A chaque élection présidentielle, il y a des candidats-parasites qui piratent sciemment des voix aux têtes d’affiche pour faire valoir leur singularité politique fon-da-men-tale[1. A moins qu’elle ne soit infinitésimale]. A chaque fois, il y a des candidats-bouffons qui usent et abusent de la caisse de résonance médiatique de l’élection pour faire leur publicité commerciale. On brûle par exemple de savoir quel comique briguera prochainement la magistrature suprême : Dieudonné, Christophe Alévêque, José Bové ?!
Dès que la présidence est remise en jeu, un troisième type de champions- les candidats-touristes envoyés au front par leurs partis- semble avoir autant envie de diriger la France que d’achever une étape de montagne du Tour de France.
Heureusement, au-delà de la cette pléthore de candidats fantoches, émerge enfin un candidat sérieux à l’élection présidentielle : le professeur Victor Izraël, cancérologue exerçant à l’hôpital parisien Tenon. Le visage de cet inconnu à lunettes de 74 ans, au sourire rassurant et au poil blanc solennel, est apparu ces derniers jours dans une série de spots promotionnels sur internet et à la télévision dans une campagne orchestrée par Euro RSCG.
Le but du professeur : faire pression sur le gouvernement et les soupirants de 2012 afin de relancer le Plan Cancer qui, selon lui, ne dispose pas de moyens suffisants. « J’ai consacré toute ma vie à combattre le cancer, cette candidature se situe dans la continuité de mon action, confie t-il au Parisien. J’ai un message à faire passer aux Français. J’ai utilisé d’autres moyens, je suis allé frapper à la porte des ministères, mais je n’ai jamais été entendu. La cancérologie française va très mal et si on ne fait rien on va droit dans le mur » explique-t-il.
Adjoint au maire de Paris sous Tibéri, le médecin dresse un tableau noir de la cancérologie sur le territoire français : « On dénombre aujourd’hui 365 000 nouveaux cas de cancer par an pour seulement 1 290 cancérologues sur tout le territoire, soit une densité de 0,7 pour 100 000 habitants. On est au niveau de l’Albanie ! »
Naturellement, le candidat Izraël a peu de chance d’être élu (pourra-t-il d’ailleurs réunir les 500 signatures de maires indispensables à la validation de sa candidature ?), mais garde toutes les chances de faire entendre sa cause dans le brouhaha de la campagne présidentielle.
Valérie Pécresse a déjà été obligée de « saluer » poliment cette candidature de « témoignage » et d’affirmer que le cancer était une « priorité » du gouvernement. S’il manœuvre bien sa barque, Victor Izraël pourrait conduire la plupart des candidats à se positionner sur cette question de santé publique qui touche un nombre considérable de Français, et dont on parle finalement assez peu sur la scène publique[2. Par comparaison avec d’autres problèmes de santé, touchant beaucoup moins de personnes, et omniprésents dans les médias].
Saluons donc en Victor Izraël le premier candidat sérieux s’étant officiellement déclaré pour la course à la présidentielle de 2012.
Vous l’avez entendu hier soir à la fin du dernier débat des primaires socialistes : alors qu’on lui demandait de sacrifier au passage obligé « vous avez une minute trente pour convaincre », Martine Aubry expliquait qu’une HALDE renforcée aiderait à redresser les banlieues. Mais surtout, dans un élan d’antisarkozysme véhément, la maire de Lille a précisé qu’elle ne serait pas la présidente qui chasserait les gamins sans-papiers des écoles pour les mettre en centres de rétention avant une expulsion dont elle oubliera forcément de dire qu’elle est, dans ce cas de figure, très hypothétique.
En gros, sous sa présidence apaisée, à condition d’avoir des enfants scolarisables, ou en âge d’entrer à la maternelle voire en crêche, les immigrés clandestins pourront paisiblement s’installer en France, grâce à la carte de séjour « de fait » que leur offrira un système scolaire financé par l’argent public. Ce credo est parfaitement logique et prévisible : à chacun de ses meetings électoraux, Aubry n’oublie pas de rendre hommage au combat de RESF pour faire progresser le « vivre-ensemble » et son credo euphémiquement qualifié de multiculturel.
Après sa salve anti-Hollande sur l’éducation – comment financer 60 000 postes d’enseignants en cinq ans, une vraie question !- la future grande perdante vient d’annoncer qu’à son avis la France se devait d’accueillir toute la misère du monde. Depuis la mort de l’abbé Pierre, on n’avait pas vu pareille philanthropie, derrière laquelle on aura du mal à ne pas voir une tentative de racolage, pour dimanche prochain, en direction des militants sanspapiéristes!
A moins que Martine n’ait voulu déjà faire un cadeau empoisonné à celui qui, après la primaire, portera, et pour, de vrai, les couleurs de la gauche.
Coralie Delaume. Cette fin de quinquennat est propice aux critiques du bilan de Nicolas Sarkozy, notamment sur l’école. Que pensez-vous d’une évolution telle que l’assouplissement de la carte scolaire ?
Jean-Paul Brighelli : Je ne sais — ou je sais trop — ce que Darwin aurait pensé d’une telle « évolution » : qu’elle illustre à merveille la théorie de la survivance des plus aptes. Une telle initiative n’a pour but que d’assouplir jusqu’à l’écartèlement un système qui était peut-être rigide, mais qui justement se maintenait par sa rigidité même. La carte scolaire pouvait être assouplie, mais par une série de vraies initiatives, visant à recréer de la mixité là où, cités et habitudes aidant, on en arrive désormais à des écoles et des collèges chimiquement purs — purs de tout mélange. Le vrai collège unique, il est dans les ZEP, qui ne rassemblent que les enfants des cités. Et, en même temps, au collège Henri-IV, qui s’acharne à suivre scrupuleusement la carte scolaire du Vème arrondissement — un quartier pauvre de la capitale, comme chacun sait.
CD. Même sévérité sur l’autonomie des établissements, je suppose ?
L’autonomie participe de la revanche girondine sur les étatistes jacobins. On donne du pouvoir — en le saupoudrant — aux régions, aux départements, aux communes. C’est véritablement l’Education Nationale que l’on émiette ainsi, avec des arrière-pensées budgétaires, l’Etat se déchargeant sur les niveaux intermédiaires pour gérer ce monstre Education qui lui pèse si fort.
Finalement, assouplissement de la carte scolaire et autonomie, profitent toutes deux essentiellement à l’enseignement privé, désormais autorisé à se gérer comme il l’entend, après s’être implanté où il veut.
CD. Pensez-vous que la « réduction du volume horaire imposé aux enfants », comme on dit, ou la possibilité des « mi-temps sportifs », soit une bonne chose ? Peut-on véritablement apprendre mieux en travaillant moins ?
On le peut certainement à haut niveau, parce qu’on a alors appris à travailler. Réduire le volume horaire — mais c’est déjà fait, un sortant de Troisième a eu, grâce à la Gauche et à la Droite, près de 800 heures de Français de moins que son homologue des années 1980, ce sont autant de postes économisés —, c’est forcément en rabattre sur les programmes, diminuer les exigences, modifier en profondeur le tissu social, parce qu’à terme, seuls s’en sortiront ceux qui feront des heures sup’ à la maison, grâce à la bibliothèque de papa-maman.
C’est si vrai que les officines de cours privés fleurissent et prospèrent — en vingt ans, Acadomia est passé de presque rien à plus de 100 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2006.
CD. Avec bien sûr un accès réservé aux plus aisés… Justement pas ! Ce sont les plus pauvres, souvent, qui se saignent pour y envoyer leurs enfants. Pour les plus riches, pas de souci majeur, et en cas de besoin, ils n’auront pas recours à un étudiant de licence à l’orthographe hésitante, mais à un agrégé bien rétribué. Et ami de la famille…
CD. L’attractivité du métier d’enseignant semble avoir baissé au point que l’on ne parvient plus à honorer toutes les places au CAPES. Quelles en sont les causes ? Il y a un fait clair, depuis trois ou quatre ans : en sciences, ce sont les plus mauvais élèves qui se font profs — les autres sont allés en prépas et ont infailliblement réussi une école d’ingénieur qui dans le pire des cas les fait débuter au double du salaire d’un enseignant débutant. En Lettres (au sens large), on assiste à une désaffection des étudiants issus des voies générales, et à une montée en puissance de ceux arrivant des voies technologiques, dont la maîtrise des disciplines fondamentales est plus faible. Ajoutez à cela une féminisation record — près de 90% des profs de Lettres ou de Langues sont des femmes — signe que les sociologues interprètent tous comme une perte de prestige d’une profession vue désormais comme un « second métier » au sein d’un couple. Et c’est si pratique d’avoir le mercredi libre quand on élève des enfants ! Bien loin d’être une chance et une promotion pour les femmes, la féminisation de l’enseignement renforce les stéréotypes — ce n’est pas vrai d’autres professions à forte valeur ajoutée, qu’elle soit financière (médecine, Droit) ou symbolique (l’Armée…).
David Desgouilles. Au-delà de l’image dévalorisée du métier, il y a tout de même la problématique du salaire, relativement faible, proposé aux profs… La paupérisation des enseignants est le meilleur marqueur de la paupérisation globale des classes moyennes, commencée à la fin des années 1960. Ce qui ne manque pas d’avoir des répercussions politiques — en particulier, la désaffection des enseignants pour la Gauche : en 2007, Ségolène Royal a rassemblé moins de 36% des enseignants. Les autres ont majoritairement voté Sarkozy (15%), Bayrou (25%) et près de 15% des profs ont voté Le Pen ou Villiers — ce que j’interprète comme le résultat d’un sentiment de perte identitaire en tant que classe moyenne. Les profs glissent vers cette semi-pauvreté dont l’extrême droite fait son terreau depuis l’effondrement du Parti communiste.
Coralie Delaume. Mais alors, comment faut-il s’y prendre pour que la carrière d’enseignant redevienne attractive ? Même si les salaires de départ doivent impérativement être réévalués, c’est moins en misant sur le quantitatif que sur le qualitatif que l’on parlera aux enseignants une langue qu’ils comprennent. En repensant complètement les programmes dans le sens d’une plus grande rigueur. En donnant aux établissements des moyens, coercitifs si nécessaire — en imposant pendant un temps la tolérance zéro. En cessant aussi de donner systématiquement raison aux gros effectifs (les parents et leurs rejetons) contre les enseignants. En cessant de démissionner — tout cela supposerait un « plus d’Etat » très improbable. Le reste, c’est effets d’annonces et poudre aux yeux.
CD. « Tolérance zéro »…cela me fait penser à cet ouvrage d’entretiens dans lequel Luc Chatel et Jean-Pierre Chevènement s’accordent tous deux pour restaurer « l’autorité des maîtres »… C’est une tarte à la crème ! Et j’ai peur que les deux interlocuteurs ne mettent pas exactement la même chose sous les mêmes mots. La réalité, c’est qu’un maquis de consignes interdit pratiquement toute sanction. La réalité, c’est qu’une avocate vient de sortir un livre proposant aux parents des modèles de lettres de plaintes et de récriminations ! De surcroît, quels enseignants sont effectivement formés à exercer une réelle discipline — seule condition pour transmettre les disciplines ? Ceux qui se présentent aux concours de recrutement sont les enfants de la réforme Jospin, du collège unique, du lycée light. Ils n’ont connu que ça. Et ils le reproduisent — en savonnant eux-mêmes la planche sur laquelle on les a installés.
CD. Luc Chatel ne cesse de dire qu’il faut « individualiser » les parcours scolaires. Il est inévitable que les institutions publiques tendent à s’adapter à la société – plus individualiste – qui les environne. Si « individualiser » signifie « aider davantage les élèves les plus faibles », ne peut-on pas envisager que Chatel ait raison ? L’Ecole forme des individus. Elle les reçoit à l’état larvaire, à l’état de nature — et la nature doit être civilisée, redressée, transformée en jardin… à la française. L’individu, c’est ce qui devrait sortir de l’Ecole — et en prétendant respecter ce qu’ils ne sont pas encore, on lâche les élèves en état de semi-barbarie. L’un des effets à mon sens le plus significatif du libéralisme avancé, c’est qu’il feint de respecter l’individu, pour mieux l’assujettir (à la consommation, entre autres), pour mieux l’abolir. Homo festivus, disait avec un grand sens de la formule Philippe Muray — l’étape qui renvoie Homo sapiens au néant. Qu’ils chantent, pourvu qu’ils paient, disait Mazarin. Qu’ils dansent, pourvu qu’ils consomment, dit le libéralisme mondialisé. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas se battre. Quitte à y rester. Après les Thermopyles, il y a Salamine et Platées. Après Alamo, il reste toujours la possibilité de remporter San Jacinto.
David Desgouilles. Fin septembre, les enseignants du public et ceux du privé sont descendus dans la rue main dans la main. Une telle unité peut-elle faire avancer les choses ? Une manifestation n’a jamais rien fait avancer. Les manifs unitaires encore moins que les autres, parce que pour arriver à cette unité, chaque syndicat fait des concessions qui vident l’ensemble de tout contenu réel. En gros, cette fois, les suppressions de postes.
DD. Justement ! Un candidat à la primaire socialiste, François Hollande, propose de recréer les 60 000 postes que la droite a supprimés… Alors, quand j’entends cela, je me dis qu’il a pris des leçons chez Pasqua — « les promesses n’engagent que ceux qui y croient ». Imaginons un instant qu’on revienne sur ces suppressions létales. Qui mettrait-on en face des élèves ? Plus de mille postes prévus au budget n’ont pas été remplis cette année par les jurys de concours, devant le niveau déprimant des candidats !
DD. Les candidats à la primaire socialiste sont-ils tous influencés par l’idéologie pédagogiste ? Qui serait à votre avis le meilleur candidat –ou le moins mauvais- sur le thème de l’école ? À gauche ? Mélenchon, peut-être — en dehors de questions de représentativité personnelle qui n’ont rien à faire ici. Mais personne au PS. Je me suis expliqué aussi clairement que possible sur mon blog Bonnet d’âne à ce sujet. Je vous renvoie donc à l’article « Etat d’urgence », rédigé début septembre.
DD. Il nous a semblé que vous vous étiez rapproché François Bayrou. Son bilan rue de Grenelle, au cœur des années 90, si funestes pour l’école, ne vous a pas rendu méfiant ? Au catholique qu’il est — et que je ne suis pas — je dirais « à tout pécheur miséricorde ». Bayrou tient depuis 2007 un discours plus jacobin que tous les autres — c’est peut-être de l’opportunisme béarnais, mais c’est un revirement significatif pour un centriste. C’est la raison pour laquelle tant d’enseignants ont voté et fait voter pour lui il y a quatre ans. Par ailleurs, il commence à apporter des réponses réelles aux questions de politique générale — ma foi, combien le font ? Il a certainement, parce qu’il a mûri, l’étoffe d’un homme d’Etat. Après tout, Chevènement lui-même, que vous encensez l’un et l’autre volontiers, n’a pas été toujours exemplaire quand il a été ministre de l’Education : les « 80% d’élèves au Bac », c’est lui ! On apprend en faisant des erreurs…
Coralie Delaume. Marine Le Pen a organisé le 29 septembre un meeting sur l’école. Elle y a tenu un discours que nombre de « Républicains » ne renieraient pas. Elle a notamment appelé à faire de l’école un « sanctuaire » dont on chasserait les pédagogistes à la Meirieu et les résidus du « jacklangisme ». Que pensez-vous de la mue amorcée sur ces thèmes par le Front national ? J’ai été approché par le Front National, et j’ai évidemment refusé leurs offres de service, parce qu’un discours sur l’Ecole, quel qu’il soit, n’efface pas un discours sur la sécurité ou l’Europe absolument révoltant de bêtise. Le FN a dragué des chevènementistes…
CD. Ils sont deux. Deux parfaits inconnus. Ce sont des aventures individuelles… Peut-être. Mais ils ont cru bon d’utiliser leurs convictions au service d’une femme qui manifestement n’en a pas, à part l’opportunisme. Marine Le Pen s’est fait (ou on lui a fait) une collection de mots à caser dans tout discours sur l’Education, de même dans tout discours sur l’immigration, etc.
Meirieu, lui, est partiellement revenu de ses vieilles lunes — au grand dam de ses affidés, comme je l’explique dans la dernière livraison de mon blog.
Quant à Jack Lang, c’est une antiquité, mais qui marque bien l’encroûtement du PS sur des convictions pédagogiques létales. Manuel Valls vient d’ailleurs d’en remettre une couche dans le même esprit.
David Desgouilles. Outre François Bayrou, donc, voyez-vous dans le spectre politique français d’autres candidats capables de porter un discours sur la conception que vous vous faites de l’école ? Non, aucun.
DD. Verra-t-on un jour Jean-Paul Brighelli en politique ? Non plus. Je suis un électron libre, et je tiens à le rester. Dans ces temps de mort de l’individu, c’est une forme de luxe, ou de dandysme.
Pour échouer à l’ENA, il suffit de rédiger une dissertation en trois parties. Si le thème imposé est celui de la profession politique (« Dans quelle mesure peut-on parler d’une impuissance du politique? »), voici comment faire:
Première partie
Les hommes politiques sont des professionnels et les professionnels agissent d’une façon étonnante. Par exemple, entre une action efficace qui met un terme au service et une action inefficace qui relance la nécessité du service, le professionnel choisira toujours la deuxième solution. Le professionnalisme consiste à organiser finement sa propre impuissance.
Deuxième partie
Il est exact qu’un plombier inefficace perdra ses clients au bénéfice de ses concurrents. Mais, outre que l’amélioration de la société n’est pas comparable à la réparation d’un robinet, il est non moins exact que cette efficacité repose sur la dégradation perpétuelle des choses, laquelle assure au plombier un avenir.
Troisième partie
Il n’en va pas de même chez les hommes politiques, dont l’intervention ne conduit jamais à un résultat aussi net et satisfaisant que la réparation d’une fuite d’eau. En ce cas, le maintien de la demande est essentiel. L’insécurité ou le désordre économique sont des problèmes dont les hommes politiques raffolent parce qu’ils maintiennent la demande du service. En politique, seule l’espérance fait vivre. Pour cette raison même, il n’est pas du tout certain que les hommes politiques aient un intérêt quelconque à les résoudre. Pour ce qui est de ne rien faire tout en donnant l’impression qu’ils vont faire quelque chose, on peut dire qu’ils sont très efficaces.
Conclusion
Un retour à l’amateurisme serait donc souhaitable, mais la professionnalisation du politique est irréversible. Il s’agit d’une maladie, et, comme dirait Proust, cette maladie n’est plus opérable.
Vers 18 heures, quand le soleil descend sur les montagnes, le trafic sur Jalalabad Road, en direction de Kaboul, se densifie. Les voitures civiles et militaires, les 4×4 blindés des contractors et les charrettes des éboueurs avancent au pas. Soudain, les silhouettes sombres et lourdes des hélicoptères de l’armée américaine se détachent sur le ciel, en silence, évoquant Apocalypse Now. Magnifique et triste. « Autrefois, les gars qui rêvaient d’une vie aventureuse s’engageaient à la Légion étrangère. Aujourd’hui, ils choisissent d’être contractors », me confie R., un ancien des Forces spéciales britanniques qui, depuis la deuxième guerre en Irak, travaille pour ce qu’on appelle pudiquement une « société militaire privée ». Mais R. se trompe. La guerre n’est plus une aventure, que ce soit pour les soldats de fortune ou pour leurs collègues et « concurrents » portant l’uniforme d’une armée régulière. Elle fait partie d’un plan de carrière – une carrière à risque, mais c’est une autre affaire… [access capability= »lire_inedits »]On a peu de chances aujourd’hui de rencontrer des personnages aussi baroques que le lieutenant-colonel Kilgore, de Coppola, fleurant dans le napalm « l’odeur de la victoire ». Des mesures de sécurité draconiennes et la sacro-sainte doctrine de la contre-insurrection, chère à l’ex-chef des troupes de l’OTAN en Afghanistan, David Petraeus, ont dompté les tempéraments les plus excentriques.
« La mort de dix paras en 2008 a été causée par une erreur de commandement »
Reste que des soldats meurent en Afghanistan. Et contrairement à ce que serinent quelques politiciens en campagne, ils ne meurent pas pour rien. Cela ne veut pas dire qu’ils meurent pour quelque chose. En tout cas, certainement pas pour les raisons officielles de la présence française sur le sol afghan : conforter le régime du président Karzai, sécuriser les districts susceptibles de faire l’objet d’attaques des insurgés et favoriser la poursuite du processus de négociations avec les talibans « modérés ». Les soldats meurent tout simplement parce que, comme l’a justement dit François Fillon le 14 juillet, « le métier des armes est le seul métier où l’on sait, quand on le choisit, qu’on va peut-être donner la mort ou la trouver ». Une évidence, pour ne pas dire un truisme, qui passe pourtant mal, dans l’opinion mais aussi parmi nos soldats : « On ne vit pas la même guerre quand on a le cul dans un fauteuil dans un bureau climatisé de l’état-major et quand on sue à grosses gouttes dans un VAB », remarque le sergent T., arrivé en Afghanistan en avril. Son chef de section renchérit: « Le problème, c’est qu’ici, pas mal d’officiers ne commandent qu’avec les galons. Et cela ne fait aucun doute, c’est une erreur de commandement qui a été la première cause de la mort de dix paras en 2008. À notre arrivée, nous avons pu visionner, sur l’Intranet du camp, une vidéo de cette action tournée par les talibans. Ils filment tout, même les évacuations en hélico… Les fautes commises par le commandement étaient patentes. Depuis peu, la vidéo a disparu du circuit.» Une décision compréhensible car le moral des troupes diminue quand augmente le nombre d’hommes morts au combat. Et il augmente à une vitesse effrayante. Même si certains vétérans ont connu bien pire.
« L’armée est touchée par le syndrome du syndicalisme »
Depuis le début de l’année, 22 soldats ont trouvé la mort en Afghanistan, portant à 74 victimes le prix payé par la France depuis le début de son engagement. Il n’est donc pas forcément pertinent d’évoquer, comme l’ont fait certains médias, l’attentat contre l’immeuble Drakkar qui avait fait 58 victimes, en 1983, à Beyrouth. « Durant les quatre mois de notre mission dans le cadre de la Force multinationale de sécurité au Liban, nous avons perdu 83 hommes. C’était dur, mais on ne se plaignait pas. Nous faisions notre travail », affirme E., sans trahir la moindre émotion. Ce quadragénaire, aujourd’hui employé par plusieurs entreprises privées, considère les soldats de l’ISAF avec une certaine exaspération : « Nous avons passé les premières nuits à Beyrouth sur la paille, dans des écuries. Des trous creusés dans un jardin faisaient office de toilettes. Les téléphones fonctionnaient, mais nous n’avions droit qu’à un appel de trois minutes pour toute la durée de la mission. Ne parlons pas de restaurants ou de duty free… Nous n’en rêvions même pas. L’armée est touchée par le syndrome du syndicalisme. Bientôt, les gars vont porter plainte et demander des dédommagements pour leurs ampoules aux pieds. De mon temps, les geignards avaient droit à une bonne baffe dans la gueule et ça allait tout de suite mieux. Aujourd’hui, aucun officier n’oserait réagir ainsi.»
Les « conditions de travail » des soldats participant aux « opérations extérieures » de l’armée française (OPEX) ont changé, leurs motivations aussi. Confortablement installé au foyer de l’un des camps situés à proximité de Kaboul, le sergent-chef W. recense les plus importantes : le salaire, la médaille et le baptême du feu. Participer à une OPEX c’est doubler sa solde – celle du sergent-chef W. passe d’environ 1500 euros à 3000 euros par mois. Sans compter les extras, faciles à réaliser pour ceux qui peuvent accéder aux boutiques détaxées des bases opérationnelles. La file d’attente qui se forme chaque matin devant le bureau de poste du camp montre que les cartouches de cigarettes, achetées en quantité industrielle et à un prix dérisoire, ne sont pas destinées exclusivement à la consommation personnelle de nos soldats. Revendues en France au triple ou quadruple de leur prix d’achat, elles permettent à certains, comme la caporale M., de doubler sa solde. Pour les cigarettes, ces petits arrangements – qui sont un secret de Polichinelle – sont tolérés. Qui s’en scandaliserait ?
Cela dit, on ne risque pas sa peau pour de l’argent, en tout cas pas pour des sommes aussi dérisoires. Restent la médaille, qu’on a des chances de recevoir au moment où on ne pourra plus avoir la fierté de la porter, et le baptême du feu, réservé à une élite restreinte quand une grande partie des soldats en mission doit se contenter d’activités nettement moins excitantes. « Cela fait des années que je répare des véhicules militaires, avoue le sergent L.. Je ne sous-estime aucunement l’utilité et l’importance de ce travail, car la sécurité d’un tas de mecs en dépend. Mais, que je sois en France ou en Afghanistan, j’accomplis exactement les mêmes tâches routinières, je cours le même risque, qui est quasiment nul. Et c’est tant mieux. » E., le vétéran du Liban, se souvient de l’excitation de ses 18 ans qui, il y a près de trente ans, le conduisit à s’engager : « Je voulais vivre en vrai ce que je voyais chaque jour à la télé. Cela ne veut pas dire que je voulais mourir ! Mon père, lui, était parti en Algérie avec en tête l’idée de mourir pour la France. Il y avait quelque chose de romantique. Moi, j’ai juste voulu faire l’expérience de la guerre. »
Meurt-on pour son pays ? Pour des idées ? Ne nous racontons pas d’histoires : si ceux qui choisissent le « beau métier de soldat », selon l’expression du Président de la République, méritent reconnaissance et respect, les jeunes recrues sont les enfants de leur époque. On ne voit pas pourquoi les pioupious seraient animés par l’esprit de sacrifice quand leurs concitoyens refusent le risque au point de demander à l’État de les prémunir contre lui et que l’épanouissement individuel semble être devenu la seule cause qui mérite que l’on se batte pour elle. De ce point de vue, l’armée est toujours la fille du peuple – sans doute la plus sérieuse et peut-être la préférée de la famille, même si certains, comme Madame Joly, aimeraient qu’elle se fasse oublier.
« Les gars font des erreurs parce qu’ils n’ont plus de résistance »
C’est que l’institution militaire demeure tout de même le dernier bastion de valeurs qui n’ont plus cours ailleurs. Bardé de décorations, l’adjudant-chef J.-P., 52 ans, qui bénéficie auprès de ses hommes et de ses supérieurs d’une sulfureuse réputation de baroudeur, se prépare à fêter son prochain retour en France après une mission de six mois. Planté, droit comme un piquet, devant un restaurant dont la fréquentation a été déconseillée par les services vétérinaires du camp pour cause de manquement aux exigences sanitaires, l’adjudant-chef n’est pas du genre à se laisser intimider par quelques bactéries : « J’aime venir ici. C’est l’unique endroit dans ce fichu camp où je peux manger de la viande telle que je l’aime, presque crue. Tout est devenu trop aseptisé dans le monde, partout. Les gars commettent de plus en plus d’erreurs sur le terrain parce qu’ils n’ont pas de résistance. Moi, même en hiver je porte la même tenue qu’aujourd’hui, avec juste un T-shirt en dessous. Quatre heures de sommeil par nuit et une heure de sport chaque matin. Le secret de ma force : la discipline ! ». Avant de regagner sa ville au bord de la Méditerranée, l’adjudant-chef J.-P. devra, comme tous les soldats passés par l’Afghanistan, séjourner quelque temps à Chypre pour y suivre un stage de réadaptation à la vie popote. L’atelier de groupe supervisé par un psychologue le met carrément en rogne : « C’est du n’importe quoi ! Ce psychologue ne possède aucune formation particulière alors qu’un militaire a une psychologie spécifique. Pour commencer, un militaire est plus inhibé et plus méfiant que le commun des mortels. Ensuite, il n’aime pas faire partager ses soucis. Enfin, il lui arrive quand même de souffrir plus ou moins régulièrement, donc il a l’habitude. Perte de temps et d’argent que tout ce cirque… »
La formation de six mois dispensée aux soldats avant leur départ suscite des jugements plus divers. « Cette préparation a été très instructive, même si je m’aperçois maintenant que la mission est bien moins difficile et merdique que ce qu’on voulait nous faire croire. Mais, du coup, le contact avec le terrain a été une bonne surprise », reconnaît le sergent T. À l’opposé, le caporal-chef D. estime que l’instruction reçue ne prépare nullement à la réalité d’une mission en zone hostile : « Il est impossible de reconstituer les conditions d’une patrouille dans la Kapisa sur un polygone en France. Le stress et l’adrénaline n’agissent pas de la même manière ici et là-bas. On a beau s’entraîner en France, ici, nous sommes chez les talibans, pas chez nous. Nous serons toujours pris au dépourvu. »
« On se fait buter alors qu’on n’est pas en guerre ! »
La mort de cinq soldats, le 13 juillet, au cours d’une attaque-suicide à Joybar, dans la province de la Kapisa, a évidemment été un choc pour l’ensemble du contingent français. Le sergent T., qui a appris la nouvelle par la radio, alors que son convoi faisait route vers la base avancée de Tagab, ne cache pas son appréhension quant à la poursuite de la mission : « Les talibans ont interprété la décision de retrait des troupes de l’OTAN comme une marque de faiblesse de notre part. De plus en plus hargneux, ils ne pensent qu’à nous faire fuir plus rapidement pour récupérer notre matériel. De plus, il est difficile de comprendre les sentiments de la population. » Les militaires tués étaient chargés d’assurer la sécurité de la choura – assemblée locale – qui se tenait dans le village. « Or, poursuit T., une bonne partie des participants a quitté les lieux juste avant l’explosion, ce qui signifie qu’ils savaient qu’un attentat se préparait. Je m’attends à une suite très difficile. » Pour sa part, le caporal-chef D., révolté, ne mâche pas ses mots pour dénoncer la « mollesse du commandement » : « Les gars basés sur les postes avancés en ont marre de servir de chair à canon. On se fait buter alors qu’on n’est pas en guerre ! Enfin, si les Afghans ne savent pas ce qu’ils veulent et nous prennent pour des cons alors qu’on est ici en mission humanitaire, autant dépêcher des équipes de nettoyage ! Je connais des légionnaires qui seraient heureux d’en découdre. Le problème, c’est qu’on ne sait pas ce qu’on fout ici. »
À l’évidence, nombre de soldats ne comprennent pas les objectifs de leur présence en Afghanistan, ce qui révèle au minimum un grave problème de communication dans la chaîne de commandement. « Personne ne nous informe des buts à long terme de notre mission, pas plus que des actions menées par ceux qui nous ont précédés, résume le sergent-chef W. Nous recevons des ordres confus auxquels nous devons obéir sans les comprendre. Cela démotive les hommes. » E., l’ancien du Liban, s’agace de ces récriminations : « Et alors, rétorque-t-il, nous ne comprenions pas non plus ce qu’on foutait au Liban. On faisait notre boulot du mieux possible, on déconnait, on apprenait le sens de la fraternité et puis basta ! Le reste, c’est une affaire de politiciens. » C’est oublier qu’à l’époque, la guerre était une encore une aventure − abjecte ou respectable, peu importe. Et un oubli de soi.[/access]
Ne craignez rien : si je m’adresse à vous en vous parant d’un titre auquel vous n’êtes encore qu’aspirant, je ne cherche pas à provoquer l’ire de dame Fortune qui n’aime pas être bousculée. D’abord, président, vous l’êtes déjà : le Conseil général de la Corrèze vous a choisi pour conduire les affaires de ce sympathique département. Le mauvais sort est donc prié de se tenir à carreau.
Au risque d’être, dans quelques semaines ou quelques mois, la risée de confrères aussi peu charitables avec moi que je le suis avec eux, j’affirme aujourd’hui que, pour vous, c’est plié. Vous gagnerez haut la main la primaire socialiste, et personne, même pas vous-même, ne sera en mesure de vous barrer le chemin de l’Elysée au mois de mai prochain.
Ma conviction ne doit pas grand chose à la consultation quotidienne des sondages, qui, au moins pour la primaire, relèvent de la basse charlatanerie. En plusieurs décennies d’observation attentive de la vie politique française, je me suis bricolé une station météo ad hoc, un peu à la manière des Inuits d’antan qui pouvaient prédire le temps avec une précision diabolique sans l’aide des satellites ni de modèles informatiques.
Quelques signes à peine perceptibles dans une conversation de voisinage, l’observation minutieuse des mouvements browniens du microcosme, l’analyse du métalangage des éditorialistes des journaux de province permettent de formuler sans trop de risques que la cause est entendue.
La primaire ? Elle s’est imposée comme une évidence dans un contexte social et politique où l’on pouvait craindre qu’elle fût rejetée comme une forme de coming out étranger à une tradition nationale où le secret de l’isoloir semblait aussi inviolable que celui de la confession. Même dans ma très droitière Haute-Savoie les gens de gauche non encartés n’éprouvent aucune gêne à aller se montrer en tant que tels dans les bourgs où tout le monde se connaît. Le seul vrai danger que court ce scrutin inédit, c’est d’être débordé par un afflux de votants que les organisateurs ne parviendraient pas à gérer.
De cette campagne, vous êtes sorti vainqueur, non pas par KO, mais largement aux points. Au cours des débats télévisés vous avez choisi de suivre le conseil d’Adrien Hébrard aux jeunes journalistes du Temps, l’ancêtre du Monde : « Faites emmerdant ! »[1. Cette formule est trop souvent attribuée à tort à Hubert Beuve-Méry, premier directeur du Monde]. La grisaille de vos costumes, l’aridité choisie du discours prononcé, le refus du lyrisme de sous-préfecture ont montré que vous aviez tout compris de l’exercice. Ce que l’on dit à la télé n’a aucune importance. Ce qui reste, c’est l’impression générale laissée sur le spectateur par le débatteur : sincère, pas sincère, sérieux, pas sérieux, sympa, pas sympa. Vous n’avez pas suscité une adhésion passionnelle à votre personne ou à votre projet, mais vous avez ancré dans le public la conviction qu’il n’était pas urgent de se lever pour faire barrage à François Hollande. Et c’est bien cela qui va être décisif au mois de mai : la passion sera anti-sarkozyste et la raison sera hollandaise. Vous ne serez pas le héros des « indignés », mais le bon choix des « modérés », au sens que Milan Kundera a donné à ce mot dans le contexte des révoltes d’Europe centrale et orientale de 1989.
Vous gagnerez cette primaire parce que vos concurrents ont la faveur de tous ceux qui peuvent vous faire perdre une élection nationale à coup sûr : les ex-trotskistes rassemblés en rangs serrés derrière Martine Aubry[2. A la notable exception de Julien Dray, qui est sorti du trotskisme par l’horlogerie], les sociologues mondains, les bobos de la mairie de Paris, les hesseliens, Mediapart et Laurent Fabius. Je reconnais toutefois que le ralliement tardif et opportuniste à votre personne de Jacques et Jack (Attali et Lang) n’est pas un cadeau, mais je fais confiance à votre habilité pour tenir en lisière ces personnages insupportables. Votre principale faiblesse, votre inexpérience gouvernementale perfidement ressassée par Martine Aubry, s’est même muée en un argument en votre faveur : on vous prête, à tort, une virginité vous exonérant d’avoir conduit le pays là où il en est aujourd’hui.
Vous serez président de la République, car vos adversaires de droite sont démoralisés. Quand un vieux grognard du gaullisme provincial comme Bernard Accoyer, président de l’Assemblée nationale, estime devant un petit comité de « pays » haut-savoyards que « ça sent le roussi », c’est qu’il y a le feu au chalet. Dans le peuple de droite qui m’entoure, certains ont pris très au sérieux le trait d’humour corrézien de Jacques Chirac annonçant qu’il allait voter pour vous…
Si vous tenez vraiment à perdre, il va falloir mouiller votre chemise ou commettre une strausskahnerie dont vous êtes bien incapable. Enfin, comme dirait Copé au lendemain de la déroute sénatoriale de la droite : c’est ma-thé-ma-tique ! A moins d’un miracle, aucun président sortant ne peut être réélu quand le chômage explose, les impôts augmentent et le pouvoir d’achat baisse. Cette règle ne souffre aucune exception, hormis en temps de guerre.
Ne croyez pas, cher François, que la perspective de vous voir conquérir la magistrature suprême me comble d’allégresse. Pour dire vrai, j’ai un peu peur. Peur de vous voir nommer Eva Joly garde des Sceaux, que vous rappeliez Hubert Védrine au Quai d’Orsay, ou Jean-Luc Mélenchon dans un grand ministère. Que vous oubliiez, une fois élu, tous ces modérés qui vous auront permis de franchir la barre fatidique des 50% au deuxième tour de l’élection présidentielle. Peur que vous ayiez peur de frapper du poing sur la table et vous conduisiez comme votre illustre prédécesseur corrézien Henri Queuille pour qui « tout problème devait trouver une solution si l’on évite de le poser ». Restez nucléaire comme vous l’êtes, soyez résolument OGM et nanotechnologies, évitez-nous le care ! Rassurez-moi, François.
Suivant le principe politicien « Fais à tes ennemis ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent », Arnaud Montebourg a décoché une flèche empoisonnée contre son rival Manuel Valls lors du second débat des primaires socialistes. En essentialisant l’idée d’une TVA sociale comme une mesure « de droite » -sous prétexte que certains caciques de l’UMP la soutiennent- il diabolise une piste de réindustrialisation certes coûteuse en pouvoir d’achat mais qui mérite au moins un sérieux examen[1. D’autant que sa mise en oeuvre ne nécessite pas l’accord de nos partenaires européens].
Montebourg a sans doute voulu se draper dans un ancrage « à gauche » pour mieux contrecarrer certaines basses critiques qui l’accusent de collusion avec Marine Le Pen. Cette dernière défend en effet l’établissement de protections aux frontières de la France, et non de l’Europe, afin d’entraver les délocalisations en Roumanie, en Chine ou au Maghreb. Or, la vulgate a tôt fait d’établir le sophisme suivant : « Tout protectionniste rejoint Marine Le Pen », « Montebourg s’oppose au libre-échange » donc « Arnaud Montebourg est objectivement mariniste ».
Le plus drôle dans l’histoire, ce n’est pas tant les efforts parfois pathétiques des uns pour faire bonne figure dans le grand chapiteau de l’antiracisme mais plutôt les limites du raisonnement par amalgame.
Un professionnel de la vigilance aura noté que les Identitaires mènent campagne tambour battant en faveur de la démondialisation, quitte à afficher leur soutien explicite à Arnaud Montebourg- qui s’en passerait bien. Pour développer la brèche ouverte par le député socialiste, ils ont même créé un Collectif pour la démondialisation intégrale assorti d’un site qui ressemble à s’y méprendre à une plate-forme de campagne montebourgeoise.
Malgré cette convergence de vues évidente, peu de choses rassemble les positions ethnicistes assumées du Bloc Identitaire, son projet d’une démocratie européo-régionaliste et son credo décroissant avec le jacobinisme « gaulliste de gauche » d’un Montebourg qui n’a que le mot « République » à la bouche.
In fine, seule l’opposition à Marine Le Pen unit ces deux pôles démondialisateurs. Un peu maigre comme dossier d’instruction. Mais on a déjà monté de beaux procès en sorcellerie avec moins que ça…
Comme l’a déclaré Marc Liévremont, « Le rugby français et les joueurs se sont gaussés des footballeurs l’an passé. Mais d’une certaine manière, on n’est pas descendu du bus ».
On ne voyait pourtant pas une équipe de rugby sombrer comme ont sombré les milliardaires-grévistes du football français. Parce que le rugby, « c’est pas pour les gonzesses », on ne s’écoute pas, on ne pleurniche pas sur un tampon. Et puis, le rugby, c’est l’authentique, c’est le sport « viril mais correct », c’est une explication d’hommes. Ce sont des valeurs, des têtes bien faites, des types qui ne se prennent pas au sérieux. Des gars capables de faire des phrases de plusieurs mots. C’est la célébration des régions, des terroirs, du Sud-ouest, d’une autre France, d’une France dont on aime bien savoir qu’elle existe encore.
Voilà qu’on apprend de l’entraîneur du XV de France que les joueurs ne tiennent pas le collectif. Qu’après le match, « ils se sont éparpillés ». Qu’avant et après, ils étaient avec leurs agents « la veille du match et après le match au lieu de se rassembler », parce qu’ « on est dans une société où l’image est importante ». On dira que le sélectionneur a beau jeu de tancer ses joueurs – même si c’est un peu son rôle – et que ce n’est pas en les faisant tourner systématiquement qu’il a pu créer un collectif. Mais à écouter Thierry Dusautoir, c’est individuellement (aussi) qu’ils ont été mauvais : « quand on manque des plaquages, des un contre un, quand on passe au sol, ce n’est pas une question de manque de repères ». Certes, gloire soit rendue aux Tonguiens. Mais, tout de même, ce n’est pas contre les Anglais ou les Springboks que l’équipe de France s’est écroulée.
Le Tonga, une équipe qui a fait du porte-à-porte pour trouver les moyens de se présenter à la Coupe du Monde… En face, des joueurs qui alignent les contrats de pub. Qui font les minets à poil dans les calendriers. Si l’image est importante, il faudra leur dire qu’on en attend une autre des rugbymen.
Toute la question est de savoir si la tendance est réversible. Pour le quart de finale contre l’Angleterre samedi ? Déjà. Mais à plus long terme ? La professionnalisation a-t-elle tué le rugby français ? La crainte était que le rugby vire au foot : n’est-elle pas en train de se réaliser ? D’ailleurs, la génération actuelle n’est-elle pas la dernière génération née avant la professionnalisation, qui a baigné dans l’esprit d’avant ? Et cette évolution, ne touche-t-elle que le rugby ou la société toute entière ?
Après tout, ce n’est pas un maigre signal que les premiers touchés par l’individualisme, l’argent et l’image soient des sports dans lesquels l’esprit du collectif est si primordial. Il est logique que les premiers dégâts apparaissent là où rien n’existe sans le collectif.
Et, nous, sommes-nous aussi dans le bus ? Incapables d’esprit collectif, d’abnégation ? On met en avant la responsabilité individuelle. C’est un bon début. C’est même un pré-requis. Mais il ne faudrait pas oublier que nous sommes membres d’un collectif (ou de collectifs) et que la responsabilité individuelle ne mène pas loin sans la conscience d’un destin commun.
Un petit rappel historique, à l’attention de tous les procureurs du dimanche qui ont déjà jugé, condamné, et embastillé le commissaire « ripou » Michel Neyret.
En 1986, le commissaire Jobic était un des plus grands espoirs de la police française. Suite à sa volonté de faire sortir de prison un de ses indics (un dealer pris en flag de trafic de stupéfiants), un magistrat des Hauts-de-Seine décrète que ce fonctionnaire d’élite est un suspect en puissance.
Circonstance aggravante, le commissaire n’est pas de gauche. Le juge d’instruction, lui, est un militant très actif du Syndicat de la magistrature. Suite aux déclarations d’un certains nombre de délinquants, dealers et autres prostituées, le juge décrète que non seulement Yves Jobic est un trafiquant de drogue et un proxénète, mais qu’il exerce ces activités au profit des caisses noires du RPR. Le 22 juin 1988, alors que la gauche vient de revenir aux affaires et donc à la Chancellerie, il fait incarcérer le commissaire Yves Jobic à la prison de Bois-d’Arcy.
Une belle affaire, donc, sauf qu’il n’y avait pas d’affaire. On s’apercevra au fil du temps que les nombreuses « preuves » accumulées par le juge relevaient d’une intox montée par des gros truands très désireux de se débarrasser de ce flic un peu trop efficace. Très logiquement, Jobic sera finalement blanchi par la justice de tout soupçon, et comme le rappelle le grand flic devenu écrivain Georges Moréas dans son excellent blog Police et cetera (auquel ce petit rappel doit beaucoup) : « Le 16 novembre 1990, la commission spécialisée de la cour de cassation a accordé à Yves Jobic, « victime d’une incarcération abusive et d’un préjudice particulièrement anormal et grave », une indemnité de 150.000 francs » .
Happy end ? Pas vraiment à en croire Moréas : « La vie de cet homme a été brisée par un juge rétréci, persuadé d’avoir mis à jour, au sein de la préfecture de police, un réseau de financement d’un parti de droite. Jobic s’est vu confier la direction de la prestigieuse brigade antigang en 1996, mais il est loin d’avoir fait la carrière qu’il méritait ».
Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la “Battle” sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy contre Pascal Riché sur « comment sauver la droite la bête du monde ? »
On ne sait plus où donner de la tête. À raison d’un cataclysme historique ou d’un retournement majeur par semaine, la campagne présidentielle s’annonce riches en émotions. En tout cas, le festival du commentaire péremptoire n’est pas prêt de s’arrêter. On sait donc avec certitude depuis l’élection d’un socialiste à la présidence du Sénat que « Sarkozy est foutu » – d’ailleurs, c’est ce que pensent les Français qui, à force de l’entendre toute la journée, le répètent gentiment aux sondeurs.
Le retrait de Jean-Louis Borloo – dont seuls les amis et encore pas tous pensaient qu’il irait jusqu’au bout – a suscité des analyses plus contrastées mais tout aussi catégoriques. « Bonne nouvelle pour l’Elysée », affirment les uns qui jurent avoir vu la main du président dans la culotte de leur sœur. « La droite a perdu son râteau à récolter les voix centristes », prétendent les autres – en particulier les centristes.
Le forfait du maire de Valenciennes a en tout cas remis au goût du jour une grille de lecture séduisante à défaut d’être pertinente, puisqu’elle permet de détester Nicolas Sarkozy sans rejeter dans l’enfer du conservatisme et de la réaction la grosse moitié des Français qui a voté pour lui.
La droite, c’est comme le cholestérol, il y en a une bonne et une mauvaise, une qui offre des clopes et une qui donne des coups, une qui épouse au grand jour et une qui « flirte » dans les coins sombres – devinez avec qui. Citant Jean-François Copé qui a déclaré que l’UMP devait donner toute sa place à « cette sensibilité », Le Parisien précise entre parenthèses qu’il s’agit de la sensibilité « humaniste ». En clair, à la droite de Jean-Louis Borloo, on n’est pas vraiment humaniste. Il est vrai que la plupart des commentateurs incluent dans cette droite fréquentable tous ceux qui, à l’UMP, sont supposés s’opposer au « candidat naturel », voire être tapis en embuscade comme Alain Juppé qui ne doit pas en revenir de sa nouvelle popularité, dans le peuple médiatique en tout cas.
Logiquement, on dénonce donc régulièrement la « droitisation de la droite » qui serait incarnée par Patrick Buisson – lequel a surtout le tort de croire que l’électorat se saucissonne en parts de marché. La « droitisation », pour faire court, ça consiste à parler d’immigration, de sécurité et de drapeau, thèmes « nauséabonds » car contaminés pour des millénaires par le Front national – dans ces conditions, André Gerin et peut-être même Ségolène Royal devraient rapidement rallier le Président sortant. Et tant pis si ces thèmes intéressent les Français, en particulier ceux qui appartiennent aux classes populaires, y compris les rares dont le PS n’a pas encore réussi à se débarrasser. Tout le monde semble avoir oublié qu’une élection ne se gagne pas au centre, à gauche ou à droite, mais au peuple.
Au lieu de l’accuser de racisme, xénophobie, frilosité, on pourrait donc se demander ce qu’il veut, ce fichu peuple, pas ce qu’il veut qu’on lui dise, mais ce qu’il voudrait qu’on fasse. À moins qu’on n’ait pas très envie de le savoir. On risque en effet de découvrir qu’une grande partie des Français, quelles que soient leurs appartenances politiques et leurs origines géographico-culturelles, veulent rester un peuple, c’est-à-dire une collectivité qui décide de son avenir à l’intérieur de ses frontières. Si la question de l’immigration est si sensible, ce n’est pas parce que les Français sont racistes, mais parce que depuis 30 ans, les bonnes âmes de droite et de gauche n’ont rien trouvé d’autre à en dire que le fait qu’elle était une « chance pour la France » – comme si un phénomène social d’une telle ampleur pouvait être décrété bon ou mauvais. Or, ce que redoutent beaucoup de citoyens comme vous-et-moi (c’est-à-dire pas seulement d’affreux lepénistes au couteau entre les dents), c’est que la France et les autres nations disparaissent parce que, contrairement aux ravis de la crèche européenne, ils savent qu’après les nations il n’y a rien, rien en tout cas qui puisse servir de cadre à la vie publique et à la démocratie. Autrement dit, la plupart des « gens ordinaires » n’ont pas besoin de lire Michéa pour comprendre que tout changement n’est pas synonyme de progrès et que l’effacement des frontières n’est pas une bonne nouvelle.
L’ennui, c’est que ce clivage qui prend ses racines dans l’anthropologie profonde ne permet nullement de distinguer la droite de la gauche. Une fois de plus, le peuple devra choisir, non pas entre deux familles idéologiques mais entre deux écuries électorales qui, au-delà des différences rhétoriques, finissent par mener peu ou prou la même politique puisqu’il n’y en pas d’autre. N’en déplaise à mon cher confrère, plutôt que de chercher à sauver la droite (ou la gauche), il s’agit peut-être de se délivrer une fois pour toute des ces signifiants dépourvus de référents. Alors, il est fort possible que les électeurs décident de changer d’écurie pour signifier leur déception mais ce sera sans grandes illusions. Le meilleur argument de la gauche reste le rejet de Nicolas Sarkozy. Et voilà pourquoi notre vie politique est muette.
A chaque élection présidentielle, il y a des candidats-parasites qui piratent sciemment des voix aux têtes d’affiche pour faire valoir leur singularité politique fon-da-men-tale[1. A moins qu’elle ne soit infinitésimale]. A chaque fois, il y a des candidats-bouffons qui usent et abusent de la caisse de résonance médiatique de l’élection pour faire leur publicité commerciale. On brûle par exemple de savoir quel comique briguera prochainement la magistrature suprême : Dieudonné, Christophe Alévêque, José Bové ?!
Dès que la présidence est remise en jeu, un troisième type de champions- les candidats-touristes envoyés au front par leurs partis- semble avoir autant envie de diriger la France que d’achever une étape de montagne du Tour de France.
Heureusement, au-delà de la cette pléthore de candidats fantoches, émerge enfin un candidat sérieux à l’élection présidentielle : le professeur Victor Izraël, cancérologue exerçant à l’hôpital parisien Tenon. Le visage de cet inconnu à lunettes de 74 ans, au sourire rassurant et au poil blanc solennel, est apparu ces derniers jours dans une série de spots promotionnels sur internet et à la télévision dans une campagne orchestrée par Euro RSCG.
Le but du professeur : faire pression sur le gouvernement et les soupirants de 2012 afin de relancer le Plan Cancer qui, selon lui, ne dispose pas de moyens suffisants. « J’ai consacré toute ma vie à combattre le cancer, cette candidature se situe dans la continuité de mon action, confie t-il au Parisien. J’ai un message à faire passer aux Français. J’ai utilisé d’autres moyens, je suis allé frapper à la porte des ministères, mais je n’ai jamais été entendu. La cancérologie française va très mal et si on ne fait rien on va droit dans le mur » explique-t-il.
Adjoint au maire de Paris sous Tibéri, le médecin dresse un tableau noir de la cancérologie sur le territoire français : « On dénombre aujourd’hui 365 000 nouveaux cas de cancer par an pour seulement 1 290 cancérologues sur tout le territoire, soit une densité de 0,7 pour 100 000 habitants. On est au niveau de l’Albanie ! »
Naturellement, le candidat Izraël a peu de chance d’être élu (pourra-t-il d’ailleurs réunir les 500 signatures de maires indispensables à la validation de sa candidature ?), mais garde toutes les chances de faire entendre sa cause dans le brouhaha de la campagne présidentielle.
Valérie Pécresse a déjà été obligée de « saluer » poliment cette candidature de « témoignage » et d’affirmer que le cancer était une « priorité » du gouvernement. S’il manœuvre bien sa barque, Victor Izraël pourrait conduire la plupart des candidats à se positionner sur cette question de santé publique qui touche un nombre considérable de Français, et dont on parle finalement assez peu sur la scène publique[2. Par comparaison avec d’autres problèmes de santé, touchant beaucoup moins de personnes, et omniprésents dans les médias].
Saluons donc en Victor Izraël le premier candidat sérieux s’étant officiellement déclaré pour la course à la présidentielle de 2012.
Vous l’avez entendu hier soir à la fin du dernier débat des primaires socialistes : alors qu’on lui demandait de sacrifier au passage obligé « vous avez une minute trente pour convaincre », Martine Aubry expliquait qu’une HALDE renforcée aiderait à redresser les banlieues. Mais surtout, dans un élan d’antisarkozysme véhément, la maire de Lille a précisé qu’elle ne serait pas la présidente qui chasserait les gamins sans-papiers des écoles pour les mettre en centres de rétention avant une expulsion dont elle oubliera forcément de dire qu’elle est, dans ce cas de figure, très hypothétique.
En gros, sous sa présidence apaisée, à condition d’avoir des enfants scolarisables, ou en âge d’entrer à la maternelle voire en crêche, les immigrés clandestins pourront paisiblement s’installer en France, grâce à la carte de séjour « de fait » que leur offrira un système scolaire financé par l’argent public. Ce credo est parfaitement logique et prévisible : à chacun de ses meetings électoraux, Aubry n’oublie pas de rendre hommage au combat de RESF pour faire progresser le « vivre-ensemble » et son credo euphémiquement qualifié de multiculturel.
Après sa salve anti-Hollande sur l’éducation – comment financer 60 000 postes d’enseignants en cinq ans, une vraie question !- la future grande perdante vient d’annoncer qu’à son avis la France se devait d’accueillir toute la misère du monde. Depuis la mort de l’abbé Pierre, on n’avait pas vu pareille philanthropie, derrière laquelle on aura du mal à ne pas voir une tentative de racolage, pour dimanche prochain, en direction des militants sanspapiéristes!
A moins que Martine n’ait voulu déjà faire un cadeau empoisonné à celui qui, après la primaire, portera, et pour, de vrai, les couleurs de la gauche.
Coralie Delaume. Cette fin de quinquennat est propice aux critiques du bilan de Nicolas Sarkozy, notamment sur l’école. Que pensez-vous d’une évolution telle que l’assouplissement de la carte scolaire ?
Jean-Paul Brighelli : Je ne sais — ou je sais trop — ce que Darwin aurait pensé d’une telle « évolution » : qu’elle illustre à merveille la théorie de la survivance des plus aptes. Une telle initiative n’a pour but que d’assouplir jusqu’à l’écartèlement un système qui était peut-être rigide, mais qui justement se maintenait par sa rigidité même. La carte scolaire pouvait être assouplie, mais par une série de vraies initiatives, visant à recréer de la mixité là où, cités et habitudes aidant, on en arrive désormais à des écoles et des collèges chimiquement purs — purs de tout mélange. Le vrai collège unique, il est dans les ZEP, qui ne rassemblent que les enfants des cités. Et, en même temps, au collège Henri-IV, qui s’acharne à suivre scrupuleusement la carte scolaire du Vème arrondissement — un quartier pauvre de la capitale, comme chacun sait.
CD. Même sévérité sur l’autonomie des établissements, je suppose ?
L’autonomie participe de la revanche girondine sur les étatistes jacobins. On donne du pouvoir — en le saupoudrant — aux régions, aux départements, aux communes. C’est véritablement l’Education Nationale que l’on émiette ainsi, avec des arrière-pensées budgétaires, l’Etat se déchargeant sur les niveaux intermédiaires pour gérer ce monstre Education qui lui pèse si fort.
Finalement, assouplissement de la carte scolaire et autonomie, profitent toutes deux essentiellement à l’enseignement privé, désormais autorisé à se gérer comme il l’entend, après s’être implanté où il veut.
CD. Pensez-vous que la « réduction du volume horaire imposé aux enfants », comme on dit, ou la possibilité des « mi-temps sportifs », soit une bonne chose ? Peut-on véritablement apprendre mieux en travaillant moins ?
On le peut certainement à haut niveau, parce qu’on a alors appris à travailler. Réduire le volume horaire — mais c’est déjà fait, un sortant de Troisième a eu, grâce à la Gauche et à la Droite, près de 800 heures de Français de moins que son homologue des années 1980, ce sont autant de postes économisés —, c’est forcément en rabattre sur les programmes, diminuer les exigences, modifier en profondeur le tissu social, parce qu’à terme, seuls s’en sortiront ceux qui feront des heures sup’ à la maison, grâce à la bibliothèque de papa-maman.
C’est si vrai que les officines de cours privés fleurissent et prospèrent — en vingt ans, Acadomia est passé de presque rien à plus de 100 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2006.
CD. Avec bien sûr un accès réservé aux plus aisés… Justement pas ! Ce sont les plus pauvres, souvent, qui se saignent pour y envoyer leurs enfants. Pour les plus riches, pas de souci majeur, et en cas de besoin, ils n’auront pas recours à un étudiant de licence à l’orthographe hésitante, mais à un agrégé bien rétribué. Et ami de la famille…
CD. L’attractivité du métier d’enseignant semble avoir baissé au point que l’on ne parvient plus à honorer toutes les places au CAPES. Quelles en sont les causes ? Il y a un fait clair, depuis trois ou quatre ans : en sciences, ce sont les plus mauvais élèves qui se font profs — les autres sont allés en prépas et ont infailliblement réussi une école d’ingénieur qui dans le pire des cas les fait débuter au double du salaire d’un enseignant débutant. En Lettres (au sens large), on assiste à une désaffection des étudiants issus des voies générales, et à une montée en puissance de ceux arrivant des voies technologiques, dont la maîtrise des disciplines fondamentales est plus faible. Ajoutez à cela une féminisation record — près de 90% des profs de Lettres ou de Langues sont des femmes — signe que les sociologues interprètent tous comme une perte de prestige d’une profession vue désormais comme un « second métier » au sein d’un couple. Et c’est si pratique d’avoir le mercredi libre quand on élève des enfants ! Bien loin d’être une chance et une promotion pour les femmes, la féminisation de l’enseignement renforce les stéréotypes — ce n’est pas vrai d’autres professions à forte valeur ajoutée, qu’elle soit financière (médecine, Droit) ou symbolique (l’Armée…).
David Desgouilles. Au-delà de l’image dévalorisée du métier, il y a tout de même la problématique du salaire, relativement faible, proposé aux profs… La paupérisation des enseignants est le meilleur marqueur de la paupérisation globale des classes moyennes, commencée à la fin des années 1960. Ce qui ne manque pas d’avoir des répercussions politiques — en particulier, la désaffection des enseignants pour la Gauche : en 2007, Ségolène Royal a rassemblé moins de 36% des enseignants. Les autres ont majoritairement voté Sarkozy (15%), Bayrou (25%) et près de 15% des profs ont voté Le Pen ou Villiers — ce que j’interprète comme le résultat d’un sentiment de perte identitaire en tant que classe moyenne. Les profs glissent vers cette semi-pauvreté dont l’extrême droite fait son terreau depuis l’effondrement du Parti communiste.
Coralie Delaume. Mais alors, comment faut-il s’y prendre pour que la carrière d’enseignant redevienne attractive ? Même si les salaires de départ doivent impérativement être réévalués, c’est moins en misant sur le quantitatif que sur le qualitatif que l’on parlera aux enseignants une langue qu’ils comprennent. En repensant complètement les programmes dans le sens d’une plus grande rigueur. En donnant aux établissements des moyens, coercitifs si nécessaire — en imposant pendant un temps la tolérance zéro. En cessant aussi de donner systématiquement raison aux gros effectifs (les parents et leurs rejetons) contre les enseignants. En cessant de démissionner — tout cela supposerait un « plus d’Etat » très improbable. Le reste, c’est effets d’annonces et poudre aux yeux.
CD. « Tolérance zéro »…cela me fait penser à cet ouvrage d’entretiens dans lequel Luc Chatel et Jean-Pierre Chevènement s’accordent tous deux pour restaurer « l’autorité des maîtres »… C’est une tarte à la crème ! Et j’ai peur que les deux interlocuteurs ne mettent pas exactement la même chose sous les mêmes mots. La réalité, c’est qu’un maquis de consignes interdit pratiquement toute sanction. La réalité, c’est qu’une avocate vient de sortir un livre proposant aux parents des modèles de lettres de plaintes et de récriminations ! De surcroît, quels enseignants sont effectivement formés à exercer une réelle discipline — seule condition pour transmettre les disciplines ? Ceux qui se présentent aux concours de recrutement sont les enfants de la réforme Jospin, du collège unique, du lycée light. Ils n’ont connu que ça. Et ils le reproduisent — en savonnant eux-mêmes la planche sur laquelle on les a installés.
CD. Luc Chatel ne cesse de dire qu’il faut « individualiser » les parcours scolaires. Il est inévitable que les institutions publiques tendent à s’adapter à la société – plus individualiste – qui les environne. Si « individualiser » signifie « aider davantage les élèves les plus faibles », ne peut-on pas envisager que Chatel ait raison ? L’Ecole forme des individus. Elle les reçoit à l’état larvaire, à l’état de nature — et la nature doit être civilisée, redressée, transformée en jardin… à la française. L’individu, c’est ce qui devrait sortir de l’Ecole — et en prétendant respecter ce qu’ils ne sont pas encore, on lâche les élèves en état de semi-barbarie. L’un des effets à mon sens le plus significatif du libéralisme avancé, c’est qu’il feint de respecter l’individu, pour mieux l’assujettir (à la consommation, entre autres), pour mieux l’abolir. Homo festivus, disait avec un grand sens de la formule Philippe Muray — l’étape qui renvoie Homo sapiens au néant. Qu’ils chantent, pourvu qu’ils paient, disait Mazarin. Qu’ils dansent, pourvu qu’ils consomment, dit le libéralisme mondialisé. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas se battre. Quitte à y rester. Après les Thermopyles, il y a Salamine et Platées. Après Alamo, il reste toujours la possibilité de remporter San Jacinto.
David Desgouilles. Fin septembre, les enseignants du public et ceux du privé sont descendus dans la rue main dans la main. Une telle unité peut-elle faire avancer les choses ? Une manifestation n’a jamais rien fait avancer. Les manifs unitaires encore moins que les autres, parce que pour arriver à cette unité, chaque syndicat fait des concessions qui vident l’ensemble de tout contenu réel. En gros, cette fois, les suppressions de postes.
DD. Justement ! Un candidat à la primaire socialiste, François Hollande, propose de recréer les 60 000 postes que la droite a supprimés… Alors, quand j’entends cela, je me dis qu’il a pris des leçons chez Pasqua — « les promesses n’engagent que ceux qui y croient ». Imaginons un instant qu’on revienne sur ces suppressions létales. Qui mettrait-on en face des élèves ? Plus de mille postes prévus au budget n’ont pas été remplis cette année par les jurys de concours, devant le niveau déprimant des candidats !
DD. Les candidats à la primaire socialiste sont-ils tous influencés par l’idéologie pédagogiste ? Qui serait à votre avis le meilleur candidat –ou le moins mauvais- sur le thème de l’école ? À gauche ? Mélenchon, peut-être — en dehors de questions de représentativité personnelle qui n’ont rien à faire ici. Mais personne au PS. Je me suis expliqué aussi clairement que possible sur mon blog Bonnet d’âne à ce sujet. Je vous renvoie donc à l’article « Etat d’urgence », rédigé début septembre.
DD. Il nous a semblé que vous vous étiez rapproché François Bayrou. Son bilan rue de Grenelle, au cœur des années 90, si funestes pour l’école, ne vous a pas rendu méfiant ? Au catholique qu’il est — et que je ne suis pas — je dirais « à tout pécheur miséricorde ». Bayrou tient depuis 2007 un discours plus jacobin que tous les autres — c’est peut-être de l’opportunisme béarnais, mais c’est un revirement significatif pour un centriste. C’est la raison pour laquelle tant d’enseignants ont voté et fait voter pour lui il y a quatre ans. Par ailleurs, il commence à apporter des réponses réelles aux questions de politique générale — ma foi, combien le font ? Il a certainement, parce qu’il a mûri, l’étoffe d’un homme d’Etat. Après tout, Chevènement lui-même, que vous encensez l’un et l’autre volontiers, n’a pas été toujours exemplaire quand il a été ministre de l’Education : les « 80% d’élèves au Bac », c’est lui ! On apprend en faisant des erreurs…
Coralie Delaume. Marine Le Pen a organisé le 29 septembre un meeting sur l’école. Elle y a tenu un discours que nombre de « Républicains » ne renieraient pas. Elle a notamment appelé à faire de l’école un « sanctuaire » dont on chasserait les pédagogistes à la Meirieu et les résidus du « jacklangisme ». Que pensez-vous de la mue amorcée sur ces thèmes par le Front national ? J’ai été approché par le Front National, et j’ai évidemment refusé leurs offres de service, parce qu’un discours sur l’Ecole, quel qu’il soit, n’efface pas un discours sur la sécurité ou l’Europe absolument révoltant de bêtise. Le FN a dragué des chevènementistes…
CD. Ils sont deux. Deux parfaits inconnus. Ce sont des aventures individuelles… Peut-être. Mais ils ont cru bon d’utiliser leurs convictions au service d’une femme qui manifestement n’en a pas, à part l’opportunisme. Marine Le Pen s’est fait (ou on lui a fait) une collection de mots à caser dans tout discours sur l’Education, de même dans tout discours sur l’immigration, etc.
Meirieu, lui, est partiellement revenu de ses vieilles lunes — au grand dam de ses affidés, comme je l’explique dans la dernière livraison de mon blog.
Quant à Jack Lang, c’est une antiquité, mais qui marque bien l’encroûtement du PS sur des convictions pédagogiques létales. Manuel Valls vient d’ailleurs d’en remettre une couche dans le même esprit.
David Desgouilles. Outre François Bayrou, donc, voyez-vous dans le spectre politique français d’autres candidats capables de porter un discours sur la conception que vous vous faites de l’école ? Non, aucun.
DD. Verra-t-on un jour Jean-Paul Brighelli en politique ? Non plus. Je suis un électron libre, et je tiens à le rester. Dans ces temps de mort de l’individu, c’est une forme de luxe, ou de dandysme.
Pour échouer à l’ENA, il suffit de rédiger une dissertation en trois parties. Si le thème imposé est celui de la profession politique (« Dans quelle mesure peut-on parler d’une impuissance du politique? »), voici comment faire:
Première partie
Les hommes politiques sont des professionnels et les professionnels agissent d’une façon étonnante. Par exemple, entre une action efficace qui met un terme au service et une action inefficace qui relance la nécessité du service, le professionnel choisira toujours la deuxième solution. Le professionnalisme consiste à organiser finement sa propre impuissance.
Deuxième partie
Il est exact qu’un plombier inefficace perdra ses clients au bénéfice de ses concurrents. Mais, outre que l’amélioration de la société n’est pas comparable à la réparation d’un robinet, il est non moins exact que cette efficacité repose sur la dégradation perpétuelle des choses, laquelle assure au plombier un avenir.
Troisième partie
Il n’en va pas de même chez les hommes politiques, dont l’intervention ne conduit jamais à un résultat aussi net et satisfaisant que la réparation d’une fuite d’eau. En ce cas, le maintien de la demande est essentiel. L’insécurité ou le désordre économique sont des problèmes dont les hommes politiques raffolent parce qu’ils maintiennent la demande du service. En politique, seule l’espérance fait vivre. Pour cette raison même, il n’est pas du tout certain que les hommes politiques aient un intérêt quelconque à les résoudre. Pour ce qui est de ne rien faire tout en donnant l’impression qu’ils vont faire quelque chose, on peut dire qu’ils sont très efficaces.
Conclusion
Un retour à l’amateurisme serait donc souhaitable, mais la professionnalisation du politique est irréversible. Il s’agit d’une maladie, et, comme dirait Proust, cette maladie n’est plus opérable.
Vers 18 heures, quand le soleil descend sur les montagnes, le trafic sur Jalalabad Road, en direction de Kaboul, se densifie. Les voitures civiles et militaires, les 4×4 blindés des contractors et les charrettes des éboueurs avancent au pas. Soudain, les silhouettes sombres et lourdes des hélicoptères de l’armée américaine se détachent sur le ciel, en silence, évoquant Apocalypse Now. Magnifique et triste. « Autrefois, les gars qui rêvaient d’une vie aventureuse s’engageaient à la Légion étrangère. Aujourd’hui, ils choisissent d’être contractors », me confie R., un ancien des Forces spéciales britanniques qui, depuis la deuxième guerre en Irak, travaille pour ce qu’on appelle pudiquement une « société militaire privée ». Mais R. se trompe. La guerre n’est plus une aventure, que ce soit pour les soldats de fortune ou pour leurs collègues et « concurrents » portant l’uniforme d’une armée régulière. Elle fait partie d’un plan de carrière – une carrière à risque, mais c’est une autre affaire… [access capability= »lire_inedits »]On a peu de chances aujourd’hui de rencontrer des personnages aussi baroques que le lieutenant-colonel Kilgore, de Coppola, fleurant dans le napalm « l’odeur de la victoire ». Des mesures de sécurité draconiennes et la sacro-sainte doctrine de la contre-insurrection, chère à l’ex-chef des troupes de l’OTAN en Afghanistan, David Petraeus, ont dompté les tempéraments les plus excentriques.
« La mort de dix paras en 2008 a été causée par une erreur de commandement »
Reste que des soldats meurent en Afghanistan. Et contrairement à ce que serinent quelques politiciens en campagne, ils ne meurent pas pour rien. Cela ne veut pas dire qu’ils meurent pour quelque chose. En tout cas, certainement pas pour les raisons officielles de la présence française sur le sol afghan : conforter le régime du président Karzai, sécuriser les districts susceptibles de faire l’objet d’attaques des insurgés et favoriser la poursuite du processus de négociations avec les talibans « modérés ». Les soldats meurent tout simplement parce que, comme l’a justement dit François Fillon le 14 juillet, « le métier des armes est le seul métier où l’on sait, quand on le choisit, qu’on va peut-être donner la mort ou la trouver ». Une évidence, pour ne pas dire un truisme, qui passe pourtant mal, dans l’opinion mais aussi parmi nos soldats : « On ne vit pas la même guerre quand on a le cul dans un fauteuil dans un bureau climatisé de l’état-major et quand on sue à grosses gouttes dans un VAB », remarque le sergent T., arrivé en Afghanistan en avril. Son chef de section renchérit: « Le problème, c’est qu’ici, pas mal d’officiers ne commandent qu’avec les galons. Et cela ne fait aucun doute, c’est une erreur de commandement qui a été la première cause de la mort de dix paras en 2008. À notre arrivée, nous avons pu visionner, sur l’Intranet du camp, une vidéo de cette action tournée par les talibans. Ils filment tout, même les évacuations en hélico… Les fautes commises par le commandement étaient patentes. Depuis peu, la vidéo a disparu du circuit.» Une décision compréhensible car le moral des troupes diminue quand augmente le nombre d’hommes morts au combat. Et il augmente à une vitesse effrayante. Même si certains vétérans ont connu bien pire.
« L’armée est touchée par le syndrome du syndicalisme »
Depuis le début de l’année, 22 soldats ont trouvé la mort en Afghanistan, portant à 74 victimes le prix payé par la France depuis le début de son engagement. Il n’est donc pas forcément pertinent d’évoquer, comme l’ont fait certains médias, l’attentat contre l’immeuble Drakkar qui avait fait 58 victimes, en 1983, à Beyrouth. « Durant les quatre mois de notre mission dans le cadre de la Force multinationale de sécurité au Liban, nous avons perdu 83 hommes. C’était dur, mais on ne se plaignait pas. Nous faisions notre travail », affirme E., sans trahir la moindre émotion. Ce quadragénaire, aujourd’hui employé par plusieurs entreprises privées, considère les soldats de l’ISAF avec une certaine exaspération : « Nous avons passé les premières nuits à Beyrouth sur la paille, dans des écuries. Des trous creusés dans un jardin faisaient office de toilettes. Les téléphones fonctionnaient, mais nous n’avions droit qu’à un appel de trois minutes pour toute la durée de la mission. Ne parlons pas de restaurants ou de duty free… Nous n’en rêvions même pas. L’armée est touchée par le syndrome du syndicalisme. Bientôt, les gars vont porter plainte et demander des dédommagements pour leurs ampoules aux pieds. De mon temps, les geignards avaient droit à une bonne baffe dans la gueule et ça allait tout de suite mieux. Aujourd’hui, aucun officier n’oserait réagir ainsi.»
Les « conditions de travail » des soldats participant aux « opérations extérieures » de l’armée française (OPEX) ont changé, leurs motivations aussi. Confortablement installé au foyer de l’un des camps situés à proximité de Kaboul, le sergent-chef W. recense les plus importantes : le salaire, la médaille et le baptême du feu. Participer à une OPEX c’est doubler sa solde – celle du sergent-chef W. passe d’environ 1500 euros à 3000 euros par mois. Sans compter les extras, faciles à réaliser pour ceux qui peuvent accéder aux boutiques détaxées des bases opérationnelles. La file d’attente qui se forme chaque matin devant le bureau de poste du camp montre que les cartouches de cigarettes, achetées en quantité industrielle et à un prix dérisoire, ne sont pas destinées exclusivement à la consommation personnelle de nos soldats. Revendues en France au triple ou quadruple de leur prix d’achat, elles permettent à certains, comme la caporale M., de doubler sa solde. Pour les cigarettes, ces petits arrangements – qui sont un secret de Polichinelle – sont tolérés. Qui s’en scandaliserait ?
Cela dit, on ne risque pas sa peau pour de l’argent, en tout cas pas pour des sommes aussi dérisoires. Restent la médaille, qu’on a des chances de recevoir au moment où on ne pourra plus avoir la fierté de la porter, et le baptême du feu, réservé à une élite restreinte quand une grande partie des soldats en mission doit se contenter d’activités nettement moins excitantes. « Cela fait des années que je répare des véhicules militaires, avoue le sergent L.. Je ne sous-estime aucunement l’utilité et l’importance de ce travail, car la sécurité d’un tas de mecs en dépend. Mais, que je sois en France ou en Afghanistan, j’accomplis exactement les mêmes tâches routinières, je cours le même risque, qui est quasiment nul. Et c’est tant mieux. » E., le vétéran du Liban, se souvient de l’excitation de ses 18 ans qui, il y a près de trente ans, le conduisit à s’engager : « Je voulais vivre en vrai ce que je voyais chaque jour à la télé. Cela ne veut pas dire que je voulais mourir ! Mon père, lui, était parti en Algérie avec en tête l’idée de mourir pour la France. Il y avait quelque chose de romantique. Moi, j’ai juste voulu faire l’expérience de la guerre. »
Meurt-on pour son pays ? Pour des idées ? Ne nous racontons pas d’histoires : si ceux qui choisissent le « beau métier de soldat », selon l’expression du Président de la République, méritent reconnaissance et respect, les jeunes recrues sont les enfants de leur époque. On ne voit pas pourquoi les pioupious seraient animés par l’esprit de sacrifice quand leurs concitoyens refusent le risque au point de demander à l’État de les prémunir contre lui et que l’épanouissement individuel semble être devenu la seule cause qui mérite que l’on se batte pour elle. De ce point de vue, l’armée est toujours la fille du peuple – sans doute la plus sérieuse et peut-être la préférée de la famille, même si certains, comme Madame Joly, aimeraient qu’elle se fasse oublier.
« Les gars font des erreurs parce qu’ils n’ont plus de résistance »
C’est que l’institution militaire demeure tout de même le dernier bastion de valeurs qui n’ont plus cours ailleurs. Bardé de décorations, l’adjudant-chef J.-P., 52 ans, qui bénéficie auprès de ses hommes et de ses supérieurs d’une sulfureuse réputation de baroudeur, se prépare à fêter son prochain retour en France après une mission de six mois. Planté, droit comme un piquet, devant un restaurant dont la fréquentation a été déconseillée par les services vétérinaires du camp pour cause de manquement aux exigences sanitaires, l’adjudant-chef n’est pas du genre à se laisser intimider par quelques bactéries : « J’aime venir ici. C’est l’unique endroit dans ce fichu camp où je peux manger de la viande telle que je l’aime, presque crue. Tout est devenu trop aseptisé dans le monde, partout. Les gars commettent de plus en plus d’erreurs sur le terrain parce qu’ils n’ont pas de résistance. Moi, même en hiver je porte la même tenue qu’aujourd’hui, avec juste un T-shirt en dessous. Quatre heures de sommeil par nuit et une heure de sport chaque matin. Le secret de ma force : la discipline ! ». Avant de regagner sa ville au bord de la Méditerranée, l’adjudant-chef J.-P. devra, comme tous les soldats passés par l’Afghanistan, séjourner quelque temps à Chypre pour y suivre un stage de réadaptation à la vie popote. L’atelier de groupe supervisé par un psychologue le met carrément en rogne : « C’est du n’importe quoi ! Ce psychologue ne possède aucune formation particulière alors qu’un militaire a une psychologie spécifique. Pour commencer, un militaire est plus inhibé et plus méfiant que le commun des mortels. Ensuite, il n’aime pas faire partager ses soucis. Enfin, il lui arrive quand même de souffrir plus ou moins régulièrement, donc il a l’habitude. Perte de temps et d’argent que tout ce cirque… »
La formation de six mois dispensée aux soldats avant leur départ suscite des jugements plus divers. « Cette préparation a été très instructive, même si je m’aperçois maintenant que la mission est bien moins difficile et merdique que ce qu’on voulait nous faire croire. Mais, du coup, le contact avec le terrain a été une bonne surprise », reconnaît le sergent T. À l’opposé, le caporal-chef D. estime que l’instruction reçue ne prépare nullement à la réalité d’une mission en zone hostile : « Il est impossible de reconstituer les conditions d’une patrouille dans la Kapisa sur un polygone en France. Le stress et l’adrénaline n’agissent pas de la même manière ici et là-bas. On a beau s’entraîner en France, ici, nous sommes chez les talibans, pas chez nous. Nous serons toujours pris au dépourvu. »
« On se fait buter alors qu’on n’est pas en guerre ! »
La mort de cinq soldats, le 13 juillet, au cours d’une attaque-suicide à Joybar, dans la province de la Kapisa, a évidemment été un choc pour l’ensemble du contingent français. Le sergent T., qui a appris la nouvelle par la radio, alors que son convoi faisait route vers la base avancée de Tagab, ne cache pas son appréhension quant à la poursuite de la mission : « Les talibans ont interprété la décision de retrait des troupes de l’OTAN comme une marque de faiblesse de notre part. De plus en plus hargneux, ils ne pensent qu’à nous faire fuir plus rapidement pour récupérer notre matériel. De plus, il est difficile de comprendre les sentiments de la population. » Les militaires tués étaient chargés d’assurer la sécurité de la choura – assemblée locale – qui se tenait dans le village. « Or, poursuit T., une bonne partie des participants a quitté les lieux juste avant l’explosion, ce qui signifie qu’ils savaient qu’un attentat se préparait. Je m’attends à une suite très difficile. » Pour sa part, le caporal-chef D., révolté, ne mâche pas ses mots pour dénoncer la « mollesse du commandement » : « Les gars basés sur les postes avancés en ont marre de servir de chair à canon. On se fait buter alors qu’on n’est pas en guerre ! Enfin, si les Afghans ne savent pas ce qu’ils veulent et nous prennent pour des cons alors qu’on est ici en mission humanitaire, autant dépêcher des équipes de nettoyage ! Je connais des légionnaires qui seraient heureux d’en découdre. Le problème, c’est qu’on ne sait pas ce qu’on fout ici. »
À l’évidence, nombre de soldats ne comprennent pas les objectifs de leur présence en Afghanistan, ce qui révèle au minimum un grave problème de communication dans la chaîne de commandement. « Personne ne nous informe des buts à long terme de notre mission, pas plus que des actions menées par ceux qui nous ont précédés, résume le sergent-chef W. Nous recevons des ordres confus auxquels nous devons obéir sans les comprendre. Cela démotive les hommes. » E., l’ancien du Liban, s’agace de ces récriminations : « Et alors, rétorque-t-il, nous ne comprenions pas non plus ce qu’on foutait au Liban. On faisait notre boulot du mieux possible, on déconnait, on apprenait le sens de la fraternité et puis basta ! Le reste, c’est une affaire de politiciens. » C’est oublier qu’à l’époque, la guerre était une encore une aventure − abjecte ou respectable, peu importe. Et un oubli de soi.[/access]
Ne craignez rien : si je m’adresse à vous en vous parant d’un titre auquel vous n’êtes encore qu’aspirant, je ne cherche pas à provoquer l’ire de dame Fortune qui n’aime pas être bousculée. D’abord, président, vous l’êtes déjà : le Conseil général de la Corrèze vous a choisi pour conduire les affaires de ce sympathique département. Le mauvais sort est donc prié de se tenir à carreau.
Au risque d’être, dans quelques semaines ou quelques mois, la risée de confrères aussi peu charitables avec moi que je le suis avec eux, j’affirme aujourd’hui que, pour vous, c’est plié. Vous gagnerez haut la main la primaire socialiste, et personne, même pas vous-même, ne sera en mesure de vous barrer le chemin de l’Elysée au mois de mai prochain.
Ma conviction ne doit pas grand chose à la consultation quotidienne des sondages, qui, au moins pour la primaire, relèvent de la basse charlatanerie. En plusieurs décennies d’observation attentive de la vie politique française, je me suis bricolé une station météo ad hoc, un peu à la manière des Inuits d’antan qui pouvaient prédire le temps avec une précision diabolique sans l’aide des satellites ni de modèles informatiques.
Quelques signes à peine perceptibles dans une conversation de voisinage, l’observation minutieuse des mouvements browniens du microcosme, l’analyse du métalangage des éditorialistes des journaux de province permettent de formuler sans trop de risques que la cause est entendue.
La primaire ? Elle s’est imposée comme une évidence dans un contexte social et politique où l’on pouvait craindre qu’elle fût rejetée comme une forme de coming out étranger à une tradition nationale où le secret de l’isoloir semblait aussi inviolable que celui de la confession. Même dans ma très droitière Haute-Savoie les gens de gauche non encartés n’éprouvent aucune gêne à aller se montrer en tant que tels dans les bourgs où tout le monde se connaît. Le seul vrai danger que court ce scrutin inédit, c’est d’être débordé par un afflux de votants que les organisateurs ne parviendraient pas à gérer.
De cette campagne, vous êtes sorti vainqueur, non pas par KO, mais largement aux points. Au cours des débats télévisés vous avez choisi de suivre le conseil d’Adrien Hébrard aux jeunes journalistes du Temps, l’ancêtre du Monde : « Faites emmerdant ! »[1. Cette formule est trop souvent attribuée à tort à Hubert Beuve-Méry, premier directeur du Monde]. La grisaille de vos costumes, l’aridité choisie du discours prononcé, le refus du lyrisme de sous-préfecture ont montré que vous aviez tout compris de l’exercice. Ce que l’on dit à la télé n’a aucune importance. Ce qui reste, c’est l’impression générale laissée sur le spectateur par le débatteur : sincère, pas sincère, sérieux, pas sérieux, sympa, pas sympa. Vous n’avez pas suscité une adhésion passionnelle à votre personne ou à votre projet, mais vous avez ancré dans le public la conviction qu’il n’était pas urgent de se lever pour faire barrage à François Hollande. Et c’est bien cela qui va être décisif au mois de mai : la passion sera anti-sarkozyste et la raison sera hollandaise. Vous ne serez pas le héros des « indignés », mais le bon choix des « modérés », au sens que Milan Kundera a donné à ce mot dans le contexte des révoltes d’Europe centrale et orientale de 1989.
Vous gagnerez cette primaire parce que vos concurrents ont la faveur de tous ceux qui peuvent vous faire perdre une élection nationale à coup sûr : les ex-trotskistes rassemblés en rangs serrés derrière Martine Aubry[2. A la notable exception de Julien Dray, qui est sorti du trotskisme par l’horlogerie], les sociologues mondains, les bobos de la mairie de Paris, les hesseliens, Mediapart et Laurent Fabius. Je reconnais toutefois que le ralliement tardif et opportuniste à votre personne de Jacques et Jack (Attali et Lang) n’est pas un cadeau, mais je fais confiance à votre habilité pour tenir en lisière ces personnages insupportables. Votre principale faiblesse, votre inexpérience gouvernementale perfidement ressassée par Martine Aubry, s’est même muée en un argument en votre faveur : on vous prête, à tort, une virginité vous exonérant d’avoir conduit le pays là où il en est aujourd’hui.
Vous serez président de la République, car vos adversaires de droite sont démoralisés. Quand un vieux grognard du gaullisme provincial comme Bernard Accoyer, président de l’Assemblée nationale, estime devant un petit comité de « pays » haut-savoyards que « ça sent le roussi », c’est qu’il y a le feu au chalet. Dans le peuple de droite qui m’entoure, certains ont pris très au sérieux le trait d’humour corrézien de Jacques Chirac annonçant qu’il allait voter pour vous…
Si vous tenez vraiment à perdre, il va falloir mouiller votre chemise ou commettre une strausskahnerie dont vous êtes bien incapable. Enfin, comme dirait Copé au lendemain de la déroute sénatoriale de la droite : c’est ma-thé-ma-tique ! A moins d’un miracle, aucun président sortant ne peut être réélu quand le chômage explose, les impôts augmentent et le pouvoir d’achat baisse. Cette règle ne souffre aucune exception, hormis en temps de guerre.
Ne croyez pas, cher François, que la perspective de vous voir conquérir la magistrature suprême me comble d’allégresse. Pour dire vrai, j’ai un peu peur. Peur de vous voir nommer Eva Joly garde des Sceaux, que vous rappeliez Hubert Védrine au Quai d’Orsay, ou Jean-Luc Mélenchon dans un grand ministère. Que vous oubliiez, une fois élu, tous ces modérés qui vous auront permis de franchir la barre fatidique des 50% au deuxième tour de l’élection présidentielle. Peur que vous ayiez peur de frapper du poing sur la table et vous conduisiez comme votre illustre prédécesseur corrézien Henri Queuille pour qui « tout problème devait trouver une solution si l’on évite de le poser ». Restez nucléaire comme vous l’êtes, soyez résolument OGM et nanotechnologies, évitez-nous le care ! Rassurez-moi, François.
Suivant le principe politicien « Fais à tes ennemis ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent », Arnaud Montebourg a décoché une flèche empoisonnée contre son rival Manuel Valls lors du second débat des primaires socialistes. En essentialisant l’idée d’une TVA sociale comme une mesure « de droite » -sous prétexte que certains caciques de l’UMP la soutiennent- il diabolise une piste de réindustrialisation certes coûteuse en pouvoir d’achat mais qui mérite au moins un sérieux examen[1. D’autant que sa mise en oeuvre ne nécessite pas l’accord de nos partenaires européens].
Montebourg a sans doute voulu se draper dans un ancrage « à gauche » pour mieux contrecarrer certaines basses critiques qui l’accusent de collusion avec Marine Le Pen. Cette dernière défend en effet l’établissement de protections aux frontières de la France, et non de l’Europe, afin d’entraver les délocalisations en Roumanie, en Chine ou au Maghreb. Or, la vulgate a tôt fait d’établir le sophisme suivant : « Tout protectionniste rejoint Marine Le Pen », « Montebourg s’oppose au libre-échange » donc « Arnaud Montebourg est objectivement mariniste ».
Le plus drôle dans l’histoire, ce n’est pas tant les efforts parfois pathétiques des uns pour faire bonne figure dans le grand chapiteau de l’antiracisme mais plutôt les limites du raisonnement par amalgame.
Un professionnel de la vigilance aura noté que les Identitaires mènent campagne tambour battant en faveur de la démondialisation, quitte à afficher leur soutien explicite à Arnaud Montebourg- qui s’en passerait bien. Pour développer la brèche ouverte par le député socialiste, ils ont même créé un Collectif pour la démondialisation intégrale assorti d’un site qui ressemble à s’y méprendre à une plate-forme de campagne montebourgeoise.
Malgré cette convergence de vues évidente, peu de choses rassemble les positions ethnicistes assumées du Bloc Identitaire, son projet d’une démocratie européo-régionaliste et son credo décroissant avec le jacobinisme « gaulliste de gauche » d’un Montebourg qui n’a que le mot « République » à la bouche.
In fine, seule l’opposition à Marine Le Pen unit ces deux pôles démondialisateurs. Un peu maigre comme dossier d’instruction. Mais on a déjà monté de beaux procès en sorcellerie avec moins que ça…
Comme l’a déclaré Marc Liévremont, « Le rugby français et les joueurs se sont gaussés des footballeurs l’an passé. Mais d’une certaine manière, on n’est pas descendu du bus ».
On ne voyait pourtant pas une équipe de rugby sombrer comme ont sombré les milliardaires-grévistes du football français. Parce que le rugby, « c’est pas pour les gonzesses », on ne s’écoute pas, on ne pleurniche pas sur un tampon. Et puis, le rugby, c’est l’authentique, c’est le sport « viril mais correct », c’est une explication d’hommes. Ce sont des valeurs, des têtes bien faites, des types qui ne se prennent pas au sérieux. Des gars capables de faire des phrases de plusieurs mots. C’est la célébration des régions, des terroirs, du Sud-ouest, d’une autre France, d’une France dont on aime bien savoir qu’elle existe encore.
Voilà qu’on apprend de l’entraîneur du XV de France que les joueurs ne tiennent pas le collectif. Qu’après le match, « ils se sont éparpillés ». Qu’avant et après, ils étaient avec leurs agents « la veille du match et après le match au lieu de se rassembler », parce qu’ « on est dans une société où l’image est importante ». On dira que le sélectionneur a beau jeu de tancer ses joueurs – même si c’est un peu son rôle – et que ce n’est pas en les faisant tourner systématiquement qu’il a pu créer un collectif. Mais à écouter Thierry Dusautoir, c’est individuellement (aussi) qu’ils ont été mauvais : « quand on manque des plaquages, des un contre un, quand on passe au sol, ce n’est pas une question de manque de repères ». Certes, gloire soit rendue aux Tonguiens. Mais, tout de même, ce n’est pas contre les Anglais ou les Springboks que l’équipe de France s’est écroulée.
Le Tonga, une équipe qui a fait du porte-à-porte pour trouver les moyens de se présenter à la Coupe du Monde… En face, des joueurs qui alignent les contrats de pub. Qui font les minets à poil dans les calendriers. Si l’image est importante, il faudra leur dire qu’on en attend une autre des rugbymen.
Toute la question est de savoir si la tendance est réversible. Pour le quart de finale contre l’Angleterre samedi ? Déjà. Mais à plus long terme ? La professionnalisation a-t-elle tué le rugby français ? La crainte était que le rugby vire au foot : n’est-elle pas en train de se réaliser ? D’ailleurs, la génération actuelle n’est-elle pas la dernière génération née avant la professionnalisation, qui a baigné dans l’esprit d’avant ? Et cette évolution, ne touche-t-elle que le rugby ou la société toute entière ?
Après tout, ce n’est pas un maigre signal que les premiers touchés par l’individualisme, l’argent et l’image soient des sports dans lesquels l’esprit du collectif est si primordial. Il est logique que les premiers dégâts apparaissent là où rien n’existe sans le collectif.
Et, nous, sommes-nous aussi dans le bus ? Incapables d’esprit collectif, d’abnégation ? On met en avant la responsabilité individuelle. C’est un bon début. C’est même un pré-requis. Mais il ne faudrait pas oublier que nous sommes membres d’un collectif (ou de collectifs) et que la responsabilité individuelle ne mène pas loin sans la conscience d’un destin commun.
Un petit rappel historique, à l’attention de tous les procureurs du dimanche qui ont déjà jugé, condamné, et embastillé le commissaire « ripou » Michel Neyret.
En 1986, le commissaire Jobic était un des plus grands espoirs de la police française. Suite à sa volonté de faire sortir de prison un de ses indics (un dealer pris en flag de trafic de stupéfiants), un magistrat des Hauts-de-Seine décrète que ce fonctionnaire d’élite est un suspect en puissance.
Circonstance aggravante, le commissaire n’est pas de gauche. Le juge d’instruction, lui, est un militant très actif du Syndicat de la magistrature. Suite aux déclarations d’un certains nombre de délinquants, dealers et autres prostituées, le juge décrète que non seulement Yves Jobic est un trafiquant de drogue et un proxénète, mais qu’il exerce ces activités au profit des caisses noires du RPR. Le 22 juin 1988, alors que la gauche vient de revenir aux affaires et donc à la Chancellerie, il fait incarcérer le commissaire Yves Jobic à la prison de Bois-d’Arcy.
Une belle affaire, donc, sauf qu’il n’y avait pas d’affaire. On s’apercevra au fil du temps que les nombreuses « preuves » accumulées par le juge relevaient d’une intox montée par des gros truands très désireux de se débarrasser de ce flic un peu trop efficace. Très logiquement, Jobic sera finalement blanchi par la justice de tout soupçon, et comme le rappelle le grand flic devenu écrivain Georges Moréas dans son excellent blog Police et cetera (auquel ce petit rappel doit beaucoup) : « Le 16 novembre 1990, la commission spécialisée de la cour de cassation a accordé à Yves Jobic, « victime d’une incarcération abusive et d’un préjudice particulièrement anormal et grave », une indemnité de 150.000 francs » .
Happy end ? Pas vraiment à en croire Moréas : « La vie de cet homme a été brisée par un juge rétréci, persuadé d’avoir mis à jour, au sein de la préfecture de police, un réseau de financement d’un parti de droite. Jobic s’est vu confier la direction de la prestigieuse brigade antigang en 1996, mais il est loin d’avoir fait la carrière qu’il méritait ».
Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la “Battle” sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy contre Pascal Riché sur « comment sauver la droite la bête du monde ? »
On ne sait plus où donner de la tête. À raison d’un cataclysme historique ou d’un retournement majeur par semaine, la campagne présidentielle s’annonce riches en émotions. En tout cas, le festival du commentaire péremptoire n’est pas prêt de s’arrêter. On sait donc avec certitude depuis l’élection d’un socialiste à la présidence du Sénat que « Sarkozy est foutu » – d’ailleurs, c’est ce que pensent les Français qui, à force de l’entendre toute la journée, le répètent gentiment aux sondeurs.
Le retrait de Jean-Louis Borloo – dont seuls les amis et encore pas tous pensaient qu’il irait jusqu’au bout – a suscité des analyses plus contrastées mais tout aussi catégoriques. « Bonne nouvelle pour l’Elysée », affirment les uns qui jurent avoir vu la main du président dans la culotte de leur sœur. « La droite a perdu son râteau à récolter les voix centristes », prétendent les autres – en particulier les centristes.
Le forfait du maire de Valenciennes a en tout cas remis au goût du jour une grille de lecture séduisante à défaut d’être pertinente, puisqu’elle permet de détester Nicolas Sarkozy sans rejeter dans l’enfer du conservatisme et de la réaction la grosse moitié des Français qui a voté pour lui.
La droite, c’est comme le cholestérol, il y en a une bonne et une mauvaise, une qui offre des clopes et une qui donne des coups, une qui épouse au grand jour et une qui « flirte » dans les coins sombres – devinez avec qui. Citant Jean-François Copé qui a déclaré que l’UMP devait donner toute sa place à « cette sensibilité », Le Parisien précise entre parenthèses qu’il s’agit de la sensibilité « humaniste ». En clair, à la droite de Jean-Louis Borloo, on n’est pas vraiment humaniste. Il est vrai que la plupart des commentateurs incluent dans cette droite fréquentable tous ceux qui, à l’UMP, sont supposés s’opposer au « candidat naturel », voire être tapis en embuscade comme Alain Juppé qui ne doit pas en revenir de sa nouvelle popularité, dans le peuple médiatique en tout cas.
Logiquement, on dénonce donc régulièrement la « droitisation de la droite » qui serait incarnée par Patrick Buisson – lequel a surtout le tort de croire que l’électorat se saucissonne en parts de marché. La « droitisation », pour faire court, ça consiste à parler d’immigration, de sécurité et de drapeau, thèmes « nauséabonds » car contaminés pour des millénaires par le Front national – dans ces conditions, André Gerin et peut-être même Ségolène Royal devraient rapidement rallier le Président sortant. Et tant pis si ces thèmes intéressent les Français, en particulier ceux qui appartiennent aux classes populaires, y compris les rares dont le PS n’a pas encore réussi à se débarrasser. Tout le monde semble avoir oublié qu’une élection ne se gagne pas au centre, à gauche ou à droite, mais au peuple.
Au lieu de l’accuser de racisme, xénophobie, frilosité, on pourrait donc se demander ce qu’il veut, ce fichu peuple, pas ce qu’il veut qu’on lui dise, mais ce qu’il voudrait qu’on fasse. À moins qu’on n’ait pas très envie de le savoir. On risque en effet de découvrir qu’une grande partie des Français, quelles que soient leurs appartenances politiques et leurs origines géographico-culturelles, veulent rester un peuple, c’est-à-dire une collectivité qui décide de son avenir à l’intérieur de ses frontières. Si la question de l’immigration est si sensible, ce n’est pas parce que les Français sont racistes, mais parce que depuis 30 ans, les bonnes âmes de droite et de gauche n’ont rien trouvé d’autre à en dire que le fait qu’elle était une « chance pour la France » – comme si un phénomène social d’une telle ampleur pouvait être décrété bon ou mauvais. Or, ce que redoutent beaucoup de citoyens comme vous-et-moi (c’est-à-dire pas seulement d’affreux lepénistes au couteau entre les dents), c’est que la France et les autres nations disparaissent parce que, contrairement aux ravis de la crèche européenne, ils savent qu’après les nations il n’y a rien, rien en tout cas qui puisse servir de cadre à la vie publique et à la démocratie. Autrement dit, la plupart des « gens ordinaires » n’ont pas besoin de lire Michéa pour comprendre que tout changement n’est pas synonyme de progrès et que l’effacement des frontières n’est pas une bonne nouvelle.
L’ennui, c’est que ce clivage qui prend ses racines dans l’anthropologie profonde ne permet nullement de distinguer la droite de la gauche. Une fois de plus, le peuple devra choisir, non pas entre deux familles idéologiques mais entre deux écuries électorales qui, au-delà des différences rhétoriques, finissent par mener peu ou prou la même politique puisqu’il n’y en pas d’autre. N’en déplaise à mon cher confrère, plutôt que de chercher à sauver la droite (ou la gauche), il s’agit peut-être de se délivrer une fois pour toute des ces signifiants dépourvus de référents. Alors, il est fort possible que les électeurs décident de changer d’écurie pour signifier leur déception mais ce sera sans grandes illusions. Le meilleur argument de la gauche reste le rejet de Nicolas Sarkozy. Et voilà pourquoi notre vie politique est muette.