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Resident Evil : carnage sur le tournage

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Mieux qu’un exercice grandeur nature de la sécurité civile ou de la police mimant une prise d’otage à la Tour Eiffel, sous une pluie géante de grenouilles venues de l’espace avec fausses victimes qui poussent des cris de douleur. On le sait, le cinéma hollywoodien -mais tourné au Canada pour raisons fiscales- a l’habitude de nous épater. Là il invente le vrai-faux accident. Ou plutôt que le faux-vrai.

Ça s’est passé mardi, sur le plateau de tournage du dernier opus de Resident Evil, une plateforme s’est effondrée dans les studios Cinespace Film, à Toronto. 12 acteurs en costume de zombie et quatre membres de l’équipe de production ont été blessés. Et là ou les Américains et les Canadiens nous épatent encore, c’est que le personnel d’urgence a eu des difficultés à évaluer l’ampleur des blessures des victimes parce qu’ils étaient maquillés de faux sang et de faux pansements, selon le Hollywood Reporter.

On imagine aussi que les zombies avaient des yeux révulsés et si ça se trouve des membres faussement putréfiés et des t-shirts en lambeaux. Par chance la police de Toronto a annoncé que parmi les dix personnes transportées à l’hôpital, aucune n’était en danger de mort. Manifestement les maquilleurs auront vraiment mérité leur paie. Moi qui croyais que tout était numérique de nos jours…

Après Dexia, qui?

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Image : mukulr

Au moment où le Royaume de Belgique s’apprête à se doter enfin d’un gouvernement, il se prépare aussi à perdre une banque. Dexia, établissement franco-belge est en effet la « première victime de la crise ».

Est-ce à dire qu’il y en aura d’autres ? C’est ce que le couple Merkel-Sarkozy essaye actuellement d’empêcher. Leur rencontre du 9 octobre à Berlin n’ayant pas suffi à les mettre d’accord, ils se reverront à la fin du mois. Sans parvenir à en définir les modalités, les deux leaders se sont toutefois entendus sur un principe : il faut renforcer les banques.

C’est donc reparti pour un vaste plan de sauvetage des établissements de crédit, ainsi qu’on le craignait depuis septembre, alors que s’effondrèrent les actions de BNP Paribas, de la Société générale, et du Crédit agricole.

Pourtant, nos banquiers vivaient dans une insouciance joyeuse depuis les « stress tests » qu’ils avaient brillamment réussi cet été. Réalisés en juillet sous l’égide de l’Autorité bancaire européenne (ABE), et appliqués à 91 établissements de l’Union, ces tests avaient pour objet, de mettre les banques à l’épreuve, et de mesurer leur capacité de résistance à un scénario économique extrême. Il s’agissait de s’assurer que les établissements possédaient des réserves en capital suffisantes pour absorber de gros chocs. Huit banques (cinq espagnoles, deux grecques et une autrichienne) avaient été recalées. En revanche, on s’était chaudement félicité du succès des banques françaises. Que s’est-il donc passé en quelques mois ? L’économiste Jacques Sapir nous apporte ici un début de réponse « les ‘tests de résistance’ qui furent réalisés ont omis dans leurs hypothèses d’intégrer le possible défaut d’un pays de la zone euro ». Voici donc le pot aux roses : le scénario de l’exercice a tout bonnement omis d’intégrer un élément qui s’annonçait probable, et dont la gravité pourrait aller bien au-delà des conséquences d’un seul défaut grec. En cas de contagion de la maladie hellène aux autres « PIIGS », rappelons que les quatre principales enseignes françaises sont exposées à la dette italienne à hauteur de…41 milliards d’euros.

Il faudra donc recapitaliser. Par le biais du Fonds européen de stabilité financière ? L’Allemagne ne le souhaite pas et plaide pour que chaque Etat débourse lui-même les sommes dont ses banques auront besoin. La France, en revanche, aimerait avoir recours au FESF, afin de ne pas alourdir sa dette, et de préserver son précieux « triple A ».

Le sauvetage des banques créerait donc de la dette ? Ne nous a-t-on pas dit, au contraire, qu’il enrichissait le pays ? Car non seulement nos établissements ont remboursé l’intégralité des sommes prêtées en 2008, mais, selon le gouvernement, l’Etat aurait également encaissé 2,5 milliards d’euros d’intérêts en contrepartie de son aide. Dans ce cas, pourquoi se priver du nouveau jackpot que constituerait un sauvetage-bis ?

La réponse réside peut-être dans le rapport de la Cour des comptes en date du 20 mai 2010, portant sur « les concours publics aux établissements de crédit ». Dans cette étude, les sages de la rue Cambon conviennent que le soutien de l’Etat a été « utile » et « efficace ». Mais il tempèrent leur conclusion en ces termes : « si les concours publics génèrent des recettes ponctuelles, ils engendrent des coûts permanents ». Et les magistrats de détailler ces coûts, qui vont du surcroît d’endettement souscrit par l’Etat pour financer le plan de sauvetage, aux dotations accordées à l’établissement public Oséo pour soutenir le crédit aux PME, en passant par la décentralisation de certains fonds d’épargne réglementés (livrets A), dont les banques peuvent désormais conserver une partie, alors qu’ils étaient auparavant encaissés par la Caisse des dépôts. Le journaliste Emmanuel Lévy rapporte d’ailleurs ce propos du premier président de la Cour, Didier Migaud : « on est déjà bien content de n’avoir pas perdu d’argent dans cette histoire ».

De fait, et puisque l’Etat refusa d’entrer au capital des banques secourues en 2008, il faudra à nouveau refinancer ces établissements, dont les prêts aux entreprises ne cessent de se réduire, avec un effet récessif qui s’ajoute à celui des plans de rigueur qu’on nous impose. La France et l’Allemagne sont d’ailleurs condamnées à s’entendre rapidement, une issue devant émerger avec le G20 des 3 et 4 novembre prochain.

Par chance, au pied du mur, on trouve souvent des solutions. Et, s’il est bien évidement que ce pays n’aurait jamais pu survivre sans la mise en place d’une « taxe sodas », demeurons sans crainte : de l’argent, pour les banques, il y en a toujours.

La colère de Desmond Tutu

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A-t-on prêté suffisamment attention à la déclaration de Desmond Tutu, l’apôtre de la réconciliation raciale en Afrique du Sud : « Notre gouvernement est pire que le gouvernement de l’apartheid parce que, avec ce dernier, on savait au moins à quoi s’attendre » ?

Le bilan économique, social et sécuritaire de l’ANC est déjà catastrophique, mais que les autorités refusent un visa au dalaï-lama pour l’hommage rendu au célèbre archevêque anglican, voilà qui est un peu fort de café….et qui mérite une explication. Les Chinois, principaux partenaires commerciaux de Pretoria s’y opposent. Et quand Pékin dit : « Non », on ne tergiverse pas.

Il est toujours troublant de voir combien de peuples qui se sont battus pour leur indépendance et ce qu’ils nommaient leur dignité oublient facilement leurs idéaux dès lors qu’un contrat de deux milliards de dollars est en jeu. Sans doute pourraient-ils dire à leur décharge, comme ce gentleman anglais cité par Schopenhauer : « Je ne suis pas assez riche pour me payer une conscience ». Ajoutez à cela un désir de servitude bien ancré dans le cœur humain – et le tour est joué.

Sans doute faut-il être aussi naïf que ce cher Desmond Tutu (c’est lui qui a inventé le slogan du pays arc-en-ciel) pour en éprouver du dépit. Gageons que le printemps arabe suscitera encore plus de désillusions. On se trompe rarement en politique en pariant sur le pire.

De Thorez à Hessel

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Walter Veltroni, ancien maire de Rome, est entré en politique en adhérant aux Jeunesses communistes italiennes à la fin des années 1960. Artisan majeur de la transformation du PCI en « Parti démocrate de gauche » puis en « Parti démocrate » tout court, il tire le rideau sur ses années communistes avec cette formule : « Il ne suffit pas de dire que nous avons eu tort. Encore faut-il admettre qu’à l’époque, nos adversaires avaient raison ! »

Moyennant quoi les gros bataillons du PCI sont venus en masse occuper le terrain de la social-démocratie transalpine laissé en déshérence par un PSI déconsidéré par les turpitudes de l’ère Bettino Craxi. Les vieux staliniens rétifs à cette mutation se sont peu à peu marginalisés et survivent sous la forme de groupuscules extra-parlementaires se déchirant mutuellement.
En France, la situation est radicalement différente : le PCF ne s’est jamais résolu à se rendre de son propre gré dans les poubelles de l’Histoire.[access capability= »lire_inedits »] Au contraire, à partir de 1989, ses dirigeants politiques et intellectuels n’ont cessé de finasser pour justifier la persistance de la dénomination du Parti, symbole de la continuité de son histoire.

On a fait assaut de dialectique pour faire croire au bon peuple que le Parti de Robert Hue, puis de Marie-Georges Buffet avait tiré les leçons de l’échec du « socialisme réellement existant » et de la décomposition de l’URSS. On pouvait, à la grande rigueur, souscrire à la première partie de l’autocritique de Veltroni, mais en aucun cas à sa conséquence ultime : reconnaître que l’« ennemi de classe » n’avait pas totalement tort. Et l’on passa vite à l’exaltation des mérites historiques du « Parti des fusillés » : conquêtes sociales, Résistance, combat anticolonialiste…
Le stalinisme version française, ce fut longtemps le « thorezisme », du nom de Maurice Thorez, secrétaire général du PCF de 1931 jusqu’à sa mort, en 1964. Pendant plusieurs décennies, le Parti communiste et ses nombreuses organisations satellites ont constitué ce qu’Annie Kriegel a appelé une « contre-société ». On pouvait passer une existence entière, du berceau à la tombe, dans un espace social entièrement quadrillé par les communistes. Les enfants lisaient Pif le chien et, dans les plus militantes des familles, on les envoyait chez les Pionniers. Madame lisait Heures Claires, l’hebdo de l’Union des femmes françaises, pendant que Monsieur se délectait des papiers d’Abel Michéa (le papa du Jean-Claude en couverture) retraçant, dans Miroir Sprint, l’épopée de René Vietto[1. René Vietto (1914-1998). Coureur cycliste célèbre des années 1930-1940, proche du PCF.] sur le Tour de France.

Ce stalinisme à la française se voyait pourtant, et c’est heureux, limité dans sa mise en tutelle radicale des individus et empêché de se livrer aux horreurs répressives style goulag par son éloignement du pouvoir central, ou le partage de celui-ci avec d’autres forces politiques. Cette idéologie brutalement totalitaire s’est donc inscrite dans la mémoire collective d’une partie de la population française comme l’exercice bienveillant, par ses thuriféraires, d’une fonction sociale protectrice.

En conséquence, la perte d’influence politique du PCF s’est accompagnée d’une auto-amnistie générale de ceux qui avaient participé à la diffusion de cette idéologie et de ses mensonges, donc à l’oblitération de la terreur stalinienne : « Nous ne sommes plus politiquement dangereux, mais nous sommes encore très nombreux à conserver en nous cette flamme allumée dans notre jeunesse. Si nous nous sommes trompés, c’est de bonne foi, et de toute façon ceux d’en face étaient les pires des salauds ! » Avec l’allongement de la durée de la vie et l’amélioration généralisée de la santé des seniors, ces franco-staliniens jouent un rôle non négligeable dans l’animation de la vie politique et associative de notre pays. Ils n’ont de cesse de transformer l’indispensable conflit politique nécessaire en démocratie en simulacre de guerre : l’invocation des mânes de la Résistance pour brutaliser le débat politique contemporain provoque chez eux une jouissance infinie.

Ils savent toujours flairer la hyène trotskiste à plus de cent mètres, ce qui crée quelques difficultés au brave Mélenchon, même s’il se décarcasse à la Fête de l’Huma. À la place de Veltroni, ils ont Hessel et Badiou à offrir en modèles à notre belle jeunesse. Et, à l’étranger, la défense du communisme sénile des frères Castro, celle du caudillisme éclairé au pétrole d’Hugo Chavez, sans oublier l’immarcescible cause palestinienne leur servent d’ersatz de l’internationalisme prolétarien d’antan. Il ne reste plus qu’à espérer que ce gène stalinien soit de l’espèce récessive.[/access]

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Qui a tué Ségolène ?

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Ségolène Royal faisait partie du paysage politique français. Sa chute s’explique par son indépendance et les libertés qu’elle a prises vis-à-vis du Parti Socialiste.

Pas besoin d’aller chercher midi à quatorze heures. Ce qui a torpillé Ségolène Royal ce sont les sondages. Pas tellement le fait qu’elle n’était que troisième. Mais parce qu’elle était pronostiquée battue au second tour de la présidentielle face à Sarkozy. Contrairement à Hollande et Aubry pronostiqués vainqueurs. Argument imparable. Mathématique. Fatal.

Les sondages ont donc influé sur le cours des événements. Ils ont entretenu l’idée que Ségolène n’était pas le bon cheval. Qu’on ne pouvait pas parier sur elle. Dès lors, le vote utile dictait de se tourner vers l’un des deux favoris. Royal n’a pas su inverser la vapeur de cette dynamique perdante par un coup d’éclat. De l’avis général, sa performance lors du premier débat -le seul à être retransmis sur une chaîne publique- fut médiocre. Les jeux étaient donc faits.

Reste à savoir pourquoi les premiers sondages, ceux effectués auprès de sondés qui n’avaient pas encore pu être influencés par d’autres sondages, donnaient déjà Hollande et Aubry devant elle. Autrement dit, qu’est-ce qui, sur le fond, a fait péricliter la maison Royal ? On pense, en premier lieu, à cette série de critères impalpables qui déterminent la popularité. Elle a pu être une femme politique desservie par sa ressemblance avec sa marionnette satirique, qui exaspérait paradoxalement beaucoup de femmes, qui abusait de l’emploi du « je », du « je ferai », etc.

Plus généralement, le produit Ségolène pouvait être un excellent produit, mais pas forcément destiné à tenir la route. Royal s’est retrouvée prise à son propre piège, qui était d’incarner la nouveauté. Cet argument de la nouveauté est porteur en politique mais peut se retourner contre celui qui en use. Par définition, l’électeur sensible à la nouveauté est versatile. De Philippe de Villiers à François Bayrou, plusieurs hommes politiques français ont connu des vaches maigres après un vif succès. Le candidat ayant franchi la barre des 15% n’est pas assuré, quelque années plus tard, de dépasser celle des 5%.

En l’occurrence, la nouveauté la plus visible de Ségolène Royal, le fait d’être une femme, fut singulièrement concurrencée par l’arrivée de Martine Aubry à la tête du PS, voire par la médiatisation des femmes ministres sous Nicolas Sarkozy. A cela s’ajoute un brouillage de la marque Ségolène qui manquait de lisibilité. Fallait-il se fier à ses appels du pied aux banlieues ou au fait qu’elle était aussi restrictive que Manuel Valls en matière de régularisation des sans-papiers ? Etait-elle la championne des PME ou une candidate hostile aux licenciements boursiers comme Arnaud Montebourg ? Il y avait là un positionnement « chevènementiste » compliqué à concilier avec la logique binaire du PS.

La chute de la maison Royal

L’essentiel tient à la chute de respectabilité de cette Maison Royal auprès des médias et du parti socialiste. Ségolène fut successivement abandonnée par tous ses lieutenants, à commencer par Valls et Montebourg. Il ne restait plus dans son entourage que Jean-Louis Bianco, un mitterrandien sans visibilité médiatique. Cela tient à la violence des accusations contre elle au sein du parti. Ségolène est soupçonnée de ne pas être socialiste et de ne pas respecter la discipline de parti. De ne pas être bonne camarade. De manquer de foi laïque. D’avoir trop d’ambition personnelle. D’être incontrôlable. Cette posture en décalage lui a valu d’être excommuniée. Elle était dès lors marquée du stigmate de la défaite : face à Sarkozy puis face à Martine Aubry.

A cette occasion, Ségolène a commis un crime de lèse-majesté en accusant le parti socialiste de tricherie. C’est un véritable blasphème. Passible de vendetta. Le parti de Jaurès a, quoi qu’il arrive, les mains pures. Le contester, c’est faire le jeu de la droite, donc être suspect de dérive droitière. Mais il y a pire. Royal a attaqué Hollande dans les colonnes du Figaro. C’est inadmissible. A gauche, il est toléré de s’attaquer mutuellement, mais pas de le faire chez l’ennemi en lui donnant du grain à moudre. Impardonnable sacrilège. Enfin, dernier affront à l’église de gauche et à son credo, l’encadrement par des militaires des jeunes délinquants est une idée reprise par Sarkozy. Donc forcément suspecte. Et à bannir.

Sarkozy remporte le premier tour de la primaire socialiste

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Il est de bon ton, depuis dimanche soir, de dire que les socialistes ont réussi leur « primaire citoyenne ». Le problème, le seul petit problème, c’est qu’ils l’ont ratée. Oui, je sais, le vote a été important, le scrutin s’est bien déroulé, les candidat ne se sont pas écharpés. Mais de quoi s’agissait-il, au fond ? Le PS est de moins en moins, comme tous les partis, un parti de militants. C’est un parti d’élus. Son seul problème consiste, dans cet océan de conseillers généraux, de maires, de sénateurs, à faire émerger un chef national pour remporter l’élection présidentielle. Un chef. Depuis Jospin, le PS s’en cherche un. Depuis Jospin, le PS est orphelin. Et depuis Mitterrand, il a toujours perdu une élection.

Vous allez me dire, ils y sont presque. L’opposition, à 7 mois de la présidentielle, va se trouver un patron incontestable et incontesté. Le seul problème, c’est que c’est faux.

Passons sur Ségolène Royal. La politique est cruelle. Malheur aux vaincus. Il ne leur reste que des larmes.
Arrêtons-nous plutôt Martine Aubry. Après avoir conquis le PS dans des conditions justement contestables ou en tout cas contestées, la mairesse de Lille a réussi à faire tenir ensemble des courants que rien n’oppose sur le fond, mais que tout divis sur le plan des ambitions personnelles. Aujourd’hui, elle ne recueille pas un tiers des voix et ne s’en sort qu’en prônant la retraite à soixante ans, alors qu’elle sait très bien qu’elle n’aura pas les moyens de mettre en œuvre une telle politique. Elle peut gagner le second tour si Arnaud Montebourg la soutien. Mais ce dernier risque de la soutenir comme la corde soutient le pendu, faisant fuir l’électeur de centre gauche.

Et prenez François Hollande. François Hollande ! L’homme qui allait peut-être, en se présidentialisant, dominer le scrutin n’en sort qu’affaibli. Pour avoir cru qu’il pouvait l’emporter dès le premier tour, il émerge mollement du premier. L’art d’en dire le moins possible, qui fut le sien tout au long de la campagne jusqu’ici, n’est pas de ceux qui mobilisent le fameux « peuple de gauche ». Celui-ci veut non du silence, mais des mots. Et pas n’importe quels mots. Un premier tour n’est pas un motion de synthèse. Pour n’avoir pas cru en la parole, François Hollande en est réduit à se raccrocher aux chiffres, à l’arithmétique. 1 Hollande plus 1 Vals + 1 petit Baylet + ½ Montebourg + 1 pincée de Ségolène. Est-ce que tout cela, additionné, fait une victoire ? Rien n’est moins sûr, rien n’est moins fiable qu’un électeur qui a senti le champion vaciller.

Bref, quel que soit le résultat de dimanche prochain, le PS émergera tardivement de sa primaire avec un candidat, certes, mais un candidat mal élu, incapable de fédérer plus de la moitié de son camp de base. A ce stade, celui qui a emporté la primaire, c’est Nicolas Sarkozy.

(Pour lire Jean-Pierre Denis sur le site du magazine La Vie)

Quatre cent mille beaufs de gauche ?

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Photo : Des idées et des rêves

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « Battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy contre Pascal Riché sur « Montebourg est-il le sauveur de la gauche ? »

Il faut rendre grâce à Arnaud Montebourg, ne serait-ce que parce qu’on lui doit un spectacle désopilant, ça n’arrive pas tous les jours. Les deux finalistes, qui jusque-là se signaient en entendant le mot « protectionnisme », resteront, grâce à leurs contorsions pour prouver qu’ils avaient toujours été proches des idées « d’Arnaud », dans les annales de la tartuferie politique. À entendre les « impétrants » et leurs fabricants de bobards respectifs, le petit Montebourg n’avait pas encore du poil au menton que Martine Aubry et François Hollande bataillaient déjà contre la mondialisation « néo-libérale ».

Dès dimanche soir, François Hollande évoquait « une France qui doit se faire respecter, y compris dans ses échanges » avant de s’adresser aux électeurs égarés sur le mode « je vous ai compris ». La maire de Lille, elle, ne s’est pas trop foulée, se contentant de chanter l’air de « la vraie gauche c’est moi ». Interrogée par Laurence Ferrari sur le succès de Montebourg, elle a sorti sa formule magique – le « changement » : le message du vote a-t-elle dit, c’est que les gens veulent « un changement profond et j’incarnerai ce changement. Il faut que ça change vraiment et que ça change enfin. Il faut un vrai changement de gauche. » Quelqu’un a dû lui faire croire qu’à chaque fois qu’elle disait « gauche » ou « changement », elle gagnait 100 voix. Quant à Laurent Fabius, qui s’est soudain rappelé qu’il avait été en 2005 le chef de file des « nonistes » de gauche avant de rallier le camp du « oui », il faut saluer sa performance dans le genre « je parle pour ne rien dire » sur RTL mardi matin : « les électeurs d’Arnaud Montebourg peuvent se retrouver dans la ligne de Martine sans que Martine ait à changer de ligne », a-t-il décrété. Elle est bonne celle-là.

Au passage, il est significatif que les commentateurs les plus favorables à la ligne de Montebourg, y compris à Causeur, admettent sans la moindre discussion qu’il se situe à la gauche du PS, comme s’ils avaient intériorisé l’idée que ce qui est bien est de gauche.

Tout le monde s’accorde à dire que le député de Saône-et-Loire occupe l’espace politique qui était en 2002 celui de Jean-Pierre Chevènement, mais on préfère oublier, comme le principal intéressé d’ailleurs, qu’il entendait précisément casser le rideau de fer de la vie politique française. C’est que pactiser avec l’ennemi – la droite- est un crime bien plus grave qu’avoir applaudi ou accepté les politiques dont on observe aujourd’hui les ébouriffants résultats.

S’il y a un enseignement à tirer de la primaire, il est pourtant que le clivage idéologiquement structurant n’est pas celui qui sépare la droite de la gauche mais celui qui oppose les adeptes de la raison mondialiste à ceux que, faute de mieux, on qualifie de souverainistes et qu’on trouve aussi bien à droite qu’à gauche, à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche.

Les deux nouveaux amis de « Démondialisator », amusant surnom inventé, me semble-t-il, par Marc Cohen, se trouvent être, l’une la fille de Jacques Delors, l’autre l’ex-chef de l’ex-courant deloriste. Comme il paraît que le nom de Delors ne dit rien aux moins de vingt ans, rappelons que ses héritiers le vénèrent comme le père-fondateur de la merveilleuse Europe qui est, comme le dit Alain Juppé, l’avenir d’une France condamnée par le sens de l’Histoire et qu’il a été l’un des plus ardents propagandistes du dogme libre-échangiste hors duquel il n’y avait point de salut – qui ne préfèrerait l’ouverture à la fermeture ?

Sauf distraction de ma part, on n’avait guère, jusque-là entendu Aubry et Hollande s’insurger contre la croyance selon laquelle la disparition des frontières était notre avenir inéluctable et radieux – il me semble même qu’ils ont participé avec ardeur à la traque des « hérétiques », régulièrement accusés de vouloir revenir au sombre âge des nationalismes. Bien sûr, ils n’aiment pas les délocalisations, les inégalités et les riches – ils sont de gauche, vous dit-on. Ce qui revient à détester les effets dont ils chérissent les causes.

Cette croyance aveugle avait en outre l’avantage de rejeter dans les limbes des classes populaires dont on ne savait que faire. Coup de chance, non contents de sentir mauvais sous les bras et d’être des arriérés incapables de s’adapter au monde nouveau, ces beaufs se sont jetés dans les bras du diable lepéniste. Bon débarras ! L’ennui, c’est qu’ils votent et qu’on peut difficilement être élu sans eux. D’où la popularité nouvelle de Montebourg : « C’est le seul qui puisse parler aux électeurs du Front national », m’a confié le patron de Libération, Nicolas Demorand. Qu’il apparaisse nécessaire de parler à ces brebis égarées jusque-là cantonnées derrière un improbable cordon sanitaire, voilà qui est incontestablement un progrès.

Ne nous emballons pas. Montebourg « sauveur de la gauche », c’est à voir. On peut compter sur le champion du PS, dès qu’il sera désigné, pour s’empresser d’oublier toutes les qualités qu’il trouvait ces derniers jours au bel Arnaud et à ses idées. Quant à celui-ci, sur le plateau de France 2, il a donné le sentiment de jouer la suite de sa carrière plutôt que l’avenir de la France – sans doute était-il de mauvaise humeur.

Reste que grâce à cette primaire si réussie puisque tous les médias le disent, les idées défendues par Montebourg et bien d’autres ont acquis une dignité nouvelle : il est désormais permis de les discuter. C’est peu et c’est beaucoup. Cela ne sauvera pas la gauche, ni la droite bien sûr, mais on ne voit pas bien pourquoi il faudrait les sauver. En revanche, cela réjouira tous ceux qui, au-delà de leurs différences, partagent la conviction que les gouvernants élus doivent et peuvent retrouver les capacités d’action sur le réel qu’ils ont volontairement abandonnées à une palanquée de mains invisibles. C’est ce que veulent les peuples: cela s’appelle la politique. Et c’est la seule chose qu’il faille sauver.

Dexia : on vous l’avait bien pas dit

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Pourquoi se fatiguer à écrire des brèves, quand les attachés de presse vous mâchent le travail ?
Et même si parfois les nouvelles ne sont pas toutes fraiches, elles valent parfois leur pesant de pommes chips

Voilà en effet la dépêche publiée par Reuters le 23 juillet dernier, laquelle paraphrasait le communiqué de Dexia :

« Dexia a annoncé vendredi avoir largement réussi les tests de résistance des banques européennes à des scénarios de dégradations économiques pires que prévu (sic) et à une nouvelle crise sur les dettes souveraines. Recapitalisée à hauteur de 6,4 milliards d’euros durant la crise financière par la France, la Belgique et le Luxembourg, Dexia a affiché un ratio Tier One de 10,9% dans un scénario « stressé ». La barre de 6% a été choisie par le Comité européen des contrôleurs bancaires (CESB) comme seuil de fonds propres suffisants et le minimum réglementaire est de 4%. Ce chiffre de 10,9% est le plus élevé des quatre autres banques françaises testées (BNP Paribas, Société générale, Crédit agricole et le mutualiste BPCE.
« En conclusion du stress test, il apparaît que Dexia n’aurait pas besoin de fonds propres supplémentaires pour résister au scénario ‘dégradé’ à deux ans du CEBS, y compris en cas de nouveau choc lié aux dettes souveraines » a indiqué la banque franco-belge dans un communiqué.
»

Comment dit-on rire jaune en wallon ?

La guerre des gauches n’aura pas lieu

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Du Front de gauche aux groupuscules nationaux-républicains, la plupart des militants de gauche n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer l’idéologie « libérale-libertaire » des « sociaux-traîtres » vendus au marché. « Gauche américaine », profèrent-ils en guise d’anathème, oubliant ou ignorant que les États-Unis sont aussi la patrie d’un socialisme populiste que l’on retrouve chez certains dissidents de la « New Left » comme Paul Piccone et Christopher Lasch.

À intervalles réguliers, ils justifient néanmoins leur alliance avec la lie sociale-démocrate qu’ils pourfendent au nom de la lutte contre une droite « antirépublicaine », « antisociale » , voire, « néo-libérale ». Certains esprits indépendants, croyant défoncer les portes de l’anticonformisme, vont jusqu’à prôner une alliance transversale avec les gaullistes sociaux pour conjurer la collusion des forces du marché et du « capitalisme de la séduction » qu’incarne la gauche sociétale. Vaste programme, dirait l’autre !

Hélas, un socialiste intégral[1. Pour parler comme Benoît Malon (et non Maurras).] et conséquent ne réduit pas sa révolte au volet sociétal des analyses anticapitalistes radicales de Michel Clouscard.[access capability= »lire_inedits »] En ne retenant que la critique anti-« lib-lib »¸ nos amis anticonformistes de gauche appliquent à la société du salariat ce que Jean-Claude Michéa nomme l’illusion « Meiji ». Comme leurs adversaires libéraux-conservateurs − mais, reconnaissons-le, à un degré moindre −, les défenseurs acharnés d’une gauche planificatrice se raccrochent aux oripeaux usés du capitalisme patrimonial et aux compromis avec les valeurs traditionnelles qui ont permis son développement au cours des Trente glorieuses.

Or, il ne suffit pas de crier haro sur le néo-libéralisme et sus au pédagogisme pour combattre les conséquences culturelles des lois d’un marché que l’on se résoudrait à réguler faute de mieux. Aujourd’hui, foin d’abolition du capitalisme en cinquante jours, comme le proposait le Ceres au milieu des années 1970, l’hypothèse même d’un enrégimentement du secteur marchand au sein d’une économie laissant une large place à la libre association, au don et au partage du travail suscite des réactions pavloviennes : « Utopistes » ! L’invective vaut compliment : au XIXe siècle, les socialistes scientifiques lançaient ce qualificatif au visage de leurs contradicteurs coupables de ne pas communier à l’Église de l’émancipation programmée.

Parce qu’ils ne poussent pas la enrégimente-ment critique à son point d’aboutissement, nos honorables alter-capitalistes s’enferment dans un discours archéo-républicain nostalgique de la France du Général. Ah, les années 1960 ! Époque chérie du « capitalisme coopératif », du compromis fordiste capital/travail, de l’ordre financier de Bretton-Woods, des centrales nucléaires et des usines Renault dans lesquelles une simple consigne de la CGT suffisait à mettre au pas des millions d’ouvriers… De quoi pantoufler pépère en entonnant le « Tu le regretteras » de Gilbert Bécaud !
Ironiquement, l’incapacité de « l’autre gauche » à se projeter au-delà du capitalisme[2. Qui, comme Michéa le démontre brillamment, ne peut générer qu’une société de marché immergeant les individus-consommateurs atomisés dans le nihilisme moral.] la rapproche de ses meilleurs ennemis libéraux. Gauche réac, patriote et souverainiste contre gauche mondialo-socio-libérale : toutes deux rêvent de lendemains qui chantent, qui par la multiplication des emplois de service, qui par la prolifération des centrales nucléaires au parfum (puant) d’ouvrier d’antan.

Fondamentalement, ces deux gauches siamoises convergent dans le dogme du Progrès humain par l’économie. En ce sens, leurs imaginaires ne sont ni plus ni moins colonisés par le capital que ceux des ouailles d’Hayek et von Mises : entre les partisans d’un État minimal et les néo-colbertistes, l’essentiel n’est-il pas d’attendre le salut par le marché, fût-il régulé ?

Contre le « bougisme » libéral, nos Prométhées alternatifs ne proposent qu’un « reculisme » graduel qui discrédite par avance leurs velléités de réforme sociale, économique ou culturelle. La nostalgie ne fait pas un programme, même quand elle prétend revenir à un moindre mal ante-mondialiste.

À tout prendre, le néo-barriste Gérard Collomb, maire PS de Lyon, a le mérite de dissiper tout malentendu : saint-simoniste revendiqué, il assume le productivisme − certes mâtiné de morale à l’eau de lilas pour complaire à ses électeurs bourgeois − comme horizon ultime de l’humanité. Mais toutes les gauches, en célébrant leurs épousailles avec la Croissance, sanctifient leur adhésion à un processus d’accumulation économique infini dans un monde fini, sans cesse relégitimé par la vision apocalyptique d’une France moyenâgeuse, privée de smartphones et des merveilles du packaging. En utilisant le même registre larmoyant, on pourrait leur rétorquer que la vie technicisée conduit à la barbarie et l’arraisonnement du monde à son épuisement, donc à sa fin.

Dans ce domaine, en dehors de l’hétérodoxie du Mauss, de L’Encyclopédie des nuisances et de quelques autres cercles autour de La Décroissance, la gauche mainstream nous invite à lever le pied sur le chemin du précipice en développant un néo-capitalisme vert inspiré du Grenelle de l’environnement. Pour ne pas contrecarrer l’extension indéfinie de la forme-capital, l’État monnaiera des permis de polluer, poussant un peu plus loin le jeu du marché au profit des plus gros poissons industriels.

À ceux qui cherchaient la recette de l’art de la synthèse sauce Hollande, le progressisme fournit la réponse. De Mélenchon au centre-gauche, le mirage d’un avenir capitaliste heureux complète l’antifascisme pavlovien comme mythe mobilisateur. En avant la musique, battons Le Pen et Sarkozy…
Malgré leur inconséquence idéologique, concédons aux gauchistes à mégaphone qu’eux, au moins, nous rappellent l’impasse où nous enferme un capitalisme qu’on ne peut pas enfermer entre quatre murs.[/access]

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Egypte : de la révolution à la terreur

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Photo : omarroberthamilton

Les Coptes deviennent-ils indésirables dans leur propre pays ? Après les émeutes qui ont fait des dizaines de morts au Caire dimanche, la question se pose. Les chrétiens qui manifestaient devant les bâtiments de la télévision ont été rapidement pris en tenaille entre les forces armées qui ne faisaient pas dans la dentelle ( des véhicules blindés ont foncé dans la foule à plusieurs reprises), et des groupes de salafistes et de voyous qui pourchassaient les chrétiens non pas jusque dans les chiottes à la Poutine, mais jusque dans l’hôpital chrétien où les victimes de la répression policière avaient trouvé refuge. Dimanche, à la télévision d’état égyptienne, on diffusait un reportage montrant un soldat blessé qui s’en prenait aux chrétiens, ces « fils de chiens », responsables selon lui de la mort d’un de ses collègues.

Dans un premier temps, le gouvernement et les médias officiels accusaient les Coptes d’être à l’origine des violences et d’avoir tué jusqu’à 19 soldats, accusations reprises sans guère de recul par les sites des grands journaux français comme Le Parisien ou Le Monde. Ces accusations nourrissaient la colère de certains musulmans qui descendaient dans la rue pour faire la peau à ces « chiens de chrétiens ». Pendant toute la nuit, les ratonnades antichrétiennes se sont poursuivies dans les rues du Caire. D’autres musulmans au contraire, admirables de courage et d’humanité, se rendaient place Tahrir en solidarité avec leurs compatriotes.

Au final, le gouvernement parle de 24 morts et de plusieurs centaines de blessés, essentiellement du côté des manifestants coptes. Dés dimanche, un journaliste de l’AFP dénombrait 16 cadavres de chrétiens à l’hôpital copte du Caire.
Les Coptes protestaient ce dimanche à la suite de l’incendie d’une église il y a une dizaine de jours par des musulmans dans une petite ville de la province d’Assouan. Les incendiaires ont semble-t-il été incités à passer à l’acte après que le gouverneur de la province eut déclaré à la télévision- au mépris de la vérité- que l’église était rénovée sans autorisation légale. Depuis des semaines les musulmans locaux faisaient pression sur les autorités pour interrompre la rénovation de ce lieu de culte. Ils avaient obtenu que les signes ostentatoires sur le bâtiment soient enlevés. Comme ces modifications n’étaient pas mises en œuvre assez vite à leur goût, ils s’en sont chargé eux-mêmes, per ignem, brûlant au passage quelques maisons et magasins appartenant aux Coptes du village, après les avoir harcelés continuellement pendant des semaines.

Dans certaines régions rurales d’Egypte les Coptes vivent désormais dans la terreur. Ils sont harcelés par leurs voisins musulmans qui menacent de brûler leurs maisons, s’ils ne détruisent pas eux-mêmes leurs églises. Des tracts sont distribués dans les villages appelant à la destruction des lieux de culte chrétiens qui « menacent l’islam ». Du côté du pouvoir, des mandats d’arrêt sont lancés contre des Coptes accusés d’avoir prié sans autorisation dans leur propre maison.

Que se passe-t-il aujourd’hui en Egypte ? Les persécutions antichrétiennes sont-elles une conséquence de la démocratie naissante? Il suffit de lire le désopilant Hadji Baba de James Morier pour savoir que les persécutions antichrétiennes dans la région ne datent pas d’ hier. En Egypte même, elles n’ont jamais cessé sous les régimes dictatoriaux de Nasser, de Sadate et de Moubarak. A titre d’exemple, cela fait de nombreuses années que des femmes coptes sont enlevées par des musulmans au prétexte qu’elles se seraient converties à l’Islam, dans la bienveillante indifférence des autorités.

Il est cependant indéniable que les persécutions antichrétiennes redoublent avec la transition en cours. Selon une ONG copte, près de 100000 chrétiens auraient fui l’Egypte depuis le début du « printemps arabe » en janvier 2011, en raison des persécutions dont ils sont victimes de la part de certains de leurs compatriotes musulmans. Nous avons du mal à admettre en Occident que la démocratie puisse être d’une façon ou d’une autre la source d’un mal plus grand qu’un régime dictatorial. Un régime libre ne doit pas seulement instaurer le règne de la majorité, il doit aussi, et doit peut-être surtout, protéger les minorités. Mais le mot démocratie ne produit à lui seul aucun effet magique : réduit à la seule règle de la majorité ce n’est qu’une tyrannie, celle du plus grand nombre, qui en chasse une autre. Et de fait, l’on entend aujourd’hui des opinions en Egypte qui ne sont guère compatibles avec l’idée que nous nous faisons de la liberté. Les minorités y sont souvent accusées, comme en Syrie, d’avoir collaboré avec les dictatures.

Beaucoup en Egypte en appelle à l’avènement d’un pouvoir qui représente « vraiment » la population, c’est-à-dire d’un pouvoir qui doit être « vraiment » musulman et d’une législation qui doit être « vraiment » fondée sur la Charia. C’est la raison pour laquelle un gouverneur chrétien a pu être révoqué sous la pression populaire il y a quelques mois : en tant que chrétien, il ne représentait pas « vraiment » l’immense majorité musulmane de la population[1. C’est d’ailleurs en vertu de la même logique identitaire que l’on réclame de plus en plus chez nous plus de femmes ou plus de membres issus des minorités visibles aux postes de pouvoir, niant ainsi la logique même de la représentation politique, cette grande invention des démocraties modernes.].

Plus radicalement, plusieurs leaders salafistes égyptiens ont récemment déclaré, sans susciter de polémiques très vives, que l’avenir des chrétiens en Egypte, c’était ou la soumission ou la conversion, ou la mort. D’autres leaders musulmans affirment que l’unité de l’Egypte ne pourra se réaliser que sous la férule de la Charia. Partout, non seulement en Egypte, mais aussi en Tunisie ou en Libye, les partis islamistes apparaissent comme étant les mieux à même de prendre et d’exercer le pouvoir : ils représentent l’immense majorité de la population, ils ont pour eux l’ aura de ceux qui ont les premiers résisté aux tyrans vendus à l’Occident. Ils ont aussi l’autorité dont disposent dans les pays musulmans ceux que l’on considère comme étant les plus pieux. Que pèsera un gazouillis sur tweeter d’un révolutionnaire en herbe numérique ou un compte facebook doté de plein d’amis occidentaux révolutionnant à distance face à cela ?

Partout ou presque dans le monde arabe, les chrétiens sont menacés. Il est troublant de constater que le sort des chrétiens ne diffère pas vraiment selon les cas. Que la démocratie ait été imposée par la force comme en Irak, qu’elle ait été obtenue par un soulèvement populaire comme en Tunisie ou en Egypte, ou par un mélange des deux comme en Libye, le résultat est le même : les chrétiens sont en danger. C’est même paradoxalement dans les pays dans lesquels a eu lieu une intervention étrangère que la situation est la plus dramatique[2. On connait le sort tragique des chrétiens irakiens. Quant aux chrétiens présents en Libye avant la guerre civile, si l’on en croit le journal La Croix, la plupart d’entre eux a fui le pays.].

Dans les époques troublées, la soif de purification des groupes humains est impossible à rassasier. Les Dieux ont soif, écrivait Anatole France à propos de la révolution française en titre de son meilleur livre. La transition vers la démocratie de l’Egypte, dont les historiens se souviendront peut-être qu’elle fut lancée par le gouvernement Moubarak lorsqu’il autorisa le pluralisme à l’élection présidentielle de 2005, est une de ces époques troublées. Comme en Chine sous Mao durant le « Grand Bond en Avant », lorsque furent massacrés les moineaux pendant la campagne d’hygiène dite des « quatre nuisibles », cette soif de purification a d’abord frappé les animaux.

En mai 2009, tirant profit de la grippe H1N1, le gouvernement égyptien avait orchestré une hallucinante campagne d’abattage des dizaines de milliers de porcs élevés par les chiffonniers coptes du Caire, sans que leur sort n’éveille de compassion dans le reste de la population, y compris copte, d’Egypte. Il n’y a désormais plus de porcs en Egypte et les chiffonniers coptes s’en trouvent plus misérables encore. Le sort des porcs égyptiens, disparus soudainement d’une région qui les avait domestiqués depuis des millénaires préfigurera-t-il celui des chrétiens, dont l’ancienneté sur la terre d’Egypte est presque aussi grande ?

Resident Evil : carnage sur le tournage

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Mieux qu’un exercice grandeur nature de la sécurité civile ou de la police mimant une prise d’otage à la Tour Eiffel, sous une pluie géante de grenouilles venues de l’espace avec fausses victimes qui poussent des cris de douleur. On le sait, le cinéma hollywoodien -mais tourné au Canada pour raisons fiscales- a l’habitude de nous épater. Là il invente le vrai-faux accident. Ou plutôt que le faux-vrai.

Ça s’est passé mardi, sur le plateau de tournage du dernier opus de Resident Evil, une plateforme s’est effondrée dans les studios Cinespace Film, à Toronto. 12 acteurs en costume de zombie et quatre membres de l’équipe de production ont été blessés. Et là ou les Américains et les Canadiens nous épatent encore, c’est que le personnel d’urgence a eu des difficultés à évaluer l’ampleur des blessures des victimes parce qu’ils étaient maquillés de faux sang et de faux pansements, selon le Hollywood Reporter.

On imagine aussi que les zombies avaient des yeux révulsés et si ça se trouve des membres faussement putréfiés et des t-shirts en lambeaux. Par chance la police de Toronto a annoncé que parmi les dix personnes transportées à l’hôpital, aucune n’était en danger de mort. Manifestement les maquilleurs auront vraiment mérité leur paie. Moi qui croyais que tout était numérique de nos jours…

Après Dexia, qui?

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Image : mukulr

Au moment où le Royaume de Belgique s’apprête à se doter enfin d’un gouvernement, il se prépare aussi à perdre une banque. Dexia, établissement franco-belge est en effet la « première victime de la crise ».

Est-ce à dire qu’il y en aura d’autres ? C’est ce que le couple Merkel-Sarkozy essaye actuellement d’empêcher. Leur rencontre du 9 octobre à Berlin n’ayant pas suffi à les mettre d’accord, ils se reverront à la fin du mois. Sans parvenir à en définir les modalités, les deux leaders se sont toutefois entendus sur un principe : il faut renforcer les banques.

C’est donc reparti pour un vaste plan de sauvetage des établissements de crédit, ainsi qu’on le craignait depuis septembre, alors que s’effondrèrent les actions de BNP Paribas, de la Société générale, et du Crédit agricole.

Pourtant, nos banquiers vivaient dans une insouciance joyeuse depuis les « stress tests » qu’ils avaient brillamment réussi cet été. Réalisés en juillet sous l’égide de l’Autorité bancaire européenne (ABE), et appliqués à 91 établissements de l’Union, ces tests avaient pour objet, de mettre les banques à l’épreuve, et de mesurer leur capacité de résistance à un scénario économique extrême. Il s’agissait de s’assurer que les établissements possédaient des réserves en capital suffisantes pour absorber de gros chocs. Huit banques (cinq espagnoles, deux grecques et une autrichienne) avaient été recalées. En revanche, on s’était chaudement félicité du succès des banques françaises. Que s’est-il donc passé en quelques mois ? L’économiste Jacques Sapir nous apporte ici un début de réponse « les ‘tests de résistance’ qui furent réalisés ont omis dans leurs hypothèses d’intégrer le possible défaut d’un pays de la zone euro ». Voici donc le pot aux roses : le scénario de l’exercice a tout bonnement omis d’intégrer un élément qui s’annonçait probable, et dont la gravité pourrait aller bien au-delà des conséquences d’un seul défaut grec. En cas de contagion de la maladie hellène aux autres « PIIGS », rappelons que les quatre principales enseignes françaises sont exposées à la dette italienne à hauteur de…41 milliards d’euros.

Il faudra donc recapitaliser. Par le biais du Fonds européen de stabilité financière ? L’Allemagne ne le souhaite pas et plaide pour que chaque Etat débourse lui-même les sommes dont ses banques auront besoin. La France, en revanche, aimerait avoir recours au FESF, afin de ne pas alourdir sa dette, et de préserver son précieux « triple A ».

Le sauvetage des banques créerait donc de la dette ? Ne nous a-t-on pas dit, au contraire, qu’il enrichissait le pays ? Car non seulement nos établissements ont remboursé l’intégralité des sommes prêtées en 2008, mais, selon le gouvernement, l’Etat aurait également encaissé 2,5 milliards d’euros d’intérêts en contrepartie de son aide. Dans ce cas, pourquoi se priver du nouveau jackpot que constituerait un sauvetage-bis ?

La réponse réside peut-être dans le rapport de la Cour des comptes en date du 20 mai 2010, portant sur « les concours publics aux établissements de crédit ». Dans cette étude, les sages de la rue Cambon conviennent que le soutien de l’Etat a été « utile » et « efficace ». Mais il tempèrent leur conclusion en ces termes : « si les concours publics génèrent des recettes ponctuelles, ils engendrent des coûts permanents ». Et les magistrats de détailler ces coûts, qui vont du surcroît d’endettement souscrit par l’Etat pour financer le plan de sauvetage, aux dotations accordées à l’établissement public Oséo pour soutenir le crédit aux PME, en passant par la décentralisation de certains fonds d’épargne réglementés (livrets A), dont les banques peuvent désormais conserver une partie, alors qu’ils étaient auparavant encaissés par la Caisse des dépôts. Le journaliste Emmanuel Lévy rapporte d’ailleurs ce propos du premier président de la Cour, Didier Migaud : « on est déjà bien content de n’avoir pas perdu d’argent dans cette histoire ».

De fait, et puisque l’Etat refusa d’entrer au capital des banques secourues en 2008, il faudra à nouveau refinancer ces établissements, dont les prêts aux entreprises ne cessent de se réduire, avec un effet récessif qui s’ajoute à celui des plans de rigueur qu’on nous impose. La France et l’Allemagne sont d’ailleurs condamnées à s’entendre rapidement, une issue devant émerger avec le G20 des 3 et 4 novembre prochain.

Par chance, au pied du mur, on trouve souvent des solutions. Et, s’il est bien évidement que ce pays n’aurait jamais pu survivre sans la mise en place d’une « taxe sodas », demeurons sans crainte : de l’argent, pour les banques, il y en a toujours.

La colère de Desmond Tutu

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A-t-on prêté suffisamment attention à la déclaration de Desmond Tutu, l’apôtre de la réconciliation raciale en Afrique du Sud : « Notre gouvernement est pire que le gouvernement de l’apartheid parce que, avec ce dernier, on savait au moins à quoi s’attendre » ?

Le bilan économique, social et sécuritaire de l’ANC est déjà catastrophique, mais que les autorités refusent un visa au dalaï-lama pour l’hommage rendu au célèbre archevêque anglican, voilà qui est un peu fort de café….et qui mérite une explication. Les Chinois, principaux partenaires commerciaux de Pretoria s’y opposent. Et quand Pékin dit : « Non », on ne tergiverse pas.

Il est toujours troublant de voir combien de peuples qui se sont battus pour leur indépendance et ce qu’ils nommaient leur dignité oublient facilement leurs idéaux dès lors qu’un contrat de deux milliards de dollars est en jeu. Sans doute pourraient-ils dire à leur décharge, comme ce gentleman anglais cité par Schopenhauer : « Je ne suis pas assez riche pour me payer une conscience ». Ajoutez à cela un désir de servitude bien ancré dans le cœur humain – et le tour est joué.

Sans doute faut-il être aussi naïf que ce cher Desmond Tutu (c’est lui qui a inventé le slogan du pays arc-en-ciel) pour en éprouver du dépit. Gageons que le printemps arabe suscitera encore plus de désillusions. On se trompe rarement en politique en pariant sur le pire.

De Thorez à Hessel

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Walter Veltroni, ancien maire de Rome, est entré en politique en adhérant aux Jeunesses communistes italiennes à la fin des années 1960. Artisan majeur de la transformation du PCI en « Parti démocrate de gauche » puis en « Parti démocrate » tout court, il tire le rideau sur ses années communistes avec cette formule : « Il ne suffit pas de dire que nous avons eu tort. Encore faut-il admettre qu’à l’époque, nos adversaires avaient raison ! »

Moyennant quoi les gros bataillons du PCI sont venus en masse occuper le terrain de la social-démocratie transalpine laissé en déshérence par un PSI déconsidéré par les turpitudes de l’ère Bettino Craxi. Les vieux staliniens rétifs à cette mutation se sont peu à peu marginalisés et survivent sous la forme de groupuscules extra-parlementaires se déchirant mutuellement.
En France, la situation est radicalement différente : le PCF ne s’est jamais résolu à se rendre de son propre gré dans les poubelles de l’Histoire.[access capability= »lire_inedits »] Au contraire, à partir de 1989, ses dirigeants politiques et intellectuels n’ont cessé de finasser pour justifier la persistance de la dénomination du Parti, symbole de la continuité de son histoire.

On a fait assaut de dialectique pour faire croire au bon peuple que le Parti de Robert Hue, puis de Marie-Georges Buffet avait tiré les leçons de l’échec du « socialisme réellement existant » et de la décomposition de l’URSS. On pouvait, à la grande rigueur, souscrire à la première partie de l’autocritique de Veltroni, mais en aucun cas à sa conséquence ultime : reconnaître que l’« ennemi de classe » n’avait pas totalement tort. Et l’on passa vite à l’exaltation des mérites historiques du « Parti des fusillés » : conquêtes sociales, Résistance, combat anticolonialiste…
Le stalinisme version française, ce fut longtemps le « thorezisme », du nom de Maurice Thorez, secrétaire général du PCF de 1931 jusqu’à sa mort, en 1964. Pendant plusieurs décennies, le Parti communiste et ses nombreuses organisations satellites ont constitué ce qu’Annie Kriegel a appelé une « contre-société ». On pouvait passer une existence entière, du berceau à la tombe, dans un espace social entièrement quadrillé par les communistes. Les enfants lisaient Pif le chien et, dans les plus militantes des familles, on les envoyait chez les Pionniers. Madame lisait Heures Claires, l’hebdo de l’Union des femmes françaises, pendant que Monsieur se délectait des papiers d’Abel Michéa (le papa du Jean-Claude en couverture) retraçant, dans Miroir Sprint, l’épopée de René Vietto[1. René Vietto (1914-1998). Coureur cycliste célèbre des années 1930-1940, proche du PCF.] sur le Tour de France.

Ce stalinisme à la française se voyait pourtant, et c’est heureux, limité dans sa mise en tutelle radicale des individus et empêché de se livrer aux horreurs répressives style goulag par son éloignement du pouvoir central, ou le partage de celui-ci avec d’autres forces politiques. Cette idéologie brutalement totalitaire s’est donc inscrite dans la mémoire collective d’une partie de la population française comme l’exercice bienveillant, par ses thuriféraires, d’une fonction sociale protectrice.

En conséquence, la perte d’influence politique du PCF s’est accompagnée d’une auto-amnistie générale de ceux qui avaient participé à la diffusion de cette idéologie et de ses mensonges, donc à l’oblitération de la terreur stalinienne : « Nous ne sommes plus politiquement dangereux, mais nous sommes encore très nombreux à conserver en nous cette flamme allumée dans notre jeunesse. Si nous nous sommes trompés, c’est de bonne foi, et de toute façon ceux d’en face étaient les pires des salauds ! » Avec l’allongement de la durée de la vie et l’amélioration généralisée de la santé des seniors, ces franco-staliniens jouent un rôle non négligeable dans l’animation de la vie politique et associative de notre pays. Ils n’ont de cesse de transformer l’indispensable conflit politique nécessaire en démocratie en simulacre de guerre : l’invocation des mânes de la Résistance pour brutaliser le débat politique contemporain provoque chez eux une jouissance infinie.

Ils savent toujours flairer la hyène trotskiste à plus de cent mètres, ce qui crée quelques difficultés au brave Mélenchon, même s’il se décarcasse à la Fête de l’Huma. À la place de Veltroni, ils ont Hessel et Badiou à offrir en modèles à notre belle jeunesse. Et, à l’étranger, la défense du communisme sénile des frères Castro, celle du caudillisme éclairé au pétrole d’Hugo Chavez, sans oublier l’immarcescible cause palestinienne leur servent d’ersatz de l’internationalisme prolétarien d’antan. Il ne reste plus qu’à espérer que ce gène stalinien soit de l’espèce récessive.[/access]

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Qui a tué Ségolène ?

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Ségolène Royal faisait partie du paysage politique français. Sa chute s’explique par son indépendance et les libertés qu’elle a prises vis-à-vis du Parti Socialiste.

Pas besoin d’aller chercher midi à quatorze heures. Ce qui a torpillé Ségolène Royal ce sont les sondages. Pas tellement le fait qu’elle n’était que troisième. Mais parce qu’elle était pronostiquée battue au second tour de la présidentielle face à Sarkozy. Contrairement à Hollande et Aubry pronostiqués vainqueurs. Argument imparable. Mathématique. Fatal.

Les sondages ont donc influé sur le cours des événements. Ils ont entretenu l’idée que Ségolène n’était pas le bon cheval. Qu’on ne pouvait pas parier sur elle. Dès lors, le vote utile dictait de se tourner vers l’un des deux favoris. Royal n’a pas su inverser la vapeur de cette dynamique perdante par un coup d’éclat. De l’avis général, sa performance lors du premier débat -le seul à être retransmis sur une chaîne publique- fut médiocre. Les jeux étaient donc faits.

Reste à savoir pourquoi les premiers sondages, ceux effectués auprès de sondés qui n’avaient pas encore pu être influencés par d’autres sondages, donnaient déjà Hollande et Aubry devant elle. Autrement dit, qu’est-ce qui, sur le fond, a fait péricliter la maison Royal ? On pense, en premier lieu, à cette série de critères impalpables qui déterminent la popularité. Elle a pu être une femme politique desservie par sa ressemblance avec sa marionnette satirique, qui exaspérait paradoxalement beaucoup de femmes, qui abusait de l’emploi du « je », du « je ferai », etc.

Plus généralement, le produit Ségolène pouvait être un excellent produit, mais pas forcément destiné à tenir la route. Royal s’est retrouvée prise à son propre piège, qui était d’incarner la nouveauté. Cet argument de la nouveauté est porteur en politique mais peut se retourner contre celui qui en use. Par définition, l’électeur sensible à la nouveauté est versatile. De Philippe de Villiers à François Bayrou, plusieurs hommes politiques français ont connu des vaches maigres après un vif succès. Le candidat ayant franchi la barre des 15% n’est pas assuré, quelque années plus tard, de dépasser celle des 5%.

En l’occurrence, la nouveauté la plus visible de Ségolène Royal, le fait d’être une femme, fut singulièrement concurrencée par l’arrivée de Martine Aubry à la tête du PS, voire par la médiatisation des femmes ministres sous Nicolas Sarkozy. A cela s’ajoute un brouillage de la marque Ségolène qui manquait de lisibilité. Fallait-il se fier à ses appels du pied aux banlieues ou au fait qu’elle était aussi restrictive que Manuel Valls en matière de régularisation des sans-papiers ? Etait-elle la championne des PME ou une candidate hostile aux licenciements boursiers comme Arnaud Montebourg ? Il y avait là un positionnement « chevènementiste » compliqué à concilier avec la logique binaire du PS.

La chute de la maison Royal

L’essentiel tient à la chute de respectabilité de cette Maison Royal auprès des médias et du parti socialiste. Ségolène fut successivement abandonnée par tous ses lieutenants, à commencer par Valls et Montebourg. Il ne restait plus dans son entourage que Jean-Louis Bianco, un mitterrandien sans visibilité médiatique. Cela tient à la violence des accusations contre elle au sein du parti. Ségolène est soupçonnée de ne pas être socialiste et de ne pas respecter la discipline de parti. De ne pas être bonne camarade. De manquer de foi laïque. D’avoir trop d’ambition personnelle. D’être incontrôlable. Cette posture en décalage lui a valu d’être excommuniée. Elle était dès lors marquée du stigmate de la défaite : face à Sarkozy puis face à Martine Aubry.

A cette occasion, Ségolène a commis un crime de lèse-majesté en accusant le parti socialiste de tricherie. C’est un véritable blasphème. Passible de vendetta. Le parti de Jaurès a, quoi qu’il arrive, les mains pures. Le contester, c’est faire le jeu de la droite, donc être suspect de dérive droitière. Mais il y a pire. Royal a attaqué Hollande dans les colonnes du Figaro. C’est inadmissible. A gauche, il est toléré de s’attaquer mutuellement, mais pas de le faire chez l’ennemi en lui donnant du grain à moudre. Impardonnable sacrilège. Enfin, dernier affront à l’église de gauche et à son credo, l’encadrement par des militaires des jeunes délinquants est une idée reprise par Sarkozy. Donc forcément suspecte. Et à bannir.

Sarkozy remporte le premier tour de la primaire socialiste

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Il est de bon ton, depuis dimanche soir, de dire que les socialistes ont réussi leur « primaire citoyenne ». Le problème, le seul petit problème, c’est qu’ils l’ont ratée. Oui, je sais, le vote a été important, le scrutin s’est bien déroulé, les candidat ne se sont pas écharpés. Mais de quoi s’agissait-il, au fond ? Le PS est de moins en moins, comme tous les partis, un parti de militants. C’est un parti d’élus. Son seul problème consiste, dans cet océan de conseillers généraux, de maires, de sénateurs, à faire émerger un chef national pour remporter l’élection présidentielle. Un chef. Depuis Jospin, le PS s’en cherche un. Depuis Jospin, le PS est orphelin. Et depuis Mitterrand, il a toujours perdu une élection.

Vous allez me dire, ils y sont presque. L’opposition, à 7 mois de la présidentielle, va se trouver un patron incontestable et incontesté. Le seul problème, c’est que c’est faux.

Passons sur Ségolène Royal. La politique est cruelle. Malheur aux vaincus. Il ne leur reste que des larmes.
Arrêtons-nous plutôt Martine Aubry. Après avoir conquis le PS dans des conditions justement contestables ou en tout cas contestées, la mairesse de Lille a réussi à faire tenir ensemble des courants que rien n’oppose sur le fond, mais que tout divis sur le plan des ambitions personnelles. Aujourd’hui, elle ne recueille pas un tiers des voix et ne s’en sort qu’en prônant la retraite à soixante ans, alors qu’elle sait très bien qu’elle n’aura pas les moyens de mettre en œuvre une telle politique. Elle peut gagner le second tour si Arnaud Montebourg la soutien. Mais ce dernier risque de la soutenir comme la corde soutient le pendu, faisant fuir l’électeur de centre gauche.

Et prenez François Hollande. François Hollande ! L’homme qui allait peut-être, en se présidentialisant, dominer le scrutin n’en sort qu’affaibli. Pour avoir cru qu’il pouvait l’emporter dès le premier tour, il émerge mollement du premier. L’art d’en dire le moins possible, qui fut le sien tout au long de la campagne jusqu’ici, n’est pas de ceux qui mobilisent le fameux « peuple de gauche ». Celui-ci veut non du silence, mais des mots. Et pas n’importe quels mots. Un premier tour n’est pas un motion de synthèse. Pour n’avoir pas cru en la parole, François Hollande en est réduit à se raccrocher aux chiffres, à l’arithmétique. 1 Hollande plus 1 Vals + 1 petit Baylet + ½ Montebourg + 1 pincée de Ségolène. Est-ce que tout cela, additionné, fait une victoire ? Rien n’est moins sûr, rien n’est moins fiable qu’un électeur qui a senti le champion vaciller.

Bref, quel que soit le résultat de dimanche prochain, le PS émergera tardivement de sa primaire avec un candidat, certes, mais un candidat mal élu, incapable de fédérer plus de la moitié de son camp de base. A ce stade, celui qui a emporté la primaire, c’est Nicolas Sarkozy.

(Pour lire Jean-Pierre Denis sur le site du magazine La Vie)

Quatre cent mille beaufs de gauche ?

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Photo : Des idées et des rêves

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « Battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy contre Pascal Riché sur « Montebourg est-il le sauveur de la gauche ? »

Il faut rendre grâce à Arnaud Montebourg, ne serait-ce que parce qu’on lui doit un spectacle désopilant, ça n’arrive pas tous les jours. Les deux finalistes, qui jusque-là se signaient en entendant le mot « protectionnisme », resteront, grâce à leurs contorsions pour prouver qu’ils avaient toujours été proches des idées « d’Arnaud », dans les annales de la tartuferie politique. À entendre les « impétrants » et leurs fabricants de bobards respectifs, le petit Montebourg n’avait pas encore du poil au menton que Martine Aubry et François Hollande bataillaient déjà contre la mondialisation « néo-libérale ».

Dès dimanche soir, François Hollande évoquait « une France qui doit se faire respecter, y compris dans ses échanges » avant de s’adresser aux électeurs égarés sur le mode « je vous ai compris ». La maire de Lille, elle, ne s’est pas trop foulée, se contentant de chanter l’air de « la vraie gauche c’est moi ». Interrogée par Laurence Ferrari sur le succès de Montebourg, elle a sorti sa formule magique – le « changement » : le message du vote a-t-elle dit, c’est que les gens veulent « un changement profond et j’incarnerai ce changement. Il faut que ça change vraiment et que ça change enfin. Il faut un vrai changement de gauche. » Quelqu’un a dû lui faire croire qu’à chaque fois qu’elle disait « gauche » ou « changement », elle gagnait 100 voix. Quant à Laurent Fabius, qui s’est soudain rappelé qu’il avait été en 2005 le chef de file des « nonistes » de gauche avant de rallier le camp du « oui », il faut saluer sa performance dans le genre « je parle pour ne rien dire » sur RTL mardi matin : « les électeurs d’Arnaud Montebourg peuvent se retrouver dans la ligne de Martine sans que Martine ait à changer de ligne », a-t-il décrété. Elle est bonne celle-là.

Au passage, il est significatif que les commentateurs les plus favorables à la ligne de Montebourg, y compris à Causeur, admettent sans la moindre discussion qu’il se situe à la gauche du PS, comme s’ils avaient intériorisé l’idée que ce qui est bien est de gauche.

Tout le monde s’accorde à dire que le député de Saône-et-Loire occupe l’espace politique qui était en 2002 celui de Jean-Pierre Chevènement, mais on préfère oublier, comme le principal intéressé d’ailleurs, qu’il entendait précisément casser le rideau de fer de la vie politique française. C’est que pactiser avec l’ennemi – la droite- est un crime bien plus grave qu’avoir applaudi ou accepté les politiques dont on observe aujourd’hui les ébouriffants résultats.

S’il y a un enseignement à tirer de la primaire, il est pourtant que le clivage idéologiquement structurant n’est pas celui qui sépare la droite de la gauche mais celui qui oppose les adeptes de la raison mondialiste à ceux que, faute de mieux, on qualifie de souverainistes et qu’on trouve aussi bien à droite qu’à gauche, à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche.

Les deux nouveaux amis de « Démondialisator », amusant surnom inventé, me semble-t-il, par Marc Cohen, se trouvent être, l’une la fille de Jacques Delors, l’autre l’ex-chef de l’ex-courant deloriste. Comme il paraît que le nom de Delors ne dit rien aux moins de vingt ans, rappelons que ses héritiers le vénèrent comme le père-fondateur de la merveilleuse Europe qui est, comme le dit Alain Juppé, l’avenir d’une France condamnée par le sens de l’Histoire et qu’il a été l’un des plus ardents propagandistes du dogme libre-échangiste hors duquel il n’y avait point de salut – qui ne préfèrerait l’ouverture à la fermeture ?

Sauf distraction de ma part, on n’avait guère, jusque-là entendu Aubry et Hollande s’insurger contre la croyance selon laquelle la disparition des frontières était notre avenir inéluctable et radieux – il me semble même qu’ils ont participé avec ardeur à la traque des « hérétiques », régulièrement accusés de vouloir revenir au sombre âge des nationalismes. Bien sûr, ils n’aiment pas les délocalisations, les inégalités et les riches – ils sont de gauche, vous dit-on. Ce qui revient à détester les effets dont ils chérissent les causes.

Cette croyance aveugle avait en outre l’avantage de rejeter dans les limbes des classes populaires dont on ne savait que faire. Coup de chance, non contents de sentir mauvais sous les bras et d’être des arriérés incapables de s’adapter au monde nouveau, ces beaufs se sont jetés dans les bras du diable lepéniste. Bon débarras ! L’ennui, c’est qu’ils votent et qu’on peut difficilement être élu sans eux. D’où la popularité nouvelle de Montebourg : « C’est le seul qui puisse parler aux électeurs du Front national », m’a confié le patron de Libération, Nicolas Demorand. Qu’il apparaisse nécessaire de parler à ces brebis égarées jusque-là cantonnées derrière un improbable cordon sanitaire, voilà qui est incontestablement un progrès.

Ne nous emballons pas. Montebourg « sauveur de la gauche », c’est à voir. On peut compter sur le champion du PS, dès qu’il sera désigné, pour s’empresser d’oublier toutes les qualités qu’il trouvait ces derniers jours au bel Arnaud et à ses idées. Quant à celui-ci, sur le plateau de France 2, il a donné le sentiment de jouer la suite de sa carrière plutôt que l’avenir de la France – sans doute était-il de mauvaise humeur.

Reste que grâce à cette primaire si réussie puisque tous les médias le disent, les idées défendues par Montebourg et bien d’autres ont acquis une dignité nouvelle : il est désormais permis de les discuter. C’est peu et c’est beaucoup. Cela ne sauvera pas la gauche, ni la droite bien sûr, mais on ne voit pas bien pourquoi il faudrait les sauver. En revanche, cela réjouira tous ceux qui, au-delà de leurs différences, partagent la conviction que les gouvernants élus doivent et peuvent retrouver les capacités d’action sur le réel qu’ils ont volontairement abandonnées à une palanquée de mains invisibles. C’est ce que veulent les peuples: cela s’appelle la politique. Et c’est la seule chose qu’il faille sauver.

Dexia : on vous l’avait bien pas dit

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Pourquoi se fatiguer à écrire des brèves, quand les attachés de presse vous mâchent le travail ?
Et même si parfois les nouvelles ne sont pas toutes fraiches, elles valent parfois leur pesant de pommes chips

Voilà en effet la dépêche publiée par Reuters le 23 juillet dernier, laquelle paraphrasait le communiqué de Dexia :

« Dexia a annoncé vendredi avoir largement réussi les tests de résistance des banques européennes à des scénarios de dégradations économiques pires que prévu (sic) et à une nouvelle crise sur les dettes souveraines. Recapitalisée à hauteur de 6,4 milliards d’euros durant la crise financière par la France, la Belgique et le Luxembourg, Dexia a affiché un ratio Tier One de 10,9% dans un scénario « stressé ». La barre de 6% a été choisie par le Comité européen des contrôleurs bancaires (CESB) comme seuil de fonds propres suffisants et le minimum réglementaire est de 4%. Ce chiffre de 10,9% est le plus élevé des quatre autres banques françaises testées (BNP Paribas, Société générale, Crédit agricole et le mutualiste BPCE.
« En conclusion du stress test, il apparaît que Dexia n’aurait pas besoin de fonds propres supplémentaires pour résister au scénario ‘dégradé’ à deux ans du CEBS, y compris en cas de nouveau choc lié aux dettes souveraines » a indiqué la banque franco-belge dans un communiqué.
»

Comment dit-on rire jaune en wallon ?

La guerre des gauches n’aura pas lieu

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Du Front de gauche aux groupuscules nationaux-républicains, la plupart des militants de gauche n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer l’idéologie « libérale-libertaire » des « sociaux-traîtres » vendus au marché. « Gauche américaine », profèrent-ils en guise d’anathème, oubliant ou ignorant que les États-Unis sont aussi la patrie d’un socialisme populiste que l’on retrouve chez certains dissidents de la « New Left » comme Paul Piccone et Christopher Lasch.

À intervalles réguliers, ils justifient néanmoins leur alliance avec la lie sociale-démocrate qu’ils pourfendent au nom de la lutte contre une droite « antirépublicaine », « antisociale » , voire, « néo-libérale ». Certains esprits indépendants, croyant défoncer les portes de l’anticonformisme, vont jusqu’à prôner une alliance transversale avec les gaullistes sociaux pour conjurer la collusion des forces du marché et du « capitalisme de la séduction » qu’incarne la gauche sociétale. Vaste programme, dirait l’autre !

Hélas, un socialiste intégral[1. Pour parler comme Benoît Malon (et non Maurras).] et conséquent ne réduit pas sa révolte au volet sociétal des analyses anticapitalistes radicales de Michel Clouscard.[access capability= »lire_inedits »] En ne retenant que la critique anti-« lib-lib »¸ nos amis anticonformistes de gauche appliquent à la société du salariat ce que Jean-Claude Michéa nomme l’illusion « Meiji ». Comme leurs adversaires libéraux-conservateurs − mais, reconnaissons-le, à un degré moindre −, les défenseurs acharnés d’une gauche planificatrice se raccrochent aux oripeaux usés du capitalisme patrimonial et aux compromis avec les valeurs traditionnelles qui ont permis son développement au cours des Trente glorieuses.

Or, il ne suffit pas de crier haro sur le néo-libéralisme et sus au pédagogisme pour combattre les conséquences culturelles des lois d’un marché que l’on se résoudrait à réguler faute de mieux. Aujourd’hui, foin d’abolition du capitalisme en cinquante jours, comme le proposait le Ceres au milieu des années 1970, l’hypothèse même d’un enrégimentement du secteur marchand au sein d’une économie laissant une large place à la libre association, au don et au partage du travail suscite des réactions pavloviennes : « Utopistes » ! L’invective vaut compliment : au XIXe siècle, les socialistes scientifiques lançaient ce qualificatif au visage de leurs contradicteurs coupables de ne pas communier à l’Église de l’émancipation programmée.

Parce qu’ils ne poussent pas la enrégimente-ment critique à son point d’aboutissement, nos honorables alter-capitalistes s’enferment dans un discours archéo-républicain nostalgique de la France du Général. Ah, les années 1960 ! Époque chérie du « capitalisme coopératif », du compromis fordiste capital/travail, de l’ordre financier de Bretton-Woods, des centrales nucléaires et des usines Renault dans lesquelles une simple consigne de la CGT suffisait à mettre au pas des millions d’ouvriers… De quoi pantoufler pépère en entonnant le « Tu le regretteras » de Gilbert Bécaud !
Ironiquement, l’incapacité de « l’autre gauche » à se projeter au-delà du capitalisme[2. Qui, comme Michéa le démontre brillamment, ne peut générer qu’une société de marché immergeant les individus-consommateurs atomisés dans le nihilisme moral.] la rapproche de ses meilleurs ennemis libéraux. Gauche réac, patriote et souverainiste contre gauche mondialo-socio-libérale : toutes deux rêvent de lendemains qui chantent, qui par la multiplication des emplois de service, qui par la prolifération des centrales nucléaires au parfum (puant) d’ouvrier d’antan.

Fondamentalement, ces deux gauches siamoises convergent dans le dogme du Progrès humain par l’économie. En ce sens, leurs imaginaires ne sont ni plus ni moins colonisés par le capital que ceux des ouailles d’Hayek et von Mises : entre les partisans d’un État minimal et les néo-colbertistes, l’essentiel n’est-il pas d’attendre le salut par le marché, fût-il régulé ?

Contre le « bougisme » libéral, nos Prométhées alternatifs ne proposent qu’un « reculisme » graduel qui discrédite par avance leurs velléités de réforme sociale, économique ou culturelle. La nostalgie ne fait pas un programme, même quand elle prétend revenir à un moindre mal ante-mondialiste.

À tout prendre, le néo-barriste Gérard Collomb, maire PS de Lyon, a le mérite de dissiper tout malentendu : saint-simoniste revendiqué, il assume le productivisme − certes mâtiné de morale à l’eau de lilas pour complaire à ses électeurs bourgeois − comme horizon ultime de l’humanité. Mais toutes les gauches, en célébrant leurs épousailles avec la Croissance, sanctifient leur adhésion à un processus d’accumulation économique infini dans un monde fini, sans cesse relégitimé par la vision apocalyptique d’une France moyenâgeuse, privée de smartphones et des merveilles du packaging. En utilisant le même registre larmoyant, on pourrait leur rétorquer que la vie technicisée conduit à la barbarie et l’arraisonnement du monde à son épuisement, donc à sa fin.

Dans ce domaine, en dehors de l’hétérodoxie du Mauss, de L’Encyclopédie des nuisances et de quelques autres cercles autour de La Décroissance, la gauche mainstream nous invite à lever le pied sur le chemin du précipice en développant un néo-capitalisme vert inspiré du Grenelle de l’environnement. Pour ne pas contrecarrer l’extension indéfinie de la forme-capital, l’État monnaiera des permis de polluer, poussant un peu plus loin le jeu du marché au profit des plus gros poissons industriels.

À ceux qui cherchaient la recette de l’art de la synthèse sauce Hollande, le progressisme fournit la réponse. De Mélenchon au centre-gauche, le mirage d’un avenir capitaliste heureux complète l’antifascisme pavlovien comme mythe mobilisateur. En avant la musique, battons Le Pen et Sarkozy…
Malgré leur inconséquence idéologique, concédons aux gauchistes à mégaphone qu’eux, au moins, nous rappellent l’impasse où nous enferme un capitalisme qu’on ne peut pas enfermer entre quatre murs.[/access]

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Egypte : de la révolution à la terreur

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Photo : omarroberthamilton

Les Coptes deviennent-ils indésirables dans leur propre pays ? Après les émeutes qui ont fait des dizaines de morts au Caire dimanche, la question se pose. Les chrétiens qui manifestaient devant les bâtiments de la télévision ont été rapidement pris en tenaille entre les forces armées qui ne faisaient pas dans la dentelle ( des véhicules blindés ont foncé dans la foule à plusieurs reprises), et des groupes de salafistes et de voyous qui pourchassaient les chrétiens non pas jusque dans les chiottes à la Poutine, mais jusque dans l’hôpital chrétien où les victimes de la répression policière avaient trouvé refuge. Dimanche, à la télévision d’état égyptienne, on diffusait un reportage montrant un soldat blessé qui s’en prenait aux chrétiens, ces « fils de chiens », responsables selon lui de la mort d’un de ses collègues.

Dans un premier temps, le gouvernement et les médias officiels accusaient les Coptes d’être à l’origine des violences et d’avoir tué jusqu’à 19 soldats, accusations reprises sans guère de recul par les sites des grands journaux français comme Le Parisien ou Le Monde. Ces accusations nourrissaient la colère de certains musulmans qui descendaient dans la rue pour faire la peau à ces « chiens de chrétiens ». Pendant toute la nuit, les ratonnades antichrétiennes se sont poursuivies dans les rues du Caire. D’autres musulmans au contraire, admirables de courage et d’humanité, se rendaient place Tahrir en solidarité avec leurs compatriotes.

Au final, le gouvernement parle de 24 morts et de plusieurs centaines de blessés, essentiellement du côté des manifestants coptes. Dés dimanche, un journaliste de l’AFP dénombrait 16 cadavres de chrétiens à l’hôpital copte du Caire.
Les Coptes protestaient ce dimanche à la suite de l’incendie d’une église il y a une dizaine de jours par des musulmans dans une petite ville de la province d’Assouan. Les incendiaires ont semble-t-il été incités à passer à l’acte après que le gouverneur de la province eut déclaré à la télévision- au mépris de la vérité- que l’église était rénovée sans autorisation légale. Depuis des semaines les musulmans locaux faisaient pression sur les autorités pour interrompre la rénovation de ce lieu de culte. Ils avaient obtenu que les signes ostentatoires sur le bâtiment soient enlevés. Comme ces modifications n’étaient pas mises en œuvre assez vite à leur goût, ils s’en sont chargé eux-mêmes, per ignem, brûlant au passage quelques maisons et magasins appartenant aux Coptes du village, après les avoir harcelés continuellement pendant des semaines.

Dans certaines régions rurales d’Egypte les Coptes vivent désormais dans la terreur. Ils sont harcelés par leurs voisins musulmans qui menacent de brûler leurs maisons, s’ils ne détruisent pas eux-mêmes leurs églises. Des tracts sont distribués dans les villages appelant à la destruction des lieux de culte chrétiens qui « menacent l’islam ». Du côté du pouvoir, des mandats d’arrêt sont lancés contre des Coptes accusés d’avoir prié sans autorisation dans leur propre maison.

Que se passe-t-il aujourd’hui en Egypte ? Les persécutions antichrétiennes sont-elles une conséquence de la démocratie naissante? Il suffit de lire le désopilant Hadji Baba de James Morier pour savoir que les persécutions antichrétiennes dans la région ne datent pas d’ hier. En Egypte même, elles n’ont jamais cessé sous les régimes dictatoriaux de Nasser, de Sadate et de Moubarak. A titre d’exemple, cela fait de nombreuses années que des femmes coptes sont enlevées par des musulmans au prétexte qu’elles se seraient converties à l’Islam, dans la bienveillante indifférence des autorités.

Il est cependant indéniable que les persécutions antichrétiennes redoublent avec la transition en cours. Selon une ONG copte, près de 100000 chrétiens auraient fui l’Egypte depuis le début du « printemps arabe » en janvier 2011, en raison des persécutions dont ils sont victimes de la part de certains de leurs compatriotes musulmans. Nous avons du mal à admettre en Occident que la démocratie puisse être d’une façon ou d’une autre la source d’un mal plus grand qu’un régime dictatorial. Un régime libre ne doit pas seulement instaurer le règne de la majorité, il doit aussi, et doit peut-être surtout, protéger les minorités. Mais le mot démocratie ne produit à lui seul aucun effet magique : réduit à la seule règle de la majorité ce n’est qu’une tyrannie, celle du plus grand nombre, qui en chasse une autre. Et de fait, l’on entend aujourd’hui des opinions en Egypte qui ne sont guère compatibles avec l’idée que nous nous faisons de la liberté. Les minorités y sont souvent accusées, comme en Syrie, d’avoir collaboré avec les dictatures.

Beaucoup en Egypte en appelle à l’avènement d’un pouvoir qui représente « vraiment » la population, c’est-à-dire d’un pouvoir qui doit être « vraiment » musulman et d’une législation qui doit être « vraiment » fondée sur la Charia. C’est la raison pour laquelle un gouverneur chrétien a pu être révoqué sous la pression populaire il y a quelques mois : en tant que chrétien, il ne représentait pas « vraiment » l’immense majorité musulmane de la population[1. C’est d’ailleurs en vertu de la même logique identitaire que l’on réclame de plus en plus chez nous plus de femmes ou plus de membres issus des minorités visibles aux postes de pouvoir, niant ainsi la logique même de la représentation politique, cette grande invention des démocraties modernes.].

Plus radicalement, plusieurs leaders salafistes égyptiens ont récemment déclaré, sans susciter de polémiques très vives, que l’avenir des chrétiens en Egypte, c’était ou la soumission ou la conversion, ou la mort. D’autres leaders musulmans affirment que l’unité de l’Egypte ne pourra se réaliser que sous la férule de la Charia. Partout, non seulement en Egypte, mais aussi en Tunisie ou en Libye, les partis islamistes apparaissent comme étant les mieux à même de prendre et d’exercer le pouvoir : ils représentent l’immense majorité de la population, ils ont pour eux l’ aura de ceux qui ont les premiers résisté aux tyrans vendus à l’Occident. Ils ont aussi l’autorité dont disposent dans les pays musulmans ceux que l’on considère comme étant les plus pieux. Que pèsera un gazouillis sur tweeter d’un révolutionnaire en herbe numérique ou un compte facebook doté de plein d’amis occidentaux révolutionnant à distance face à cela ?

Partout ou presque dans le monde arabe, les chrétiens sont menacés. Il est troublant de constater que le sort des chrétiens ne diffère pas vraiment selon les cas. Que la démocratie ait été imposée par la force comme en Irak, qu’elle ait été obtenue par un soulèvement populaire comme en Tunisie ou en Egypte, ou par un mélange des deux comme en Libye, le résultat est le même : les chrétiens sont en danger. C’est même paradoxalement dans les pays dans lesquels a eu lieu une intervention étrangère que la situation est la plus dramatique[2. On connait le sort tragique des chrétiens irakiens. Quant aux chrétiens présents en Libye avant la guerre civile, si l’on en croit le journal La Croix, la plupart d’entre eux a fui le pays.].

Dans les époques troublées, la soif de purification des groupes humains est impossible à rassasier. Les Dieux ont soif, écrivait Anatole France à propos de la révolution française en titre de son meilleur livre. La transition vers la démocratie de l’Egypte, dont les historiens se souviendront peut-être qu’elle fut lancée par le gouvernement Moubarak lorsqu’il autorisa le pluralisme à l’élection présidentielle de 2005, est une de ces époques troublées. Comme en Chine sous Mao durant le « Grand Bond en Avant », lorsque furent massacrés les moineaux pendant la campagne d’hygiène dite des « quatre nuisibles », cette soif de purification a d’abord frappé les animaux.

En mai 2009, tirant profit de la grippe H1N1, le gouvernement égyptien avait orchestré une hallucinante campagne d’abattage des dizaines de milliers de porcs élevés par les chiffonniers coptes du Caire, sans que leur sort n’éveille de compassion dans le reste de la population, y compris copte, d’Egypte. Il n’y a désormais plus de porcs en Egypte et les chiffonniers coptes s’en trouvent plus misérables encore. Le sort des porcs égyptiens, disparus soudainement d’une région qui les avait domestiqués depuis des millénaires préfigurera-t-il celui des chrétiens, dont l’ancienneté sur la terre d’Egypte est presque aussi grande ?