Un peuple résolu, adroit et vigilant pousse un dirigeant dépassé sur la place publique de l’opinion mondiale. Je suis le témoin donc l’acteur, au balcon de l’Histoire… de la révolution en mire.[/access]

Libye : les Algériens s’énervent…

2

La crise libyenne commencerait-t-elle à déstabiliser tout le Maghreb? Ainsi nous apprenons que l’armée algérienne vient de déployer une brigade de fantassins d’élite près de la frontière avec la Libye. A Alger on a peur d’un trafic d’armes provenant de la Libye où certains des énormes dépôts de Kadhafi ont été pillés.

Le pouvoir algérien a pris d’autres mesures, notamment aériennes, pour renforcer la surveillance de cette frontière longue de 900 kilomètres. Selon le quotidien algérien El Khabar, ces craintes algériennes seraient fondées et des armes seraient d’ores et déjà entrées en Algérie sans vraiment prendre le temps de s’arrêter aux postes de douane.

Si tel est le cas en Algérie, logiquement la Tunisie et l’Egypte, tout aussi frontalières, devraient être confrontées au même genre de problèmes. Et y répondre de la même façon, voire un peu plus nerveusement , sans s’en tenir à de seules mesures passives.

Un peu comme si la guerre en Libye ne faisait que commencer…

Libye : Juppé première victime de la guerre ?

35

Il était le sauveur de Sarkozy, le vice-président voire le véritable chef de l’exécutif. Il y a trois semaines, l’ensemble de la presse et de la classe politique célébrait dans l’euphorie le retour d’Alain Juppé au Quai d’Orsay. Le triomphe – modeste – du ministre prodigue aura été de courte durée : à la mi-mars, celui qui, fin février, imposait ses conditions à un président de la République aux abois, a perdu la plupart de ses cartes.

Autant le dire d’emblée, je ne dispose pas de la moindre information confidentielle. Qu’Alain Juppé ait ou non failli démissionner, comme l’affirme Anna Cabana du Point, il est certain que c’est que par une dépêche d’agence que le patron de la diplomatie française a appris que Nicolas Sarkozy avait décidé de reconnaître le Conseil national de transition libyen, et autorisé ses leaders à l’annoncer au monde sur le perron de l’Élysée. On n’a pas besoin d’avoir une « gorge profonde » à l’Elysée pour comprendre que Nicolas Sarkozy a choisi de ne pas prévenir Juppé et que ce dernier ne pouvait rien faire. L’imagine-t-on démissionner en plein crise libyenne, prenant le risque d’être le responsable de la chute de Benghazi et d’une victoire de Kadhafi ? Impossible. Juppé était coincé. Nicolas Sarkozy le savait.

La guerre en Libye est loin d’être gagnée – on peut même dire que les ennuis commencent, et avec eux les polémiques. Mais, à défaut du scalp de Kadhafi, le président de la République a déjà conquis un premier trophée : en reconnaissant les rebelles libyens et plaçant son ministre des Affaires étrangères devant le fait accompli, Nicolas Sarkozy a regagné le terrain qu’il lui avait cédé pour clore l’affaire MAM. On sait en effet que Juppé s’était déjà vu proposer le Quai d’Orsay lors du remaniement de novembre. Il avait posé ses conditions : la première d’entre elles était la clarification, en matière de diplomatie, des relations entre le ministre et le président, mais aussi entre l’administration du Quai et la machine élyséenne. En clair, Juppé exigeait d’être pleinement associé à l’élaboration de la politique étrangère française, domaine traditionnellement réservé du chef de l’Etat. En novembre, encore sûr de lui, Sarkozy avait refusé. Trois mois plus tard, affaibli par l’affaire MAM et les échecs de sa diplomatie dans le monde arabe, il cédait. En échange de ce ralliement, Sarkozy offrait à Juppé la tête de Guéant sur un plateau, l’âme damnée du chef de l’Etat étant alors « promu » mais surtout éloigné place Beauvau.

Et voilà que trois semaines après avoir été obligé de capituler devant « le meilleur d’entre nous », Sarkozy a repris les rênes de la politique étrangère de la France. Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle en soi. Sauf qu’il n’est pas certain que le panache de BHL soit meilleur conseiller que la prudence de techno de Guéant.

Il est vrai que si l’opération libyenne ne s’avère pas, au bout du compte, aussi bonne pour la France que ne le laissaient penser les drapeaux tricolores agités par la « rue arabe » au lendemain du vote de l’ONU, elle ne peut être que gagnante pour le président. N’en doutons pas, ce sont les sentiments les plus nobles qui ont poussé Sarkozy à prendre la tête du camp anti-Kadhafi. Mais on ne peut pas ne pas voir qu’il était le leader occidental qui avait le moins à perdre et le plus à gagner. Troisième dans les sondages pour le premier tour de l’élection présidentielle, tenu responsable du naufrage de la diplomatie française face aux révolutions arabes, il a trouvé, avec la crise libyenne une excellente occasion de retourner la situation. La petite victoire remportée sur Juppé n’est qu’un petit avantage en nature récupéré dans l’opération.

On ne sait pas et on ne saura peut-être jamais si Kadhafi a contribué à la campagne de Sarkozy en 2007. Ce qui est certain, c’est qu’il a déjà fait beaucoup pour celle de 2012.

Nucléaire iranien : les Mollahs ne mollissent pas

2

Le 16 mars dernier, la commission de la défense du Sénat américain a reçu Andrew Gibb, en charge des ADM (armes de destruction massive) et de la prolifération au sein du Conseil national de renseignement, pour un « état de lieux » de la question nucléaire iranienne. La séance, tenue à huit clos, avait comme objectif de briefer les sénateurs sur le travail en cours qui aboutira bientôt par une nouvelle évaluation officielle des capacités et intentions iraniennes dans le domaine nucléaire. La dernière fois qu’une telle évaluation a été élaborée fin 2007, ses conclusions expliquaient que Téhéran souhaitait atteindre le seuil du nucléaire militaire sans le franchir, ce qu’on appelle en américain « a décision away from the bomb ».

Selon Amir Oren, le très renseigné enquêteur de Haaretz, le consensus qui se dégage parmi les agences de renseignement des Etats-Unis est que l’Iran n’a pas encore décidé de franchir le seuil et donc de fabriquer des armes nucléaires. Contrairement à ce que disent les Iraniens, les Américains ne croient pas que les hésitations de Téhéran ont quelque chose à voir avec une interprétation du Coran ou d’un Hadith. Les mollahs, croit-on à Washington, prennent très au sérieux la possibilité des frappes contre leurs installations nucléaires et continuent à peser les avantages et désavantages d’une telle décision.

En fait, l’agenda qui semble avoir les faveurs de Téhéran est assez simple : attendre dans un premier temps que les missiles balistiques iraniens capables d’atteindre le côte Est des Etats-Unis soient opérationnels. Ensuite, il sera bien temps de penser à fabriquer des têtes nucléaires…

Notre pain quotidien (10)

4

Gandhi en goguette. Nos confrères du Point ont eu la riche idée de nous donner enfin des nouvelles de François Bayrou. Mais si, souvenez-vous, l’éleveur de chevaux au parti centriste orange pâle, qui avait tout de même réuni plus de 18% d’électeurs sur son nom au premier tour de l’élection présidentielle de 2007. L’hebdomadaire nous décrit un voyage du gentleman-farmer béarnais « en immersion » en Inde, et plus précisément à Dharavi, un bidonville près de Bombay. Le décor est planté : « Mains jointes, tête baissée, il fait le salut indien. Se déchausse. Pénètre dans la pièce et va s’asseoir en tailleur au milieu d’un parterre de saris multicolores. » Bayrou – cherchant à se donner une posture internationale – se métamorphose progressivement en Gandhi, sous les yeux ébahis de la journaliste du Point. Il rencontre la population, les businessmen, parle culture, quand soudain, c’est le drame : « Bayrou n’est pas Gandhi. Contrairement au penseur hindou, le leader du MoDem, même en déplacement, consulte les dépêches sur Internet trois fois par jour. ‘MAM va sauter !’ lance t-il à Marielle de Sarnez, devant le Taj Mahal Palace » De retour à Paris Bayrou serait devenu – tenez-vous bien – un homme « dopé à l’énergie indienne » et « sûr de son destin ». Les récents sondages Harris le créditent seulement de 6 à 8% d’intentions de votes au premier tour… Vivement la présidentielle de 2017, et même l’après-presidentielle ; qu’il parte se ressourcer en « immersion médiatique » dans une contrée encore plus lointaine : la Mongolie ? La Papouasie ? L’Île de la Tortue ? Et… qu’il y reste ?

Arsenic et vieilles dentelles. Avocat n’est pas un métier facile, à la différence de pilote de chasse ou cardiologue. Il n’est pas aisé de forger des stratégies de défense visant à toucher les petits cœurs tendres des magistrats (syndiqués ou non)… Il faut justifier tel vol à main armée par une « situation personnelle inextricable », il faut expliquer telle agression par une « enfance difficile », éventuellement mâtinée de problèmes psychiatriques, etc. Bref, avocat, c’est un vrai métier. Un exemple de cette maestria nous est donné dans le contexte du procès d’un homme de 52 ans qui a tenté de tuer sa femme, riche viticultrice de la région de Chablis, en l’empoisonnant durant près d’un an avec de l’arsenic. La défense expliquera glorieusement, nous apprend la presse « qu’il ne voulait pas la tuer, mais qu’il aurait fait ce geste par amour parce qu’elle travaillait trop et ne prenait pas assez soin d’elle. Il voulait, en la rendant malade, l’avoir auprès de lui. » Bien tenté. Moralité : l’empoisonneur débile a été condamné à cinq ans de prison, dont deux fermes. Et le Parquet a fait appel… Il ne lui reste plus qu’à tenter de s’empoisonner lui-même avec la nourriture servie en prison.

Femme de gauche. La jeune chanteuse Camélia Jordana (« révélée » – le mot est de Télé 7 Jours ! – par l’émission « La Nouvelle Star » de M6) déclare crânement dans l’émission « Sept à huit » de TF 1 qu’elle souhaite voir advenir en France un… « gouvernement de gauche ». Bang ! La jeune-femme, qui nous exhorte au passage de ne pas nous « pignoler » (le mot est d’elle…) sur la Burqa, estime qu’ « on est dans une espèce de société débile où il ne se passe que des choses débiles. » Un si bel engagement fait plaisir à voir ! Une si belle conscience citoyenne fait plaisir à entendre ! Ah, qu’il est dommage qu’à la place de la maigre soupe musicale markétée qu’elle tente de nous vendre habituellement, la demoiselle n’ait pas décidé de faire de vraies chansons avec ses ardents refus. On aurait peut-être vu advenir une nouvelle nouvelle chanson française…

« Lutter politiquement contre les paniques morales »

10

Gaël Brustier, docteur en science politique, co-auteur du remarqué Recherche le Peuple désespérément, membre du Parti Socialiste, vient de publier avec Jean-Philippe Huelin Voyage au bout de la droite (Mille et Une nuits). C’est en militant politique, intellectuel et néanmoins ami qu’il a répondu à mes questions.

Daoud Boughezala : À vous lire, Jean-Philippe Huelin et toi, les slogans libertaires de mai 1968 appuieraient un nouvel occidentalisme fondé sur les valeurs marchandes…

Gaël Brustier : Ce que nous appelons « droitisation » n’est ni unilinéaire ni uniforme. Tu fais référence, en l’occurrence, à ce que nous définissons comme l’hédonisme sécuritaire, qu’on ne peut pas expressément traiter sous l’angle de l’histoire des idées. En expliquant que les enfants des soixante-huitards veulent, comme leurs parents, jouir sans entrave mais sous la protection d’un arsenal sécuritaire renforcé, nous pointons autant une évolution sociologique qu’une évolution correspondante des droites extrêmes européennes. C’est vrai et évident aux Pays-Bas avec Wilders. Cela peut devenir vrai dans d’autres pays, en particulier en France. Il est vrai que la France n’est pas encore touchée massivement par ce phénomène que nous entrevoyons à l’horizon d’une ou deux décennies…

DB : Pour prendre l’exemple français, Marine Le Pen surfe allègrement sur les « paniques morales » que tu évoques. N’est-ce pas là aussi une conséquence de la désertion du réel par une gauche muette sur la sécurité et l’immigration ?

GB : Marine Le Pen surfe sur beaucoup d’interrogations de notre société. Son actuelle percée est d’abord le fruit de sa capacité à se saisir d’une détresse sociale face à la mondialisation, aux délocalisations, au poids que la mondialisation fait porter à la société française. Mais les questions « morales » ne sont pas indifférentes à la droitisation actuelle. Nous reprenons en partie les analyses de Stanley Cohen pour expliquer qu’un ensemble de « paniques morales » parcourent la société. Elles ont un degré de sophistication différent mais se rapportent souvent à la question de l’Islam, devenue obsessionnelle dans une partie des élites notamment. C’est ce phénomène que tente de capter Marine Le Pen qui parle un langage démagogique mais habile. Les « paniques morales » existent : il faut savoir y répondre.

Ce qui est regrettable c’est de voir la gauche, ou une certaine gauche, éprouver, par exemple, une certaine mansuétude à l’égard du groupe Sexion d’Assaut qui tient des propos manifestement homophobes. Les mêmes sont plus durs avec Marine Le Pen lorsqu’elle prétend défendre les gays. C’est, à notre sens, une erreur stratégique qui peut, à terme, se payer durement dans les urnes, en particulier dans les grandes villes. En matière de stratégie électorale, il ne faut pas « flatter sa conscience avec son indignation » comme aurait dit Pasolini. Il faut d’abord être efficace politiquement.

DB : D’accord, mais vous parlez de paniques « morales ». Comment lutter politiquement ?

GB : Lutter contre les panique morales c’est à la fois bannir l’angélisme et le différentialisme et refuser le discours islamophobe et occidentaliste qui se pare des habits de la laïcité… Penser que la France est en voie d’islamisation relève du délire le plus achevé mais il ne faut pas, dans le même temps, refuser de voir qu’il existe des problèmes liés à des phénomènes para-sectaires qui posent des problèmes à beaucoup de nos concitoyens… Et qu’on cesse enfin de feindre d’assigner à « résidence culturelle » certains de nos concitoyens en les intégrant automatiquement à une catégorie religieuse…

DB : Penses-tu que la gauche peut sortir de l’angélisme pour reconquérir des classes populaires en quête de valeurs morales?

GB: Je pense que la gauche pèche par buonisme et aime avant tout flatter sa conscience en s’indignant. Il faut à la gauche le courage de regarder en face la société française. Elle doit analyser la géographie sociale du pays et la capacité de la droite à se fondre dans celle-ci en définissant un imaginaire collectif compatible avec elle. Nous avions analysé cette géographie sociale dans Recherche le peuple désespérément. Aujourd’hui nous nous attachons à décrire la droitisation dans Voyage au bout de la droite. Les hésitations stratégiques de Messieurs Buisson et Guaino, la difficile articulation de la visite au Puy-en-Velay et de la défense de la laïcité, l’impossibilité évidente, pour la droite, de faire campagne sur le mérite et le pouvoir d’achat, laissent l’élection présidentielle très ouverte.

DB : Donc, l’effondrement actuel de la popularité de Nicolas Sarkozy ne garantit pas la victoire de la gauche en 2012 ?

GB : Certainement pas ! La gauche a donc tort de se reposer sur ses lauriers. On ne répondra pas à la droitisation en criant « à gauche, à gauche, à gauche ! ». Et pas plus en transformant l’adversaire en diable. Il s’agit de définir à la fois un projet pour le pays en rapport avec la mondialisation et un imaginaire collectif qui lui corresponde. Pour les droites, l’explication du monde est simple, « du coin de la rue à Kaboul ». Pour la gauche, quelle est-elle ?

Voyage au bout de la droite

Price: ---

0 used & new available from

Juges partout, justice nulle part

17

J’apprécie souvent, mais pas toujours, les coups de gueule de Sarkozy tout en regrettant qu’il ne joigne pas davantage le geste à la parole. Je ne comprends pas la mobilisation présidentielle pour Florence Cassez. D’abord, je la crois coupable mais, quand bien même serait-elle innocente, elle n’est pas infirmière bulgare et le Mexique n’est pas la Libye. Bien sûr, soixante ans de taule, c’est cher, et on peut souhaiter, par simple humanité, qu’elle bénéficie des mêmes ristournes que les condamnés incarcérés dans nos prisons, mais quand les Mexicains tiennent un criminel ou quelqu’un qu’ils ont jugé comme tel, s’ils choisissent d’accorder à la société soixante ans de répit et si c’est leur droit, c’est leur droit. Ils ont peut-être aussi voulu envoyer un message à toutes les gourdes qui en pincent pour les bandits : « Si vous voulez fricoter avec la racaille, restez donc au pays des droits de l’homme criminel et de sa femme complice, ça coûte moins cher. »[access capability= »lire_inedits »]

Si, sur ce coup-là, Sarkozy m’a déçu, sur le coup de pied dans la fourmilière judiciaire, j’applaudis. Comme toujours, il ne va pas assez loin et j’aurais été comblé par le spectacle d’un juge laxiste cloué à la porte d’une grange, histoire de dissuader les mauvais esprits de continuer à se moquer du monde, mais je sais me contenter de plaisirs simples et la simple grogne de ces fonctionnaires-là en est un. Si le chef de l’État s’interdisait de demander des comptes, au nom du peuple français, à la corporation censée rendre la justice au nom du même peuple, parce qu’elle est des plus susceptibles, il faillirait à sa tache et nous verrions une magistrature à l’abri de la critique, aussi sourde aux doléances et satisfaite du sentiment de son indépendance que les criminels le sont du sentiment de leur impunité.

La réponse imparable à toute critique : le manque de moyens !

Qu’un juge puisse travailler à l’abri des pressions du pouvoir politique, c’est une garantie à laquelle nous tenons tous, mais si la justice est rendue « au nom du peuple français », le moins que l’on puisse dire est que le peuple n’y trouve pas son compte. Quand les cas de meurtres commis par des condamnés multirécidivistes se multiplient, quand des délinquants sont arrêtés cent fois et relâchés cent fois, il faut bien constater que, pour ceux-là, le crime est plus payant que le respect de la loi. Et si le crime paye, à qui la faute sinon à ceux qui fixent le tarif ?

La réponse à cette critique est invariable et tellement imparable qu’elle est devenue celle de tous les fonctionnaires à qui on a l’audace de demander des résultats : « C’est la faute au manque de moyens ! »
Ils ont sûrement raison, il suffirait de mettre un contrôleur sur les talons de tout criminel dès sa sortie de prison jusqu’à la fin de sa vie pour réduire le taux de récidive ou encore de verser une « allocation Iphone » à tous les voleurs pour faire baisser les chiffres de la délinquance, mais en attendant que la société et le contribuable acceptent de tels sacrifices, il faut faire avec les moyens du bord. Avec la sur-représentation des étrangers ou des Français d’origine étrangère dans nos prisons comme dans toutes celles d’Europe, on pourrait aussi fermer le robinet de l’immigration avant de s’attaquer au kärcher à la délinquance, mais c’est un autre débat.

Le droit du condamné prime sur le droit de l’honnête homme à la sécurité

Dans certains pays d’Afrique, l’État n’a pas les moyens de nourrir les gens en prison et ne s’interdit pas d’incarcérer les criminels pour autant. La bouffe, c’est le problème du prisonnier et on ne demande pas à des populations qui ont du mal à faire vivre leurs enfants de nourrir leurs voleurs, leurs violeurs et leurs assassins. Toutefois, il ne s’agit pas de suivre ce modèle, mais de retrouver un peu du bon sens qui l’anime.

Chez nous, c’est au criminel que le manque de moyens profite. Pas assez de psys et les malades sexuels sont lâchés dans la nature sans suivi ! Pas assez de juges ou de places dans les prisons, et les délinquants n’effectuent pas leurs peines ! Que ne les garde-t-on à l’ombre en attendant que des postes soient créés et des prisons construites ! On place l’impératif d’incarcérer dans des conditions décentes au-dessus de celui d’incarcérer et le droit du condamné prime sur le droit de l’honnête homme à la sécurité.

L’immense majorité des Français finance une lourde machine judiciaire et s’en félicite ou s’en accommode parce que, comparée à la loi du talion, la justice est un progrès. Encore faudrait-il empêcher les prêtres gauchistes de la religion des droits de l’homme à l’œuvre au sein du Syndicat de la magistrature de dévoyer cet humanisme.

Le législateur sarkozyste s’y emploie quand il tord le bras aux juges à coup de lois sur la rétention de sûreté, les peines planchers ou les jurys populaires pour les forcer à rendre la justice. Naturellement, ça les fait brailler. Moi, ça me rassure.[/access]

Guéant et les cantonales: plus c’est gros, moins ça passe ?

3

Me serais-je félicité trop tôt du culot monstre dont a su faire preuve Claude Guéant hier soir ? Sitôt lancée, l’opération « Déni de réel », lancée depuis l’Elysée et Beauvau pour tenter d’accréditer la «bonne tenue» de l’UMP aux cantonales a semble-t-il salement loupé sa cible.

Pas besoin d’être gauchiste pour savoir faire une addition, et ainsi, sous le titre: « Cantonales : l’UMP enregistre un recul historique » mon excellente consœur Judith Waintraub du Figaro remet les calculettes à l’heure : « Avec 17 % des suffrages, l’UMP et ses alliés du centre qui se sont présentés sous leur étiquette nationale perdent presque quatre points par rapport à l’élection de 2004, où les mêmes cantons étaient en jeu. Ils avaient fait à l’époque 20,95 % ».

Et pour ceux qui n’auraient pas compris la magouille ministérielle, Judith Waintraub enfonce le clou : « Claude Guéant, en annonçant les résultats encore partiels dont il disposait en milieu de soirée, a additionné d’office au score UMP-centre celui des candidats « majorité présidentielle » (autour de 5,5 %) et celui des divers droite (9,5 %). Ce qui lui a permis d’atteindre un résultat nettement plus flatteur, autour de 32,5 % des voix. D’autant plus flatteur que le nouveau ministre de l’Intérieur s’est bien gardé d’effectuer la même opération avec les voix de gauche ».

Bon, on pourra à juste titre expliquer que Mlle Waintraub, quoique peu suspecte de sujétion idéologique à la gauche, est connue pour son indépendance d’esprit voire ses tendances au ronchonnage. Mais quid de Nadine Morano, qui après quelques circonvolutions assez cocasses a reconnu un recul de 3,5 points de son camp ce matin au micro de Jean-Pierre Elkabbach ?

S’il n’a même pas réussi à convaincre de la « bonne tenue » de l’UMP la plus godillote des godillots, le ministre va devoir penser à affiner sa com’. D’autant plus que dimanche prochain, quand il faudra annoncer le nombre d’élus gagnés ou perdus par chaque camp, il risque d’avoir un peu plus de mal à brouiller les communications adverses.

Libération sexuel

61

« Réenchanter la gauche ». C’est l’objectif que s’est assigné Nicolas Demorand en prenant la tête de Libération. On attendait les premiers signes de cet enchantement nouveau avec impatience. Si au passage, d’ailleurs, Demorand pouvait en profiter pour réenchanter la droite, la politique et, last but not least, la presse quotidienne nationale, nous n’en serions pas complètement fâchés.

Le récent article de Régis Jauffret sur sa rencontre avec Marine Le Pen s’inscrit-il dans cette mission ? Simone de Beauvoir, compagne du fondateur de Libé, doit être toute chose, là où elle est, de découvrir le premier paragraphe de l’écrivain Jauffret : « Si je n’étais pas féministe et partisan de la parité au Parlement, je me serais dit que c’est exactement le genre de fille qu’on a envie de sauter entre deux portes en espérant qu’elle vous demande de lui donner des baffes avant de jouir pour pouvoir se mettre un instant dans la peau d’un sans-papiers macho et irascible. » Ouf ! Heureusement que l’auteur de ces lignes délicates nous prévient qu’il est féministe. On a eu peur. Sans cette subordonnée, nous aurions pu croire que Demorand avait confié une tribune à Alain Soral, afin de promouvoir le réenchantement de la gauche française. Tout cela ne laisse pas de nous étonner de la part de l’ancien matinalier de France Inter et d’Europe1, quand on se souvient de l’émotion qu’il avait exprimée sur le plateau de Canal + après un débordement de Didier Porte du mauvais côté de la ceinture[1. Porte avait joué, dans un sketch radiophonique, Villepin hurlant « j’encule Sarkozy » toutes les 10 secondes. Demorand avait dit chez Denisot sa désapprobation, argumentant sur le fait que son enfant de 8 ans aurait pu écouter la chronique. Question à quelques euros : Demorand Junior a t-il accès à Libé ?]. Que Jauffret ait des fantasmes rock-and-roll de prisunic, cela arrive à des gens très bien ; qu’il les confie, accoudé au zinc à ses potes, pourquoi pas. Qu’il les écrive et que Libé les publie, on entre de plain-pied dans la quatrième dimension.

Bien sûr, Benoît Rayski, chez Atlantico, tord du nez. Il imagine Jauffret écrire le même paragraphe avec Rama Yade dans le rôle de Marine Le Pen, et un beauf lepéniste dans celui du sans-papiers. Et nous laisse deviner entre les lignes qu’à son humble avis, Libération n’aurait jamais publié un tel article.

C’est là qu’on découvre sur Libération.fr un questions-réponses entre les internautes et Sylvie Ayral, professeure d’espagnol au collège et docteur[2. Pourquoi un « e » à la fin de professeure et pas à docteur ? Faute de frappe ? Inconscient néo-sexiste ?] en science de l’éducation. Toute à son explication sur les ravages de la punition envers le collégien mâle, cette dernière précise : « J’essaye de lui faire formuler sa colère, pour l’amener vers le décalage qui existe entre son émotion de départ, et le mot qu’il a prononcé, qui, en général, est de connotation sexiste. Il a le droit d’être en colère, je ne remets pas en question ce sentiment, mais j’essaye de lui faire comprendre qu’il peut l’exprimer autrement que par des injures. » Pas de sanction, donc, contre le gamin qui traite sa prof de « grosse salope » ou de « sale pute ».

Décidément, le réenchantement de la gauche via Libé nouvelle formule s’annonce plein de surprises. La suite… La suite…