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L’euro, drogue dure du Portugal

Crédits photo : O.F.E. Lisbonne, appel à la grève générale.

Lorsque l’on débarque à Porto, deuxième ville du Portugal, c’est dans un aéroport flambant neuf, et visiblement surdimensionné au regard d’un trafic touristique plutôt maigre, même au cœur du mois d’août. Le métro qui conduit au cœur de la ville est rutilant, pourvu d’un système de billetterie ultra moderne. A côté, Roissy ressemble à un terminal du tiers-monde, et la RATP semble restée scotchée au usages du XXème siècle. Les autoroutes disposent, elles, d’un système de péage automatique : un portique flashe les voitures, et l’utilisateur reçoit ses factures à domicile, le touriste pouvant, lui, régler sa dette autoroutière chez n’importe quel commerçant disposant d’un terminal de paiement, et il y en a beaucoup.

Pourtant, dès que l’on quitte ces lieux qui doivent leur existence à l’injection massive de fonds structurels de l’Union européenne pour les régions déshéritées, on s’aperçoit vite que ces infrastructures luxueuses ne reflètent en rien la réalité économique du pays. Porto, en dehors de ses prestigieuses caves des maisons Sandeman, Cruz ou Ferreira est une ville lépreuse, avec ses quartiers historiques laissés à l’abandon et aux dealers. La campagne alentour n’est pas plus attirante, si l’on excepte quelques « quintas », fermes traditionnelles transformées en maisons d’hôtes.

Lisbonne peut encore faire illusion : l’exposition universelle de 1998 a transformé une capitale vieillotte en métropole post moderne. La plupart de visiteurs étrangers, d’affaires ou de tourisme, limitent leur séjour lusitanien à Lisbonne où aux plages ensoleillées de l’Algarve, et reviennent avec l’impression que le Portugal s’en tire plutôt bien dans ce monde de brutes. Comme la population locale est plutôt accueillante, passablement francophone, et ne cherche pas à arnaquer systématiquement l’étranger de passage, ce pays jouit d’une bonne réputation chez les Français. Ceux-ci sont à peu près les seuls à se rendre dans le nord du pays, les provinces de Minho ou de Tras-os-Montes, pour rendre visite à l’ancienne femme de ménage ou nounou de leurs enfants, rentrée au pays avec son mari maçon après des décennies de bons et loyaux services aux familles et à l’économie françaises.

Leurs demeures se repèrent vite dans les villages au milieu des maïs : elles affichent souvent des couleurs flashy et sont pourvues de signes extérieurs d’opulence, tourelles tarabiscotées, portails d’entrée ouvragés, arbres exotiques et statues néo-antiques dans le jardin.

Mais on peut faire des dizaines de kilomètres à travers ces régions sans rencontrer la moindre usine autre que celles transformant le maïs en nourriture pour le bétail. Celle-ci est destinée à des vaches de race Prime Holstein qui ne voient jamais la couleur d’un pré, et remplisse avec ardeur les quotas de lait accordés aux éleveurs par la déesse PAC, nouvelle Cérès dont la résidence n’est pas sur le mont Olympe, mais dans la morne plaine bruxelloise.

L’abandon de la polyculture vivrière traditionnelle de ces régions bien arrosées pour la monoculture du maïs a eu pour conséquence un déséquilibre accru de la balance commerciale du Portugal, aujourd’hui importateur net de denrées alimentaires.
Avant d’entrer dans l’Union européenne et d’adhérer à la zone euro, le Portugal, à peine sorti de la nuit salazarienne, bénéficiait de la compétitivité de son économie, due à des salaires inférieurs à ceux des pays du nord de l’Europe. L’industrie du cuir, notamment, lui permettait de satisfaire les besoins en chaussures de basse et moyenne gamme de notre continent. On délocalisait au Portugal des usines automobiles (Peugeot-Citroën) pour se rapprocher du marché ibérique qui rattrapait son retard d’équipement des ménages dans ce domaine.

Et puis, en 2002, l’euro a chassé l’escudo, et c’est ainsi qu’un pays de travailleurs zélés, économes de leurs deniers, se méfiant du crédit comme de la peste s’est peu à peu mué en un repaire de flambeurs invétérés, L’Etat n’étant pas le dernier à faire chauffer la carte bleue.
L’euro, pour le Portugal, c’était l’argent pas cher et le crédit à gogo. Alors que la production stagnait (bien avant la crise financière de 2008), la dépense publique s’envolait. La faible compétitivité de l’économie, plombée par l’euro fort, décourageait les investissements étrangers et détruisait inexorablement le tissu industriel portugais. De pays d’émigration, le Portugal est devenu un pays d’immigration, notamment de travailleurs venus d’Ukraine qui fournissent une main d’œuvre bon marché dans l’économie informelle.

Les Portugais, eux, restent au pays, même si les salaires restent bas en comparaison de ceux pratiqués en France ou au Luxembourg, leur destination préférée. Ils font comme l’Etat, ils s’endettent et construisent leur maison ou leur appartement sans avoir à subir les désagréments de l’exil.
L’euro était devenu une drogue dure qui avait pour conséquence de vous éloigner des dures réalités de l’économie réelle en vous emmenant dans les contrées imaginaires de l’argent facile.

Géographiquement périphérique, le Portugal ne bénéficie pas comme les pays d’Europe centrale de la proximité de puissances industrielles qui trouvent là des sous-traitants compétents et motivés. La Slovaquie ou l’Estonie peuvent se permettre l’euro, car leur économie est en symbiose avec l’Autriche, pour la première, la Finlande pour la seconde. D’autres, comme la République tchèque ou la Pologne se trouvent fort bien d’avoir conservé leur monnaie nationale qui leur permet d’ajuster finement son taux par rapport à l’euro pour rester compétitifs.

Les plus optimistes des Portugais se voient sortis d’affaire dans trois ans, après une sévère cure de désintoxication de l’addiction à la dépense publique et privée. C’est tout le bien qu’on leur souhaite, car ce peuple, à la différence d’un autre qui se reconnaîtra, n’a pas fait de l’arnaque généralisée un sport national.

Les macros sont à l’eau

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S’il est un argument éditorial qui m’a convaincu de travailler pour Causeur, c’est bien le principe qui consiste à envoyer des brèves pendant les vacances. J’ai ainsi pu apprendre où Jérôme Leroy passait les siennes, et la lecture de ses articles n’en a été que meilleure. J’ajoute que son traitement de l’actualité ne m’a pas paru moins incisif ni moins professionnel, ce qui constitue une piste de réflexion intéressante sur la pertinence de nos conditions de travail habituelles.

Pour ma part, c’est allongé sur le sable chaud d’une plage proche de Caracas que je réagirai à la nouvelle du moment : Nicolas Sarkozy n’a pas réussi à faire que ceux qui travaillent plus gagnent plus. L’échec de cette mesure-phare est d’autant plus dramatique qu’elle devait donner raison à la France qui se lève tôt. Premier constat : se lever tôt n’aura pas suffi pour donner raison à la Droite.

Précisons que son échec ne donnera pas davantage raison à la Gauche. Je ne doute pas que ses leaders vont se jeter sur cette nouvelle comme la misère sur monde. La vérité est que l’insuccès de ce choix de société, comme on dit, n’a rien à voir avec Nicolas Sarkozy, pas même avec son idéologie.

Il résulte de notre croyance absurde en la rationalité des politiques publiques. Une politique publique présuppose trois choses: l’existence d’un problème reconnu de tous (par exemple, le chômage), la décision d’y mettre fin par l’homme élu (ici, le Président de la République) et la mise en oeuvre d’une série de mesures (dites concrètes). Je sais bien que ce schéma résume à lui seul l’idée que nous nous faisons de la politique, mais cela n’en fait pas une idée moins fantasque, au contraire. C’est ce qui ressort d’un article remarquable écrit par deux politologues américains, Bachrach et Baratz.

Non seulement la décision d’agir est la résultante de micro-décisions qui n’ont rien à voir avec le problème initial, mais elle est surtout la résultante de micro-non-décisions beaucoup plus lourdes de conséquences. L’article s’intitule « Decisions and Non-Decisions: an Analytical Framework ». Le lecteur de bonne volonté le trouvera sans mal en consultant l’American Political Science Review, vol. 57.

La déconstruction de l’hypothèse rationaliste des politiques publiques ne constitue peut-être pas une lecture de vacances idéale, elle vous affranchira pourtant des mythes les plus tenaces de la vie politique occidentale. Dépêchez-vous de l’étudier si vous disposez d’une semaine devant vous, car à la rentrée, il sera déjà trop tard.

Tunis-Damas : dernier train pour la modernité

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"Nous ne sommes pas la Tunisie", "Nous ne sommes ni la Tunisie ni l'Egypte", "Nous ne sommes ni la Tunisie ni l'Egypte ni la Lybie", "Nous ne sommes ni la Tunisie ni l'Egypte ni la Lybie ni le Yémen"

Dans sa fresque romanesque La Grande Intrigue, François Taillandier fait écrire à l’un de ses personnages : « Il est désormais impossible d’imaginer un pays développant une identité politique, historique ou culturelle séparée. Ceux qui y parviennent encore ne le font qu’au prix d’une dictature incompatible avec le modèle démocratique pacifié appuyé sur la puissance militaire. Ils auront complètement disparu d’ici deux générations ».

Sa prophétie n’aura pas attendu deux générations pour s’accomplir. Depuis janvier dernier, elle prend corps sous nos yeux de téléspectateurs drogués au pot-belge du « direct-live ».

Outre la Tunisie et l’Egypte vouées au tourisme de masse, la force centrifuge du printemps arabe s’est abattue sur la Syrie, que l’on croyait pourtant recluse à l’arrière-cour de l’Histoire. Ben Ali, Moubarak, Saleh, Kadhafi, Assad : ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés par le cataclysme de la rue arabe, ce mythe négatif devenu une légende progressiste par la force rédemptrice des sacrosaints droits de l’homme.

Il est acquis- car écrit, répété et sanctifié – que le citoyen arabe a lui aussi droit à la liberté, aux élections (formellement) libres, aux débats télévisés contradictoires et aux discussions virtuelles qui n’en finissent plus. Les ultimes cavalcades autoritaires des quelques contre-réformistes de passage ici n’inverseront pas la dynamique irrésistible à l’œuvre de Rabat à Sanaa : la dignité ne passe plus par ces grands ensembles collectifs qu’étaient les peuples, les cultures et les nations. En ce début de millénaire, le présent perpétuel appartient à l’individu qui ne transige pas avec ses droits subjectifs. Aucun tribun ou officier multimédaillé ne pourra plus subsumer l’homme, fût-il arabe, sous le mythe de la communauté.

Que cela plaise ou non, l’âge des Césars est révolu. Ses éventuels survivants apparaîtront comme les répliques anachroniques- et donc grotesques- des tyrans d’autrefois, si pathétiques de leur morgue surannée.

Comble des paradoxes, le regain de religiosité des sociétés arabo-musulmanes s’émancipe de plus en plus des grands cadres sociaux pour recréer un grand récit surplombant. Certes, l’anomie n’a toujours pas encore droit de cité en terre arabe, l’athéisme non plus, tant s’en faut. A mesure que ces sociétés se réislamisent, elles cèdent à la vogue du subjectivisme partout triomphant. Jusque dans le plus pur traditionalisme coranique, plus question de se laisser imposer ses pratiques d’en haut. L’islamité se vit sur le mode ultra-individualiste du bricolage identitaire : « être musulman comme je l’entends ». A l’Etat, il est désormais interdit d’interdire. Quel renversement de la verticalité des autocraties arabes, laïcisantes ou non, qui toutes paraissent être tombées il y a un siècle ! Après cette révolution copernicienne, l’individu réalise le rêve d’Iznogoud : le calife à la place du calife, c’est lui !

A mesure que les institutions traditionnelles s’érodent, la pression sociale se réduit à l’addition grégaire des volontés individuelles. Impensables jusqu’à ces derniers mois, l’abrogation de l’interdiction du voile dans les universités tunisiennes et la fin de l’allégeance obligatoire au leader-démiurge illustrent le règne de l’individu-croyant qui gère son univers rituel comme un portefeuille d’actions.

A l’écoute des dernières bourrasques arabes, le verdict de Taillandier prend une tonalité particulière. La mort du Père symbolique qu’étaient l’Etat, le Souverain et sa loy inaltérable, est maintenant actée. Dans ce monde arabe qui ne fait plus exception, la modernité finissante aura donc sécrété ses propres poisons. Juste revanche de l’histoire, la souveraineté exclusive de l’Etat sur ses sujets se sera retournée contre les détenteurs (provisoires) de l’appareil de commandement politique. D’agrégat d’atomes humains noyés dans un tout organique, la nation aura muté en communauté d’individus aux revendications individuelles incessantes, à l’image de ces foules de Tunisiens manifestant devant la Kasbah à la moindre contrariété.

Vraisemblablement, on ne tuera plus jamais des milliers d’innocents au nom de la raison d’Etat comme le fit l’armée syrienne en 1982 à Hama. A l’ère des F-16 et du state building made in Fukuyama, on préfère la croisade humaniste et ses gains démocratiques glanés en dépit des inévitables et feuilletonesques dommages collatéraux.

De tout cela, il n’y a pas lieu de juger. Contentons-nous d’accueillir le réel- ou ce qu’il en reste- en passagers impassibles de l’entropie contemporaine.

La grande intrigue, III : Il n'y a personne dans les tombes

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Série noire pour la Syrie

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Crédits photo : Lauras Eye

Le témoignage de Brian Stoddart, universitaire australien spécialiste de l’histoire du sport, est celui d’un amoureux de la Syrie. Et tant mieux ! Très peu de spécialistes ont vu venir l’écroulement de la nation syrienne. Son témoignage, qui empile des idées un peu en vrac, traduit bien la sidération générale devant une situation longtemps restée inimaginable. Il y a une quinzaine d’années, on pouvait lire le même genre de réactions face à l’éclatement de la Yougoslavie, où quarante ans de mariages mixtes et de relations de bon voisinage ne résistèrent pas au violent retour du refoulé historique.

La rédaction

Jusqu’à une date récente, visiter la Syrie vous confrontait à un paradoxe. Qu’un pays au régime pro-iranien, soutien sans faille du Hamas et du Hezbollah, arrière-base des rebelles irakiens, se révèle aussi accueillant et chaleureux en étonnait plus d’un.

Un ami américain m’avait même confié avoir été particulièrement impressionné par la gentillesse de l’accueil dont il avait bénéficié malgré l’hostilité des Etats-Unis envers la Syrie.

Si la plupart des étrangers n’effectuaient qu’un passage touristique dans le pays, j’y ai quant à moi travaillé sur une longue période, à travers un projet de développement éducatif financé par l’Union Européenne. J’en ai retiré une profonde affection pour ce pays, sentiment qui, à mesure que la situation se dégrade, se transforme de plus en plus en stupéfaction.

Damas un jour, Damas toujours

Habitant près de la splendide mosquée des Omeyyades, je me faisais quotidiennement des amis sunnites, chrétiens, chiites, alaouites et druzes. A Hariqa, le quartier d’affaires de Damas non loin de l’immense souk Hamidiyé, la même mixité était manifeste dans la myriade d’échoppes et restaurants. Aux yeux de la majorité des étrangers présents en Syrie, cette société semblait harmonieuse en dépit de sa complexité : des épisodes tragiques comme le massacre des Chrétiens en 1860 à Damas étaient plutôt l’exception que la règle. Certes, les origines ethnoconfessionnelles et les pratiques religieuses étaient reconnues mais s’intégraient presque toujours à une identité nationale syrienne construite sur la double opposition à l’Empire ottoman et au mandat français.

Il y avait bien quelques tensions palpables : au cours de conversations privées, de nombreux syriens laissaient entendre qu’un peu plus de démocratie serait bienvenu ou que la vie chère et l’absence d’avenir pour leurs enfants les inquiétaient. Oui, reconnaissaient-ils, le joug autocratique du parti Baath les privait des libertés publiques occidentales, interdisant le moindre débat politique intérieur. Curieusement, nombre de mes amis syriens- confortés par les réformes initiées par Bachar al-Assad au début de sa présidence- pensaient que leur pays allait s’ouvrir peu à peu. Notons au passage qu’en ce moment, les commerces damascènes n’étant plus ouverts que quelques heures par jour, l’écroulement du tourisme aidant, la dépression économique est estimée à 3% du PIB, pire que pendant la crise financière !

Âgé de trente-quatre ans à sa prise de fonctions, le président avait encouragé l’économie de marché et cherché à réchauffer les relations diplomatiques avec l’Occident. Très vite, des aides européennes – telles que le projet dans lequel je me suis impliqué- ont afflué pour aider les Syriens à relever le défi de l’éducation d’une population jeune en pleine croissance démographique tandis que les revenus pétroliers baissaient.

C’est auprès des jeunes que l’on observait le plus fort hiatus entre les clichés et la réalité du pays. Les étudiants syriens sont habillés comme n’importe lesquels de leurs camarades à travers le monde. Ils partagent les mêmes aspirations, une vision du monde similaire, et maîtrisent aussi bien les nouvelles technologies, comme en témoigne l’usage des réseaux sociaux qui constituent les principaux canaux d’information sur la situation syrienne.

Du sang dans les rues

Par leurs reportages, l’aspect paisible et hospitalier du pays s’efface derrière les images d’horreur de la féroce répression menée par Maher, le frère de Bachar, ses hommes de la quatrième division blindée et de la garde présidentielle. A Deraa, Lattaquié, Homs, Deir-ez-Zor et ailleurs, on peut vraisemblablement parler de milliers de morts et de « disparus » encore plus nombreux. Dans les faubourgs des villes, la myriade de services de renseignement aux mains du régime ratisse brutalement les pâtés de maison pour y traquer les « fauteurs de troubles ».

Partout, confusion et méfiance règnent, et l’on ne sait plus à qui faire confiance, parents et amis n’échappant à la suspicion générale. A Homs, la guerre interconfessionnelle semble avoir déjà commencé. Selon des témoignages locaux, les membres de trois familles alaouites – par ailleurs indépendantes du clan Assad malgré leur proximité communautaire- ont été assassinés par des salafistes. En guise de riposte, les miliciens alaouites des Assad (la brigade Chabiha) ont entamé une chasse aux salafistes qui entretient l’esprit de vendetta.

Ce genre d’incidents atteste qu’Assad et les alaouites se trouvent le dos au mur car la chute du régime menacerait leur survie. D’autant que le régime ne prêche pas toujours le faux en prétendant que des islamistes et des individus armés jettent de l’huile sur le feu de la contestation. Qu’il est loin le rôle de ciment national joué par Bachar, dont l’image trônait sur les t-shirts, magnets et autres pare-brises de propagande !

Aujourd’hui, la mutation du mécontentement en guerre civile à la libanaise n’est plus à exclure. Les conséquences pour le pays et la région seraient bien évidemment catastrophiques.

Dire qu’il y a encore quelques mois, les Syriens, de toutes classes et confessions confondues, paraissaient communier les uns avec les autres…

Traduit de l’anglais par Gil Mihaely

Scoops en série

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C’est l’été ! Entre la nouvelle crise économique qui s’annonce, le report du procès DSK et le feuilleton morose des primaires du PS, la presse n’a pas grand-chose de croustillant à se mettre sous la dent. Heureusement, il reste Libération et ses bonnes vieilles croisades contre l’hydre marxiste. A Cuba, où l’horrrible Fidel persécute ses opposants, le combat pour la libération sexuelle va heureusement de succès en succès.

Reprenant une dépêche AFP, Libé nous apprend que la dernière victoire en date s’est produit au cœur même du clan du caudillo puisque « La nièce de Fidel Castro félicite un transsexuel qui épouse un opposant ». Mazette, le progressisme LGBT qui fait vaciller le patriarcat castriste, on ne pouvait rêver mieux ! Ou plutôt si…

Sur cette lancée salutaire, les agences de presse et les grands quotidiens ne devraient pas s’arrêter en si bon chemin. En disciples zélés d’Albert Londres, qu’ils chassent le scoop jusqu’au bout en s’aventurant dans les profondeurs obscures des derniers tyrans mondiaux.

Au catalogue, en conjuguant déontologie journalistique et titres accrocheurs, cela pourrait donner :

« Dimitri Medvedev annonce être enceint de Vladimir Poutine »

« Les Kadhafi partent expier leurs crimes à la Fistinière »

« Leila Ben Ali officialise sa liaison avec Dana International, confirmant les rumeurs de collusion entre Israël et les Trabelsi »

« Mahmoud Ahmadinejad confesse son penchant pour les hommes, rabbins de préférence ».

Dieu aime le sexe

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photo : olivcris, Flickr

Mais c’est compter sans notre « dua » de choc, Caroline et Fiammetta[1. Caroline Fourest et Fiammetta Venner, militantes pro-choix mais surtout antireligieuses sous le vocable d’anti-extrémistes], qui, avec l’aide active d’Act Up et apparentés, prônent désormais une société où il n’y aurait qu’un sexe pour deux. Voire plus de sexe du tout, sous la feuille de vigne du « genre »[2. La théorie du genre (gender) postule que la différenciation sexuelle n’existe que dans les esprits et les législations conservateurs : rien n’est naturel, tout est culturel, et c’est à chacun qu’il appartient de décider, en définitive, de son sexe comme de sa sexualité], promu aujourd’hui enseignement biologique (sic) obligatoire pour nos lycéens de première. Le moment est choisi : ne sont-ils pas en pleine construction de leur identité sexuelle et affective? Et qui dit genre dit transgenre ! Ce n’est pas une broutille « culturelle » comme l’absence de pénis qui devrait empêcher une femme – pardon, un être désigné comme telle par une « loi naturelle » totalitaire – de se sentir pleinement homme. À la société de prendre en charge les éventuels frais chirurgicaux…[access capability= »lire_inedits »]

Et Dieu créa l’orgasme

La preuve que Dieu aime le sexe, tous les sexes, c’est qu’Il les a assortis d’un attribut réjouissant : le plaisir ! Et ce n’est pas une Frigide comme moi qui s’en plaindra. Mais que dis-je, plaisir ? Dans son infinie bonté, l’Éternel a glorifié la relation sexuelle en lui donnant un climax : l’orgasme. Vous savez, cette « ivresse, (ce) dépassement de la raison provenant d’une « folie divine » qui arrache l’homme à la finitude de son existence et qui, dans cet être bouleversé par une puissance divine, lui permet de faire l’expérience de la plus haute béatitude ». Cette définition de l’extase sexuelle, ce n’est pas moi qui la donne mais le saint pape Benoît XVI dans sa magnifique encyclique que je vous recommande pour pimenter vos folles nuits d’été : Deus Caritas Est, Dieu est Amour.

Et au fait, comment on faisait l’amour avant la Création du monde ? Aucun doute, c’est bien Dieu qui a créé la sexualité. On l’appelait même Éros avant la Révélation. Dieu aime le sexe parce que Dieu est Amour absolu : celui qui se donne totalement et ne déçoit jamais. Une sorte d’Agapè, quoi, sans lequel l’ivresse du seul Éros, l’amour-passion, est à l’image de notre nature : éphémère, dérisoire et mortelle.

Elle est pas belle, la vie éternelle ?

Dieu, dans son amour inconditionnel pour ses créatures − même Michel Onfray − nous appelle tous à l’Extase absolue, l’Ivresse infinie, l’Orgasme éternel, qui ne rejette pas mais dépasse et transcende la pesanteur déprimante des corps. C’est simple, il suffit de vivre « collés » à Dieu, dès aujourd’hui et pour l’éternité. Oui, nous vivrons au Ciel dans une infinie Béatitude, sans désir frustré, amours déçues ni misère physique : en union fusionnelle et éternelle avec notre Créateur aimant. Elle est pas belle, la vie éternelle ? Et la bonne nouvelle, c’est qu’elle a déjà commencé !

Alors, mes agneaux, à quoi bon s’infliger tous ces exercices compulsifs d’excitation bucco ou naso-génitale qui sont de mise aujourd’hui, dans l’angoisse fébrile de la performance physique ? Au diable, si j’ose dire, les accessoires turgescents ou vibrants, capotes, pilules, stérilets, sex-toys et lingeries (hors de prix, en plus !), si ce n’est pour finir sur le flanc, dans le vide affectif, la souffrance ou la séropositivité…
Sans parler, pour les gens concernés, du risque de voir leur couple brisé, leur famille re-décomposée ou, tout simplement, la présidence de la République leur échapper.
Avec Dieu, 100% gratuit, 100% fiable et 100% réussi. Le pied, quoi!

Les portes du Ciel ne sont jamais fermées

La religion de l’Incarnation n’interdit rien et aime tous ses enfants, corps et âme, contrairement aux ragots d’une tenace exégèse athée. L’Église recommande seulement à ceux qui veulent bien l’écouter la fidélité dans le couple marié comme forme sublime et supérieure de l’Amour vrai, et à défaut de mariage, la continence. Mais elle laisse l’homme et la femme libres de « pécher », comme on dit chez nous, mais aussi de se relever. C’est même cela le cœur du message : nous pouvons à tout instant choisir de revenir dans la communion de l’amour à Dieu : nous y serons toujours bien accueillis !

Le Christ n’est pas un « garçon facile »…

Quid, en attendant, de tous ceux qui n’arrivent pas à rester fidèles dans le mariage ou continents hors mariage – la majorité d’hier comme d’aujourd’hui ? C’est simple. S’ils ne croient pas au Christ, rien ne les empêche d’aller baiser sous capote en multipartenariat sans état d’âme. Jusqu’au jour où ils se rendront compte qu’eux aussi en ont une, qui est en danger de mort.
Quant aux autres, tous ceux qui le souhaitent, ils sont accueillis avec tous leurs péchés dans l’Église – sinon elle serait vide depuis longtemps, selon la formule de Mgr Vingt-Trois, interviewé ici-même[3. « Si les pécheurs étaient exclus de l’Église, il n’y aurait plus d’Église ! », Entretien avec Mgr André Vingt-Trois, Basile de Koch et Paulina Dalmayer, Causeur Magazine n°30, décembre 2010]. Mais pour se « réconcilier » avec Dieu, il leur faudra faire appel au sacrement éponyme (ex-« confession ») et mettre leurs actes en harmonie avec leur foi autant qu’humainement possible et avec l’aide non négligeable du Saint-Esprit.
Alors, et alors seulement, ils pourront communier pleinement à l’Amour divin[4. Sinon, je recommande de prendre la queue pour la Communion comme tout le monde, et d’aller au plus près du corps du Christ, les bras humblement croisés sur la poitrine, pour L’aimer chastement et Le désirer pleinement au prochain rendez-vous !]. L’Eucharistie est une fusion corporelle avec le Christ, et Lui, vous le connaissez, ce n’est pas le genre à coucher avec n’importe qui.[/access]

Annie Le Brun ou le rire des ténèbres

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Beau temps, n’est-ce pas ? Puisque c’est ici et ainsi qu’Annie Le Brun publie Ailleurs et autrement. Le délectable recueil de ses chroniques parues depuis 2001 dans La Quinzaine littéraire est un festin d’intelligence, d’humour et de férocité altière. Celle qui écrivit Soudain un bloc d’abîme, Sade possède un génie du titre qui frappe ici encore à tous les coups : que ses textes s’appellent La splendide nécessité du sabotage, De la noblesse d’amour, Eclipse de liberté ou De l’insignifiance en milieu vaginal.

Ce dernier article, qui constitue la première salve réjouissante du livre, est une plongée au cœur de La vie sexuelle de Catherine M., c’est-à-dire dans les rebutantes entrailles de celui qu’Annie Le Brun baptise lumineusement « l’homme connexionniste ». Mettant à nu les convergences systématiques des fantasmes conformistes de Catherine Millet avec l’idéologie du management, elle y décèle l’idéal en caoutchouc du connexionnisme, qui ne connaît d’autres valeurs que la performance, la flexibilité, l’adaptabilité et la tolérance. « La liberté que tout le chic parisien prétend aujourd’hui nous y vendre est celle d’un monde réduit à un club échangiste, et défense d’en sortir ».

Jarry, Sade ou Roussel au poing, pulvérisant toutes les platitudes contemporaines, Annie Le Brun s’arme contre les « subversions subventionnées » et la fausse conscience. Sa liberté et son immense culture crèvent à chaque page l’œil de « l’increvable soleil de la médiocrité ». Cette très fine analyste du langage contemporain – qui a toujours éveillé l’estime et la sympathie de Philippe Muray – mène comme lui avec un art virtuose et sanglant de l’injure une guerre joyeuse et sans relâche contre toutes les soumissions réputées « culturelles » ou « événementielles ».

La vigueur de ses attaques n’a d’égale que la force et la fidélité de ses engouements – que ses amours se nomment surréalisme ou psychanalyse, Eric Jourdan ou François-Paul Alibert, René Riesel ou Chantal Thomass. A chaque ligne, son écriture somptueuse et souveraine s’inscrit en faux contre le « formatage des êtres » et résiste implacablement à la « simplification caricaturale de la personne humaine ». Aux criminels exordes à la transparence qui nous sont lancés de toutes parts, Annie Le Brun oppose la mémoire obstinée du « promontoire de ténèbres sur lequel vient se heurter toute pensée ».

Ailleurs et autrement

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Bat Yé’or, théoricienne de l’Eurabia

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Bat Yé’or, qui signifie « fille du Nil » en hébreu, est une juive d’origine égyptienne, déchue de sa nationalité et chassée d’Égypte en 1957, qui vit depuis cinquante ans à Gland dans le canton de Vaud avec son époux britannique David Littman, un historien connu à Genève pour son activisme pro-israélien. Elle-même poursuit des recherches sur les « dhimmis », à savoir les juifs et les chrétiens, qui ont vécu sous la domination de l’Islam. Comme elle est citée plus de quarante fois dans le manifeste d’Anders Breivik, une journaliste Suisse, Patricia Briel a eu la curiosité de la rencontrer. On se reportera à son article paru dans Le Temps du 4 août.

Si Bat Yé’or condamne toute forme de violence et considère Breivik comme un djihadiste, elle admire, en revanche, Geert Wilders et se félicite du vote populaire helvétique interdisant les minarets. Ses thèses sur l’Eurabia ont connu un retentissement mondial et ont été soutenues aussi bien par les néo-conservateurs américains que par Ayaan Hirsi Ali, la réfugiée somalienne, ou Oriana Fallaci. L’Eurabia, dit-elle, vise la création d’un vaste ensemble méditerranéen euro- arabe qui contrebalancerait le pouvoir des États-Unis. La reconnaissance d’une dette culturelle vis-à- vis de l’Islam, ainsi qu’une immigration massive et une politique pro-palestinienne, feraient partie du deal, un jeu de dupes en réalité, qui conduira tôt ou tard à une islamisation de l’Europe.

J’admets volontiers, avant ma lecture du Temps, n’avoir prêté qu’une attention discrète aux travaux de Bat Ye’or et je me garderai bien de me prononcer sur leur pertinence. Mettons que c’est une pièce de plus à verser au dossier inextricable de la guerre des civilisations. On cherchera sans doute à discréditer ses thèses en rappelant les massacres d’Oslo. On aurait tort.

Maillots italiens

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photo : Claude Nori

Je ne prends aucun risque en pariant que Claude Nori a vu et aimé les films d’Alberto Lattuada. Je ne prends aucun risque en imaginant le trouble exquis provoqué chez lui par l’adorable Catherine Spaak dans Les Adolescentes et la non moins adorable Nastassja Kinski dans La Fille. Je ne prends aucun risque en affirmant que notre nihiliste balnéaire préféré, Frédéric Schiffter, partage avec son ami Claude Nori un goût prononcé pour les petites madones de plage, surtout lorsqu’à l’approche du soir, elles regagnent leur pension sur un Ciao ou une Vespa.[access capability= »lire_inedits »]

Proust disait que les jeunes filles n’existent que pour être regardées. Celles de Balbec que le narrateur observait anxieusement sont-elles si différentes de celles que Claude Nori abordait à Rimini ou à Portofino en leur disant : « Il me semble vous avoir déjà rencontrée quelque part » − titre de son premier livre ? Évidemment non.

L’adolescente est une construction métaphysique que les goujats ont pour seul objectif de ramener à une réalité triviale, alors que les esprits délicats la rendent plus sublime encore que les rêves que nous avions mis en elle. Les photos de Claude Nori la saisissent dans leur impermanence, tout en nous engageant à nous plonger dans son mystère en nous initiant à une géométrie du flirt − la seule géométrie qui vaille.

Un mot encore sur Claude Nori. Pendant une année, après une rupture difficile avec une jeune photographe du Colorado, il resta enfermé chez lui en espérant son retour. Il passait ses journées et ses nuits en fixant l’écran noir et blanc de sa télévision et en photographiant les acteurs qui s’embrassaient dans des films d’amour. Y a-t-il meilleur apprentissage ? On doit beaucoup aux femmes qui nous aiment et plus encore à celles qui nous quittent.[/access]

La géométrie du flirt

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Madame Grès et les huissiers

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Alix. Modèle n°102, Hiver 1934. Centre national des arts plastiques-Ministère de la Culture et de la Communication, Paris. Studio Dorvine © Droits réservés

Le musée Bourdelle a pris l’heureuse initiative de l’exposition Madame Grès, la couture à l’œuvre[1. Musée Bourdelle, 16 rue Antoine Bourdelle, 75015 Paris, M° Falguière. Jusqu’au 28 août.], qui connaît un succès tel, qu’elle est prolongée jusqu’au 28 août. Jouant parfois sur l’effet de surprise, cette manifestation vraiment originale justifie l’aveu de Madame Grès : « Je voulais être sculpteur. Pour moi, c’est la même chose de travailler le tissu ou la pierre ». Les modèles de la couturière supportent, sans ridicule, non la comparaison, mais le voisinage immédiat avec les œuvres parfois colossales d’Antoine Bourdelle.

Elle vécut en ascète, se montrant rarement, sortant peu, n’accueillant que quelques rares amis. Elle n’exerça jamais que son métier, acharnée de perfection, de simplicité, et il fallut une décision du tribunal, servie avec un zèle brutal par des commis d’huissiers, pour que fût détruit en quelques heures son immense édifice de rêve et de création : « Mademoiselle […] était anéantie. Je la revois dans la cour, vêtue d’un ensemble marine, d’un manteau noir – elle était très frileuse – et d’un turban beige. Elle était assise sur une petite chaise, au milieu des cartons, le visage plein de larmes »[2. Témoignage de Martine Lenoir, première d’atelier, paru dans Paris Match, sur l’intervention des huissiers, dans les locaux professionnels de Madame Grès, le 8 mai 1987.].

Rien ne put enrayer la machine judiciaire, pas même le soutien d’Hubert de Givenchy, qui justifia une fois de plus sa réputation de gentilhomme. Mais la réalité économique, à force de loyers impayés, de traites oubliées et de défis insolents, eut raison de Madame Grès.

Ce fut donc dans la désolation que s’acheva la belle aventure de cette femme d’apparence frêle, volontaire au plus haut point, née Germaine Émilie Krebs, en 1903. Quelques dates, de rares confidences, et des témoignages autorisent à peine la reconstitution d’une biographie, que Madame Grès en personne parut vouloir oublier, sinon mépriser. Germaine Krebs, jeune femme pleine d’ambition ignorante des choses de la couture, devint, grâce aux conseils d’une première main bienveillante, et à force de travail solitaire, très habile dans cette rude discipline. Puis, après avoir choisi le surnom Alix pour se représenter, elle trouva dans la personne de Julie Barton son associée temporaire.

Ensemble, elles fondent la maison Alix Barton, sise 8, rue de Miromesnil. Leur première collection connaît plus qu’un succès d’estime, elle intrigue, elle séduit. L’époque aime la novation élégante, que les magazines soutiennent intelligemment et font circuler dans les rangs d’un public aussi éclairé qu’aisé. On peut rendre justice à la partie audacieuse de la bourgeoisie française, en rappelant qu’elle soutint, entre les deux guerres, les artistes et les artisans, les décorateurs, les modistes et les couturiers. Nombre d’artistes de cette période ont résisté à l’usure du temps, preuve que l’élite qui les a remarqués savait distinguer entre les talents. Aujourd’hui, on chercherait en vain son équivalent dans notre société.

L’association Barton-Krebs ne dure guère. À l’enseigne Alix, 83, rue du Faubourg-Saint-Honoré, la jeune créatrice poursuit bientôt seule son irrésistible ascension[3. L’exposition présente des centaines de croquis de Madame Grès, ainsi que nombre de clichés de ses œuvres, par les meilleurs photographes (Horst P. Horst, Boris Lipnitzki, Cecil Beaton…)]. Elle inaugure une « manière » et des choix qui la signaleront définitivement à une clientèle exigeante ainsi qu’au grand public : le dos nus en triangle, dont le sommet se forme à la naissance du cou, et la base découvre généreusement les reins ; le drapé à plat, obtenu sans excès de coutures ; l’usage des fibres nouvelles. Elle augmentera ses qualités propres des inspirations que lui vaudront sa curiosité inlassable et plusieurs grands voyages.

En 1937, elle épouse Serge Anatolievitch Czerefkow, dit Grès, peintre russe, avec lequel elle formera un couple… singulier. Vient la guerre, l’exode : réfugiée en Haute-Garonne, privée des soins de son coiffeur parisien, elle adopte le port du turban, dont elle ne se séparera plus. La maison Grès est fondée en 1942. La légion d’honneur, la reconnaissance internationale, ses fameux drapés en jersey, en un mot son style , ne lui épargneront pas la liquidation en 1987. Les temps avaient changé : la haute-couture était condamnée à disparaître.

Pourtant, cet univers méconnu, vilipendé par les fâcheux comme par les utilitaristes, avait largement contribué au redressement de la France et corrigé son image, cabossée par quatre ans d’occupation. Rappelons pour mémoire, la manifestation baptisée Le théâtre de la mode, qui, dès octobre 1944, restaurera la splendeur et la primauté des créations parisiennes, en présentant des modèles nouveaux sur d’exquises et minuscules poupées, dans des décors conçus par Boris Kochno, Christian Bérard, et Jean Cocteau.

Le silence et le mystère entourent les dernières années de Madame Grès. On perd sa trace. On l’oublie. Et l’on apprendra sa mort, survenue en 1993, un an après, par un article de Laurence Benaïm dans le quotidien Le Monde.

Tout Grès est au musée Bourdelle. L’on y assiste aux épisodes de son grand labeur qui lui permit d’habiller le mouvement perpétuel du corps féminin, ce magnifique « appareil ondoyant » qu’évoquait Baudelaire.

L’euro, drogue dure du Portugal

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Crédits photo : O.F.E. Lisbonne, appel à la grève générale.

Lorsque l’on débarque à Porto, deuxième ville du Portugal, c’est dans un aéroport flambant neuf, et visiblement surdimensionné au regard d’un trafic touristique plutôt maigre, même au cœur du mois d’août. Le métro qui conduit au cœur de la ville est rutilant, pourvu d’un système de billetterie ultra moderne. A côté, Roissy ressemble à un terminal du tiers-monde, et la RATP semble restée scotchée au usages du XXème siècle. Les autoroutes disposent, elles, d’un système de péage automatique : un portique flashe les voitures, et l’utilisateur reçoit ses factures à domicile, le touriste pouvant, lui, régler sa dette autoroutière chez n’importe quel commerçant disposant d’un terminal de paiement, et il y en a beaucoup.

Pourtant, dès que l’on quitte ces lieux qui doivent leur existence à l’injection massive de fonds structurels de l’Union européenne pour les régions déshéritées, on s’aperçoit vite que ces infrastructures luxueuses ne reflètent en rien la réalité économique du pays. Porto, en dehors de ses prestigieuses caves des maisons Sandeman, Cruz ou Ferreira est une ville lépreuse, avec ses quartiers historiques laissés à l’abandon et aux dealers. La campagne alentour n’est pas plus attirante, si l’on excepte quelques « quintas », fermes traditionnelles transformées en maisons d’hôtes.

Lisbonne peut encore faire illusion : l’exposition universelle de 1998 a transformé une capitale vieillotte en métropole post moderne. La plupart de visiteurs étrangers, d’affaires ou de tourisme, limitent leur séjour lusitanien à Lisbonne où aux plages ensoleillées de l’Algarve, et reviennent avec l’impression que le Portugal s’en tire plutôt bien dans ce monde de brutes. Comme la population locale est plutôt accueillante, passablement francophone, et ne cherche pas à arnaquer systématiquement l’étranger de passage, ce pays jouit d’une bonne réputation chez les Français. Ceux-ci sont à peu près les seuls à se rendre dans le nord du pays, les provinces de Minho ou de Tras-os-Montes, pour rendre visite à l’ancienne femme de ménage ou nounou de leurs enfants, rentrée au pays avec son mari maçon après des décennies de bons et loyaux services aux familles et à l’économie françaises.

Leurs demeures se repèrent vite dans les villages au milieu des maïs : elles affichent souvent des couleurs flashy et sont pourvues de signes extérieurs d’opulence, tourelles tarabiscotées, portails d’entrée ouvragés, arbres exotiques et statues néo-antiques dans le jardin.

Mais on peut faire des dizaines de kilomètres à travers ces régions sans rencontrer la moindre usine autre que celles transformant le maïs en nourriture pour le bétail. Celle-ci est destinée à des vaches de race Prime Holstein qui ne voient jamais la couleur d’un pré, et remplisse avec ardeur les quotas de lait accordés aux éleveurs par la déesse PAC, nouvelle Cérès dont la résidence n’est pas sur le mont Olympe, mais dans la morne plaine bruxelloise.

L’abandon de la polyculture vivrière traditionnelle de ces régions bien arrosées pour la monoculture du maïs a eu pour conséquence un déséquilibre accru de la balance commerciale du Portugal, aujourd’hui importateur net de denrées alimentaires.
Avant d’entrer dans l’Union européenne et d’adhérer à la zone euro, le Portugal, à peine sorti de la nuit salazarienne, bénéficiait de la compétitivité de son économie, due à des salaires inférieurs à ceux des pays du nord de l’Europe. L’industrie du cuir, notamment, lui permettait de satisfaire les besoins en chaussures de basse et moyenne gamme de notre continent. On délocalisait au Portugal des usines automobiles (Peugeot-Citroën) pour se rapprocher du marché ibérique qui rattrapait son retard d’équipement des ménages dans ce domaine.

Et puis, en 2002, l’euro a chassé l’escudo, et c’est ainsi qu’un pays de travailleurs zélés, économes de leurs deniers, se méfiant du crédit comme de la peste s’est peu à peu mué en un repaire de flambeurs invétérés, L’Etat n’étant pas le dernier à faire chauffer la carte bleue.
L’euro, pour le Portugal, c’était l’argent pas cher et le crédit à gogo. Alors que la production stagnait (bien avant la crise financière de 2008), la dépense publique s’envolait. La faible compétitivité de l’économie, plombée par l’euro fort, décourageait les investissements étrangers et détruisait inexorablement le tissu industriel portugais. De pays d’émigration, le Portugal est devenu un pays d’immigration, notamment de travailleurs venus d’Ukraine qui fournissent une main d’œuvre bon marché dans l’économie informelle.

Les Portugais, eux, restent au pays, même si les salaires restent bas en comparaison de ceux pratiqués en France ou au Luxembourg, leur destination préférée. Ils font comme l’Etat, ils s’endettent et construisent leur maison ou leur appartement sans avoir à subir les désagréments de l’exil.
L’euro était devenu une drogue dure qui avait pour conséquence de vous éloigner des dures réalités de l’économie réelle en vous emmenant dans les contrées imaginaires de l’argent facile.

Géographiquement périphérique, le Portugal ne bénéficie pas comme les pays d’Europe centrale de la proximité de puissances industrielles qui trouvent là des sous-traitants compétents et motivés. La Slovaquie ou l’Estonie peuvent se permettre l’euro, car leur économie est en symbiose avec l’Autriche, pour la première, la Finlande pour la seconde. D’autres, comme la République tchèque ou la Pologne se trouvent fort bien d’avoir conservé leur monnaie nationale qui leur permet d’ajuster finement son taux par rapport à l’euro pour rester compétitifs.

Les plus optimistes des Portugais se voient sortis d’affaire dans trois ans, après une sévère cure de désintoxication de l’addiction à la dépense publique et privée. C’est tout le bien qu’on leur souhaite, car ce peuple, à la différence d’un autre qui se reconnaîtra, n’a pas fait de l’arnaque généralisée un sport national.

Les macros sont à l’eau

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S’il est un argument éditorial qui m’a convaincu de travailler pour Causeur, c’est bien le principe qui consiste à envoyer des brèves pendant les vacances. J’ai ainsi pu apprendre où Jérôme Leroy passait les siennes, et la lecture de ses articles n’en a été que meilleure. J’ajoute que son traitement de l’actualité ne m’a pas paru moins incisif ni moins professionnel, ce qui constitue une piste de réflexion intéressante sur la pertinence de nos conditions de travail habituelles.

Pour ma part, c’est allongé sur le sable chaud d’une plage proche de Caracas que je réagirai à la nouvelle du moment : Nicolas Sarkozy n’a pas réussi à faire que ceux qui travaillent plus gagnent plus. L’échec de cette mesure-phare est d’autant plus dramatique qu’elle devait donner raison à la France qui se lève tôt. Premier constat : se lever tôt n’aura pas suffi pour donner raison à la Droite.

Précisons que son échec ne donnera pas davantage raison à la Gauche. Je ne doute pas que ses leaders vont se jeter sur cette nouvelle comme la misère sur monde. La vérité est que l’insuccès de ce choix de société, comme on dit, n’a rien à voir avec Nicolas Sarkozy, pas même avec son idéologie.

Il résulte de notre croyance absurde en la rationalité des politiques publiques. Une politique publique présuppose trois choses: l’existence d’un problème reconnu de tous (par exemple, le chômage), la décision d’y mettre fin par l’homme élu (ici, le Président de la République) et la mise en oeuvre d’une série de mesures (dites concrètes). Je sais bien que ce schéma résume à lui seul l’idée que nous nous faisons de la politique, mais cela n’en fait pas une idée moins fantasque, au contraire. C’est ce qui ressort d’un article remarquable écrit par deux politologues américains, Bachrach et Baratz.

Non seulement la décision d’agir est la résultante de micro-décisions qui n’ont rien à voir avec le problème initial, mais elle est surtout la résultante de micro-non-décisions beaucoup plus lourdes de conséquences. L’article s’intitule « Decisions and Non-Decisions: an Analytical Framework ». Le lecteur de bonne volonté le trouvera sans mal en consultant l’American Political Science Review, vol. 57.

La déconstruction de l’hypothèse rationaliste des politiques publiques ne constitue peut-être pas une lecture de vacances idéale, elle vous affranchira pourtant des mythes les plus tenaces de la vie politique occidentale. Dépêchez-vous de l’étudier si vous disposez d’une semaine devant vous, car à la rentrée, il sera déjà trop tard.

Tunis-Damas : dernier train pour la modernité

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"Nous ne sommes pas la Tunisie", "Nous ne sommes ni la Tunisie ni l'Egypte", "Nous ne sommes ni la Tunisie ni l'Egypte ni la Lybie", "Nous ne sommes ni la Tunisie ni l'Egypte ni la Lybie ni le Yémen"

Dans sa fresque romanesque La Grande Intrigue, François Taillandier fait écrire à l’un de ses personnages : « Il est désormais impossible d’imaginer un pays développant une identité politique, historique ou culturelle séparée. Ceux qui y parviennent encore ne le font qu’au prix d’une dictature incompatible avec le modèle démocratique pacifié appuyé sur la puissance militaire. Ils auront complètement disparu d’ici deux générations ».

Sa prophétie n’aura pas attendu deux générations pour s’accomplir. Depuis janvier dernier, elle prend corps sous nos yeux de téléspectateurs drogués au pot-belge du « direct-live ».

Outre la Tunisie et l’Egypte vouées au tourisme de masse, la force centrifuge du printemps arabe s’est abattue sur la Syrie, que l’on croyait pourtant recluse à l’arrière-cour de l’Histoire. Ben Ali, Moubarak, Saleh, Kadhafi, Assad : ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés par le cataclysme de la rue arabe, ce mythe négatif devenu une légende progressiste par la force rédemptrice des sacrosaints droits de l’homme.

Il est acquis- car écrit, répété et sanctifié – que le citoyen arabe a lui aussi droit à la liberté, aux élections (formellement) libres, aux débats télévisés contradictoires et aux discussions virtuelles qui n’en finissent plus. Les ultimes cavalcades autoritaires des quelques contre-réformistes de passage ici n’inverseront pas la dynamique irrésistible à l’œuvre de Rabat à Sanaa : la dignité ne passe plus par ces grands ensembles collectifs qu’étaient les peuples, les cultures et les nations. En ce début de millénaire, le présent perpétuel appartient à l’individu qui ne transige pas avec ses droits subjectifs. Aucun tribun ou officier multimédaillé ne pourra plus subsumer l’homme, fût-il arabe, sous le mythe de la communauté.

Que cela plaise ou non, l’âge des Césars est révolu. Ses éventuels survivants apparaîtront comme les répliques anachroniques- et donc grotesques- des tyrans d’autrefois, si pathétiques de leur morgue surannée.

Comble des paradoxes, le regain de religiosité des sociétés arabo-musulmanes s’émancipe de plus en plus des grands cadres sociaux pour recréer un grand récit surplombant. Certes, l’anomie n’a toujours pas encore droit de cité en terre arabe, l’athéisme non plus, tant s’en faut. A mesure que ces sociétés se réislamisent, elles cèdent à la vogue du subjectivisme partout triomphant. Jusque dans le plus pur traditionalisme coranique, plus question de se laisser imposer ses pratiques d’en haut. L’islamité se vit sur le mode ultra-individualiste du bricolage identitaire : « être musulman comme je l’entends ». A l’Etat, il est désormais interdit d’interdire. Quel renversement de la verticalité des autocraties arabes, laïcisantes ou non, qui toutes paraissent être tombées il y a un siècle ! Après cette révolution copernicienne, l’individu réalise le rêve d’Iznogoud : le calife à la place du calife, c’est lui !

A mesure que les institutions traditionnelles s’érodent, la pression sociale se réduit à l’addition grégaire des volontés individuelles. Impensables jusqu’à ces derniers mois, l’abrogation de l’interdiction du voile dans les universités tunisiennes et la fin de l’allégeance obligatoire au leader-démiurge illustrent le règne de l’individu-croyant qui gère son univers rituel comme un portefeuille d’actions.

A l’écoute des dernières bourrasques arabes, le verdict de Taillandier prend une tonalité particulière. La mort du Père symbolique qu’étaient l’Etat, le Souverain et sa loy inaltérable, est maintenant actée. Dans ce monde arabe qui ne fait plus exception, la modernité finissante aura donc sécrété ses propres poisons. Juste revanche de l’histoire, la souveraineté exclusive de l’Etat sur ses sujets se sera retournée contre les détenteurs (provisoires) de l’appareil de commandement politique. D’agrégat d’atomes humains noyés dans un tout organique, la nation aura muté en communauté d’individus aux revendications individuelles incessantes, à l’image de ces foules de Tunisiens manifestant devant la Kasbah à la moindre contrariété.

Vraisemblablement, on ne tuera plus jamais des milliers d’innocents au nom de la raison d’Etat comme le fit l’armée syrienne en 1982 à Hama. A l’ère des F-16 et du state building made in Fukuyama, on préfère la croisade humaniste et ses gains démocratiques glanés en dépit des inévitables et feuilletonesques dommages collatéraux.

De tout cela, il n’y a pas lieu de juger. Contentons-nous d’accueillir le réel- ou ce qu’il en reste- en passagers impassibles de l’entropie contemporaine.

La grande intrigue, III : Il n'y a personne dans les tombes

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Série noire pour la Syrie

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Crédits photo : Lauras Eye

Le témoignage de Brian Stoddart, universitaire australien spécialiste de l’histoire du sport, est celui d’un amoureux de la Syrie. Et tant mieux ! Très peu de spécialistes ont vu venir l’écroulement de la nation syrienne. Son témoignage, qui empile des idées un peu en vrac, traduit bien la sidération générale devant une situation longtemps restée inimaginable. Il y a une quinzaine d’années, on pouvait lire le même genre de réactions face à l’éclatement de la Yougoslavie, où quarante ans de mariages mixtes et de relations de bon voisinage ne résistèrent pas au violent retour du refoulé historique.

La rédaction

Jusqu’à une date récente, visiter la Syrie vous confrontait à un paradoxe. Qu’un pays au régime pro-iranien, soutien sans faille du Hamas et du Hezbollah, arrière-base des rebelles irakiens, se révèle aussi accueillant et chaleureux en étonnait plus d’un.

Un ami américain m’avait même confié avoir été particulièrement impressionné par la gentillesse de l’accueil dont il avait bénéficié malgré l’hostilité des Etats-Unis envers la Syrie.

Si la plupart des étrangers n’effectuaient qu’un passage touristique dans le pays, j’y ai quant à moi travaillé sur une longue période, à travers un projet de développement éducatif financé par l’Union Européenne. J’en ai retiré une profonde affection pour ce pays, sentiment qui, à mesure que la situation se dégrade, se transforme de plus en plus en stupéfaction.

Damas un jour, Damas toujours

Habitant près de la splendide mosquée des Omeyyades, je me faisais quotidiennement des amis sunnites, chrétiens, chiites, alaouites et druzes. A Hariqa, le quartier d’affaires de Damas non loin de l’immense souk Hamidiyé, la même mixité était manifeste dans la myriade d’échoppes et restaurants. Aux yeux de la majorité des étrangers présents en Syrie, cette société semblait harmonieuse en dépit de sa complexité : des épisodes tragiques comme le massacre des Chrétiens en 1860 à Damas étaient plutôt l’exception que la règle. Certes, les origines ethnoconfessionnelles et les pratiques religieuses étaient reconnues mais s’intégraient presque toujours à une identité nationale syrienne construite sur la double opposition à l’Empire ottoman et au mandat français.

Il y avait bien quelques tensions palpables : au cours de conversations privées, de nombreux syriens laissaient entendre qu’un peu plus de démocratie serait bienvenu ou que la vie chère et l’absence d’avenir pour leurs enfants les inquiétaient. Oui, reconnaissaient-ils, le joug autocratique du parti Baath les privait des libertés publiques occidentales, interdisant le moindre débat politique intérieur. Curieusement, nombre de mes amis syriens- confortés par les réformes initiées par Bachar al-Assad au début de sa présidence- pensaient que leur pays allait s’ouvrir peu à peu. Notons au passage qu’en ce moment, les commerces damascènes n’étant plus ouverts que quelques heures par jour, l’écroulement du tourisme aidant, la dépression économique est estimée à 3% du PIB, pire que pendant la crise financière !

Âgé de trente-quatre ans à sa prise de fonctions, le président avait encouragé l’économie de marché et cherché à réchauffer les relations diplomatiques avec l’Occident. Très vite, des aides européennes – telles que le projet dans lequel je me suis impliqué- ont afflué pour aider les Syriens à relever le défi de l’éducation d’une population jeune en pleine croissance démographique tandis que les revenus pétroliers baissaient.

C’est auprès des jeunes que l’on observait le plus fort hiatus entre les clichés et la réalité du pays. Les étudiants syriens sont habillés comme n’importe lesquels de leurs camarades à travers le monde. Ils partagent les mêmes aspirations, une vision du monde similaire, et maîtrisent aussi bien les nouvelles technologies, comme en témoigne l’usage des réseaux sociaux qui constituent les principaux canaux d’information sur la situation syrienne.

Du sang dans les rues

Par leurs reportages, l’aspect paisible et hospitalier du pays s’efface derrière les images d’horreur de la féroce répression menée par Maher, le frère de Bachar, ses hommes de la quatrième division blindée et de la garde présidentielle. A Deraa, Lattaquié, Homs, Deir-ez-Zor et ailleurs, on peut vraisemblablement parler de milliers de morts et de « disparus » encore plus nombreux. Dans les faubourgs des villes, la myriade de services de renseignement aux mains du régime ratisse brutalement les pâtés de maison pour y traquer les « fauteurs de troubles ».

Partout, confusion et méfiance règnent, et l’on ne sait plus à qui faire confiance, parents et amis n’échappant à la suspicion générale. A Homs, la guerre interconfessionnelle semble avoir déjà commencé. Selon des témoignages locaux, les membres de trois familles alaouites – par ailleurs indépendantes du clan Assad malgré leur proximité communautaire- ont été assassinés par des salafistes. En guise de riposte, les miliciens alaouites des Assad (la brigade Chabiha) ont entamé une chasse aux salafistes qui entretient l’esprit de vendetta.

Ce genre d’incidents atteste qu’Assad et les alaouites se trouvent le dos au mur car la chute du régime menacerait leur survie. D’autant que le régime ne prêche pas toujours le faux en prétendant que des islamistes et des individus armés jettent de l’huile sur le feu de la contestation. Qu’il est loin le rôle de ciment national joué par Bachar, dont l’image trônait sur les t-shirts, magnets et autres pare-brises de propagande !

Aujourd’hui, la mutation du mécontentement en guerre civile à la libanaise n’est plus à exclure. Les conséquences pour le pays et la région seraient bien évidemment catastrophiques.

Dire qu’il y a encore quelques mois, les Syriens, de toutes classes et confessions confondues, paraissaient communier les uns avec les autres…

Traduit de l’anglais par Gil Mihaely

Scoops en série

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C’est l’été ! Entre la nouvelle crise économique qui s’annonce, le report du procès DSK et le feuilleton morose des primaires du PS, la presse n’a pas grand-chose de croustillant à se mettre sous la dent. Heureusement, il reste Libération et ses bonnes vieilles croisades contre l’hydre marxiste. A Cuba, où l’horrrible Fidel persécute ses opposants, le combat pour la libération sexuelle va heureusement de succès en succès.

Reprenant une dépêche AFP, Libé nous apprend que la dernière victoire en date s’est produit au cœur même du clan du caudillo puisque « La nièce de Fidel Castro félicite un transsexuel qui épouse un opposant ». Mazette, le progressisme LGBT qui fait vaciller le patriarcat castriste, on ne pouvait rêver mieux ! Ou plutôt si…

Sur cette lancée salutaire, les agences de presse et les grands quotidiens ne devraient pas s’arrêter en si bon chemin. En disciples zélés d’Albert Londres, qu’ils chassent le scoop jusqu’au bout en s’aventurant dans les profondeurs obscures des derniers tyrans mondiaux.

Au catalogue, en conjuguant déontologie journalistique et titres accrocheurs, cela pourrait donner :

« Dimitri Medvedev annonce être enceint de Vladimir Poutine »

« Les Kadhafi partent expier leurs crimes à la Fistinière »

« Leila Ben Ali officialise sa liaison avec Dana International, confirmant les rumeurs de collusion entre Israël et les Trabelsi »

« Mahmoud Ahmadinejad confesse son penchant pour les hommes, rabbins de préférence ».

Dieu aime le sexe

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photo : olivcris, Flickr

Mais c’est compter sans notre « dua » de choc, Caroline et Fiammetta[1. Caroline Fourest et Fiammetta Venner, militantes pro-choix mais surtout antireligieuses sous le vocable d’anti-extrémistes], qui, avec l’aide active d’Act Up et apparentés, prônent désormais une société où il n’y aurait qu’un sexe pour deux. Voire plus de sexe du tout, sous la feuille de vigne du « genre »[2. La théorie du genre (gender) postule que la différenciation sexuelle n’existe que dans les esprits et les législations conservateurs : rien n’est naturel, tout est culturel, et c’est à chacun qu’il appartient de décider, en définitive, de son sexe comme de sa sexualité], promu aujourd’hui enseignement biologique (sic) obligatoire pour nos lycéens de première. Le moment est choisi : ne sont-ils pas en pleine construction de leur identité sexuelle et affective? Et qui dit genre dit transgenre ! Ce n’est pas une broutille « culturelle » comme l’absence de pénis qui devrait empêcher une femme – pardon, un être désigné comme telle par une « loi naturelle » totalitaire – de se sentir pleinement homme. À la société de prendre en charge les éventuels frais chirurgicaux…[access capability= »lire_inedits »]

Et Dieu créa l’orgasme

La preuve que Dieu aime le sexe, tous les sexes, c’est qu’Il les a assortis d’un attribut réjouissant : le plaisir ! Et ce n’est pas une Frigide comme moi qui s’en plaindra. Mais que dis-je, plaisir ? Dans son infinie bonté, l’Éternel a glorifié la relation sexuelle en lui donnant un climax : l’orgasme. Vous savez, cette « ivresse, (ce) dépassement de la raison provenant d’une « folie divine » qui arrache l’homme à la finitude de son existence et qui, dans cet être bouleversé par une puissance divine, lui permet de faire l’expérience de la plus haute béatitude ». Cette définition de l’extase sexuelle, ce n’est pas moi qui la donne mais le saint pape Benoît XVI dans sa magnifique encyclique que je vous recommande pour pimenter vos folles nuits d’été : Deus Caritas Est, Dieu est Amour.

Et au fait, comment on faisait l’amour avant la Création du monde ? Aucun doute, c’est bien Dieu qui a créé la sexualité. On l’appelait même Éros avant la Révélation. Dieu aime le sexe parce que Dieu est Amour absolu : celui qui se donne totalement et ne déçoit jamais. Une sorte d’Agapè, quoi, sans lequel l’ivresse du seul Éros, l’amour-passion, est à l’image de notre nature : éphémère, dérisoire et mortelle.

Elle est pas belle, la vie éternelle ?

Dieu, dans son amour inconditionnel pour ses créatures − même Michel Onfray − nous appelle tous à l’Extase absolue, l’Ivresse infinie, l’Orgasme éternel, qui ne rejette pas mais dépasse et transcende la pesanteur déprimante des corps. C’est simple, il suffit de vivre « collés » à Dieu, dès aujourd’hui et pour l’éternité. Oui, nous vivrons au Ciel dans une infinie Béatitude, sans désir frustré, amours déçues ni misère physique : en union fusionnelle et éternelle avec notre Créateur aimant. Elle est pas belle, la vie éternelle ? Et la bonne nouvelle, c’est qu’elle a déjà commencé !

Alors, mes agneaux, à quoi bon s’infliger tous ces exercices compulsifs d’excitation bucco ou naso-génitale qui sont de mise aujourd’hui, dans l’angoisse fébrile de la performance physique ? Au diable, si j’ose dire, les accessoires turgescents ou vibrants, capotes, pilules, stérilets, sex-toys et lingeries (hors de prix, en plus !), si ce n’est pour finir sur le flanc, dans le vide affectif, la souffrance ou la séropositivité…
Sans parler, pour les gens concernés, du risque de voir leur couple brisé, leur famille re-décomposée ou, tout simplement, la présidence de la République leur échapper.
Avec Dieu, 100% gratuit, 100% fiable et 100% réussi. Le pied, quoi!

Les portes du Ciel ne sont jamais fermées

La religion de l’Incarnation n’interdit rien et aime tous ses enfants, corps et âme, contrairement aux ragots d’une tenace exégèse athée. L’Église recommande seulement à ceux qui veulent bien l’écouter la fidélité dans le couple marié comme forme sublime et supérieure de l’Amour vrai, et à défaut de mariage, la continence. Mais elle laisse l’homme et la femme libres de « pécher », comme on dit chez nous, mais aussi de se relever. C’est même cela le cœur du message : nous pouvons à tout instant choisir de revenir dans la communion de l’amour à Dieu : nous y serons toujours bien accueillis !

Le Christ n’est pas un « garçon facile »…

Quid, en attendant, de tous ceux qui n’arrivent pas à rester fidèles dans le mariage ou continents hors mariage – la majorité d’hier comme d’aujourd’hui ? C’est simple. S’ils ne croient pas au Christ, rien ne les empêche d’aller baiser sous capote en multipartenariat sans état d’âme. Jusqu’au jour où ils se rendront compte qu’eux aussi en ont une, qui est en danger de mort.
Quant aux autres, tous ceux qui le souhaitent, ils sont accueillis avec tous leurs péchés dans l’Église – sinon elle serait vide depuis longtemps, selon la formule de Mgr Vingt-Trois, interviewé ici-même[3. « Si les pécheurs étaient exclus de l’Église, il n’y aurait plus d’Église ! », Entretien avec Mgr André Vingt-Trois, Basile de Koch et Paulina Dalmayer, Causeur Magazine n°30, décembre 2010]. Mais pour se « réconcilier » avec Dieu, il leur faudra faire appel au sacrement éponyme (ex-« confession ») et mettre leurs actes en harmonie avec leur foi autant qu’humainement possible et avec l’aide non négligeable du Saint-Esprit.
Alors, et alors seulement, ils pourront communier pleinement à l’Amour divin[4. Sinon, je recommande de prendre la queue pour la Communion comme tout le monde, et d’aller au plus près du corps du Christ, les bras humblement croisés sur la poitrine, pour L’aimer chastement et Le désirer pleinement au prochain rendez-vous !]. L’Eucharistie est une fusion corporelle avec le Christ, et Lui, vous le connaissez, ce n’est pas le genre à coucher avec n’importe qui.[/access]

Annie Le Brun ou le rire des ténèbres

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Beau temps, n’est-ce pas ? Puisque c’est ici et ainsi qu’Annie Le Brun publie Ailleurs et autrement. Le délectable recueil de ses chroniques parues depuis 2001 dans La Quinzaine littéraire est un festin d’intelligence, d’humour et de férocité altière. Celle qui écrivit Soudain un bloc d’abîme, Sade possède un génie du titre qui frappe ici encore à tous les coups : que ses textes s’appellent La splendide nécessité du sabotage, De la noblesse d’amour, Eclipse de liberté ou De l’insignifiance en milieu vaginal.

Ce dernier article, qui constitue la première salve réjouissante du livre, est une plongée au cœur de La vie sexuelle de Catherine M., c’est-à-dire dans les rebutantes entrailles de celui qu’Annie Le Brun baptise lumineusement « l’homme connexionniste ». Mettant à nu les convergences systématiques des fantasmes conformistes de Catherine Millet avec l’idéologie du management, elle y décèle l’idéal en caoutchouc du connexionnisme, qui ne connaît d’autres valeurs que la performance, la flexibilité, l’adaptabilité et la tolérance. « La liberté que tout le chic parisien prétend aujourd’hui nous y vendre est celle d’un monde réduit à un club échangiste, et défense d’en sortir ».

Jarry, Sade ou Roussel au poing, pulvérisant toutes les platitudes contemporaines, Annie Le Brun s’arme contre les « subversions subventionnées » et la fausse conscience. Sa liberté et son immense culture crèvent à chaque page l’œil de « l’increvable soleil de la médiocrité ». Cette très fine analyste du langage contemporain – qui a toujours éveillé l’estime et la sympathie de Philippe Muray – mène comme lui avec un art virtuose et sanglant de l’injure une guerre joyeuse et sans relâche contre toutes les soumissions réputées « culturelles » ou « événementielles ».

La vigueur de ses attaques n’a d’égale que la force et la fidélité de ses engouements – que ses amours se nomment surréalisme ou psychanalyse, Eric Jourdan ou François-Paul Alibert, René Riesel ou Chantal Thomass. A chaque ligne, son écriture somptueuse et souveraine s’inscrit en faux contre le « formatage des êtres » et résiste implacablement à la « simplification caricaturale de la personne humaine ». Aux criminels exordes à la transparence qui nous sont lancés de toutes parts, Annie Le Brun oppose la mémoire obstinée du « promontoire de ténèbres sur lequel vient se heurter toute pensée ».

Ailleurs et autrement

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Bat Yé’or, théoricienne de l’Eurabia

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Bat Yé’or, qui signifie « fille du Nil » en hébreu, est une juive d’origine égyptienne, déchue de sa nationalité et chassée d’Égypte en 1957, qui vit depuis cinquante ans à Gland dans le canton de Vaud avec son époux britannique David Littman, un historien connu à Genève pour son activisme pro-israélien. Elle-même poursuit des recherches sur les « dhimmis », à savoir les juifs et les chrétiens, qui ont vécu sous la domination de l’Islam. Comme elle est citée plus de quarante fois dans le manifeste d’Anders Breivik, une journaliste Suisse, Patricia Briel a eu la curiosité de la rencontrer. On se reportera à son article paru dans Le Temps du 4 août.

Si Bat Yé’or condamne toute forme de violence et considère Breivik comme un djihadiste, elle admire, en revanche, Geert Wilders et se félicite du vote populaire helvétique interdisant les minarets. Ses thèses sur l’Eurabia ont connu un retentissement mondial et ont été soutenues aussi bien par les néo-conservateurs américains que par Ayaan Hirsi Ali, la réfugiée somalienne, ou Oriana Fallaci. L’Eurabia, dit-elle, vise la création d’un vaste ensemble méditerranéen euro- arabe qui contrebalancerait le pouvoir des États-Unis. La reconnaissance d’une dette culturelle vis-à- vis de l’Islam, ainsi qu’une immigration massive et une politique pro-palestinienne, feraient partie du deal, un jeu de dupes en réalité, qui conduira tôt ou tard à une islamisation de l’Europe.

J’admets volontiers, avant ma lecture du Temps, n’avoir prêté qu’une attention discrète aux travaux de Bat Ye’or et je me garderai bien de me prononcer sur leur pertinence. Mettons que c’est une pièce de plus à verser au dossier inextricable de la guerre des civilisations. On cherchera sans doute à discréditer ses thèses en rappelant les massacres d’Oslo. On aurait tort.

Maillots italiens

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photo : Claude Nori

Je ne prends aucun risque en pariant que Claude Nori a vu et aimé les films d’Alberto Lattuada. Je ne prends aucun risque en imaginant le trouble exquis provoqué chez lui par l’adorable Catherine Spaak dans Les Adolescentes et la non moins adorable Nastassja Kinski dans La Fille. Je ne prends aucun risque en affirmant que notre nihiliste balnéaire préféré, Frédéric Schiffter, partage avec son ami Claude Nori un goût prononcé pour les petites madones de plage, surtout lorsqu’à l’approche du soir, elles regagnent leur pension sur un Ciao ou une Vespa.[access capability= »lire_inedits »]

Proust disait que les jeunes filles n’existent que pour être regardées. Celles de Balbec que le narrateur observait anxieusement sont-elles si différentes de celles que Claude Nori abordait à Rimini ou à Portofino en leur disant : « Il me semble vous avoir déjà rencontrée quelque part » − titre de son premier livre ? Évidemment non.

L’adolescente est une construction métaphysique que les goujats ont pour seul objectif de ramener à une réalité triviale, alors que les esprits délicats la rendent plus sublime encore que les rêves que nous avions mis en elle. Les photos de Claude Nori la saisissent dans leur impermanence, tout en nous engageant à nous plonger dans son mystère en nous initiant à une géométrie du flirt − la seule géométrie qui vaille.

Un mot encore sur Claude Nori. Pendant une année, après une rupture difficile avec une jeune photographe du Colorado, il resta enfermé chez lui en espérant son retour. Il passait ses journées et ses nuits en fixant l’écran noir et blanc de sa télévision et en photographiant les acteurs qui s’embrassaient dans des films d’amour. Y a-t-il meilleur apprentissage ? On doit beaucoup aux femmes qui nous aiment et plus encore à celles qui nous quittent.[/access]

La géométrie du flirt

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Madame Grès et les huissiers

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Alix. Modèle n°102, Hiver 1934. Centre national des arts plastiques-Ministère de la Culture et de la Communication, Paris. Studio Dorvine © Droits réservés

Le musée Bourdelle a pris l’heureuse initiative de l’exposition Madame Grès, la couture à l’œuvre[1. Musée Bourdelle, 16 rue Antoine Bourdelle, 75015 Paris, M° Falguière. Jusqu’au 28 août.], qui connaît un succès tel, qu’elle est prolongée jusqu’au 28 août. Jouant parfois sur l’effet de surprise, cette manifestation vraiment originale justifie l’aveu de Madame Grès : « Je voulais être sculpteur. Pour moi, c’est la même chose de travailler le tissu ou la pierre ». Les modèles de la couturière supportent, sans ridicule, non la comparaison, mais le voisinage immédiat avec les œuvres parfois colossales d’Antoine Bourdelle.

Elle vécut en ascète, se montrant rarement, sortant peu, n’accueillant que quelques rares amis. Elle n’exerça jamais que son métier, acharnée de perfection, de simplicité, et il fallut une décision du tribunal, servie avec un zèle brutal par des commis d’huissiers, pour que fût détruit en quelques heures son immense édifice de rêve et de création : « Mademoiselle […] était anéantie. Je la revois dans la cour, vêtue d’un ensemble marine, d’un manteau noir – elle était très frileuse – et d’un turban beige. Elle était assise sur une petite chaise, au milieu des cartons, le visage plein de larmes »[2. Témoignage de Martine Lenoir, première d’atelier, paru dans Paris Match, sur l’intervention des huissiers, dans les locaux professionnels de Madame Grès, le 8 mai 1987.].

Rien ne put enrayer la machine judiciaire, pas même le soutien d’Hubert de Givenchy, qui justifia une fois de plus sa réputation de gentilhomme. Mais la réalité économique, à force de loyers impayés, de traites oubliées et de défis insolents, eut raison de Madame Grès.

Ce fut donc dans la désolation que s’acheva la belle aventure de cette femme d’apparence frêle, volontaire au plus haut point, née Germaine Émilie Krebs, en 1903. Quelques dates, de rares confidences, et des témoignages autorisent à peine la reconstitution d’une biographie, que Madame Grès en personne parut vouloir oublier, sinon mépriser. Germaine Krebs, jeune femme pleine d’ambition ignorante des choses de la couture, devint, grâce aux conseils d’une première main bienveillante, et à force de travail solitaire, très habile dans cette rude discipline. Puis, après avoir choisi le surnom Alix pour se représenter, elle trouva dans la personne de Julie Barton son associée temporaire.

Ensemble, elles fondent la maison Alix Barton, sise 8, rue de Miromesnil. Leur première collection connaît plus qu’un succès d’estime, elle intrigue, elle séduit. L’époque aime la novation élégante, que les magazines soutiennent intelligemment et font circuler dans les rangs d’un public aussi éclairé qu’aisé. On peut rendre justice à la partie audacieuse de la bourgeoisie française, en rappelant qu’elle soutint, entre les deux guerres, les artistes et les artisans, les décorateurs, les modistes et les couturiers. Nombre d’artistes de cette période ont résisté à l’usure du temps, preuve que l’élite qui les a remarqués savait distinguer entre les talents. Aujourd’hui, on chercherait en vain son équivalent dans notre société.

L’association Barton-Krebs ne dure guère. À l’enseigne Alix, 83, rue du Faubourg-Saint-Honoré, la jeune créatrice poursuit bientôt seule son irrésistible ascension[3. L’exposition présente des centaines de croquis de Madame Grès, ainsi que nombre de clichés de ses œuvres, par les meilleurs photographes (Horst P. Horst, Boris Lipnitzki, Cecil Beaton…)]. Elle inaugure une « manière » et des choix qui la signaleront définitivement à une clientèle exigeante ainsi qu’au grand public : le dos nus en triangle, dont le sommet se forme à la naissance du cou, et la base découvre généreusement les reins ; le drapé à plat, obtenu sans excès de coutures ; l’usage des fibres nouvelles. Elle augmentera ses qualités propres des inspirations que lui vaudront sa curiosité inlassable et plusieurs grands voyages.

En 1937, elle épouse Serge Anatolievitch Czerefkow, dit Grès, peintre russe, avec lequel elle formera un couple… singulier. Vient la guerre, l’exode : réfugiée en Haute-Garonne, privée des soins de son coiffeur parisien, elle adopte le port du turban, dont elle ne se séparera plus. La maison Grès est fondée en 1942. La légion d’honneur, la reconnaissance internationale, ses fameux drapés en jersey, en un mot son style , ne lui épargneront pas la liquidation en 1987. Les temps avaient changé : la haute-couture était condamnée à disparaître.

Pourtant, cet univers méconnu, vilipendé par les fâcheux comme par les utilitaristes, avait largement contribué au redressement de la France et corrigé son image, cabossée par quatre ans d’occupation. Rappelons pour mémoire, la manifestation baptisée Le théâtre de la mode, qui, dès octobre 1944, restaurera la splendeur et la primauté des créations parisiennes, en présentant des modèles nouveaux sur d’exquises et minuscules poupées, dans des décors conçus par Boris Kochno, Christian Bérard, et Jean Cocteau.

Le silence et le mystère entourent les dernières années de Madame Grès. On perd sa trace. On l’oublie. Et l’on apprendra sa mort, survenue en 1993, un an après, par un article de Laurence Benaïm dans le quotidien Le Monde.

Tout Grès est au musée Bourdelle. L’on y assiste aux épisodes de son grand labeur qui lui permit d’habiller le mouvement perpétuel du corps féminin, ce magnifique « appareil ondoyant » qu’évoquait Baudelaire.