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Le marché libre ou bien la guerre

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« Les gouvernements et parlements européens se sont efforcés, depuis plus de soixante ans, de gêner le jeu du marché, d’intervenir dans la vie économique et de paralyser le capitalisme. […] Ils ont dressé des barrières douanières ; ils ont encouragé l’expansion de crédit et une politique d’argent facile ; ils ont eu recours au contrôle des prix, aux salaires minima et aux procédés subsidiaires. Ils ont transformé la fiscalité en confiscation et expropriation ; ils ont proclamé que les dépenses imprudentes étaient le meilleur moyen d’accroître richesse et bien-être. Mais quand les conséquences inévitables de telles politiques […] devinrent de plus en plus évidentes, l’opinion publique ne porta pas son blâme sur ces politiques chéries, elle accusa le capitalisme. Aux yeux du public, ce ne sont pas les politiques anticapitalistes mais le capitalisme qui est la cause profonde de la dépression économique, du chômage, de l’inflation et de la hausse des prix, du monopole et du gaspillage, du malaise social et de la guerre ».

Nous sommes en 1944. Lorsque Ludwig von Mises écrit ces quelques lignes qui introduisent son Omnipotent Government[1. Omnipotent Government : The Rise of the Total State and Total War ; une excellente traduction est disponible ici] où il décrit les causes de la montée du national-socialisme en Allemagne et les politiques qui ont précipité le monde dans une des guerres les plus destructrices de l’Histoire, les gouvernements du monde libre s’apprêtent à parapher les accords de Bretton-Woods qui entreront en vigueur le 22 juillet et négocient les premiers accords de libre-échange − qui seront signés en 1947 à Genève sous le nom de GATT. Pour ceux qui ont vécu l’entre-deux-guerres, cela ne fait aucun doute : si on veut sauver la paix dans le monde, il faut à tout prix éviter un retour au nationalisme économique, au protectionnisme et aux politiques de dévaluations compétitives.[access capability= »lire_inedits »]

Le système de Bretton-Woods prévoyait que chacun des pays signataires s’engage à maintenir une parité fixe de sa monnaie nationale par rapport au dollar américain, lequel était garanti par une quantité d’or à raison de 35 dollars pour une once. En d’autres termes, en signant cet accord, les gouvernements acceptaient de maintenir la valeur de leurs monnaies respectives par rapport à l’or, c’est-à-dire qu’ils s’interdisaient de dévaluer.
Mais au cours des années 1960, le gouvernement américain, qui doit financer la guerre du Vietnam et la conquête de l’espace, crée de l’inflation sur le dollar qui se transmet mécaniquement à toutes les autres monnaies du système. Le 15 août 1971, les États-Unis suspendent unilatéralement la convertibilité du dollar en or : c’est le « Nixon Shock », qui scelle la fin de l’étalon-or. Le système de taux de changes fixes, devenu intenable, s’effondre définitivement en mars 1973 pour laisser place à un système de parités flottantes. Dès lors, plus rien ne limite la capacité de création monétaire des États[2. C’est dans ce contexte que Valéry Giscard d’Estaing a fait voter la fameuse loi n°73-7 du 3 janvier 1973 qui interdit au Trésor public de se financer directement auprès de la Banque de France, c’est-à-dire par émission monétaire.]. Nous sommes entrés dans l’ère de la « fiat monnaie », une monnaie-papier dont la valeur n’est garantie que par le bon vouloir des gouvernements et de nos banques centrales.

Si les États ont toujours cherché à contrôler la monnaie, c’est parce qu’ils disposent ainsi de l’arme fiscale absolue. L’inflation est un impôt : en faisant « tourner la planche à billets »[3. C’est une image ; la monnaie est aujourd’hui essentiellement électronique.], donc en dévaluant la monnaie, on transfère la richesse des fourmis qui disposent d’économies vers les cigales endettées − à commencer par l’État. Libérés de la contrainte qu’étaient les parités fixes, les gouvernements découvrent qu’ils peuvent financer une partie de la dépense publique sans lever d’impôts : il suffit d’enchaîner déficit budgétaire sur déficit budgétaire et de dévaluer la monnaie. Quelques chiffres pour la France : de 1973 à 1983, la dépense publique passe d’un peu moins de 40 % à plus de 50 % du PIB. Sur la même période, le franc français perd plus de 65 % de sa valeur : une Renault 5 qui coûtait 10 800 francs en 1973 vaudra 30 700 francs dix ans plus tard. Depuis 1975, les gouvernements successifs de notre pays n’ont pas voté un seul budget à l’équilibre. Pas un seul.

Pendant des décennies nous avons dépensé, pendant des décennies nous avons empilé dette sur dettes pour financer des systèmes sociaux de plus en plus coûteux, une pléthore d’emplois publics plus ou moins utiles, un millefeuilles administratif digne de l’Ancien Régime, le programme Rafale de M. Dassault, les subventions à la presse et, last but not least, le sauvetage des banques. En 2010, la dépense publique atteignait ainsi 56,6 % du PIB : à ce niveau, on ne peut vraisemblablement plus la financer par l’impôt. Aucun citoyen français ne sait combien d’impôt il paye, ni à quoi ses impôts servent, et cela malgré une pression fiscale qui est l’une des plus élevées du monde. Selon une étude récente[4. Institut économique Molinari : « Fardeau fiscal de l’employé lambda au sein de l’UE » (juin 2011).], entre charges, impôt sur le revenu et impôts indirects, un salarié français moyen ne dispose librement que de 43,6 % de son salaire.

Pendant des décennies, nous avons réglementé à tour de bras. « Si vous avez dix mille règlements, vous détruisez tout respect pour la loi », disait Churchill. Nous sommes désormais bien au-delà de ce chiffre. Nul n’est supposé ignorer la loi, affirme l’adage, mais nous l’ignorons tous, y compris les juristes professionnels. Nos lois sont devenues un maquis si complexe et instable que, de l’aveu du médiateur de la République, même l’administration chargée de les faire appliquer s’y perd. Nous vivions autrefois dans un État de droit, où un homme pouvait compter sur un environnement stable pour faire des projets et mener sa vie; nous vivons désormais dans l’attente de la prochaine lubie, de la prochaine mode et des pages de règlementations qu’elle enfantera.

Pendant des décennies, enfin, nous avons fondé tout notre système financier sur une planification monétaire centralisée dont nous avons supprimé le seul garde-fou : l’étalon-or. Nous avons volontairement favorisé la dette et sanctionné l’épargne, tandis que nous demandions aux banquiers centraux de piloter l’économie à coup de manipulations des taux d’intérêts. Le résultat, ce sont des monnaies dont la valeur s’est effondrée, du surendettement, des bulles spéculatives et des récessions. Et à l’heure où j’écris ces lignes, nos banques centrales préparent ce qui sera sans doute la plus gigantesque bulle spéculative jamais observée.

Et maintenant que ce système s’effondre, vous accusez le capitalisme d’être la source de vos malheurs, vous réclamez la « démondialisation » et le retour du nationalisme économique, vous réclamez votre « souveraineté monétaire » et la dévaluation dont elle est le faux-nez, vous réclamez un « État fort », l’avènement d’un homme (ou d’une femme) providentiel. Vous voulez, en somme, rééditer le scénario décrit par Mises. L’Histoire, paraît-il, ne se répète pas, mais elle a une forte tendance au bégaiement. Les mêmes causes produiront les mêmes conséquences.
J’agirai en conséquence pour ma famille et moi-même. Mais comme j’aime ce pays, je me fais un devoir de vous transmettre l’avertissement de Ludwig Von Mises qui avait fait siens les mots de Virgile : « Tu ne cede malis sed contra audentior ito »[5. « Tu ne cèderas pas au mal mais le combattras avec courage »].[/access]

NRJ : Nostalgie des grèves d’antan

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La lutte des classes va parfois se caser dans les endroits les plus inattendus. Chacun le sait, en période de chômage élevé, la plupart des mouvements sociaux sont concentrés dans les secteurs publics et parapublics.

Quand des grèves touchent le secteur privé, exception faite des appels nationaux tel celui du 11 octobre prochain, il s’agit presque uniquement de mouvements défensifs, contre un plan « social », une fermeture d’entreprise ou une délocalisation.

En clair, ceux qui comme moi ont grandi à une époque où l’on faisait grève pour un oui, pour un non, mais le plus souvent pour des hausses de salaires ont des allures de syndicalistes de Cro-Magnon.

C’est donc avec une joie assez entière, et une stupéfaction qui l’est tout autant que nous avons appris la tenue hier d’une grève massive dans trois radios de NRJ Groupe, NRJ, Nostalgie et Chérie FM. À l’appel de leurs syndicats, une large majorité des journalistes de ces stations ont débrayé dans la matinée, pour obtenir 5% d’augmentation, une goutte d’eau, il est vrai, au vu des bénéfices très conséquents du groupe.

On pourra être étonné que cette lueur d’espoir nous vienne d’un des hauts lieux de la décérébration. Ça m’apprendra à avoir des préjugés, ou disons trop de préjugés. Et je tire donc mon chapeau à ces OS du journalisme qui ont compris un truc tout simple : non seulement leur patron peut pas faire de radio sans eux, mais en plus, pour lui, la menace de délocaliser tombe à l’eau : même s’il en rêve, Jean-Paul Baudecroux ne risque pas de faire tourner son business en direct depuis Vientiane avec des reporters moldaves et des techniciens sri lankais…

Quand Borloo se recentre

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La « Borloose »[1. Joli mot emprunté à la volée à une camarade de Médiapart] volume 2. Il y a un peu moins d’un an, Matignon passait sous le nez de Jean-Louis Borloo qui en profitait pour « reprendre sa liberté » en claquant la porte du gouvernement. Dix mois de libre cogitation plus tard, il s’invite sur le plateau de TF1 pour annoncer gravement, trémolos dans la voix, que le puissant esprit de « responsabilité » qui l’anime lui commande de ne pas se présenter à l’élection présidentielle de 2012. Traduction : il soutient Sarkozy au premier tour de la présidentielle. Vivats à droite, surprise au centre, et Yade rama toute la soirée… Très « triste » comme toute la petite galaxie borlooiste. On la comprend, tous ces efforts de mise en scène tragique, quasi sacrificielle, pour finir par jeter l’éponge… Pas vraiment glorieux, voire un peu piteux. Au moins l’UMP pourra-t-elle la ramasser, l’éponge, pour tenter de nettoyer ses casseroles.

Pour les rares personnes que la putative candidature Borloo intéressait vraiment, ce retrait était attendu, la seule inconnue en était le moment. Jacques Chirac aimait répéter « les centristes, on les roule dans la farine et on les fait frire ». La première fournée vient donc de plonger dans la friteuse, les autres suivront, car « force est de constater que la dynamique des centres ne s’est pas créée » comme l’a écrit le désormais non-candidat dans une lettre mise en ligne juste après son annonce au 20 heures. Ce n’est rien de le dire.

Je ne prends aucun risque en prenant le pari qu’Hervé Morin, président du Nouveau Centre (NC) crédité d’un bon 1% dans les sondages, empruntera d’ici quelques jours ou quelques semaines un chemin analogue à celui de son camarade de l’Alliance républicaine écologiste et sociale[2. ARES, regroupant le Parti radical, le Nouveau Centre, la Gauche moderne et la Convention démocrate- créée en juin dernier en vue de présenter un candidat unique du centre].Si d’aventure il présente un candidat contre Nicolas Sarkozy, le Nouveau Centre serait laminé dans une confrontation face à l’UMP aux législatives. Le tempérament du député centriste moyen n’ayant jamais été porté skaur le hara-kiri, l’affrontement fratricide n’aura pas lieu.

Ce non événement qu’est le retrait de Borloo révèle une fois de plus le malaise profond du centre en France, qui ne s’est jamais remis de l’éclatement de l’UDF au lendemain de l’échec de François Bayrou à la présidentielle de 2007 et de la caporalisation qui s’en est suivie de la grande majorité de ses sous-ensembles autour de l’UMP. Un centre indépendant politiquement est-il encore possible en France ? François Bayrou veut y croire, il en connaît le prix à payer.

Sur le fond, sa ligne de conduite n’a pas changé depuis qu’il décida en janvier 2006 d’affranchir totalement l’UDF de la droite parlementaire en faisant approuver en congrès une motion définissant sa formation comme un « parti libre et indépendant ». Il y a deux semaines, lors de l’université de rentrée du Modem, il fut incroyablement dur à l’égard du pouvoir. « Les voyous, les truands les trafiquants on les a installés au cœur de l’État » tonnait-il avant de se lancer dans la liste exhaustive de ce qu’il fallait « passer au kärcher : Affaire Karachi, affaire Djouri, affaire Guérini, Affaire Bourgi, affaire Takieddine, affaire Tapie ». « Nous n’avons pas à accepter toutes les compromissions et toutes les soumissions qui ont eu lieu ces dernières années ». Et il prévenait « nous ne serons jamais dans un deal de quelque poil que sera le dealer ».

Le « dealer » de l’Élysée connaît la résolution de fer du leader du Modem et a pris soin de le cajoler depuis quelque temps déjà, le recevant, l’appelant régulièrement, lui demandant conseil en période de gros temps… Une paix armée, en bonne et due forme, qui arrange les deux parties. Après ses cuisants échecs aux européennes et aux régionales, Bayrou a fait le deuil de l’anti-sarkozysme stérile. Et dans la pensée élyséenne, le Modem réduit à une peau de chagrin n’est plus qu’en mesure « de fixer les électeurs de gauche », alors qu’un Borloo aurait ratissé directement sur les plates-bandes présidentielles.

Puisque nous sommes joueurs, nous n’enterrerons pas tout de suite Dominique de Villepin dans la grande bataille du centre pour 2012, mais il semble bien que son vainqueur soit déjà François Bayrou…avec la bénédiction de l’Élysée.

Le Prix Nobel de médecine remis à un chercheur décédé

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Comme le veut la tradition, la semaine des Nobel s’est ouverte à Stockholm, avec l’annonce des lauréats du Prix Nobel de médecine ou de physiologie, décernés par l’Institut Karolinska. Ce lundi, trois scientifiques ont été distingués pour leurs travaux sur le système immunitaire : l’Américain Bruce Beutler, le Canadien Ralph Steinman et le Français d’origine luxembourgeoise Jules Hoffmann, de l’Académie des Sciences.

Rien que de très normal, donc, mais à un petit (et sinistre) détail près: au moment de l’annonce du résultat des délibérations, un des trois récipiendaires était mort depuis quatre jours. En effet, Ralph Steinman, un chercheur de renommée mondiale, notamment reconnu pour sa découverte en 1973 des « cellules dendritiques du système immunitaire humain » est mort vendredi dernier d’un cancer du pancréas à l’âge de 68 ans, ainsi que sa famille vient de le confirmer à La Gazette de Montréal.

Le règlement intérieur du Prix stipule pourtant formellement que celui-ci ne peut être remis à titre posthume. Mais le comité d’experts qui désigne le ou les lauréats ignorait tout de ce décès lors de ses délibérations.

Un cas similaire ne s’étant jamais présenté auparavant, on ignore quelle sera la décision définitive du jury.

L’égalité en marches

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Au nombre des ouvrages parus à la rentrée figure La société des égaux de Pierre Rosanvallon. L’auteur prétend y refonder l’idée d’égalité après que celle-ci est tombée en panne. Il rappelle qu’à l’heure de la Révolution française, l’égalité était appréhendée comme « une façon de faire la société, de produire et de faire vivre le commun ». Loin de désigner la seule redistribution des richesses, elle était considérée comme « une qualité démocratique ».

Samedi 1er octobre, sous une pluie de soleil estival, les parisiens ont eu l’occasion d’appréhender la « qualité démocratique » de notre modernité souriante en divers endroits de la capitale.

Enième réplique du séisme DSK, la Marche des salopes réunissait une centaine de manifestantes, expérimentant l’ivresse joyeuse et communicative du pas cadencé, de Montparnasse au Panthéon. Légères et court vêtues, elles dénonçaient tout à la fois « le sexisme », « la culpabilisation des victimes de viol » et « les réflexions désagréables dans la rue quand on s’habille bien ».

On ne sait s’il s’agissait là de soutenir Tristane Banon, confrontée la semaine dernière à celui qu’elle accuse d’agression, ou de prolonger l’euphorie que n’aura pas manqué de provoquer, chez les féministes, l’opération « mademoiselle » du collectif OLF. Quoiqu’il en soit, les actions éparses et désordonnées menées depuis quelques mois par les militantes de la cause des femmes auront beaucoup nui à leur crédibilité. En proposant « d’Oser le clito » comme on dénonce le viol, elles brouillent la frontière entre la condamnation légitime d’un crime et la mise en scène pathétique d’une frasque médiatique. En mettant dans le même sac del’inégale répartition des tâches ménagères – qui relève de la liberté de s’organiser comme on l’entend au sein de sa maisonnée – et le problème de l’iniquité salariale hommes-femmes, qui nécessiterait un vrai débat politique, les indigné-es achèvent de semer la confusion, au point qu’on ne peut désormais plus prononcer le mot « féminisme » sans générer une salve de rires gras.

Cependant que les « salopes » coléraient dans leur coin, quelque 900 personnes participaient à la première Roma Pride, une marche pour la dignité des « Roms, Tsiganes, Gitans, et Gens du voyage. Au-delà des oraisons traditionnelles contre la « stigmatisation » et autres « discriminations », les organisateurs vilipendaient « les nombreuses confusions volontairement entretenues entre catégories administratives, nationales, culturelles et entre Roms, Tsiganes, Gitans et Gens du voyage au prétexte que « celles-ci fabriquent, pour mieux la désigner, une population qui serait homogène et viscéralement dangereuse pour la République ». C’est sans doute pour mettre un terme à toute cette confusion que les participants avaient décidé de s’unir dans leur diversité et de communier dans leur hétérogénéité.

Avant que ne débute la Pride, Domique Sopo, président de SOS-Racisme, diffusait ubi et orbi le communiqué des associations organisatrices. Celui-ci proposait, « dans une ambiance citoyenne, festive et revendicative », de réclamer « le respect pour tous les Européens de la liberté de circulation, un des fondements essentiels de la construction européenne. Ceci implique notamment l’intégration de la Roumanie et de la Bulgarie dans l’espace Schengen ». En voilà une bonne idée ! Après avoir œuvré sans relâche pour que réaliser la libre circulation des capitaux et des marchandises, attelons-nous désormais à accroître celle des êtres humains. Les pauvres du monde entier ne sont-ils pas le carburant dont les « globocrates » ont besoin pour exercer la pression à la baisse sur les salaires qui leur permet d’accroître leurs profits ? Quant aux pays de l’Est de cette Europe mal élargie, continuons de les intégrer sans exigences ni conditions. Et, plutôt que de les inviter à protéger leurs minorités, congratulons-les pour les manifestations anti-Roms qu’ils tolèrent sur leur sol en acceptant que leurs victimes viennent s’échouer sur le notre.

Quoiqu’il en soit, des diverses « Marches » aux multiples « Prides», quand on voit le nombre de militants de tout poil qui battent le pavé pour exalter leurs différences au nom de l’égalité, et qui crient leur petite souffrance en espérant arracher ainsi leur part d’onction victimaire, on se dit que Rosanvallon s’est décidemment trompé de livre. Les « égaux » ont du plomb dans l’aile. Et c’est plutôt La société des ego qu’il aurait dû nous donner à lire.

La Société des égaux

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Qui a tué Borloo ?

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Oui, le mystère… Mystère de chambre close, où l’on a retrouvé la victime sans vie, sans qu’on puisse déceler aucune trace d’infraction.

Que s’est-il passé pour que Jean-Louis Borloo appelle en catastrophe TF1 hier après-midi, pour ensuite y annoncer en direct sa non-candidature? Eh bien quitte à vous décevoir, m’est avis qu’on sait déjà qu’on ne le saura sûrement jamais, ou alors dans très très longtemps…

Ce qu’on sait déjà, en revanche, c’est que les arguments avancés par l’intéressé pour annoncer son retrait surprise ne sont guère recevables.

Premier argument (en substance) : « Le Centre est trop divisé, je n’ai pas réussi à le fédérer sur mon nom ». Fadaises ! Certes, Bayrou n’avait pas annoncé son renoncement, ni Hervé Morin son ralliement. Mais l’un comme l’autre avaient été considérablement affaiblis par la dynamique que Borloo s’était donné énormément de mal à créer, notamment en débauchant quelques uns des chevau-légers du sarkozysme façon 2007 (Rama Yade, Fadela Amara, Yves Jégo, Dominique Paillé, Jean-Christophe Lagarde…)

Pour ses partisans, l’hypothèse Borloo 2012 a toujours pris en compte, dès sa mise en orbite, le maintien dans la course d’un Bayrou très décrédibilisé. Quant à Hervé Morin, qu’il reste ou qu’il parte, qu’il se rapproche finalement de l’ancien ministre de l’Ecologie ou du Président en place, qui s’en souciait, compte tenu de sa capacité de nuisance infinitésimale ?

Deuxième argument (en substance toujours): « Si je reste candidat, je prends le risque de favoriser un 21 avril à l’envers, et un duel PS-FN au second tour ». Et c’est vrai que chaque électeur modéré abandonnant le candidat « naturel » de la droite pour celui du centre favorisait cette hypothèse. Le raisonnement de Borloo chez Chazal est donc mathématiquement imparable. Politiquement, il l’est beaucoup moins : en effet, c’est quand Marine le Pen était au plus haut dans les sondages, au printemps dernier, donc, que fut lancée l’opération Borloo. Et c’est alors que les sondages (qui valent ce qu’ils valent, mais qui nous intéressent ici comme argumentaires de Jean-Louis Borloo) donnent tous la candidate frontiste bonne troisième, cinq à sept points en dessous de ses scores putatifs de mars-avril. Marine Le Pen n’est donc pas une raison, c’est une excuse.

Suite logique de l’énigme, si ni le Centre, ni le Front ne sont coupables, alors qui ? À ce stade du récit les regards se tournent illico vers l’UMP ou plus exactement vers le Président. Lequel est automatiquement soupçonné d’avoir exercé les pires pressions -traduisez menaces, chantage, et autres boules puantes. Une culpabilité automatique à laquelle les spectateurs de René l’énervé ou les lecteurs de Joffrin ou Demorand vont adhérer spontanément. Mais nous, nous laisserons la spontanéité aux enfants et l’automatisme aux robots. Nous n’excluons pas que pression il y ait pu avoir, d’ailleurs le Président ne s’en est même pas caché, ne loupant depuis six mois aucune occasion de demander publiquement à Borloo de ne pas jouer avec les allumettes. C’est aussi très publiquement que l’UMP a coupé les vivres au Parti radical, le privant plus ou moins indûment d’un million d’euros annuels auquel il pouvait assez légitimement prétendre. Mais qui dit pressions ne dit pas forcément coups tordus ou cadavres qu’un quelconque cabinet noir s’apprêterait à sortir du placard centriste. Pour la simple raison que là encore, une telle supposée menace était évidente à anticiper par Borloo au moment du lancement de sa campagne. On n’y croira donc pas.

Tous les suspects évidents ayant été éliminés, reste une hypothèse. Celle d’un Borloo qui tel Delors, ou plus près de nous Besancenot, refuserait à la dernière minute de sauter le pas. Parce qu’il a mesuré ce qu’était vraiment une campagne présidentielle, et ce qu’allait être celle-là en particulier.

Dans la vie réelle, quand on est confronté à un mystère de chambre close, l’hypothèse la plus plausible, c’est toujours celle du suicide.

Sénat : place aux jeunes !

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Les résultats de l’élection à la présidence du Sénat ont été assez clairs puisque Gérard Larcher avait renoncé à manipuler les centristes sur l’amicale pression de Nicolas Sarkozy, qui ne voulait pas ajouter le déshonneur à la défaite. Jean-Pierre Bel, ancien président du groupe socialiste, a donc été élu dès le premier tour par 179 voix contre 134 voix pour le président UMP sortant et 29 voix pour la centriste Valérie Létard.

Ce résultat, comme le veut le règlement du Sénat, a été proclamé par le doyen de la Haute Assemblée. Mais là, le match a été beaucoup plus serré et s’est joué à presque rien. Il a été remporté, vraiment de justesse, par Paul Vergès, leader du Parti Communiste Réunionnais et frère jumeau de l’avocat, qui est né le 5 mars 1925. Il a battu sur le fil un autre jeunot de 86 ans, le sénateur de l’Essonne, Serge Dassault, qui lui a vu le jour…un 4 avril 1925.

C’est d’autant plus rageant pour Serge Dassault, autrefois maire régulièrement invalidé et régulièrement réélu de Corbeilles-Essone face à un challenger également communiste, que Paul Vergès ne va lui voler le doyennat que très provisoirement. Vergès a en effet annoncé son intention de démissionner rapidement au profit de la suivante sur sa liste, Gélita Hoarau.

Passé un certain âge, avant de retrouver la beauté des danseuses de maloya et le goût du rhum arrangé de l’Ile Bourbon, il y a des petits plaisirs métropolitains qui ne se refusent pas…

Le voyou de Séoul

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Yi Sang

Un inconnu s’est installé chez moi. Je l’avais rencontré dans une librairie de Saint-Germain-des-Prés. Il avait une allure décadente et était habillé d’un rubashka très lisse. Sa pâleur extrême m’avait impressionné. « Si ce n’est pas un poète maudit, et coréen de surcroît, m’étais-je dit, c’est que je ne connais vraiment rien ni à l’Asie, ni à la littérature ». Autant dire aux deux choses qui comptent le plus pour moi.

Je ne m’étais pas trompé : c’était bien Yi Sang, le voyou de Séoul, l’admirateur de Rimbaud et d’Apollinaire, le poète qui voulait savoir à tout prix pourquoi la ligne avait assassiné le cercle.[access capability= »lire_inedits »] Il m’avait demandé s’il pouvait laisser dans mon studio une malle emplie de revues coréennes et de manuscrits en travail. J’avais accepté, bien sûr, curieux d’approcher un homme qui portait sur son visage les marques du génie et d’une mort précoce. Il n’avait alors que 25 ans et il lui restait quelques mois à vivre. Cela lui suffisait, me confia-t-il un soir, pour chambouler la littérature coréenne, tout comme Lu Xun l’avait fait avec la littérature chinoise et Akutagawa avec la japonaise. J’admirais son assurance, moi qui savais que je ne révolutionnerais jamais rien, même pas le train-train de ma vie quotidienne.

« Ma famille ? Je les trouvais abjects. Je les haïssais même »

Yi Sang était de la race des aventuriers : il avait déjà traîné ses guêtres en Chine et au Japon et, maintenant, il voulait découvrir les romantiques allemands, les dadaïstes, les surréalistes et même Louise Brooks, dont la beauté l’avait ébloui.

Comme je lui demandais à quoi ressemblait sa famille, il détourna la tête pour que je ne remarque pas le mépris qui accompagnait sa réponse : « J’ai laissé derrière moi une famille habituée au déshonneur, une famille née pour porter sur son dos tout le malheur du monde. À l’heure qu’il est, ils doivent avoir fini leur dîner…..écœurant comme toujours. Et être couverts de sueur à cause de la chaleur ». Il poursuivit en me fixant sans me voir : « Je n’ai jamais réussi à les aimer vraiment. Je les trouvais abjects. Je les haïssais même. Pourtant, ils ne s’effondraient pas. Ils m’importunaient sans relâche pour pénétrer dans mon organisme, comme s’ils dégageaient des odeurs toxiques ». Et vous, me questionna-t-il à son tour, avez-vous aimé votre famille ? Je lui répondis qu’aimer serait un mot trop fort, mais que l’indifférence y était de règle. Chacun menait la vie qu’il entendait. « Mesurez-vous votre chance ? », me demanda-t-il, surpris. Je bredouillai que oui. Il voulut savoir si j’aimais aller à la plage. « Bien sûr, et vous ? » Il me répondit que la plage elle-même n’était que mélancolie pour lui. « Où que j’aille, je n’arrive pas à être heureux ». Yi Sang était un homme désemparé : il ne parvenait même plus à lire, lui qui était atteint de cette maladie incurable qu’on appelle littérature. Quant à la philosophie, il la jugeait d’une futilité infinie.

Il me confia qu’il était en train d’écrire Le Récit d’une fin de vie, qui réduirait en cendres les mille ans de littérature coréenne. Avec un ricanement, il ajouta : mais comme tous ces artistes, je ne suis sans doute qu’un de ces castrés du quotidien, un de ces types qui deviennent vite des rats d’égout et qui meurent au bout de deux ou trois ans à peine.

Yi Sang macérait dans le jus de l’autodénigrement. Rien ne le rattachait plus à l’existence. Sa femme ? Il l’avait vendue à un inconnu. Ses parents ? Il les avait fuis. La culture ? Pure plaisanterie. La nature ? Inepte à pleurer. Le peuple ? De la racaille. À regarder le passé, me dit-il, je n’ai que des regrets. J’ai la certitude de m’être trompé moi-même. Ma vie n’a été qu’une fuite lâche.

Il sortit de sa malle un poème qu’une amie française avait traduit et me le tendit. « Lisez-le tranquillement avant de vous endormir et dites-moi demain quelle forme de suicide serait la plus appropriée pour moi. Je suis lâche certes, mais je ne reculerai devant aucune. Mon destin est entre vos mains ».

Je livre ici ce poème pour donner une idée du génie singulier de Yi Sang. Il a été écrit le 7 janvier 1933.


Ma vie égale ma vie moins un.
J’allume la lampe de poche.
Ma vie, c’est soustraire encore un à ma vie moins un.
J’éteins la lampe de poche.
La soustraction se rétablit − mais je perds encore une autre vie à cause de cela.
J’ai mis la lampe dans la poche.
Je ne peux même pas distinguer les directions. Je ne sais pas quoi faire.
Je reste oisif − la lampe s’est allumée dans ma poche pour désœuvrer aussi ma pensée.
Je dois me dépêcher. Pourquoi ?
Vais- je mourir ? Sinon, devrais-je au moins mourir de mort violente ?
Ma vie ne se dévoile pas à moi.
J’en éclaire une partie avec ma lampe de poche.

En voyant clairement l’une se soustraire sous mes propres yeux − aurai-je su qu’il existait aussi une vie à moi ?

Le lendemain, Yi Sang avait disparu, laissant sur son lit ce simple mot : « Lui, il ne se lie avec personne. Et il ne regarde pas en face. Toujours recourbé, son comportement est hésitant ». Je biffai « hésitant » et le remplaçai par « élégant ». Yi Sang n’était pas homme à faire peser longtemps sur autrui le poids de ses tourments. Il savait quelle était la voie la plus directe pour l’enfer. Il n’avait rien laissé au hasard. À moi maintenant de revêtir son rubashka. Entre fantômes, on se comprend.[/access]

Ce texte est une préface à Ecrits de sang de Yi Sang, à paraître en octobre aux éditions Imago.

Ecrits de sang

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Quand la Grèce se moquait du Monde

Bion prasis — c’est-à-dire, littéralement, « vies à vendre » — tel est le titre original de Sectes à l’encan de Lucien de Samosate. « Je vends la vie parfaite, heureuse et vertueuse. Qui achète ? Qui désire exister au-dessus de sa condition d’humain ? », s’égosille Hermès en ouverture de la farce. D’emblée, le lecteur comprend que les marchandises vendues à la criée par le dieu tutélaire des boutiquiers et des voleurs — tout un symbole !— ne sont pas tant les philosophes présents en chair et en os sur l’agora que les « sagesses » qu’ils prêchent dans la rue ou dans leur école — discours démagogiques voués à la surenchère verbale et, partant, destinés à un vaste public inculte.

Voilà pourquoi, allègre en même temps qu’impitoyable, l’œuvre de Lucien pourrait s’intituler Le bluff éthique, non tant parce qu’il y brocarde les élucubrations métaphysiques et les diatribes morales des philosophes, mais surtout parce qu’il y fustige le suivisme intellectuel de leurs clients et disciples. Sans jobards, pas de charlatans.

Mais, plus radicalement, ce que Lucien se plaît à ridiculiser n’est autre que l’espoir et l’effort — feints ou sincères — de changer les humains qu’il tient pour des animaux psychiquement faibles, prompts à diviniser tout et rien, avides de se vautrer dans la bigoterie et l’idolâtrie, mais plus pathétiques encore quand ils s’avisent d’insuffler des nuances dialectiques et de la haute moralité à leurs superstitions. Philippe Renault, biographe, traducteur et commentateur de Lucien, souligne que l’on ne trouve pas chez cet auteur « une once de compassion » à l’égard de ses congénères, notamment quand ils se piquent de philosophie.

De même que Molière propulsera cruellement sur la scène son prétentieux bourgeois affairé à devenir gentilhomme, Lucien exprime sans relâche son mépris à l’égard des couillons prétentieux animés du désir insensé d’atteindre, à force d’on ne sait quelle ascèse, à une meilleure humanitas, faite de dignité et de bonheur. Toute quête de sagesse trahit à ses yeux un snobisme ontologique, qui correspond, comme tout snobisme, à un complexe malheureux d’infériorité trouvant à s’oublier et à s’enchanter par des signes, des gestes et des paroles empruntés à une catégorie d’humains illusoirement perçus comme supérieurs et qui prétendent vivre comme des dieux parmi les mortels.

« On a beau écrire ceci et prétendre cela, rien n’empêchera que les humains seront demain identiques à ce qu’ils étaient hier », déclare Zeus dans une pièce de Lucien — idée répétée texte après texte sur tous les modes de la comédie et qui résume son nihilisme heureux.

Histoires vraies et autres oeuvres

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Que cent Flore s’épanouissent !

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Le prix de Flore, créé en 1994 par Frédéric Beigbeder et Carole Chrétiennot a deux particularités. Tout d’abord une fâcheuse tendance à récompenser de bons écrivains (entre autres Ravalec, Houellebecq, Jaenada, Dustan, Bouillier, Benderson, Liberati, excusez du peu), et souvent même à les découvrir avant le reste de la profession. Il est aussi l‘occasion d’une beuverie mémorable le soir de son attribution, au frais du grand, du très grand Miroslav Siljegovic, mécène de l’institution.

Le Jury a donné sa première sélection pour le prix remis le 9 novembre. Dix romans ont été retenus pour cette première liste: Julien Blanc-Gras, Touriste (Au Diable Vauvert) ; Marien Defalvard, Du temps qu’on existait (Grasset) ; Alain Guyard, La Zonzon (Le Dilettante) ; Stéphane Hoffmann, Les auto-tamponneuses (Albin Michel) ; Titiou Lecoq, Les Morues (Au diable Vauvert), Patrice Lelorain, Revenants (La Table Ronde), Edouard Limonov, Journal d’un raté (Albin Michel), Olivier Maulin, Les Lumières du ciel (Balland) ; Vanessa Schneider, Le Pacte des vierges (Stock). Mais on trouve aussi dans cette liste, Le Bloc (Gallimard/Série Noire) de notre collaborateur Jérôme Leroy, dont la parution est prévue le 6 octobre.

Bruno Maillé a déjà indiqué ici tout le bien qu’il pensait du roman d’Olivier Maulin mais comme il ne fait pas (encore) partie du jury du Flore, Jérôme garde toutes ses chances…

Le marché libre ou bien la guerre

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« Les gouvernements et parlements européens se sont efforcés, depuis plus de soixante ans, de gêner le jeu du marché, d’intervenir dans la vie économique et de paralyser le capitalisme. […] Ils ont dressé des barrières douanières ; ils ont encouragé l’expansion de crédit et une politique d’argent facile ; ils ont eu recours au contrôle des prix, aux salaires minima et aux procédés subsidiaires. Ils ont transformé la fiscalité en confiscation et expropriation ; ils ont proclamé que les dépenses imprudentes étaient le meilleur moyen d’accroître richesse et bien-être. Mais quand les conséquences inévitables de telles politiques […] devinrent de plus en plus évidentes, l’opinion publique ne porta pas son blâme sur ces politiques chéries, elle accusa le capitalisme. Aux yeux du public, ce ne sont pas les politiques anticapitalistes mais le capitalisme qui est la cause profonde de la dépression économique, du chômage, de l’inflation et de la hausse des prix, du monopole et du gaspillage, du malaise social et de la guerre ».

Nous sommes en 1944. Lorsque Ludwig von Mises écrit ces quelques lignes qui introduisent son Omnipotent Government[1. Omnipotent Government : The Rise of the Total State and Total War ; une excellente traduction est disponible ici] où il décrit les causes de la montée du national-socialisme en Allemagne et les politiques qui ont précipité le monde dans une des guerres les plus destructrices de l’Histoire, les gouvernements du monde libre s’apprêtent à parapher les accords de Bretton-Woods qui entreront en vigueur le 22 juillet et négocient les premiers accords de libre-échange − qui seront signés en 1947 à Genève sous le nom de GATT. Pour ceux qui ont vécu l’entre-deux-guerres, cela ne fait aucun doute : si on veut sauver la paix dans le monde, il faut à tout prix éviter un retour au nationalisme économique, au protectionnisme et aux politiques de dévaluations compétitives.[access capability= »lire_inedits »]

Le système de Bretton-Woods prévoyait que chacun des pays signataires s’engage à maintenir une parité fixe de sa monnaie nationale par rapport au dollar américain, lequel était garanti par une quantité d’or à raison de 35 dollars pour une once. En d’autres termes, en signant cet accord, les gouvernements acceptaient de maintenir la valeur de leurs monnaies respectives par rapport à l’or, c’est-à-dire qu’ils s’interdisaient de dévaluer.
Mais au cours des années 1960, le gouvernement américain, qui doit financer la guerre du Vietnam et la conquête de l’espace, crée de l’inflation sur le dollar qui se transmet mécaniquement à toutes les autres monnaies du système. Le 15 août 1971, les États-Unis suspendent unilatéralement la convertibilité du dollar en or : c’est le « Nixon Shock », qui scelle la fin de l’étalon-or. Le système de taux de changes fixes, devenu intenable, s’effondre définitivement en mars 1973 pour laisser place à un système de parités flottantes. Dès lors, plus rien ne limite la capacité de création monétaire des États[2. C’est dans ce contexte que Valéry Giscard d’Estaing a fait voter la fameuse loi n°73-7 du 3 janvier 1973 qui interdit au Trésor public de se financer directement auprès de la Banque de France, c’est-à-dire par émission monétaire.]. Nous sommes entrés dans l’ère de la « fiat monnaie », une monnaie-papier dont la valeur n’est garantie que par le bon vouloir des gouvernements et de nos banques centrales.

Si les États ont toujours cherché à contrôler la monnaie, c’est parce qu’ils disposent ainsi de l’arme fiscale absolue. L’inflation est un impôt : en faisant « tourner la planche à billets »[3. C’est une image ; la monnaie est aujourd’hui essentiellement électronique.], donc en dévaluant la monnaie, on transfère la richesse des fourmis qui disposent d’économies vers les cigales endettées − à commencer par l’État. Libérés de la contrainte qu’étaient les parités fixes, les gouvernements découvrent qu’ils peuvent financer une partie de la dépense publique sans lever d’impôts : il suffit d’enchaîner déficit budgétaire sur déficit budgétaire et de dévaluer la monnaie. Quelques chiffres pour la France : de 1973 à 1983, la dépense publique passe d’un peu moins de 40 % à plus de 50 % du PIB. Sur la même période, le franc français perd plus de 65 % de sa valeur : une Renault 5 qui coûtait 10 800 francs en 1973 vaudra 30 700 francs dix ans plus tard. Depuis 1975, les gouvernements successifs de notre pays n’ont pas voté un seul budget à l’équilibre. Pas un seul.

Pendant des décennies nous avons dépensé, pendant des décennies nous avons empilé dette sur dettes pour financer des systèmes sociaux de plus en plus coûteux, une pléthore d’emplois publics plus ou moins utiles, un millefeuilles administratif digne de l’Ancien Régime, le programme Rafale de M. Dassault, les subventions à la presse et, last but not least, le sauvetage des banques. En 2010, la dépense publique atteignait ainsi 56,6 % du PIB : à ce niveau, on ne peut vraisemblablement plus la financer par l’impôt. Aucun citoyen français ne sait combien d’impôt il paye, ni à quoi ses impôts servent, et cela malgré une pression fiscale qui est l’une des plus élevées du monde. Selon une étude récente[4. Institut économique Molinari : « Fardeau fiscal de l’employé lambda au sein de l’UE » (juin 2011).], entre charges, impôt sur le revenu et impôts indirects, un salarié français moyen ne dispose librement que de 43,6 % de son salaire.

Pendant des décennies, nous avons réglementé à tour de bras. « Si vous avez dix mille règlements, vous détruisez tout respect pour la loi », disait Churchill. Nous sommes désormais bien au-delà de ce chiffre. Nul n’est supposé ignorer la loi, affirme l’adage, mais nous l’ignorons tous, y compris les juristes professionnels. Nos lois sont devenues un maquis si complexe et instable que, de l’aveu du médiateur de la République, même l’administration chargée de les faire appliquer s’y perd. Nous vivions autrefois dans un État de droit, où un homme pouvait compter sur un environnement stable pour faire des projets et mener sa vie; nous vivons désormais dans l’attente de la prochaine lubie, de la prochaine mode et des pages de règlementations qu’elle enfantera.

Pendant des décennies, enfin, nous avons fondé tout notre système financier sur une planification monétaire centralisée dont nous avons supprimé le seul garde-fou : l’étalon-or. Nous avons volontairement favorisé la dette et sanctionné l’épargne, tandis que nous demandions aux banquiers centraux de piloter l’économie à coup de manipulations des taux d’intérêts. Le résultat, ce sont des monnaies dont la valeur s’est effondrée, du surendettement, des bulles spéculatives et des récessions. Et à l’heure où j’écris ces lignes, nos banques centrales préparent ce qui sera sans doute la plus gigantesque bulle spéculative jamais observée.

Et maintenant que ce système s’effondre, vous accusez le capitalisme d’être la source de vos malheurs, vous réclamez la « démondialisation » et le retour du nationalisme économique, vous réclamez votre « souveraineté monétaire » et la dévaluation dont elle est le faux-nez, vous réclamez un « État fort », l’avènement d’un homme (ou d’une femme) providentiel. Vous voulez, en somme, rééditer le scénario décrit par Mises. L’Histoire, paraît-il, ne se répète pas, mais elle a une forte tendance au bégaiement. Les mêmes causes produiront les mêmes conséquences.
J’agirai en conséquence pour ma famille et moi-même. Mais comme j’aime ce pays, je me fais un devoir de vous transmettre l’avertissement de Ludwig Von Mises qui avait fait siens les mots de Virgile : « Tu ne cede malis sed contra audentior ito »[5. « Tu ne cèderas pas au mal mais le combattras avec courage »].[/access]

NRJ : Nostalgie des grèves d’antan

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La lutte des classes va parfois se caser dans les endroits les plus inattendus. Chacun le sait, en période de chômage élevé, la plupart des mouvements sociaux sont concentrés dans les secteurs publics et parapublics.

Quand des grèves touchent le secteur privé, exception faite des appels nationaux tel celui du 11 octobre prochain, il s’agit presque uniquement de mouvements défensifs, contre un plan « social », une fermeture d’entreprise ou une délocalisation.

En clair, ceux qui comme moi ont grandi à une époque où l’on faisait grève pour un oui, pour un non, mais le plus souvent pour des hausses de salaires ont des allures de syndicalistes de Cro-Magnon.

C’est donc avec une joie assez entière, et une stupéfaction qui l’est tout autant que nous avons appris la tenue hier d’une grève massive dans trois radios de NRJ Groupe, NRJ, Nostalgie et Chérie FM. À l’appel de leurs syndicats, une large majorité des journalistes de ces stations ont débrayé dans la matinée, pour obtenir 5% d’augmentation, une goutte d’eau, il est vrai, au vu des bénéfices très conséquents du groupe.

On pourra être étonné que cette lueur d’espoir nous vienne d’un des hauts lieux de la décérébration. Ça m’apprendra à avoir des préjugés, ou disons trop de préjugés. Et je tire donc mon chapeau à ces OS du journalisme qui ont compris un truc tout simple : non seulement leur patron peut pas faire de radio sans eux, mais en plus, pour lui, la menace de délocaliser tombe à l’eau : même s’il en rêve, Jean-Paul Baudecroux ne risque pas de faire tourner son business en direct depuis Vientiane avec des reporters moldaves et des techniciens sri lankais…

Quand Borloo se recentre

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La « Borloose »[1. Joli mot emprunté à la volée à une camarade de Médiapart] volume 2. Il y a un peu moins d’un an, Matignon passait sous le nez de Jean-Louis Borloo qui en profitait pour « reprendre sa liberté » en claquant la porte du gouvernement. Dix mois de libre cogitation plus tard, il s’invite sur le plateau de TF1 pour annoncer gravement, trémolos dans la voix, que le puissant esprit de « responsabilité » qui l’anime lui commande de ne pas se présenter à l’élection présidentielle de 2012. Traduction : il soutient Sarkozy au premier tour de la présidentielle. Vivats à droite, surprise au centre, et Yade rama toute la soirée… Très « triste » comme toute la petite galaxie borlooiste. On la comprend, tous ces efforts de mise en scène tragique, quasi sacrificielle, pour finir par jeter l’éponge… Pas vraiment glorieux, voire un peu piteux. Au moins l’UMP pourra-t-elle la ramasser, l’éponge, pour tenter de nettoyer ses casseroles.

Pour les rares personnes que la putative candidature Borloo intéressait vraiment, ce retrait était attendu, la seule inconnue en était le moment. Jacques Chirac aimait répéter « les centristes, on les roule dans la farine et on les fait frire ». La première fournée vient donc de plonger dans la friteuse, les autres suivront, car « force est de constater que la dynamique des centres ne s’est pas créée » comme l’a écrit le désormais non-candidat dans une lettre mise en ligne juste après son annonce au 20 heures. Ce n’est rien de le dire.

Je ne prends aucun risque en prenant le pari qu’Hervé Morin, président du Nouveau Centre (NC) crédité d’un bon 1% dans les sondages, empruntera d’ici quelques jours ou quelques semaines un chemin analogue à celui de son camarade de l’Alliance républicaine écologiste et sociale[2. ARES, regroupant le Parti radical, le Nouveau Centre, la Gauche moderne et la Convention démocrate- créée en juin dernier en vue de présenter un candidat unique du centre].Si d’aventure il présente un candidat contre Nicolas Sarkozy, le Nouveau Centre serait laminé dans une confrontation face à l’UMP aux législatives. Le tempérament du député centriste moyen n’ayant jamais été porté skaur le hara-kiri, l’affrontement fratricide n’aura pas lieu.

Ce non événement qu’est le retrait de Borloo révèle une fois de plus le malaise profond du centre en France, qui ne s’est jamais remis de l’éclatement de l’UDF au lendemain de l’échec de François Bayrou à la présidentielle de 2007 et de la caporalisation qui s’en est suivie de la grande majorité de ses sous-ensembles autour de l’UMP. Un centre indépendant politiquement est-il encore possible en France ? François Bayrou veut y croire, il en connaît le prix à payer.

Sur le fond, sa ligne de conduite n’a pas changé depuis qu’il décida en janvier 2006 d’affranchir totalement l’UDF de la droite parlementaire en faisant approuver en congrès une motion définissant sa formation comme un « parti libre et indépendant ». Il y a deux semaines, lors de l’université de rentrée du Modem, il fut incroyablement dur à l’égard du pouvoir. « Les voyous, les truands les trafiquants on les a installés au cœur de l’État » tonnait-il avant de se lancer dans la liste exhaustive de ce qu’il fallait « passer au kärcher : Affaire Karachi, affaire Djouri, affaire Guérini, Affaire Bourgi, affaire Takieddine, affaire Tapie ». « Nous n’avons pas à accepter toutes les compromissions et toutes les soumissions qui ont eu lieu ces dernières années ». Et il prévenait « nous ne serons jamais dans un deal de quelque poil que sera le dealer ».

Le « dealer » de l’Élysée connaît la résolution de fer du leader du Modem et a pris soin de le cajoler depuis quelque temps déjà, le recevant, l’appelant régulièrement, lui demandant conseil en période de gros temps… Une paix armée, en bonne et due forme, qui arrange les deux parties. Après ses cuisants échecs aux européennes et aux régionales, Bayrou a fait le deuil de l’anti-sarkozysme stérile. Et dans la pensée élyséenne, le Modem réduit à une peau de chagrin n’est plus qu’en mesure « de fixer les électeurs de gauche », alors qu’un Borloo aurait ratissé directement sur les plates-bandes présidentielles.

Puisque nous sommes joueurs, nous n’enterrerons pas tout de suite Dominique de Villepin dans la grande bataille du centre pour 2012, mais il semble bien que son vainqueur soit déjà François Bayrou…avec la bénédiction de l’Élysée.

Le Prix Nobel de médecine remis à un chercheur décédé

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Comme le veut la tradition, la semaine des Nobel s’est ouverte à Stockholm, avec l’annonce des lauréats du Prix Nobel de médecine ou de physiologie, décernés par l’Institut Karolinska. Ce lundi, trois scientifiques ont été distingués pour leurs travaux sur le système immunitaire : l’Américain Bruce Beutler, le Canadien Ralph Steinman et le Français d’origine luxembourgeoise Jules Hoffmann, de l’Académie des Sciences.

Rien que de très normal, donc, mais à un petit (et sinistre) détail près: au moment de l’annonce du résultat des délibérations, un des trois récipiendaires était mort depuis quatre jours. En effet, Ralph Steinman, un chercheur de renommée mondiale, notamment reconnu pour sa découverte en 1973 des « cellules dendritiques du système immunitaire humain » est mort vendredi dernier d’un cancer du pancréas à l’âge de 68 ans, ainsi que sa famille vient de le confirmer à La Gazette de Montréal.

Le règlement intérieur du Prix stipule pourtant formellement que celui-ci ne peut être remis à titre posthume. Mais le comité d’experts qui désigne le ou les lauréats ignorait tout de ce décès lors de ses délibérations.

Un cas similaire ne s’étant jamais présenté auparavant, on ignore quelle sera la décision définitive du jury.

L’égalité en marches

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Au nombre des ouvrages parus à la rentrée figure La société des égaux de Pierre Rosanvallon. L’auteur prétend y refonder l’idée d’égalité après que celle-ci est tombée en panne. Il rappelle qu’à l’heure de la Révolution française, l’égalité était appréhendée comme « une façon de faire la société, de produire et de faire vivre le commun ». Loin de désigner la seule redistribution des richesses, elle était considérée comme « une qualité démocratique ».

Samedi 1er octobre, sous une pluie de soleil estival, les parisiens ont eu l’occasion d’appréhender la « qualité démocratique » de notre modernité souriante en divers endroits de la capitale.

Enième réplique du séisme DSK, la Marche des salopes réunissait une centaine de manifestantes, expérimentant l’ivresse joyeuse et communicative du pas cadencé, de Montparnasse au Panthéon. Légères et court vêtues, elles dénonçaient tout à la fois « le sexisme », « la culpabilisation des victimes de viol » et « les réflexions désagréables dans la rue quand on s’habille bien ».

On ne sait s’il s’agissait là de soutenir Tristane Banon, confrontée la semaine dernière à celui qu’elle accuse d’agression, ou de prolonger l’euphorie que n’aura pas manqué de provoquer, chez les féministes, l’opération « mademoiselle » du collectif OLF. Quoiqu’il en soit, les actions éparses et désordonnées menées depuis quelques mois par les militantes de la cause des femmes auront beaucoup nui à leur crédibilité. En proposant « d’Oser le clito » comme on dénonce le viol, elles brouillent la frontière entre la condamnation légitime d’un crime et la mise en scène pathétique d’une frasque médiatique. En mettant dans le même sac del’inégale répartition des tâches ménagères – qui relève de la liberté de s’organiser comme on l’entend au sein de sa maisonnée – et le problème de l’iniquité salariale hommes-femmes, qui nécessiterait un vrai débat politique, les indigné-es achèvent de semer la confusion, au point qu’on ne peut désormais plus prononcer le mot « féminisme » sans générer une salve de rires gras.

Cependant que les « salopes » coléraient dans leur coin, quelque 900 personnes participaient à la première Roma Pride, une marche pour la dignité des « Roms, Tsiganes, Gitans, et Gens du voyage. Au-delà des oraisons traditionnelles contre la « stigmatisation » et autres « discriminations », les organisateurs vilipendaient « les nombreuses confusions volontairement entretenues entre catégories administratives, nationales, culturelles et entre Roms, Tsiganes, Gitans et Gens du voyage au prétexte que « celles-ci fabriquent, pour mieux la désigner, une population qui serait homogène et viscéralement dangereuse pour la République ». C’est sans doute pour mettre un terme à toute cette confusion que les participants avaient décidé de s’unir dans leur diversité et de communier dans leur hétérogénéité.

Avant que ne débute la Pride, Domique Sopo, président de SOS-Racisme, diffusait ubi et orbi le communiqué des associations organisatrices. Celui-ci proposait, « dans une ambiance citoyenne, festive et revendicative », de réclamer « le respect pour tous les Européens de la liberté de circulation, un des fondements essentiels de la construction européenne. Ceci implique notamment l’intégration de la Roumanie et de la Bulgarie dans l’espace Schengen ». En voilà une bonne idée ! Après avoir œuvré sans relâche pour que réaliser la libre circulation des capitaux et des marchandises, attelons-nous désormais à accroître celle des êtres humains. Les pauvres du monde entier ne sont-ils pas le carburant dont les « globocrates » ont besoin pour exercer la pression à la baisse sur les salaires qui leur permet d’accroître leurs profits ? Quant aux pays de l’Est de cette Europe mal élargie, continuons de les intégrer sans exigences ni conditions. Et, plutôt que de les inviter à protéger leurs minorités, congratulons-les pour les manifestations anti-Roms qu’ils tolèrent sur leur sol en acceptant que leurs victimes viennent s’échouer sur le notre.

Quoiqu’il en soit, des diverses « Marches » aux multiples « Prides», quand on voit le nombre de militants de tout poil qui battent le pavé pour exalter leurs différences au nom de l’égalité, et qui crient leur petite souffrance en espérant arracher ainsi leur part d’onction victimaire, on se dit que Rosanvallon s’est décidemment trompé de livre. Les « égaux » ont du plomb dans l’aile. Et c’est plutôt La société des ego qu’il aurait dû nous donner à lire.

La Société des égaux

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Qui a tué Borloo ?

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Oui, le mystère… Mystère de chambre close, où l’on a retrouvé la victime sans vie, sans qu’on puisse déceler aucune trace d’infraction.

Que s’est-il passé pour que Jean-Louis Borloo appelle en catastrophe TF1 hier après-midi, pour ensuite y annoncer en direct sa non-candidature? Eh bien quitte à vous décevoir, m’est avis qu’on sait déjà qu’on ne le saura sûrement jamais, ou alors dans très très longtemps…

Ce qu’on sait déjà, en revanche, c’est que les arguments avancés par l’intéressé pour annoncer son retrait surprise ne sont guère recevables.

Premier argument (en substance) : « Le Centre est trop divisé, je n’ai pas réussi à le fédérer sur mon nom ». Fadaises ! Certes, Bayrou n’avait pas annoncé son renoncement, ni Hervé Morin son ralliement. Mais l’un comme l’autre avaient été considérablement affaiblis par la dynamique que Borloo s’était donné énormément de mal à créer, notamment en débauchant quelques uns des chevau-légers du sarkozysme façon 2007 (Rama Yade, Fadela Amara, Yves Jégo, Dominique Paillé, Jean-Christophe Lagarde…)

Pour ses partisans, l’hypothèse Borloo 2012 a toujours pris en compte, dès sa mise en orbite, le maintien dans la course d’un Bayrou très décrédibilisé. Quant à Hervé Morin, qu’il reste ou qu’il parte, qu’il se rapproche finalement de l’ancien ministre de l’Ecologie ou du Président en place, qui s’en souciait, compte tenu de sa capacité de nuisance infinitésimale ?

Deuxième argument (en substance toujours): « Si je reste candidat, je prends le risque de favoriser un 21 avril à l’envers, et un duel PS-FN au second tour ». Et c’est vrai que chaque électeur modéré abandonnant le candidat « naturel » de la droite pour celui du centre favorisait cette hypothèse. Le raisonnement de Borloo chez Chazal est donc mathématiquement imparable. Politiquement, il l’est beaucoup moins : en effet, c’est quand Marine le Pen était au plus haut dans les sondages, au printemps dernier, donc, que fut lancée l’opération Borloo. Et c’est alors que les sondages (qui valent ce qu’ils valent, mais qui nous intéressent ici comme argumentaires de Jean-Louis Borloo) donnent tous la candidate frontiste bonne troisième, cinq à sept points en dessous de ses scores putatifs de mars-avril. Marine Le Pen n’est donc pas une raison, c’est une excuse.

Suite logique de l’énigme, si ni le Centre, ni le Front ne sont coupables, alors qui ? À ce stade du récit les regards se tournent illico vers l’UMP ou plus exactement vers le Président. Lequel est automatiquement soupçonné d’avoir exercé les pires pressions -traduisez menaces, chantage, et autres boules puantes. Une culpabilité automatique à laquelle les spectateurs de René l’énervé ou les lecteurs de Joffrin ou Demorand vont adhérer spontanément. Mais nous, nous laisserons la spontanéité aux enfants et l’automatisme aux robots. Nous n’excluons pas que pression il y ait pu avoir, d’ailleurs le Président ne s’en est même pas caché, ne loupant depuis six mois aucune occasion de demander publiquement à Borloo de ne pas jouer avec les allumettes. C’est aussi très publiquement que l’UMP a coupé les vivres au Parti radical, le privant plus ou moins indûment d’un million d’euros annuels auquel il pouvait assez légitimement prétendre. Mais qui dit pressions ne dit pas forcément coups tordus ou cadavres qu’un quelconque cabinet noir s’apprêterait à sortir du placard centriste. Pour la simple raison que là encore, une telle supposée menace était évidente à anticiper par Borloo au moment du lancement de sa campagne. On n’y croira donc pas.

Tous les suspects évidents ayant été éliminés, reste une hypothèse. Celle d’un Borloo qui tel Delors, ou plus près de nous Besancenot, refuserait à la dernière minute de sauter le pas. Parce qu’il a mesuré ce qu’était vraiment une campagne présidentielle, et ce qu’allait être celle-là en particulier.

Dans la vie réelle, quand on est confronté à un mystère de chambre close, l’hypothèse la plus plausible, c’est toujours celle du suicide.

Sénat : place aux jeunes !

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Les résultats de l’élection à la présidence du Sénat ont été assez clairs puisque Gérard Larcher avait renoncé à manipuler les centristes sur l’amicale pression de Nicolas Sarkozy, qui ne voulait pas ajouter le déshonneur à la défaite. Jean-Pierre Bel, ancien président du groupe socialiste, a donc été élu dès le premier tour par 179 voix contre 134 voix pour le président UMP sortant et 29 voix pour la centriste Valérie Létard.

Ce résultat, comme le veut le règlement du Sénat, a été proclamé par le doyen de la Haute Assemblée. Mais là, le match a été beaucoup plus serré et s’est joué à presque rien. Il a été remporté, vraiment de justesse, par Paul Vergès, leader du Parti Communiste Réunionnais et frère jumeau de l’avocat, qui est né le 5 mars 1925. Il a battu sur le fil un autre jeunot de 86 ans, le sénateur de l’Essonne, Serge Dassault, qui lui a vu le jour…un 4 avril 1925.

C’est d’autant plus rageant pour Serge Dassault, autrefois maire régulièrement invalidé et régulièrement réélu de Corbeilles-Essone face à un challenger également communiste, que Paul Vergès ne va lui voler le doyennat que très provisoirement. Vergès a en effet annoncé son intention de démissionner rapidement au profit de la suivante sur sa liste, Gélita Hoarau.

Passé un certain âge, avant de retrouver la beauté des danseuses de maloya et le goût du rhum arrangé de l’Ile Bourbon, il y a des petits plaisirs métropolitains qui ne se refusent pas…

Le voyou de Séoul

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Yi Sang

Un inconnu s’est installé chez moi. Je l’avais rencontré dans une librairie de Saint-Germain-des-Prés. Il avait une allure décadente et était habillé d’un rubashka très lisse. Sa pâleur extrême m’avait impressionné. « Si ce n’est pas un poète maudit, et coréen de surcroît, m’étais-je dit, c’est que je ne connais vraiment rien ni à l’Asie, ni à la littérature ». Autant dire aux deux choses qui comptent le plus pour moi.

Je ne m’étais pas trompé : c’était bien Yi Sang, le voyou de Séoul, l’admirateur de Rimbaud et d’Apollinaire, le poète qui voulait savoir à tout prix pourquoi la ligne avait assassiné le cercle.[access capability= »lire_inedits »] Il m’avait demandé s’il pouvait laisser dans mon studio une malle emplie de revues coréennes et de manuscrits en travail. J’avais accepté, bien sûr, curieux d’approcher un homme qui portait sur son visage les marques du génie et d’une mort précoce. Il n’avait alors que 25 ans et il lui restait quelques mois à vivre. Cela lui suffisait, me confia-t-il un soir, pour chambouler la littérature coréenne, tout comme Lu Xun l’avait fait avec la littérature chinoise et Akutagawa avec la japonaise. J’admirais son assurance, moi qui savais que je ne révolutionnerais jamais rien, même pas le train-train de ma vie quotidienne.

« Ma famille ? Je les trouvais abjects. Je les haïssais même »

Yi Sang était de la race des aventuriers : il avait déjà traîné ses guêtres en Chine et au Japon et, maintenant, il voulait découvrir les romantiques allemands, les dadaïstes, les surréalistes et même Louise Brooks, dont la beauté l’avait ébloui.

Comme je lui demandais à quoi ressemblait sa famille, il détourna la tête pour que je ne remarque pas le mépris qui accompagnait sa réponse : « J’ai laissé derrière moi une famille habituée au déshonneur, une famille née pour porter sur son dos tout le malheur du monde. À l’heure qu’il est, ils doivent avoir fini leur dîner…..écœurant comme toujours. Et être couverts de sueur à cause de la chaleur ». Il poursuivit en me fixant sans me voir : « Je n’ai jamais réussi à les aimer vraiment. Je les trouvais abjects. Je les haïssais même. Pourtant, ils ne s’effondraient pas. Ils m’importunaient sans relâche pour pénétrer dans mon organisme, comme s’ils dégageaient des odeurs toxiques ». Et vous, me questionna-t-il à son tour, avez-vous aimé votre famille ? Je lui répondis qu’aimer serait un mot trop fort, mais que l’indifférence y était de règle. Chacun menait la vie qu’il entendait. « Mesurez-vous votre chance ? », me demanda-t-il, surpris. Je bredouillai que oui. Il voulut savoir si j’aimais aller à la plage. « Bien sûr, et vous ? » Il me répondit que la plage elle-même n’était que mélancolie pour lui. « Où que j’aille, je n’arrive pas à être heureux ». Yi Sang était un homme désemparé : il ne parvenait même plus à lire, lui qui était atteint de cette maladie incurable qu’on appelle littérature. Quant à la philosophie, il la jugeait d’une futilité infinie.

Il me confia qu’il était en train d’écrire Le Récit d’une fin de vie, qui réduirait en cendres les mille ans de littérature coréenne. Avec un ricanement, il ajouta : mais comme tous ces artistes, je ne suis sans doute qu’un de ces castrés du quotidien, un de ces types qui deviennent vite des rats d’égout et qui meurent au bout de deux ou trois ans à peine.

Yi Sang macérait dans le jus de l’autodénigrement. Rien ne le rattachait plus à l’existence. Sa femme ? Il l’avait vendue à un inconnu. Ses parents ? Il les avait fuis. La culture ? Pure plaisanterie. La nature ? Inepte à pleurer. Le peuple ? De la racaille. À regarder le passé, me dit-il, je n’ai que des regrets. J’ai la certitude de m’être trompé moi-même. Ma vie n’a été qu’une fuite lâche.

Il sortit de sa malle un poème qu’une amie française avait traduit et me le tendit. « Lisez-le tranquillement avant de vous endormir et dites-moi demain quelle forme de suicide serait la plus appropriée pour moi. Je suis lâche certes, mais je ne reculerai devant aucune. Mon destin est entre vos mains ».

Je livre ici ce poème pour donner une idée du génie singulier de Yi Sang. Il a été écrit le 7 janvier 1933.


Ma vie égale ma vie moins un.
J’allume la lampe de poche.
Ma vie, c’est soustraire encore un à ma vie moins un.
J’éteins la lampe de poche.
La soustraction se rétablit − mais je perds encore une autre vie à cause de cela.
J’ai mis la lampe dans la poche.
Je ne peux même pas distinguer les directions. Je ne sais pas quoi faire.
Je reste oisif − la lampe s’est allumée dans ma poche pour désœuvrer aussi ma pensée.
Je dois me dépêcher. Pourquoi ?
Vais- je mourir ? Sinon, devrais-je au moins mourir de mort violente ?
Ma vie ne se dévoile pas à moi.
J’en éclaire une partie avec ma lampe de poche.

En voyant clairement l’une se soustraire sous mes propres yeux − aurai-je su qu’il existait aussi une vie à moi ?

Le lendemain, Yi Sang avait disparu, laissant sur son lit ce simple mot : « Lui, il ne se lie avec personne. Et il ne regarde pas en face. Toujours recourbé, son comportement est hésitant ». Je biffai « hésitant » et le remplaçai par « élégant ». Yi Sang n’était pas homme à faire peser longtemps sur autrui le poids de ses tourments. Il savait quelle était la voie la plus directe pour l’enfer. Il n’avait rien laissé au hasard. À moi maintenant de revêtir son rubashka. Entre fantômes, on se comprend.[/access]

Ce texte est une préface à Ecrits de sang de Yi Sang, à paraître en octobre aux éditions Imago.

Ecrits de sang

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Quand la Grèce se moquait du Monde

7

Bion prasis — c’est-à-dire, littéralement, « vies à vendre » — tel est le titre original de Sectes à l’encan de Lucien de Samosate. « Je vends la vie parfaite, heureuse et vertueuse. Qui achète ? Qui désire exister au-dessus de sa condition d’humain ? », s’égosille Hermès en ouverture de la farce. D’emblée, le lecteur comprend que les marchandises vendues à la criée par le dieu tutélaire des boutiquiers et des voleurs — tout un symbole !— ne sont pas tant les philosophes présents en chair et en os sur l’agora que les « sagesses » qu’ils prêchent dans la rue ou dans leur école — discours démagogiques voués à la surenchère verbale et, partant, destinés à un vaste public inculte.

Voilà pourquoi, allègre en même temps qu’impitoyable, l’œuvre de Lucien pourrait s’intituler Le bluff éthique, non tant parce qu’il y brocarde les élucubrations métaphysiques et les diatribes morales des philosophes, mais surtout parce qu’il y fustige le suivisme intellectuel de leurs clients et disciples. Sans jobards, pas de charlatans.

Mais, plus radicalement, ce que Lucien se plaît à ridiculiser n’est autre que l’espoir et l’effort — feints ou sincères — de changer les humains qu’il tient pour des animaux psychiquement faibles, prompts à diviniser tout et rien, avides de se vautrer dans la bigoterie et l’idolâtrie, mais plus pathétiques encore quand ils s’avisent d’insuffler des nuances dialectiques et de la haute moralité à leurs superstitions. Philippe Renault, biographe, traducteur et commentateur de Lucien, souligne que l’on ne trouve pas chez cet auteur « une once de compassion » à l’égard de ses congénères, notamment quand ils se piquent de philosophie.

De même que Molière propulsera cruellement sur la scène son prétentieux bourgeois affairé à devenir gentilhomme, Lucien exprime sans relâche son mépris à l’égard des couillons prétentieux animés du désir insensé d’atteindre, à force d’on ne sait quelle ascèse, à une meilleure humanitas, faite de dignité et de bonheur. Toute quête de sagesse trahit à ses yeux un snobisme ontologique, qui correspond, comme tout snobisme, à un complexe malheureux d’infériorité trouvant à s’oublier et à s’enchanter par des signes, des gestes et des paroles empruntés à une catégorie d’humains illusoirement perçus comme supérieurs et qui prétendent vivre comme des dieux parmi les mortels.

« On a beau écrire ceci et prétendre cela, rien n’empêchera que les humains seront demain identiques à ce qu’ils étaient hier », déclare Zeus dans une pièce de Lucien — idée répétée texte après texte sur tous les modes de la comédie et qui résume son nihilisme heureux.

Histoires vraies et autres oeuvres

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Que cent Flore s’épanouissent !

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Le prix de Flore, créé en 1994 par Frédéric Beigbeder et Carole Chrétiennot a deux particularités. Tout d’abord une fâcheuse tendance à récompenser de bons écrivains (entre autres Ravalec, Houellebecq, Jaenada, Dustan, Bouillier, Benderson, Liberati, excusez du peu), et souvent même à les découvrir avant le reste de la profession. Il est aussi l‘occasion d’une beuverie mémorable le soir de son attribution, au frais du grand, du très grand Miroslav Siljegovic, mécène de l’institution.

Le Jury a donné sa première sélection pour le prix remis le 9 novembre. Dix romans ont été retenus pour cette première liste: Julien Blanc-Gras, Touriste (Au Diable Vauvert) ; Marien Defalvard, Du temps qu’on existait (Grasset) ; Alain Guyard, La Zonzon (Le Dilettante) ; Stéphane Hoffmann, Les auto-tamponneuses (Albin Michel) ; Titiou Lecoq, Les Morues (Au diable Vauvert), Patrice Lelorain, Revenants (La Table Ronde), Edouard Limonov, Journal d’un raté (Albin Michel), Olivier Maulin, Les Lumières du ciel (Balland) ; Vanessa Schneider, Le Pacte des vierges (Stock). Mais on trouve aussi dans cette liste, Le Bloc (Gallimard/Série Noire) de notre collaborateur Jérôme Leroy, dont la parution est prévue le 6 octobre.

Bruno Maillé a déjà indiqué ici tout le bien qu’il pensait du roman d’Olivier Maulin mais comme il ne fait pas (encore) partie du jury du Flore, Jérôme garde toutes ses chances…