Accueil Site Page 2801

Le Canard revisite vie privée et sens de l’amitié

7

On avait cru comprendre que le célèbre journal satirique paraissant le mercredi se faisait un devoir de ne point empiéter dans la vie privée des citoyens qui faisaient l’objet d’investigations. Cette borne a été franchie – et avec elle, le fameux mur du çon – dans l’édition de cette semaine avec une information particulièrement décoiffante : le nom de la marraine du fils d’Henri Guaino. Il nous faut donc rappeler au Canard Enchaîné qui, à juste titre, rappelle souvent son attachement à la laïcité, que les conditions d’un sacrement religieux font partie intégrante de la vie privée.

Mais le volatile n’a pas seulement fait la preuve de sa conception à géométrie variable de l’espace privé, il a aussi fait montre d’une curieuse conception de l’amitié. « Une marraine lepéniste pour son fifils, le républicain Guaino ne se refuse rien », conclut Le Canard après avoir précisé que la dame en question a été militante RPR et a travaillé dans plusieurs cabinets ministériels avant de tomber sous le charme de Florian Philippot l’an dernier et de porter les couleurs frontistes dans une circonscription en juin. Qu’aurait donc dû faire Henri Guaino, dont le fils a été baptisé en décembre dernier ? Demander audience au curé, à l’évêque, au pape, afin de substituer une marraine à la réputation moins sulfureuse ? Répudier une amie de longue date, devenue alors indigne ?

Comme elle doit être précaire, la condition d’ami du directeur de publication du Canard Enchaîné… Tu quittes le droit chemin, et hop, on ne te connaît plus.

Et Montherlant, alors ?

9

Certes, Henry de Montherlant ne s’est pas éteint il y a tout à fais quarante-ans puisque c’est le 21 septembre 1972, à l’équinoxe de septembre, que l’auteur des Bestiaires rejoignait dans un geste volontaire les Champs Elysées. Nous sommes donc entrés dans la quarantième année de sa mort mais le silence demeure assourdissant. Hormis un excellent ouvrage collectif, dirigé par Christian Dedet, publié aux Editions de Paris, nul ne semble faire grand cas de celui qui fut le dernier maître classique de la littérature française. Céline l’année précédente a eu droit à son scandale et Drieu est entré dans la Pléiade : il était dès lors légitime d’attendre pour Montherlant sinon l’équivalent, du moins l’évocation de cette figure royale des lettres françaises. Et pourtant rien, ou presque…

Evidemment, sa dépouille juste refroidie, Montherlant en a pris pour son grade, et les charognards, admirateurs déçus et par là plus cruels encore, ne boudèrent pas le festin. Le toréador et le guerrier autoproclamés n’auraient que peu fréquenté les arènes et les tranchées, face à Jünger, Céline ou Bernanos qui connurent la boue de Verdun. Quant au séducteur, il s’avéra surtout passionné, au sens littéral, de l’enfance et goûtait mieux les jeunes garçons que les jeunes filles. La baudruche spectaculaire creva au grand désarroi de ses séides mais enfin, elle laissait tout de même, et c’est sûrement mieux, sa place à l’écrivain génial, incomparable styliste à l’encre prise dans le marbre, au maître ès théâtres, au moraliste antique, que Montherlant ne cessa jamais d’être et qu’il continuera d’incarner dans l’histoire de notre littérature qui finalement n’en compte pas tant. Pis, son attitude « désengagée » durant l’Occupation lui donnait alors un parfum de soufre aujourd’hui évaporé puisqu’on sait désormais qu’il ne fut ni pire ni meilleur qu’un Sartre.

Que penser alors du silence entourant cet anniversaire, si ni une politique douteuse ni une biographie tronquée ne l’expliquent ? Romaric Sangars, dans l’ouvrage collectif cité plus haut, parle de Montherlant comme d’un professeur d’énergie. Certes, cela suffirait à donner les clés du mépris qu’une époque dépressive éprouve pour ceux qui enseignent la force et le courage.
Mais il nous semble que c’est, plus encore que l’énergie, l’esprit classique qui insulte nos contemporains et leur font oublier, hypocrites, Henry de Montherlant. Comment une époque qui a réussi à joindre en un même mouvement prétendue innovation littéraire et nullité stylistique, engagement pour des idées et pauvreté philosophique du fond, parviendrait-elle à comprendre un esprit pour lequel tout est un : fond, forme, esthétique et métaphysique ? Comment une époque qui consacre Sartre mètre étalon de la pensée, Derrida grand inventeur de la faute d’orthographe en forme de concept et Deleuze commentateur d’une folie qu’il ne connaît pas et avec laquelle il s’amuse pour faire genre, peut-elle appréhender un Romain d’âme et de mouvement ? Céline à la rigueur passe le cap du jugement contemporain. Intelligent, Destouches a su en histrion génial se créer un rôle, celui du « fou-génial-mais-salaud-mais-génial-quand-même-mais-fou… et ainsi de suite »… Cela a permis à nos frères en modernité de digérer son œuvre sans s’apercevoir quelle liqueur maléfique ils dégustaient…

Mais Montherlant ! Ce prophète de l’instant réclamait le passé en guise de valeur et, déjà de son vivant, se moquait de son temps. Comment alors le reconnaître à notre époque ? Plus précisément comment notre époque pourrait-elle le reconnaître ? Elle qui maudit le passé, la plupart du temps perçu comme réactionnaire et qui attend un futur qui n’arrivera jamais autrement que dans ses fantasmes. Cet anniversaire oublié, par hasard ou pas, que nous apprend-il ? Que nous ne respirons pas à la hauteur où Montherlant respirait, tout simplement.

Montherlant aujourd’hui, Christian Dedet (dir.), Editions de Paris (2012)

*Photo : Ina.fr

Mondialisation heureuse, disiez-vous ?

3

« The perfect storm » : la formule a commencé à circuler au-delà de l’Atlantique, tant chez les économistes académiques que chez les analystes des marchés. Intraduisible en français, du moins dans son esprit, elle signifie qu’une conjonction d’éléments fâcheux se cristallise dans différentes parties du système globalisé[1. Elle a été utilisée en particulier par l’économiste américain Nouriel Roubini, devenu célèbre dans son pays par sa prédiction argumentée, formulée en 2006, d’une crise de la dette privée aux États-Unis.]. En clair, que la catastrophe est devant nous. De fait, la récession gagne de nouveaux pays de la zone euro et les États-Unis ralentissent, tout comme les grands pays émergents − Chine, Inde et Brésil. Un chiffre, auquel on donne peu de publicité, résume la situation : le commerce mondial, qui s’accroissait à un rythme de près de 20% l’an à l’été 2011, subissait une décroissance de 3% à la fin du printemps 2012. Ce repli ne pose aucune difficulté d’interprétation : les grandes zones économiques du monde réduisent leurs importations. Nous sommes donc en présence d’une nouvelle crise de la demande qui semble ne pas épargner les pays émergents qui avaient échappé à la récession il y a quatre ans.[access capability= »lire_inedits »]

Le catoblépas Europe

Bien que l’heure soit passée d’ironiser sur les tribulations de l’Europe, l’image du catoblépas[2. Le catoblépas est une bête fabuleuse qui se dévore lui-même. Il ressemble à un buffle noir dont la tête est très lourde, ce qui fait qu’elle est toujours inclinée vers le sol car son cou est trop faible pour la porter. C’est heureux, car n’importe quel humain qui croise son regard meurt aussitôt (Wikipédia).] s’impose pour illustrer le drame du Vieux Continent. Comme l’animal légendaire inventé par les Anciens, le système économique européen semble se dévorer lui-même. Par un effet de contagion, les pays en difficulté ou en détresse, qu’on appelle avec dédain les PIIGS[3. PIIGS : Portugal, Ireland, Italy, Greece, Spain.], entraînent dans la récession leurs voisins mieux lotis. On s’efforcera donc de présenter simplement la situation disparate et enchevêtrée qui préside à l’enfoncement progressif de la zone euro et du Royaume-Uni.
Rappelons pour la bonne forme que la crise de la dette privée américaine, résumée sommairement comme crise du « subprime rate », a provoqué une récession occidentale, révélant la vulnérabilité de l’Europe à un choc extérieur venu des États-Unis et démentant le postulat idéologique de l’« euro bouclier ». Une double crise bancaire et industrielle en a résulté en Europe, n’épargnant aucun pays (l’Allemagne, dont on affirme avec raison qu’elle a le mieux maîtrisé l’épisode, a tout de même subi un déclin maximal de 29% de sa production industrielle entre l’hiver 2008 et l’hiver 2009…). Le rebond de la production opéré à partir de 2009 n’a pas permis de renouer avec une franche croissance. C’est alors que les prêteurs des États européens ont enfin pris conscience de l’hétérogénéité des économies concernées et que le second grand épisode, celui de la crise des dettes souveraines, s’est ouvert.

Insistons aussi sur le fait que les pays en crise violente, secourus depuis lors dans des conditions acrobatiques, ne relevaient pas tous du même chef d’accusation. La Grèce, faut-il encore le dire, a été sabordée par l’incivisme de ses ressortissants qui s’est conjugué avec la surévaluation de la monnaie unique au regard de la force intrinsèque du pays : un double refus du travail et de l’impôt a provoqué une faillite vouée à s’achever dans la grande pauvreté. L’Irlande, qui affichait en 2007 des comptes publics et extérieurs excédentaires, a basculé dans le gouffre financier creusé par ses banquiers en folie qui avaient acheté par l’emprunt d’innombrables actifs financiers et immobiliers, en Irlande et hors d’Irlande, des deux côtés de l’Atlantique. C’est un joueur ruiné par ses paris manqués que l’Europe a cru devoir secourir en 2010. Et on a, toute honte bue, fait peser sur les contribuables européens le fardeau du passif ainsi accumulé par les banques. Le Portugal, en revanche, n’a commis d’autre crime que de supporter la contrainte d’un euro exagérément fort tout en s’imaginant que la monnaie unique, qui était un boulet, lui ouvrirait une fois pour toutes les voies de la prospérité : c’est ainsi que les entreprises locales, stimulées par un optimisme irraisonné, sont passées au premier rang dans la zone euro au regard du taux d’endettement, égal en moyenne à seize fois leur « cash-flow ». Quant à l’Espagne, l’article récent que nous lui avons consacré nous dispense d’un nouveau et long commentaire. Mais il faut souligner encore que ce pays est, avec l’Italie, le plus susceptible de mettre fin au rêve européen.

L’Italie constitue la véritable énigme dans le paysage économique de la zone euro. Son économie, qui dispose de secteurs d’excellence, reste puissante. Ses comptes extérieurs sont moins dégradés que les nôtres, son budget est à l’équilibre, une fois déduits les intérêts de la dette. Deux facteurs portent néanmoins atteinte au crédit du Trésor public italien. Premièrement, le poids d’une dette accumulée durant les années 1970 et 1980, à la différence de celle de l’Espagne qui découle de la dépression économique récente : les sommes que l’État italien doit décaisser année après année pour honorer ses échéances l’empêchent de retrouver l’équilibre financier. Deuxièmement, l’impact des politiques de rigueur menées dans différents pays, qui portent atteinte à la capacité d’exportation des entreprises de la Péninsule. Or, Mario Monti, nommé pour tenter de remédier au discrédit de l’État italien, s’est engagé dans la même politique d’austérité que les autres pays dits « périphériques », au moment même où l’économie du pays vacillait. C’est ainsi qu’il a contribué à faire entrer à son tour celle-ci en récession.

Et voilà le catoblépas. Des politiques indiscriminées de réajustement budgétaires ont créé une spirale récessive qui s’élargit par étapes. Le Royaume-Uni est atteint, et même les Pays-Bas. La France commence à basculer en territoire négatif et l’Allemagne a cessé de créer des emplois. Outre-Rhin, on scrute mois après mois, les carnets de commande à l’exportation, avec l’espoir que les achats nouveaux du reste du monde viendront compenser les pertes de débouchés sur l’Europe en crise.
Les gouvernements qui se résignent à pratiquer l’austérité, au risque de précipiter leurs pays dans la récession, puis dans la dépression, ont des circonstances atténuantes : c’est une exigence des organismes supranationaux, Commission européenne, Fonds monétaire international, Banque centrale européenne, ainsi que des prêteurs du marché du crédit qui sanctionnent le dérapage des déficits publics − et tous échappent à la sanction des urnes.

Reste que les neurones économiques de tous ceux qui se sont érigés en juges de la conduite des États fonctionnent bizarrement. Quand, à force de rigueur, les économies plongent dans une récession sans fin, quand les taux de chômage explosent, ils pratiquent ce qu’on peut qualifier de double peine, imposant de nouveaux plans de réajustement, de nouvelles coupes dans les dépenses, de nouveaux sacrifices fiscaux qu’ils tiennent pour le seul moyen de guérir les finances malades des États. Or, ces plans détruisent le peu de confiance que conservaient les investisseurs et les consommateurs.

Le tableau resterait incomplet si l’on ne prenait pas en compte les deux facteurs déterminants de la crise finale de l’euro et de l’Europe : la fuite des capitaux et la déflation salariale. Tandis que l’on s’obstine à « sauver » les pays du Sud par des injections d’argent public venu du Nord, l’argent privé du Sud rejoint le Nord, à savoir le Luxembourg, les Pays-bas et l’Allemagne. Une statistique officielle vient de révéler que 97 milliards d’euros avaient quitté les banques d’Espagne au premier trimestre 2012, soit le dixième du PIB local. Cela vaut évidemment pour la Grèce, Chypre, le Portugal et l’Irlande. On ne voit guère de parade à cette fuite puisque le contrôle des changes est impraticable au sein d’une zone monétaire. Ou alors il faudrait décider d’un gel des avoirs dans les banques, mesure dirigiste à laquelle répugnent les autorités publiques européennes[4. La fuite des capitaux au sein de la zone signifie qu’elle est rompue en fait, sinon en droit.].

La déflation salariale constitue le paramètre le plus discret de la terrible équation économique de l’Europe. Faute de pouvoir ajuster la parité excessive de l’euro qui les enserre comme un corset, les pays du Sud ont entamé un processus de réduction des salaires qui fait office de substitut à l’impossible dévaluation. Ils ajoutent ainsi une austérité spontanée à celle qui est infligée par les gouvernements. La baisse des salaires atteint ou dépasse 15% en Grèce, certes peu productive, mais aussi en Irlande, dont le solde commercial reste largement excédentaire. Mais le champion de la baisse des salaires est le Portugal, dont le salaire ouvrier a chuté à 10 euros de l’heure (moins du tiers du salaire correspondant en France ou en Allemagne), soit le montant observé en Slovaquie et au Brésil.

Le noir scénario de la crise européenne s’inscrit de surcroît dans un contexte mondial qui n’autorise plus l’optimisme. Les dirigeants économiques et les analystes américains déplorent la « sluggish and jobless recovery », la reprise anémique et sans emplois, qui contredit leurs attentes. Les grands pays émergents, qui ont fait naître les plus grands espoirs de sortie de la crise « par le haut », donnent à leur tour des signes de déprime. Autant dire que plus personne n’ose parler de la « mondialisation heureuse ».

La reprise anémique et sans emplois de l’Amérique

Les États-Unis, fauteurs du séisme de 2008, ont, durant trois ans, donné l’impression réconfortante qu’ils en ressortiraient plus forts qu’ils y étaient entrés. L’embellie économique amorcée au printemps 2009 a permis d’effacer, par étapes successives, les pertes de production issues de ce que les médias locaux appellent la « Grande Récession ». L’économie américaine est, avec la canadienne et l’allemande, la seule économie développée affichant un PIB légèrement supérieur à celui de l’hiver 2008. Ce résultat somme toute encourageant s’explique-t-il par la force intrinsèque des entreprises locales ? L’analyse conduit à une réponse nuancée.
Le premier facteur de l’embellie, le plus décisif selon nous, réside dans la faiblesse relative de la monnaie américaine vis-à-vis du yen japonais, du dollar du Canada (deuxième partenaire commercial des États-Unis après la Chine) et de notre cher euro. L’activité réalisée sur le sol américain, soit par les entreprises locales, soit par les entreprises étrangères, a bénéficié de cette sous-évaluation relative. Des producteurs aussi divers que Boeing, Caterpillar, John Deere, Intel et AMD (pour les microprocesseurs) ont pu développer leurs ventes à l’intérieur et à l’extérieur. Pour la première fois depuis trente ans, les exportations américaines ont connu un essor substantiel, passant de 130 à 180 milliards de dollars mensuels en quatre ans. Symétriquement, les importateurs européens ou japonais, tels que Toyota, Nissan, Volkswagen, BMW, Mercedes ont décidé de servir leur clientèle américaine à partir d’usines américaines, les exportations vers les États-Unis étant devenues perdantes en raison de la force du yen et de l’euro.
Le deuxième facteur, moins déterminant, tient au fait que les autorités ont laissé filer le déficit budgétaire et la dette publique, l’un et l’autre supérieurs à ce qu’ils sont dans la zone euro. L’administration Obama a pratiqué le « wait and see », tablant sur la reprise de l’activité et de l’emploi pour obtenir une amélioration spontanée des comptes publics. Les orientations budgétaires du président démocrate sont identiques, à très peu de choses près, à celles de George Bush Jr. Les baisses d’impôts massives de celui-ci ont été maintenues : ce faisant, les Américains paient aujourd’hui moins d’impôts qu’ils n’en ont jamais payé depuis la guerre, soit 10% de leur revenu disponible, alors que la fourchette historique se situe entre 11% et 19%. On peut donc dire qu’en combinant un faible taux d’imposition et de modestes dépenses civiles, l’administration au pouvoir n’a pas fait obstacle au dynamisme de l’économie.

Contrairement à ce que serine le discours médiatique dominant, la politique monétaire américaine n’a pas joué un rôle particulièrement appréciable. Certes, la relance monétaire massive de Ben Bernanke, à partir de l’automne 2008, a surpassé celles qu’avait pratiquées Alan Greenspan en 1993 et en 2001, en fixant pratiquement à zéro le taux des prêts de la Réserve fédérale. La Banque centrale américaine a injecté quelque 2300 milliards de dollars d’argent frais par des opérations savantes de « quantitative easing » − qui consistent en rachats d’obligations privées et publiques auprès des banques et des assureurs − financées par de la création monétaire. Mais les résultats ont été décevants. Malgré une baisse effective des taux du crédit hypothécaire, ramenés à leur plus bas niveau historique, malgré des conditions d’emprunt favorables pour les consommateurs, les ménages américains n’ont pas mordu à l’hameçon. Le montant de leur dette est aujourd’hui inférieur de 15% à ce qu’il était au moment de la crise financière, qui fut à l’origine de millions de banqueroutes. De ce fait, la construction n’a pas retrouvé ses niveaux habituels, les classes populaires n’ont pas consommé : le surcroît de consommation observé depuis trois ans résulte principalement de la désépargne des classes moyennes.

La conclusion, c’est que l’économie américaine offre une image quasiment inversée de celle qu’elle avait dans la décennie 2000 : plus orientée vers la production industrielle et de services non financiers que vers la surconsommation et la construction à crédit, elle se rapproche de la normale. Mais les dirigeants de Washington, dans l’Administration ou à la Banque centrale, hésitent encore à entériner cette bifurcation : ils continuent de nourrir le secret espoir que le grand secteur de la construction neuve, sinistré depuis cinq ans, va renaître de ses cendres, éventuellement au prix d’un endettement supplémentaire des ménages américains.

On peut les comprendre : ils vivent sous la hantise du chômage structurel. Les Américains connaissent aujourd’hui une situation proche de celle à laquelle les Européens se sont résignés. En effet, sur les 8,7 millions d’emplois détruits par la Grande Récession, un peu plus de quatre millions ont été recréés, ce qui laisse beaucoup de gens sur le carreau, érode le moral des ménages, freine les projets d’investissement des entreprises locales, mal assurées du lendemain, et, ainsi que nous venons de le dire, sape le moral des dirigeants de la Grande Nation.

Le moment est venu de mettre au jour le facteur caché du système américain. La crise n’a pas modifié l’élément crucial de la politique de régulation aux États-Unis qui est l’insuffisante rémunération du travail. Le pouvoir d’achat du travailleur américain stagne ou recule, même si on tient compte des augmentations généreusement octroyées aux cadres supérieurs. La déflation salariale discrète qui se poursuit aux États-Unis permet aux entreprises d’afficher des taux de profit sans précédent, encore supérieurs au pic atteint en 1943, quand elles bénéficiaient de l’effort de guerre et du blocage officiel des salaires. Mais ces profits record ne débouchent pas sur l’important mouvement de création d’emplois qui recréerait un climat de confiance. Dès lors, la question se pose : faut-il s’en réjouir ? Ces profits très élevés sont-ils la solution ou plutôt le problème ?

La difficulté est ici politique autant qu’intellectuelle. Politiquement, aucune Administration ne voudrait intervenir dans le fonctionnement du marché du travail. Les syndicats ont perdu leur influence ancienne et les employeurs restent maîtres du jeu : il y a longtemps déjà que l’actionnaire a pris le pas sur le salarié. Intellectuellement, la question de la rémunération du travail est sortie de l’agenda économique. Robert Reich, ancien ministre du Travail de Bill Clinton est le seul à plaider pour une rupture dans la trajectoire déflationniste : ainsi considère-t-il la politique de faible rémunération comme une austérité « privée » américaine qui fait pendant à l’austérité « publique » européenne[5. Voir son article : « A diabolical mix of US wages and European austerity », dans le Financial Times du 31 mai 2012.]. Mais il prêchera dans le désert tant que les États-Unis ne seront pas confrontés à une récidive de la crise qui les a cruellement atteints il y a quatre ans.

Retenons cependant deux points pour notre gouverne. Premier point : les perspectives de croissance américaines restent dépendantes d’une amélioration plus rapide de l’emploi qui gonflerait le pouvoir d’achat collectif, mais, pour ce faire, il faudrait que les employeurs se rallient à un accroissement des rémunérations de tous ordres, auquel ils se refusent. Deuxième point : les États-Unis, mieux portants que l’Europe ou le Japon, ne sont pourtant plus en mesure de jouer le rôle déterminant de consommateur en dernier ressort qui a maintenu la croissance mondiale dans les décennies 1990 et 2000, jusqu’au basculement de 2008. Or, il ne semble plus possible non plus de compter pour cela sur les eldorados nouveaux représentés dans l’imagerie médiatique par les grands pays émergents.

Quand la Chine s’arrêtera

Les trois grands pays émergents ralentissent. Les médias économiques commencent à s’en faire l’écho, sans tirer pour autant les conséquences ultimes de la nouvelle donne pour le système globalisé. La chute de la croissance indienne, tombée à la moitié des 7% enregistrés il y a encore peu, crée des difficultés budgétaires au gouvernement de New Delhi. La croissance brésilienne s’est brutalement affaiblie sous l’effet d’un retournement de la production industrielle qui diminue alors qu’elle s’accroissait au rythme impressionnant de 20% il y a encore trois ans. Cependant, ce sont les ratés de la puissance chinoise, la deuxième économie du monde selon les statistiques officielles, qui suscitent surtout l’interrogation et l’inquiétude : la Chine est devenue le premier importateur de biens d’équipement et de matières premières.

Une vive controverse vient d’éclater dans le petit monde des analystes et des journalistes spécialisés, tout spécialement dans le monde anglo-américain. Le gouvernement de Pékin avoue un ralentissement modéré de la croissance, au-dessous de 8% en rythme annuel. Or, quatre indicateurs permettent de mettre en doute cette annonce : la production et la consommation d’énergie, le trafic de marchandises par la voie ferroviaire, la construction résidentielle, les prêts aux ménages et aux PME. Tous ces indicateurs tendent vers zéro, voire en dessous. Ils laissent augurer d’un affaissement historique de l’essor chinois qui, rappelons-le, a fourni l’exemple le plus saisissant de l’histoire économique : trente-deux années consécutives de croissance située dans une fourchette entre 5% et 12%. Les analystes sont tiraillés entre la mise en cause des chiffres fournis par le pouvoir central et l’attente de leur vérification ultérieure.

Mais qu’y aurait-il d’extraordinaire si la Chine observait une pause, voire subissait un réajustement comme toutes les économies qui l’ont précédée sur la voie du développement ? Cette pause ou ce réajustement ne seraient-ils pas au contraire bienvenus ? Oui, à l’évidence d’un point de vue strictement chinois. Non, si l’on prend en considération les dommages collatéraux qu’une stagnation ou une récession chinoise infligeraient à la croissance mondiale, déjà vacillante, et au système globalisé ébranlé de tous côtés. Pour les tenants de la globalisation, l’essor chinois est vital.

De fait, la poursuite de l’expérience dépend non seulement du retour à la confiance dans les dettes souveraines en Europe, d’une création vigoureuse d’emplois aux États-Unis, mais aussi du maintien de perspectives favorables en Chine. Ce qui nous ramène à un événement déterminant de la période 2008-2012 : la relance massive de l’investissement public et privé dans l’empire du Milieu.

Cette relance a été décidée en 2008 lorsque les économistes chinois, plus perspicaces que les économistes occidentaux, ont convaincu les dirigeants de Pékin de l’entrée en récession des pays occidentaux. Pour échapper à l’enlisement qui pouvait en résulter, un vaste plan de relance a été décidé, à hauteur de 600 milliards de dollars, sous la double forme d’investissements dans les infrastructures et d’injections de crédit vers les entreprises. Avec des résultats indéniables : après un ralentissement de la croissance à 5% en 2009, la Chine a retrouvé un taux d’expansion à deux chiffres dès 2010. Mais ce faisant, elle a surinvesti, son taux d’investissement atteignant la proportion, sans précédent dans l’Histoire, de près de 50% du PIB. Son économie expérimente désormais les conséquences non désirées de cette politique de croissance à marche forcée. Les investissements publics et privés entrent dans leur phase d’amortissement, les entreprises endettées à l’excès commettent des défauts de paiement. Les indicateurs avancés qui mettent en émoi les analystes étrangers reflètent le réajustement d’un système économique qui connaît, comme bien d’autres avant lui, les effets à retardement du dopage qui lui a été administré.

Une récession chinoise constituerait, après la crise de la dette privée américaine et la crise des dettes publiques européennes, une sorte de Phase III de l’épisode historique que nous subissons. Elle retentirait sur les trois grands producteurs de biens d’équipement que sont le Japon, l’Allemagne et les États-Unis, mais aussi sur les exportateurs de matières premières, dépendants de la demande et des prix de leurs productions, Russie, Australie, Brésil, et maints pays d’Afrique. Le risque que la Chine fait désormais courir au reste du monde n’a rien d’imaginaire. Inutile d’expliquer aux excellents abonnés de Causeur que, si cette menace devenait une réalité, nous n’échapperions pas à une nouvelle dépression économique et, pour tout dire, à un Big Bang inversé dans la globalisation.[/access]

*Photo : gonzalo_ar

Louise-Marie s’en fout la République. Mais Marianne bichonne Louise-Marie.

16

Avant-hier soir dans le 3e arrondissement de Marseille, deux agents de police ont été frappés par une cinquantaine d’individus qu’a appelés à la rescousse une jeune femme de 18 ans couverte d’un niqab à qui les forces de l’ordre demandaient de lever son voile pour un contrôle d’identité.
Au motif que cette demande était peut-être incongrue à proximité d’un lieu de culte, et qui plus est en période de ramadan, les quatre personnes interpellées (dont Louise-Marie) ont été remises en liberté cette nuit, « dans un souci d’apaisement », une simple convocation en poche.
Trois conclusions à ce fait divers déplorable.
Avant de crier pour alerter ses coreligionnaires et de mordre une policière appelée en renfort, la donzelle a déclaré : « Je n’obéis pas aux lois de la République ».

Et elle a bien raison, puisque la République se montre désireuse de ne pas stigmatiser les intégristes, et le gouvernement soucieux (à juste titre) de ne pas contrôler « au faciès » – qui, si l’on en croit l’âge et le prénom de la jeune femme, serait plutôt « blanc, white, blanco ».
Enfin, si la revêche s’appelle Louise-Marie, on peut émettre l’hypothèse que, convertie de fraîche date, elle déploie un zèle des plus pénibles. Nos concitoyens musulmans pour qui cette période de ramadan est vécue plus ou moins religieusement, et représente souvent l’occasion de se retrouver en famille, entre voisins et entre amis, apprécieront sans nul doute les compréhensibles réactions « islamophobes » que cet éclat suivi de cet effet n’a pas manqué de déclencher sur les forums des e-journaux.
Un incident similaire s’était déroulé à Aulnay-sous-Bois en juillet 2011. La jeune femme en question s’était cependant « contentée » de qualifier les policiers de « bande de chiens ».

Pour rappel, le projet de loi d’interdiction du port du voile intégral dans tout l’espace public avait été voté par l’Assemblée nationale et approuvé par le Sénat (246 voix contre 1) en septembre 2010. Devait s’ensuivre une période de six mois au titre de « démarche de dialogue et de persuasion » encourageant les femmes concernées à ne conserver cette pratique que dans le cadre privé.
Une enquête administrative est en cours, certaines personnes s’étant plaintes de « violences illégitimes de la part des policiers », selon le Parquet, rapporte Le Nouvel Obs.

Immigration : les dossiers chauds de la rentrée

17

C’était la marque de fabrique de Nicolas Sarkozy. Depuis son accession au ministère de l’Intérieur en 2002 puis à l’Elysée en 2007, l’ex-chef de l’Etat n’a cessé de mettre le paquet sur l’immigration, du moins dans ses discours. Pour ses détracteurs, il a transformé la France en « machine à expulser », organisant des « rafles » contre les familles de sans-papiers. La création du ministère de l’immigration et de l’identité nationale fut le point d’orgue d’une politique que certains ont qualifié de « racolage » des électeurs FN.

Sur le papier, la gauche a rapidement promis de rompre avec ce lourd héritage et de se montrer plus humaine. A son arrivée Place Beauvau, Manuel Valls a mis fin à la rétention des enfants de sans-papiers. il a annoncé mercredi, devant la Commission des Lois du Sénat, une réforme des critères de naturalisation. La franchise de 30 euros pour accéder à l’Aide médicale d’Etat a été supprimée, le droit de vote des étrangers aux élections locales est annoncé pour 2013, le « délit de solidarité » devrait être abrogé…

Mais la gauche a vite été rattrapée par la réalité. Par la réalité politique d’abord, la gauche n’ayant pas la majorité des trois cinquièmes au Parlement, il lui sera donc impossible de réviser la Constitution et d’accorder le droit de vote aux étrangers. Il reste la possibilité de faire un référendum, irréaliste sur un sujet aussi brûlant.

Il y a aussi le réalisme social. Dans Le Monde, Manuel Valls a admis que « la situation économique et sociale ne permet pas d’accueillir et de régulariser autant (de sans-papiers) que certains le voudraient ». De nouveaux critères « précis, objectifs, compréhensibles » de régularisations « au cas par cas » devraient être établis par circulaire d’ici la rentrée. Selon Valls, ils porteront sur « les années de présence sur le territoire, les attaches familiales, la scolarisation des enfants, la situation par rapport au travail » tout en précisant que les régularisations ne seraient pas supérieures à celles pratiquée sous l’ancienne majorité soit 30 000 par an. Le discours clair et net de Valls est une évolution après les fausses promesses de Jospin qui n’a jamais abrogé les lois Pasqua-Debré et n’a finalement régularisé que 80 000 sans-papiers sur 143 000 demandes.

Pour autant, d’autres non-dits sont maintenus. Devant les sénateurs, le ministre de l’Intérieur a confirmé la mise en place d’ici le premier semestre 2013 d’un titre de séjour de 3 ans pour faciliter les démarches des immigrés. Mais il n’a pas précisé s’il serait réservé à une seule catégorie d’immigrés (travailleur, étudiant, conjoint de français, regroupement familial…) ou ouvertes à toutes. Il n’a pas dit non plus s’il remplaçait ou s’ajoutait aux multiples titres de séjour existants. Le diable se cachera dans les détails, et à moins de vouloir passer pour un démagogue laxiste, Valls ne pourra transformer sa nouvelle carte de séjour en appel d’air pour les immigrés.

Car qu’il le veuille ou non, Valls devra jouer les répressifs. Dès l’automne, il sera attendu sur le placement en garde à vue des sans-papiers. En effet, depuis le 5 juillet et un arrêt de la Cour de Cassation, il n’est plus possible d’interpeller et de placer en garde à vue des clandestins pour le seul motif de séjour irrégulier. La Cour s’est basée pour cela sur une directive européenne dite « directive retour » qui interdit l’emprisonnement des sans-papiers pour le seul délit de séjour irrégulier. Or, en droit français, seules les infractions punissables d’une peine d’emprisonnement peuvent justifier une garde à vue.

Le nœud du problème n’est donc pas la directive retour en elle-même qui n’interdit que l’emprisonnement des clandestins que la procédure pénale française qui restreint les possibilités de garde à vue. Si Valls veut vraiment « redonner un fondement légal » aux expulsions de sans-papiers, il devra créer un régime spécial pour les gardes à vue de sans-papiers. Bref, dès septembre, le premier débat migratoire de la majorité concernera l’arrestation des sans-papiers et la création de mesures dérogatoires à leur sujet. Un casus belli. Mais sans une telle réforme, il sera tout simplement impossible de faire respecter les lois en matière migratoire.

D’autres dossiers attendent encore le ministre de l’Intérieur qui prétend que « l’éloignement des étrangers en situation irrégulière doit rester la règle ». Actuellement, près de 75% des décisions d’expulsion ne débouchent pas sur un réel retour au pays. Une des causes principales est le refus des pays d’origine. Ces derniers doivent délivrer un « laisser-passer consulaire » pour que le clandestin puisse retourner dans son pays.

Mais seuls un tiers des pays concernés délivrent le fameux sésame. Parmi les mauvais élèves, l’Irak et l’Afghanistan, au vu de la situation politique tendue et des carences de l’administration, la Chine et la Russie, qui ont les moyens de jouer les gros bras face à la France, ou le Mali, qui compte sur la puissance économique de sa diaspora. En leur temps, Guéant et Sarkozy avaient tenté de taper du poing sur la table, sans effet. Une des solutions fut de signer des accords bilatéraux avec certains pays mais les négociations avec le Mali, par exemple, ont toujours échoué.

Là est le problème. Les expulsions de sans-papiers coûtent cher (placement en garde à vue puis éventuellement en rétention, mobilisation de la justice pénale et administrative…) mais n’aboutissent pas la plupart du temps. Face à cela, Valls pourrait se contenter de jeter l’argent par les fenêtres ou alors agir pour améliorer les statistiques des expulsions. En clair, le vrai défi de Manuel Valls ne sera pas de mettre en place une politique « humanitaire » après la politique « répressive » de Sarkozy mais plutôt une politique claire et efficace après la politique brouillonne et sans effet de l’ex-chef de l’Etat. Le changement, oui Mais pas celui qu’on croit.

*Photo : fondapol

Mort d’Arafat : le poison de la rumeur

45

Yasser Arafat a constamment menti sur son lieu de naissance, qu’il prétendait être Jérusalem alors qu’il vit le jour en 1929 dans la banlieue du Caire. Les circonstances de sa mort donnent donc lieu à toutes sortes de supputations à noyau complotiste, caractéristiques des relations fantaisistes que son entourage entretient avec la vérité. Dès le lendemain de son décès, le 11 novembre 2004, de nombreux dirigeants palestiniens se déclaraient convaincus que le « Raïs » n’était pas mort de mort naturelle… ils avaient les preuves, bien sûr. Cette théorie déclinable en de multiples variantes − mais dans laquelle les coupables présumés sont toujours, cela va de soi, les dirigeants israéliens de l’époque, Ariel Sharon en tête − fut immédiatement adoptée par la majorité de l’opinion palestinienne et arabe.[access capability= »lire_inedits »] Les mieux placés pour confirmer ou infirmer ces allégations, les médecins de l’hôpital militaire Percy de Clamart, sont, jusqu’à aujourd’hui, restés silencieux à leur propos.

L’affaire vient d’être relancée avec la diffusion, sur la chaîne qatarie Al-Jazira, d’un « documentaire » affirmant que Yasser Arafat aurait été empoisonné par l’absorption de polonium, un métalloïde radioactif hautement toxique utilisé en 2006 par les services spéciaux russes pour assassiner Alexandre Litvinenko, opposant à Vladimir Poutine réfugié à Londres.

Les « révélations » d’Al-Jazira ont été largement reprises dans la presse française, mais rares sont les médias qui se sont livrés à une analyse critique de la thèse véhiculée par ce documentaire. Au contraire, certains experts autoproclamés des dessous de la politique moyen-orientale, comme le journaliste du Figaro Georges Malbrunot ou l’auteur de romans policiers à succès Gérard de Villiers accréditent la rumeur[1. « Mort de Yasser Arafat : les services secrets israéliens, suspect numéro 1 ? », Gérard de Villiers, Atlantico, 6 juillet 2012. Voir également le blog de Georges Malbrunot.]. Le premier s’appuie sur des informations fournies par un officier de la DGSE, bien entendu anonyme ; quant au second, il proclame que les Israéliens ont toujours confondu politique étrangère et crime d’État − ce qui l’accrédite comme analyste objectif. Ces deux personnages ont, tout au long de leur carrière, intimement fréquenté les services spéciaux des divers potentats arabes de la région, qui n’ont pas manqué de les instrumentaliser dans la guerre de désinformation qu’ils mènent contre l’État juif.

L’assassinat politique, ou « élimination ciblée » des responsables du terrorisme anti-israélien a, certes, toujours fait partie des moyens utilisés, avec plus ou moins de bonheur, par Israël et ses services spéciaux pour maintenir sa capacité de dissuasion. Le poison a aussi été utilisé, notamment dans la tentative d’élimination du chef du Hamas, Khaled Mechaal, par le Mossad[2. En août 1999, Khaled Mechaal avait été victime en Jordanie d’une tentative d’empoisonnement avec une substance indétectable, provoquant une crise cardiaque. Il avait senti une piqure lors d’une bousculade dans la rue. Les agents du Mossad avaient été arrêtés par la police jordanienne, et les Israéliens avaient été contraints de fournir un antidote au poison injecté.].

Mais cela ne suffit pas pour leur faire porter le chapeau de la mort de Yasser Arafat. Depuis 2002, le chef de l’Autorité palestinienne, tenu par les Israéliens pour responsable des attentats terroristes perpétrés après le déclenchement de la seconde Intifada, en octobre 2000, était assiégé dans les locaux de sa présidence à Ramallah. Son confinement à la Moukata’a et son isolement diplomatique faisaient l’objet d’un accord entre Ariel Sharon et le président américain George W. Bush, ce dernier n’ayant guère apprécié qu’Arafat lui eût effrontément menti à propos de l’affaire du Karin A[3. Le Karin A était un bateau affrété par des proches d’Arafat pour livrer une cargaison d’armes iraniennes au Hezbollah libanais, en contravention avec les accords d’Oslo. Il avait été arraisonné en janvier 2002 par la marine israélienne.]. Cependant, cet accord tacite stipulait également qu’il ne serait pas porté atteinte à la vie du fondateur de l’OLP, ce qui aurait pu enflammer encore plus le Proche et le Moyen-Orient. Ariel Sharon ne portait certes pas Arafat dans son cœur et avait toujours regretté de ne pas avoir pressé la détente de son arme lorsqu’il l’avait dans son viseur, en 1982, lors de son départ de Beyrouth. Quoi que l’on pense de Sharon, on doit lui reconnaître un comportement rationnel dans la gestion des crises politiques et militaires. Ce n’est pas un homme d’impulsions passionnelles, mais de froide raison. Quand il décidait l’élimination d’un ennemi, c’était pour montrer sa capacité à frapper n’importe où, et il faisait en sorte que cela se sût. Entre 2002 et 2004, un Arafat affaibli était plus utile à sa stratégie qu’un Arafat assassiné. C’est ainsi qu’il obtint de George W. Bush la fameuse lettre de mai 2004, dans laquelle le président des États-Unis affirmait que les frontières d’un futur État palestinien devraient tenir compte des changements intervenus sur le terrain depuis 1967, donc accorder à l’État hébreu les principaux blocs d’implantations situés au-delà de la ligne d’armistice de 1949, dite « Ligne verte ». On ne voit donc pas l’intérêt qu’il aurait eu à faire envoyer ad patres un leader palestinien dont le pouvoir de nuisance était considérablement diminué. Voilà pour le contexte politique au moment de sa disparition.

L’enquête d’Al-Jazira est-elle de nature à faire surgir une vérité sur des causes de la mort de Yasser Arafat qui auraient été dissimulées ? Un laboratoire de Lausanne, en Suisse − donc politiquement insoupçonnable −, a découvert, sur des pièces de vêtements restitués à son épouse, Souha Arafat, que les fluides corporels du défunt contenaient une dose suspecte de polonium. Dont acte. Mais comment expliquer que Souha Arafat ait attendu plus de sept ans avant de faire analyser ces objets qui lui ont été remis par les responsables de l’hôpital militaire Percy alors que, déjà, des accusations d’empoisonnement circulaient. Comment prouver que les traces de polonium n’ont pas été ajoutées a posteriori sur les vêtements ? Enfin, pourquoi les responsables palestiniens qui propagent aujourd’hui l’accusation contre Israël n’ont-ils pas, lors de la mort de leur leader, fait procéder, dès la réception de la dépouille du défunt, à une autopsie qui aurait démontré, de manière indiscutable, la cause de ce décès ? Il faut ajouter que tous les bons connaisseurs des services spéciaux israéliens s’accordent pour estimer que le polonium est un poison trop grossier (facilement détectable, provoquant des symptômes sans équivoque) alors qu’il existe des substances létales beaucoup plus discrètes.

Si la polémique resurgit aujourd’hui, la véritable raison en est à rechercher dans la guerre larvée qui oppose ce qui reste du clan de l’ancien chef de l’OLP aux actuels dirigeants de l’Autorité palestinienne. Durant l’agonie du « Raïs », on se déchirait en coulisses pour se partager le magot accumulé par Arafat. Souha Arafat était assistée dans cette querelle par un homme d’affaire chrétien libanais, Pierre Rizk, qui a réussi à obtenir pour elle une somme évaluée à 9 millions d’euros. Le conseiller financier d’Arafat, Mohamed Rachid, vient d’être condamné par contumace à quinze ans de prison pour détournement de fonds par un tribunal de Ramallah. De son exil londonien, il réplique en accusant Mahmoud Abbas d’avoir ouvert des comptes secrets en Jordanie, gros de 39 millions de dollars, auxquels seuls lui et ses proches auraient accès. Si, en plus, on arrive à faire passer dans l’opinion l’idée que le pouvoir de Ramallah est complice d’une dissimulation des preuves d’empoisonnement, ce sont autant de points pour le clan Arafat.

La Ligue arabe s’est mise en mouvement pour demander une enquête internationale sur cette affaire. L’Autorité palestinienne a accepté que le corps d’Arafat soit exhumé à des fins d’analyse. Ceux qui aiment les paris ne devraient pas hésiter à miser sur la réfutation, par un groupe de scientifiques choisis par Mahmoud Abbas, des thèses avancées dans le documentaire d’Al-Jazira. On pourrait, chez nous, exiger que le nouveau pouvoir lève le secret-défense et le secret médical auxquels sont soumis les toubibs de Clamart, seuls à connaître le fin mot de l’histoire. La vérité y trouverait son compte. Mais qu’on se rassure : cela ne changerait pas d’un iota les convictions de ceux qui croient que Yasser Arafat est mort en martyr de la cause palestinienne.[/access]

*Photo : delayed gratification

Vel d’Hiv : tous vichystes, tous collabos ?

108

« Mes biens chers Frères,
Des scènes douloureuses et parfois horribles se déroulent en France, sans que la France en soit responsable.
A Paris, par dizaines de milliers, des Juifs ont été traités avec la plus barbare sauvagerie. Et voici que dans nos régions on assiste à un spectacle navrant ; des familles sont disloquées ; des hommes et des femmes sont traités comme un vil troupeau, et envoyés vers une destination inconnue, avec la perspective des plus graves dangers.
Je fais entendre la protestation indignée de la conscience chrétienne et je proclame que tous les hommes, aryens ou non aryens, sont frères parce que créés par le même Dieu ; que les hommes, quelle que soit leur race ou leur religion, ont droit au respect des individus et des Etats.
Or les mesures antisémitiques actuelles sont un mépris de la dignité humaine, une violation des droits les plus sacrés de la personne et de la famille.
Que Dieu console et fortifie ceux qui sont iniquement persécutés ! Qu’il accorde au monde la paix véritable et durable, fondée sur la justice et la charité ! »

Cette « Lettre de Monseigneur l’Evêque de Montauban sur le respect de la personne humaine », a été lue dans toutes les églises du diocèse, le 30 août 1942. Le prélat, qui se nomme Pierre-Marie Théas, avait été scandalisé par les rafles des 16 et 17 juillet.

Il est facile, en 2012, de se tricoter un petit pull d’Histoire, et de s’en vêtir frileusement, avant de pointer un doigt de procureur hargneux contre « la France », ce pays d’épouvante moderne, désormais complice des Nazis dans leur entreprise criminelle contre les Juifs. Mais il était difficile, il était très risqué de rédiger une lettre comme celle-là, de la signer de son nom, et de la lire en chaire.

En 1942, on ne refaisait pas l’Histoire, on la faisait, ou on la subissait !

La Cour des Comptes a décidé, Hollande exécutera-t-il ?

1

Longtemps les douaniers en gardaient l’entrée et il fallait montrer patte blanche pour pénétrer dans une institution qui avait l’outrecuidance de rivaliser avec l’Inspection des finances et le Conseil d’Etat. La Cour des Comptes, juridiction financière de l’ordre administratif, héritière de la Curia Regis, installée à ses fonctions par Napoléon Bonaparte et gardienne du bon usage des deniers publics. Les élèves de l’ENA en rêvent, les administrations la redoutent et les journalistes s’en gavent, surtout dans une période qui augure d’une crise des finances publiques sans précédent. Véritable vivier d’hommes politiques en puissance, la Cour peut s’enorgueillir d’avoir donné à la France deux Présidents de la République en la personne de Jacques Chirac et de François Hollande, des grands serviteurs de l’Etat comme Pierre Joxe et Philippe Seguin, ainsi qu’une multitude de hauts fonctionnaires à la solde des ministres. Sous les fenêtres du Palais Cambon, en fresque, tout un nombre de symboles qui disent les valeurs de la juridiction : la lampe, le mortier, le miroir, la balance, le faisceau et la hache pour la vigilance, l’autorité, la fidélité de la réalité, la justice et le pouvoir.

Sous l’influence de grands premiers Présidents, la Cour est progressivement devenue une institution connue du grand public et dont seule la notoriété donne à ses rapports un effet contraignant. On raconte qu’elle fut auparavant une sinécure pour hauts fonctionnaires auxquels Clemenceau pensait peut-être en disant: « Les fonctionnaires sont un peu comme les livres d’une bibliothèque : ce sont les plus haut placés qui servent le moins. » L’INA a d’ailleurs conservé une vidéo de ce temps béni où le désormais président normal y avait sa place et qui, à l’époque, ne manquait pas d’ironiser sur son poste de magistrat au Palais Cambon : « Si je n’étais plus député je redeviendrais conseiller référendaire à la Cour des Comptes. Qu’est ce que ça veut dire? Ça veut dire que si je ne faisais absolument rien à la Cour des Comptes, je continuerais à gagner 15 000 francs par mois, 25 000 si je faisais des rapports mais sans forcément en faire énormément. Je pourrais doser mon travail, rester chez moi quand je suis fatigué, aller à la Cour des Comptes dans mon bureau pour passer des coups de téléphone… Bref, je serais totalement libre! Je serais un vrai privilégié comme je l’étais avant d’être élu député. »

Désormais, le zèle de la Cour à pointer les défaillances dans son contrôle accru des dépenses publiques et de l’évaluation de la performance des politiques publiques font regretter à beaucoup son inanité d’antan. Plus un seul responsable politique de premier plan ne se passe des assertions des magistrats de la rue Cambon pour justifier telle ou telle coupe budgétaire, telle mesure impopulaire, et nananère. Et c’est là où le bât blesse. Car à force de préconiser toujours et encore plus, et dans le cadre d’une médiatisation exponentielle, la Cour des Comptes est devenue un élément incontournable dans la prise de décision des gouvernants, au point que 72,5% de ses propositions sont partiellement ou totalement suivies. Cette emprise du juridictionnel sur l’exécutif fait redouter le fameux « gouvernement des juges », cette locution développée par l’universitaire Edouard Lambert à propos de l’interprétation personnelle des magistrats dont le doyen Carbonnier disait qu’elle était « la forme intellectuelle de la désobéissance. » La récente publication de l’audit de la Cour des Comptes, concomitant à l’élection de François Hollande et par ailleurs commandé par ce dernier est à cet égard particulièrement révélatrice. Les sages formulent en effet quatre principales recommandations incitant non pas à stabiliser la dépense mais à la baisser, préconisant de ne pas augmenter les impôts alors que les prélèvements ont déjà été revus à la hausse, enjoignant de baisser la masse salariale de la Fonction publique et donc de ne pas recruter, appelant à la réduction de la facture sociale. Dans le même temps, la Commission européenne appelait la France à ne pas augmenter le Smic, à reculer encore l’âge de la retraite et à ne pas supprimer la TVA sociale.

Que fera François Hollande ? A l’époque des lits de justice, lorsque le prince arrivait, les magistrats se taisaient. Aujourd’hui, il fait peu de doutes que le Président du changement ira se cacher derrière les grandes robes des corbeaux. En attendant, il lui faudra trouver 33 milliards d’euros en 2013 pour tenir ses engagements de réduction du déficit… selon le rapport annuel de la Cour des Comptes.

*Photo : Ina.fr

Inquisitio : les catholiques sont-ils communautaristes ?

Le tombereau d’inepties déversées sur le petit écran par la série Inquisitio a amené des chrétiens à créer des plates-formes pour remettre les pendules de la vérité à l’heure, comme le site L’inquisitionpourlesnuls.com. Il y avait fort à parier que cette levée de boucliers susciterait en retour les sarcasmes des officines culturelles qui ne trouvent jamais l’Eglise aussi évangélique (et supportable) que lorsqu’elle se tait. Les plus avisées d’entre elles, connaissant un peu la blogosphère chrétienne, même si elles se gardaient bien d’en faire part, fourbissaient déjà leurs armes, se pourléchant les babines à l’idée de pourfendre du « catho intégriste » pris en flagrant délit de surrréaction.

Toutefois, ce n’est pas sur le fond de l’affaire que je me pencherai ici, mais sur la nature et la raison profonde de cette contre-offensive (métaphore militaire peut-être malvenue, mais le combat pour la vérité n’est pas toujours une sinécure). En prenant la défense de l’Eglise à l’occasion de la diffusion de la série télévisée Inquisitio, succombons-nous, nous catholiques, à un réflexe communautariste ? Nous crispons-nous sur la défense de nos intérêts confessionnels ? Repliés sur nos idiosyncrasies identitaires et pavloviennes, soutenons-nous un siège, reclus à l’intérieur de la forteresse « Eglise », contre des assaillants extérieurs ? Une lecture superficielle des articles suscités par cette fiction malhonnête pourrait le laisser croire. Il n’en est cependant rien. Pourquoi ?

Répondre à cette question revient en fait à définir la place de l’Eglise dans la religion chrétienne, et plus spécialement dans le catholicisme. Si beaucoup de croyants se sont sentis meurtris par Inquisitio, ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas se pencher sur les heures sombres de l’histoire du christianisme, mais parce que leur rapport à l’Eglise n’est pas de la même nature que la relation qu’entretient l’adhérent à l’association dont il est membre, adhérent qui est libre d’en sortir d’un moment à l’autre, et dont les liens noués avec elle sont souvent lâches, distendus, bref extérieurs à lui-même. Pour un chrétien, en revanche, l’Eglise n’est pas simplement un regroupement affinitaire, une association de gens qui pensent et croient la même chose. Elle fait partie de son identité la plus profonde. C’est par tout son être qu’il est greffé à elle. D’où vient alors ce malentendu au sujet de la place de l’Eglise dans le coeur des chrétiens ?

La source de cette incompréhension tient à la conception que beaucoup se font de la nature du christianisme. Notre religion ne se réduit pas à un beau message moral, et encore moins à un code de lois. Elle n’est pas une idée que les hommes seraient libres d’appliquer ou non. Le christianisme s’incarne dans l’Histoire, et l’Eglise est cette manifestation « charnelle ». Autrement dit, la campagne « anti-Inquisitio » consiste moins dans la défense de notre communauté confessionnelle (même si l’Eglise est notre maison), que dans celle du Christ en personne. L’Eglise n’est pas notre créature, mais l’Epouse de Jésus-Christ. Lui-même l’avait fait comprendre à Saint François lorsque, à la fin de sa vie, le pauvre d’Assise se désespérait de voir sa communauté naissante si mal tourner. Celui dont il avait tenu à imiter la vie lui fit alors savoir que ce n’était pas là son affaire, mais celle du Maître de l’histoire. L’amant de Dame Pauvreté avait dû se désapproprier une dernière fois de ce qu’il pensait être son œuvre, et qui s’avérait en fait être celle du Seigneur.

« Mais, nous rétorquera-t-on, si l’Eglise est l’affaire de Jésus-Christ, de quoi vous mêlez-vous? Quelle mouche vous a piqués de prétendre laver l’honneur de l’épouse d’un autre ? N’est-il pas assez puissant pour cela ? ». Précisément, l’Incarnation se prolongeant dans l’Eglise, manifestation charnelle du mystère du Fils de Dieu fait homme, il compte sur nous pour rétablir la vérité. De même que Jésus n’a que nos mains pour prodiguer sa charité, nos bouches pour proclamer l’Evangile, nos pieds pour le porter sur tous les continents, de même l’honneur de l’Eglise est commis à notre jugement, à notre courage aussi. Ce n’est pas usurpation de fonction de notre part, mais marque de confiance de la sienne.

Le Christ non seulement a voulu l’Eglise, mais surtout a promis qu’en elle il se communiquerait. On connaît les paroles fortes de Bossuet: « L’Eglise, c’est Jésus-Christ répandu et communiqué ». Il a lié son destin au sien. En tentant de rétablir la vérité au sujet de l’histoire de l’Eglise, nous protégeons la promesse du Nazaréen, et non un réduit identitaire replié sur lui-même.

Bien sûr, on nous objectera que cette « communication » laisse beaucoup à désirer. « L’Eglise sainte, mais non sans pécheurs ». Les chrétiens sont les premiers à en convenir. D’ailleurs, au début de chaque messe, toute l’assemblée reconnaît ses manquements. Les chrétiens ne revendiquent pas une sainteté acquise à la force du poignet et en vertu de laquelle toute critique les touchant serait calomnie et malveillance. Le monde, si aveugle sur lui-même, ne manque jamais de perspicacité pour nous rappeler cette discordance entre ce que nous professons et ce que nous faisons. Cependant, ces inconséquences, ces contre-témoignages ne doivent pas devenir un prétexte pour fermer les yeux sur les innombrables exemples de vies authentiquement évangéliques qui émaillent la longue histoire de l’Eglise.

Non, en essayant de rétablir les faits dans leur vérité, nous n’obéissons pas à un réflexe d’auto-défense. Un Autre (Jésus-Christ) se charge de nous protéger, lui qui ne cesse de se faire notre avocat en intercédant pour nous auprès de son Père. Loin de nous barricader dans une forteresse identitaire, de tenter de sauvegarder nos intérêts, c’est plutôt l’œuvre de cet autre, l’Eglise de Jésus-Christ, que nous tâchons de protéger des coups injustes qui la défigurent et la font méconnaître des hommes aujourd’hui.

Car les « intérêts » de l’Eglise coïncident in fine avec ceux de tout le monde. Quant à ceux qui s’obstinent à ne plus voir aucun rapport entre les deux, entre l’Eglise et Jésus-Christ, tant la première leur semble indigne du Maître des Béatitudes, et qui doutent de leur solidarité réciproque, nous laisserons pour finir le soin à Bossuet, toujours lui, de leur répondre : « Jésus-Christ est un avec l’Eglise portant ses péchés, l’Eglise est une avec Jésus-Christ portant sa croix »[1. Lettre à une demoiselle de Metz, juin 1659.].

*Photo : Dan44

Mélange des genres

25

« Le Sénat interdit le mariage homosexuel. » Ce titre, pêché il y a quelques jours sur Internet, m’a flanqué une petite frayeur. Je venais d’apprendre que deux Taïwanaises préparent la cérémonie bouddhiste qui les déclarera « femme et femme »[1. Bien que Taïwan ne reconnaisse pas le mariage gay.], et qu’en Argentine, n’importe quel citoyen peut modifier légalement son sexe et son prénom de naissance – ainsi Mathilda peut-elle porter la moustache et Roberto le jupon. Et dans notre pays, on continuerait à priver des hommes et des femmes qui s’aiment des douceurs de la conjugalité (donc du droit de divorcer façon Guerre des Rose) ? Désespérant.
Et puis, j’ai découvert avec soulagement que c’est le Sénat libérien qui s’oppose à cette avancée (il faut croire que l’homme libérien n’est pas entré dans l’Histoire). Chez nous, les gentils sont au pouvoir. La preuve, ils sont contre les méchants – riches, machos, dictateurs, chauffards. Mais ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la justice. Sans aller cependant jusqu’à se demander s’il est juste qu’un délinquant condamné 63 fois soit libre de commettre un 64e forfait[2. À Avignon, un jeune homme de 18 ans déjà « titulaire » de 63 condamnations, a été récemment jugé pour une agression sexuelle.]. Passons.

La justice, pour les « humanistes » qui nous gouvernent, c’est donc l’extension indéfinie de tous les droits à tous. La loi du « C’est mon choix ».[access capability= »lire_inedits »] Puisqu’ils s’aiment comme papa-maman, les homosexuels doivent pouvoir faire tout comme papa-maman. C’est normal, non ? En réalité, les socialistes ne font que suivre le mouvement initié par l’avant-garde éclairée et associative de la société. Najat Vallaud-Belkacem, championne des causes incontestables et porteuse de parole en chef, qui a participé à Lyon à la « Marche des fiertés lesbiennes, gays, bi et trans », les a encouragés à poursuivre la mobilisation : « Il faut que vous continuiez à servir d’aiguillon pour le gouvernement comme pour la société. La société évolue, il faut qu’elle évolue encore davantage. » Oui ! Plus vite ! Plus loin ! Il faut en finir avec le retard français ! Dans l’entretien qu’il a accordé à Gil Mihaely, Jean-François Kahn estime que, sur les questions de mœurs, la France a rompu avec les valeurs de 1968. En ce cas, c’est sans doute la honte qui pousse plus de 60 % des sondés à se déclarer favorables au mariage gay.

Le Premier ministre a donc confirmé que dès 2013, le mariage et l’adoption seront ouverts à tous, tandis que la lutte contre « les discriminations liées à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre » sera renforcée. Ce n’est pas rien, mais un porte-parole de l’Inter-LGBT a promptement déploré que Jean-Marc Ayrault n’ait pas annoncé l’ouverture de la procréation médicale assistée aux couples de lesbiennes. Et s’inquiète déjà à l’idée de se voir imposer le mariage bourgeois : « Nous voulons pouvoir fonder une famille sans passer par la case mariage, comme tous les couples. » On peut compter sur les forces obscurantistes pour tenter d’empêcher, par exemple, la reconnaissance par l’état d’un ou plusieurs “parents sociaux” qui s’ajouteraient aux parents biologiques – imaginons le délicieux casse-tête posé par l’organisation du droit de visite après la séparation d’un « trouple »[3. Pour les mal-comprenants, un « trouple » est un couple à trois.] franco-germano-turc…

Il arrive cependant que des droits nouveaux s’épanouissent dans un vide juridique, comme en témoigne la belle histoire de Joanna et Jenny qui convoleront à Auch en septembre, avant même le vote de la nouvelle loi. Il y a quelques années, Joanna était chauffeur-routier et s’appelait Joan – on suppose que le prénom de Jenny était Jeannot. L’un et l’autre ont décidé de se « mettre en conformité avec leur moi profond », ce qui suppose bien sûr une reconnaissance officielle, où irait-on si chacun devait se débrouiller avec son moi ? Seulement, l’administration tracassière n’a pas encore accordé à Joanna son changement d’état-civil. Ces deux hommes devenus femmes (et lesbiennes) pourront donc se marier en toute légalité (et en robes blanches), puisque pour l’état-civil, l’une d’elles est encore un homme. Reste à savoir si ce mariage sera va­lable lorsque Joan sera officiellement Joanna. Bref, le combat ne fait que commencer pour que soit enfin abolie la différence des sexes qui fige les identités (voir l’article de Paul Thibaud sur le dernier livre de Sylviane Agacinski). C’est mon choix, vous dis-je ! Dans le nouveau monde, chacun est ce qui lui plaît.

Tous les adultes consentants du monde peuvent mener la vie sexuelle et sociale qui convient à leur moi profond. Que la loi permette de sécuriser les si­tuations concrètes nées de la vraie vie, fort bien. Mais à répéter que les réformes sociétales n’étaient que des diversions destinées à faire oublier que le logiciel économique de François Hollande ne diffère guère de celui de son prédécesseur, on n’a pas vu que le mélange de morale bourgeoise, de sentimentalisme de dame-patronnesse et de progressisme échevelé qui, sur ces questions, tient lieu de pensée à la gauche, pouvait changer non pas la société ni même la vie, mais l’humanité elle-même. Il paraît que la méthode Hollande, c’est de consulter à tout-va. Alors, j’aimerais bien qu’on me demande mon avis. Parce que semer la pagaille dans la filiation et détruire le socle symbolique sur lequel nous nous tenons depuis quelques millénaires, c’est pas mon choix.[/access]

*Photo : Thomas Locke Hobbs

Le Canard revisite vie privée et sens de l’amitié

7

On avait cru comprendre que le célèbre journal satirique paraissant le mercredi se faisait un devoir de ne point empiéter dans la vie privée des citoyens qui faisaient l’objet d’investigations. Cette borne a été franchie – et avec elle, le fameux mur du çon – dans l’édition de cette semaine avec une information particulièrement décoiffante : le nom de la marraine du fils d’Henri Guaino. Il nous faut donc rappeler au Canard Enchaîné qui, à juste titre, rappelle souvent son attachement à la laïcité, que les conditions d’un sacrement religieux font partie intégrante de la vie privée.

Mais le volatile n’a pas seulement fait la preuve de sa conception à géométrie variable de l’espace privé, il a aussi fait montre d’une curieuse conception de l’amitié. « Une marraine lepéniste pour son fifils, le républicain Guaino ne se refuse rien », conclut Le Canard après avoir précisé que la dame en question a été militante RPR et a travaillé dans plusieurs cabinets ministériels avant de tomber sous le charme de Florian Philippot l’an dernier et de porter les couleurs frontistes dans une circonscription en juin. Qu’aurait donc dû faire Henri Guaino, dont le fils a été baptisé en décembre dernier ? Demander audience au curé, à l’évêque, au pape, afin de substituer une marraine à la réputation moins sulfureuse ? Répudier une amie de longue date, devenue alors indigne ?

Comme elle doit être précaire, la condition d’ami du directeur de publication du Canard Enchaîné… Tu quittes le droit chemin, et hop, on ne te connaît plus.

Et Montherlant, alors ?

9

Certes, Henry de Montherlant ne s’est pas éteint il y a tout à fais quarante-ans puisque c’est le 21 septembre 1972, à l’équinoxe de septembre, que l’auteur des Bestiaires rejoignait dans un geste volontaire les Champs Elysées. Nous sommes donc entrés dans la quarantième année de sa mort mais le silence demeure assourdissant. Hormis un excellent ouvrage collectif, dirigé par Christian Dedet, publié aux Editions de Paris, nul ne semble faire grand cas de celui qui fut le dernier maître classique de la littérature française. Céline l’année précédente a eu droit à son scandale et Drieu est entré dans la Pléiade : il était dès lors légitime d’attendre pour Montherlant sinon l’équivalent, du moins l’évocation de cette figure royale des lettres françaises. Et pourtant rien, ou presque…

Evidemment, sa dépouille juste refroidie, Montherlant en a pris pour son grade, et les charognards, admirateurs déçus et par là plus cruels encore, ne boudèrent pas le festin. Le toréador et le guerrier autoproclamés n’auraient que peu fréquenté les arènes et les tranchées, face à Jünger, Céline ou Bernanos qui connurent la boue de Verdun. Quant au séducteur, il s’avéra surtout passionné, au sens littéral, de l’enfance et goûtait mieux les jeunes garçons que les jeunes filles. La baudruche spectaculaire creva au grand désarroi de ses séides mais enfin, elle laissait tout de même, et c’est sûrement mieux, sa place à l’écrivain génial, incomparable styliste à l’encre prise dans le marbre, au maître ès théâtres, au moraliste antique, que Montherlant ne cessa jamais d’être et qu’il continuera d’incarner dans l’histoire de notre littérature qui finalement n’en compte pas tant. Pis, son attitude « désengagée » durant l’Occupation lui donnait alors un parfum de soufre aujourd’hui évaporé puisqu’on sait désormais qu’il ne fut ni pire ni meilleur qu’un Sartre.

Que penser alors du silence entourant cet anniversaire, si ni une politique douteuse ni une biographie tronquée ne l’expliquent ? Romaric Sangars, dans l’ouvrage collectif cité plus haut, parle de Montherlant comme d’un professeur d’énergie. Certes, cela suffirait à donner les clés du mépris qu’une époque dépressive éprouve pour ceux qui enseignent la force et le courage.
Mais il nous semble que c’est, plus encore que l’énergie, l’esprit classique qui insulte nos contemporains et leur font oublier, hypocrites, Henry de Montherlant. Comment une époque qui a réussi à joindre en un même mouvement prétendue innovation littéraire et nullité stylistique, engagement pour des idées et pauvreté philosophique du fond, parviendrait-elle à comprendre un esprit pour lequel tout est un : fond, forme, esthétique et métaphysique ? Comment une époque qui consacre Sartre mètre étalon de la pensée, Derrida grand inventeur de la faute d’orthographe en forme de concept et Deleuze commentateur d’une folie qu’il ne connaît pas et avec laquelle il s’amuse pour faire genre, peut-elle appréhender un Romain d’âme et de mouvement ? Céline à la rigueur passe le cap du jugement contemporain. Intelligent, Destouches a su en histrion génial se créer un rôle, celui du « fou-génial-mais-salaud-mais-génial-quand-même-mais-fou… et ainsi de suite »… Cela a permis à nos frères en modernité de digérer son œuvre sans s’apercevoir quelle liqueur maléfique ils dégustaient…

Mais Montherlant ! Ce prophète de l’instant réclamait le passé en guise de valeur et, déjà de son vivant, se moquait de son temps. Comment alors le reconnaître à notre époque ? Plus précisément comment notre époque pourrait-elle le reconnaître ? Elle qui maudit le passé, la plupart du temps perçu comme réactionnaire et qui attend un futur qui n’arrivera jamais autrement que dans ses fantasmes. Cet anniversaire oublié, par hasard ou pas, que nous apprend-il ? Que nous ne respirons pas à la hauteur où Montherlant respirait, tout simplement.

Montherlant aujourd’hui, Christian Dedet (dir.), Editions de Paris (2012)

*Photo : Ina.fr

Mondialisation heureuse, disiez-vous ?

3

« The perfect storm » : la formule a commencé à circuler au-delà de l’Atlantique, tant chez les économistes académiques que chez les analystes des marchés. Intraduisible en français, du moins dans son esprit, elle signifie qu’une conjonction d’éléments fâcheux se cristallise dans différentes parties du système globalisé[1. Elle a été utilisée en particulier par l’économiste américain Nouriel Roubini, devenu célèbre dans son pays par sa prédiction argumentée, formulée en 2006, d’une crise de la dette privée aux États-Unis.]. En clair, que la catastrophe est devant nous. De fait, la récession gagne de nouveaux pays de la zone euro et les États-Unis ralentissent, tout comme les grands pays émergents − Chine, Inde et Brésil. Un chiffre, auquel on donne peu de publicité, résume la situation : le commerce mondial, qui s’accroissait à un rythme de près de 20% l’an à l’été 2011, subissait une décroissance de 3% à la fin du printemps 2012. Ce repli ne pose aucune difficulté d’interprétation : les grandes zones économiques du monde réduisent leurs importations. Nous sommes donc en présence d’une nouvelle crise de la demande qui semble ne pas épargner les pays émergents qui avaient échappé à la récession il y a quatre ans.[access capability= »lire_inedits »]

Le catoblépas Europe

Bien que l’heure soit passée d’ironiser sur les tribulations de l’Europe, l’image du catoblépas[2. Le catoblépas est une bête fabuleuse qui se dévore lui-même. Il ressemble à un buffle noir dont la tête est très lourde, ce qui fait qu’elle est toujours inclinée vers le sol car son cou est trop faible pour la porter. C’est heureux, car n’importe quel humain qui croise son regard meurt aussitôt (Wikipédia).] s’impose pour illustrer le drame du Vieux Continent. Comme l’animal légendaire inventé par les Anciens, le système économique européen semble se dévorer lui-même. Par un effet de contagion, les pays en difficulté ou en détresse, qu’on appelle avec dédain les PIIGS[3. PIIGS : Portugal, Ireland, Italy, Greece, Spain.], entraînent dans la récession leurs voisins mieux lotis. On s’efforcera donc de présenter simplement la situation disparate et enchevêtrée qui préside à l’enfoncement progressif de la zone euro et du Royaume-Uni.
Rappelons pour la bonne forme que la crise de la dette privée américaine, résumée sommairement comme crise du « subprime rate », a provoqué une récession occidentale, révélant la vulnérabilité de l’Europe à un choc extérieur venu des États-Unis et démentant le postulat idéologique de l’« euro bouclier ». Une double crise bancaire et industrielle en a résulté en Europe, n’épargnant aucun pays (l’Allemagne, dont on affirme avec raison qu’elle a le mieux maîtrisé l’épisode, a tout de même subi un déclin maximal de 29% de sa production industrielle entre l’hiver 2008 et l’hiver 2009…). Le rebond de la production opéré à partir de 2009 n’a pas permis de renouer avec une franche croissance. C’est alors que les prêteurs des États européens ont enfin pris conscience de l’hétérogénéité des économies concernées et que le second grand épisode, celui de la crise des dettes souveraines, s’est ouvert.

Insistons aussi sur le fait que les pays en crise violente, secourus depuis lors dans des conditions acrobatiques, ne relevaient pas tous du même chef d’accusation. La Grèce, faut-il encore le dire, a été sabordée par l’incivisme de ses ressortissants qui s’est conjugué avec la surévaluation de la monnaie unique au regard de la force intrinsèque du pays : un double refus du travail et de l’impôt a provoqué une faillite vouée à s’achever dans la grande pauvreté. L’Irlande, qui affichait en 2007 des comptes publics et extérieurs excédentaires, a basculé dans le gouffre financier creusé par ses banquiers en folie qui avaient acheté par l’emprunt d’innombrables actifs financiers et immobiliers, en Irlande et hors d’Irlande, des deux côtés de l’Atlantique. C’est un joueur ruiné par ses paris manqués que l’Europe a cru devoir secourir en 2010. Et on a, toute honte bue, fait peser sur les contribuables européens le fardeau du passif ainsi accumulé par les banques. Le Portugal, en revanche, n’a commis d’autre crime que de supporter la contrainte d’un euro exagérément fort tout en s’imaginant que la monnaie unique, qui était un boulet, lui ouvrirait une fois pour toutes les voies de la prospérité : c’est ainsi que les entreprises locales, stimulées par un optimisme irraisonné, sont passées au premier rang dans la zone euro au regard du taux d’endettement, égal en moyenne à seize fois leur « cash-flow ». Quant à l’Espagne, l’article récent que nous lui avons consacré nous dispense d’un nouveau et long commentaire. Mais il faut souligner encore que ce pays est, avec l’Italie, le plus susceptible de mettre fin au rêve européen.

L’Italie constitue la véritable énigme dans le paysage économique de la zone euro. Son économie, qui dispose de secteurs d’excellence, reste puissante. Ses comptes extérieurs sont moins dégradés que les nôtres, son budget est à l’équilibre, une fois déduits les intérêts de la dette. Deux facteurs portent néanmoins atteinte au crédit du Trésor public italien. Premièrement, le poids d’une dette accumulée durant les années 1970 et 1980, à la différence de celle de l’Espagne qui découle de la dépression économique récente : les sommes que l’État italien doit décaisser année après année pour honorer ses échéances l’empêchent de retrouver l’équilibre financier. Deuxièmement, l’impact des politiques de rigueur menées dans différents pays, qui portent atteinte à la capacité d’exportation des entreprises de la Péninsule. Or, Mario Monti, nommé pour tenter de remédier au discrédit de l’État italien, s’est engagé dans la même politique d’austérité que les autres pays dits « périphériques », au moment même où l’économie du pays vacillait. C’est ainsi qu’il a contribué à faire entrer à son tour celle-ci en récession.

Et voilà le catoblépas. Des politiques indiscriminées de réajustement budgétaires ont créé une spirale récessive qui s’élargit par étapes. Le Royaume-Uni est atteint, et même les Pays-Bas. La France commence à basculer en territoire négatif et l’Allemagne a cessé de créer des emplois. Outre-Rhin, on scrute mois après mois, les carnets de commande à l’exportation, avec l’espoir que les achats nouveaux du reste du monde viendront compenser les pertes de débouchés sur l’Europe en crise.
Les gouvernements qui se résignent à pratiquer l’austérité, au risque de précipiter leurs pays dans la récession, puis dans la dépression, ont des circonstances atténuantes : c’est une exigence des organismes supranationaux, Commission européenne, Fonds monétaire international, Banque centrale européenne, ainsi que des prêteurs du marché du crédit qui sanctionnent le dérapage des déficits publics − et tous échappent à la sanction des urnes.

Reste que les neurones économiques de tous ceux qui se sont érigés en juges de la conduite des États fonctionnent bizarrement. Quand, à force de rigueur, les économies plongent dans une récession sans fin, quand les taux de chômage explosent, ils pratiquent ce qu’on peut qualifier de double peine, imposant de nouveaux plans de réajustement, de nouvelles coupes dans les dépenses, de nouveaux sacrifices fiscaux qu’ils tiennent pour le seul moyen de guérir les finances malades des États. Or, ces plans détruisent le peu de confiance que conservaient les investisseurs et les consommateurs.

Le tableau resterait incomplet si l’on ne prenait pas en compte les deux facteurs déterminants de la crise finale de l’euro et de l’Europe : la fuite des capitaux et la déflation salariale. Tandis que l’on s’obstine à « sauver » les pays du Sud par des injections d’argent public venu du Nord, l’argent privé du Sud rejoint le Nord, à savoir le Luxembourg, les Pays-bas et l’Allemagne. Une statistique officielle vient de révéler que 97 milliards d’euros avaient quitté les banques d’Espagne au premier trimestre 2012, soit le dixième du PIB local. Cela vaut évidemment pour la Grèce, Chypre, le Portugal et l’Irlande. On ne voit guère de parade à cette fuite puisque le contrôle des changes est impraticable au sein d’une zone monétaire. Ou alors il faudrait décider d’un gel des avoirs dans les banques, mesure dirigiste à laquelle répugnent les autorités publiques européennes[4. La fuite des capitaux au sein de la zone signifie qu’elle est rompue en fait, sinon en droit.].

La déflation salariale constitue le paramètre le plus discret de la terrible équation économique de l’Europe. Faute de pouvoir ajuster la parité excessive de l’euro qui les enserre comme un corset, les pays du Sud ont entamé un processus de réduction des salaires qui fait office de substitut à l’impossible dévaluation. Ils ajoutent ainsi une austérité spontanée à celle qui est infligée par les gouvernements. La baisse des salaires atteint ou dépasse 15% en Grèce, certes peu productive, mais aussi en Irlande, dont le solde commercial reste largement excédentaire. Mais le champion de la baisse des salaires est le Portugal, dont le salaire ouvrier a chuté à 10 euros de l’heure (moins du tiers du salaire correspondant en France ou en Allemagne), soit le montant observé en Slovaquie et au Brésil.

Le noir scénario de la crise européenne s’inscrit de surcroît dans un contexte mondial qui n’autorise plus l’optimisme. Les dirigeants économiques et les analystes américains déplorent la « sluggish and jobless recovery », la reprise anémique et sans emplois, qui contredit leurs attentes. Les grands pays émergents, qui ont fait naître les plus grands espoirs de sortie de la crise « par le haut », donnent à leur tour des signes de déprime. Autant dire que plus personne n’ose parler de la « mondialisation heureuse ».

La reprise anémique et sans emplois de l’Amérique

Les États-Unis, fauteurs du séisme de 2008, ont, durant trois ans, donné l’impression réconfortante qu’ils en ressortiraient plus forts qu’ils y étaient entrés. L’embellie économique amorcée au printemps 2009 a permis d’effacer, par étapes successives, les pertes de production issues de ce que les médias locaux appellent la « Grande Récession ». L’économie américaine est, avec la canadienne et l’allemande, la seule économie développée affichant un PIB légèrement supérieur à celui de l’hiver 2008. Ce résultat somme toute encourageant s’explique-t-il par la force intrinsèque des entreprises locales ? L’analyse conduit à une réponse nuancée.
Le premier facteur de l’embellie, le plus décisif selon nous, réside dans la faiblesse relative de la monnaie américaine vis-à-vis du yen japonais, du dollar du Canada (deuxième partenaire commercial des États-Unis après la Chine) et de notre cher euro. L’activité réalisée sur le sol américain, soit par les entreprises locales, soit par les entreprises étrangères, a bénéficié de cette sous-évaluation relative. Des producteurs aussi divers que Boeing, Caterpillar, John Deere, Intel et AMD (pour les microprocesseurs) ont pu développer leurs ventes à l’intérieur et à l’extérieur. Pour la première fois depuis trente ans, les exportations américaines ont connu un essor substantiel, passant de 130 à 180 milliards de dollars mensuels en quatre ans. Symétriquement, les importateurs européens ou japonais, tels que Toyota, Nissan, Volkswagen, BMW, Mercedes ont décidé de servir leur clientèle américaine à partir d’usines américaines, les exportations vers les États-Unis étant devenues perdantes en raison de la force du yen et de l’euro.
Le deuxième facteur, moins déterminant, tient au fait que les autorités ont laissé filer le déficit budgétaire et la dette publique, l’un et l’autre supérieurs à ce qu’ils sont dans la zone euro. L’administration Obama a pratiqué le « wait and see », tablant sur la reprise de l’activité et de l’emploi pour obtenir une amélioration spontanée des comptes publics. Les orientations budgétaires du président démocrate sont identiques, à très peu de choses près, à celles de George Bush Jr. Les baisses d’impôts massives de celui-ci ont été maintenues : ce faisant, les Américains paient aujourd’hui moins d’impôts qu’ils n’en ont jamais payé depuis la guerre, soit 10% de leur revenu disponible, alors que la fourchette historique se situe entre 11% et 19%. On peut donc dire qu’en combinant un faible taux d’imposition et de modestes dépenses civiles, l’administration au pouvoir n’a pas fait obstacle au dynamisme de l’économie.

Contrairement à ce que serine le discours médiatique dominant, la politique monétaire américaine n’a pas joué un rôle particulièrement appréciable. Certes, la relance monétaire massive de Ben Bernanke, à partir de l’automne 2008, a surpassé celles qu’avait pratiquées Alan Greenspan en 1993 et en 2001, en fixant pratiquement à zéro le taux des prêts de la Réserve fédérale. La Banque centrale américaine a injecté quelque 2300 milliards de dollars d’argent frais par des opérations savantes de « quantitative easing » − qui consistent en rachats d’obligations privées et publiques auprès des banques et des assureurs − financées par de la création monétaire. Mais les résultats ont été décevants. Malgré une baisse effective des taux du crédit hypothécaire, ramenés à leur plus bas niveau historique, malgré des conditions d’emprunt favorables pour les consommateurs, les ménages américains n’ont pas mordu à l’hameçon. Le montant de leur dette est aujourd’hui inférieur de 15% à ce qu’il était au moment de la crise financière, qui fut à l’origine de millions de banqueroutes. De ce fait, la construction n’a pas retrouvé ses niveaux habituels, les classes populaires n’ont pas consommé : le surcroît de consommation observé depuis trois ans résulte principalement de la désépargne des classes moyennes.

La conclusion, c’est que l’économie américaine offre une image quasiment inversée de celle qu’elle avait dans la décennie 2000 : plus orientée vers la production industrielle et de services non financiers que vers la surconsommation et la construction à crédit, elle se rapproche de la normale. Mais les dirigeants de Washington, dans l’Administration ou à la Banque centrale, hésitent encore à entériner cette bifurcation : ils continuent de nourrir le secret espoir que le grand secteur de la construction neuve, sinistré depuis cinq ans, va renaître de ses cendres, éventuellement au prix d’un endettement supplémentaire des ménages américains.

On peut les comprendre : ils vivent sous la hantise du chômage structurel. Les Américains connaissent aujourd’hui une situation proche de celle à laquelle les Européens se sont résignés. En effet, sur les 8,7 millions d’emplois détruits par la Grande Récession, un peu plus de quatre millions ont été recréés, ce qui laisse beaucoup de gens sur le carreau, érode le moral des ménages, freine les projets d’investissement des entreprises locales, mal assurées du lendemain, et, ainsi que nous venons de le dire, sape le moral des dirigeants de la Grande Nation.

Le moment est venu de mettre au jour le facteur caché du système américain. La crise n’a pas modifié l’élément crucial de la politique de régulation aux États-Unis qui est l’insuffisante rémunération du travail. Le pouvoir d’achat du travailleur américain stagne ou recule, même si on tient compte des augmentations généreusement octroyées aux cadres supérieurs. La déflation salariale discrète qui se poursuit aux États-Unis permet aux entreprises d’afficher des taux de profit sans précédent, encore supérieurs au pic atteint en 1943, quand elles bénéficiaient de l’effort de guerre et du blocage officiel des salaires. Mais ces profits record ne débouchent pas sur l’important mouvement de création d’emplois qui recréerait un climat de confiance. Dès lors, la question se pose : faut-il s’en réjouir ? Ces profits très élevés sont-ils la solution ou plutôt le problème ?

La difficulté est ici politique autant qu’intellectuelle. Politiquement, aucune Administration ne voudrait intervenir dans le fonctionnement du marché du travail. Les syndicats ont perdu leur influence ancienne et les employeurs restent maîtres du jeu : il y a longtemps déjà que l’actionnaire a pris le pas sur le salarié. Intellectuellement, la question de la rémunération du travail est sortie de l’agenda économique. Robert Reich, ancien ministre du Travail de Bill Clinton est le seul à plaider pour une rupture dans la trajectoire déflationniste : ainsi considère-t-il la politique de faible rémunération comme une austérité « privée » américaine qui fait pendant à l’austérité « publique » européenne[5. Voir son article : « A diabolical mix of US wages and European austerity », dans le Financial Times du 31 mai 2012.]. Mais il prêchera dans le désert tant que les États-Unis ne seront pas confrontés à une récidive de la crise qui les a cruellement atteints il y a quatre ans.

Retenons cependant deux points pour notre gouverne. Premier point : les perspectives de croissance américaines restent dépendantes d’une amélioration plus rapide de l’emploi qui gonflerait le pouvoir d’achat collectif, mais, pour ce faire, il faudrait que les employeurs se rallient à un accroissement des rémunérations de tous ordres, auquel ils se refusent. Deuxième point : les États-Unis, mieux portants que l’Europe ou le Japon, ne sont pourtant plus en mesure de jouer le rôle déterminant de consommateur en dernier ressort qui a maintenu la croissance mondiale dans les décennies 1990 et 2000, jusqu’au basculement de 2008. Or, il ne semble plus possible non plus de compter pour cela sur les eldorados nouveaux représentés dans l’imagerie médiatique par les grands pays émergents.

Quand la Chine s’arrêtera

Les trois grands pays émergents ralentissent. Les médias économiques commencent à s’en faire l’écho, sans tirer pour autant les conséquences ultimes de la nouvelle donne pour le système globalisé. La chute de la croissance indienne, tombée à la moitié des 7% enregistrés il y a encore peu, crée des difficultés budgétaires au gouvernement de New Delhi. La croissance brésilienne s’est brutalement affaiblie sous l’effet d’un retournement de la production industrielle qui diminue alors qu’elle s’accroissait au rythme impressionnant de 20% il y a encore trois ans. Cependant, ce sont les ratés de la puissance chinoise, la deuxième économie du monde selon les statistiques officielles, qui suscitent surtout l’interrogation et l’inquiétude : la Chine est devenue le premier importateur de biens d’équipement et de matières premières.

Une vive controverse vient d’éclater dans le petit monde des analystes et des journalistes spécialisés, tout spécialement dans le monde anglo-américain. Le gouvernement de Pékin avoue un ralentissement modéré de la croissance, au-dessous de 8% en rythme annuel. Or, quatre indicateurs permettent de mettre en doute cette annonce : la production et la consommation d’énergie, le trafic de marchandises par la voie ferroviaire, la construction résidentielle, les prêts aux ménages et aux PME. Tous ces indicateurs tendent vers zéro, voire en dessous. Ils laissent augurer d’un affaissement historique de l’essor chinois qui, rappelons-le, a fourni l’exemple le plus saisissant de l’histoire économique : trente-deux années consécutives de croissance située dans une fourchette entre 5% et 12%. Les analystes sont tiraillés entre la mise en cause des chiffres fournis par le pouvoir central et l’attente de leur vérification ultérieure.

Mais qu’y aurait-il d’extraordinaire si la Chine observait une pause, voire subissait un réajustement comme toutes les économies qui l’ont précédée sur la voie du développement ? Cette pause ou ce réajustement ne seraient-ils pas au contraire bienvenus ? Oui, à l’évidence d’un point de vue strictement chinois. Non, si l’on prend en considération les dommages collatéraux qu’une stagnation ou une récession chinoise infligeraient à la croissance mondiale, déjà vacillante, et au système globalisé ébranlé de tous côtés. Pour les tenants de la globalisation, l’essor chinois est vital.

De fait, la poursuite de l’expérience dépend non seulement du retour à la confiance dans les dettes souveraines en Europe, d’une création vigoureuse d’emplois aux États-Unis, mais aussi du maintien de perspectives favorables en Chine. Ce qui nous ramène à un événement déterminant de la période 2008-2012 : la relance massive de l’investissement public et privé dans l’empire du Milieu.

Cette relance a été décidée en 2008 lorsque les économistes chinois, plus perspicaces que les économistes occidentaux, ont convaincu les dirigeants de Pékin de l’entrée en récession des pays occidentaux. Pour échapper à l’enlisement qui pouvait en résulter, un vaste plan de relance a été décidé, à hauteur de 600 milliards de dollars, sous la double forme d’investissements dans les infrastructures et d’injections de crédit vers les entreprises. Avec des résultats indéniables : après un ralentissement de la croissance à 5% en 2009, la Chine a retrouvé un taux d’expansion à deux chiffres dès 2010. Mais ce faisant, elle a surinvesti, son taux d’investissement atteignant la proportion, sans précédent dans l’Histoire, de près de 50% du PIB. Son économie expérimente désormais les conséquences non désirées de cette politique de croissance à marche forcée. Les investissements publics et privés entrent dans leur phase d’amortissement, les entreprises endettées à l’excès commettent des défauts de paiement. Les indicateurs avancés qui mettent en émoi les analystes étrangers reflètent le réajustement d’un système économique qui connaît, comme bien d’autres avant lui, les effets à retardement du dopage qui lui a été administré.

Une récession chinoise constituerait, après la crise de la dette privée américaine et la crise des dettes publiques européennes, une sorte de Phase III de l’épisode historique que nous subissons. Elle retentirait sur les trois grands producteurs de biens d’équipement que sont le Japon, l’Allemagne et les États-Unis, mais aussi sur les exportateurs de matières premières, dépendants de la demande et des prix de leurs productions, Russie, Australie, Brésil, et maints pays d’Afrique. Le risque que la Chine fait désormais courir au reste du monde n’a rien d’imaginaire. Inutile d’expliquer aux excellents abonnés de Causeur que, si cette menace devenait une réalité, nous n’échapperions pas à une nouvelle dépression économique et, pour tout dire, à un Big Bang inversé dans la globalisation.[/access]

*Photo : gonzalo_ar

Louise-Marie s’en fout la République. Mais Marianne bichonne Louise-Marie.

16

Avant-hier soir dans le 3e arrondissement de Marseille, deux agents de police ont été frappés par une cinquantaine d’individus qu’a appelés à la rescousse une jeune femme de 18 ans couverte d’un niqab à qui les forces de l’ordre demandaient de lever son voile pour un contrôle d’identité.
Au motif que cette demande était peut-être incongrue à proximité d’un lieu de culte, et qui plus est en période de ramadan, les quatre personnes interpellées (dont Louise-Marie) ont été remises en liberté cette nuit, « dans un souci d’apaisement », une simple convocation en poche.
Trois conclusions à ce fait divers déplorable.
Avant de crier pour alerter ses coreligionnaires et de mordre une policière appelée en renfort, la donzelle a déclaré : « Je n’obéis pas aux lois de la République ».

Et elle a bien raison, puisque la République se montre désireuse de ne pas stigmatiser les intégristes, et le gouvernement soucieux (à juste titre) de ne pas contrôler « au faciès » – qui, si l’on en croit l’âge et le prénom de la jeune femme, serait plutôt « blanc, white, blanco ».
Enfin, si la revêche s’appelle Louise-Marie, on peut émettre l’hypothèse que, convertie de fraîche date, elle déploie un zèle des plus pénibles. Nos concitoyens musulmans pour qui cette période de ramadan est vécue plus ou moins religieusement, et représente souvent l’occasion de se retrouver en famille, entre voisins et entre amis, apprécieront sans nul doute les compréhensibles réactions « islamophobes » que cet éclat suivi de cet effet n’a pas manqué de déclencher sur les forums des e-journaux.
Un incident similaire s’était déroulé à Aulnay-sous-Bois en juillet 2011. La jeune femme en question s’était cependant « contentée » de qualifier les policiers de « bande de chiens ».

Pour rappel, le projet de loi d’interdiction du port du voile intégral dans tout l’espace public avait été voté par l’Assemblée nationale et approuvé par le Sénat (246 voix contre 1) en septembre 2010. Devait s’ensuivre une période de six mois au titre de « démarche de dialogue et de persuasion » encourageant les femmes concernées à ne conserver cette pratique que dans le cadre privé.
Une enquête administrative est en cours, certaines personnes s’étant plaintes de « violences illégitimes de la part des policiers », selon le Parquet, rapporte Le Nouvel Obs.

Immigration : les dossiers chauds de la rentrée

17

C’était la marque de fabrique de Nicolas Sarkozy. Depuis son accession au ministère de l’Intérieur en 2002 puis à l’Elysée en 2007, l’ex-chef de l’Etat n’a cessé de mettre le paquet sur l’immigration, du moins dans ses discours. Pour ses détracteurs, il a transformé la France en « machine à expulser », organisant des « rafles » contre les familles de sans-papiers. La création du ministère de l’immigration et de l’identité nationale fut le point d’orgue d’une politique que certains ont qualifié de « racolage » des électeurs FN.

Sur le papier, la gauche a rapidement promis de rompre avec ce lourd héritage et de se montrer plus humaine. A son arrivée Place Beauvau, Manuel Valls a mis fin à la rétention des enfants de sans-papiers. il a annoncé mercredi, devant la Commission des Lois du Sénat, une réforme des critères de naturalisation. La franchise de 30 euros pour accéder à l’Aide médicale d’Etat a été supprimée, le droit de vote des étrangers aux élections locales est annoncé pour 2013, le « délit de solidarité » devrait être abrogé…

Mais la gauche a vite été rattrapée par la réalité. Par la réalité politique d’abord, la gauche n’ayant pas la majorité des trois cinquièmes au Parlement, il lui sera donc impossible de réviser la Constitution et d’accorder le droit de vote aux étrangers. Il reste la possibilité de faire un référendum, irréaliste sur un sujet aussi brûlant.

Il y a aussi le réalisme social. Dans Le Monde, Manuel Valls a admis que « la situation économique et sociale ne permet pas d’accueillir et de régulariser autant (de sans-papiers) que certains le voudraient ». De nouveaux critères « précis, objectifs, compréhensibles » de régularisations « au cas par cas » devraient être établis par circulaire d’ici la rentrée. Selon Valls, ils porteront sur « les années de présence sur le territoire, les attaches familiales, la scolarisation des enfants, la situation par rapport au travail » tout en précisant que les régularisations ne seraient pas supérieures à celles pratiquée sous l’ancienne majorité soit 30 000 par an. Le discours clair et net de Valls est une évolution après les fausses promesses de Jospin qui n’a jamais abrogé les lois Pasqua-Debré et n’a finalement régularisé que 80 000 sans-papiers sur 143 000 demandes.

Pour autant, d’autres non-dits sont maintenus. Devant les sénateurs, le ministre de l’Intérieur a confirmé la mise en place d’ici le premier semestre 2013 d’un titre de séjour de 3 ans pour faciliter les démarches des immigrés. Mais il n’a pas précisé s’il serait réservé à une seule catégorie d’immigrés (travailleur, étudiant, conjoint de français, regroupement familial…) ou ouvertes à toutes. Il n’a pas dit non plus s’il remplaçait ou s’ajoutait aux multiples titres de séjour existants. Le diable se cachera dans les détails, et à moins de vouloir passer pour un démagogue laxiste, Valls ne pourra transformer sa nouvelle carte de séjour en appel d’air pour les immigrés.

Car qu’il le veuille ou non, Valls devra jouer les répressifs. Dès l’automne, il sera attendu sur le placement en garde à vue des sans-papiers. En effet, depuis le 5 juillet et un arrêt de la Cour de Cassation, il n’est plus possible d’interpeller et de placer en garde à vue des clandestins pour le seul motif de séjour irrégulier. La Cour s’est basée pour cela sur une directive européenne dite « directive retour » qui interdit l’emprisonnement des sans-papiers pour le seul délit de séjour irrégulier. Or, en droit français, seules les infractions punissables d’une peine d’emprisonnement peuvent justifier une garde à vue.

Le nœud du problème n’est donc pas la directive retour en elle-même qui n’interdit que l’emprisonnement des clandestins que la procédure pénale française qui restreint les possibilités de garde à vue. Si Valls veut vraiment « redonner un fondement légal » aux expulsions de sans-papiers, il devra créer un régime spécial pour les gardes à vue de sans-papiers. Bref, dès septembre, le premier débat migratoire de la majorité concernera l’arrestation des sans-papiers et la création de mesures dérogatoires à leur sujet. Un casus belli. Mais sans une telle réforme, il sera tout simplement impossible de faire respecter les lois en matière migratoire.

D’autres dossiers attendent encore le ministre de l’Intérieur qui prétend que « l’éloignement des étrangers en situation irrégulière doit rester la règle ». Actuellement, près de 75% des décisions d’expulsion ne débouchent pas sur un réel retour au pays. Une des causes principales est le refus des pays d’origine. Ces derniers doivent délivrer un « laisser-passer consulaire » pour que le clandestin puisse retourner dans son pays.

Mais seuls un tiers des pays concernés délivrent le fameux sésame. Parmi les mauvais élèves, l’Irak et l’Afghanistan, au vu de la situation politique tendue et des carences de l’administration, la Chine et la Russie, qui ont les moyens de jouer les gros bras face à la France, ou le Mali, qui compte sur la puissance économique de sa diaspora. En leur temps, Guéant et Sarkozy avaient tenté de taper du poing sur la table, sans effet. Une des solutions fut de signer des accords bilatéraux avec certains pays mais les négociations avec le Mali, par exemple, ont toujours échoué.

Là est le problème. Les expulsions de sans-papiers coûtent cher (placement en garde à vue puis éventuellement en rétention, mobilisation de la justice pénale et administrative…) mais n’aboutissent pas la plupart du temps. Face à cela, Valls pourrait se contenter de jeter l’argent par les fenêtres ou alors agir pour améliorer les statistiques des expulsions. En clair, le vrai défi de Manuel Valls ne sera pas de mettre en place une politique « humanitaire » après la politique « répressive » de Sarkozy mais plutôt une politique claire et efficace après la politique brouillonne et sans effet de l’ex-chef de l’Etat. Le changement, oui Mais pas celui qu’on croit.

*Photo : fondapol

Mort d’Arafat : le poison de la rumeur

45

Yasser Arafat a constamment menti sur son lieu de naissance, qu’il prétendait être Jérusalem alors qu’il vit le jour en 1929 dans la banlieue du Caire. Les circonstances de sa mort donnent donc lieu à toutes sortes de supputations à noyau complotiste, caractéristiques des relations fantaisistes que son entourage entretient avec la vérité. Dès le lendemain de son décès, le 11 novembre 2004, de nombreux dirigeants palestiniens se déclaraient convaincus que le « Raïs » n’était pas mort de mort naturelle… ils avaient les preuves, bien sûr. Cette théorie déclinable en de multiples variantes − mais dans laquelle les coupables présumés sont toujours, cela va de soi, les dirigeants israéliens de l’époque, Ariel Sharon en tête − fut immédiatement adoptée par la majorité de l’opinion palestinienne et arabe.[access capability= »lire_inedits »] Les mieux placés pour confirmer ou infirmer ces allégations, les médecins de l’hôpital militaire Percy de Clamart, sont, jusqu’à aujourd’hui, restés silencieux à leur propos.

L’affaire vient d’être relancée avec la diffusion, sur la chaîne qatarie Al-Jazira, d’un « documentaire » affirmant que Yasser Arafat aurait été empoisonné par l’absorption de polonium, un métalloïde radioactif hautement toxique utilisé en 2006 par les services spéciaux russes pour assassiner Alexandre Litvinenko, opposant à Vladimir Poutine réfugié à Londres.

Les « révélations » d’Al-Jazira ont été largement reprises dans la presse française, mais rares sont les médias qui se sont livrés à une analyse critique de la thèse véhiculée par ce documentaire. Au contraire, certains experts autoproclamés des dessous de la politique moyen-orientale, comme le journaliste du Figaro Georges Malbrunot ou l’auteur de romans policiers à succès Gérard de Villiers accréditent la rumeur[1. « Mort de Yasser Arafat : les services secrets israéliens, suspect numéro 1 ? », Gérard de Villiers, Atlantico, 6 juillet 2012. Voir également le blog de Georges Malbrunot.]. Le premier s’appuie sur des informations fournies par un officier de la DGSE, bien entendu anonyme ; quant au second, il proclame que les Israéliens ont toujours confondu politique étrangère et crime d’État − ce qui l’accrédite comme analyste objectif. Ces deux personnages ont, tout au long de leur carrière, intimement fréquenté les services spéciaux des divers potentats arabes de la région, qui n’ont pas manqué de les instrumentaliser dans la guerre de désinformation qu’ils mènent contre l’État juif.

L’assassinat politique, ou « élimination ciblée » des responsables du terrorisme anti-israélien a, certes, toujours fait partie des moyens utilisés, avec plus ou moins de bonheur, par Israël et ses services spéciaux pour maintenir sa capacité de dissuasion. Le poison a aussi été utilisé, notamment dans la tentative d’élimination du chef du Hamas, Khaled Mechaal, par le Mossad[2. En août 1999, Khaled Mechaal avait été victime en Jordanie d’une tentative d’empoisonnement avec une substance indétectable, provoquant une crise cardiaque. Il avait senti une piqure lors d’une bousculade dans la rue. Les agents du Mossad avaient été arrêtés par la police jordanienne, et les Israéliens avaient été contraints de fournir un antidote au poison injecté.].

Mais cela ne suffit pas pour leur faire porter le chapeau de la mort de Yasser Arafat. Depuis 2002, le chef de l’Autorité palestinienne, tenu par les Israéliens pour responsable des attentats terroristes perpétrés après le déclenchement de la seconde Intifada, en octobre 2000, était assiégé dans les locaux de sa présidence à Ramallah. Son confinement à la Moukata’a et son isolement diplomatique faisaient l’objet d’un accord entre Ariel Sharon et le président américain George W. Bush, ce dernier n’ayant guère apprécié qu’Arafat lui eût effrontément menti à propos de l’affaire du Karin A[3. Le Karin A était un bateau affrété par des proches d’Arafat pour livrer une cargaison d’armes iraniennes au Hezbollah libanais, en contravention avec les accords d’Oslo. Il avait été arraisonné en janvier 2002 par la marine israélienne.]. Cependant, cet accord tacite stipulait également qu’il ne serait pas porté atteinte à la vie du fondateur de l’OLP, ce qui aurait pu enflammer encore plus le Proche et le Moyen-Orient. Ariel Sharon ne portait certes pas Arafat dans son cœur et avait toujours regretté de ne pas avoir pressé la détente de son arme lorsqu’il l’avait dans son viseur, en 1982, lors de son départ de Beyrouth. Quoi que l’on pense de Sharon, on doit lui reconnaître un comportement rationnel dans la gestion des crises politiques et militaires. Ce n’est pas un homme d’impulsions passionnelles, mais de froide raison. Quand il décidait l’élimination d’un ennemi, c’était pour montrer sa capacité à frapper n’importe où, et il faisait en sorte que cela se sût. Entre 2002 et 2004, un Arafat affaibli était plus utile à sa stratégie qu’un Arafat assassiné. C’est ainsi qu’il obtint de George W. Bush la fameuse lettre de mai 2004, dans laquelle le président des États-Unis affirmait que les frontières d’un futur État palestinien devraient tenir compte des changements intervenus sur le terrain depuis 1967, donc accorder à l’État hébreu les principaux blocs d’implantations situés au-delà de la ligne d’armistice de 1949, dite « Ligne verte ». On ne voit donc pas l’intérêt qu’il aurait eu à faire envoyer ad patres un leader palestinien dont le pouvoir de nuisance était considérablement diminué. Voilà pour le contexte politique au moment de sa disparition.

L’enquête d’Al-Jazira est-elle de nature à faire surgir une vérité sur des causes de la mort de Yasser Arafat qui auraient été dissimulées ? Un laboratoire de Lausanne, en Suisse − donc politiquement insoupçonnable −, a découvert, sur des pièces de vêtements restitués à son épouse, Souha Arafat, que les fluides corporels du défunt contenaient une dose suspecte de polonium. Dont acte. Mais comment expliquer que Souha Arafat ait attendu plus de sept ans avant de faire analyser ces objets qui lui ont été remis par les responsables de l’hôpital militaire Percy alors que, déjà, des accusations d’empoisonnement circulaient. Comment prouver que les traces de polonium n’ont pas été ajoutées a posteriori sur les vêtements ? Enfin, pourquoi les responsables palestiniens qui propagent aujourd’hui l’accusation contre Israël n’ont-ils pas, lors de la mort de leur leader, fait procéder, dès la réception de la dépouille du défunt, à une autopsie qui aurait démontré, de manière indiscutable, la cause de ce décès ? Il faut ajouter que tous les bons connaisseurs des services spéciaux israéliens s’accordent pour estimer que le polonium est un poison trop grossier (facilement détectable, provoquant des symptômes sans équivoque) alors qu’il existe des substances létales beaucoup plus discrètes.

Si la polémique resurgit aujourd’hui, la véritable raison en est à rechercher dans la guerre larvée qui oppose ce qui reste du clan de l’ancien chef de l’OLP aux actuels dirigeants de l’Autorité palestinienne. Durant l’agonie du « Raïs », on se déchirait en coulisses pour se partager le magot accumulé par Arafat. Souha Arafat était assistée dans cette querelle par un homme d’affaire chrétien libanais, Pierre Rizk, qui a réussi à obtenir pour elle une somme évaluée à 9 millions d’euros. Le conseiller financier d’Arafat, Mohamed Rachid, vient d’être condamné par contumace à quinze ans de prison pour détournement de fonds par un tribunal de Ramallah. De son exil londonien, il réplique en accusant Mahmoud Abbas d’avoir ouvert des comptes secrets en Jordanie, gros de 39 millions de dollars, auxquels seuls lui et ses proches auraient accès. Si, en plus, on arrive à faire passer dans l’opinion l’idée que le pouvoir de Ramallah est complice d’une dissimulation des preuves d’empoisonnement, ce sont autant de points pour le clan Arafat.

La Ligue arabe s’est mise en mouvement pour demander une enquête internationale sur cette affaire. L’Autorité palestinienne a accepté que le corps d’Arafat soit exhumé à des fins d’analyse. Ceux qui aiment les paris ne devraient pas hésiter à miser sur la réfutation, par un groupe de scientifiques choisis par Mahmoud Abbas, des thèses avancées dans le documentaire d’Al-Jazira. On pourrait, chez nous, exiger que le nouveau pouvoir lève le secret-défense et le secret médical auxquels sont soumis les toubibs de Clamart, seuls à connaître le fin mot de l’histoire. La vérité y trouverait son compte. Mais qu’on se rassure : cela ne changerait pas d’un iota les convictions de ceux qui croient que Yasser Arafat est mort en martyr de la cause palestinienne.[/access]

*Photo : delayed gratification

Vel d’Hiv : tous vichystes, tous collabos ?

108

« Mes biens chers Frères,
Des scènes douloureuses et parfois horribles se déroulent en France, sans que la France en soit responsable.
A Paris, par dizaines de milliers, des Juifs ont été traités avec la plus barbare sauvagerie. Et voici que dans nos régions on assiste à un spectacle navrant ; des familles sont disloquées ; des hommes et des femmes sont traités comme un vil troupeau, et envoyés vers une destination inconnue, avec la perspective des plus graves dangers.
Je fais entendre la protestation indignée de la conscience chrétienne et je proclame que tous les hommes, aryens ou non aryens, sont frères parce que créés par le même Dieu ; que les hommes, quelle que soit leur race ou leur religion, ont droit au respect des individus et des Etats.
Or les mesures antisémitiques actuelles sont un mépris de la dignité humaine, une violation des droits les plus sacrés de la personne et de la famille.
Que Dieu console et fortifie ceux qui sont iniquement persécutés ! Qu’il accorde au monde la paix véritable et durable, fondée sur la justice et la charité ! »

Cette « Lettre de Monseigneur l’Evêque de Montauban sur le respect de la personne humaine », a été lue dans toutes les églises du diocèse, le 30 août 1942. Le prélat, qui se nomme Pierre-Marie Théas, avait été scandalisé par les rafles des 16 et 17 juillet.

Il est facile, en 2012, de se tricoter un petit pull d’Histoire, et de s’en vêtir frileusement, avant de pointer un doigt de procureur hargneux contre « la France », ce pays d’épouvante moderne, désormais complice des Nazis dans leur entreprise criminelle contre les Juifs. Mais il était difficile, il était très risqué de rédiger une lettre comme celle-là, de la signer de son nom, et de la lire en chaire.

En 1942, on ne refaisait pas l’Histoire, on la faisait, ou on la subissait !

La Cour des Comptes a décidé, Hollande exécutera-t-il ?

1

Longtemps les douaniers en gardaient l’entrée et il fallait montrer patte blanche pour pénétrer dans une institution qui avait l’outrecuidance de rivaliser avec l’Inspection des finances et le Conseil d’Etat. La Cour des Comptes, juridiction financière de l’ordre administratif, héritière de la Curia Regis, installée à ses fonctions par Napoléon Bonaparte et gardienne du bon usage des deniers publics. Les élèves de l’ENA en rêvent, les administrations la redoutent et les journalistes s’en gavent, surtout dans une période qui augure d’une crise des finances publiques sans précédent. Véritable vivier d’hommes politiques en puissance, la Cour peut s’enorgueillir d’avoir donné à la France deux Présidents de la République en la personne de Jacques Chirac et de François Hollande, des grands serviteurs de l’Etat comme Pierre Joxe et Philippe Seguin, ainsi qu’une multitude de hauts fonctionnaires à la solde des ministres. Sous les fenêtres du Palais Cambon, en fresque, tout un nombre de symboles qui disent les valeurs de la juridiction : la lampe, le mortier, le miroir, la balance, le faisceau et la hache pour la vigilance, l’autorité, la fidélité de la réalité, la justice et le pouvoir.

Sous l’influence de grands premiers Présidents, la Cour est progressivement devenue une institution connue du grand public et dont seule la notoriété donne à ses rapports un effet contraignant. On raconte qu’elle fut auparavant une sinécure pour hauts fonctionnaires auxquels Clemenceau pensait peut-être en disant: « Les fonctionnaires sont un peu comme les livres d’une bibliothèque : ce sont les plus haut placés qui servent le moins. » L’INA a d’ailleurs conservé une vidéo de ce temps béni où le désormais président normal y avait sa place et qui, à l’époque, ne manquait pas d’ironiser sur son poste de magistrat au Palais Cambon : « Si je n’étais plus député je redeviendrais conseiller référendaire à la Cour des Comptes. Qu’est ce que ça veut dire? Ça veut dire que si je ne faisais absolument rien à la Cour des Comptes, je continuerais à gagner 15 000 francs par mois, 25 000 si je faisais des rapports mais sans forcément en faire énormément. Je pourrais doser mon travail, rester chez moi quand je suis fatigué, aller à la Cour des Comptes dans mon bureau pour passer des coups de téléphone… Bref, je serais totalement libre! Je serais un vrai privilégié comme je l’étais avant d’être élu député. »

Désormais, le zèle de la Cour à pointer les défaillances dans son contrôle accru des dépenses publiques et de l’évaluation de la performance des politiques publiques font regretter à beaucoup son inanité d’antan. Plus un seul responsable politique de premier plan ne se passe des assertions des magistrats de la rue Cambon pour justifier telle ou telle coupe budgétaire, telle mesure impopulaire, et nananère. Et c’est là où le bât blesse. Car à force de préconiser toujours et encore plus, et dans le cadre d’une médiatisation exponentielle, la Cour des Comptes est devenue un élément incontournable dans la prise de décision des gouvernants, au point que 72,5% de ses propositions sont partiellement ou totalement suivies. Cette emprise du juridictionnel sur l’exécutif fait redouter le fameux « gouvernement des juges », cette locution développée par l’universitaire Edouard Lambert à propos de l’interprétation personnelle des magistrats dont le doyen Carbonnier disait qu’elle était « la forme intellectuelle de la désobéissance. » La récente publication de l’audit de la Cour des Comptes, concomitant à l’élection de François Hollande et par ailleurs commandé par ce dernier est à cet égard particulièrement révélatrice. Les sages formulent en effet quatre principales recommandations incitant non pas à stabiliser la dépense mais à la baisser, préconisant de ne pas augmenter les impôts alors que les prélèvements ont déjà été revus à la hausse, enjoignant de baisser la masse salariale de la Fonction publique et donc de ne pas recruter, appelant à la réduction de la facture sociale. Dans le même temps, la Commission européenne appelait la France à ne pas augmenter le Smic, à reculer encore l’âge de la retraite et à ne pas supprimer la TVA sociale.

Que fera François Hollande ? A l’époque des lits de justice, lorsque le prince arrivait, les magistrats se taisaient. Aujourd’hui, il fait peu de doutes que le Président du changement ira se cacher derrière les grandes robes des corbeaux. En attendant, il lui faudra trouver 33 milliards d’euros en 2013 pour tenir ses engagements de réduction du déficit… selon le rapport annuel de la Cour des Comptes.

*Photo : Ina.fr

Inquisitio : les catholiques sont-ils communautaristes ?

26

Le tombereau d’inepties déversées sur le petit écran par la série Inquisitio a amené des chrétiens à créer des plates-formes pour remettre les pendules de la vérité à l’heure, comme le site L’inquisitionpourlesnuls.com. Il y avait fort à parier que cette levée de boucliers susciterait en retour les sarcasmes des officines culturelles qui ne trouvent jamais l’Eglise aussi évangélique (et supportable) que lorsqu’elle se tait. Les plus avisées d’entre elles, connaissant un peu la blogosphère chrétienne, même si elles se gardaient bien d’en faire part, fourbissaient déjà leurs armes, se pourléchant les babines à l’idée de pourfendre du « catho intégriste » pris en flagrant délit de surrréaction.

Toutefois, ce n’est pas sur le fond de l’affaire que je me pencherai ici, mais sur la nature et la raison profonde de cette contre-offensive (métaphore militaire peut-être malvenue, mais le combat pour la vérité n’est pas toujours une sinécure). En prenant la défense de l’Eglise à l’occasion de la diffusion de la série télévisée Inquisitio, succombons-nous, nous catholiques, à un réflexe communautariste ? Nous crispons-nous sur la défense de nos intérêts confessionnels ? Repliés sur nos idiosyncrasies identitaires et pavloviennes, soutenons-nous un siège, reclus à l’intérieur de la forteresse « Eglise », contre des assaillants extérieurs ? Une lecture superficielle des articles suscités par cette fiction malhonnête pourrait le laisser croire. Il n’en est cependant rien. Pourquoi ?

Répondre à cette question revient en fait à définir la place de l’Eglise dans la religion chrétienne, et plus spécialement dans le catholicisme. Si beaucoup de croyants se sont sentis meurtris par Inquisitio, ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas se pencher sur les heures sombres de l’histoire du christianisme, mais parce que leur rapport à l’Eglise n’est pas de la même nature que la relation qu’entretient l’adhérent à l’association dont il est membre, adhérent qui est libre d’en sortir d’un moment à l’autre, et dont les liens noués avec elle sont souvent lâches, distendus, bref extérieurs à lui-même. Pour un chrétien, en revanche, l’Eglise n’est pas simplement un regroupement affinitaire, une association de gens qui pensent et croient la même chose. Elle fait partie de son identité la plus profonde. C’est par tout son être qu’il est greffé à elle. D’où vient alors ce malentendu au sujet de la place de l’Eglise dans le coeur des chrétiens ?

La source de cette incompréhension tient à la conception que beaucoup se font de la nature du christianisme. Notre religion ne se réduit pas à un beau message moral, et encore moins à un code de lois. Elle n’est pas une idée que les hommes seraient libres d’appliquer ou non. Le christianisme s’incarne dans l’Histoire, et l’Eglise est cette manifestation « charnelle ». Autrement dit, la campagne « anti-Inquisitio » consiste moins dans la défense de notre communauté confessionnelle (même si l’Eglise est notre maison), que dans celle du Christ en personne. L’Eglise n’est pas notre créature, mais l’Epouse de Jésus-Christ. Lui-même l’avait fait comprendre à Saint François lorsque, à la fin de sa vie, le pauvre d’Assise se désespérait de voir sa communauté naissante si mal tourner. Celui dont il avait tenu à imiter la vie lui fit alors savoir que ce n’était pas là son affaire, mais celle du Maître de l’histoire. L’amant de Dame Pauvreté avait dû se désapproprier une dernière fois de ce qu’il pensait être son œuvre, et qui s’avérait en fait être celle du Seigneur.

« Mais, nous rétorquera-t-on, si l’Eglise est l’affaire de Jésus-Christ, de quoi vous mêlez-vous? Quelle mouche vous a piqués de prétendre laver l’honneur de l’épouse d’un autre ? N’est-il pas assez puissant pour cela ? ». Précisément, l’Incarnation se prolongeant dans l’Eglise, manifestation charnelle du mystère du Fils de Dieu fait homme, il compte sur nous pour rétablir la vérité. De même que Jésus n’a que nos mains pour prodiguer sa charité, nos bouches pour proclamer l’Evangile, nos pieds pour le porter sur tous les continents, de même l’honneur de l’Eglise est commis à notre jugement, à notre courage aussi. Ce n’est pas usurpation de fonction de notre part, mais marque de confiance de la sienne.

Le Christ non seulement a voulu l’Eglise, mais surtout a promis qu’en elle il se communiquerait. On connaît les paroles fortes de Bossuet: « L’Eglise, c’est Jésus-Christ répandu et communiqué ». Il a lié son destin au sien. En tentant de rétablir la vérité au sujet de l’histoire de l’Eglise, nous protégeons la promesse du Nazaréen, et non un réduit identitaire replié sur lui-même.

Bien sûr, on nous objectera que cette « communication » laisse beaucoup à désirer. « L’Eglise sainte, mais non sans pécheurs ». Les chrétiens sont les premiers à en convenir. D’ailleurs, au début de chaque messe, toute l’assemblée reconnaît ses manquements. Les chrétiens ne revendiquent pas une sainteté acquise à la force du poignet et en vertu de laquelle toute critique les touchant serait calomnie et malveillance. Le monde, si aveugle sur lui-même, ne manque jamais de perspicacité pour nous rappeler cette discordance entre ce que nous professons et ce que nous faisons. Cependant, ces inconséquences, ces contre-témoignages ne doivent pas devenir un prétexte pour fermer les yeux sur les innombrables exemples de vies authentiquement évangéliques qui émaillent la longue histoire de l’Eglise.

Non, en essayant de rétablir les faits dans leur vérité, nous n’obéissons pas à un réflexe d’auto-défense. Un Autre (Jésus-Christ) se charge de nous protéger, lui qui ne cesse de se faire notre avocat en intercédant pour nous auprès de son Père. Loin de nous barricader dans une forteresse identitaire, de tenter de sauvegarder nos intérêts, c’est plutôt l’œuvre de cet autre, l’Eglise de Jésus-Christ, que nous tâchons de protéger des coups injustes qui la défigurent et la font méconnaître des hommes aujourd’hui.

Car les « intérêts » de l’Eglise coïncident in fine avec ceux de tout le monde. Quant à ceux qui s’obstinent à ne plus voir aucun rapport entre les deux, entre l’Eglise et Jésus-Christ, tant la première leur semble indigne du Maître des Béatitudes, et qui doutent de leur solidarité réciproque, nous laisserons pour finir le soin à Bossuet, toujours lui, de leur répondre : « Jésus-Christ est un avec l’Eglise portant ses péchés, l’Eglise est une avec Jésus-Christ portant sa croix »[1. Lettre à une demoiselle de Metz, juin 1659.].

*Photo : Dan44

Mélange des genres

25

« Le Sénat interdit le mariage homosexuel. » Ce titre, pêché il y a quelques jours sur Internet, m’a flanqué une petite frayeur. Je venais d’apprendre que deux Taïwanaises préparent la cérémonie bouddhiste qui les déclarera « femme et femme »[1. Bien que Taïwan ne reconnaisse pas le mariage gay.], et qu’en Argentine, n’importe quel citoyen peut modifier légalement son sexe et son prénom de naissance – ainsi Mathilda peut-elle porter la moustache et Roberto le jupon. Et dans notre pays, on continuerait à priver des hommes et des femmes qui s’aiment des douceurs de la conjugalité (donc du droit de divorcer façon Guerre des Rose) ? Désespérant.
Et puis, j’ai découvert avec soulagement que c’est le Sénat libérien qui s’oppose à cette avancée (il faut croire que l’homme libérien n’est pas entré dans l’Histoire). Chez nous, les gentils sont au pouvoir. La preuve, ils sont contre les méchants – riches, machos, dictateurs, chauffards. Mais ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la justice. Sans aller cependant jusqu’à se demander s’il est juste qu’un délinquant condamné 63 fois soit libre de commettre un 64e forfait[2. À Avignon, un jeune homme de 18 ans déjà « titulaire » de 63 condamnations, a été récemment jugé pour une agression sexuelle.]. Passons.

La justice, pour les « humanistes » qui nous gouvernent, c’est donc l’extension indéfinie de tous les droits à tous. La loi du « C’est mon choix ».[access capability= »lire_inedits »] Puisqu’ils s’aiment comme papa-maman, les homosexuels doivent pouvoir faire tout comme papa-maman. C’est normal, non ? En réalité, les socialistes ne font que suivre le mouvement initié par l’avant-garde éclairée et associative de la société. Najat Vallaud-Belkacem, championne des causes incontestables et porteuse de parole en chef, qui a participé à Lyon à la « Marche des fiertés lesbiennes, gays, bi et trans », les a encouragés à poursuivre la mobilisation : « Il faut que vous continuiez à servir d’aiguillon pour le gouvernement comme pour la société. La société évolue, il faut qu’elle évolue encore davantage. » Oui ! Plus vite ! Plus loin ! Il faut en finir avec le retard français ! Dans l’entretien qu’il a accordé à Gil Mihaely, Jean-François Kahn estime que, sur les questions de mœurs, la France a rompu avec les valeurs de 1968. En ce cas, c’est sans doute la honte qui pousse plus de 60 % des sondés à se déclarer favorables au mariage gay.

Le Premier ministre a donc confirmé que dès 2013, le mariage et l’adoption seront ouverts à tous, tandis que la lutte contre « les discriminations liées à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre » sera renforcée. Ce n’est pas rien, mais un porte-parole de l’Inter-LGBT a promptement déploré que Jean-Marc Ayrault n’ait pas annoncé l’ouverture de la procréation médicale assistée aux couples de lesbiennes. Et s’inquiète déjà à l’idée de se voir imposer le mariage bourgeois : « Nous voulons pouvoir fonder une famille sans passer par la case mariage, comme tous les couples. » On peut compter sur les forces obscurantistes pour tenter d’empêcher, par exemple, la reconnaissance par l’état d’un ou plusieurs “parents sociaux” qui s’ajouteraient aux parents biologiques – imaginons le délicieux casse-tête posé par l’organisation du droit de visite après la séparation d’un « trouple »[3. Pour les mal-comprenants, un « trouple » est un couple à trois.] franco-germano-turc…

Il arrive cependant que des droits nouveaux s’épanouissent dans un vide juridique, comme en témoigne la belle histoire de Joanna et Jenny qui convoleront à Auch en septembre, avant même le vote de la nouvelle loi. Il y a quelques années, Joanna était chauffeur-routier et s’appelait Joan – on suppose que le prénom de Jenny était Jeannot. L’un et l’autre ont décidé de se « mettre en conformité avec leur moi profond », ce qui suppose bien sûr une reconnaissance officielle, où irait-on si chacun devait se débrouiller avec son moi ? Seulement, l’administration tracassière n’a pas encore accordé à Joanna son changement d’état-civil. Ces deux hommes devenus femmes (et lesbiennes) pourront donc se marier en toute légalité (et en robes blanches), puisque pour l’état-civil, l’une d’elles est encore un homme. Reste à savoir si ce mariage sera va­lable lorsque Joan sera officiellement Joanna. Bref, le combat ne fait que commencer pour que soit enfin abolie la différence des sexes qui fige les identités (voir l’article de Paul Thibaud sur le dernier livre de Sylviane Agacinski). C’est mon choix, vous dis-je ! Dans le nouveau monde, chacun est ce qui lui plaît.

Tous les adultes consentants du monde peuvent mener la vie sexuelle et sociale qui convient à leur moi profond. Que la loi permette de sécuriser les si­tuations concrètes nées de la vraie vie, fort bien. Mais à répéter que les réformes sociétales n’étaient que des diversions destinées à faire oublier que le logiciel économique de François Hollande ne diffère guère de celui de son prédécesseur, on n’a pas vu que le mélange de morale bourgeoise, de sentimentalisme de dame-patronnesse et de progressisme échevelé qui, sur ces questions, tient lieu de pensée à la gauche, pouvait changer non pas la société ni même la vie, mais l’humanité elle-même. Il paraît que la méthode Hollande, c’est de consulter à tout-va. Alors, j’aimerais bien qu’on me demande mon avis. Parce que semer la pagaille dans la filiation et détruire le socle symbolique sur lequel nous nous tenons depuis quelques millénaires, c’est pas mon choix.[/access]

*Photo : Thomas Locke Hobbs