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Madame Grès et les huissiers

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Alix. Modèle n°102, Hiver 1934. Centre national des arts plastiques-Ministère de la Culture et de la Communication, Paris. Studio Dorvine © Droits réservés

Le musée Bourdelle a pris l’heureuse initiative de l’exposition Madame Grès, la couture à l’œuvre[1. Musée Bourdelle, 16 rue Antoine Bourdelle, 75015 Paris, M° Falguière. Jusqu’au 28 août.], qui connaît un succès tel, qu’elle est prolongée jusqu’au 28 août. Jouant parfois sur l’effet de surprise, cette manifestation vraiment originale justifie l’aveu de Madame Grès : « Je voulais être sculpteur. Pour moi, c’est la même chose de travailler le tissu ou la pierre ». Les modèles de la couturière supportent, sans ridicule, non la comparaison, mais le voisinage immédiat avec les œuvres parfois colossales d’Antoine Bourdelle.

Elle vécut en ascète, se montrant rarement, sortant peu, n’accueillant que quelques rares amis. Elle n’exerça jamais que son métier, acharnée de perfection, de simplicité, et il fallut une décision du tribunal, servie avec un zèle brutal par des commis d’huissiers, pour que fût détruit en quelques heures son immense édifice de rêve et de création : « Mademoiselle […] était anéantie. Je la revois dans la cour, vêtue d’un ensemble marine, d’un manteau noir – elle était très frileuse – et d’un turban beige. Elle était assise sur une petite chaise, au milieu des cartons, le visage plein de larmes »[2. Témoignage de Martine Lenoir, première d’atelier, paru dans Paris Match, sur l’intervention des huissiers, dans les locaux professionnels de Madame Grès, le 8 mai 1987.].

Rien ne put enrayer la machine judiciaire, pas même le soutien d’Hubert de Givenchy, qui justifia une fois de plus sa réputation de gentilhomme. Mais la réalité économique, à force de loyers impayés, de traites oubliées et de défis insolents, eut raison de Madame Grès.

Ce fut donc dans la désolation que s’acheva la belle aventure de cette femme d’apparence frêle, volontaire au plus haut point, née Germaine Émilie Krebs, en 1903. Quelques dates, de rares confidences, et des témoignages autorisent à peine la reconstitution d’une biographie, que Madame Grès en personne parut vouloir oublier, sinon mépriser. Germaine Krebs, jeune femme pleine d’ambition ignorante des choses de la couture, devint, grâce aux conseils d’une première main bienveillante, et à force de travail solitaire, très habile dans cette rude discipline. Puis, après avoir choisi le surnom Alix pour se représenter, elle trouva dans la personne de Julie Barton son associée temporaire.

Ensemble, elles fondent la maison Alix Barton, sise 8, rue de Miromesnil. Leur première collection connaît plus qu’un succès d’estime, elle intrigue, elle séduit. L’époque aime la novation élégante, que les magazines soutiennent intelligemment et font circuler dans les rangs d’un public aussi éclairé qu’aisé. On peut rendre justice à la partie audacieuse de la bourgeoisie française, en rappelant qu’elle soutint, entre les deux guerres, les artistes et les artisans, les décorateurs, les modistes et les couturiers. Nombre d’artistes de cette période ont résisté à l’usure du temps, preuve que l’élite qui les a remarqués savait distinguer entre les talents. Aujourd’hui, on chercherait en vain son équivalent dans notre société.

L’association Barton-Krebs ne dure guère. À l’enseigne Alix, 83, rue du Faubourg-Saint-Honoré, la jeune créatrice poursuit bientôt seule son irrésistible ascension[3. L’exposition présente des centaines de croquis de Madame Grès, ainsi que nombre de clichés de ses œuvres, par les meilleurs photographes (Horst P. Horst, Boris Lipnitzki, Cecil Beaton…)]. Elle inaugure une « manière » et des choix qui la signaleront définitivement à une clientèle exigeante ainsi qu’au grand public : le dos nus en triangle, dont le sommet se forme à la naissance du cou, et la base découvre généreusement les reins ; le drapé à plat, obtenu sans excès de coutures ; l’usage des fibres nouvelles. Elle augmentera ses qualités propres des inspirations que lui vaudront sa curiosité inlassable et plusieurs grands voyages.

En 1937, elle épouse Serge Anatolievitch Czerefkow, dit Grès, peintre russe, avec lequel elle formera un couple… singulier. Vient la guerre, l’exode : réfugiée en Haute-Garonne, privée des soins de son coiffeur parisien, elle adopte le port du turban, dont elle ne se séparera plus. La maison Grès est fondée en 1942. La légion d’honneur, la reconnaissance internationale, ses fameux drapés en jersey, en un mot son style , ne lui épargneront pas la liquidation en 1987. Les temps avaient changé : la haute-couture était condamnée à disparaître.

Pourtant, cet univers méconnu, vilipendé par les fâcheux comme par les utilitaristes, avait largement contribué au redressement de la France et corrigé son image, cabossée par quatre ans d’occupation. Rappelons pour mémoire, la manifestation baptisée Le théâtre de la mode, qui, dès octobre 1944, restaurera la splendeur et la primauté des créations parisiennes, en présentant des modèles nouveaux sur d’exquises et minuscules poupées, dans des décors conçus par Boris Kochno, Christian Bérard, et Jean Cocteau.

Le silence et le mystère entourent les dernières années de Madame Grès. On perd sa trace. On l’oublie. Et l’on apprendra sa mort, survenue en 1993, un an après, par un article de Laurence Benaïm dans le quotidien Le Monde.

Tout Grès est au musée Bourdelle. L’on y assiste aux épisodes de son grand labeur qui lui permit d’habiller le mouvement perpétuel du corps féminin, ce magnifique « appareil ondoyant » qu’évoquait Baudelaire.

La Guillotine à Tel-Aviv

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Le boulevard Rothschild, cœur de la « ville blanche » et de la « city » de Tel-Aviv est devenu le centre de la contestation de la classe moyenne israélienne, ceux pour lesquels la croissance annuelle de 4% du PIB enregistrée depuis quelques années n’a pas eu d’effet sur la fiche de paie. Transformée en campement d’indignés depuis quelques jours, l’élégante artère – si tant est qu’on puisse la nommer ainsi dans une ville décrite affectueusement par l’un de ses poètes comme un « terrier désolé couvert de suie » – plantée de ficus, accueille aujourd’hui un objet encore plus insolite qu’une tente Quechua au milieu d’un quartier chic : une guillotine.

Pour certains habitants de ce quartier, où les étudiants en colocation côtoient les bobos des immeubles restaurés et les traders de la Bourse située juste à côté, ce n’est pas la première rencontre avec une veuve française : après plus de deux décennies de boom économique, les familiers de Madame Clicquot ne sont pas si rares dans le coin…

Les malins qui ont déniché cette copie du « rasoir national » – créée en 2007 pour une exposition d’art – y voient-ils un symbole de la Révolution, ou souhaitent-il envoyer un avertissement aux « aristos »? Représente-t-elle une tentative d’inscrire le mouvement dans une longue et prestigieuse tradition, ou appelle-t-elle carrément au meurtre des riches, des propriétaires immobiliers et autres accapareurs? Pendant qu’en Israël, le débat sur la question fait rage, la Veuve attire de plus en plus de visiteurs. Comme disent les spécialistes en marketing, malgré la crise, les grandes marques françaises résistent bien !

Les mandarines de Manet

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Édouard Manet, Un Bar aux Folies Bergère (détail)

J’ai découvert le génie de Manet en 1983 grâce à la magnifique rétrospective que Françoise Cachin avait organisée au Grand Palais. À l’époque, les expositions monographiques étaient beaucoup plus complètes qu’aujourd’hui pour cette raison paradoxale que l’art avait moins de succès et que le prix des assurances en œuvres d’art était moins démentiel. On ne peut donc pas en vouloir au Musée d’Orsay, dont j’espère que vous n’avez pas manqué la rétrospective, de ne pas avoir obtenu l’autorisation d’emprunter la toile Un Bar aux Folies Bergère, chef-d’œuvre dont j’avais gardé en mémoire les fascinantes mandarines…

Édouard Manet, Un Bar aux Folies Bergère, 1881-82 (96 cm x 130 cm, Courtauld Gallery, Londres)

Champagne de Noël. Brouhaha aux Folies Bergère.[access capability= »lire_inedits »] Lumière au gaz et à l’électricité. Sur la balustrade de la grande salle du café-concert, toute la foule se reflète dans une immense glace. Une serveuse nous fait face, qui tourne le dos au miroir, avec un air terriblement solitaire. Les bras ouverts, elle présente au bar la plus joyeuse des natures mortes qu’on puisse imaginer au XIXe siècle : quelques bouteilles de champagne, de bière pale ale et de Pippermint, un verre d’eau servant de vase et un compotier de fruits étincelants − autant d’objets qui brillent loin de l’atmosphère enfumée de la salle. Il nous faut un certain temps pour repérer que, dans le miroir, un homme est en grande conversation avec la serveuse ou plutôt que, en lutte avec son indifférence rêveuse, il voudrait l’être… Hormis l’excellente nature morte qui occupe tout le tiers inférieur de la toile, le tableau tout entier représente donc à la fois, et non dans chaque partie, le portrait mélancolique d’une femme au regard perdu, une scène de foule baignant dans une atmosphère enfumée et une intrigue intime dont on ne connaît pas le fin mot. Mais là où le chef-d’œuvre devient génial, c’est que l’homme dans le miroir ne se retrouve pas devant le comptoir de marbre (entre nous et la serveuse) où il devrait être. Manet a pris sa place fantomatique, laissant au regardeur le soin de s’imaginer en chapeau-claque, ou de contempler à leur insu l’âme des jeunes filles désœuvrées en face-à-face avec la foule. Grâce à une petite anomalie de perspective, c’est tout à coup l’espace qui devient plus immense, la solitude plus poignante et les mandarines plus désirables… j’y viens.

Depuis Baudelaire, on dit que Manet est le « peintre de la vie moderne » et j’étais déjà de cet avis à l’époque, il y a trente ans. Certains trouvaient « moderne » le regard mélancolique de cette femme face à la foule enfumée. D’autres trouvaient « moderne » la manière enlevée dont Manet utilise le pinceau. Moi, c’était plutôt la modernité des matériaux dépeints qui, d’une peinture à l’autre, me mettait en joie. Le verre épais des pintes de bière (Coin du Café-Concert, 1878, Londres), les récents sièges en fer du Jardin des Tuileries (La Musique aux Tuileries, 1862, Londres), l’acier brossé des sécateurs qu’on dirait sorti de chez Castorama (Branche de Pivoines blanches et sécateur, 1864, Orsay), la robe dorée des bouteilles de champagne, tout cela témoignait de l’esthétique nouvelle des formes usinées de la Révolution industrielle − lesquelles résonnaient sans doute dans ma tête avec les goûts anti-hippies du jeune homme des années 1980 que j’étais. Précisons qu’avant l’époque de Manet, les bocks étaient en grès et les verres en cristal fin, les chaises de jardin étaient des bancs de pierre et le sécateur avait un manchon de bois, patiné par le temps que l’artisan avait mis à le fabriquer. Sans avoir pris conscience que tous ces objets étaient objectivement nouveaux pour l’époque, j’avais surtout le sentiment qu’ils étaient « modernes » pour la bonne raison qu’ils demeuraient, sinon nouveaux, en tout cas flambant neufs sur la toile. Autrement dit, ma notion esthétique de la modernité demeurait celle de Sony ou de Apple : chaque nouveau modèle renvoie le précédent à une tristesse moyenâgeuse. Le plus curieux est que ce credo esthétique trouvait son point culminant dans les mandarines du Bar au Folies Bergère.

Or, en quoi des mandarines peuvent-elles être « modernes » ? J’en étais tout à fait persuadé en les comparant aux oranges et aux citrons des natures mortes hollandaises du XVIIe siècle. Les mandarines ont quelque chose de plus appétissant qui ne me semblait dû qu’au génie français de Fragonard, de Manet, de Matisse, et à leur sens inné de la fraîcheur. Parce qu’elles étincellent sous une multitude de sources lumineuses − ce qui ne pouvait être le cas au temps de la bougie −, elles ont l’air de dater d’hier soir − que dis-je − de maintenant, de tout de suite. Quant aux ronds blancs du tableau, les historiens anglais nous ont confirmé qu’il s’agissait bien de globes lumineux. Car la voilà, la vraie raison de la modernité de ces mandarines : c’est l’invention, toute récente en 1882, de l’électricité.[/access]

Aimer voir : Comment on regarde un tableau

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Corto Maltese jette l’ancre au musée

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C’est une aquarelle, de taille modeste, bicolore, réduite à la plus simple expression qu’autorise cet art du pigment et du papier. Un voilier file vers un rivage, au loin, peut-être un ilot. On dit voilier, mais rien ne trahit une quelconque structure solide, tels qu’un mât ou une coque ; ne sont suggérés que la voile inclinée, son reflet, tous deux d’un vert tirant vers le glauque, et le sillage, de la même teinte, qui creuse l’eau blanche, c’est à dire la page. La lumière environne tout, absolue, totalitaire. La brise, qui porte le bateau, doit être fraîche, alors qu’on imagine une chaleur de four dès qu’on s’éloigne de l’océan. L’embarcation, son mouvement, l’horizon lointain constituent une scène fugitive, à peine esquissée, de navigation exotique. On devine un pinceau « avare », guidé d’une main sûre, servant une brève et précise vision marine. On songe à la discipline du haïku japonais : trois ou quatre lignes, un poème fulgurant, tracé sans la moindre interruption. C’est trois fois rien, et c’est fascinant : l’économie de moyens, quand elle produit une si forte impression, relève bien de l’art.

L’auteur de ce petit chef d’œuvre déclare : « J’aime l’aquarelle dans ce qu’elle a d’immédiat. Dans une aquarelle, il faut être spontané, et réussir tout de suite. On ne peut rien corriger. ». Il se nomme Hugo Pratt (1927-1995).

Sur une photographie de 1941, il paraît, adolescent sérieux, martial, botté, au côté de son père, dont le patronyme s’écrit Prat. Tous deux se présentent en uniforme de la police coloniale italienne. La scène se passe au royaume d’Abyssinie, territoire fabuleux, naguère encore gouverné par Ménélik II (1844-1913), roi du Choa, suzerain du Harrar, roi des rois. Il se disait descendant de Salomon, qu’aima la reine de Saba, mère de Ménélik Ier. Parmi les titres de gloire du rusé Ménélik II, il en est un qui nous impressionne : l’audience qu’il accorde, en février 1887, à un homme plus efflanqué qu’un loup éthiopien. Celui-ci marche en tête d’une caravane depuis bientôt un an, sous un soleil infernal, afin de livrer des fusils au souverain, qui vient de conquérir le Harrar. Mais Ménélik négocie âprement, prétend que les armes sont d’un modèle ancien, prétexte des arriérés de dettes jamais honorées par un certain Labattut, associé défunt du chef caravanier. Bref, l’affaire se conclut par un fiasco financier pour Arthur Rimbaud, négociant harassé, qui s’en retourne, maigre et amer.

Or, en 1993, paraîtra un recueil des lettres africaines de Rimbaud, illustré par… Hugo Pratt. Quant à l’aquarelle signalée plus haut, on la dirait destinée à l’histoire d’un dénommé Corto Maltese : La ballade de la mer salée, publiée à Gènes, en 1967. C’est dans ce récit, dont l’ensemble des 163 planches originales à l’encre de Chine est présenté dans une salle de la Pinacothèque, que le ténébreux marin fait sa première apparition. L’histoire, dans sa traduction française, est publiée dans l’hebdomadaire Pif gadget, en 1970. Il faudra quelques années à Corto pour qu’il se hisse au niveau de gloire de Tintin et de Tarzan. Aujourd’hui, l’œuvre de Pratt est au panthéon de la bande dessinée. Ses voisins se nomment Hergé, Winsor McCay, Moebius, Guido Crepax, Enki Bilal, René Giffey, Milo Manara. Pratt est de ces quelques artistes de l’art graphique, qui fondent véritablement une œuvre : « Mon style est le résultat de toute une vie de recherche. […] Je voudrais pouvoir tout exprimer, un jour, par une seule ligne. ».

« Hugo Maltese » entre au musée, mais il ne s’y attarde pas. « Corto Pratt » s’impatiente déjà, au bout de la jetée. Il n’attend plus que son double pour lever l’ancre, retrouver les embruns, la haute mer, les ports interlopes, ses compagnons de brume ou de sable, et les belles femmes dangereuses. Entre le créateur et sa créature, la frontière n’est pas si précise qu’on ne puisse les confondre. Comme Maltese, Pratt a parcouru le globe, il a bourlingué, depuis Venise, la ville de son enfance, jusqu’à la Patagonie, en passant par l’Irlande, la corne de l’Afrique, l’Amérique centrale, et l’île de Pâques, qui lui inspira l’ultime aventure du maltais, « ». Il s’est rendu sur la tombe de Robert Louis Stevenson, au sommet du mont Vaea, qui domine la ville d’Apia, sur l’île d’Upolu, dans l’archipel des Samoa. Il a mis ses pas dans ceux de Blaise Cendrars, de Long John Silver, d’Henry de Monfreid.

Hugo a donné à Corto l’apparence idéale d’un rêveur éveillé, disponible pour la sieste autant que pour la castagne. Maltese est un « gitan des Cornouailles », un sang mêlé, domicilié à Hong Kong. Dur au mal, sensible à la détresse des faibles, il vagabonde, traînant après lui tous les cœurs ; les filles aimables aux seins fiers, se cambrent un peu, lorsqu’elles aperçoivent son caban noir à col vaste, sa casquette de navigateur, ses joues, sa fossette à la naissance du menton, ses épaules larges et ses longues jambes. Aucune d’entre elles ne le retiendra définitivement : « On ne peut pas marier Corto Maltese. Son public féminin ne le lui pardonnerait pas. » explique Hugo Pratt.

Il affronte ses ennemis, sans les ménager, dans les duels comme dans les batailles. Maltese aime l’odeur de la poudre, les uniformes chamarrés des militaires anglais, et les parures des Iroquois. Il porte à l’oreille l’anneau des marins qui, une fois au moins, ont triomphé des vents hurlants du du cap Horn: « C’est un gars de la marine marchande, précise Hugo, l’anneau orne son oreille gauche. ».

1995, fin du voyage : Hugo meurt. Corto, gentilhomme de fortune initié aux mystères très anciens, ne reviendra pas. Dévorée par un paysage d’oubli, sa silhouette a rejoint le peuple des grandes ombres errantes.

Corto Maltese par Hugo Pratt

Croix syrienne

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Lundi, le président syrien Bachar Al-Assad- que l’on sait sur la sellette- a une nouvelle fois remanié son gouvernement pour nommer le chef d’état-major de l’armée Daoud Rajha nouveau ministre de la défense.

Ce choix serait directement causé par la maladie de son prédécesseur Ali Habib, que les médias proches de l’opposition syrienne disaient « suicidé » par le régime baathiste. A tel point que Habib a dû se mettre en scène dans un discours télévisé confirmant qu’il était bel et bien vivant !

Ali Habib a souhaité plein succès à son successeur Daoud Rajha, qui avait commandé le contingent syrien au sein de la coalition pro-américaine contre l’Iraq en 1991. Rahja, 64 ans, fait figure de jeunot par rapport au septuagénaire Habib. Mais la rupture est ailleurs : Bachar Al-Assad a délibérément nommé un chrétien grec-orthodoxe au ministère de la Défense (jusqu’ici détenu par un sunnite) tout en confiant la direction de l’armée à un autre chrétien, Fahd Jasim.

Or, si l’on prêtait quelques velléités de réforme à Rajha, au vu du rôle joué par l’armée dans la répression sanglante du soulèvement populaire syrien, l’hypothèse tourne court.

Pour la première fois de son histoire récente, l’armée syrienne est donc placée sous haut-commandement 100% chrétien. Ce qui augure mal de la transition syrienne : dans l’ère de l’après-Assad, qui se rapproche de jour en jour tant l’asphyxie économique du pays devient palpable, les Chrétiens pourraient bien subir un sort peu enviable au côté de leurs compagnons d’infortune alaouites….

Osez, osez, Caroline !

photo : busy.pochi, Flickr

Sans Dominique Strauss-Kahn et Nafissatou Diallo, on n’aurait sans doute jamais vu Caroline de Haas à la télévision, Jamais le collectif Osez le féminisme ! n’aurait supplanté ses glorieuses aînées les Chiennes de garde sur la scène médiatique. Chargée de la communication de Benoît Hamon au Parti socialiste, cette jeune femme trentenaire a intelligemment profité des trois jours qui ont suivi le coup de tonnerre de New York − et des maladresses de bonshommes qui défendaient leur copain − pour aller porter la bonne parole sur les plateaux de télé. Avouons-le : nous avons bien ri en imaginant Caroline donnant aux mâles récalcitrants des cours d’aspirateur et des leçons d’anatomie féminine devant une affiche sensément représenter un clitoris mais où nous ne distinguions, pour notre part, qu’une sorte de dindon. Méchants que nous sommes, nous finîmes par surnommer ce collectif : « Osez le glouglou ! ». Mais, depuis Boris Vian, nous savons que l’humour est la politesse du désespoir. Ces plaisanteries ne visent qu’à conjurer l’effarement, la consternation et même la trouille panique. En réunissant toutes les pièces du puzzle disséminées ça et là par Caroline et ses copines, on distingue un sombre tableau où la famille traditionnelle constitue le danger le plus abouti, raison pour laquelle la sphère intime doit cesser d’être privée.[access capability= »lire_inedits »]

Sous l’appellation féministe, OLF est de tous les combats, du moment qu’il s’agit d’opposer une femme, toujours éplorée, et un homme, toujours coupable. Ainsi, d’un crime présumé dans un hôtel de Manhattan, on nous entraîne l’air de rien vers la dénonciation de l’inéquité salariale. Normal : comme « nous sommes toutes des femmes de ménage immigrées », nous sommes toutes fauchées. Vient ensuite l’inégale répartition des tâches ménagères, qui serait d’ailleurs bien plus simple à observer si on pouvait installer une caméra de vidéo-surveillance dans chaque foyer. Ainsi, on verrait combien les hommes sont peu prompts à s’impliquer dans « l’accueil d’un nouveau-né ». Par chance, la loi imposera bientôt le congé paternel. Enfin, on ne fera pas l’économie de la violence faite aux femmes, notamment du viol conjugal. Invitée de « C dans l’air » pour parler des meurtres de joggeuses, Caroline de Haas l’exprimait en ces termes : « Il est beaucoup plus dangereux pour une femme de vivre en couple que de courir seule en forêt. » Beau syllogisme. Il est également plus fréquent de trépasser dans son lit que de périr dans un accident d’aéroplane. Faut-il en déduire qu’il est plus dangereux de dormir que de prendre l’avion ?

« Osez le clito ! » : pour la jouissance de soi

Évidemment, ces revendications ne sont pas toutes illégitimes, et certaines mériteraient qu’on y réfléchisse sérieusement. Mais à tout vouloir mettre sur le même plan, on devient inaudible. Pire, indécent.

Quel que soit le thème évoqué par OLF, la femme est présentée comme une pauvre chose, confrontée de toutes parts à des misogynes, des phallocrates, voire des prédateurs. C’est tout juste si l’on ne soupçonne pas celles qui s’affirment épanouies d’être passées à l’ennemi et de se soumettre à l’ordre « androcentrique » du monde, comme dirait Bourdieu.

Inutile de rappeler à ces adeptes d’un déterminisme victimaire que « l’homme est l’avenir de la femme »[1. Natacha Polony, L’Homme est l’avenir de la femme, Jean-Claude Lattès, 2008] et que le charme des différences n’ôte rien à l’irréductibilité de l’égalité. Car les militantes d’Osez le féminisme ! ne veulent pas de l’égalité : elles veulent gagner un combat.

C’est dans cette logique que ces amazones ont mis sur pied une campagne remarquée, « Osez le clito ! », pour promouvoir le clitoris, cet organe « trop souvent oublié, dénigré, voire mutilé ». Au départ, on croit à une bonne action, à une croisade contre l’excision, et l’on se réjouit presque que cette gauche « United colors » se départisse un temps de son relativisme culturel. D’ailleurs, OLF se réclame de Pierre Foldès, un chirurgien qui a mis au point des techniques de réparation des organes sexuels mutilés.

Mais on découvre bien vite la supercherie. En particulier lorsque l’on aperçoit, aux quatre coins des grandes villes, des affiches criardes représentant un immense clitoris vermillon, se proclamant « instigateur de plaisirs ». Voici donc le pot aux roses : une campagne « coup de poing » en faveur du plaisir solitaire et de la jouissance de soi, conforme à l’air du temps où le désir ouvre des droits, en particulier celui de tout exhiber.

Pour le coup, de la laideur combative de leurs outils de propagande à leurs déclarations de guerre, c’est surtout leur hargne que les féministes autoproclamées d’OLF nous donnent à voir. « On oublie que [le clitoris] a 10 000 terminaisons nerveuses… Bien plus que le pénis ! C’est un organe qui ne sert qu’au plaisir et n’a aucun équivalent », explique l’une des porte-parole. Puisqu’on vous dit que « c’est moi qui ai la plus grosse »[2. Lucie Sabau, « Le clito, clé de voûte d’un changement de mentalité », Libération, 26 juin 2011].

La famille, lieu de tous les dangers

Nos combattantes n’hésitent pas à monter au front lorsque qu’un imprudent ose rappeler que la protection de la vie privée constitue l’un des fondements de notre civilisation. Défendre la sphère intime, c’est non seulement perpétuer le statut de femme-bonniche mais aussi soutenir le viol conjugal. Qu’on se le dise : la famille, cette sphère privée matérialisée, constitue donc le lieu le plus dangereux qui soit pour Madame et sa progéniture. Cette vie familiale, OLF souhaite donc la régenter, voire la normaliser.

Cet article étant rédigé pour moitié dans la région de Besançon qui a vu naître quelques fameux socialistes utopiques du XIXe siècle, de Pierre-Joseph Proudhon à Victor Considérant, il n’est pas inutile d’évoquer Charles Fourier et ses phalanstères. Sortes d’hôtels coopératifs pouvant accueillir 400 familles (environ 2000 membres) cultivant fruits et fleurs avant tout, agrémentés de couloirs chauffés, de grands réfectoires et de chambres agréables, ils contiennent les germes de la société totalitaire. Contrôle des libertés individuelles, effacement du noyau familial (privé) au profit de la collectivité, conception rationalisante de l’homme : voilà qui pourrait éviter qu’on viole Madame et fesse les marmots. Voilà aussi qui permettrait de vérifier que Monsieur participe à la vie domestique de la communauté. Fourier, lorsqu’il imagina le phalanstère, pensait-il qu’une Caroline de Haas y ajouterait volontiers des caméras ? Sans doute pas. Peut-être se serait-il abstenu.

Reste une question : au moment où OLF stigmatise la dangerosité de la vie de couple ou de famille, pourquoi militer par ailleurs pour la reconnaissance du mariage homosexuel ? Ces familles-là seraient-elles moins dangereuses ? Doivent-elles donc être soumises au même contrôle social ? Nous attendons avec impatience les réponses de Caroline. Pour notre part, nous trouvons paradoxal d’encourager nos frères et sœurs de lutte à construire une famille, que l’on décrit par ailleurs comme le lieu de tous les dangers.

Contre le poncif de la pauvresse ployant sous la peine, la poupée friquée a semblé longtemps être le meilleur antidote. Osez le féminisme ! va plus loin. À la bimbo décérébrée remportant la Star-Ac, le dernier avatar de la libération ratée substitue désormais la Diane vengeresse, sévère et castratrice. Sans concession, cette dernière veut tout voir et tout entendre, s’immiscer dans les foyers pour s’assurer que l’ordre y règne. Jérôme Leroy disait récemment que « 1984 reste décidément le livre essentiel pour comprendre notre modernité ». C’est encore pire que ce que tu penses, l’ami : « Big Sister is watching you. »[/access]

L'homme est l'avenir de la femme

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Tandis que l’AAAndouillette AAAgonise

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La nouvelle vient d’éclater, semblable à un sinistre coup de tonnerre dans le ciel de la charcuterie mondiale : l’andouillette américaine, la clef de voûte du Système Charcutier Global (S.C.G.), vient de perdre son quintuple A.

L’Association Amicale des Amateurs d’Andouillette Authentique (AAAAA) vient de rétrograder la reine américaine en lui attribuant un humiliant AAAA+ – qui signifie, pour qui sait décrypter le jargon bègue de la charcuterie, un cinglant « au revoir et merci ! » C’est avec une rare exultation, on s’en doute, dans un tonnerre de hourras et d’applaudissements, que l’Association Antipathique des Adversaires de l’Andouillette Authentique a salué le long râle d’agonie de l’andouillette américaine.

Le secteur charcutier, qui peinait déjà à se remettre de l’explosion, en 2003, de la bulle spéculative dite « des Rillettes aux tulipes néerlandaises », ressemble désormais, selon les spécialistes les plus lucides – et Dieu sait s’il s’en trouve maintenant ! – à un « champ de ruines prêt à tomber dans un gouffre sans retour ». Nul ne sera véritablement surpris lorsque le typhon qui s’abat actuellement sur l’andouillette américaine fera s’effondrer dans un effet domino classique, dans les heures qui viennent, la saucisse norvégienne et les tripoux brésiliens, qui entraîneront eux-mêmes inexorablement dans leur chute le pied de porc islandais, le tablier de sapeur chinois et la mortadelle saoudienne.

De fil en aiguille, d’andouille en andouillette et d’andouillette en aloyaux, le nouveau désastre qui frappe la Charcuterie Planétaire (C.P.) ne laissera pas pierre sur pierre ni terrine sur pâté.

Le remue-ménage qui a agité ce week-end les Hautes Autorités Charcutières (H.A.Ch.) et leurs alarmants appels au calme réitérés laissent craindre que la peur de la contagion ne tourne en eau de boudin et n’accouche d’une panique charcutière mondiale qui ne serait pas du meilleur aloi. La déclaration, hier soir, du porte-parole masqué des A.A. (Alcooliques Anonymes) et sa proposition généreuse de céder tous ses A aux andouillettes américaines pour restabiliser la Donne Charcutière Globale (D.C.G.) pourraient s’avérer elles aussi insuffisantes.

Ce matin, une timide lueur d’espoir a brillé avec les nouvelles promesses de dons de A émanant fraternellement de l’Association des Astronomes Amateurs d’Auvergne, de l’American Association Against Acronyms, de l’American Association of Advertising Agencies et de la courageuse Association des Amis des Archives d’Anjou. L’Aachener Aal und Aas Gesellschaaft (Société d’anguille et de charogne d’Aix-la-Chapelle) a en revanche plongé l’Allemagne dans la stupeur en refusant de faire le moindre geste.

Un lâcher de saucisses solidaires attachées aux « ballons de la confiance », accompli simultanément sur les rives des rivières Aa du Nord-Pas-de-Calais, de Westphalie, de Suisse et de Russie, devrait constituer demain un acte symbolique extrêmement fort qui est désormais l’ultime espoir de l’Hyper-Caaapitalisme Chaaarcutier Mondial (H.C.C.M.).

Israël, une anomalie au Moyen-Orient et parmi les nations

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Dans les autres pays du Moyen-Orient, quand les foules manifestent dans la rue contre leur État, leur État les massacre. Telle est la norme, telle est la normalité de la région.

Quand des centaines de milliers d’Israéliens manifestent contre leur gouvernement et contre leur classe politique, comment leur État réagit-il ? Eh bien la vérité oblige à reconnaître qu’il fait tout pour se distinguer des autres États de la région. Au risque, inévitable, de les humilier.

C’est en vain que certains des meilleurs amis d’Israël lui expliquent depuis des décennies qu’il lui faudrait s’adapter à la région, qu’il devrait se levantiniser, pour se rendre un peu moins intolérable à ses voisins, c’est peine perdue. Se rendre acceptable ? Il ne saurait en être question tant qu’on n’aura pas répondu à la question première « Qu’est-ce que les Juifs ont à voir avec Jérusalem ? ».

Mais si Israël n’est pas à sa place là-bas, il n’a pas non plus sa place dans le concert des pays développés.

Un commentateur des violences qui se déroulent en ce moment en Grande Bretagne fait justement remarquer que « toutes les grandes villes du monde produisent ces mêmes désordres ». Là encore, Jérusalem et Tel-Aviv apportent la preuve négative et éclatante qu’elles ne font pas partie des grandes villes du monde.

Cette manie juive de se singulariser partout et toujours atteste d’une arrogance sans pareille. Elle apporte la confirmation qu’on a raison de s’indigner contre le soi-disant État d’Israël du soi-disant peuple juif.

Une révolution anglaise ?

Véhicule de police et commerce incendiés, quartier de Tottenham, Londres, 6 août 2011.

Les émeutes de Londres excitent ceux qui fantasment sur un printemps arabe à l’occidental. Ils y voient une condamnation en acte des politiques « néolibérales » appliquées depuis les années Thatcher et une révolte contre l’exclusion générée par la société. Cette dernière tarderait à donner une place aux jeunes générations, parmi lesquelles des populations immigrées exclues des avantages de la société occidentale.

Notons que cette interprétation est régulièrement avancée dès qu’on assiste à des émeutes urbaines dans les grandes sociétés occidentales. En France, on a ainsi expliqué les émeutes de 2005 en pointant du doigt la responsabilité d’un système prétendument exclusionnaire, discriminatoire et raciste. A en croire ce discours fort répandu, l’universalisme républicain entretiendrait de nombreuses couches de la population dans l’assistanat et pousserait à la révolte ceux à qui il ferait la promesse de l’égalité sociale sans jamais la tenir. Au Québec, pendant les émeutes de Montréal-Nord en 2008, la plupart des analystes ont reproduit le même verdict : la société est coupable.

Souvent, ces révoltes trouvent leur déclencheur dans un acte de violence policier assimilé à une « bavure ». C’est l’étincelle qui ferait exploser le baril de poudre de la contestation. Dans ce scénario, la police est ainsi présentée comme la gardienne d’un ordre néoimpérialiste sacralisant le droit de propriété à l’avantage exclusif des populations installées de longue date sur ces territoires. Les« jeunes » ressentiraient particulièrement mal l’ «occupation » arrogante de leurs quartiers par des forces de l’ordre à l’attitude néocoloniale.

Il y a un gauchisme sommaire dans cette sociologie victimaire qui domine dans l’interprétation médiatique actuelle des émeutes britanniques. On y sent un vieux fond de sauce marxisant au goût frelaté. D’un côté, les dominants, de l’autre, les dominés. La critique venant des marges du social serait fondamentalement émancipatrice tandis que les émeutiers représenteraient l’avant-garde éclairée exigeant la démocratisation brutale des rapports sociaux. Cette explication victimaire nous en dit davantage sur ses pratiquants que sur ses objets d’étude. En menant un double procès perpétuel contre la civilisation occidentale et la société libérale capitaliste, elle cherche à radicaliser les tensions sociales.

Or, si on ne doit évidemment pas évacuer les « causes sociales » de la révolte, il faudrait surtout éviter de prêter aux émeutiers une philosophie qu’ils n’ont pas, en les transformant en représentants d’un changement révolutionnaire positif dont ils seraient les vecteurs. Qu’on se le dise : les jeunes de Londres ne sont pas les nouveaux déshérités prolétarisés qui chercheraient leur salut dans un renversement du règne de la marchandise pour faire advenir une société plus « authentique ». Bien au contraire, leurs objectifs consuméristes sont évidents. Jeux vidéo, téléviseurs, vêtements de luxe, montres de prestige : lorsqu’ils défoncent les vitrines, les jeunes savent exactement ce qu’ils recherchent. Les pillards ne se jettent pas sur les symboles du pouvoir officiel pour les abattre mais sur ceux du capitalisme mondialisé et publicitaire pour se les approprier.

D’aucuns expliqueront que les jeunes prennent de force les objets que la société leur somme de désirer sans nécessairement leur donner les moyens de les posséder. Et quand bien même ? D’où vient cette idée étrange selon laquelle le désir crée le droit ? Il n’y a pas de droit à l’opulence, l’État social n’ayant de surcroît pas pour vocation de démocratiser l’accès aux produits de luxe. Ceux qui désirent à tout prix s’inscrire dans le système des valeurs marchandes – sacralisées par le capitalisme publicitaire – devraient consentir au jeu de la concurrence économique pour parvenir à se les offrir dans le respect de la légalité la plus élémentaire.

Mais la loi n’est plus à la mode. Car la société officielle n’est plus respectée. C’est même en transgressant ses règles que certains croient accéder à une liberté créatrice, une perspective qui montre ses effets délétères lorsqu’elle conduit les foules à l’émeute. L’existence d’une sous-culture gangstérisée popularisée par le rap entretient toute une frange de la jeunesse dans une posture antisystème. L’émeute n’en est que l’expression la plus radicale et la plus excitante.

Fondamentalement, cette pulsion nihiliste permet aux ressentiments les moins avouables de s’exprimer ouvertement, dans un consentement à la violence qui devient ainsi une fin pour elle-même, par sa capacité à transgresser l’ordre bourgeois et à rompre la monotonie d’une société normalisée. Mais à la différence de la violence en quelque sorte ludique des soixante-huitards, celle des émeutiers de Londres s’avère rageuse, et pleine de ressentiment, laissant deviner les ferments d’une guerre civile larvée dont on ne veut pas dire le nom.

La normalisation de l’émeute n’annonce rien de bon. Ceux qui paient le prix de l’affaissement de l’ordre social sont toujours les couches les plus modestes, alors que les milieux les plus favorisés ont les moyens de s’affranchir de la pulsion violente des masses insurgées. De ce point de vue, les petites gens ont tout à craindre d’une capitulation du gouvernement qui, pour se montrer conciliant, reconnaîtrait la légitimité d’une protestation s’en prenant aux fondements même de l’ordre social.

L’appel au dialogue lancé par certains commentateurs masque une contestation philosophique de la prétention de l’État à exercer le monopole de la violence légitime, monopole sur lequel repose pourtant le progrès de la civilisation libérale et démocratique. L’émeute n’est un facteur de démocratisation que pour ceux qui ne sont pas parvenus à s’affranchir de la mythologie révolutionnaire des pulsions destructrices. Ceux-là veulent que succède à la paix civile la violence spontanée des foules et, finalement, celle des bandes.

À certains moments, l’autorité doit moins faiblir devant la pression de la rue que s’afficher sans complexe, en se présentant comme la gardienne des fondements de l’ordre social et politique. Si on peut souhaiter que la réaffirmation de la souveraineté de l’Etat se fasse sans débordement de brutalité, on ne doit pas non plus s’émouvoir de son nécessaire exercice.

Ne pas consentir au délitement du pouvoir dans une situation de crise reste probablement la seule manière de calmer ceux qui réintroduisent les ferments destructeurs de la civilisation : le chaos et l’anarchie.

Krach: on nous raconte des craques

crédits photo : EPA

Ce lundi, le CAC 40 enregistrait sa onzième séance de baisse consécutive, du jamais vu de mémoire de courtier ! L’indice boursier parisien a donc perdu plus de 18% en quinze jours, ce qui nous place à la limite de la définition technique d’un krach. Cet épisode inquiétant constitue un nouvel exemple de la folie d’un système où les gouvernements se mettent à la remorque de la corbeille, pour reprendre l’expression de De Gaulle. Tout cela donne l’impression que l’économie mondiale vogue comme un radeau sans voile sur les flots agités de l’économie néolibérale, voire qu’elle est à deux doigts de se disloquer en plein mois d’août !

Certes, à la moindre information alarmante, la réaction des marchés est toujours exagérée, accentuant les hauts et les bas. Mais par delà leur exubérance irrationnelle, ils expriment une crainte légitime sur le modèle de croissance des pays que l’on dit développés. Les marchés constatent simplement qu’austérité et croissance ne vont pas de pair. C’est pourquoi ils s’inquiètent autant du climat économique (morose) à venir que du remboursement des dettes souveraines. L’indécision manifeste de nos dirigeants politiques, qui ne réagissent qu’au coup par coup, n’arrange rien à l’affaire.

Tel Ulysse, nos gouvernants écoutent les sirènes des marchés qui, il y a encore deux ans, leur demandaient de sauver les banques et de relancer l’économie. Aujourd’hui, les marchés exigent des États la reprise des dettes souveraines dont les banques ne veulent plus et la poursuite de politiques d’austérité sauvage pour rembourser ces mêmes créances.

Mais vous êtes fous ? Oh oui !

Si cette austérité est proprement suicidaire, c’est parce que le poids d’une dette s’apprécie en fonction de la richesse nationale. Logiquement, toute baisse de la richesse fait augmenter le poids de la dette. Comme nous l’observons en Grèce, l’austérité casse la croissance et diminue les recettes fiscales, compensant en grande partie l’impact de la réduction des dépenses sur le budget de l’Etat. In fine, dans un contexte de récession, le poids relatif de la dette grimpe et la situation financière des États ne s’améliore que très marginalement.

Curieusement, les politiques et économistes orthodoxes n’ont que le mot austérité à la bouche. Le médiatique Elie Cohen prônait récemment l’instauration d’une camisole budgétaire dans tous les pays européens. Plus royaliste que le roi Sarkozy, Jean-Louis Borloo n’a pas hésité à réclamer une réduction du déficit à 3% du PIB dès 2012 au lieu de 2013. Si cette mesure était appliquée en France, l’austérité britannique passerait pour une aimable plaisanterie à côté des sacrifices qu’elle impliquerait pour notre pays.

Que faire ?

Naturellement, les gouvernants engagés dans des plans d’austérité cherchent à faire croire qu’il n’y a pas d’autre solution possible et que la rigueur serait la seule voie raisonnable. Leur stratégie de communication vise à faire accepter aux plus pauvres de se serrer la ceinture. Une ceinture sans cesse rétrécie au bouillon de la mondialisation pour payer à la place des créanciers des Etats, qui sont pourtant les principaux bénéficiaires de la croissance de ces dernières années. Le refrain est connu : ma bonne dame, il n’est pas possible de faire autrement dans ce monde globalisé !

C’est bien le problème. Par un retour aux frontières nationales régulant les mouvements de biens, de capitaux et de personnes, les Etats pourront retrouver leur capacité d’action et reconstruire un système économique plus juste. Seul cette « démondialisation » mettra le dragon de la finance aux arrêts à travers toute une série de mesures protectrices (taxe Tobin, réforme bancaire séparant les banques d’affaires des banques de dépôt, renationalisation de la création monétaire, interdiction des pratiques spéculatives dangereuses et des parasites fiscaux…).

Dans le même temps, l’Europe n’enrayera le chômage de masse qu’en installant un véritable protectionnisme conjugué à une politique industrielle ambitieuse et une fiscalité sur les entreprises plus favorable à l’emploi. En parallèle, le retour aux monnaies nationales offrira la possibilité à chaque Etat européen d’adopter une politique monétaire adaptée à sa réalité nationale, bien loin des errements actuels de l’euro.

Hélas, ces propositions se heurtent à la doxa des marchés et des dirigeants politiques. Il ne nous reste plus qu’à espérer que l’absurdité du système en place entraine une vaste prise de conscience qui fasse émerger de nouveaux Roosevelt ou un nouveau 1958 (re)fondateur.

Madame Grès et les huissiers

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Alix. Modèle n°102, Hiver 1934. Centre national des arts plastiques-Ministère de la Culture et de la Communication, Paris. Studio Dorvine © Droits réservés

Le musée Bourdelle a pris l’heureuse initiative de l’exposition Madame Grès, la couture à l’œuvre[1. Musée Bourdelle, 16 rue Antoine Bourdelle, 75015 Paris, M° Falguière. Jusqu’au 28 août.], qui connaît un succès tel, qu’elle est prolongée jusqu’au 28 août. Jouant parfois sur l’effet de surprise, cette manifestation vraiment originale justifie l’aveu de Madame Grès : « Je voulais être sculpteur. Pour moi, c’est la même chose de travailler le tissu ou la pierre ». Les modèles de la couturière supportent, sans ridicule, non la comparaison, mais le voisinage immédiat avec les œuvres parfois colossales d’Antoine Bourdelle.

Elle vécut en ascète, se montrant rarement, sortant peu, n’accueillant que quelques rares amis. Elle n’exerça jamais que son métier, acharnée de perfection, de simplicité, et il fallut une décision du tribunal, servie avec un zèle brutal par des commis d’huissiers, pour que fût détruit en quelques heures son immense édifice de rêve et de création : « Mademoiselle […] était anéantie. Je la revois dans la cour, vêtue d’un ensemble marine, d’un manteau noir – elle était très frileuse – et d’un turban beige. Elle était assise sur une petite chaise, au milieu des cartons, le visage plein de larmes »[2. Témoignage de Martine Lenoir, première d’atelier, paru dans Paris Match, sur l’intervention des huissiers, dans les locaux professionnels de Madame Grès, le 8 mai 1987.].

Rien ne put enrayer la machine judiciaire, pas même le soutien d’Hubert de Givenchy, qui justifia une fois de plus sa réputation de gentilhomme. Mais la réalité économique, à force de loyers impayés, de traites oubliées et de défis insolents, eut raison de Madame Grès.

Ce fut donc dans la désolation que s’acheva la belle aventure de cette femme d’apparence frêle, volontaire au plus haut point, née Germaine Émilie Krebs, en 1903. Quelques dates, de rares confidences, et des témoignages autorisent à peine la reconstitution d’une biographie, que Madame Grès en personne parut vouloir oublier, sinon mépriser. Germaine Krebs, jeune femme pleine d’ambition ignorante des choses de la couture, devint, grâce aux conseils d’une première main bienveillante, et à force de travail solitaire, très habile dans cette rude discipline. Puis, après avoir choisi le surnom Alix pour se représenter, elle trouva dans la personne de Julie Barton son associée temporaire.

Ensemble, elles fondent la maison Alix Barton, sise 8, rue de Miromesnil. Leur première collection connaît plus qu’un succès d’estime, elle intrigue, elle séduit. L’époque aime la novation élégante, que les magazines soutiennent intelligemment et font circuler dans les rangs d’un public aussi éclairé qu’aisé. On peut rendre justice à la partie audacieuse de la bourgeoisie française, en rappelant qu’elle soutint, entre les deux guerres, les artistes et les artisans, les décorateurs, les modistes et les couturiers. Nombre d’artistes de cette période ont résisté à l’usure du temps, preuve que l’élite qui les a remarqués savait distinguer entre les talents. Aujourd’hui, on chercherait en vain son équivalent dans notre société.

L’association Barton-Krebs ne dure guère. À l’enseigne Alix, 83, rue du Faubourg-Saint-Honoré, la jeune créatrice poursuit bientôt seule son irrésistible ascension[3. L’exposition présente des centaines de croquis de Madame Grès, ainsi que nombre de clichés de ses œuvres, par les meilleurs photographes (Horst P. Horst, Boris Lipnitzki, Cecil Beaton…)]. Elle inaugure une « manière » et des choix qui la signaleront définitivement à une clientèle exigeante ainsi qu’au grand public : le dos nus en triangle, dont le sommet se forme à la naissance du cou, et la base découvre généreusement les reins ; le drapé à plat, obtenu sans excès de coutures ; l’usage des fibres nouvelles. Elle augmentera ses qualités propres des inspirations que lui vaudront sa curiosité inlassable et plusieurs grands voyages.

En 1937, elle épouse Serge Anatolievitch Czerefkow, dit Grès, peintre russe, avec lequel elle formera un couple… singulier. Vient la guerre, l’exode : réfugiée en Haute-Garonne, privée des soins de son coiffeur parisien, elle adopte le port du turban, dont elle ne se séparera plus. La maison Grès est fondée en 1942. La légion d’honneur, la reconnaissance internationale, ses fameux drapés en jersey, en un mot son style , ne lui épargneront pas la liquidation en 1987. Les temps avaient changé : la haute-couture était condamnée à disparaître.

Pourtant, cet univers méconnu, vilipendé par les fâcheux comme par les utilitaristes, avait largement contribué au redressement de la France et corrigé son image, cabossée par quatre ans d’occupation. Rappelons pour mémoire, la manifestation baptisée Le théâtre de la mode, qui, dès octobre 1944, restaurera la splendeur et la primauté des créations parisiennes, en présentant des modèles nouveaux sur d’exquises et minuscules poupées, dans des décors conçus par Boris Kochno, Christian Bérard, et Jean Cocteau.

Le silence et le mystère entourent les dernières années de Madame Grès. On perd sa trace. On l’oublie. Et l’on apprendra sa mort, survenue en 1993, un an après, par un article de Laurence Benaïm dans le quotidien Le Monde.

Tout Grès est au musée Bourdelle. L’on y assiste aux épisodes de son grand labeur qui lui permit d’habiller le mouvement perpétuel du corps féminin, ce magnifique « appareil ondoyant » qu’évoquait Baudelaire.

La Guillotine à Tel-Aviv

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Le boulevard Rothschild, cœur de la « ville blanche » et de la « city » de Tel-Aviv est devenu le centre de la contestation de la classe moyenne israélienne, ceux pour lesquels la croissance annuelle de 4% du PIB enregistrée depuis quelques années n’a pas eu d’effet sur la fiche de paie. Transformée en campement d’indignés depuis quelques jours, l’élégante artère – si tant est qu’on puisse la nommer ainsi dans une ville décrite affectueusement par l’un de ses poètes comme un « terrier désolé couvert de suie » – plantée de ficus, accueille aujourd’hui un objet encore plus insolite qu’une tente Quechua au milieu d’un quartier chic : une guillotine.

Pour certains habitants de ce quartier, où les étudiants en colocation côtoient les bobos des immeubles restaurés et les traders de la Bourse située juste à côté, ce n’est pas la première rencontre avec une veuve française : après plus de deux décennies de boom économique, les familiers de Madame Clicquot ne sont pas si rares dans le coin…

Les malins qui ont déniché cette copie du « rasoir national » – créée en 2007 pour une exposition d’art – y voient-ils un symbole de la Révolution, ou souhaitent-il envoyer un avertissement aux « aristos »? Représente-t-elle une tentative d’inscrire le mouvement dans une longue et prestigieuse tradition, ou appelle-t-elle carrément au meurtre des riches, des propriétaires immobiliers et autres accapareurs? Pendant qu’en Israël, le débat sur la question fait rage, la Veuve attire de plus en plus de visiteurs. Comme disent les spécialistes en marketing, malgré la crise, les grandes marques françaises résistent bien !

Les mandarines de Manet

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Édouard Manet, Un Bar aux Folies Bergère (détail)

J’ai découvert le génie de Manet en 1983 grâce à la magnifique rétrospective que Françoise Cachin avait organisée au Grand Palais. À l’époque, les expositions monographiques étaient beaucoup plus complètes qu’aujourd’hui pour cette raison paradoxale que l’art avait moins de succès et que le prix des assurances en œuvres d’art était moins démentiel. On ne peut donc pas en vouloir au Musée d’Orsay, dont j’espère que vous n’avez pas manqué la rétrospective, de ne pas avoir obtenu l’autorisation d’emprunter la toile Un Bar aux Folies Bergère, chef-d’œuvre dont j’avais gardé en mémoire les fascinantes mandarines…

Édouard Manet, Un Bar aux Folies Bergère, 1881-82 (96 cm x 130 cm, Courtauld Gallery, Londres)

Champagne de Noël. Brouhaha aux Folies Bergère.[access capability= »lire_inedits »] Lumière au gaz et à l’électricité. Sur la balustrade de la grande salle du café-concert, toute la foule se reflète dans une immense glace. Une serveuse nous fait face, qui tourne le dos au miroir, avec un air terriblement solitaire. Les bras ouverts, elle présente au bar la plus joyeuse des natures mortes qu’on puisse imaginer au XIXe siècle : quelques bouteilles de champagne, de bière pale ale et de Pippermint, un verre d’eau servant de vase et un compotier de fruits étincelants − autant d’objets qui brillent loin de l’atmosphère enfumée de la salle. Il nous faut un certain temps pour repérer que, dans le miroir, un homme est en grande conversation avec la serveuse ou plutôt que, en lutte avec son indifférence rêveuse, il voudrait l’être… Hormis l’excellente nature morte qui occupe tout le tiers inférieur de la toile, le tableau tout entier représente donc à la fois, et non dans chaque partie, le portrait mélancolique d’une femme au regard perdu, une scène de foule baignant dans une atmosphère enfumée et une intrigue intime dont on ne connaît pas le fin mot. Mais là où le chef-d’œuvre devient génial, c’est que l’homme dans le miroir ne se retrouve pas devant le comptoir de marbre (entre nous et la serveuse) où il devrait être. Manet a pris sa place fantomatique, laissant au regardeur le soin de s’imaginer en chapeau-claque, ou de contempler à leur insu l’âme des jeunes filles désœuvrées en face-à-face avec la foule. Grâce à une petite anomalie de perspective, c’est tout à coup l’espace qui devient plus immense, la solitude plus poignante et les mandarines plus désirables… j’y viens.

Depuis Baudelaire, on dit que Manet est le « peintre de la vie moderne » et j’étais déjà de cet avis à l’époque, il y a trente ans. Certains trouvaient « moderne » le regard mélancolique de cette femme face à la foule enfumée. D’autres trouvaient « moderne » la manière enlevée dont Manet utilise le pinceau. Moi, c’était plutôt la modernité des matériaux dépeints qui, d’une peinture à l’autre, me mettait en joie. Le verre épais des pintes de bière (Coin du Café-Concert, 1878, Londres), les récents sièges en fer du Jardin des Tuileries (La Musique aux Tuileries, 1862, Londres), l’acier brossé des sécateurs qu’on dirait sorti de chez Castorama (Branche de Pivoines blanches et sécateur, 1864, Orsay), la robe dorée des bouteilles de champagne, tout cela témoignait de l’esthétique nouvelle des formes usinées de la Révolution industrielle − lesquelles résonnaient sans doute dans ma tête avec les goûts anti-hippies du jeune homme des années 1980 que j’étais. Précisons qu’avant l’époque de Manet, les bocks étaient en grès et les verres en cristal fin, les chaises de jardin étaient des bancs de pierre et le sécateur avait un manchon de bois, patiné par le temps que l’artisan avait mis à le fabriquer. Sans avoir pris conscience que tous ces objets étaient objectivement nouveaux pour l’époque, j’avais surtout le sentiment qu’ils étaient « modernes » pour la bonne raison qu’ils demeuraient, sinon nouveaux, en tout cas flambant neufs sur la toile. Autrement dit, ma notion esthétique de la modernité demeurait celle de Sony ou de Apple : chaque nouveau modèle renvoie le précédent à une tristesse moyenâgeuse. Le plus curieux est que ce credo esthétique trouvait son point culminant dans les mandarines du Bar au Folies Bergère.

Or, en quoi des mandarines peuvent-elles être « modernes » ? J’en étais tout à fait persuadé en les comparant aux oranges et aux citrons des natures mortes hollandaises du XVIIe siècle. Les mandarines ont quelque chose de plus appétissant qui ne me semblait dû qu’au génie français de Fragonard, de Manet, de Matisse, et à leur sens inné de la fraîcheur. Parce qu’elles étincellent sous une multitude de sources lumineuses − ce qui ne pouvait être le cas au temps de la bougie −, elles ont l’air de dater d’hier soir − que dis-je − de maintenant, de tout de suite. Quant aux ronds blancs du tableau, les historiens anglais nous ont confirmé qu’il s’agissait bien de globes lumineux. Car la voilà, la vraie raison de la modernité de ces mandarines : c’est l’invention, toute récente en 1882, de l’électricité.[/access]

Aimer voir : Comment on regarde un tableau

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Corto Maltese jette l’ancre au musée

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C’est une aquarelle, de taille modeste, bicolore, réduite à la plus simple expression qu’autorise cet art du pigment et du papier. Un voilier file vers un rivage, au loin, peut-être un ilot. On dit voilier, mais rien ne trahit une quelconque structure solide, tels qu’un mât ou une coque ; ne sont suggérés que la voile inclinée, son reflet, tous deux d’un vert tirant vers le glauque, et le sillage, de la même teinte, qui creuse l’eau blanche, c’est à dire la page. La lumière environne tout, absolue, totalitaire. La brise, qui porte le bateau, doit être fraîche, alors qu’on imagine une chaleur de four dès qu’on s’éloigne de l’océan. L’embarcation, son mouvement, l’horizon lointain constituent une scène fugitive, à peine esquissée, de navigation exotique. On devine un pinceau « avare », guidé d’une main sûre, servant une brève et précise vision marine. On songe à la discipline du haïku japonais : trois ou quatre lignes, un poème fulgurant, tracé sans la moindre interruption. C’est trois fois rien, et c’est fascinant : l’économie de moyens, quand elle produit une si forte impression, relève bien de l’art.

L’auteur de ce petit chef d’œuvre déclare : « J’aime l’aquarelle dans ce qu’elle a d’immédiat. Dans une aquarelle, il faut être spontané, et réussir tout de suite. On ne peut rien corriger. ». Il se nomme Hugo Pratt (1927-1995).

Sur une photographie de 1941, il paraît, adolescent sérieux, martial, botté, au côté de son père, dont le patronyme s’écrit Prat. Tous deux se présentent en uniforme de la police coloniale italienne. La scène se passe au royaume d’Abyssinie, territoire fabuleux, naguère encore gouverné par Ménélik II (1844-1913), roi du Choa, suzerain du Harrar, roi des rois. Il se disait descendant de Salomon, qu’aima la reine de Saba, mère de Ménélik Ier. Parmi les titres de gloire du rusé Ménélik II, il en est un qui nous impressionne : l’audience qu’il accorde, en février 1887, à un homme plus efflanqué qu’un loup éthiopien. Celui-ci marche en tête d’une caravane depuis bientôt un an, sous un soleil infernal, afin de livrer des fusils au souverain, qui vient de conquérir le Harrar. Mais Ménélik négocie âprement, prétend que les armes sont d’un modèle ancien, prétexte des arriérés de dettes jamais honorées par un certain Labattut, associé défunt du chef caravanier. Bref, l’affaire se conclut par un fiasco financier pour Arthur Rimbaud, négociant harassé, qui s’en retourne, maigre et amer.

Or, en 1993, paraîtra un recueil des lettres africaines de Rimbaud, illustré par… Hugo Pratt. Quant à l’aquarelle signalée plus haut, on la dirait destinée à l’histoire d’un dénommé Corto Maltese : La ballade de la mer salée, publiée à Gènes, en 1967. C’est dans ce récit, dont l’ensemble des 163 planches originales à l’encre de Chine est présenté dans une salle de la Pinacothèque, que le ténébreux marin fait sa première apparition. L’histoire, dans sa traduction française, est publiée dans l’hebdomadaire Pif gadget, en 1970. Il faudra quelques années à Corto pour qu’il se hisse au niveau de gloire de Tintin et de Tarzan. Aujourd’hui, l’œuvre de Pratt est au panthéon de la bande dessinée. Ses voisins se nomment Hergé, Winsor McCay, Moebius, Guido Crepax, Enki Bilal, René Giffey, Milo Manara. Pratt est de ces quelques artistes de l’art graphique, qui fondent véritablement une œuvre : « Mon style est le résultat de toute une vie de recherche. […] Je voudrais pouvoir tout exprimer, un jour, par une seule ligne. ».

« Hugo Maltese » entre au musée, mais il ne s’y attarde pas. « Corto Pratt » s’impatiente déjà, au bout de la jetée. Il n’attend plus que son double pour lever l’ancre, retrouver les embruns, la haute mer, les ports interlopes, ses compagnons de brume ou de sable, et les belles femmes dangereuses. Entre le créateur et sa créature, la frontière n’est pas si précise qu’on ne puisse les confondre. Comme Maltese, Pratt a parcouru le globe, il a bourlingué, depuis Venise, la ville de son enfance, jusqu’à la Patagonie, en passant par l’Irlande, la corne de l’Afrique, l’Amérique centrale, et l’île de Pâques, qui lui inspira l’ultime aventure du maltais, « ». Il s’est rendu sur la tombe de Robert Louis Stevenson, au sommet du mont Vaea, qui domine la ville d’Apia, sur l’île d’Upolu, dans l’archipel des Samoa. Il a mis ses pas dans ceux de Blaise Cendrars, de Long John Silver, d’Henry de Monfreid.

Hugo a donné à Corto l’apparence idéale d’un rêveur éveillé, disponible pour la sieste autant que pour la castagne. Maltese est un « gitan des Cornouailles », un sang mêlé, domicilié à Hong Kong. Dur au mal, sensible à la détresse des faibles, il vagabonde, traînant après lui tous les cœurs ; les filles aimables aux seins fiers, se cambrent un peu, lorsqu’elles aperçoivent son caban noir à col vaste, sa casquette de navigateur, ses joues, sa fossette à la naissance du menton, ses épaules larges et ses longues jambes. Aucune d’entre elles ne le retiendra définitivement : « On ne peut pas marier Corto Maltese. Son public féminin ne le lui pardonnerait pas. » explique Hugo Pratt.

Il affronte ses ennemis, sans les ménager, dans les duels comme dans les batailles. Maltese aime l’odeur de la poudre, les uniformes chamarrés des militaires anglais, et les parures des Iroquois. Il porte à l’oreille l’anneau des marins qui, une fois au moins, ont triomphé des vents hurlants du du cap Horn: « C’est un gars de la marine marchande, précise Hugo, l’anneau orne son oreille gauche. ».

1995, fin du voyage : Hugo meurt. Corto, gentilhomme de fortune initié aux mystères très anciens, ne reviendra pas. Dévorée par un paysage d’oubli, sa silhouette a rejoint le peuple des grandes ombres errantes.

Corto Maltese par Hugo Pratt

Croix syrienne

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Lundi, le président syrien Bachar Al-Assad- que l’on sait sur la sellette- a une nouvelle fois remanié son gouvernement pour nommer le chef d’état-major de l’armée Daoud Rajha nouveau ministre de la défense.

Ce choix serait directement causé par la maladie de son prédécesseur Ali Habib, que les médias proches de l’opposition syrienne disaient « suicidé » par le régime baathiste. A tel point que Habib a dû se mettre en scène dans un discours télévisé confirmant qu’il était bel et bien vivant !

Ali Habib a souhaité plein succès à son successeur Daoud Rajha, qui avait commandé le contingent syrien au sein de la coalition pro-américaine contre l’Iraq en 1991. Rahja, 64 ans, fait figure de jeunot par rapport au septuagénaire Habib. Mais la rupture est ailleurs : Bachar Al-Assad a délibérément nommé un chrétien grec-orthodoxe au ministère de la Défense (jusqu’ici détenu par un sunnite) tout en confiant la direction de l’armée à un autre chrétien, Fahd Jasim.

Or, si l’on prêtait quelques velléités de réforme à Rajha, au vu du rôle joué par l’armée dans la répression sanglante du soulèvement populaire syrien, l’hypothèse tourne court.

Pour la première fois de son histoire récente, l’armée syrienne est donc placée sous haut-commandement 100% chrétien. Ce qui augure mal de la transition syrienne : dans l’ère de l’après-Assad, qui se rapproche de jour en jour tant l’asphyxie économique du pays devient palpable, les Chrétiens pourraient bien subir un sort peu enviable au côté de leurs compagnons d’infortune alaouites….

Osez, osez, Caroline !

photo : busy.pochi, Flickr

Sans Dominique Strauss-Kahn et Nafissatou Diallo, on n’aurait sans doute jamais vu Caroline de Haas à la télévision, Jamais le collectif Osez le féminisme ! n’aurait supplanté ses glorieuses aînées les Chiennes de garde sur la scène médiatique. Chargée de la communication de Benoît Hamon au Parti socialiste, cette jeune femme trentenaire a intelligemment profité des trois jours qui ont suivi le coup de tonnerre de New York − et des maladresses de bonshommes qui défendaient leur copain − pour aller porter la bonne parole sur les plateaux de télé. Avouons-le : nous avons bien ri en imaginant Caroline donnant aux mâles récalcitrants des cours d’aspirateur et des leçons d’anatomie féminine devant une affiche sensément représenter un clitoris mais où nous ne distinguions, pour notre part, qu’une sorte de dindon. Méchants que nous sommes, nous finîmes par surnommer ce collectif : « Osez le glouglou ! ». Mais, depuis Boris Vian, nous savons que l’humour est la politesse du désespoir. Ces plaisanteries ne visent qu’à conjurer l’effarement, la consternation et même la trouille panique. En réunissant toutes les pièces du puzzle disséminées ça et là par Caroline et ses copines, on distingue un sombre tableau où la famille traditionnelle constitue le danger le plus abouti, raison pour laquelle la sphère intime doit cesser d’être privée.[access capability= »lire_inedits »]

Sous l’appellation féministe, OLF est de tous les combats, du moment qu’il s’agit d’opposer une femme, toujours éplorée, et un homme, toujours coupable. Ainsi, d’un crime présumé dans un hôtel de Manhattan, on nous entraîne l’air de rien vers la dénonciation de l’inéquité salariale. Normal : comme « nous sommes toutes des femmes de ménage immigrées », nous sommes toutes fauchées. Vient ensuite l’inégale répartition des tâches ménagères, qui serait d’ailleurs bien plus simple à observer si on pouvait installer une caméra de vidéo-surveillance dans chaque foyer. Ainsi, on verrait combien les hommes sont peu prompts à s’impliquer dans « l’accueil d’un nouveau-né ». Par chance, la loi imposera bientôt le congé paternel. Enfin, on ne fera pas l’économie de la violence faite aux femmes, notamment du viol conjugal. Invitée de « C dans l’air » pour parler des meurtres de joggeuses, Caroline de Haas l’exprimait en ces termes : « Il est beaucoup plus dangereux pour une femme de vivre en couple que de courir seule en forêt. » Beau syllogisme. Il est également plus fréquent de trépasser dans son lit que de périr dans un accident d’aéroplane. Faut-il en déduire qu’il est plus dangereux de dormir que de prendre l’avion ?

« Osez le clito ! » : pour la jouissance de soi

Évidemment, ces revendications ne sont pas toutes illégitimes, et certaines mériteraient qu’on y réfléchisse sérieusement. Mais à tout vouloir mettre sur le même plan, on devient inaudible. Pire, indécent.

Quel que soit le thème évoqué par OLF, la femme est présentée comme une pauvre chose, confrontée de toutes parts à des misogynes, des phallocrates, voire des prédateurs. C’est tout juste si l’on ne soupçonne pas celles qui s’affirment épanouies d’être passées à l’ennemi et de se soumettre à l’ordre « androcentrique » du monde, comme dirait Bourdieu.

Inutile de rappeler à ces adeptes d’un déterminisme victimaire que « l’homme est l’avenir de la femme »[1. Natacha Polony, L’Homme est l’avenir de la femme, Jean-Claude Lattès, 2008] et que le charme des différences n’ôte rien à l’irréductibilité de l’égalité. Car les militantes d’Osez le féminisme ! ne veulent pas de l’égalité : elles veulent gagner un combat.

C’est dans cette logique que ces amazones ont mis sur pied une campagne remarquée, « Osez le clito ! », pour promouvoir le clitoris, cet organe « trop souvent oublié, dénigré, voire mutilé ». Au départ, on croit à une bonne action, à une croisade contre l’excision, et l’on se réjouit presque que cette gauche « United colors » se départisse un temps de son relativisme culturel. D’ailleurs, OLF se réclame de Pierre Foldès, un chirurgien qui a mis au point des techniques de réparation des organes sexuels mutilés.

Mais on découvre bien vite la supercherie. En particulier lorsque l’on aperçoit, aux quatre coins des grandes villes, des affiches criardes représentant un immense clitoris vermillon, se proclamant « instigateur de plaisirs ». Voici donc le pot aux roses : une campagne « coup de poing » en faveur du plaisir solitaire et de la jouissance de soi, conforme à l’air du temps où le désir ouvre des droits, en particulier celui de tout exhiber.

Pour le coup, de la laideur combative de leurs outils de propagande à leurs déclarations de guerre, c’est surtout leur hargne que les féministes autoproclamées d’OLF nous donnent à voir. « On oublie que [le clitoris] a 10 000 terminaisons nerveuses… Bien plus que le pénis ! C’est un organe qui ne sert qu’au plaisir et n’a aucun équivalent », explique l’une des porte-parole. Puisqu’on vous dit que « c’est moi qui ai la plus grosse »[2. Lucie Sabau, « Le clito, clé de voûte d’un changement de mentalité », Libération, 26 juin 2011].

La famille, lieu de tous les dangers

Nos combattantes n’hésitent pas à monter au front lorsque qu’un imprudent ose rappeler que la protection de la vie privée constitue l’un des fondements de notre civilisation. Défendre la sphère intime, c’est non seulement perpétuer le statut de femme-bonniche mais aussi soutenir le viol conjugal. Qu’on se le dise : la famille, cette sphère privée matérialisée, constitue donc le lieu le plus dangereux qui soit pour Madame et sa progéniture. Cette vie familiale, OLF souhaite donc la régenter, voire la normaliser.

Cet article étant rédigé pour moitié dans la région de Besançon qui a vu naître quelques fameux socialistes utopiques du XIXe siècle, de Pierre-Joseph Proudhon à Victor Considérant, il n’est pas inutile d’évoquer Charles Fourier et ses phalanstères. Sortes d’hôtels coopératifs pouvant accueillir 400 familles (environ 2000 membres) cultivant fruits et fleurs avant tout, agrémentés de couloirs chauffés, de grands réfectoires et de chambres agréables, ils contiennent les germes de la société totalitaire. Contrôle des libertés individuelles, effacement du noyau familial (privé) au profit de la collectivité, conception rationalisante de l’homme : voilà qui pourrait éviter qu’on viole Madame et fesse les marmots. Voilà aussi qui permettrait de vérifier que Monsieur participe à la vie domestique de la communauté. Fourier, lorsqu’il imagina le phalanstère, pensait-il qu’une Caroline de Haas y ajouterait volontiers des caméras ? Sans doute pas. Peut-être se serait-il abstenu.

Reste une question : au moment où OLF stigmatise la dangerosité de la vie de couple ou de famille, pourquoi militer par ailleurs pour la reconnaissance du mariage homosexuel ? Ces familles-là seraient-elles moins dangereuses ? Doivent-elles donc être soumises au même contrôle social ? Nous attendons avec impatience les réponses de Caroline. Pour notre part, nous trouvons paradoxal d’encourager nos frères et sœurs de lutte à construire une famille, que l’on décrit par ailleurs comme le lieu de tous les dangers.

Contre le poncif de la pauvresse ployant sous la peine, la poupée friquée a semblé longtemps être le meilleur antidote. Osez le féminisme ! va plus loin. À la bimbo décérébrée remportant la Star-Ac, le dernier avatar de la libération ratée substitue désormais la Diane vengeresse, sévère et castratrice. Sans concession, cette dernière veut tout voir et tout entendre, s’immiscer dans les foyers pour s’assurer que l’ordre y règne. Jérôme Leroy disait récemment que « 1984 reste décidément le livre essentiel pour comprendre notre modernité ». C’est encore pire que ce que tu penses, l’ami : « Big Sister is watching you. »[/access]

L'homme est l'avenir de la femme

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Tandis que l’AAAndouillette AAAgonise

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La nouvelle vient d’éclater, semblable à un sinistre coup de tonnerre dans le ciel de la charcuterie mondiale : l’andouillette américaine, la clef de voûte du Système Charcutier Global (S.C.G.), vient de perdre son quintuple A.

L’Association Amicale des Amateurs d’Andouillette Authentique (AAAAA) vient de rétrograder la reine américaine en lui attribuant un humiliant AAAA+ – qui signifie, pour qui sait décrypter le jargon bègue de la charcuterie, un cinglant « au revoir et merci ! » C’est avec une rare exultation, on s’en doute, dans un tonnerre de hourras et d’applaudissements, que l’Association Antipathique des Adversaires de l’Andouillette Authentique a salué le long râle d’agonie de l’andouillette américaine.

Le secteur charcutier, qui peinait déjà à se remettre de l’explosion, en 2003, de la bulle spéculative dite « des Rillettes aux tulipes néerlandaises », ressemble désormais, selon les spécialistes les plus lucides – et Dieu sait s’il s’en trouve maintenant ! – à un « champ de ruines prêt à tomber dans un gouffre sans retour ». Nul ne sera véritablement surpris lorsque le typhon qui s’abat actuellement sur l’andouillette américaine fera s’effondrer dans un effet domino classique, dans les heures qui viennent, la saucisse norvégienne et les tripoux brésiliens, qui entraîneront eux-mêmes inexorablement dans leur chute le pied de porc islandais, le tablier de sapeur chinois et la mortadelle saoudienne.

De fil en aiguille, d’andouille en andouillette et d’andouillette en aloyaux, le nouveau désastre qui frappe la Charcuterie Planétaire (C.P.) ne laissera pas pierre sur pierre ni terrine sur pâté.

Le remue-ménage qui a agité ce week-end les Hautes Autorités Charcutières (H.A.Ch.) et leurs alarmants appels au calme réitérés laissent craindre que la peur de la contagion ne tourne en eau de boudin et n’accouche d’une panique charcutière mondiale qui ne serait pas du meilleur aloi. La déclaration, hier soir, du porte-parole masqué des A.A. (Alcooliques Anonymes) et sa proposition généreuse de céder tous ses A aux andouillettes américaines pour restabiliser la Donne Charcutière Globale (D.C.G.) pourraient s’avérer elles aussi insuffisantes.

Ce matin, une timide lueur d’espoir a brillé avec les nouvelles promesses de dons de A émanant fraternellement de l’Association des Astronomes Amateurs d’Auvergne, de l’American Association Against Acronyms, de l’American Association of Advertising Agencies et de la courageuse Association des Amis des Archives d’Anjou. L’Aachener Aal und Aas Gesellschaaft (Société d’anguille et de charogne d’Aix-la-Chapelle) a en revanche plongé l’Allemagne dans la stupeur en refusant de faire le moindre geste.

Un lâcher de saucisses solidaires attachées aux « ballons de la confiance », accompli simultanément sur les rives des rivières Aa du Nord-Pas-de-Calais, de Westphalie, de Suisse et de Russie, devrait constituer demain un acte symbolique extrêmement fort qui est désormais l’ultime espoir de l’Hyper-Caaapitalisme Chaaarcutier Mondial (H.C.C.M.).

Israël, une anomalie au Moyen-Orient et parmi les nations

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Dans les autres pays du Moyen-Orient, quand les foules manifestent dans la rue contre leur État, leur État les massacre. Telle est la norme, telle est la normalité de la région.

Quand des centaines de milliers d’Israéliens manifestent contre leur gouvernement et contre leur classe politique, comment leur État réagit-il ? Eh bien la vérité oblige à reconnaître qu’il fait tout pour se distinguer des autres États de la région. Au risque, inévitable, de les humilier.

C’est en vain que certains des meilleurs amis d’Israël lui expliquent depuis des décennies qu’il lui faudrait s’adapter à la région, qu’il devrait se levantiniser, pour se rendre un peu moins intolérable à ses voisins, c’est peine perdue. Se rendre acceptable ? Il ne saurait en être question tant qu’on n’aura pas répondu à la question première « Qu’est-ce que les Juifs ont à voir avec Jérusalem ? ».

Mais si Israël n’est pas à sa place là-bas, il n’a pas non plus sa place dans le concert des pays développés.

Un commentateur des violences qui se déroulent en ce moment en Grande Bretagne fait justement remarquer que « toutes les grandes villes du monde produisent ces mêmes désordres ». Là encore, Jérusalem et Tel-Aviv apportent la preuve négative et éclatante qu’elles ne font pas partie des grandes villes du monde.

Cette manie juive de se singulariser partout et toujours atteste d’une arrogance sans pareille. Elle apporte la confirmation qu’on a raison de s’indigner contre le soi-disant État d’Israël du soi-disant peuple juif.

Une révolution anglaise ?

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Véhicule de police et commerce incendiés, quartier de Tottenham, Londres, 6 août 2011.

Les émeutes de Londres excitent ceux qui fantasment sur un printemps arabe à l’occidental. Ils y voient une condamnation en acte des politiques « néolibérales » appliquées depuis les années Thatcher et une révolte contre l’exclusion générée par la société. Cette dernière tarderait à donner une place aux jeunes générations, parmi lesquelles des populations immigrées exclues des avantages de la société occidentale.

Notons que cette interprétation est régulièrement avancée dès qu’on assiste à des émeutes urbaines dans les grandes sociétés occidentales. En France, on a ainsi expliqué les émeutes de 2005 en pointant du doigt la responsabilité d’un système prétendument exclusionnaire, discriminatoire et raciste. A en croire ce discours fort répandu, l’universalisme républicain entretiendrait de nombreuses couches de la population dans l’assistanat et pousserait à la révolte ceux à qui il ferait la promesse de l’égalité sociale sans jamais la tenir. Au Québec, pendant les émeutes de Montréal-Nord en 2008, la plupart des analystes ont reproduit le même verdict : la société est coupable.

Souvent, ces révoltes trouvent leur déclencheur dans un acte de violence policier assimilé à une « bavure ». C’est l’étincelle qui ferait exploser le baril de poudre de la contestation. Dans ce scénario, la police est ainsi présentée comme la gardienne d’un ordre néoimpérialiste sacralisant le droit de propriété à l’avantage exclusif des populations installées de longue date sur ces territoires. Les« jeunes » ressentiraient particulièrement mal l’ «occupation » arrogante de leurs quartiers par des forces de l’ordre à l’attitude néocoloniale.

Il y a un gauchisme sommaire dans cette sociologie victimaire qui domine dans l’interprétation médiatique actuelle des émeutes britanniques. On y sent un vieux fond de sauce marxisant au goût frelaté. D’un côté, les dominants, de l’autre, les dominés. La critique venant des marges du social serait fondamentalement émancipatrice tandis que les émeutiers représenteraient l’avant-garde éclairée exigeant la démocratisation brutale des rapports sociaux. Cette explication victimaire nous en dit davantage sur ses pratiquants que sur ses objets d’étude. En menant un double procès perpétuel contre la civilisation occidentale et la société libérale capitaliste, elle cherche à radicaliser les tensions sociales.

Or, si on ne doit évidemment pas évacuer les « causes sociales » de la révolte, il faudrait surtout éviter de prêter aux émeutiers une philosophie qu’ils n’ont pas, en les transformant en représentants d’un changement révolutionnaire positif dont ils seraient les vecteurs. Qu’on se le dise : les jeunes de Londres ne sont pas les nouveaux déshérités prolétarisés qui chercheraient leur salut dans un renversement du règne de la marchandise pour faire advenir une société plus « authentique ». Bien au contraire, leurs objectifs consuméristes sont évidents. Jeux vidéo, téléviseurs, vêtements de luxe, montres de prestige : lorsqu’ils défoncent les vitrines, les jeunes savent exactement ce qu’ils recherchent. Les pillards ne se jettent pas sur les symboles du pouvoir officiel pour les abattre mais sur ceux du capitalisme mondialisé et publicitaire pour se les approprier.

D’aucuns expliqueront que les jeunes prennent de force les objets que la société leur somme de désirer sans nécessairement leur donner les moyens de les posséder. Et quand bien même ? D’où vient cette idée étrange selon laquelle le désir crée le droit ? Il n’y a pas de droit à l’opulence, l’État social n’ayant de surcroît pas pour vocation de démocratiser l’accès aux produits de luxe. Ceux qui désirent à tout prix s’inscrire dans le système des valeurs marchandes – sacralisées par le capitalisme publicitaire – devraient consentir au jeu de la concurrence économique pour parvenir à se les offrir dans le respect de la légalité la plus élémentaire.

Mais la loi n’est plus à la mode. Car la société officielle n’est plus respectée. C’est même en transgressant ses règles que certains croient accéder à une liberté créatrice, une perspective qui montre ses effets délétères lorsqu’elle conduit les foules à l’émeute. L’existence d’une sous-culture gangstérisée popularisée par le rap entretient toute une frange de la jeunesse dans une posture antisystème. L’émeute n’en est que l’expression la plus radicale et la plus excitante.

Fondamentalement, cette pulsion nihiliste permet aux ressentiments les moins avouables de s’exprimer ouvertement, dans un consentement à la violence qui devient ainsi une fin pour elle-même, par sa capacité à transgresser l’ordre bourgeois et à rompre la monotonie d’une société normalisée. Mais à la différence de la violence en quelque sorte ludique des soixante-huitards, celle des émeutiers de Londres s’avère rageuse, et pleine de ressentiment, laissant deviner les ferments d’une guerre civile larvée dont on ne veut pas dire le nom.

La normalisation de l’émeute n’annonce rien de bon. Ceux qui paient le prix de l’affaissement de l’ordre social sont toujours les couches les plus modestes, alors que les milieux les plus favorisés ont les moyens de s’affranchir de la pulsion violente des masses insurgées. De ce point de vue, les petites gens ont tout à craindre d’une capitulation du gouvernement qui, pour se montrer conciliant, reconnaîtrait la légitimité d’une protestation s’en prenant aux fondements même de l’ordre social.

L’appel au dialogue lancé par certains commentateurs masque une contestation philosophique de la prétention de l’État à exercer le monopole de la violence légitime, monopole sur lequel repose pourtant le progrès de la civilisation libérale et démocratique. L’émeute n’est un facteur de démocratisation que pour ceux qui ne sont pas parvenus à s’affranchir de la mythologie révolutionnaire des pulsions destructrices. Ceux-là veulent que succède à la paix civile la violence spontanée des foules et, finalement, celle des bandes.

À certains moments, l’autorité doit moins faiblir devant la pression de la rue que s’afficher sans complexe, en se présentant comme la gardienne des fondements de l’ordre social et politique. Si on peut souhaiter que la réaffirmation de la souveraineté de l’Etat se fasse sans débordement de brutalité, on ne doit pas non plus s’émouvoir de son nécessaire exercice.

Ne pas consentir au délitement du pouvoir dans une situation de crise reste probablement la seule manière de calmer ceux qui réintroduisent les ferments destructeurs de la civilisation : le chaos et l’anarchie.

Krach: on nous raconte des craques

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crédits photo : EPA

Ce lundi, le CAC 40 enregistrait sa onzième séance de baisse consécutive, du jamais vu de mémoire de courtier ! L’indice boursier parisien a donc perdu plus de 18% en quinze jours, ce qui nous place à la limite de la définition technique d’un krach. Cet épisode inquiétant constitue un nouvel exemple de la folie d’un système où les gouvernements se mettent à la remorque de la corbeille, pour reprendre l’expression de De Gaulle. Tout cela donne l’impression que l’économie mondiale vogue comme un radeau sans voile sur les flots agités de l’économie néolibérale, voire qu’elle est à deux doigts de se disloquer en plein mois d’août !

Certes, à la moindre information alarmante, la réaction des marchés est toujours exagérée, accentuant les hauts et les bas. Mais par delà leur exubérance irrationnelle, ils expriment une crainte légitime sur le modèle de croissance des pays que l’on dit développés. Les marchés constatent simplement qu’austérité et croissance ne vont pas de pair. C’est pourquoi ils s’inquiètent autant du climat économique (morose) à venir que du remboursement des dettes souveraines. L’indécision manifeste de nos dirigeants politiques, qui ne réagissent qu’au coup par coup, n’arrange rien à l’affaire.

Tel Ulysse, nos gouvernants écoutent les sirènes des marchés qui, il y a encore deux ans, leur demandaient de sauver les banques et de relancer l’économie. Aujourd’hui, les marchés exigent des États la reprise des dettes souveraines dont les banques ne veulent plus et la poursuite de politiques d’austérité sauvage pour rembourser ces mêmes créances.

Mais vous êtes fous ? Oh oui !

Si cette austérité est proprement suicidaire, c’est parce que le poids d’une dette s’apprécie en fonction de la richesse nationale. Logiquement, toute baisse de la richesse fait augmenter le poids de la dette. Comme nous l’observons en Grèce, l’austérité casse la croissance et diminue les recettes fiscales, compensant en grande partie l’impact de la réduction des dépenses sur le budget de l’Etat. In fine, dans un contexte de récession, le poids relatif de la dette grimpe et la situation financière des États ne s’améliore que très marginalement.

Curieusement, les politiques et économistes orthodoxes n’ont que le mot austérité à la bouche. Le médiatique Elie Cohen prônait récemment l’instauration d’une camisole budgétaire dans tous les pays européens. Plus royaliste que le roi Sarkozy, Jean-Louis Borloo n’a pas hésité à réclamer une réduction du déficit à 3% du PIB dès 2012 au lieu de 2013. Si cette mesure était appliquée en France, l’austérité britannique passerait pour une aimable plaisanterie à côté des sacrifices qu’elle impliquerait pour notre pays.

Que faire ?

Naturellement, les gouvernants engagés dans des plans d’austérité cherchent à faire croire qu’il n’y a pas d’autre solution possible et que la rigueur serait la seule voie raisonnable. Leur stratégie de communication vise à faire accepter aux plus pauvres de se serrer la ceinture. Une ceinture sans cesse rétrécie au bouillon de la mondialisation pour payer à la place des créanciers des Etats, qui sont pourtant les principaux bénéficiaires de la croissance de ces dernières années. Le refrain est connu : ma bonne dame, il n’est pas possible de faire autrement dans ce monde globalisé !

C’est bien le problème. Par un retour aux frontières nationales régulant les mouvements de biens, de capitaux et de personnes, les Etats pourront retrouver leur capacité d’action et reconstruire un système économique plus juste. Seul cette « démondialisation » mettra le dragon de la finance aux arrêts à travers toute une série de mesures protectrices (taxe Tobin, réforme bancaire séparant les banques d’affaires des banques de dépôt, renationalisation de la création monétaire, interdiction des pratiques spéculatives dangereuses et des parasites fiscaux…).

Dans le même temps, l’Europe n’enrayera le chômage de masse qu’en installant un véritable protectionnisme conjugué à une politique industrielle ambitieuse et une fiscalité sur les entreprises plus favorable à l’emploi. En parallèle, le retour aux monnaies nationales offrira la possibilité à chaque Etat européen d’adopter une politique monétaire adaptée à sa réalité nationale, bien loin des errements actuels de l’euro.

Hélas, ces propositions se heurtent à la doxa des marchés et des dirigeants politiques. Il ne nous reste plus qu’à espérer que l’absurdité du système en place entraine une vaste prise de conscience qui fasse émerger de nouveaux Roosevelt ou un nouveau 1958 (re)fondateur.