Accueil Site Page 2806

Quand le succès avait du talent

18

On ne dira jamais assez le charme des bibliothèques désordonnées, dans les maisons de campagne. Non seulement les livres qu’on y trouve retracent les étés d’une rêveuse bourgeoisie assoupie à l’ombre des tilleuls, mais ils instruisent sur ce que fut le goût dominant d’une époque. Comme beaucoup d’autres, je crois, c’est dans une de ces bibliothèques qu’à l’adolescence, j’ai pioché mon premier Pierre Benoit. C’était L’Atlantide, dans la première édition de poche, qui ressort ces jours-ci en fac-similé[1. Trois titres ressortent avec leur couverture « vintage » au Livre de Poche : L’Atlantide, Le Roi Lépreux et Koenigsmark.]. Le livre sentait la poussière et l’encaustique, mais aussi le sable du désert et la peau épicée d’Antinéa. Le Sahara venait se superposer au Morbihan et l’on avait soudain des envies de carrière militaire, de s’appeler Morhange ou Saint-Avit, officiers perdus tombant sous le charme d’un royaume oublié et de sa souveraine.

Il est sûr que la lecture de Pierre Benoit, dont le cinquantenaire de la mort est célébré par une monumentale biographie de Gérard de Cortanze[2. Pierre Benoit, romancier paradoxal, de Gérard de Cortanze (Albin Michel).], ne conduira pas les jeunes gens romanesques à adopter une vision très progressiste du monde.[access capability= »lire_inedits »] L’univers de Pierre Benoit est celui d’un fieffé réactionnaire, fils de militaire né dans la France provinciale de 1886, assez dans la logique de son temps et de son milieu. De surcroît, Benoit se battit courageusement en 1914 avant de tomber malade à la bataille de Charleroi. Si ça se trouve, sans le savoir, il se battit aux côtés de Drieu La Rochelle qui se trouvait également dans les parages et qui fait aussi un retour remarqué dans les librairies en entrant dans la Pléiade.

Raphaël Sorin a cru bon d’écrire qu’il fallait « relire Benoit et oublier Drieu ». C’est tout de même discutable d’un point de vue littéraire. On a beau avoir rêvé sur Koenigsmark et La Châtelaine du Liban, les deux autres gigantesques succès de librairie de Benoit, Le Feu follet et Gilles datent moins que la littérature de Benoit, fabricant de best-sellers dont la première ambition fut avant tout de faire oublier les horreurs de la Première Guerre mondiale par un exotisme débridé. Tandis que Drieu s’obstina, lui, à renvoyer au visage de la France son reflet torturé et déplaisant.

Comme son ami Paul Morand, Pierre Benoit était doué pour le bonheur et le voyage, ce qui revient au même. Réactionnaire, oui, mais réactionnaire heureux : Gérard de Cortanze montre que l’homme ne fut jamais franchement tracassé par les idéologies, tout en restant convaincu qu’il fallait croire en la grandeur de la France, de son armée, de son empire et que Barrès avait à peu près tout dit sur la question. On lui fit payer cher cette désinvolture qui lui faisait, dans un même mouvement, aimer Charles Maurras et les fêtes où, pour célébrer son élection à l’Académie française, on douche au champagne une jolie fille nue en compagnie du ministre de l’Éducation.

À la Libération, il fut incarcéré à Fresnes. Cortanze démontre, sans complaisance, que c’était bien injuste. D’ailleurs, c’est Aragon le communiste, le procureur impitoyable du CNE[3. Comité national des écrivains : organisme qui se chargea de l’épuration du milieu littéraire à la Libération, de manière assez discutable par ailleurs.], qui dédouana lui-même Benoit de toute accusation de collaboration.

Pierre Benoit, bien avant Sartre, soutenait qu’un romancier devait être de son temps. C’est sans doute ce qui le perdit et lui fit connaître un purgatoire d’un bon demi-siècle. Pour Benoit, être de son temps signifiait d’abord savoir plaire au public de son temps. Il y réussit à merveille mais son public vieillit et disparut avec lui. Le hasard m’a ainsi, il y a quelques semaines, fait assister du côté de Saint-Céré, dans le Lot, à une conférence donnée par Bernard Vialatte, président des Amis de Pierre Benoit. Pourquoi Saint-Céré ? Tout simplement parce que le globe-trotteur infatigable aimait, entre deux voyages, se réfugier dans la chambre numéro 2 de l’Hôtel Terminus, qui existe toujours, pour écrire ses romans. Il y restait enfermé toute la journée, ne sortant que pour une promenade vespérale avec un ami pharmacien. Typiquement un rêve d’écrivain, ça : avoir une chambre d’hôtel dans un chef-lieu de canton élégant et endormi, pour recréer le monde avec une feuille, un encrier et un porte-plume, derrière des persiennes qui laissent passer le soleil et le rire des filles sur la place.

L’un des charmes d’une nation littéraire comme la France, c’est que les écrivains, même oubliés, même d’importance secondaire, ont des amateurs exclusifs qui se passent le flambeau de génération en génération, publient des cahiers et se réunissent, de temps à autre, comme des sociétés secrètes. Ce soir-là, à Saint-Céré, c’était la fête pour les Amis de Pierre Benoit : avec cette réédition, leur idole allait revenir à la mode, et eux sortir de la clandestinité. Pour célébrer l’événement, ils ont projeté Lunegarde, une rareté, un film de Marc Allégret datant de 1946, adaptation d’un des « romans du terroir » de Benoit, qui excellait aussi dans ce genre-là. Le scénario repose sur une ou deux coïncidences invraisemblables, mais enfin, un vrai charme onirique, presque aurevillien, traverse cette histoire se déroulant entre un château du Quercy et le canal de Suez avec, pour personnages, un père abusif, une mère indigne, un jeune ingénieur courageux, une jeune fille exaltée et un truand sympathique.

M’est alors apparu très clairement ce qui me rendait inexplicablement mélancolique dans ce retour éditorial de Pierre Benoit. C’est qu’il révélait, en négatif et dans toute sa cruauté, la médiocrité de ceux qui occupent, dans la république des lettres, la place qu’occupa jadis Pierre Benoit, à savoir celle de « romancier à succès ».

Les Pierre Benoit d’aujourd’hui s’appellent Marc Levy et Guillaume Musso. Le style de Benoit est démodé ? Le leur est indigent. Les histoires de Benoit sont invraisemblables ? Celles de Levy et Musso sont invraisemblables et inintéressantes. Et puis, allons plus loin : imagine-t-on Musso et Vincent Peillon inonder de champagne une muse d’arrondissement pour fêter une élection à l’Académie ? Imagine-t-on Levy démissionner de cette même Académie parce que le Président de la République met son veto à l’élection d’un ami, ce que fit Pierre Benoit quand Paul Morand fut retoqué par de Gaulle ?
Imagine-t-on, enfin, des associations des Amis de Musso et Levy pour préserver leurs œuvres jetables comme les rasoirs du même nom des outrages du temps ?

Mais le plus triste n’est-il pas de penser au jeune homme romanesque qui, dans cinq décennies, s’il existe encore des maisons de campagne et des bibliothèques à l’intérieur, n’y trouvera pour meubler son ennui que des fictions calibrées, un vocabulaire de communicant et un imaginaire de jeu vidéo transposé sur papier ?
Tout cela ne lui offrira pas un instant d’évasion, mais témoignera en revanche de l’étrange obscénité de notre temps où le succès commercial se conjugue à la nullité définitive. Pierre Benoit, qui avait le souci de son lecteur, disait que, pour écrire un bon roman qui plaise au plus grand nombre, il fallait « de l’expérience et de la rêverie ».[/access]

*Photo : Albin Michel

Dans la peau d’un réac

2

Après son petit livre rose qui invitait les hommes et femmes de bonne volonté à découvrir les 10 (très) bonnes raisons de restaurer la monarchie, Renaud Dozoul revient sur scène et frappe encore plus fort avec un petit livre bleu : Citations à l’usage du réactionnaire authentique. Un ouvrage léger et percutant qu’il fera bon dévorer l’été.

Avec un catalogue d’auteurs qui ont tous en commun une certaine sympathie pour la contre-révolution, qu’elle soit de la tradition libérale ou d’un traditionalisme antilibéral, le petit livre bleu offre plus de cinq cents fragments de pensées. Toutes plus croustillantes les unes que les autres, on méditera les nostalgiques en se remémorant Blondin, Daudet ou Nimier, les mystiques en relisant Thibon, Bernanos, Péguy ou Léon Bloy, les provocateurs en se gargarisant de Nabe, Maurras ou Céline. Goguenards, nous imaginerons les visages horrifiés des hérauts de la bien-pensance, s’ils osaient du coin de l’œil en lire quelques pages.

Le propre de la citation est moins de briller en société que de soumettre à sa réflexion une phrase simple qui met en lumière les complexités du monde et des hommes, leurs névroses mais surtout leurs contradictions et leurs mystères. Et des phrases, cet ouvrage en regorge autant qu’il sonne et résonne d’actualité. Jacques Bainville disait ainsi du nationalisme qu’il « est une attitude de défense rendue nécessaire par la faiblesse de l’Etat » : Jean-Luc et Marine, faites l’amour, pas la guerre. A Hirst, Koons, Soulages, Klein, Malevitch et Buren, « Notre réticence devant nombre d’artistes modernes n’est pas due au caractère insolite de leurs œuvres, mais au coté rebattu de leurs propositions », c’est Nicolas Gómez Dávila qui le dit ! Najat, touche pas à ma putain et relis plutôt Reagan : « La politique est censée être la seconde plus ancienne profession. J’ai réalisé qu’elle ressemble beaucoup à la première. » Bref.

A cinq cents aberrations du monde d’aujourd’hui, d’hier et pour les siècles des siècles, Renaud Dozoul oppose la parole de plus de cent trente auteurs qui ont choisi, comme Causeur, de ne surtout pas être d’accord. Ça fait du bien et ça se lira volontiers enduit de Monoï !

Renaud Dozoul, Citations à l’usage du réactionnaire authentique. Muller Editions, 100 pages, 9,50 €.

Broca le Magnifique

11

La sortie DVD chez Gaumont Classiques des deux premiers films de Philippe de Broca est l’occasion de replonger dans l’œuvre d’un réalisateur volontairement oublié par la critique. Trop populaire pour être estimable, tel fut son destin ! D’aucuns s’en contenteraient, lui non. Philippe de Broca (1933-2004) n’a jamais reçu l’imprimatur d’une profession aux mœurs claniques. Il en a réellement souffert durant toute sa carrière même si ses films sont aujourd’hui encore multidiffusés sur le câble, le satellite et la TNT. Pas une semaine ne se passe sans que l’on puisse revoir en famille Le Magnifique, Le Diable par la queue ou On a volé la cuisse de Jupiter.

On se rend compte, avec le recul, comment quelques énergumènes de la Nouvelle Vague ont sali le cinéma de qualité à coup de thèses foireuses et d’arrogance intellectuelle. Entre les années 60 et 80, Philippe de Broca a incarné la comédie sentimentale française, grand public, bourgeoise, subtile, intelligente, nostalgique et drôle. Comme le suggèrent les (très instructifs) suppléments des DVD, si de Broca n’a pas officiellement fait partie de la Bande des Cahiers du cinéma, il fut, sans conteste, l’une des figures de ce mouvement comme Louis Malle, Agnès Varda, Jacques Demy ou Alain Cavalier. Ses liens avec la Nouvelle Vague vont bien au-delà du phénomène générationnel. N’a-t-il pas été premier assistant-réalisateur sur Le Beau Serge de Claude Chabrol qui avait, lui-même, produit son premier film ? De plus, Jean-Claude Brialy avait été son sergent-chef à l’Armée ! Peut-on imaginer meilleur sauf-conduit ?

Contrairement à certains de ses collègues « visionnaires », artistes jusqu’au-boutistes de la pellicule, de Broca avait compris que, pour réaliser un bon film, il fallait de la technique, une structure narrative solide, des cadrages parfaits et respecter le public. Ses plans-séquence sont de véritables petits bijoux. Pas la peine d’être un spécialiste pour ressentir cet élan jouissif. On est loin de l’amateurisme décomplexé de certains pontes du septième art.
Les Jeux de l’amour (1959) et Le Farceur (1960) ont subi une restauration numérique de l’image et du son par les équipes des laboratoires Eclair et du studio Diapason. Ces films de jeunesse portent en eux toute la folie douce du réalisateur. Il nous expose, pêle-mêle, ses marottes : les sentiments éphémères, la course-poursuite effrénée vers un ailleurs fantasmé, l’horreur du quotidien, l’attrait des femmes (de toutes les femmes) et plus généralement, cette légèreté qui n’est qu’un masque. Ces deux films ont le charme suranné des cols Claudine et des plumes sergent major. Un grain d’une sensibilité extrême. Un Paris à l’odeur de pavé ressuscité. Ils offrent surtout l’immense plaisir de retrouver le double cinématographique du réalisateur, le sémillant Jean-Pierre Cassel qui virevolte, saute, court, chante, danse, nous épuise littéralement comme le fit plus tard Jean-Paul Belmondo dans L’homme de Rio.

Ce rythme, cette volonté de passer du coq à l’âne ne trompe personne. Ce sont là des manières de grand pudique. Chez de Broca, pas de psychologie lourdingue, d’explications de texte même si les dialogues de Daniel Boulanger virent au ping-pong verbal, pas non plus de ressort scénaristique à vous couper le souffle, ici, on travaille dans l’organdi, la fraîcheur et le friable. Qu’est-ce qui fait le charme des films de Philippe de Broca ? Le choix des acteurs principaux (Cassel, Montand, Belmondo, Rochefort, Noiret, Brasseur), des « seconds » rôles époustouflants (Georges Wilson, Hubert Deschamps, Roger Dumas, Jacques Jouanneau, Marc Dudicourt, etc…), des actrices qui vous inspirent une passion dévorante (Geneviève Cluny, Marthe Keller, Jacqueline Bisset, Geneviève Bujold, Catherine Alric, Nicole Garcia, Catherine Leprince, Annie Girardot, Claudia Cardinale, etc…) sans oublier la superbe musique de Georges Delerue. Dans ce cinéma-là, on rit, on se divertit, on suit les pitoyables aventures amoureuses des hommes avec délice et puis, au détour d’une image, on est saisi par des moments de grâce, fugaces, qui donnent à la comédie toute sa charge émotionnelle.

Dans Le Cavaleur (1978), il y a la voix émouvante de Nicole Garcia, ce break Volvo usé, cette Place des Victoires au petit matin et vers la fin, Rochefort qui parle de musique classique à son élève et lui dit : « Il y a une chaîne, tu comprends, une chaîne de Mozart à Ravel, c’est comme une tapisserie sans fin ». Dans Tendre Poulet (1977), Noiret lance, de son timbre caverneux, à une Girardot déjà conquise : « Et puis, c’est très bon pour les couples de marcher sur les plages ». Cette scène filmée dans le square Viviani, près de Notre-Dame semble anodine et pourtant, elle nous poursuit longtemps. Le talent de Philippe de Broca réside dans cette capacité à marquer les esprits. Ne boudez pas votre plaisir, je vous conseille vivement de revoir ses deux premiers films mais aussi ses succès populaires comme L’Africain (1983). Catherine Deneuve, chevelure blonde sur costume sombre, conduisant sa Mini entre l’Opéra et la Bourse. Un régal d’insouciance. Ou Jacqueline Bisset, étudiante en sociologie portant une mini-jupe en jean atrocement courte dans Le Magnifique. Vous avez déjà envie de vous réinscrire en faculté, n’est-ce pas ?

Pour un multiculturalisme tempéré

25

Comment concilier la réalité sociale et les valeurs qui fondent le vivre-ensemble ? Comment la diversité culturelle ou religieuse peut-elle aller de pair avec l’unité du corps social ? Tel est le défi auquel sont aujourd’hui confrontés la plupart des gouvernements des États démocratiques, dont celui que la France vient de se donner.

Dans le monde entier, la question a été renouvelée, depuis les années 1960, par la poussée d’innombrables différences interpellant, d’une façon ou d’une autre, les États, et suscitant d’intenses discussions. Ces débats à haute teneur polémique rythment la vie politique française : souvent marqués par l’excès, ils révèlent l’incapacité des acteurs à situer les enjeux au bon niveau. Nous en avons fait l’expérience au cours d’une campagne présidentielle durant laquelle Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen ont fortement agité et dramatisé les thématiques de l’islam, de la laïcité, du multiculturalisme, de l’identité nationale ou de l’immigration, tandis que François Hollande se montrait bien peu disert ou explicite sur ces questions, vraisemblablement parce qu’elles divisent son propre électorat.[access capability= »lire_inedits »]

La surestimation des problèmes, souvent assortie de leur déformation, ou au contraire leur minimisation, allant jusqu’au silence pur et simple, définissent les termes d’une crise morale qui vient amplifier la crise économique et sociale : entre ces deux écueils, toute politique de redressement passe d’abord par l’appréciation la plus objective possible des obstacles et des enjeux.

Première difficulté : l’hétérogénéité des phénomènes que l’on présente de plus en plus sous le vocable mou, vague, et connoté positivement, de « diversité ». Chaque élément de cette « diversité », en effet, combine de façon plus ou moins stable des dimensions culturelles, religieuses, sociales, politiques, raciales ou racialisées. Celles-ci sont théoriquement distinctes mais, dans la pratique, elles se conjuguent et leur perception en est plus ou moins indifférenciée. La culture et la religion, par exemple, ne relèvent pas de la même analyse, mais sont vite entremêlées dans les représentations spontanées. La politique doit prendre en compte cette multiplicité/proximité des registres. Les différences religieuses, par exemple, imposent de réfléchir en termes de laïcité et de sécularisation, alors que les différences culturelles posent la question du multiculturalisme.
Or, le discours politique peine à distinguer ainsi les logiques. Nicolas Sarkozy, David Cameron et Angela Merkel ont utilisé, et à mauvais escient, le même registre sémantique en parlant d’échec du multiculturalisme, alors qu’ils visaient avant tout l’immigration et l’islam, sujets qui ne sont pas de nature purement culturelle.
On formulera donc une première recommandation : pour sortir de ce confusionnisme, les politiques doivent clairement définir leur champ d’intervention. Lutter contre le racisme et les discriminations ne signifie pas forcément reconnaître les identités culturelles en menant une politique expressément multiculturaliste ; de même, l’attention portée à la séparation des Églises et de l’État ne doit pas s’opposer à la volonté de garantir la liberté de culte et de conscience.

Deuxième difficulté : les logiques de production ou de reproduction des différences recoupent, sans se confondre avec elles, les logiques migratoires. De nombreuses identités culturelles ou historiques n’ont rien à voir avec l’immigration, elles sont inventées ou réaffirmées de l’intérieur même de notre société, ou bien importées sans être portées par des migrants, via Internet ou le cinéma : l’identité bretonne n’a rien à voir avec l’immigration, et si le rap est majoritairement pratiqué par des enfants issus de l’immigration, il ne faut pas oublier qu’il provient des États-Unis.

La référence à une couleur de peau, noire par exemple, souvent faite par les intéressés eux-mêmes, aboutit à confondre des Antillais, citoyens français de longue date, et des migrants récents venus d’Afrique subsaharienne. Et les phénomènes migratoires eux-mêmes sont d’une grande variété, non réductible à la seule immigration de peuplement : les migrants peuvent aussi aller et venir, ou bien ne faire que transiter en France. De plus, comme viennent de le mettre en lumière les récentes élections, de nombreux Français émigrent.
D’où une deuxième suggestion : éviter de confondre le traitement politique des flux migratoires avec celui des différences culturelles, religieuses ou autres.

Troisième difficulté : ces différences sont le plus souvent transnationales ou supranationales, autrement dit, elles débordent du cadre de l’État-nation, qui est celui des éventuelles politiques destinées à faire face aux problèmes qu’elles engendrent. La mondialisation façonne des diasporas complexes, denses, et capables de fonctionner en réseau, comme le montre le superbe e-Diasporas Atlas dirigé par Dana Diminescu (éd. FMSH, Paris, 2012), alors que le traitement institutionnel des différences relève avant tout des États.
Cela conduit à formuler une troisième recommandation, qui est de « penser global », et d’intégrer dans l’analyse, comme dans l’action politique, le niveau national, régional, (l’Europe), et mondial : comme le dit le sociologue Ulrich Beck, il est urgent d’en finir avec le « nationalisme méthodologique ».

Enfin, et surtout, s’il convient de distinguer les registres, il est indispensable de penser dans le même mouvement l’articulation des deux exigences contradictoires qui apparaissent presque systématiquement : d’une part, assurer en toutes circonstances le respect de valeurs universelles, qui sont en France associées à l’idéal républicain, et d’autre part prendre en compte des particularismes qui demandent à être reconnus. Le débat public a plutôt tendance à les opposer et, de ce fait, à caricaturer les positions. Les défenseurs exclusifs des valeurs universelles soupçonnent ou accusent l’autre camp de communautarisme, tandis que les avocats des différences dénoncent symétriquement un universalisme abstrait, un républicanisme incantatoire et répressif, manquant à ses promesses d’égalité et de fraternité.

Cette opposition stérile et aveugle aboutit à des absurdités : les partis politiques et les institutions investies d’un pouvoir, y compris les médias, sont sommés de reconnaître la diversité du pays, et de la représenter, sans qu’il soit possible de la mesurer ! On répète, et à raison, qu’il serait bon que des Noirs ou des Français originaires du Maghreb soient élus au Parlement, mais il demeure impensable de les qualifier ainsi et, plus encore, de mesurer leur présence par le biais de statistiques « ethniques ». La schizophrénie menace parfois, par exemple quand un intellectuel est un jour le chantre de la République une et indivisible et le lendemain l’icône d’une communauté particulière, ou quand le chef de l’État dénonce les communautés avant d’exprimer sa compassion pour l’une d’entre elles, durement frappée par le terrorisme.

Il est pourtant possible de tracer une voie réaliste et juste, conciliant les deux impératifs en exigeant de tous, y compris des membres de minorités ou communautés, le respect des valeurs universelles (le droit, la raison), tout en rendant possible, dans le même temps, la reconnaissance des particularismes. En matière culturelle, cela revient à adopter l’esprit de ce que le philosophe canadien Will Kymlicka définit comme un « liberal multiculturalism », un multiculturalisme bien tempéré, ou modéré, respectueux de l’idéal républicain. En matière religieuse, cela peut se traduire par la promotion d’une laïcité visant moins à séparer les Églises de l’État − la question est à peu près réglée − qu’à intégrer l’islam et les nouvelles formes de religiosité, protestantes notamment, de façon à leur assurer des conditions normales d’exercice de leur culte. Si on veut faire vivre ces exigences contradictoires seulement en apparence, il est en tout cas urgent de comprendre que la racialisation ou l’ethnicisation du discours de certains porte-parole de ces communautés sont la contrepartie de logiques racistes et discriminatoires contre lesquelles nous devons mener un combat résolu.[/access]

*Photo : HRC

Du courage en philosophie

7

Le dialogue est l’illusion philosophique par excellence. On ne compte plus les Cafés philo exaltant l’importance du dialogue alors même que les grands philosophes ont toujours pris grand soin de ne pas se comprendre. Le malentendu, la mauvaise foi, la lecture malveillante sont les portails de la découverte. Spinoza s’est bien gardé de comprendre les intentions réelles de Descartes, parce qu’une lecture trop compréhensive des concepts cartésiens l’aurait empêché de bâtir son propre système. Foucault s’est bien gardé de comprendre Lacan, parce cette entreprise l’aurait détourné de penser la fonction disciplinaire de la psychanalyse. L’oeuvre de Lacan et celle de Foucault sont deux merveilles de sagacité et d’intelligence, mais aucune n’aurait vu le jour si ces deux penseurs avaient décidé de se comprendre. Ne pas comprendre l’autre, voilà le coeur, voilà l’essence du courage en philosophie.

Lorsqu’il se déploie sous une forme publique, le dialogue prend la forme d’une quête de l’idée bonne – comme si les participants recherchaient tous ensemble à être plus justes, plus ouverts, plus démocratiques. Dit autrement, tout se passe comme si le fait de vouloir le bien d’autrui était, en soi, une activité bonne, ce qui explique que les participants ne craignent pas de parler pour l’humanité tout entière. Ce narcissisme collectif déteint sur l’Idée noble mise en débat (« Quelle Justice aujourd’hui ? ») dont le caractère idéal permettrait aux hommes de bonne volonté de mieux dénoncer les injustices du temps présent.

En somme, l’idéal collectif des Cafés philo repose sur les trois présupposés suivants : le présupposé de compréhension (s’ouvrir à l’autre, c’est le comprendre), le présupposé d’intention (se demander comment devenir juste, c’est déjà l’être un peu) et le présupposé de correction (une idée bonne nous sert à corriger les injustices, sinon ce ne serait pas une idée bonne et nous ne l’aimerions pas). La révolution des Cafés Philo semble portée par le souci d’améliorer notre sort à tous en donnant la parole à chacun, c’est pourquoi elle vaincra.

Notons tout de même que tout ce qui s’est fait de grand en philosophie s’inscrit en faux contre ces trois piliers du populisme convivial et bon enfant. Il serait regrettable que l’intolérance se perde, et, avec elle, la possibilité de créer une oeuvre philosophique véritable.

L’agenda secret de Normal Ier

49

Ce lundi 2 juillet, notre président normal avait jugé bon d’ouvrir l’intimité de son palais normal aux caméras de TF1 afin de montrer au bon peuple à quel point il était simple, accessible, proche du peuple… en un mot : normal. Seulement voilà, un homme normal commet aussi des bourdes ; et notre président en a commis une belle en laissant traîner sur son bureau quelques documents tout à fait confidentiels qui, dans la tradition jacobine française, n’auraient jamais dû être portés à la connaissance des sujets du royaume.

Le Lab d’Europe 1 ayant décortiqué pour nous ces images volées, on y apprend – ô surprise – que le président de la République a repris le flambeau de son prédécesseur à la direction commerciale du groupe Dassault, que la porte de son bureau reste grande ouverte aux dirigeants des groupes privés (ceux de Capgemini et de Pernod Ricard en l’occurrence), qu’il travaille d’arrache-pied à soigner son image avec l’aide de journalistes consentants et qu’il déjeune avec François Pinault qui, ayant quelque intérêt en la matière, cherchait sans doute à convaincre le chef de l’État de l’utilité du mécénat culturel en général et de la niche fiscale lui étant associée en particulier. Le changement, c’est vraiment pas pour maintenant.

Ce que cette anecdote a de vraiment amusant – pour peu qu’on ait un humour grinçant – ce n’est pas tellement que notre président pseudo-socialiste se comporte comme un VRP de luxe, ni qu’il reçoive la fine fleur du patronat sous les ors de la République ni même qu’il consacre une partie de ses journées à dorer son blason personnel ; le plus drôle, c’est qu’il s’en cache avec beaucoup de soins. Ainsi, la comparaison de cet agenda officieux avec l’officiel – celui qui est publié sur le site de l’Élysée – révèle que ce dernier avait été soigneusement expurgé de toute mention relative aux odieux capitalistes suscités ainsi qu’aux intenses efforts de communication déployés par la présidence pour soigner le culte de sa normalitude.

« Les Français ne doivent pas savoir. » Tout est là : le peuple supposément souverain de France est traité comme une addition de vulgaires sujets. Le cirque politique continue, on a changé la devanture – de l’ombre à la lumière – mais l’arrière-boutique est restée la même depuis l’Ancien Régime. Tant que le bon peuple de France admettra que ses princes lui mentent et ne vivent que de postures, il ne sera jamais souverain et ce prétendu Contrat Social que nous sommes supposés avoir implicitement signé ne sera rien d’autre qu’une farce.

Syrie : Annan ou l’avenir d’une désillusion

8

Pauvre Kofi Annan… son nom ne semble pas porter bonheur aux différents plans de paix éponymes. Le premier plan Annan fut négocié par l’ancien secrétaire des Nations-Unies afin de réunifier les deux Etats chypriotes au sein d’une République fédérale unie. Or, suite à son rejet par la partie grecque, l’initiative fut abandonnée. Le premier plan Annan sur la Syrie a lui aussi fait long feu. Le principe était pourtant louable : mettre un pied dans la porte pour essayer coûte que coûte d’en élargir l’ouverture.

Mais pour avancer, il faut un rapport de force favorable et le clan au pouvoir à Damas ne se sent pas obligé de faire des concessions, surtout sur les fondamentaux de sa stratégie de lutte contre la rébellion : empêcher à tout prix la création d’une place Tahrir et/ou d’un Benghazi sur son territoire. Autrement dit, tolérance zéro pour toute atteinte à la souveraineté nationale, aussi minime et symbolique soit-elle.

Le premier plan Annan syrien, voté en février et mis en exécution le 15 avril dernier s’appuyait déjà sur des ambiguïtés, laissant la porte ouverte à la création d’une ou de plusieurs « place Tahrir », c’est-à-dire des endroits publics où les manifestations pacifiques seraient de facto tolérées. Ainsi, le point six du plan appelait à « respecter la liberté d’association et le droit de manifester pacifiquement. » On connaît la suite : Assad a dit oui pour gagner du temps puis a tout mis en œuvre pour vider l’accord de son sens, conditionnant par exemple le déroulement des manifestations à l’accord préalable des autorités compétentes… chapeau l’artiste !

Quant au second plan Annan sur la Syrie, s’il ne semble pas mieux parti que le précédent, ce n’est pas faute d’ambition. S’il s’agissait précédemment de sanctuariser les manifestations pacifiques contre le pouvoir, entre les lignes, le nouveau plan vise ni plus ni moins à permettre la création de zones libres : des « Benghazi » à la syrienne où les rebelles ne seraient pas inquiétés.

En langage diplomatique, cela s’appelle : « une cessation localisée de la violence, sans nécessairement exiger un désarmement des insurgés ». Concrètement, dans certaines régions, des voies de sortie sécurisées seraient ouvertes pour permettre aux insurgés de partir vers des zones moins violentes. On peut imaginer que ces « zones moins violentes », surtout si elles étaient adossées à une frontière internationale, deviendraient rapidement des émirats sinon des micro-Etats où la souveraineté de Damas ne serait plus que nominale, et encore… Si l’armée syrienne ne pouvait plus pénétrer dans ces zones, difficile d’ imaginer que les policiers, les juges ou les agents du fisc s’y risqueraient. En d’autres termes, le chemin qui mène à la libanisation de la Syrie n’est plus très loin. Sans y voir de contradiction, Annan attend que celui qui, il y a à peine trois mois, avait refusé d’avaler la pilule d’une place Tahrir syrienne, boive aujourd’hui le calice d’une capitale rebelle sanctuarisée.

Kofi Annan aura beau faire le tour des capitales régionales et passer des heures à dialoguer avec Assad; aussi longtemps qu’il ne se sent pas réellement menacé, le pouvoir en place ne cèdera pas d’un pouce. Hélas, en matière de plans de paix, le nom d’Annan va vraisemblablement encore porter la poisse.

*Photo : FreedomHouse2. « Que les deux parties cessent toute violence et nouent le dialogue ».

Le libéralisme, cet avenir radieux

Il y a des livres que l’on referme avec perplexité, sans savoir où leur auteur entendait nous mener. Tel n’est pas le cas du Dictionnaire du libéralisme qui vient de paraître sous la direction de Mathieu Laine et qui, d’emblée, annonce la couleur : « Cette diversité dans l’unité […] et cette quête constante de la vérité promettent, au-delà des vicissitudes politiciennes et des a priori, un très bel avenir au libéralisme. » Quant au lecteur, il en vient rapidement à se demander s’il n’est pas en train de feuilleter le dictionnaire amoureux du libéralisme.

Comme l’amoureux classique que nous dépeignaient Stendhal ou Bussy-Rabutin, notre dictionnaire débute en effet par un éloge sans concession de la chose aimée, laquelle, contrairement à ce que disent les méchants, n’est ni un conservatisme ni une doctrine de droite − ou a fortiori, d’extrême droite − et certainement pas un nouveau totalitarisme, puisque « les libéraux ont combattu l’ensemble des totalitarismes au XXe siècle ».[access capability= »lire_inedits »] Il n’est pas non plus un genre particulier d’anarchisme, car « loin d’être antinomique avec l’ordre, la liberté en est la condition » − aphorisme indémontrable auquel auraient souscrit Proudhon, Stirner et Kropotkine, mais peu importe…

On ne trouvera donc pas dans ce dictionnaire la moindre allusion aux éventuels défauts de l’objet étudié. Non seulement le terme « ultralibéralisme » n’a pas droit à une entrée spécifique sur les 300 que comporte l’ouvrage, mais il est utilisé une seule fois, pour qualifier… l’attitude de l’extrême gauche à l’égard de l’immigration.
Plus saisissant encore : aboutissement logique du libéralisme des Lumières, la fameuse loi Le Chapelier qui, en 1791, supprime les corporations et interdit toute forme d’association, notamment entre ouvriers, n’est, elle aussi, évoquée qu’une fois, au détour d’une phrase. On sait pourtant qu’elle fut, en France, l’une des causes décisives de la grande misère du prolétariat au XIXe siècle, enfermant à double tour les ouvriers dans le poulailler libre en face du renard libre.

Mais de quoi parlez-vous, rétorque l’amoureux ? Quelle misère ouvrière ? Certes, « les conditions de vie des prolétaires durant la révolution industrielle étaient terribles par rapport aux conditions de vie des indigents deux cents ans plus tard ». Mais durant « l’âge d’or du libéralisme français », les ouvriers étaient libres de s’enrichir, et vivaient tellement mieux qu’avant ! Et l’auteur de la notice « Prolétariat » de citer Ludwig von Mises qui dénonçait, dans cette pseudo-paupérisation, « l’une des plus grandes falsifications de l’Histoire » : « Le capitalisme a déversé une corne d’abondance sur les multitudes de salariés qui, fréquemment, firent tout leur possible pour saboter l’adoption de ces innovations qui ont rendu leur vie plus agréable. » On note, au passage, la différence entre l’observateur neutre et l’amoureux transi : sur le sujet qui nous occupe, le premier reconnaîtra peut-être qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ; le second s’écriera qu’il adore le bruit des coquilles qu’on brise.

La vraie difficulté vient plutôt de ce que l’objet de cette passion amoureuse s’avère, au fond, extraordinairement multiple, divers et contradictoire − au point, comme le reconnaissent Mathieu Laine et Jean-Philippe Feldman dans l’introduction, que « certains n’hésitent pas à parler, fût-ce de manière discutable, des libéralismes, plutôt que d’un libéralisme ». Des libéralismes qui, au fil des pages et des notices, divergent, y compris sur l’essentiel − après tout, ce pluralisme n’est un défaut que pour les amateurs de certitudes.
Ainsi, à propos de la question − fondamentale − du rapport entre libéralisme et démocratie, les contributions de Raymond Boudon et de Jean-Philippe Feldman semblent presque provenir de rives opposées. Au terme d’une démonstration rigoureuse, ce dernier rappelle la distinction cardinale entre démocratie et libéralisme, celui-ci s’attachant, non à l’origine du pouvoir, mais à ses limites − d’où sa défiance traditionnelle à l’égard de la souveraineté populaire, toujours suspecte de vouloir empiéter sur les droits des personnes en faisant prévaloir l’égalité sur la liberté.

Deux pages plus loin, Boudon ne peut s’empêcher, pour reprendre les propres mots de Feldman, de « transformer le libéralisme en démocratisme ». À la base de cette transmutation, la notion de « spectateur impartial », selon laquelle le citoyen peut, sur telle ou telle question, échapper à ses intérêts, à ses passions ou à ses présupposés et, de la sorte, fonder ses opinions et ses choix sur le bon sens, commun à tous les hommes. C’est d’ailleurs, affirme Boudon, ce que visait un grand incompris, Jean-Jacques Rousseau, lorsqu’il affirmait que la volonté générale est toujours droite, qu’elle ne peut errer, et que l’on est donc parfaitement libre quand on lui obéit. Toujours selon Boudon, l’humanité tendrait donc nécessairement vers une démocratie apaisée et rationnelle : « Par-delà le bruit et la fureur de l’Histoire, on discerne un processus de rationalisation de la vie morale, sociale et politique dans la société démocratique. » Ce processus, qui aboutit à un « consensus » sur les choix politiques fondamentaux et sur les valeurs − les plus morales finissant toujours par prévaloir − se trouverait encore accéléré par « l’expansion des moyens de communication de masse et notamment d’Internet ». Bref, entre le libéralisme méfiant de Jean-Philippe Feldman et l’utopie progressiste de Raymond Boudon, le lecteur devra choisir.[/access]

Dictionnaire du libéralisme, sous la direction de Mathieu Laine, éditions Larousse.

Vertueuse Allemagne, forcément vertueuse

1

Oh le joli mois de juin outre-Rhin ! L’inflation en Allemagne a enregistré un nouveau recul à 1,7% en juin, atteignant son plus bas niveau depuis décembre 2010, selon un chiffre définitif publié par l’Office fédéral des statistiques Destatis, identique à une estimation datant d’il y a 15 jours.

C’est magnifique, non ? Bon, bien sûr, évitons de regarder trop en détail. Il n’y a eu certainement aucune augmentation sur les cordes à violon, l’huile de baleine, les parapluies, les tables de dissection, la litière pour chat, les reliures d’art, les paréos, le monoï, la colle à maquettes, les chaussettes en fil d’écosse, les porte-jarretelles, bref tout ce qui fait comme chacun sait l’essentiel du panier de la ménagère de base du Schleswig-Holstein ou de la Rhénanie Westphalie. En revanche, en ce même mois de juin 2012, les prix de l’énergie sont en hausse de 4% par rapport à l’année précédente quant aux des denrées alimentaires, elles enregistrent un bond de 3,6% par rapport à 2011, à la même période. L’office fédéral des statistiques teutonnes remarque même, en toute honnêteté :« Sans la prise en compte des prix dans ces deux secteurs, qui représentent près de 20% du budget des ménages, le taux d’inflation se serait établi à 1,1% en juin 2012 ».

Travailleur merkelien, encore un effort pour l’orthodoxie budgétaire ! Après ta retraite à plus d’âge, tes horaires hebdomadaires chinois, ta modération salariale thaïlandaise, va encore plus loin : arrête de manger et de te chauffer ! Tu vois bien que tu plombes les statistiques, enfin !

Inquisitio : le nom de la cause

32

Un de mes amis à qui je disais tout le mal que je pense de la série Inquisitio me rétorquait que ce n’était qu’une série télé et qu’il ne fallait pas prendre les séries télés trop au sérieux. Sans lui faire subir le supplice de l’eau, je crois que mon ami se trompe car c’est précisément quand l’hérésie tombe dans le domaine public qu’elle triomphe. C’est quand le mensonge savant devient vérité populaire qu’on est foutu pour les siècles des siècles. C’est lorsqu’on fera des téléfilms inspirés des œuvres de Thierry Meyssan et qu’on les diffusera à une heure de grande écoute qu’on pourra dire qu’il a gagné. Pas avant.

Pourquoi diable l’acharnement antichrétien a-t-il gagné ? C’est ce que je me demande. On a beau répéter à qui mieux mieux que l’Inquisition n’a rien à voir avec ce que l’on nous en montre à la télé et au cinéma (et dont Le Nom de la rose de Jean-Jacques Annaud en 1986 reste le chef-d’œuvre de propagande inégalé). On a beau rappeler, avec Michel Foucault, que loin d’être la justice barbare et régressive que l’on croit (car tout cela relève de la croyance – et de la pire : la positiviste, la scientiste) l’Inquisition, « cette immense invention que notre douceur récente a placée dans l’ombre de notre mémoire »[1. Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », page 227.], constitua au contraire un progrès dans l’histoire de la justice et fut à l’origine de « l’instruction » moderne s’il en est, passant des ordalies à l’ « enquête » (l’étymologie d’ « inquisition »), du serment à l’aveu et mettant ni plus ni moins en place la méthode empiriste dont les sciences de la nature allaient bientôt se réclamer. On a beau rapporter des preuves historiques qui toutes vont dans le même sens, à savoir que les tribunaux de l’Inquisition étaient les plus doux de l’époque, que nombre d’accusés « laïcs » s’arrangeaient pour que leur procès passe du tribunal séculier au tribunal religieux, que les peines de mort étaient rarissimes, en plus d’être fort peu appliquées, qu’enfin la torture (qui est toujours le point G des cinéastes traitant ce sujet) était exceptionnellement utilisée (au contraire de ce qui se passait dans les prisons royales où l’on mettait au chevalet le moindre voleur de mobylette).

On a beau convoquer des médiévistes aussi réputés que Régine Pernoud[2. Lumière du Moyen Âge, Grasset, 1944 ; Beauté du Moyen Âge, Gautier Languereau, 1971 ; Pour en finir avec le Moyen Âge, Seuil, 1977, etc.], Jacques Heers[3. Le Moyen Âge, une imposture, Paris, Perrin, 1992.], Bartolomé Benassar[4. L’inquisition espagnole 15e – 19e siècles, Hachette, collection Pluriel, 2002, réédition 2009.] qui nous expliqueraient que non décidément non, l’Inquisition, et par extension le Moyen Age, ce n’est pas du tout, mais du tout ce que nous impose l’imagerie contemporaine, rien n’y fait. Dès qu’un cinéaste décide de « s’intéresser » à cette période, il faut qu’il traite l’Inquisition comme lui-même croit que l’Inquisition traitait les gens. Il faut qu’il fasse dans la boucherie, la caricature, le racisme antichrétien permis et subventionné. Inquisitio, c’est Le Juif Süss revisité pour les besoins de la cause antiromaine – c’est « La Catho Sienne ».

En vérité, on n’en finit pas « d’écraser l’infâme » depuis la Réforme. Et cela non pas à cause des quelques exactions que l’Eglise a pu commettre (assez ridicules si on les compare à celles commises aux mêmes époques en terre protestante et comme l’atteste le fameux site « L’Inquisition pour les nuls » mais à cause du fait que celle-ci, l’Eglise catholique, apostolique et romaine se prétendait « experte en humanité », et d’ailleurs l’était, au grand dam d’une humanité ayant d’elle-même une image de plus en plus positive, pure, innocente tout plein, pour ne pas dire cathare. Aux yeux du moderne et bientôt du postmoderne, c’est cela le crime inexpiable de l’Eglise (et qu’il faut par là-même accuser de tous les maux passés, présents, futurs) : considérer l’homme comme un pécheur originel. Constater qu’il n’est pas toujours exemplaire, malgré son génie et sa culture, et pire : mettre cette culture dont il est si fier en question – à la « question » ! Trouver à redire de l’immaturité et de la sottise avec laquelle il use de sa sacro-sainte « liberté d’expression ».

Au fond, ce que cette malheureuse série télé illustre de manière presque trop parfaite, après Borgia sur Canal + diffusé cet hiver et en attendant Vatican : le Christ habite chez les Borgia l’année prochaine, est ce que Philippe Muray appelait dans Le XIXème siècle à travers les âges « le triomphe de la libre pensée de second ordre » sur « la non libre pensée de premier ordre ». Le triomphe des opinions sur la vérité, ou des particulier sur le singulier. T’as vu ?

Non qu’il s’agirait de « réhabiliter » l’Inquisition. Même dans son invention empiriste, l’Inquisition (qui d’ailleurs était plurielle) n’était ni festive ni sympa ni cool. L’Inquisition a réellement brûlé quelques malheureux égarés, estrapadé quelques autres, et de fait, au nom de la paix sociale, et comme l’a montré de manière sublime et pour l’éternité Dostoïevski dans sa légende du « Grand Inquisiteur » dans Les frères Karamazov, trahi l’enseignement du Christ. Mais c’est ce débat-là entre absolu et social, cité de Dieu et cité des hommes, tout aussi dramatique et tout aussi faisable sur le plan scénaristique qu’il aurait été vraiment intéressant de filmer. Montrer l’Inquisition non pas comme une instance antisociale crainte et détestée par tous, avec à sa tête un super sadique borgne (ben voyons ! il n’aurait pas sa carte du FN, le Barnal, tant qu’on y est ?), mais comme l’instance sociale (et morale) suprême qu’elle était à cette époque et vécue la plupart du temps par les ouailles comme une délivrance – un peu comme aujourd’hui nous nous félicitons de la condamnation de telle ou telle secte et avons tendance à rire sans le moindre apitoiement des déboires d’un Mandarom ou d’un Raël.

Montrer la réalité humaine, donc faillible, d’une institution qui aura été à la fois synonyme de justice moderne et de progrès scientifique (et, encore une fois, avec les excès, les indélicatesses et les foirades qui accompagnent n’importe quel progrès). Montrer justement comment une autorité sociale et juridique (et qui de nos jours s’appelle Licra, Mrap, SOS racisme et la non regrettée Halde), répondant à un impératif moral légitime (et le racisme est indéniablement une erreur de jugement et un péché contre l’Esprit), finit toujours par faire du zèle, multipliant à tort et à travers les charges envers les uns et les autres, et instaurant un climat de suspicion permanente. Montrer enfin comment la violence sacrificielle reste congénitale à l’être humain, même le mieux attentionné.

Vous pensez que je fais là un rêve pieux ? Celui d’une série historique intelligente et bien écrite ? Mais mon rêve pieux a été réalisé depuis longtemps par HBO, AMC ou Sky One. Les Soprano, Rome, Mad Men, Battlestar Galactica – en voilà des séries qui ont su recréer des mondes passés (ou futurs), respecter l’Histoire et réussir à faire du thriller (et quel thriller !) avec du social et du métaphysique. Tout le monde passe sur l’indigence artistique d’Inquisitio, arguant que ce n’est pas le problème, alors qu’en fait c’en est le principal. Inquisitio ou la scandaleuse nullité d’un produit qui compte moins sur l’intelligence du public que sur les connivences idéologiques des clercs et de la Doxa et par conséquent se fout de faire quelque chose de valable sur le plan artistique – c’est-à-dire sur le plan éthique.

Un phénomène français de plus, en somme. Mais pourquoi est-ce toujours au pays de Voltaire et de Renan qu’à chaque fois que l’on se mêle de faire de l’ Histoire pour tous, à la télé ou au cinéma, l’on oscille entre l’ignorance et la caricature ?

Quand le succès avait du talent

18

On ne dira jamais assez le charme des bibliothèques désordonnées, dans les maisons de campagne. Non seulement les livres qu’on y trouve retracent les étés d’une rêveuse bourgeoisie assoupie à l’ombre des tilleuls, mais ils instruisent sur ce que fut le goût dominant d’une époque. Comme beaucoup d’autres, je crois, c’est dans une de ces bibliothèques qu’à l’adolescence, j’ai pioché mon premier Pierre Benoit. C’était L’Atlantide, dans la première édition de poche, qui ressort ces jours-ci en fac-similé[1. Trois titres ressortent avec leur couverture « vintage » au Livre de Poche : L’Atlantide, Le Roi Lépreux et Koenigsmark.]. Le livre sentait la poussière et l’encaustique, mais aussi le sable du désert et la peau épicée d’Antinéa. Le Sahara venait se superposer au Morbihan et l’on avait soudain des envies de carrière militaire, de s’appeler Morhange ou Saint-Avit, officiers perdus tombant sous le charme d’un royaume oublié et de sa souveraine.

Il est sûr que la lecture de Pierre Benoit, dont le cinquantenaire de la mort est célébré par une monumentale biographie de Gérard de Cortanze[2. Pierre Benoit, romancier paradoxal, de Gérard de Cortanze (Albin Michel).], ne conduira pas les jeunes gens romanesques à adopter une vision très progressiste du monde.[access capability= »lire_inedits »] L’univers de Pierre Benoit est celui d’un fieffé réactionnaire, fils de militaire né dans la France provinciale de 1886, assez dans la logique de son temps et de son milieu. De surcroît, Benoit se battit courageusement en 1914 avant de tomber malade à la bataille de Charleroi. Si ça se trouve, sans le savoir, il se battit aux côtés de Drieu La Rochelle qui se trouvait également dans les parages et qui fait aussi un retour remarqué dans les librairies en entrant dans la Pléiade.

Raphaël Sorin a cru bon d’écrire qu’il fallait « relire Benoit et oublier Drieu ». C’est tout de même discutable d’un point de vue littéraire. On a beau avoir rêvé sur Koenigsmark et La Châtelaine du Liban, les deux autres gigantesques succès de librairie de Benoit, Le Feu follet et Gilles datent moins que la littérature de Benoit, fabricant de best-sellers dont la première ambition fut avant tout de faire oublier les horreurs de la Première Guerre mondiale par un exotisme débridé. Tandis que Drieu s’obstina, lui, à renvoyer au visage de la France son reflet torturé et déplaisant.

Comme son ami Paul Morand, Pierre Benoit était doué pour le bonheur et le voyage, ce qui revient au même. Réactionnaire, oui, mais réactionnaire heureux : Gérard de Cortanze montre que l’homme ne fut jamais franchement tracassé par les idéologies, tout en restant convaincu qu’il fallait croire en la grandeur de la France, de son armée, de son empire et que Barrès avait à peu près tout dit sur la question. On lui fit payer cher cette désinvolture qui lui faisait, dans un même mouvement, aimer Charles Maurras et les fêtes où, pour célébrer son élection à l’Académie française, on douche au champagne une jolie fille nue en compagnie du ministre de l’Éducation.

À la Libération, il fut incarcéré à Fresnes. Cortanze démontre, sans complaisance, que c’était bien injuste. D’ailleurs, c’est Aragon le communiste, le procureur impitoyable du CNE[3. Comité national des écrivains : organisme qui se chargea de l’épuration du milieu littéraire à la Libération, de manière assez discutable par ailleurs.], qui dédouana lui-même Benoit de toute accusation de collaboration.

Pierre Benoit, bien avant Sartre, soutenait qu’un romancier devait être de son temps. C’est sans doute ce qui le perdit et lui fit connaître un purgatoire d’un bon demi-siècle. Pour Benoit, être de son temps signifiait d’abord savoir plaire au public de son temps. Il y réussit à merveille mais son public vieillit et disparut avec lui. Le hasard m’a ainsi, il y a quelques semaines, fait assister du côté de Saint-Céré, dans le Lot, à une conférence donnée par Bernard Vialatte, président des Amis de Pierre Benoit. Pourquoi Saint-Céré ? Tout simplement parce que le globe-trotteur infatigable aimait, entre deux voyages, se réfugier dans la chambre numéro 2 de l’Hôtel Terminus, qui existe toujours, pour écrire ses romans. Il y restait enfermé toute la journée, ne sortant que pour une promenade vespérale avec un ami pharmacien. Typiquement un rêve d’écrivain, ça : avoir une chambre d’hôtel dans un chef-lieu de canton élégant et endormi, pour recréer le monde avec une feuille, un encrier et un porte-plume, derrière des persiennes qui laissent passer le soleil et le rire des filles sur la place.

L’un des charmes d’une nation littéraire comme la France, c’est que les écrivains, même oubliés, même d’importance secondaire, ont des amateurs exclusifs qui se passent le flambeau de génération en génération, publient des cahiers et se réunissent, de temps à autre, comme des sociétés secrètes. Ce soir-là, à Saint-Céré, c’était la fête pour les Amis de Pierre Benoit : avec cette réédition, leur idole allait revenir à la mode, et eux sortir de la clandestinité. Pour célébrer l’événement, ils ont projeté Lunegarde, une rareté, un film de Marc Allégret datant de 1946, adaptation d’un des « romans du terroir » de Benoit, qui excellait aussi dans ce genre-là. Le scénario repose sur une ou deux coïncidences invraisemblables, mais enfin, un vrai charme onirique, presque aurevillien, traverse cette histoire se déroulant entre un château du Quercy et le canal de Suez avec, pour personnages, un père abusif, une mère indigne, un jeune ingénieur courageux, une jeune fille exaltée et un truand sympathique.

M’est alors apparu très clairement ce qui me rendait inexplicablement mélancolique dans ce retour éditorial de Pierre Benoit. C’est qu’il révélait, en négatif et dans toute sa cruauté, la médiocrité de ceux qui occupent, dans la république des lettres, la place qu’occupa jadis Pierre Benoit, à savoir celle de « romancier à succès ».

Les Pierre Benoit d’aujourd’hui s’appellent Marc Levy et Guillaume Musso. Le style de Benoit est démodé ? Le leur est indigent. Les histoires de Benoit sont invraisemblables ? Celles de Levy et Musso sont invraisemblables et inintéressantes. Et puis, allons plus loin : imagine-t-on Musso et Vincent Peillon inonder de champagne une muse d’arrondissement pour fêter une élection à l’Académie ? Imagine-t-on Levy démissionner de cette même Académie parce que le Président de la République met son veto à l’élection d’un ami, ce que fit Pierre Benoit quand Paul Morand fut retoqué par de Gaulle ?
Imagine-t-on, enfin, des associations des Amis de Musso et Levy pour préserver leurs œuvres jetables comme les rasoirs du même nom des outrages du temps ?

Mais le plus triste n’est-il pas de penser au jeune homme romanesque qui, dans cinq décennies, s’il existe encore des maisons de campagne et des bibliothèques à l’intérieur, n’y trouvera pour meubler son ennui que des fictions calibrées, un vocabulaire de communicant et un imaginaire de jeu vidéo transposé sur papier ?
Tout cela ne lui offrira pas un instant d’évasion, mais témoignera en revanche de l’étrange obscénité de notre temps où le succès commercial se conjugue à la nullité définitive. Pierre Benoit, qui avait le souci de son lecteur, disait que, pour écrire un bon roman qui plaise au plus grand nombre, il fallait « de l’expérience et de la rêverie ».[/access]

*Photo : Albin Michel

Dans la peau d’un réac

2

Après son petit livre rose qui invitait les hommes et femmes de bonne volonté à découvrir les 10 (très) bonnes raisons de restaurer la monarchie, Renaud Dozoul revient sur scène et frappe encore plus fort avec un petit livre bleu : Citations à l’usage du réactionnaire authentique. Un ouvrage léger et percutant qu’il fera bon dévorer l’été.

Avec un catalogue d’auteurs qui ont tous en commun une certaine sympathie pour la contre-révolution, qu’elle soit de la tradition libérale ou d’un traditionalisme antilibéral, le petit livre bleu offre plus de cinq cents fragments de pensées. Toutes plus croustillantes les unes que les autres, on méditera les nostalgiques en se remémorant Blondin, Daudet ou Nimier, les mystiques en relisant Thibon, Bernanos, Péguy ou Léon Bloy, les provocateurs en se gargarisant de Nabe, Maurras ou Céline. Goguenards, nous imaginerons les visages horrifiés des hérauts de la bien-pensance, s’ils osaient du coin de l’œil en lire quelques pages.

Le propre de la citation est moins de briller en société que de soumettre à sa réflexion une phrase simple qui met en lumière les complexités du monde et des hommes, leurs névroses mais surtout leurs contradictions et leurs mystères. Et des phrases, cet ouvrage en regorge autant qu’il sonne et résonne d’actualité. Jacques Bainville disait ainsi du nationalisme qu’il « est une attitude de défense rendue nécessaire par la faiblesse de l’Etat » : Jean-Luc et Marine, faites l’amour, pas la guerre. A Hirst, Koons, Soulages, Klein, Malevitch et Buren, « Notre réticence devant nombre d’artistes modernes n’est pas due au caractère insolite de leurs œuvres, mais au coté rebattu de leurs propositions », c’est Nicolas Gómez Dávila qui le dit ! Najat, touche pas à ma putain et relis plutôt Reagan : « La politique est censée être la seconde plus ancienne profession. J’ai réalisé qu’elle ressemble beaucoup à la première. » Bref.

A cinq cents aberrations du monde d’aujourd’hui, d’hier et pour les siècles des siècles, Renaud Dozoul oppose la parole de plus de cent trente auteurs qui ont choisi, comme Causeur, de ne surtout pas être d’accord. Ça fait du bien et ça se lira volontiers enduit de Monoï !

Renaud Dozoul, Citations à l’usage du réactionnaire authentique. Muller Editions, 100 pages, 9,50 €.

Broca le Magnifique

11

La sortie DVD chez Gaumont Classiques des deux premiers films de Philippe de Broca est l’occasion de replonger dans l’œuvre d’un réalisateur volontairement oublié par la critique. Trop populaire pour être estimable, tel fut son destin ! D’aucuns s’en contenteraient, lui non. Philippe de Broca (1933-2004) n’a jamais reçu l’imprimatur d’une profession aux mœurs claniques. Il en a réellement souffert durant toute sa carrière même si ses films sont aujourd’hui encore multidiffusés sur le câble, le satellite et la TNT. Pas une semaine ne se passe sans que l’on puisse revoir en famille Le Magnifique, Le Diable par la queue ou On a volé la cuisse de Jupiter.

On se rend compte, avec le recul, comment quelques énergumènes de la Nouvelle Vague ont sali le cinéma de qualité à coup de thèses foireuses et d’arrogance intellectuelle. Entre les années 60 et 80, Philippe de Broca a incarné la comédie sentimentale française, grand public, bourgeoise, subtile, intelligente, nostalgique et drôle. Comme le suggèrent les (très instructifs) suppléments des DVD, si de Broca n’a pas officiellement fait partie de la Bande des Cahiers du cinéma, il fut, sans conteste, l’une des figures de ce mouvement comme Louis Malle, Agnès Varda, Jacques Demy ou Alain Cavalier. Ses liens avec la Nouvelle Vague vont bien au-delà du phénomène générationnel. N’a-t-il pas été premier assistant-réalisateur sur Le Beau Serge de Claude Chabrol qui avait, lui-même, produit son premier film ? De plus, Jean-Claude Brialy avait été son sergent-chef à l’Armée ! Peut-on imaginer meilleur sauf-conduit ?

Contrairement à certains de ses collègues « visionnaires », artistes jusqu’au-boutistes de la pellicule, de Broca avait compris que, pour réaliser un bon film, il fallait de la technique, une structure narrative solide, des cadrages parfaits et respecter le public. Ses plans-séquence sont de véritables petits bijoux. Pas la peine d’être un spécialiste pour ressentir cet élan jouissif. On est loin de l’amateurisme décomplexé de certains pontes du septième art.
Les Jeux de l’amour (1959) et Le Farceur (1960) ont subi une restauration numérique de l’image et du son par les équipes des laboratoires Eclair et du studio Diapason. Ces films de jeunesse portent en eux toute la folie douce du réalisateur. Il nous expose, pêle-mêle, ses marottes : les sentiments éphémères, la course-poursuite effrénée vers un ailleurs fantasmé, l’horreur du quotidien, l’attrait des femmes (de toutes les femmes) et plus généralement, cette légèreté qui n’est qu’un masque. Ces deux films ont le charme suranné des cols Claudine et des plumes sergent major. Un grain d’une sensibilité extrême. Un Paris à l’odeur de pavé ressuscité. Ils offrent surtout l’immense plaisir de retrouver le double cinématographique du réalisateur, le sémillant Jean-Pierre Cassel qui virevolte, saute, court, chante, danse, nous épuise littéralement comme le fit plus tard Jean-Paul Belmondo dans L’homme de Rio.

Ce rythme, cette volonté de passer du coq à l’âne ne trompe personne. Ce sont là des manières de grand pudique. Chez de Broca, pas de psychologie lourdingue, d’explications de texte même si les dialogues de Daniel Boulanger virent au ping-pong verbal, pas non plus de ressort scénaristique à vous couper le souffle, ici, on travaille dans l’organdi, la fraîcheur et le friable. Qu’est-ce qui fait le charme des films de Philippe de Broca ? Le choix des acteurs principaux (Cassel, Montand, Belmondo, Rochefort, Noiret, Brasseur), des « seconds » rôles époustouflants (Georges Wilson, Hubert Deschamps, Roger Dumas, Jacques Jouanneau, Marc Dudicourt, etc…), des actrices qui vous inspirent une passion dévorante (Geneviève Cluny, Marthe Keller, Jacqueline Bisset, Geneviève Bujold, Catherine Alric, Nicole Garcia, Catherine Leprince, Annie Girardot, Claudia Cardinale, etc…) sans oublier la superbe musique de Georges Delerue. Dans ce cinéma-là, on rit, on se divertit, on suit les pitoyables aventures amoureuses des hommes avec délice et puis, au détour d’une image, on est saisi par des moments de grâce, fugaces, qui donnent à la comédie toute sa charge émotionnelle.

Dans Le Cavaleur (1978), il y a la voix émouvante de Nicole Garcia, ce break Volvo usé, cette Place des Victoires au petit matin et vers la fin, Rochefort qui parle de musique classique à son élève et lui dit : « Il y a une chaîne, tu comprends, une chaîne de Mozart à Ravel, c’est comme une tapisserie sans fin ». Dans Tendre Poulet (1977), Noiret lance, de son timbre caverneux, à une Girardot déjà conquise : « Et puis, c’est très bon pour les couples de marcher sur les plages ». Cette scène filmée dans le square Viviani, près de Notre-Dame semble anodine et pourtant, elle nous poursuit longtemps. Le talent de Philippe de Broca réside dans cette capacité à marquer les esprits. Ne boudez pas votre plaisir, je vous conseille vivement de revoir ses deux premiers films mais aussi ses succès populaires comme L’Africain (1983). Catherine Deneuve, chevelure blonde sur costume sombre, conduisant sa Mini entre l’Opéra et la Bourse. Un régal d’insouciance. Ou Jacqueline Bisset, étudiante en sociologie portant une mini-jupe en jean atrocement courte dans Le Magnifique. Vous avez déjà envie de vous réinscrire en faculté, n’est-ce pas ?

Pour un multiculturalisme tempéré

25

Comment concilier la réalité sociale et les valeurs qui fondent le vivre-ensemble ? Comment la diversité culturelle ou religieuse peut-elle aller de pair avec l’unité du corps social ? Tel est le défi auquel sont aujourd’hui confrontés la plupart des gouvernements des États démocratiques, dont celui que la France vient de se donner.

Dans le monde entier, la question a été renouvelée, depuis les années 1960, par la poussée d’innombrables différences interpellant, d’une façon ou d’une autre, les États, et suscitant d’intenses discussions. Ces débats à haute teneur polémique rythment la vie politique française : souvent marqués par l’excès, ils révèlent l’incapacité des acteurs à situer les enjeux au bon niveau. Nous en avons fait l’expérience au cours d’une campagne présidentielle durant laquelle Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen ont fortement agité et dramatisé les thématiques de l’islam, de la laïcité, du multiculturalisme, de l’identité nationale ou de l’immigration, tandis que François Hollande se montrait bien peu disert ou explicite sur ces questions, vraisemblablement parce qu’elles divisent son propre électorat.[access capability= »lire_inedits »]

La surestimation des problèmes, souvent assortie de leur déformation, ou au contraire leur minimisation, allant jusqu’au silence pur et simple, définissent les termes d’une crise morale qui vient amplifier la crise économique et sociale : entre ces deux écueils, toute politique de redressement passe d’abord par l’appréciation la plus objective possible des obstacles et des enjeux.

Première difficulté : l’hétérogénéité des phénomènes que l’on présente de plus en plus sous le vocable mou, vague, et connoté positivement, de « diversité ». Chaque élément de cette « diversité », en effet, combine de façon plus ou moins stable des dimensions culturelles, religieuses, sociales, politiques, raciales ou racialisées. Celles-ci sont théoriquement distinctes mais, dans la pratique, elles se conjuguent et leur perception en est plus ou moins indifférenciée. La culture et la religion, par exemple, ne relèvent pas de la même analyse, mais sont vite entremêlées dans les représentations spontanées. La politique doit prendre en compte cette multiplicité/proximité des registres. Les différences religieuses, par exemple, imposent de réfléchir en termes de laïcité et de sécularisation, alors que les différences culturelles posent la question du multiculturalisme.
Or, le discours politique peine à distinguer ainsi les logiques. Nicolas Sarkozy, David Cameron et Angela Merkel ont utilisé, et à mauvais escient, le même registre sémantique en parlant d’échec du multiculturalisme, alors qu’ils visaient avant tout l’immigration et l’islam, sujets qui ne sont pas de nature purement culturelle.
On formulera donc une première recommandation : pour sortir de ce confusionnisme, les politiques doivent clairement définir leur champ d’intervention. Lutter contre le racisme et les discriminations ne signifie pas forcément reconnaître les identités culturelles en menant une politique expressément multiculturaliste ; de même, l’attention portée à la séparation des Églises et de l’État ne doit pas s’opposer à la volonté de garantir la liberté de culte et de conscience.

Deuxième difficulté : les logiques de production ou de reproduction des différences recoupent, sans se confondre avec elles, les logiques migratoires. De nombreuses identités culturelles ou historiques n’ont rien à voir avec l’immigration, elles sont inventées ou réaffirmées de l’intérieur même de notre société, ou bien importées sans être portées par des migrants, via Internet ou le cinéma : l’identité bretonne n’a rien à voir avec l’immigration, et si le rap est majoritairement pratiqué par des enfants issus de l’immigration, il ne faut pas oublier qu’il provient des États-Unis.

La référence à une couleur de peau, noire par exemple, souvent faite par les intéressés eux-mêmes, aboutit à confondre des Antillais, citoyens français de longue date, et des migrants récents venus d’Afrique subsaharienne. Et les phénomènes migratoires eux-mêmes sont d’une grande variété, non réductible à la seule immigration de peuplement : les migrants peuvent aussi aller et venir, ou bien ne faire que transiter en France. De plus, comme viennent de le mettre en lumière les récentes élections, de nombreux Français émigrent.
D’où une deuxième suggestion : éviter de confondre le traitement politique des flux migratoires avec celui des différences culturelles, religieuses ou autres.

Troisième difficulté : ces différences sont le plus souvent transnationales ou supranationales, autrement dit, elles débordent du cadre de l’État-nation, qui est celui des éventuelles politiques destinées à faire face aux problèmes qu’elles engendrent. La mondialisation façonne des diasporas complexes, denses, et capables de fonctionner en réseau, comme le montre le superbe e-Diasporas Atlas dirigé par Dana Diminescu (éd. FMSH, Paris, 2012), alors que le traitement institutionnel des différences relève avant tout des États.
Cela conduit à formuler une troisième recommandation, qui est de « penser global », et d’intégrer dans l’analyse, comme dans l’action politique, le niveau national, régional, (l’Europe), et mondial : comme le dit le sociologue Ulrich Beck, il est urgent d’en finir avec le « nationalisme méthodologique ».

Enfin, et surtout, s’il convient de distinguer les registres, il est indispensable de penser dans le même mouvement l’articulation des deux exigences contradictoires qui apparaissent presque systématiquement : d’une part, assurer en toutes circonstances le respect de valeurs universelles, qui sont en France associées à l’idéal républicain, et d’autre part prendre en compte des particularismes qui demandent à être reconnus. Le débat public a plutôt tendance à les opposer et, de ce fait, à caricaturer les positions. Les défenseurs exclusifs des valeurs universelles soupçonnent ou accusent l’autre camp de communautarisme, tandis que les avocats des différences dénoncent symétriquement un universalisme abstrait, un républicanisme incantatoire et répressif, manquant à ses promesses d’égalité et de fraternité.

Cette opposition stérile et aveugle aboutit à des absurdités : les partis politiques et les institutions investies d’un pouvoir, y compris les médias, sont sommés de reconnaître la diversité du pays, et de la représenter, sans qu’il soit possible de la mesurer ! On répète, et à raison, qu’il serait bon que des Noirs ou des Français originaires du Maghreb soient élus au Parlement, mais il demeure impensable de les qualifier ainsi et, plus encore, de mesurer leur présence par le biais de statistiques « ethniques ». La schizophrénie menace parfois, par exemple quand un intellectuel est un jour le chantre de la République une et indivisible et le lendemain l’icône d’une communauté particulière, ou quand le chef de l’État dénonce les communautés avant d’exprimer sa compassion pour l’une d’entre elles, durement frappée par le terrorisme.

Il est pourtant possible de tracer une voie réaliste et juste, conciliant les deux impératifs en exigeant de tous, y compris des membres de minorités ou communautés, le respect des valeurs universelles (le droit, la raison), tout en rendant possible, dans le même temps, la reconnaissance des particularismes. En matière culturelle, cela revient à adopter l’esprit de ce que le philosophe canadien Will Kymlicka définit comme un « liberal multiculturalism », un multiculturalisme bien tempéré, ou modéré, respectueux de l’idéal républicain. En matière religieuse, cela peut se traduire par la promotion d’une laïcité visant moins à séparer les Églises de l’État − la question est à peu près réglée − qu’à intégrer l’islam et les nouvelles formes de religiosité, protestantes notamment, de façon à leur assurer des conditions normales d’exercice de leur culte. Si on veut faire vivre ces exigences contradictoires seulement en apparence, il est en tout cas urgent de comprendre que la racialisation ou l’ethnicisation du discours de certains porte-parole de ces communautés sont la contrepartie de logiques racistes et discriminatoires contre lesquelles nous devons mener un combat résolu.[/access]

*Photo : HRC

Du courage en philosophie

7

Le dialogue est l’illusion philosophique par excellence. On ne compte plus les Cafés philo exaltant l’importance du dialogue alors même que les grands philosophes ont toujours pris grand soin de ne pas se comprendre. Le malentendu, la mauvaise foi, la lecture malveillante sont les portails de la découverte. Spinoza s’est bien gardé de comprendre les intentions réelles de Descartes, parce qu’une lecture trop compréhensive des concepts cartésiens l’aurait empêché de bâtir son propre système. Foucault s’est bien gardé de comprendre Lacan, parce cette entreprise l’aurait détourné de penser la fonction disciplinaire de la psychanalyse. L’oeuvre de Lacan et celle de Foucault sont deux merveilles de sagacité et d’intelligence, mais aucune n’aurait vu le jour si ces deux penseurs avaient décidé de se comprendre. Ne pas comprendre l’autre, voilà le coeur, voilà l’essence du courage en philosophie.

Lorsqu’il se déploie sous une forme publique, le dialogue prend la forme d’une quête de l’idée bonne – comme si les participants recherchaient tous ensemble à être plus justes, plus ouverts, plus démocratiques. Dit autrement, tout se passe comme si le fait de vouloir le bien d’autrui était, en soi, une activité bonne, ce qui explique que les participants ne craignent pas de parler pour l’humanité tout entière. Ce narcissisme collectif déteint sur l’Idée noble mise en débat (« Quelle Justice aujourd’hui ? ») dont le caractère idéal permettrait aux hommes de bonne volonté de mieux dénoncer les injustices du temps présent.

En somme, l’idéal collectif des Cafés philo repose sur les trois présupposés suivants : le présupposé de compréhension (s’ouvrir à l’autre, c’est le comprendre), le présupposé d’intention (se demander comment devenir juste, c’est déjà l’être un peu) et le présupposé de correction (une idée bonne nous sert à corriger les injustices, sinon ce ne serait pas une idée bonne et nous ne l’aimerions pas). La révolution des Cafés Philo semble portée par le souci d’améliorer notre sort à tous en donnant la parole à chacun, c’est pourquoi elle vaincra.

Notons tout de même que tout ce qui s’est fait de grand en philosophie s’inscrit en faux contre ces trois piliers du populisme convivial et bon enfant. Il serait regrettable que l’intolérance se perde, et, avec elle, la possibilité de créer une oeuvre philosophique véritable.

L’agenda secret de Normal Ier

49

Ce lundi 2 juillet, notre président normal avait jugé bon d’ouvrir l’intimité de son palais normal aux caméras de TF1 afin de montrer au bon peuple à quel point il était simple, accessible, proche du peuple… en un mot : normal. Seulement voilà, un homme normal commet aussi des bourdes ; et notre président en a commis une belle en laissant traîner sur son bureau quelques documents tout à fait confidentiels qui, dans la tradition jacobine française, n’auraient jamais dû être portés à la connaissance des sujets du royaume.

Le Lab d’Europe 1 ayant décortiqué pour nous ces images volées, on y apprend – ô surprise – que le président de la République a repris le flambeau de son prédécesseur à la direction commerciale du groupe Dassault, que la porte de son bureau reste grande ouverte aux dirigeants des groupes privés (ceux de Capgemini et de Pernod Ricard en l’occurrence), qu’il travaille d’arrache-pied à soigner son image avec l’aide de journalistes consentants et qu’il déjeune avec François Pinault qui, ayant quelque intérêt en la matière, cherchait sans doute à convaincre le chef de l’État de l’utilité du mécénat culturel en général et de la niche fiscale lui étant associée en particulier. Le changement, c’est vraiment pas pour maintenant.

Ce que cette anecdote a de vraiment amusant – pour peu qu’on ait un humour grinçant – ce n’est pas tellement que notre président pseudo-socialiste se comporte comme un VRP de luxe, ni qu’il reçoive la fine fleur du patronat sous les ors de la République ni même qu’il consacre une partie de ses journées à dorer son blason personnel ; le plus drôle, c’est qu’il s’en cache avec beaucoup de soins. Ainsi, la comparaison de cet agenda officieux avec l’officiel – celui qui est publié sur le site de l’Élysée – révèle que ce dernier avait été soigneusement expurgé de toute mention relative aux odieux capitalistes suscités ainsi qu’aux intenses efforts de communication déployés par la présidence pour soigner le culte de sa normalitude.

« Les Français ne doivent pas savoir. » Tout est là : le peuple supposément souverain de France est traité comme une addition de vulgaires sujets. Le cirque politique continue, on a changé la devanture – de l’ombre à la lumière – mais l’arrière-boutique est restée la même depuis l’Ancien Régime. Tant que le bon peuple de France admettra que ses princes lui mentent et ne vivent que de postures, il ne sera jamais souverain et ce prétendu Contrat Social que nous sommes supposés avoir implicitement signé ne sera rien d’autre qu’une farce.

Syrie : Annan ou l’avenir d’une désillusion

8

Pauvre Kofi Annan… son nom ne semble pas porter bonheur aux différents plans de paix éponymes. Le premier plan Annan fut négocié par l’ancien secrétaire des Nations-Unies afin de réunifier les deux Etats chypriotes au sein d’une République fédérale unie. Or, suite à son rejet par la partie grecque, l’initiative fut abandonnée. Le premier plan Annan sur la Syrie a lui aussi fait long feu. Le principe était pourtant louable : mettre un pied dans la porte pour essayer coûte que coûte d’en élargir l’ouverture.

Mais pour avancer, il faut un rapport de force favorable et le clan au pouvoir à Damas ne se sent pas obligé de faire des concessions, surtout sur les fondamentaux de sa stratégie de lutte contre la rébellion : empêcher à tout prix la création d’une place Tahrir et/ou d’un Benghazi sur son territoire. Autrement dit, tolérance zéro pour toute atteinte à la souveraineté nationale, aussi minime et symbolique soit-elle.

Le premier plan Annan syrien, voté en février et mis en exécution le 15 avril dernier s’appuyait déjà sur des ambiguïtés, laissant la porte ouverte à la création d’une ou de plusieurs « place Tahrir », c’est-à-dire des endroits publics où les manifestations pacifiques seraient de facto tolérées. Ainsi, le point six du plan appelait à « respecter la liberté d’association et le droit de manifester pacifiquement. » On connaît la suite : Assad a dit oui pour gagner du temps puis a tout mis en œuvre pour vider l’accord de son sens, conditionnant par exemple le déroulement des manifestations à l’accord préalable des autorités compétentes… chapeau l’artiste !

Quant au second plan Annan sur la Syrie, s’il ne semble pas mieux parti que le précédent, ce n’est pas faute d’ambition. S’il s’agissait précédemment de sanctuariser les manifestations pacifiques contre le pouvoir, entre les lignes, le nouveau plan vise ni plus ni moins à permettre la création de zones libres : des « Benghazi » à la syrienne où les rebelles ne seraient pas inquiétés.

En langage diplomatique, cela s’appelle : « une cessation localisée de la violence, sans nécessairement exiger un désarmement des insurgés ». Concrètement, dans certaines régions, des voies de sortie sécurisées seraient ouvertes pour permettre aux insurgés de partir vers des zones moins violentes. On peut imaginer que ces « zones moins violentes », surtout si elles étaient adossées à une frontière internationale, deviendraient rapidement des émirats sinon des micro-Etats où la souveraineté de Damas ne serait plus que nominale, et encore… Si l’armée syrienne ne pouvait plus pénétrer dans ces zones, difficile d’ imaginer que les policiers, les juges ou les agents du fisc s’y risqueraient. En d’autres termes, le chemin qui mène à la libanisation de la Syrie n’est plus très loin. Sans y voir de contradiction, Annan attend que celui qui, il y a à peine trois mois, avait refusé d’avaler la pilule d’une place Tahrir syrienne, boive aujourd’hui le calice d’une capitale rebelle sanctuarisée.

Kofi Annan aura beau faire le tour des capitales régionales et passer des heures à dialoguer avec Assad; aussi longtemps qu’il ne se sent pas réellement menacé, le pouvoir en place ne cèdera pas d’un pouce. Hélas, en matière de plans de paix, le nom d’Annan va vraisemblablement encore porter la poisse.

*Photo : FreedomHouse2. « Que les deux parties cessent toute violence et nouent le dialogue ».

Le libéralisme, cet avenir radieux

60

Il y a des livres que l’on referme avec perplexité, sans savoir où leur auteur entendait nous mener. Tel n’est pas le cas du Dictionnaire du libéralisme qui vient de paraître sous la direction de Mathieu Laine et qui, d’emblée, annonce la couleur : « Cette diversité dans l’unité […] et cette quête constante de la vérité promettent, au-delà des vicissitudes politiciennes et des a priori, un très bel avenir au libéralisme. » Quant au lecteur, il en vient rapidement à se demander s’il n’est pas en train de feuilleter le dictionnaire amoureux du libéralisme.

Comme l’amoureux classique que nous dépeignaient Stendhal ou Bussy-Rabutin, notre dictionnaire débute en effet par un éloge sans concession de la chose aimée, laquelle, contrairement à ce que disent les méchants, n’est ni un conservatisme ni une doctrine de droite − ou a fortiori, d’extrême droite − et certainement pas un nouveau totalitarisme, puisque « les libéraux ont combattu l’ensemble des totalitarismes au XXe siècle ».[access capability= »lire_inedits »] Il n’est pas non plus un genre particulier d’anarchisme, car « loin d’être antinomique avec l’ordre, la liberté en est la condition » − aphorisme indémontrable auquel auraient souscrit Proudhon, Stirner et Kropotkine, mais peu importe…

On ne trouvera donc pas dans ce dictionnaire la moindre allusion aux éventuels défauts de l’objet étudié. Non seulement le terme « ultralibéralisme » n’a pas droit à une entrée spécifique sur les 300 que comporte l’ouvrage, mais il est utilisé une seule fois, pour qualifier… l’attitude de l’extrême gauche à l’égard de l’immigration.
Plus saisissant encore : aboutissement logique du libéralisme des Lumières, la fameuse loi Le Chapelier qui, en 1791, supprime les corporations et interdit toute forme d’association, notamment entre ouvriers, n’est, elle aussi, évoquée qu’une fois, au détour d’une phrase. On sait pourtant qu’elle fut, en France, l’une des causes décisives de la grande misère du prolétariat au XIXe siècle, enfermant à double tour les ouvriers dans le poulailler libre en face du renard libre.

Mais de quoi parlez-vous, rétorque l’amoureux ? Quelle misère ouvrière ? Certes, « les conditions de vie des prolétaires durant la révolution industrielle étaient terribles par rapport aux conditions de vie des indigents deux cents ans plus tard ». Mais durant « l’âge d’or du libéralisme français », les ouvriers étaient libres de s’enrichir, et vivaient tellement mieux qu’avant ! Et l’auteur de la notice « Prolétariat » de citer Ludwig von Mises qui dénonçait, dans cette pseudo-paupérisation, « l’une des plus grandes falsifications de l’Histoire » : « Le capitalisme a déversé une corne d’abondance sur les multitudes de salariés qui, fréquemment, firent tout leur possible pour saboter l’adoption de ces innovations qui ont rendu leur vie plus agréable. » On note, au passage, la différence entre l’observateur neutre et l’amoureux transi : sur le sujet qui nous occupe, le premier reconnaîtra peut-être qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ; le second s’écriera qu’il adore le bruit des coquilles qu’on brise.

La vraie difficulté vient plutôt de ce que l’objet de cette passion amoureuse s’avère, au fond, extraordinairement multiple, divers et contradictoire − au point, comme le reconnaissent Mathieu Laine et Jean-Philippe Feldman dans l’introduction, que « certains n’hésitent pas à parler, fût-ce de manière discutable, des libéralismes, plutôt que d’un libéralisme ». Des libéralismes qui, au fil des pages et des notices, divergent, y compris sur l’essentiel − après tout, ce pluralisme n’est un défaut que pour les amateurs de certitudes.
Ainsi, à propos de la question − fondamentale − du rapport entre libéralisme et démocratie, les contributions de Raymond Boudon et de Jean-Philippe Feldman semblent presque provenir de rives opposées. Au terme d’une démonstration rigoureuse, ce dernier rappelle la distinction cardinale entre démocratie et libéralisme, celui-ci s’attachant, non à l’origine du pouvoir, mais à ses limites − d’où sa défiance traditionnelle à l’égard de la souveraineté populaire, toujours suspecte de vouloir empiéter sur les droits des personnes en faisant prévaloir l’égalité sur la liberté.

Deux pages plus loin, Boudon ne peut s’empêcher, pour reprendre les propres mots de Feldman, de « transformer le libéralisme en démocratisme ». À la base de cette transmutation, la notion de « spectateur impartial », selon laquelle le citoyen peut, sur telle ou telle question, échapper à ses intérêts, à ses passions ou à ses présupposés et, de la sorte, fonder ses opinions et ses choix sur le bon sens, commun à tous les hommes. C’est d’ailleurs, affirme Boudon, ce que visait un grand incompris, Jean-Jacques Rousseau, lorsqu’il affirmait que la volonté générale est toujours droite, qu’elle ne peut errer, et que l’on est donc parfaitement libre quand on lui obéit. Toujours selon Boudon, l’humanité tendrait donc nécessairement vers une démocratie apaisée et rationnelle : « Par-delà le bruit et la fureur de l’Histoire, on discerne un processus de rationalisation de la vie morale, sociale et politique dans la société démocratique. » Ce processus, qui aboutit à un « consensus » sur les choix politiques fondamentaux et sur les valeurs − les plus morales finissant toujours par prévaloir − se trouverait encore accéléré par « l’expansion des moyens de communication de masse et notamment d’Internet ». Bref, entre le libéralisme méfiant de Jean-Philippe Feldman et l’utopie progressiste de Raymond Boudon, le lecteur devra choisir.[/access]

Dictionnaire du libéralisme, sous la direction de Mathieu Laine, éditions Larousse.

Vertueuse Allemagne, forcément vertueuse

1

Oh le joli mois de juin outre-Rhin ! L’inflation en Allemagne a enregistré un nouveau recul à 1,7% en juin, atteignant son plus bas niveau depuis décembre 2010, selon un chiffre définitif publié par l’Office fédéral des statistiques Destatis, identique à une estimation datant d’il y a 15 jours.

C’est magnifique, non ? Bon, bien sûr, évitons de regarder trop en détail. Il n’y a eu certainement aucune augmentation sur les cordes à violon, l’huile de baleine, les parapluies, les tables de dissection, la litière pour chat, les reliures d’art, les paréos, le monoï, la colle à maquettes, les chaussettes en fil d’écosse, les porte-jarretelles, bref tout ce qui fait comme chacun sait l’essentiel du panier de la ménagère de base du Schleswig-Holstein ou de la Rhénanie Westphalie. En revanche, en ce même mois de juin 2012, les prix de l’énergie sont en hausse de 4% par rapport à l’année précédente quant aux des denrées alimentaires, elles enregistrent un bond de 3,6% par rapport à 2011, à la même période. L’office fédéral des statistiques teutonnes remarque même, en toute honnêteté :« Sans la prise en compte des prix dans ces deux secteurs, qui représentent près de 20% du budget des ménages, le taux d’inflation se serait établi à 1,1% en juin 2012 ».

Travailleur merkelien, encore un effort pour l’orthodoxie budgétaire ! Après ta retraite à plus d’âge, tes horaires hebdomadaires chinois, ta modération salariale thaïlandaise, va encore plus loin : arrête de manger et de te chauffer ! Tu vois bien que tu plombes les statistiques, enfin !

Inquisitio : le nom de la cause

32

Un de mes amis à qui je disais tout le mal que je pense de la série Inquisitio me rétorquait que ce n’était qu’une série télé et qu’il ne fallait pas prendre les séries télés trop au sérieux. Sans lui faire subir le supplice de l’eau, je crois que mon ami se trompe car c’est précisément quand l’hérésie tombe dans le domaine public qu’elle triomphe. C’est quand le mensonge savant devient vérité populaire qu’on est foutu pour les siècles des siècles. C’est lorsqu’on fera des téléfilms inspirés des œuvres de Thierry Meyssan et qu’on les diffusera à une heure de grande écoute qu’on pourra dire qu’il a gagné. Pas avant.

Pourquoi diable l’acharnement antichrétien a-t-il gagné ? C’est ce que je me demande. On a beau répéter à qui mieux mieux que l’Inquisition n’a rien à voir avec ce que l’on nous en montre à la télé et au cinéma (et dont Le Nom de la rose de Jean-Jacques Annaud en 1986 reste le chef-d’œuvre de propagande inégalé). On a beau rappeler, avec Michel Foucault, que loin d’être la justice barbare et régressive que l’on croit (car tout cela relève de la croyance – et de la pire : la positiviste, la scientiste) l’Inquisition, « cette immense invention que notre douceur récente a placée dans l’ombre de notre mémoire »[1. Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », page 227.], constitua au contraire un progrès dans l’histoire de la justice et fut à l’origine de « l’instruction » moderne s’il en est, passant des ordalies à l’ « enquête » (l’étymologie d’ « inquisition »), du serment à l’aveu et mettant ni plus ni moins en place la méthode empiriste dont les sciences de la nature allaient bientôt se réclamer. On a beau rapporter des preuves historiques qui toutes vont dans le même sens, à savoir que les tribunaux de l’Inquisition étaient les plus doux de l’époque, que nombre d’accusés « laïcs » s’arrangeaient pour que leur procès passe du tribunal séculier au tribunal religieux, que les peines de mort étaient rarissimes, en plus d’être fort peu appliquées, qu’enfin la torture (qui est toujours le point G des cinéastes traitant ce sujet) était exceptionnellement utilisée (au contraire de ce qui se passait dans les prisons royales où l’on mettait au chevalet le moindre voleur de mobylette).

On a beau convoquer des médiévistes aussi réputés que Régine Pernoud[2. Lumière du Moyen Âge, Grasset, 1944 ; Beauté du Moyen Âge, Gautier Languereau, 1971 ; Pour en finir avec le Moyen Âge, Seuil, 1977, etc.], Jacques Heers[3. Le Moyen Âge, une imposture, Paris, Perrin, 1992.], Bartolomé Benassar[4. L’inquisition espagnole 15e – 19e siècles, Hachette, collection Pluriel, 2002, réédition 2009.] qui nous expliqueraient que non décidément non, l’Inquisition, et par extension le Moyen Age, ce n’est pas du tout, mais du tout ce que nous impose l’imagerie contemporaine, rien n’y fait. Dès qu’un cinéaste décide de « s’intéresser » à cette période, il faut qu’il traite l’Inquisition comme lui-même croit que l’Inquisition traitait les gens. Il faut qu’il fasse dans la boucherie, la caricature, le racisme antichrétien permis et subventionné. Inquisitio, c’est Le Juif Süss revisité pour les besoins de la cause antiromaine – c’est « La Catho Sienne ».

En vérité, on n’en finit pas « d’écraser l’infâme » depuis la Réforme. Et cela non pas à cause des quelques exactions que l’Eglise a pu commettre (assez ridicules si on les compare à celles commises aux mêmes époques en terre protestante et comme l’atteste le fameux site « L’Inquisition pour les nuls » mais à cause du fait que celle-ci, l’Eglise catholique, apostolique et romaine se prétendait « experte en humanité », et d’ailleurs l’était, au grand dam d’une humanité ayant d’elle-même une image de plus en plus positive, pure, innocente tout plein, pour ne pas dire cathare. Aux yeux du moderne et bientôt du postmoderne, c’est cela le crime inexpiable de l’Eglise (et qu’il faut par là-même accuser de tous les maux passés, présents, futurs) : considérer l’homme comme un pécheur originel. Constater qu’il n’est pas toujours exemplaire, malgré son génie et sa culture, et pire : mettre cette culture dont il est si fier en question – à la « question » ! Trouver à redire de l’immaturité et de la sottise avec laquelle il use de sa sacro-sainte « liberté d’expression ».

Au fond, ce que cette malheureuse série télé illustre de manière presque trop parfaite, après Borgia sur Canal + diffusé cet hiver et en attendant Vatican : le Christ habite chez les Borgia l’année prochaine, est ce que Philippe Muray appelait dans Le XIXème siècle à travers les âges « le triomphe de la libre pensée de second ordre » sur « la non libre pensée de premier ordre ». Le triomphe des opinions sur la vérité, ou des particulier sur le singulier. T’as vu ?

Non qu’il s’agirait de « réhabiliter » l’Inquisition. Même dans son invention empiriste, l’Inquisition (qui d’ailleurs était plurielle) n’était ni festive ni sympa ni cool. L’Inquisition a réellement brûlé quelques malheureux égarés, estrapadé quelques autres, et de fait, au nom de la paix sociale, et comme l’a montré de manière sublime et pour l’éternité Dostoïevski dans sa légende du « Grand Inquisiteur » dans Les frères Karamazov, trahi l’enseignement du Christ. Mais c’est ce débat-là entre absolu et social, cité de Dieu et cité des hommes, tout aussi dramatique et tout aussi faisable sur le plan scénaristique qu’il aurait été vraiment intéressant de filmer. Montrer l’Inquisition non pas comme une instance antisociale crainte et détestée par tous, avec à sa tête un super sadique borgne (ben voyons ! il n’aurait pas sa carte du FN, le Barnal, tant qu’on y est ?), mais comme l’instance sociale (et morale) suprême qu’elle était à cette époque et vécue la plupart du temps par les ouailles comme une délivrance – un peu comme aujourd’hui nous nous félicitons de la condamnation de telle ou telle secte et avons tendance à rire sans le moindre apitoiement des déboires d’un Mandarom ou d’un Raël.

Montrer la réalité humaine, donc faillible, d’une institution qui aura été à la fois synonyme de justice moderne et de progrès scientifique (et, encore une fois, avec les excès, les indélicatesses et les foirades qui accompagnent n’importe quel progrès). Montrer justement comment une autorité sociale et juridique (et qui de nos jours s’appelle Licra, Mrap, SOS racisme et la non regrettée Halde), répondant à un impératif moral légitime (et le racisme est indéniablement une erreur de jugement et un péché contre l’Esprit), finit toujours par faire du zèle, multipliant à tort et à travers les charges envers les uns et les autres, et instaurant un climat de suspicion permanente. Montrer enfin comment la violence sacrificielle reste congénitale à l’être humain, même le mieux attentionné.

Vous pensez que je fais là un rêve pieux ? Celui d’une série historique intelligente et bien écrite ? Mais mon rêve pieux a été réalisé depuis longtemps par HBO, AMC ou Sky One. Les Soprano, Rome, Mad Men, Battlestar Galactica – en voilà des séries qui ont su recréer des mondes passés (ou futurs), respecter l’Histoire et réussir à faire du thriller (et quel thriller !) avec du social et du métaphysique. Tout le monde passe sur l’indigence artistique d’Inquisitio, arguant que ce n’est pas le problème, alors qu’en fait c’en est le principal. Inquisitio ou la scandaleuse nullité d’un produit qui compte moins sur l’intelligence du public que sur les connivences idéologiques des clercs et de la Doxa et par conséquent se fout de faire quelque chose de valable sur le plan artistique – c’est-à-dire sur le plan éthique.

Un phénomène français de plus, en somme. Mais pourquoi est-ce toujours au pays de Voltaire et de Renan qu’à chaque fois que l’on se mêle de faire de l’ Histoire pour tous, à la télé ou au cinéma, l’on oscille entre l’ignorance et la caricature ?