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Wael Ghonim, héros malgré nous

Peuples sans légende, nous ne sommes pas encore morts de froid comme le prédisaient Patrice de La Tour du Pin et Claude Allègre après lui, mais ça ne saurait tarder.

En effet, se déroulent en ce moment outre-Méditerranée les révolutions que vous savez et, fors Bouazizi dont − paix à son âme −, le patronyme fait rire dans les cours de récré, le temps a passé longtemps sur ces foules mues par le désir de liberté avant qu’on parvienne à en détacher un ou deux visages.

Pendant un mois, en Tunisie comme en Égypte, de Megara à Charm-el-Cheikh, pas d’Ernesto Guevara, pas de Dany le rouge, pas de Camille Desmoulins, pas de Gavroche, pas de Lacenaire ni même de Garcia Lorca. Nous sommes en 2011 après Jésus-Christ et tous les super-héros sont occupés. Tous ? Non, car le 8 février surgit sur nos ordis, nos journaux papier et nos écrans télé Wael Ghonim.[access capability= »lire_inedits »]

À vrai dire, j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un nouveau soldat de Tsahal capturé par le Hamas. Mais non. Il est vrai que je ne brille pas par mon érudition en onomastique proche-orientale. Wael Ghonim n’est pas non plus OSS 117, même s’il fait maintenant partie du gratin cairote. Qui est-il alors, ce chevalier blanc, ce preux, ce héros sans peur et sans reproche, cette légende vivante, ce comandante du Nil ?

Je vous le donne en mille : le directeur marketing de Google au Proche-Orient. Rien de moins. Et surtout rien de plus. Il n’y a pas de sot métier, sauf banquier, je vous l’accorde. Mais attendez : qu’a donc fait notre Hô Chi Minh en herbe pour que, suivant les gazettes, la place Al-Tahrir entière l’acclame comme une réincarnation du Mahdi ? Eh bien, il a créé sur Facebook le groupe « Nous sommes tous des Khaled Saïd » – jeune assassiné par la police d’État égyptienne dont on ignorait jusque-là qu’il fût un juif allemand.

Après ce coup d’éclat menaçant pour la sécurité publique, le Julien Coupat des pyramides a été raflé au hasard dans les rues du Caire avec cent autres. Ensuite, les geôles, la torture et le reste. Mais le pire, c’est que Wael Ghonim a subi le supplice de la privation d’Internet pendant douze jours. Heureusement, il en est ressorti vivant.

Il faut reconnaître que, place Al-Tahrir, devant la foule en délire, il a su raison garder : non, je ne serai pas votre chef, a-t-il dit, vous êtes les vrais héros. Mais je m’en voudrais de ne pas vous faire part de son premier message sur Twitter: « La liberté est une bénédiction qui mérite qu’on se batte pour elle. »[/access]

L’hédoniste sécuritaire c’est moi

À part quand il s’agit d’une administration, d’un huissier ou d’une emmerderesse, j’aime bien qu’on s’intéresse à moi en particulier. J’aime aussi qu’on s’intéresse à moi en général et même en généralités et quand je suis le type d’un sociologue, loin de me sentir réduit, je suis attentif et curieux comme une femme chez l’astrologue.

J’ai donc lu avec intérêt l’entretien de Daoud avec le politologue et militant politique Gaël Brustier qui parle de « droitisation » quand « les enfants des soixante-huitards veulent, comme leurs parents, jouir sans entraves mais sous la protection d’un arsenal sécuritaire renforcé ». Je dois reconnaître que « l’hédoniste sécuritaire », c’est assez moi. Je vais tâcher de m’expliquer sur cet oxymore et de répondre à cette question qui reste d’actualité sur de nombreux sujets : à qui la faute ?
Je suis un héritier de mai 68, c’est incontestable. Je ne jouis pas tout à fait sans entraves, j’ai mes limites et je suis attaché au consentement de ma partenaire comme je suis soucieux du respect des humains qui m’environnent ainsi que des lois et des codes culturels en vigueur, mais ceci étant dit, je l’avoue, je vis à la recherche de mon plaisir. Je tiens, entre autres, pour un précieux acquis de notre civilisation la libération sexuelle et même les discours les plus réacs n’ont pas réussi à me convaincre que la France, c’était mieux avant les filles faciles. Pour rien au monde, je ne voudrais revenir à une époque sans pilule et sans mini-jupes. J’aime par exemple croiser dans le RER des femmes légèrement vêtues. Or nous voyons et ce , de plus en plus, que sans arsenal sécuritaire renforcé dans les trains qui traversent nos villes et nos banlieues, nous, Occidentaux de tous les sexes, ne pourrions jouir de cette liberté des femmes d’occuper l’espace public sans être obligées de s’habiller comme des sacs. L’hédoniste que je suis y tient beaucoup alors le sécuritaire y veille.

Les soixante-huitards criaient : « CRS=SS » et nous, comme les collégiens qui sont poignardés dans leurs écoles mais à la différence de leurs professeurs libertaires, nous voulons plus de police. On peut toujours nous prendre pour ces cochons de bourgeois de la chanson de Brel devenus vieux et cons. Il faut bien constater que les lois, les flics et les délinquants aussi ont changé.
Aujourd’hui, la justice ne poursuit plus les homos mais les auteurs d’agressions homophobes, elle ne sanctionne plus le blasphème mais son censeur menaçant ou terroriste, elle ne condamne plus les femmes adultères mais leurs maris cogneurs et défend les « salopes » qui avortent contre les anti-IVG qui les importunent.

La police ne réprime plus les manifestations, elle les encadre et, en protégeant une jeunesse étudiante et pacifique contre une autre qui l’est moins, elle garantit le droit des jeunes à nous rejouer 68 pour un oui et surtout pour un non. Les flics des mœurs ou des stups qui tracassaient nos parents soixante-huitards pour des broutilles ont d’autres chats à fouetter quand ils interviennent en banlieue pour tenter de défendre le droit du plus faible et quand les CRS sont autorisés à matraquer des jeunes qui leur tirent dessus, c’est parfois pour empêcher l’incendie de bibliothèques.
Même la délinquance a changé. Une violence d’une nature nouvelle menace les plus vulnérables d’entre nous. Les jeunes, les femmes ou les personnes âgées peuvent être frappés à mort pour un i-phone ou un sac à main. Hier, il arrivait que l’on tire du haut d’un balcon sur des jeunes trop bruyants, aujourd’hui, on peut se faire tabasser quand on ose réclamer un peu de silence. La gauche a longtemps dénoncé l’autodéfense, à présent, on ne tue plus pour défendre son autoradio mais on peut en mourir.

Le ré-ensauvagement du monde n’est pas un fantasme délirant ou une hallucination collective, c’est une dérive bien réelle à laquelle tous les enfants, tous les parents et tous les amants un peu lucides, responsables et inquiets font face en appelant la police. Dans notre État de droit, la sécurité n’est pas assurée par la Sécuritate, elle est la condition incontournable de l’exercice et de la jouissance de nos nombreuses libertés. Dans une société où les caméras de surveillance n’espionnent pas les dissidents mais identifient les violeurs et où les flics de la droite protègent les acquis libertaires de la gauche, je réponds à Gaël Brustier que j’assume sans complexe mon « hédonisme sécuritaire ». Je parlerais plutôt d’art de vivre sécurisé mais après tout, je ne déteste pas les termes polémiques. Si on ne se taquine pas un peu de gauche à droite et de droite à gauche, on finira par ne plus se parler.

Selon Gaël Brustier, outre un désir suspect de sécurité qui pousse vers la « droitisation », un vent de « paniques morales » souffle sur les peuples d’Europe, les entraînant dans un « délire islamophobe, différentialiste et occidentaliste ». Je dois reconnaitre que là aussi, je me suis reconnu.

D’abord, je ne vois personne céder à la panique même morale et quand des Européens estiment que les valeurs de l’Occident sont menacées, ils n’occupent pas les rues et ne tirent pas en l’air, ils votent, ce qui est une réaction aussi éloignée que possible de la panique. L’islam et les transformations que son essor implique dans nos sociétés m’inquiète et, en digne héritier de 68, ce n’est pas tant le changement qui m’effraie que la régression. Je suis ravi que les cultures française et européenne aient été enrichies dans les années 1960 par le western et le rock’n’roll venus d’outre-Atlantique. Si quelques irréductibles Gaulois préfèrent Louis la brocante et Nolwen qui chante la Bretagne de papa, grand bien leur fasse, moi je vibre avec John Wayne et Elvis Presley, et même avec Chuck Norris mais le problème n’est pas là.

Toujours est-il que je ne me sens pas particulièrement conservateur, je reste plutôt ouvert aux autres cultures mais pas à toutes. Qu’on me pardonne, je suis difficile, exigeant, je fais le tri, en un mot, je discrimine.

Islamophobe ? Passons sur les groupuscules islamistes et sectaires sur lesquels nous sommes tous d’accord. Plus généralement, dans les territoires d’Europe où les populations musulmanes sont majoritaires, un islam communautaire liberticide, régressif et parfois violent règne sur les individus. Avec lui, les conquêtes de notre civilisation sont contestées, l’égalité entre les sexes, la liberté des mœurs, la tolérance à la critique et le récit de notre histoire. Alors que le western est un monde de gentlemen bourrus à l’esprit chevaleresque et le rock’n’roll un truc sexuel, transgressif et libérateur, la culture des nouveaux arrivants pourrait nous ramener à un Moyen âge étranger à l’amour courtois.

Différentialiste, sûrement pas. L’islam ne regarde que les musulmans et je ne veux voir que des Français. Je ne veux aucun différentialisme, ni positif, ni négatif et je ne veux pas de différences dans la loi, à l’école, à la piscine ou à la cantine. Ce n’est pas moi qui assigne certains Français à résidence identitaire. La République ne reconnaît aucune communauté mais tous ses citoyens et la France est une chance pour l’émancipation des individus et un modèle pour les révolutions.

Occidentaliste, je veux bien. What else ? Pour la culture, le bilan des peuples de l’ouest est globalement positif. Si l’Eurovision et le carré VIIIP nous désolent, le cinéma bollywoodien, la musique asiatique, la production littéraire arabe et les brevets scientifiques africains nous consolent. Et puis j’aime imaginer ce que la civilisation occidentale, ses valeurs, sa démocratie sociale de marché pourraient produire sur le développement de l’Afrique, l’économie russe, les droits de l’homme asiatique ou de la femme arabe. L’Occident reste un phare pour le monde et le sens des migrations le montre bien alors si les peuples sont occidentalistes, pourquoi pas moi ?

Peut-on, avec tout ça, parler de « paniques morales » ? Je ne sais pas mais de résistances sûrement, et tout ce qu’il y a de plus morales. Alors va pour islamophobe et occidentaliste. Parce que je veux ce qu’il y a de mieux pour mes amis comme pour mes ennemis.

My Taylor is dead (et mon Capelovici aussi)

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Les temps sont durs, faut pas gâcher. Aussi quand l’ami Miclo m’a suggéré et pour tout dire offert l’excellent titre « My Taylor is dead », au cas ou je ferais une brève sur le décès d’icelle, hier à 79 ans, je me suis senti obligé de la faire cette brève, ne serait-ce que pour sauver le titre.

Sauf que Liz Taylor n’étant ni Bette Davis, ni Audrey Hepburn, ni Greta Garbo, ni Frances McDormand, ni Joan Crawford, ni Gena Rowlands, ni Melanie Griffith, ni Sigourney Weaver ni Jodie Foster ni aucune autre des centaines d’actrices hollywoodiennes que j’adore, et bien je n’ai pas grand chose à en dire.

Allons y tout net : en vrai je n’ai carrément rien à dire sur Liz Taylor, ses yeux violets, ses scènes de ménage[1. Ne le répétez pas, mais j’ai quand même adoré leur Mégère apprivoisée] avec Richard Burton, son Michael Jackson de compagnie, sa Virginia Woolf à faire peur ou sa chatte sur un toit brûlant…

En revanche, je suis très très touché, et attristé par la mort, dimanche dernier, à 88 ans de Maître Capello. Ce type avait la classe mondiale, et si un jour le service le service public nous propose une émission de divertissement du niveau du Francophonissime[2. Spécial dédicace à Robert Rocca, Paule Herreman, Maurice Biraud, Anne-Marie Carrière, Jean Valton et Michel Dénériaz], alors je renoncerai peut-être à prendre ma retraite à Miami Beach, La Havane ou Nathanya

Le Hamas au secours de Damas

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S’il est trop tôt pour spéculer sur la logique géostratégique à l’œuvre derrière l’attentat de cet après-midi à Jérusalem, il y a de moins en moins de doutes sur celle qui anime le Hamas : il s’agit de faire l’union sacrée du monde arabe contre Israël. On connaît le scénario, huilé comme un billard à deux bandes. En 1991, Saddam Hussein lançait des Scuds sur Israël mais la véritable cible de ses missiles était l’alliance formée par Bush père pour le bouter hors du Koweït. À l’époque, des troupes syriennes et égyptiennes sous mandat onusien se battaient aux côtés des Britanniques et des Américains et le président irakien voulait faire croire aux opinions publiques arabes que Damas et le Caire font le sale boulot des sionistes.

Aujourd’hui, il s’agit entre autres de détourner l’attention, pendant que les Occidentaux jouent contre la montre en Libye et que les Syriens font le sale boulot chez eux où la répression a déjà fait une dizaine de morts. Ce sont les Palestiniens les plus radicaux – Hamas en tête – qui attaquent Israël avec le même but stratégique : présenter l’Etat hébreu comme le cœur des tous les problèmes et faire voler en éclats la coalition qui se bat actuellement en Libye. Quant à la tactique, elle vise à provoquer une réaction en chaîne : provocation, riposte de Tsahal (avec l’espoir d’une bavure sanglante), images choc en boucle sur les écrans, indignation en Occident et colère dans le monde arabe, écroulement de la coalition. Cela n’a pas marché en Irak mais la fragilité de l’alliance qui opère en Libye et les buts plutôt mouvants de cette intervention pourraient laisser croire aux stratèges du Hamas et autres partisans palestiniens de la lutte armée que le coup mérite d’être tenté.

Pour les islamistes de Gaza sont vitaux : si la Syrie tombe, le Hamas perdra son principal soutien dans la région et ses dirigeants devront déménager en urgence.

Fidèle à la stratégie de son père, Bachar el-Assad a un seul crédo: je nuis, donc je suis. Empêcher toute avancée et mettre des bâtons dans toutes les roues pour vendre ensuite chèrement sa « bonne volonté » – c’est-à-dire la mise en veilleuse provisoire de sa mauvaise volonté -, voilà l’essentiel de la politique syrienne depuis quarante ans. Concrètement, cela signifie étouffer le Liban, encourager le Hezbollah à se maintenir en tant que force armée, mener un jeu trouble en Irak et sponsoriser les mouvements palestiniens les plus intransigeants.

Le président syrien ne cache pas son jeu, il en est même très fier. Dans une interview accordée au Wall Street Journal quand il se croyait à l’abri de mouvements comparables à ceux qui emportaient Ben Ali et Moubarak, il a revendiqué cette politique centrée sur l’hostilité à « l’entité sioniste » conforme, selon lui, aux croyances profondes du peuple. Autrement dit, sa ligne politique repose sur la conviction que, pour les Arabes, la haine d’Israël est plus importante que l’aspiration à une vie meilleure et aux libertés civiles. C’est-à-dire exactement le contraire de ce que pensent les Occidentaux.
Dans cette perspective, la Syrie est devenue la pièce-maîtresse du dispositif iranien au Moyen-Orient et – comme l’ont prouvé récemment une belle capture de la marine israélienne et les soupçons croissants des douaniers turcs sur certains vols Téhéran-Damas – une plaque tournante dans le trafic d’armes vers le Liban et le Gaza.

Avec Assad, c’est tout l’édifice stratégique du Hamas et consorts qui pourrait trembler comme une tour de Tokyo pendant un séisme. Un changement d’enseigne en Syrie pourrait engendrer un Liban indépendant et une Autorité palestinienne libérée de la surenchère idéologique islamiste. C’est aussi l’Iran qui pourrait perdre pied en Méditerranée quelques semaines seulement après les y avoir trempés pour la première fois – lorsque les navires de guerre de la République islamique ont franchi le Canal de Suez.

Pour Téhéran et Gaza, ce scénario est un cauchemar stratégique. Il est donc urgent de provoquer Israël en espérant que la riposte sera suffisamment musclée pour donner la victoire cathodique à ces pauvres islamistes innocents victimes de la barbarie sioniste. Peu importent quelques morts, y compris dans leur propre camp : il faut à tout prix sauver le soldat Bachar el-Assad ! Quant à la liberté, Palestiniens et Iraniens la défendent avec enthousiasme en Egypte où ils ont des comptes à régler et des bénéfices stratégiques à empocher.
Quand il s’agit de leurs intérêts vitaux, c’est une autre affaire. Voilà donc Gaza et Téhéran confrontées au même dilemme que les Occidentaux, face aux révoltes du Yémen et de Bahreïn. Curieusement, j’ai comme le sentiment que les premiers ont beaucoup moins d’états d’âme que les seconds. Mais cela doit être de la mauvaise foi sioniste.

Apéro Guéant à Tripoli

J’aimerais bien savoir qui nous sommes, à la fin, et qui sont aussi les autres, les ceusses d’en-face, en l’occurrence d’outre-Méditerranée.

C’est une phrase de Claude Guéant, faisant naître une énième semi-polémique, qui nous met la puce à l’oreille : « le président a pris la tête de la croisade pour mobiliser le Conseil de sécurité des Nations unies et puis la Ligue arabe et l’Union africaine », a-t-il dit lundi 21 mars, le malheureux, sur Le Figaro.fr dans un « talk ».

Chez Dassault, dont il rentabilise enfin les Rafale, il devait se sentir en confiance. Toute la sainte cléricocratie de lui illico tomber sur le râble, c’est le jeu. Mais c’était encore le ministre allemand des Affaires étrangères allemand, Guido Westerwelle, qui avait estimé il y a une semaine qu’il était « essentiel que nous ne donnions pas l’impression qu’il s’agit (…) d’une croisade chrétienne contre des populations de croyance musulmane ».

Pour moi, je croyais avoir compris depuis quelques années, en suivant les arguments des doctes de plateaux-télé, que la France – et, partant j’imaginais le reste de l’Europe et les Etats-Unis – était diverse, plurielle, musulmane comme juive comme athée comme chrétienne. J’avais même cru saisir, à la suite de vagues cours d’histoire et à la lecture d’excellents ouvrages[1. Comme Le Christ s’est-il arrêté à Tizi-Ouzou ?, de Salah Guemriche, Denoël, 2011] qu’il y avait des chrétiens et des Juifs au Maghreb et au Machreq, très anciens ou très nouveaux. Bref, que les nations en présence étaient des sociétés ouvertes, comme toutes celles qui désormais couvrent la surface de la terre.

Il semble que ce ne soit pas le cas, et que tous les pilotes de chasse français, comme tous les marins du Charles de Gaulle, comme tous les fonctionnaires des ministères de la Défense et des Affaires étrangères, de Matignon et de l’Elysée soient de gros blancs bien poilus et bien catholiques. D’ailleurs j’en discutais avec mon curé dimanche soir. Il regrettait que Mgr Vingt-Trois ne soit pas monté en chaire pour bénir Nicolas Sarkozy, notre nouveau Bouillon, lui confiant le soin de délivrer le tombeau de Simon de Cyrène qui doit se trouver pas loin de Benghazi. En tout cas, par toute la terre, les prières de deux milliards de chrétiens accompagnent l’Ordre des Templiers dans sa sainte mission. J’espère que vous me croyez.

Algorithme n’ blues

Ils savent deux ans à l’avance si vous allez divorcer avec une marge d’erreur de 2%, où vous serez demain (10%), ils ont même calculé combien vous dépenserez pour les autres quand vous préférez vous asseoir côté couloir dans les avions…

Qui ? Les algorithmes utilisés par vos compagnies de cartes de crédit ou vos réseaux sociaux. Un des plus pointus répond au délicieux nom de Hunch (« l’intuition » !), il lui faut quelques secondes pour établir votre profil de consommateur jusque dans les moindres détails, définir votre espérance de vie et l’avenir de vos enfants grâce aux informations que vous laissez généreusement sur la toile et chaque fois que vous utilisez une carte à puce.

Mais pour le moment, personne n’a l’intention de recouper ou d’exploiter ces données. La main sur le cœur, le vice-président de Google, grand algorithmophage devant l’éternel, l’a assuré et certifié au Southwest Interactive festival de Dallas.

Et nous allons, bien entendu, lui faire une confiance aveugle.

Tocqueville à Djerba

Nous avons tous une vision grandiose des règnes des derniers Bourbons – de Louis XIII à Louis XVI – et de l’action de leurs ministres – Richelieu, Mazarin, Colbert et Fleury. L’Histoire (avec majuscule) a retenu les fastes de Versailles, les victoires militaires et le luxe de la cour mais ce que l’histoire (avec un petit h, celle du commun des mortels) nous apprend, c’est que la vie de la grande majorité des Français de l’époque se résumait à une misère abyssale. Une épigramme fameuse, du temps de Louis XV, résumait assez bien le sentiment du peuple : « La France est un malade que, depuis cent ans, trois médecins de rouge vêtus ont successivement traité. Le premier (Richelieu) l’a saigné ; le second (Mazarin) l’a purgé ; et le troisième (Fleury) l’a mis à la diète. »[access capability= »lire_inedits »]

Une anecdote rapportée dans ses Mémoires par René-Louis d’Argenson, ministre des Affaires étrangères de Louis XV, rapporte que le duc d’Orléans porta au conseil un morceau de pain de fougère et, à l’ouverture de la séance, le posa sur la table du roi en disant : « Sire, voilà de quoi vos sujets se nourrissent », alors même que Monsieur Orry vante la régularité avec laquelle les impôts alimentent le trésor royal. Cet épisode résume assez bien les informations qu’on tire de la lecture des auteurs de l’époque : les Français sont écrasés d’impôts et de corvées, l’administration est partout, une réglementation tentaculaire et arbitraire brise toute activité commerciale ou industrielle, tout est centralisé à Paris qui festoie dans l’insouciance la plus totale tandis que, jusqu’aux abords de Versailles, les gens meurent – littéralement – de faim. « Si les peuples étaient à l’aise, écrit Richelieu dans son Testament politique, difficilement resteraient-ils dans les règles. » Tout est dit.

Or, comme le rapporte notamment Tocqueville, le règne de Louis XVI fut certainement le plus prospère de tous – pour les Français s’entend. L’auteur de L’Ancien régime et la Révolution note (L3, IV) qu’environ trente ou quarante ans avant la Révolution, l’économie française se met progressivement à croître : pour la première fois depuis plus d’un siècle, la condition des gens ordinaires s’améliore, le commerce se développe, les industries fleurissent un peu partout et la population augmente. Les sources de l’époque sont sans ambiguïtés : le prix des fermages ne cesse d’augmenter ; le bail de 1786 donne 14 millions de plus que celui de 1780 ; Arthur Young, dans ses Voyages en France, s’émerveille de la prospérité retrouvée de Bordeaux qui surpasse, selon lui, celle de Liverpool… Partout les gens s’enrichissent dans des proportions jamais vues. Malgré le poids encore écrasant de l’État et la gestion calamiteuse des finances, les tentatives de libéralisation de l’économie française − en particulier par Turgot − permettent enfin à la France de ressentir les premiers effets de la révolution industrielle venue d’Angleterre.

Mais alors, pourquoi les Français, qui vivent désormais de mieux en mieux, vont-ils faire leur Révolution ? Tocqueville propose une réponse qui, je crois, résonne parfaitement avec les événements auxquels nous assistons aujourd’hui en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Ce que cette période de croissance et d’enrichissement a implanté dans le cœur de nos ancêtres, c’est l’espoir. Pour la première fois, les Français goûtent aux effets de la liberté, connaissent la prospérité et commencent à y croire. Avec leur bien-être matériel désormais mieux assuré, ils commencent à rêver de libertés politiques. Là où, quelques décennies plus tôt, rien ne pouvait se faire hors l’État, hors le roi, c’est un peuple entier qui ose enfin rêver de prendre son destin en main. Tocqueville résume son idée en une phrase : « Vingt ans auparavant, on n’espérait rien de l’avenir ; maintenant, on n’en redoute rien. »

Des milliards de gens vivent mieux et se mettent à rêver de liberté politique

À quoi d’autre assistons-nous aujourd’hui ? Les cinquante dernières années ont été, dans le monde entier et dans les pays dits « émergents » en particulier, la plus formidable période de croissance et de recul de la pauvreté que l’humanité ait jamais connu. Jugez plutôt : en 2005, on estimait le nombre de gens vivant avec moins de 1,25 dollar par jour à 1 337,8 millions (25,7% de la population mondiale). D’après une mise à jour publiée récemment par Laurence Chandy et Geoffrey Gertz, deux chercheurs de la Brookings Institution, ce chiffre est tombé à 878,2 millions (15,8%) en 2010. Un dixième de l’humanité qui sort de la misère extrême en cinq ans ! Partout, de l’Asie du Sud-Est à l’Afrique du Nord, des milliards de gens vivent mieux aujourd’hui qu’hier et, comme nos Français du XVIIIe siècle, se prennent à rêver de liberté politique.

Après les régimes tunisien et égyptien, ce sont pratiquement tous les régimes autocratiques de la planète qui sentent passer ce formidable souffle de liberté. Alors que Kadhafi tente désespérément de sauver son régime, les autorités chinoises viennent de couper l’accès à certains réseaux sociaux sur lesquels la contestation commençait à s’organiser. Ce que nous renvoient ces millions de gens n’est rien d’autre que notre propre image, il y a un peu plus de deux siècles.

La liberté, écrivait Tocqueville, « certains peuples la poursuivent obstinément à travers toutes sortes de périls et de misères. Ce ne sont pas les biens matériels qu’elle leur donne que ceux-ci aiment alors en elle; ils la considèrent elle-même comme un bien si précieux et si nécessaire qu’aucun autre ne pourrait les consoler de sa perte et qu’ils se consolent de tout en la goûtant. D’autres se fatiguent d’elle au milieu de leurs prospérités ; ils se la laissent arracher des mains sans résistance, de peur de compromettre par un effort ce même bien-être qu’ils lui doivent. Que manque-t-il à ceux-là pour rester libres ? Quoi ? Le goût même de l’être. »

Que rajouter à ça ?[/access]


LE DESPOTISME DEMOCRATIQUE

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Libye : le glaive et les boucliers

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Ce qui a été insinué discrètement avec maints clins d’œil est maintenant presque ouvertement admis : des « croisés » sont bel et bien en train de souiller le sol libyen. Selon le Daily Mail Online une équipe de SAS britanniques serait même en mission en plein centre-ville de Tripoli !

Avant-hier une formation de Tornado GR4 de la RAF était sur le point de larguer ses munitions sophistiquées sur une cible que le Mail Online identifie comme le complexe de Bab-el-Aziza, qui abrite entre autres les logements du Colonel. La cible avait déjà été frappée une première fois par une salve de Tomahawk lancés par un sous-marin de la Royal Navy et les bombardiers de Sa Majesté étaient supposés rajouter une deuxième couche assez épaisse. Or, entre-temps le pouvoir libyen a organisé une visite de presse dans l’immeuble touché et donc au moment où l’attaque aurait dû avoir lieu l’endroit était plein de monde et notamment de journalistes étrangers. Les commandos britanniques qui étaient en observation – voire plus, car certaines munitions sont guidées par rayon laser – ont repéré le problème et fait annuler la mission. Selon les mêmes sources d’autres missions ont été annulées car les cibles étaient protégées par des boucliers humains.
Si cette information est vraie il faut tout simplement prier pour que ces SAS soient plus chanceux que leurs camarades, cueillis par les rebelles il y a trois semaines. Kadhafi ne pourrait rêver meilleure prise de guerre.

Le Front cantonal

Marine Le Pen : elle n'est pas candidate dans chaque canton.

C’est la cacophonie. Depuis deux jours, l’actualité française est dominée par un fait politique majeur : l’UMP doit-elle donner des consignes précises de vote à ses électeurs, dans le cas où son candidat ne serait pas présent au second tour d’une élection cantonale et que le scrutin se jouerait en un hypothétique duel opposant le FN à un représentant d’un parti de gauche ? Bref, le parti présidentiel doit-il jouer le jeu du Front républicain, cette règle qui prévaut depuis des lustres dans le pays et qui a fonctionné si bien que le FN n’a cessé d’accroître son électorat tandis que la droite républicaine perdait pied à chaque élection locale ?

Bref, l’UMP doit-elle se contenter de se faire battre au premier tour ou doit-elle aussi jouer les violons dans l’orchestre du bal au second ? Un bal, oui, bien sûr : on ne va pas déployer les registres des grandes orgues pour si peu. Des élections cantonales restent des élections cantonales. Que siège – éventuellement – dans l’une ou l’autre assemblée départementale un élu FN n’est pas une infamie en soi. Ou alors il faut organiser des sit-in permanents d’indignation devant le siège des Conseils régionaux français, dont chacun compte l’un ou l’autre élu frontiste. Ne pas oublier non plus de déployer banderoles et calicots devant les Hôtels de Ville, quand s’y tient un conseil municipal et qu’un élu du Front national vient y rejoindre sa place.

Tout cela porte un nom. Cela s’appelle la démocratie : ce système est si méprisable qu’il se trouve élues des personnes dont on ne partage ni les idées ni les valeurs. Il est si méprisable qu’il se trouve même élus des candidats qui n’ont à l’évidence aucune compétence pour exercer correctement le mandat qui leur est confié.

Dès lors que l’on admet ça, on peut s’attendre à tout, puisque la démocratie est, par nature, un système imprévisible. S’attendre à tout pour les élections cantonales actuelles, c’est s’attendre, en réalité, à ce qu’aucun élu frontiste ne soit en mesure d’être élu dimanche. S’il y en a un – ou dix –, la belle affaire : il siègera dans des assemblées départementales où il n’aura pas son mot à dire. Enfin, si, il l’aura. Il pourra s’exprimer, parce que la minorité a toute latitude à s’exprimer dans les conseils généraux. Mais une fois qu’il aura répété dix fois qu’il est favorable à l’instauration de la préférence départementale contre la mondialisation, qu’il aura répété, contre Brassens, qu’on est moins imbécile d’être né ici plutôt que quelque part, on ne l’entendra même plus. L’écouter sera oublié depuis longtemps. Et l’on passera au point suivant.

Le point suivant, il concernera quoi d’ailleurs ? Pas grand-chose à vrai dire. Les transferts qu’a accomplis l’Etat – depuis Michel Rocard et la création du RMI devenu RSA – sur les départements ont fait augmenter à un tel point ce qu’on appelle dans un budget le « contingent d’aide sociale » que toute marge de manœuvre politique a disparu, en réalité, de l’échelon départemental. Ajoutez à cela les dépenses quasi-obligatoires que sont les routes départementales et le transfert, sous Jean-Pierre Raffarin, des anciennes directions départementales de l’Equipement (DDE), vous pourrez, à peu de choses près, considérer le champ des possibles qui reste à un exécutif départemental. Un président de Conseil général n’a aujourd’hui comme latitude politique qu’à choisir la couleur du papier du carton que ses services expédieront pour inaugurer un projet qu’il n’a pas voulu mais que la simple technique impose. Si jamais il veut innover, la meilleure chose qu’il pourra faire c’est mettre l’ingénierie départementale au service des communes et des intercommunalités… J’exagère, je sais. Mais à peine. Les différents rapports de la Cour des Comptes sur la décentralisation nous montrent, depuis des années, que les collectivités territoriales encaissent le contre-coup de l’absence de réforme de nos administrations centrales. On accuse les collectivités territoriales de plaies dont l’Etat n’a pas voulu se soigner lui-même.

On m’objectera : la RGPP ! Sous ce sigle, se cache la « Révision générale des politiques publiques ». Elle a été adoptée il y a trois ans. Mais entièrement conçue par des représentants de l’administration centrale, elle ne concerne quasiment, sur la réduction de la fonction publique, que les cadres de catégorie B et C. La catégorie A, désolé, mais pas touche : ce sont des copains, on a fait les grandes écoles ensemble, même qu’on a bu des coups. Il faut être des barbares pour vouloir porter un coup à une aussi belle amitié.

Oui, et le Front républicain dans tout ça ? Bah, on veut viser le front, mais, maladroit, on se met le doigt dans l’œil. Pour une bonne et simple raison : si les partis politiques et les élus avaient encore quelque influence sur leur électorat, ne croyez-vous pas que, malgré leurs appels répétés, leurs électeurs se seraient déplacés en nombre afin de voter pour eux au premier tour ? Ne croyez-vous qu’un candidat UMP, qui s’est fait éjecter à l’issue du premier tour, ne se fait pas beaucoup d’illusion sur ses capacités à donner quelque consigne de vote que ce soit à « ses » électeurs pour le second ?

Il ne faut pas avoir usé longtemps ses fonds de culotte sur les bancs de Sciences-Po, pour comprendre une chose : les électeurs font ce qu’ils veulent. C’est le mot qu’on prête à François Ier : « Souvent femme varie, bien fol qui s’y fie. » Il vaut pour le corps électoral français actuel, où les consignes de vote, les admonestations, les mains pressées sur le cœur ne signifient rien quand, seule, compte la libre expression du suffrage.

En 2007, Ségolène Royal – qui, je le rappelle en passant, était la candidate socialiste à l’élection présidentielle – faisait si confiance au peuple qu’elle en appelait à la « démocratie participative » et qu’elle poussait l’idée jusqu’à vouloir instaurer des « jurys populaires » aptes à déterminer le bien-fondé des décisions des élus. Que fait-on quand un jury populaire estime qu’un élu FN est fidèle à ses engagements ? On le convoque place Tien-An-Men, le jury populaire ? Et on lui fait rouler des chars dessus ? Je prends l’exemple chinois à dessein, parce que la justice de ce pays est, quand même, plus expéditive que la nôtre…

« F comme fasciste, N comme nazi » n’a jamais constitué une politique. Mais une simple insulte crachée aux victimes. Ce qui est déjà trop.

Dans ces conditions, le Front républicain n’est pas une solution. C’est une supercherie. Le Front national n’est pas républicain ? Soit ! Alors, interdisons-le comme en 1936 le Front populaire a dissous les Ligues ! Exilons Marine Le Pen sur l’île d’Elbe. Non, j’ai mieux : Sainte-Hélène. Demandons aux Anglais de la surveiller si nous ne pouvons le faire nous-mêmes. L’autre option possible, c’est de le battre, le Front national, dès le premier tour, et de le faire rendre à des pourcentages dignes d’un Tixier-Vignancourt. Mais qu’on ne convoque pas, de grâce, les plus belles idées, qu’on ne décroche pas La République en danger pour queue de chique. Oui, de grâce. Pas pour un canton.

Vous avez dit « républicain » ?

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La péniche était-elle une galère ? Pour l’un des trois participants aux émouvantes retrouvailles familiales de dimanche soir, cela semble avéré. À tel point que le communiste Pierre Laurent, furieux d’avoir été abusé par cette croisière, menace de torpiller l’alliance PS/Verts aux sénatoriales de l’automne prochain, au cas où ses équipiers continueraient de le mener en bateau.

Bref, en 24 heures, on est passé du sourire Ultra-Brite au couteau entre les dents ? Où est l’embrouille ?

Très précisément dans les 75 circonscriptions où les Verts sont en position de se maintenir face à un autre candidat de gauche arrivé en tête au premier tour. En général, ledit autre candidat de gauche est un conseiller général sortant et dans la très grande majorité des cas, il s’agit d’un sortant communiste face à un candidat vert ayant bénéficié au premier tour de l’investiture du Parti socialiste, laquelle lui a permis de dépasser ses traditionnels 5 à 10%. Vous suivez ?

Un exemple, que je n’irai pas chercher loin, vu qu’il s’agit de mon propre canton, à Ivry Ouest dans le 9/4. La sortante PCF Chantal Bourvic y a fait 42% au premier tour, sa challengeuse Verte-Europe-Ecologie Chantal Duchène[1. Dans mon canton, c’est comme ça, toutes les candidates de gauche s’appellent Chantal], soutenue par le PS, a atteint 25%. Compte tenu du taux d’abstention record, ni l’UMP ni le FN ne sont en situation de se maintenir, ce qui est souvent le cas dans les fameux 75 cantons à problème.

Dans un tel cas de figure, les règles de ce qu’on appelle depuis le Front Populaire la « discipline républicaine » à gauche sont archi-claires : le second se désiste automatiquement en faveur du candidat de gauche arrivé en tête. Cette tradition doit sembler bien archaïque à la si moderne Cécile Duflot, qui a décidé de la jeter par dessus bord et de maintenir au second tour ses petits camarades qui auraient dû rester à quai.

Vous me direz que ça semble logique de vouloir tenter sa chance dans la mesure où les lois électorales vous en donnent la possibilité. À ceci près que la discipline républicaine ne relève pas seulement de la tradition mais aussi d’une certaine logique, voire d’une certaine morale politique, la même morale dont tout le monde se gargarise à propos des choix à géométrie variable de l’UMP quand le FN est en lice au second tour. Je m’explique: se désister en faveur du candidat de gauche le mieux placé, cela signifie tout bêtement qu’on ne laisse pas les électeurs de droite ou d’extrême droite choisir au second tour quel candidat de gauche leur convient le mieux.

En partant du principe que l’électeur UMP ou FN est plus foncièrement anticommuniste qu’autre chose(et c’est son droit le plus absolu), ledit cas de figure général évoqué plus haut revient donc à faire appel aux voix de droite et d’extrême droite pour sortir le sortant communiste au bénéfice d’un Vert. Elle est pas belle ma morale ?

La méthode est d’ailleurs éprouvée, c’est celle qu’avait utilisé l’intarissable donneur de leçons antifascistes Noël Mamère qui, en 1989, avait entamé sa carrière politique nationale en conquérant la mairie communiste de Begles (près de Bordeaux) grâce au soutien sans faille de tous les notables chabanistes locaux et au désistement miraculeux en sa faveur du candidat du très très droitier CNI.

Encore s’agissait-il là d’un cas isolé. Cécile Duflot a, semble-t-il, décidé d’en faire une règle, donnant raison à Jean-Pierre Mélenchon qui avait conseillé en termes on ne peut plus clairs à Pierre Laurent de ne pas aller aux côtés de Martine et Cécile sur la fameuse péniche : « Tu vas voir que juste après la photo, ils vont te faire les poches ». Mis à part que les « ils » étaient des « elles », c’était assez bien vu…

Wael Ghonim, héros malgré nous

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Peuples sans légende, nous ne sommes pas encore morts de froid comme le prédisaient Patrice de La Tour du Pin et Claude Allègre après lui, mais ça ne saurait tarder.

En effet, se déroulent en ce moment outre-Méditerranée les révolutions que vous savez et, fors Bouazizi dont − paix à son âme −, le patronyme fait rire dans les cours de récré, le temps a passé longtemps sur ces foules mues par le désir de liberté avant qu’on parvienne à en détacher un ou deux visages.

Pendant un mois, en Tunisie comme en Égypte, de Megara à Charm-el-Cheikh, pas d’Ernesto Guevara, pas de Dany le rouge, pas de Camille Desmoulins, pas de Gavroche, pas de Lacenaire ni même de Garcia Lorca. Nous sommes en 2011 après Jésus-Christ et tous les super-héros sont occupés. Tous ? Non, car le 8 février surgit sur nos ordis, nos journaux papier et nos écrans télé Wael Ghonim.[access capability= »lire_inedits »]

À vrai dire, j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un nouveau soldat de Tsahal capturé par le Hamas. Mais non. Il est vrai que je ne brille pas par mon érudition en onomastique proche-orientale. Wael Ghonim n’est pas non plus OSS 117, même s’il fait maintenant partie du gratin cairote. Qui est-il alors, ce chevalier blanc, ce preux, ce héros sans peur et sans reproche, cette légende vivante, ce comandante du Nil ?

Je vous le donne en mille : le directeur marketing de Google au Proche-Orient. Rien de moins. Et surtout rien de plus. Il n’y a pas de sot métier, sauf banquier, je vous l’accorde. Mais attendez : qu’a donc fait notre Hô Chi Minh en herbe pour que, suivant les gazettes, la place Al-Tahrir entière l’acclame comme une réincarnation du Mahdi ? Eh bien, il a créé sur Facebook le groupe « Nous sommes tous des Khaled Saïd » – jeune assassiné par la police d’État égyptienne dont on ignorait jusque-là qu’il fût un juif allemand.

Après ce coup d’éclat menaçant pour la sécurité publique, le Julien Coupat des pyramides a été raflé au hasard dans les rues du Caire avec cent autres. Ensuite, les geôles, la torture et le reste. Mais le pire, c’est que Wael Ghonim a subi le supplice de la privation d’Internet pendant douze jours. Heureusement, il en est ressorti vivant.

Il faut reconnaître que, place Al-Tahrir, devant la foule en délire, il a su raison garder : non, je ne serai pas votre chef, a-t-il dit, vous êtes les vrais héros. Mais je m’en voudrais de ne pas vous faire part de son premier message sur Twitter: « La liberté est une bénédiction qui mérite qu’on se batte pour elle. »[/access]

L’hédoniste sécuritaire c’est moi

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À part quand il s’agit d’une administration, d’un huissier ou d’une emmerderesse, j’aime bien qu’on s’intéresse à moi en particulier. J’aime aussi qu’on s’intéresse à moi en général et même en généralités et quand je suis le type d’un sociologue, loin de me sentir réduit, je suis attentif et curieux comme une femme chez l’astrologue.

J’ai donc lu avec intérêt l’entretien de Daoud avec le politologue et militant politique Gaël Brustier qui parle de « droitisation » quand « les enfants des soixante-huitards veulent, comme leurs parents, jouir sans entraves mais sous la protection d’un arsenal sécuritaire renforcé ». Je dois reconnaître que « l’hédoniste sécuritaire », c’est assez moi. Je vais tâcher de m’expliquer sur cet oxymore et de répondre à cette question qui reste d’actualité sur de nombreux sujets : à qui la faute ?
Je suis un héritier de mai 68, c’est incontestable. Je ne jouis pas tout à fait sans entraves, j’ai mes limites et je suis attaché au consentement de ma partenaire comme je suis soucieux du respect des humains qui m’environnent ainsi que des lois et des codes culturels en vigueur, mais ceci étant dit, je l’avoue, je vis à la recherche de mon plaisir. Je tiens, entre autres, pour un précieux acquis de notre civilisation la libération sexuelle et même les discours les plus réacs n’ont pas réussi à me convaincre que la France, c’était mieux avant les filles faciles. Pour rien au monde, je ne voudrais revenir à une époque sans pilule et sans mini-jupes. J’aime par exemple croiser dans le RER des femmes légèrement vêtues. Or nous voyons et ce , de plus en plus, que sans arsenal sécuritaire renforcé dans les trains qui traversent nos villes et nos banlieues, nous, Occidentaux de tous les sexes, ne pourrions jouir de cette liberté des femmes d’occuper l’espace public sans être obligées de s’habiller comme des sacs. L’hédoniste que je suis y tient beaucoup alors le sécuritaire y veille.

Les soixante-huitards criaient : « CRS=SS » et nous, comme les collégiens qui sont poignardés dans leurs écoles mais à la différence de leurs professeurs libertaires, nous voulons plus de police. On peut toujours nous prendre pour ces cochons de bourgeois de la chanson de Brel devenus vieux et cons. Il faut bien constater que les lois, les flics et les délinquants aussi ont changé.
Aujourd’hui, la justice ne poursuit plus les homos mais les auteurs d’agressions homophobes, elle ne sanctionne plus le blasphème mais son censeur menaçant ou terroriste, elle ne condamne plus les femmes adultères mais leurs maris cogneurs et défend les « salopes » qui avortent contre les anti-IVG qui les importunent.

La police ne réprime plus les manifestations, elle les encadre et, en protégeant une jeunesse étudiante et pacifique contre une autre qui l’est moins, elle garantit le droit des jeunes à nous rejouer 68 pour un oui et surtout pour un non. Les flics des mœurs ou des stups qui tracassaient nos parents soixante-huitards pour des broutilles ont d’autres chats à fouetter quand ils interviennent en banlieue pour tenter de défendre le droit du plus faible et quand les CRS sont autorisés à matraquer des jeunes qui leur tirent dessus, c’est parfois pour empêcher l’incendie de bibliothèques.
Même la délinquance a changé. Une violence d’une nature nouvelle menace les plus vulnérables d’entre nous. Les jeunes, les femmes ou les personnes âgées peuvent être frappés à mort pour un i-phone ou un sac à main. Hier, il arrivait que l’on tire du haut d’un balcon sur des jeunes trop bruyants, aujourd’hui, on peut se faire tabasser quand on ose réclamer un peu de silence. La gauche a longtemps dénoncé l’autodéfense, à présent, on ne tue plus pour défendre son autoradio mais on peut en mourir.

Le ré-ensauvagement du monde n’est pas un fantasme délirant ou une hallucination collective, c’est une dérive bien réelle à laquelle tous les enfants, tous les parents et tous les amants un peu lucides, responsables et inquiets font face en appelant la police. Dans notre État de droit, la sécurité n’est pas assurée par la Sécuritate, elle est la condition incontournable de l’exercice et de la jouissance de nos nombreuses libertés. Dans une société où les caméras de surveillance n’espionnent pas les dissidents mais identifient les violeurs et où les flics de la droite protègent les acquis libertaires de la gauche, je réponds à Gaël Brustier que j’assume sans complexe mon « hédonisme sécuritaire ». Je parlerais plutôt d’art de vivre sécurisé mais après tout, je ne déteste pas les termes polémiques. Si on ne se taquine pas un peu de gauche à droite et de droite à gauche, on finira par ne plus se parler.

Selon Gaël Brustier, outre un désir suspect de sécurité qui pousse vers la « droitisation », un vent de « paniques morales » souffle sur les peuples d’Europe, les entraînant dans un « délire islamophobe, différentialiste et occidentaliste ». Je dois reconnaitre que là aussi, je me suis reconnu.

D’abord, je ne vois personne céder à la panique même morale et quand des Européens estiment que les valeurs de l’Occident sont menacées, ils n’occupent pas les rues et ne tirent pas en l’air, ils votent, ce qui est une réaction aussi éloignée que possible de la panique. L’islam et les transformations que son essor implique dans nos sociétés m’inquiète et, en digne héritier de 68, ce n’est pas tant le changement qui m’effraie que la régression. Je suis ravi que les cultures française et européenne aient été enrichies dans les années 1960 par le western et le rock’n’roll venus d’outre-Atlantique. Si quelques irréductibles Gaulois préfèrent Louis la brocante et Nolwen qui chante la Bretagne de papa, grand bien leur fasse, moi je vibre avec John Wayne et Elvis Presley, et même avec Chuck Norris mais le problème n’est pas là.

Toujours est-il que je ne me sens pas particulièrement conservateur, je reste plutôt ouvert aux autres cultures mais pas à toutes. Qu’on me pardonne, je suis difficile, exigeant, je fais le tri, en un mot, je discrimine.

Islamophobe ? Passons sur les groupuscules islamistes et sectaires sur lesquels nous sommes tous d’accord. Plus généralement, dans les territoires d’Europe où les populations musulmanes sont majoritaires, un islam communautaire liberticide, régressif et parfois violent règne sur les individus. Avec lui, les conquêtes de notre civilisation sont contestées, l’égalité entre les sexes, la liberté des mœurs, la tolérance à la critique et le récit de notre histoire. Alors que le western est un monde de gentlemen bourrus à l’esprit chevaleresque et le rock’n’roll un truc sexuel, transgressif et libérateur, la culture des nouveaux arrivants pourrait nous ramener à un Moyen âge étranger à l’amour courtois.

Différentialiste, sûrement pas. L’islam ne regarde que les musulmans et je ne veux voir que des Français. Je ne veux aucun différentialisme, ni positif, ni négatif et je ne veux pas de différences dans la loi, à l’école, à la piscine ou à la cantine. Ce n’est pas moi qui assigne certains Français à résidence identitaire. La République ne reconnaît aucune communauté mais tous ses citoyens et la France est une chance pour l’émancipation des individus et un modèle pour les révolutions.

Occidentaliste, je veux bien. What else ? Pour la culture, le bilan des peuples de l’ouest est globalement positif. Si l’Eurovision et le carré VIIIP nous désolent, le cinéma bollywoodien, la musique asiatique, la production littéraire arabe et les brevets scientifiques africains nous consolent. Et puis j’aime imaginer ce que la civilisation occidentale, ses valeurs, sa démocratie sociale de marché pourraient produire sur le développement de l’Afrique, l’économie russe, les droits de l’homme asiatique ou de la femme arabe. L’Occident reste un phare pour le monde et le sens des migrations le montre bien alors si les peuples sont occidentalistes, pourquoi pas moi ?

Peut-on, avec tout ça, parler de « paniques morales » ? Je ne sais pas mais de résistances sûrement, et tout ce qu’il y a de plus morales. Alors va pour islamophobe et occidentaliste. Parce que je veux ce qu’il y a de mieux pour mes amis comme pour mes ennemis.

My Taylor is dead (et mon Capelovici aussi)

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Les temps sont durs, faut pas gâcher. Aussi quand l’ami Miclo m’a suggéré et pour tout dire offert l’excellent titre « My Taylor is dead », au cas ou je ferais une brève sur le décès d’icelle, hier à 79 ans, je me suis senti obligé de la faire cette brève, ne serait-ce que pour sauver le titre.

Sauf que Liz Taylor n’étant ni Bette Davis, ni Audrey Hepburn, ni Greta Garbo, ni Frances McDormand, ni Joan Crawford, ni Gena Rowlands, ni Melanie Griffith, ni Sigourney Weaver ni Jodie Foster ni aucune autre des centaines d’actrices hollywoodiennes que j’adore, et bien je n’ai pas grand chose à en dire.

Allons y tout net : en vrai je n’ai carrément rien à dire sur Liz Taylor, ses yeux violets, ses scènes de ménage[1. Ne le répétez pas, mais j’ai quand même adoré leur Mégère apprivoisée] avec Richard Burton, son Michael Jackson de compagnie, sa Virginia Woolf à faire peur ou sa chatte sur un toit brûlant…

En revanche, je suis très très touché, et attristé par la mort, dimanche dernier, à 88 ans de Maître Capello. Ce type avait la classe mondiale, et si un jour le service le service public nous propose une émission de divertissement du niveau du Francophonissime[2. Spécial dédicace à Robert Rocca, Paule Herreman, Maurice Biraud, Anne-Marie Carrière, Jean Valton et Michel Dénériaz], alors je renoncerai peut-être à prendre ma retraite à Miami Beach, La Havane ou Nathanya

Le Hamas au secours de Damas

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S’il est trop tôt pour spéculer sur la logique géostratégique à l’œuvre derrière l’attentat de cet après-midi à Jérusalem, il y a de moins en moins de doutes sur celle qui anime le Hamas : il s’agit de faire l’union sacrée du monde arabe contre Israël. On connaît le scénario, huilé comme un billard à deux bandes. En 1991, Saddam Hussein lançait des Scuds sur Israël mais la véritable cible de ses missiles était l’alliance formée par Bush père pour le bouter hors du Koweït. À l’époque, des troupes syriennes et égyptiennes sous mandat onusien se battaient aux côtés des Britanniques et des Américains et le président irakien voulait faire croire aux opinions publiques arabes que Damas et le Caire font le sale boulot des sionistes.

Aujourd’hui, il s’agit entre autres de détourner l’attention, pendant que les Occidentaux jouent contre la montre en Libye et que les Syriens font le sale boulot chez eux où la répression a déjà fait une dizaine de morts. Ce sont les Palestiniens les plus radicaux – Hamas en tête – qui attaquent Israël avec le même but stratégique : présenter l’Etat hébreu comme le cœur des tous les problèmes et faire voler en éclats la coalition qui se bat actuellement en Libye. Quant à la tactique, elle vise à provoquer une réaction en chaîne : provocation, riposte de Tsahal (avec l’espoir d’une bavure sanglante), images choc en boucle sur les écrans, indignation en Occident et colère dans le monde arabe, écroulement de la coalition. Cela n’a pas marché en Irak mais la fragilité de l’alliance qui opère en Libye et les buts plutôt mouvants de cette intervention pourraient laisser croire aux stratèges du Hamas et autres partisans palestiniens de la lutte armée que le coup mérite d’être tenté.

Pour les islamistes de Gaza sont vitaux : si la Syrie tombe, le Hamas perdra son principal soutien dans la région et ses dirigeants devront déménager en urgence.

Fidèle à la stratégie de son père, Bachar el-Assad a un seul crédo: je nuis, donc je suis. Empêcher toute avancée et mettre des bâtons dans toutes les roues pour vendre ensuite chèrement sa « bonne volonté » – c’est-à-dire la mise en veilleuse provisoire de sa mauvaise volonté -, voilà l’essentiel de la politique syrienne depuis quarante ans. Concrètement, cela signifie étouffer le Liban, encourager le Hezbollah à se maintenir en tant que force armée, mener un jeu trouble en Irak et sponsoriser les mouvements palestiniens les plus intransigeants.

Le président syrien ne cache pas son jeu, il en est même très fier. Dans une interview accordée au Wall Street Journal quand il se croyait à l’abri de mouvements comparables à ceux qui emportaient Ben Ali et Moubarak, il a revendiqué cette politique centrée sur l’hostilité à « l’entité sioniste » conforme, selon lui, aux croyances profondes du peuple. Autrement dit, sa ligne politique repose sur la conviction que, pour les Arabes, la haine d’Israël est plus importante que l’aspiration à une vie meilleure et aux libertés civiles. C’est-à-dire exactement le contraire de ce que pensent les Occidentaux.
Dans cette perspective, la Syrie est devenue la pièce-maîtresse du dispositif iranien au Moyen-Orient et – comme l’ont prouvé récemment une belle capture de la marine israélienne et les soupçons croissants des douaniers turcs sur certains vols Téhéran-Damas – une plaque tournante dans le trafic d’armes vers le Liban et le Gaza.

Avec Assad, c’est tout l’édifice stratégique du Hamas et consorts qui pourrait trembler comme une tour de Tokyo pendant un séisme. Un changement d’enseigne en Syrie pourrait engendrer un Liban indépendant et une Autorité palestinienne libérée de la surenchère idéologique islamiste. C’est aussi l’Iran qui pourrait perdre pied en Méditerranée quelques semaines seulement après les y avoir trempés pour la première fois – lorsque les navires de guerre de la République islamique ont franchi le Canal de Suez.

Pour Téhéran et Gaza, ce scénario est un cauchemar stratégique. Il est donc urgent de provoquer Israël en espérant que la riposte sera suffisamment musclée pour donner la victoire cathodique à ces pauvres islamistes innocents victimes de la barbarie sioniste. Peu importent quelques morts, y compris dans leur propre camp : il faut à tout prix sauver le soldat Bachar el-Assad ! Quant à la liberté, Palestiniens et Iraniens la défendent avec enthousiasme en Egypte où ils ont des comptes à régler et des bénéfices stratégiques à empocher.
Quand il s’agit de leurs intérêts vitaux, c’est une autre affaire. Voilà donc Gaza et Téhéran confrontées au même dilemme que les Occidentaux, face aux révoltes du Yémen et de Bahreïn. Curieusement, j’ai comme le sentiment que les premiers ont beaucoup moins d’états d’âme que les seconds. Mais cela doit être de la mauvaise foi sioniste.

Apéro Guéant à Tripoli

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J’aimerais bien savoir qui nous sommes, à la fin, et qui sont aussi les autres, les ceusses d’en-face, en l’occurrence d’outre-Méditerranée.

C’est une phrase de Claude Guéant, faisant naître une énième semi-polémique, qui nous met la puce à l’oreille : « le président a pris la tête de la croisade pour mobiliser le Conseil de sécurité des Nations unies et puis la Ligue arabe et l’Union africaine », a-t-il dit lundi 21 mars, le malheureux, sur Le Figaro.fr dans un « talk ».

Chez Dassault, dont il rentabilise enfin les Rafale, il devait se sentir en confiance. Toute la sainte cléricocratie de lui illico tomber sur le râble, c’est le jeu. Mais c’était encore le ministre allemand des Affaires étrangères allemand, Guido Westerwelle, qui avait estimé il y a une semaine qu’il était « essentiel que nous ne donnions pas l’impression qu’il s’agit (…) d’une croisade chrétienne contre des populations de croyance musulmane ».

Pour moi, je croyais avoir compris depuis quelques années, en suivant les arguments des doctes de plateaux-télé, que la France – et, partant j’imaginais le reste de l’Europe et les Etats-Unis – était diverse, plurielle, musulmane comme juive comme athée comme chrétienne. J’avais même cru saisir, à la suite de vagues cours d’histoire et à la lecture d’excellents ouvrages[1. Comme Le Christ s’est-il arrêté à Tizi-Ouzou ?, de Salah Guemriche, Denoël, 2011] qu’il y avait des chrétiens et des Juifs au Maghreb et au Machreq, très anciens ou très nouveaux. Bref, que les nations en présence étaient des sociétés ouvertes, comme toutes celles qui désormais couvrent la surface de la terre.

Il semble que ce ne soit pas le cas, et que tous les pilotes de chasse français, comme tous les marins du Charles de Gaulle, comme tous les fonctionnaires des ministères de la Défense et des Affaires étrangères, de Matignon et de l’Elysée soient de gros blancs bien poilus et bien catholiques. D’ailleurs j’en discutais avec mon curé dimanche soir. Il regrettait que Mgr Vingt-Trois ne soit pas monté en chaire pour bénir Nicolas Sarkozy, notre nouveau Bouillon, lui confiant le soin de délivrer le tombeau de Simon de Cyrène qui doit se trouver pas loin de Benghazi. En tout cas, par toute la terre, les prières de deux milliards de chrétiens accompagnent l’Ordre des Templiers dans sa sainte mission. J’espère que vous me croyez.

Algorithme n’ blues

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Ils savent deux ans à l’avance si vous allez divorcer avec une marge d’erreur de 2%, où vous serez demain (10%), ils ont même calculé combien vous dépenserez pour les autres quand vous préférez vous asseoir côté couloir dans les avions…

Qui ? Les algorithmes utilisés par vos compagnies de cartes de crédit ou vos réseaux sociaux. Un des plus pointus répond au délicieux nom de Hunch (« l’intuition » !), il lui faut quelques secondes pour établir votre profil de consommateur jusque dans les moindres détails, définir votre espérance de vie et l’avenir de vos enfants grâce aux informations que vous laissez généreusement sur la toile et chaque fois que vous utilisez une carte à puce.

Mais pour le moment, personne n’a l’intention de recouper ou d’exploiter ces données. La main sur le cœur, le vice-président de Google, grand algorithmophage devant l’éternel, l’a assuré et certifié au Southwest Interactive festival de Dallas.

Et nous allons, bien entendu, lui faire une confiance aveugle.

Tocqueville à Djerba

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Nous avons tous une vision grandiose des règnes des derniers Bourbons – de Louis XIII à Louis XVI – et de l’action de leurs ministres – Richelieu, Mazarin, Colbert et Fleury. L’Histoire (avec majuscule) a retenu les fastes de Versailles, les victoires militaires et le luxe de la cour mais ce que l’histoire (avec un petit h, celle du commun des mortels) nous apprend, c’est que la vie de la grande majorité des Français de l’époque se résumait à une misère abyssale. Une épigramme fameuse, du temps de Louis XV, résumait assez bien le sentiment du peuple : « La France est un malade que, depuis cent ans, trois médecins de rouge vêtus ont successivement traité. Le premier (Richelieu) l’a saigné ; le second (Mazarin) l’a purgé ; et le troisième (Fleury) l’a mis à la diète. »[access capability= »lire_inedits »]

Une anecdote rapportée dans ses Mémoires par René-Louis d’Argenson, ministre des Affaires étrangères de Louis XV, rapporte que le duc d’Orléans porta au conseil un morceau de pain de fougère et, à l’ouverture de la séance, le posa sur la table du roi en disant : « Sire, voilà de quoi vos sujets se nourrissent », alors même que Monsieur Orry vante la régularité avec laquelle les impôts alimentent le trésor royal. Cet épisode résume assez bien les informations qu’on tire de la lecture des auteurs de l’époque : les Français sont écrasés d’impôts et de corvées, l’administration est partout, une réglementation tentaculaire et arbitraire brise toute activité commerciale ou industrielle, tout est centralisé à Paris qui festoie dans l’insouciance la plus totale tandis que, jusqu’aux abords de Versailles, les gens meurent – littéralement – de faim. « Si les peuples étaient à l’aise, écrit Richelieu dans son Testament politique, difficilement resteraient-ils dans les règles. » Tout est dit.

Or, comme le rapporte notamment Tocqueville, le règne de Louis XVI fut certainement le plus prospère de tous – pour les Français s’entend. L’auteur de L’Ancien régime et la Révolution note (L3, IV) qu’environ trente ou quarante ans avant la Révolution, l’économie française se met progressivement à croître : pour la première fois depuis plus d’un siècle, la condition des gens ordinaires s’améliore, le commerce se développe, les industries fleurissent un peu partout et la population augmente. Les sources de l’époque sont sans ambiguïtés : le prix des fermages ne cesse d’augmenter ; le bail de 1786 donne 14 millions de plus que celui de 1780 ; Arthur Young, dans ses Voyages en France, s’émerveille de la prospérité retrouvée de Bordeaux qui surpasse, selon lui, celle de Liverpool… Partout les gens s’enrichissent dans des proportions jamais vues. Malgré le poids encore écrasant de l’État et la gestion calamiteuse des finances, les tentatives de libéralisation de l’économie française − en particulier par Turgot − permettent enfin à la France de ressentir les premiers effets de la révolution industrielle venue d’Angleterre.

Mais alors, pourquoi les Français, qui vivent désormais de mieux en mieux, vont-ils faire leur Révolution ? Tocqueville propose une réponse qui, je crois, résonne parfaitement avec les événements auxquels nous assistons aujourd’hui en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Ce que cette période de croissance et d’enrichissement a implanté dans le cœur de nos ancêtres, c’est l’espoir. Pour la première fois, les Français goûtent aux effets de la liberté, connaissent la prospérité et commencent à y croire. Avec leur bien-être matériel désormais mieux assuré, ils commencent à rêver de libertés politiques. Là où, quelques décennies plus tôt, rien ne pouvait se faire hors l’État, hors le roi, c’est un peuple entier qui ose enfin rêver de prendre son destin en main. Tocqueville résume son idée en une phrase : « Vingt ans auparavant, on n’espérait rien de l’avenir ; maintenant, on n’en redoute rien. »

Des milliards de gens vivent mieux et se mettent à rêver de liberté politique

À quoi d’autre assistons-nous aujourd’hui ? Les cinquante dernières années ont été, dans le monde entier et dans les pays dits « émergents » en particulier, la plus formidable période de croissance et de recul de la pauvreté que l’humanité ait jamais connu. Jugez plutôt : en 2005, on estimait le nombre de gens vivant avec moins de 1,25 dollar par jour à 1 337,8 millions (25,7% de la population mondiale). D’après une mise à jour publiée récemment par Laurence Chandy et Geoffrey Gertz, deux chercheurs de la Brookings Institution, ce chiffre est tombé à 878,2 millions (15,8%) en 2010. Un dixième de l’humanité qui sort de la misère extrême en cinq ans ! Partout, de l’Asie du Sud-Est à l’Afrique du Nord, des milliards de gens vivent mieux aujourd’hui qu’hier et, comme nos Français du XVIIIe siècle, se prennent à rêver de liberté politique.

Après les régimes tunisien et égyptien, ce sont pratiquement tous les régimes autocratiques de la planète qui sentent passer ce formidable souffle de liberté. Alors que Kadhafi tente désespérément de sauver son régime, les autorités chinoises viennent de couper l’accès à certains réseaux sociaux sur lesquels la contestation commençait à s’organiser. Ce que nous renvoient ces millions de gens n’est rien d’autre que notre propre image, il y a un peu plus de deux siècles.

La liberté, écrivait Tocqueville, « certains peuples la poursuivent obstinément à travers toutes sortes de périls et de misères. Ce ne sont pas les biens matériels qu’elle leur donne que ceux-ci aiment alors en elle; ils la considèrent elle-même comme un bien si précieux et si nécessaire qu’aucun autre ne pourrait les consoler de sa perte et qu’ils se consolent de tout en la goûtant. D’autres se fatiguent d’elle au milieu de leurs prospérités ; ils se la laissent arracher des mains sans résistance, de peur de compromettre par un effort ce même bien-être qu’ils lui doivent. Que manque-t-il à ceux-là pour rester libres ? Quoi ? Le goût même de l’être. »

Que rajouter à ça ?[/access]

L'Ancien Régime et la Révolution

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LE DESPOTISME DEMOCRATIQUE

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Libye : le glaive et les boucliers

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Ce qui a été insinué discrètement avec maints clins d’œil est maintenant presque ouvertement admis : des « croisés » sont bel et bien en train de souiller le sol libyen. Selon le Daily Mail Online une équipe de SAS britanniques serait même en mission en plein centre-ville de Tripoli !

Avant-hier une formation de Tornado GR4 de la RAF était sur le point de larguer ses munitions sophistiquées sur une cible que le Mail Online identifie comme le complexe de Bab-el-Aziza, qui abrite entre autres les logements du Colonel. La cible avait déjà été frappée une première fois par une salve de Tomahawk lancés par un sous-marin de la Royal Navy et les bombardiers de Sa Majesté étaient supposés rajouter une deuxième couche assez épaisse. Or, entre-temps le pouvoir libyen a organisé une visite de presse dans l’immeuble touché et donc au moment où l’attaque aurait dû avoir lieu l’endroit était plein de monde et notamment de journalistes étrangers. Les commandos britanniques qui étaient en observation – voire plus, car certaines munitions sont guidées par rayon laser – ont repéré le problème et fait annuler la mission. Selon les mêmes sources d’autres missions ont été annulées car les cibles étaient protégées par des boucliers humains.
Si cette information est vraie il faut tout simplement prier pour que ces SAS soient plus chanceux que leurs camarades, cueillis par les rebelles il y a trois semaines. Kadhafi ne pourrait rêver meilleure prise de guerre.

Le Front cantonal

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Marine Le Pen : elle n'est pas candidate dans chaque canton.

C’est la cacophonie. Depuis deux jours, l’actualité française est dominée par un fait politique majeur : l’UMP doit-elle donner des consignes précises de vote à ses électeurs, dans le cas où son candidat ne serait pas présent au second tour d’une élection cantonale et que le scrutin se jouerait en un hypothétique duel opposant le FN à un représentant d’un parti de gauche ? Bref, le parti présidentiel doit-il jouer le jeu du Front républicain, cette règle qui prévaut depuis des lustres dans le pays et qui a fonctionné si bien que le FN n’a cessé d’accroître son électorat tandis que la droite républicaine perdait pied à chaque élection locale ?

Bref, l’UMP doit-elle se contenter de se faire battre au premier tour ou doit-elle aussi jouer les violons dans l’orchestre du bal au second ? Un bal, oui, bien sûr : on ne va pas déployer les registres des grandes orgues pour si peu. Des élections cantonales restent des élections cantonales. Que siège – éventuellement – dans l’une ou l’autre assemblée départementale un élu FN n’est pas une infamie en soi. Ou alors il faut organiser des sit-in permanents d’indignation devant le siège des Conseils régionaux français, dont chacun compte l’un ou l’autre élu frontiste. Ne pas oublier non plus de déployer banderoles et calicots devant les Hôtels de Ville, quand s’y tient un conseil municipal et qu’un élu du Front national vient y rejoindre sa place.

Tout cela porte un nom. Cela s’appelle la démocratie : ce système est si méprisable qu’il se trouve élues des personnes dont on ne partage ni les idées ni les valeurs. Il est si méprisable qu’il se trouve même élus des candidats qui n’ont à l’évidence aucune compétence pour exercer correctement le mandat qui leur est confié.

Dès lors que l’on admet ça, on peut s’attendre à tout, puisque la démocratie est, par nature, un système imprévisible. S’attendre à tout pour les élections cantonales actuelles, c’est s’attendre, en réalité, à ce qu’aucun élu frontiste ne soit en mesure d’être élu dimanche. S’il y en a un – ou dix –, la belle affaire : il siègera dans des assemblées départementales où il n’aura pas son mot à dire. Enfin, si, il l’aura. Il pourra s’exprimer, parce que la minorité a toute latitude à s’exprimer dans les conseils généraux. Mais une fois qu’il aura répété dix fois qu’il est favorable à l’instauration de la préférence départementale contre la mondialisation, qu’il aura répété, contre Brassens, qu’on est moins imbécile d’être né ici plutôt que quelque part, on ne l’entendra même plus. L’écouter sera oublié depuis longtemps. Et l’on passera au point suivant.

Le point suivant, il concernera quoi d’ailleurs ? Pas grand-chose à vrai dire. Les transferts qu’a accomplis l’Etat – depuis Michel Rocard et la création du RMI devenu RSA – sur les départements ont fait augmenter à un tel point ce qu’on appelle dans un budget le « contingent d’aide sociale » que toute marge de manœuvre politique a disparu, en réalité, de l’échelon départemental. Ajoutez à cela les dépenses quasi-obligatoires que sont les routes départementales et le transfert, sous Jean-Pierre Raffarin, des anciennes directions départementales de l’Equipement (DDE), vous pourrez, à peu de choses près, considérer le champ des possibles qui reste à un exécutif départemental. Un président de Conseil général n’a aujourd’hui comme latitude politique qu’à choisir la couleur du papier du carton que ses services expédieront pour inaugurer un projet qu’il n’a pas voulu mais que la simple technique impose. Si jamais il veut innover, la meilleure chose qu’il pourra faire c’est mettre l’ingénierie départementale au service des communes et des intercommunalités… J’exagère, je sais. Mais à peine. Les différents rapports de la Cour des Comptes sur la décentralisation nous montrent, depuis des années, que les collectivités territoriales encaissent le contre-coup de l’absence de réforme de nos administrations centrales. On accuse les collectivités territoriales de plaies dont l’Etat n’a pas voulu se soigner lui-même.

On m’objectera : la RGPP ! Sous ce sigle, se cache la « Révision générale des politiques publiques ». Elle a été adoptée il y a trois ans. Mais entièrement conçue par des représentants de l’administration centrale, elle ne concerne quasiment, sur la réduction de la fonction publique, que les cadres de catégorie B et C. La catégorie A, désolé, mais pas touche : ce sont des copains, on a fait les grandes écoles ensemble, même qu’on a bu des coups. Il faut être des barbares pour vouloir porter un coup à une aussi belle amitié.

Oui, et le Front républicain dans tout ça ? Bah, on veut viser le front, mais, maladroit, on se met le doigt dans l’œil. Pour une bonne et simple raison : si les partis politiques et les élus avaient encore quelque influence sur leur électorat, ne croyez-vous pas que, malgré leurs appels répétés, leurs électeurs se seraient déplacés en nombre afin de voter pour eux au premier tour ? Ne croyez-vous qu’un candidat UMP, qui s’est fait éjecter à l’issue du premier tour, ne se fait pas beaucoup d’illusion sur ses capacités à donner quelque consigne de vote que ce soit à « ses » électeurs pour le second ?

Il ne faut pas avoir usé longtemps ses fonds de culotte sur les bancs de Sciences-Po, pour comprendre une chose : les électeurs font ce qu’ils veulent. C’est le mot qu’on prête à François Ier : « Souvent femme varie, bien fol qui s’y fie. » Il vaut pour le corps électoral français actuel, où les consignes de vote, les admonestations, les mains pressées sur le cœur ne signifient rien quand, seule, compte la libre expression du suffrage.

En 2007, Ségolène Royal – qui, je le rappelle en passant, était la candidate socialiste à l’élection présidentielle – faisait si confiance au peuple qu’elle en appelait à la « démocratie participative » et qu’elle poussait l’idée jusqu’à vouloir instaurer des « jurys populaires » aptes à déterminer le bien-fondé des décisions des élus. Que fait-on quand un jury populaire estime qu’un élu FN est fidèle à ses engagements ? On le convoque place Tien-An-Men, le jury populaire ? Et on lui fait rouler des chars dessus ? Je prends l’exemple chinois à dessein, parce que la justice de ce pays est, quand même, plus expéditive que la nôtre…

« F comme fasciste, N comme nazi » n’a jamais constitué une politique. Mais une simple insulte crachée aux victimes. Ce qui est déjà trop.

Dans ces conditions, le Front républicain n’est pas une solution. C’est une supercherie. Le Front national n’est pas républicain ? Soit ! Alors, interdisons-le comme en 1936 le Front populaire a dissous les Ligues ! Exilons Marine Le Pen sur l’île d’Elbe. Non, j’ai mieux : Sainte-Hélène. Demandons aux Anglais de la surveiller si nous ne pouvons le faire nous-mêmes. L’autre option possible, c’est de le battre, le Front national, dès le premier tour, et de le faire rendre à des pourcentages dignes d’un Tixier-Vignancourt. Mais qu’on ne convoque pas, de grâce, les plus belles idées, qu’on ne décroche pas La République en danger pour queue de chique. Oui, de grâce. Pas pour un canton.

Vous avez dit « républicain » ?

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La péniche était-elle une galère ? Pour l’un des trois participants aux émouvantes retrouvailles familiales de dimanche soir, cela semble avéré. À tel point que le communiste Pierre Laurent, furieux d’avoir été abusé par cette croisière, menace de torpiller l’alliance PS/Verts aux sénatoriales de l’automne prochain, au cas où ses équipiers continueraient de le mener en bateau.

Bref, en 24 heures, on est passé du sourire Ultra-Brite au couteau entre les dents ? Où est l’embrouille ?

Très précisément dans les 75 circonscriptions où les Verts sont en position de se maintenir face à un autre candidat de gauche arrivé en tête au premier tour. En général, ledit autre candidat de gauche est un conseiller général sortant et dans la très grande majorité des cas, il s’agit d’un sortant communiste face à un candidat vert ayant bénéficié au premier tour de l’investiture du Parti socialiste, laquelle lui a permis de dépasser ses traditionnels 5 à 10%. Vous suivez ?

Un exemple, que je n’irai pas chercher loin, vu qu’il s’agit de mon propre canton, à Ivry Ouest dans le 9/4. La sortante PCF Chantal Bourvic y a fait 42% au premier tour, sa challengeuse Verte-Europe-Ecologie Chantal Duchène[1. Dans mon canton, c’est comme ça, toutes les candidates de gauche s’appellent Chantal], soutenue par le PS, a atteint 25%. Compte tenu du taux d’abstention record, ni l’UMP ni le FN ne sont en situation de se maintenir, ce qui est souvent le cas dans les fameux 75 cantons à problème.

Dans un tel cas de figure, les règles de ce qu’on appelle depuis le Front Populaire la « discipline républicaine » à gauche sont archi-claires : le second se désiste automatiquement en faveur du candidat de gauche arrivé en tête. Cette tradition doit sembler bien archaïque à la si moderne Cécile Duflot, qui a décidé de la jeter par dessus bord et de maintenir au second tour ses petits camarades qui auraient dû rester à quai.

Vous me direz que ça semble logique de vouloir tenter sa chance dans la mesure où les lois électorales vous en donnent la possibilité. À ceci près que la discipline républicaine ne relève pas seulement de la tradition mais aussi d’une certaine logique, voire d’une certaine morale politique, la même morale dont tout le monde se gargarise à propos des choix à géométrie variable de l’UMP quand le FN est en lice au second tour. Je m’explique: se désister en faveur du candidat de gauche le mieux placé, cela signifie tout bêtement qu’on ne laisse pas les électeurs de droite ou d’extrême droite choisir au second tour quel candidat de gauche leur convient le mieux.

En partant du principe que l’électeur UMP ou FN est plus foncièrement anticommuniste qu’autre chose(et c’est son droit le plus absolu), ledit cas de figure général évoqué plus haut revient donc à faire appel aux voix de droite et d’extrême droite pour sortir le sortant communiste au bénéfice d’un Vert. Elle est pas belle ma morale ?

La méthode est d’ailleurs éprouvée, c’est celle qu’avait utilisé l’intarissable donneur de leçons antifascistes Noël Mamère qui, en 1989, avait entamé sa carrière politique nationale en conquérant la mairie communiste de Begles (près de Bordeaux) grâce au soutien sans faille de tous les notables chabanistes locaux et au désistement miraculeux en sa faveur du candidat du très très droitier CNI.

Encore s’agissait-il là d’un cas isolé. Cécile Duflot a, semble-t-il, décidé d’en faire une règle, donnant raison à Jean-Pierre Mélenchon qui avait conseillé en termes on ne peut plus clairs à Pierre Laurent de ne pas aller aux côtés de Martine et Cécile sur la fameuse péniche : « Tu vas voir que juste après la photo, ils vont te faire les poches ». Mis à part que les « ils » étaient des « elles », c’était assez bien vu…