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Le cirque des Jeux

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Comment masquer une récession sans précédent qui prouve que les méthodes libérales pour soigner les plaies du libéralisme sont une catastrophe ? Vous savez, comme si vous vouliez soigner une pneumonie en recommandant au malade de prendre des bains glacés en plein vent… Regardez l’actuel chaos de l’Espagne qui avait pourtant tout bien fait comme on lui disait, avec José Luis Zapatero puis Mariano Rajoy dans le rôle du bon élève sympa…
Le Royaume-Uni, lui nous apprend qu’il y a deux méthodes pour faire oublier une situation économique épouvantable. La première, c’est une bonne guerre. Une bonne guerre, ça mobilise tout le monde autour des saines valeurs du patriotisme et ça permet de faire un peu fonctionner une armée qui s’encroûte toujours à la longue.
L’exemple parfait est Margaret Thatcher. En 1982, alors que sa réélection était plus que fortement menacée après la purge terrifiante qu’elle avait fait subir à son pays d’assistés, elle avait déclaré la guerre à l’Argentine qui avait débarqué sur quelques îlots qu’on appelait les Malouines, au large de ses côtes.

Le prétexte était tout trouvé. God save the queen, Union Jack qui claque au vent, dernier tango pour la Navy, un prince de la famille royale qui prend part aux combats dans un hélicoptère et tout le tralala.
Un tralala pour un conflit d’opérette, très vintage, mais qui a tout de même coûté la vie à près de 700 jeunes argentins et plus de 250 britanniques tout aussi jeunes. Mais enfin, la dame de fer avait réussi son coup, avait été réélue et, forte de sa légitimité, avait pu méthodiquement détruire les féodalités syndicales et mettre à genoux les mineurs britanniques en les matraquant et en les faisant crever de faim. Le rêve humide de tout de que l’Europe compte de libéraux aujourd’hui, c’est à dire beaucoup de monde…

L’autre méthode, c’est le sport. Les Espagnols, dont on parlait plus haut, sont incapables d’éteindre les incendies monstres en Catalogne parce qu’il n’y a plus de services publics pour cause de coupes budgétaires. Ils sont obligés de s’en remettre à la météo et pourquoi pas, comme les Indiens, à faire des danses autour d’un totem pour faire venir la pluie.

Mais enfin, qu’importe, les Espagnols sont champions de l’Euro de foot et assurent des places de choix dans à peu près dans toutes les disciplines. Ce n’est plus « panem et circenses » mais seulement « et circenses ». Enfin, le fabuleux Xabi Alonso, auteur des deux buts contre l’Italie, ferait presque oublier les ventres vides.
Les Britanniques, eux, ont trouvé encore mieux. Comme Cameron a déjà utilisé sa carte guerre avec l’Afghanistan et l’Irak, il lui reste une carte Jeux Olympiques pour faire oublier la crise. Les JO ont beau coûter une fortune, 13 milliards d’euros[1. On rappellera, à titre de comparaison, que l’on met cet été le pistolet des réformes austéritaires sur la tempe grecque pour un prêt éventuel de 31 milliards à l’automne.], ils offrent un formidable cache-sexe à la récession économique et à la régression sociale. Selon les chiffres publiés par l’Office national des statistiques, le produit intérieur brut de la Grande-Bretagne a reculé de 0,7% d’un trimestre à l’autre après un repli de 0,3% sur les trois premiers mois de l’année; les économistes prévoyaient en moyenne un recul de 0,2%. Et pourtant, miracle ! La flexibilité du marché du travail est telle, le salarié est tellement moulé dans la logique libérale que le chômage a reculé malgré la récession, ce qui est aberrant d’un point de vue économique. Le taux de chômage est en effet tombé à 8,1 % de la population active en mai, après 8,2 % les deux mois précédents, selon des statistiques officielles publiées le 18 juillet.

Enfin, on sera reconnaissant à Cameron de préférer, cette fois ci, distraire son peuple avec du saut à la perche plutôt que par des tirs de missiles. Chez nous, avec les plans sociaux qui s’annoncent, on ferait bien de prendre modèle sur nos amis Tommies. « Déjà Alcatel perçait sous PSA » aurait dit Hugo…

Soit une guerre, soit une bonne équipe de foot. Sinon, le Redressement productif, ce n’est pas pour demain la veille !

*Photo : The Department for Culture, Media and Sport

Quand la France s’éveillera

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« J’habite en France » : en proposant cette thématique très ouverte pour ne pas dire vague, nous voulions privilégier la flânerie sur la théorie, l’expérience sensible sur les visions abstraites, la subjectivité de chacun sur le catéchisme collectif – auquel on n’échappe pas si facilement. Des contributions qui suivent, dessinant la carte imaginaire d’une France aimée ou détestée, vécue ou rêvée, disparue ou à venir, se dégage pourtant sinon une conclusion, une impression générale : la France ne sait plus où elle habite. Et, faute de pouvoir imaginer un avenir commun, elle n’en finit pas de pleurer son passé enfui. Après tout, ce n’est pas la planche la plus pourrie à laquelle on puisse s’agripper pour échapper à la noyade.

Autant l’avouer d’emblée : il est difficile d’échapper à la nostalgie et à la déploration, tant un grand nombre de nos concitoyens, bien au-delà des lecteurs et auteurs de Causeur, ont la certitude que quelque chose se défait, quelque chose qu’ils ne savent pas nommer ni même décrire, mais qui tisse le lien protéiforme et évanescent qui transforme un ou des groupes d’individus en peuple. On n’a pas besoin d’être psychanalyste pour savoir que le vacarme suscité par l’expression « Identité nationale » est l’expression d’une difficulté névrotique. Et comme l’époque n’aime rien tant que les identités particulières, singulières, personnelles, encouragées à s’exhiber et à revendiquer leur inscription dans le marbre institutionnel, il est clair que c’est l’adjectif « national » qui nous gratte là où ça fait mal. Les péroreurs lyriques peuvent bien célébrer la beauté qu’il y a à n’être de nulle part, tout en affichant, sans craindre la sortie de route logique, leur compassion pour ceux qui endurent les tourments de l’exil. Le sentiment national n’a évidemment pas disparu, ni l’attachement des hommes à tout ce qui fait leur culture – ce qui bien sûr, n’interdit nullement à chacun d’en adopter une qui ne soit pas, ou pas exclusivement, celle de ses parents. (On lira à ce sujet le texte de Daoud Boughezala qui, en inversant la perspective habituelle sur l’immigration, déconstruit le multiculturalisme qui s’est imposé à nous sans que nous l’ayons voulu.) Mais à force d’être combattu, dénoncé et finalement refoulé, cet amour de la nation est de plus en plus souvent exclusif plutôt qu’inclusif, malheureux plutôt que joyeux, et méfiant plutôt qu’accueillant.

Il faudrait s’obliger, parfois, à mettre l’accent sur ce qui va bien, ou pas si mal, pour ne pas rejouer sans cesse l’air du « Tout fout le camp ! ». Après tout, lequel d’entre nous aimerait se retrouver dans un pays où patrons, pères et maris sont tout-puissants ? Notre goût pour la nostalgie irait-il jusqu’à nous faire revivre avec plaisir dans une France où il fallait deux jours pour aller de Limoges à Vierzon[1. À vrai dire, peut-être faut-il encore deux jours avec la SNCF… Non, c’est une blague, je le jure.] ? Nous vilipendons la dictature du temps réel, mais serions-nous prêts à attendre une semaine l’arrivée d’une lettre – il est vrai que, grâce à notre beau Service public du courrier, les rares adeptes de cet antique mode de correspondance font régulièrement l’expérience d’une telle attente, parfois sans fin.
Mais alors que dire ? Que tout ne fout pas le camp ? C’est indéniable, mais peut-on taire tout ce qui se délite ou se débine ? Faut-il rire de tout, y compris des mauvaises manières de nos footballeurs, ou se demander avec Alain Finkielkraut si cette équipe de France n’est pas « à l’image d’une France qui ne sait plus transmettre, qui ne sait plus éduquer et qui se voit contrainte de faire avec la hargne, la susceptibilité et l’impudence » ? Devons-nous mobiliser toute notre compréhension pour le voyou qui pourrit la vie de sa cité et initier les habitants à la stratégie du cloporte exposée par Cyril Bennasar – « Si on vous attaque, jetez-vous par terre et roulez-vous en boule ! » ?

Le passé, lui aussi, recèle nombre de chausse-trappes, tant la France, nation historique s’il en est, est passée maîtresse en l’art de réécrire son histoire. Roland Jaccard et Charlotte Liébert-Hellman évoquent, chacun à leur manière, les facéties de notre inconscient révolutionnaire : si chacun, y compris votre servante, est prompt à brandir les valeurs de 1789 comme Moïse les Tables de la Loi, il est douloureux d’admettre que nous avons échoué à mener à son terme le véritable programme de la Révolution : « Tous aristocrates ! ». Résultat : d’une part notre bruyant amour de l’égalité cache souvent un sens affirmé des hiérarchies de l’argent et de la notoriété ; et d’autre part, un égalitarisme niveleur finit par renvoyer la civilité elle-même dans l’enfer de l’Ancien régime – après tout, pourquoi certaines manières seraient-elles plus égales que d’autres ?

Curieusement, la crise, le chômage et l’avenir des gosses, sujets dont on nous dit, et à raison, qu’ils préoccupent les Français au premier chef, n’interviennent qu’à l’arrière-plan de ce sombre tableau. Encore que pour Périco Légasse, qui en appelle à une Révolution alimentaire, nous ne savons plus qui nous sommes parce que nous ne savons plus ce que nous mangeons (et inversement) ; et cela a bien quelque chose à voir avec un capitalisme euro-mondialisé qui aimerait nous mettre tous au régime « junk-food », pour le plus grand bonheur des industriels de la malbouffe. De plus, la France aimée et regrettée ressemble presque toujours à celle des routes départementales et des DS que Jérôme Leroy continue, par l’imagination, à arpenter avec bonheur : pour la plupart d’entre nous, c’est la France de notre enfance, mais c’est aussi celle des Trente glorieuses, époque bénie où le capitalisme ne semblait pas être le problème mais la solution. D’ailleurs, pour Florentin Piffard, même la glorieuse quinzaine anti-Le Pen et les festivités antifascistes des années 1990 appartiennent à un passé d’autant plus doux qu’il est révolu. Peut-être bien, en effet, venons-nous de traverser dix années qui ont ébranlé le monde. Et je ne voudrais pas être décourageante, mais on n’a encore rien vu.

Dans ce paysage désolé, il n’est pas anodin que l’un des rares textes optimistes de ce dossier soit consacré à une bizarrerie de la langue française, le « e » caduc – qui peut ou non être muet, ne confondons pas tout. Pour Romaric Sangars, cette particularité enchâssée dans les replis de notre plus beau trésor contient à elle seule tout l’esprit de finesse français, mais aussi une relation spécifique entre hommes et femmes qui « ne sont pas séparés par une division tranchée, mais acoquinés dans un jeu subtil » : « Dans notre encodage spirituel à nous, si le féminin est marqué, c’est d’une façon où il se trouve frôler le masculin. » S’il devait rester une seule chose de la France, j’aimerais, pour ma part, que ce fût celle-là.

Cet article en accès libre est extrait du numéro 49-50 de Causeur magazine. Pour lire l’intégralité de ce numéro, achetez-le ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

Achat au numéro : 6,50 € ; Offre Découverte : 12,90 € (ce numéro + les 2 suivants) ; Abonnement 1 an : à partir de 34,90 €

 

 

*Photo : http://beyondthepubyard.files.wordpress.com Damien Meyer (AFP Photo)

Syrie-Turquie : des rebelles peuvent en cacher d’autres

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Avant le déclenchement de la bataille d’Alep entre le pouvoir légaliste syrien et la guérilla qui se prévaut d’une légitimité démocratique, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré que son pays se réservait le droit de pénétrer en territoire syrien pour y traquer les « terroristes du PKK » qui prépareraient des opérations antiturques. Dans la foulée, la page Facebook officielle de Bachar Al-Assad – hyperactive depuis 14 mois et qu’on imagine mal gérée par un fan freelance du président syrien – rétorquait vertement : « si la Turquie entend chasser les rebelles kurdes sur notre territoire, nous avons également le droit de traquer les rebelles qui officient sur le territoire turc ». Il est vrai que l’Armée Syrienne Libre utilise la Turquie comme base-arrière stratégique et logistique, ce qui n’est pas un élément négligeable sachant qu’Alep est à seulement trente-cinq kilomètres de la frontière.

Du point de vue strictement légaliste, les hommes de l’opposition armée qui attaquent postes de police, sièges de l’armée et enlèvent les dignitaires réputés proches du pouvoir, mais aussi certains pèlerins chiites libanais pour s’en servir de monnaie d’échange avec le Hezbollah, sont au régime de Damas ce que le PKK est à la République turque, la vitrine légale en moins.

On nous rétorquera à raison qu’Ankara ne réprime pas sauvagement les manifestations et n’étouffe pas le moindre début de contestation politique, pas plus qu’Erdogan n’a assis son pouvoir sur une dictature présidentielle à parti unique. C’est là que le bât blesse : le clan Assad, qui a accumulé crimes et erreurs politiques, mérite sans doute ce qui lui arrive, ce qui n’exonère d’ailleurs pas l’opposition de ses responsabilités, notamment vis-à-vis des minorités religieuses qui paient déjà un lourd tribut à la « révolution ».

Mais la Syrie, véritable perdante des années Assad comme de la rotation politique qui s’annonce, n’en méritait pas tant. Seul lot de consolation, dans la région kurde syrienne de la Jezireh, la transition s’effectue pacifiquement, les caciques baathistes ayant déserté leurs casernes pour défendre d’autres gouvernorats. Si les « rebelles » kurdes syriens parviennent à accomplir une révolution sans effusion de sang ni nettoyage ethnoreligieux, c’est sans doute aussi parce que leur nation est homogène et déjà solidement constituée, à la différence de la mosaïque syrienne. Ce fait est certainement regrettable mais force est de constater que, de Tunis au Caire, les « révolutions arabes » s’accommodent mal de la diversité. Que les laudateurs aveugles de ces deux concepts discutables se le tiennent pour dit.

Najat Vallaud-Belkacem n’est pas Claudine Dupont

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« Elle s’appellerait Claudine Dupont, elle ne serait peut-être pas là. Elle doit assumer son identité et en être fière ». Cités par Le Point, ces propos de Ségolène Royal au sujet de Najat Vallaud-Belkacem, jeune pousse ségoléniste devenue porte-parole du gouvernement, ont fait couler beaucoup d’encre la semaine dernière. Mais Royal a par la suite affirmé que sa pensée avait été déformée et qu’elle ne se reconnaissait pas « dans les propos réducteurs que lui prête le journal Le Point à propos de Najat Vallaud Belkacem et qui aboutissent à lui faire dire le contraire de ce qu’elle a toujours affirmé ».

Cette affaire vient peu après la polémique autour du passage sur Europe1 de Fleur Pellerin, ministre des PME et de l’Economie numérique. En introduction de son interview, le journaliste Daniel Schick lui a demandé : « Savez-vous vraiment pourquoi vous avez été choisie ? Parce que vous êtes une belle femme issue de la diversité ? Parce que vous appartenez à une minorité peu visible ? ». En retour, la sénatrice PS Laurence Rossignol a exigé qu’on « vire » Daniel Schick de l’antenne d’Europe1.

Il n’empêche qu’une question demeure. Les personnalités politiques « issues de la diversité » (mot politiquement correct pour ne pas dire Noir ou Beur) doivent-elle leur ascension essentiellement voire uniquement à leur origine ethnique ? Vallaud-Belkacem et Pellerin étaient-elles les meilleures à leur poste ?

A droite, Nicolas Sarkozy qui s’était vanté d’avoir nommé un « préfet musulman » en 2004, n’a pas caché ses positions en matière de discrimination positive. A gauche, au vu des réactions sur les affaires Pellerin et Vallaud-Belkacem, on semble considérer cette pratique comme anti-républicaine.

Sauf que dans les faits, le PS et ses cadres ont clairement avoué leur conception de la méritocratie. Sans oublier… Fleur Pellerin elle-même. Dans une interview donné à Elle, peu avant son passage sur Europe1, elle était revenue sur les raisons de sa promotion : « Quand il a fallu renouveler les équipes, on a cherché des femmes, jeunes, issues de la société civile et de la diversité, même si cette dernière donnée m’énerve. Je cochais pas mal de cases, et j’ai des compétences en finances publiques ».

Durant les législatives, le PS avait réservé 23 circonscriptions aux candidats « issus de la diversité » comme la 10e circonscription de l’Essonne, celle de Julien Dray devenu aujourd’hui le fief de Malek Boutih. Sur 6 autres circonscriptions réservées, c’est le bureau national du PS qui a désigné d’office les candidats, quitte à se fâcher avec les militants locaux. En Haute-Garonne, Kader Arif, élu et devenu ministre des anciens combattants, a ainsi dû affronter deux candidatures dissidentes.

A l’époque, le PS, par la voix de Christophe Borgel, secrétaire national aux élections, avançait que ces désignations d’office avaient été décidées parce que « les conditions locales d’investiture étaient telles qu’il y avait des refus d’accueillir un candidat ou une candidate issue de l’immigration ou des DOM ».

Et pour quelles raisons les sections locales ont fait barrage ? Imaginons qu’il y ait des militants PS purement racistes qui refusent de soutenir un candidat, pourtant méritant, en raison de la couleur de sa peau. Le règles internes au parti et le Code Pénal sont largement suffisants pour sanctionner de tels comportements (Frêche a été exclu pour moins que cela) et permettre que le meilleur candidat soit désigné, quelque soit ses origines ethniques. En revanche, imposer un candidat noir ou beur depuis Solférino est le meilleur moyen d’acter le fait que ce dernier a été choisi pour ses qualités génétiques plus que politiques.

Ce n’est pas la première fois que le PS avoue de telles pratiques. En février 2009, Martine Aubry avait lancé dans Le Parisien : « Sur la question de la diversité, la gauche n’a pas été bonne, je le reconnais. Aujourd’hui, nous agissons : 20 % des membres de notre direction sont ainsi issus de la diversité. Pour les élections européennes, nous garderons le même critère, y compris pour les places éligibles et les têtes de liste. » Sans le dire, Aubry a avancé l’idée d’un quota ethnique chiffré pour désigner ses candidats. Reste à savoir si placer un métis compte pour un demi-candidat issu de la diversité et si un noir de confession musulmane compte double.

On répondra que les députés et autres élus doivent représenter leurs électeurs. Que sans ces mesures, il n’y aurait que des mâles blancs dans les assemblées. Mais les députés sont censés représenter politiquement et non ethniquement leurs électeurs. Un noir de gauche se sentira toujours plus proche de Jean-Marc Ayrault que de Rama Yade. Or, les « icônes de la diversité » sont souvent issues des mêmes moules idéologiques que les mâles blancs. Le discours sur la diversité ne fait que ripoliniser la domination des mêmes castes. Fleur Pellerin a fait Sciences Po et l’ENA, Najat Vallaud-Belkacem a raté l’ENA mais est elle aussi diplômée de l’IEP de Paris. Si leur promotion a servi la diversité ethnique de la politique, elle n’a pas spécialement fait progresser la diversité idéologique. Les diplômes influent bien plus sur la vision du monde que le taux de mélanine.

Si on veut une Assemblée « à l’image de la France », il faut donc agir ailleurs. Combien de députés et de ministres sont des ouvriers, des enfants d’ouvriers, des sans-diplômes ? Le PS cherche ses « Obama » mais où sont ses Bérégovoy ? Bizarrement, la question de la promotion sociale ne semble pas intéresser le PS ni les médias dits « de gauche ». Libé aurait-il fait sa une sur les « cabinets bourgeois (ou énarques) de la République » ?

La carte de la diversité est finalement contre-productive. Pire que le racisme négatif qui exclut les Noirs parce qu’ils sont Noirs, il y a le racisme positif qui promeut les Noirs… parce qu’ils sont Noirs. Les intentions sont différentes mais le fond de la pensée est le même : les Noirs ou les Beurs sont avant considérés selon leurs origines et non selon leurs qualités professionnelles ou politiques. On ne leur réserve plus des places à l’arrière des bus mais des circonscriptions et des têtes de liste. Bref, le PS veut supprimer le mot « race » de la Constitution mais il le maintient dans sa pensée.

*Photo : Charles (dollstuff.net)

Les amants étrangers : un roman antitotalitaire

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Ça ne se fait pas, ou ça ne devrait pas se faire, mais on a acheté Les amants étrangers de Philip José Farmer pour le titre et la couverture.
Philip José Farmer est un des grands noms de la science-fiction. Il est né en 1918 et mort en 2009. Les auteurs de SF vivent souvent vieux car ils ont gardé en eux l’esprit d’enfance et racontent la plupart du temps des histoires merveilleuses qui actualisent les contes de fées ou la mythologie, ce qui revient au même.
Dans Les amants étrangers, paru à l’origine en 1961, Farmer raconte une histoire d’amour dans une société totalitaire en 3050. Le monde s’est reconstruit quelques siècles plus tôt, après une guerre bactériologique, mais sur de vilaines bases. Celles d’un nouveau messie appelé Sigmen qui a transformé le monde en une fourmilière puritaine hyper hiérarchisée fondée sur les principe du « Clergétat ». Au sommet, les Uriélites sont les chefs. Ils sont assistés par la police secrète des Uzzites et surtout par un maillage serré d’AGI, les anges gardiens intermédiaires qui ont en charge la pureté idéologique des citoyens. Dans ce monde, Hal Yarrow est un jeune linguiste. Il est malheureux. Être malheureux dans un monde parfait n’est pas bon signe pour les autorités. Yarrow est mal noté par son AGI, un sale type adipeux qui le poursuit depuis l’enfance. Yarrow n’a jamais vu un corps de femme car les commandements de Sigmen exigent qu’on fasse l’amour dans le noir tout habillé.

Alors quand les Uriélites du Clergétat ordonnent à Yarrow de partir pour une expédition lointaine sur la planète Ozagen, il est d’accord. Ozagen est dans la ligne de mire du Clergétat depuis longtemps. Ils ont prévu d’exterminer la population locale pour s’installer à sa place, après une phase d’observation. La population en question est composée d’insectes qui sont arrivés à un niveau de développement proche des débuts de notre vingtième siècle. Ce sont des genres de sauterelles sympathiques d’un mètre 80 qui roulent en De Dion Bouton. Moins avancés sur le plan technique, ils ont fait d’énormes progrès dans la psychologie, dont les progrès ont été bloqués sur Terre à cause du Clergétat. Sur la planète Ozagen, on vit dans des villes aérées et vertes alors que sur Terre on est parqué dans des gratte-ciel géants. Yarrow respire enfin malgré la présence de son AGI. Se sentir bien dans un monde aussi étranger, l’AGI de Yarrow trouve ça suspect. En plus, Yarrow devient ami avec un « empathiste » ozagénien. Les empathistes sont des psychanalystes qui réussissent à vous guérir en prenant votre place. C’est tout simple, moins onéreux et il suffisait d’y penser.

En explorant des ruines archéologiques sur Ozagen, Yarrow tombe sur… une Française. Enfin presque. Sur la descendante d’un groupe de Français qui avaient quitté la Terre au moment de la guerre apocalyptique. Elle vit cachée, apparemment seule. En fait, c’est une Française croisée avec les anciens habitants d’Ozagen aujourd’hui disparus. Il y a ainsi quelques différences physiologiques avec une Française normale : elle a un petit appendice amusant sous le palais ou quelques côtes surnuméraires qui permettent de mieux soutenir des seins admirables.
Pour le reste, c’est bien une Française puisque même sur une planète étrangère en 3050, elle se révèle très douée pour la cuisine et le sexe comme le découvre Yarrow qui tombe amoureux et la cache chez lui. La Française s’appelle Jeannette Rastignac. On imagine sans peine Farmer fouiller dans son édition de Balzac pour chercher un nom qui fasse français sans que ce soit Dupont ou Durand. Tous les écrivains font ça quand ils ont besoin d’un nom étranger. L’écrivain français, s’il en a besoin, ira chercher les noms russes chez Gogol et les noms japonais chez Mishima.

Les amants étrangers de Farmer sont éminemment recommandables. Sa description d’un système totalitaire est parfaitement réussie avec des détails précis, des « petits faits vrais » qui rendent l’ensemble aussi crédible que dans Nous autres de Zamiatine ou 1984 d’Orwell. Plus difficile encore, la planète Ozagen est tout aussi réussie et n’a pas cette allure de dessin animé que donnent trop souvent les romans de SF quand ils s’attaquent à ce genre d’exercice. L’histoire d’amour entre Jeannette et Yarrow est à la fois merveilleusement impudique et tout à fait poignante. Elle aboutit à un rebondissement de dernière minute qu’il serait criminel de dévoiler ici.
Les spécialistes disent que Farmer est un des premiers avec ce roman à avoir apporté le thème de la sexualité de manière aussi crue dans une littérature plutôt collet monté sur ces questions. C’est sans doute vrai mais aujourd’hui, ce qui semblera actuel dans Les amants étrangers, c’est la vision antitotalitaire et anticommunautariste. Parce que tout le monde sait que notre époque est pleine de curés qui se détestent entre eux et qui plaident chacun pour leur paroisse, diversitaire pour les uns, identitaire pour les autres.

Deux petites remarques pour finir : d’abord, Farmer a réussi a ne pas être « daté ». La SF vieillit très vite quand elle veut inventer les détails d’une vie quotidienne qui seront démentis par le salon de l’électroménager de l’année suivante. Aujourd’hui, un livre comme Les amants étrangers serait un pavé de huit cents pages tant les romans de genre (polar, sf, thrillers) ont tendance à devenir obèses. Farmer, pour notre bonheur, n’a besoin que de deux centsoixante pages pour créer un univers que l’on n’oublie pas. On lit Les amants étrangers le temps d’une après-midi ensoleillée et quand on le referme, on est heureux et triste comme si on venait de lire un poème.

Les amants étrangers, Philip José Farmer, Folio SF 2007, vide-grenier de Larche, 1 euro.

On dirait le Sud…

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Il y a des marques qui, instantanément, évoquent le Sud, les vacances, la plage, le temps des copains et la société des loisirs. Quand on pense à Ricard, notre mémoire se met en branle et charrie des souvenirs à la pelle. D’abord, ce logo bleu et jaune, imprimé dans notre subconscient, qui rayonne, indélébile. « Au début, j’avais utilisé l’or, mais je me rendis compte qu’il était moins éclatant qu’un beau jaune citron », écrit Paul Ricard (1909-1997) dans La Passion de créer, paru en 1981 chez Albin Michel et sans cesse réédité depuis.
Mais l’imagerie populaire Ricard ne se réduit pas aux couleurs du Midi. Ce sont aussi des slogans qui ont fait le succès de cette boisson anisée. Du catégorique « Un Ricard, sinon rien ! », au posologique « Se boit avec cinq volumes d’eau », en passant par l’énergique « Garçon ! Un Ricard ! » et l’authentique « Le vrai pastis de Marseille », c’est la France des cafés qui renaît de ces pépites publicitaires, avec ses couleurs, ses mots, ses objets aussi : broc, carafe, verre, cendrier, bac à glace, sans oublier l’inénarrable bob, couvre-chef estival iconique, ont tissé entre les Français et la marque historique de « pastaga » un lien presque familial.[access capability= »lire_inedits »]

L’exposition « Ricard SA depuis 1932 », aux Arts décoratifs, revient sur cette aventure industrielle fascinante et sur son fondateur, Paul Ricard. Cet entrepreneur visionnaire ne ressemblait en rien aux managers modernes qui se confondent avec leur bilan comptable. La visibilité et la pérennité de son entreprise reposaient sur ses épaules au point qu’il n’hésitait pas à se mettre en scène pour vanter un produit qu’il avait lui-même imaginé.

Redoutable lobbyiste, Ricard n’a eu de cesse, après la Libération, de réhabiliter le pastis, interdit en 1940 par le gouvernement de Vichy. Il remporta une demi-victoire avec le décret du 24 mai 1951 qui abrogea l’interdiction de fabriquer et de vendre du pastis à 45°. Mais la publicité par affichage et voie de presse demeurait interdite. Cela n’arrêta pas Ricard : la réclame étant autorisée sous forme de circulaires adressées aux distributeurs, d’affichage à l’intérieur des débits de boissons et de mention de la marque sur les voitures de livraison, il développa une stratégie habile centrée sur ces trois exceptions. C’est ainsi que des centaines de voitures et de camions arborant le nom de la marque constituèrent pour elle de formidables ambassadeurs.

Cet amateur d’art se dota également de sa propre imprimerie et d’un atelier de céramique d’où allaient sortir des objets publicitaires que s’arrachent aujourd’hui les collectionneurs. Affiches, pichets et cendriers allaient décorer les bistrots de France et faire entrer le nom Ricard dans la vie quotidienne. Là aussi, à l’heure de la globalisation où toutes les grandes entreprises externalisent le moindre petit service, cette volonté de tout gérer en interne participe d’un sens profond du travail bien fait et d’une certaine éthique industrielle. Diriger une entreprise ne consiste pas seulement à couper dans les dépenses mais aussi à innover, à investir et à croire en son produit.
Malgré une législation de plus en plus restrictive jusqu’à la Loi Evin de 1991, Ricard utilisa tous les modes de communication : sponsoring sportif (Tour de France, circuit automobile), relations publiques, tournées des plages et concerts. Qu’il s’agisse de chansons populaires en l’honneur de l’apéritif interprétées par Darcelys dans les années 1930 ou de véritables créations artistiques comme les affiches d’Albert Bataille, on est bluffé qu’un produit aussi basique –d’aucuns diraient vulgaire – ait engendré un univers esthétique aussi fort. À partir des années 1990, la société Ricard fit même appel à des designers contemporains pour réinterpréter ces objets usuels des bistrots. À voir absolument : le broc imaginé en 2000 par l’Australien Marc Newson ou la carafe transparente de Garouste & Bonetti (1993) reconnaissable à ses deux soleils, qui fut si souvent volée dans les cafés…[/access]

Exposition « Ricard SA depuis 1932 », jusqu’au 26 août 2012, Les Arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75 001 Paris.

*Photo : Ricard, Les Arts décoratifs.

En Belgique, les jeunes ont bien du Mahler

La Belgique est un pays lointain plein de frontières, peuplé de facétieux dessinateurs de BD (dont les héros à gros nez n’ont aucun super pouvoir), et de chanteurs mélancoliques à sanglots longs du genre Jacques Brel. C’est un pays parsemé de stations balnéaires tristes à casinos (affublées de noms cocasses comme Ostende ou Knokke le Zoute), et la mascotte illustre de ce royaume terrifiant- le Manneken-Pis – fait rire les enfants aux éclats. La Belgique, par ailleurs, est coupée en deux : en haut la Flandre, peuplée de Flamands à la langue barbare qui font commerce des richesses du monde grâce à des ports d’où partent de somptueux vaisseaux dont l’humeur est vagabonde ; et de l’autre côté on trouve la Wallonie, habitée par des sujets belges qui vivent la tête en bas. Dans la capitale, Bruxelles, les places sont carrées et les femmes souriantes. Les Flamands et les Wallons ont une alimentation peu variée composée de faisans à la brabançonne, de frites, de moules et de bières qui ont cette particularité notable d’être produites par des moines enfermés pour cette raison dans des abbayes.

Les petits des Belges sont assez semblables aux jeunes du monde entier : on gagne leur confiance en leur offrant des consoles de jeu, et la paix en les nourrissant dans des fast-foods. Ils se réunissent volontiers en petits groupes pour s’adonner à des activités irritantes : fumer des joints dans les cages d’escalier, faire la course en mobylette dans les squares, ou racketter leurs semblables. Mais cela n’a que trop duré à Courtrai ! – comme nous l’apprend l’agence Belga Press : « La ville de Courtrai a décidé de diffuser de la musique classique dans le parc du Béguinage, au centre-ville, afin de faire fuir les jeunes qui, selon les autorités locales, y causent des désagréments. Des haut-parleurs seront installés dès la semaine prochaine, a décidé le collège communal, qui part du principe que la plupart des jeunes fréquentant ce parc n’apprécieront guère ce type de musique. » Le bourgmestre mélomane de Courtrai, Stefaan De Clerck – ancien ministre de la Justice – a justifié en ces termes l’usage de l’arme culturelle de dissuasion massive : « Nous voulons surtout donner au parc une ambiance agréable… Mais si, ce faisant, les désagréments disparaissent aussi, c’est ça de pris ».

L’expérience se base surtout sur l’effrayant présupposé que le petit du Belge (mais cela pourrait aussi s’appliquer à l’humain) serait comme programmé pour rejeter ce qu’il ignore ou méconnait, et fuir comme la peste ce qu’il lui est étranger… Avant que les rues ne soient toutes saturées du hurlement agressif de haut-parleurs crachant du Ravel, et que les allées des cités difficiles ne soient parcourues par des patrouilleurs armés de fusils lance-Wagner, ne devons-nous pas plutôt faire le pari que la musique classique peut adoucir les mœurs ? Et que l’on peut essayer de la faire aimer en douceur – dans toute sa subtilité – aux jeunes fauteurs de troubles les plus épais? (En qui réside une forme d’âme – à l’instar des punks à chien, des présentateurs de télé, des fonctionnaires du Trésor Public et des accordéonistes roumains du métro).

Transformer la musique classique en répulsif sonore pourrait peut-être conduire à des effets indésirables. Ainsi, méditons la figure d’Alex dans Orange mécanique de Stanley Kubrick, qui –complètement ivre de Beethoven (et nous ne savons pas d’où lui vient cette ivresse…) – commet des crimes comme un esthète, suivant la forme sonate et en clé de sol.

Batman en apesanteur

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Les fâcheux auront beau se plaindre de la ferveur qui a accompagné l’attente et la sortie de The Dark Knight rises, l’encombrante piété d’une armée de geeks aura trouvé dans le film des résonnances surprenantes. Le héros que Christopher Nolan a réinventé est un totem, c’est-à-dire tout à la fois une instance magique exorcisant les peurs intimes (Batman begins), une inquiétante silhouette surplombant le monde (The Dark Knight) et un signe de ralliement (The Dark Knight rises). Gotham City a attendu pendant huit ans le retour de son héros, et avec lui une obscure raison d’espérer.

On pense à l’Apollinaire de Zone et à ses fétiches d’Océanie et de Guinée, qui sont « les Christ inférieurs des obscures espérances », tant le passage de The Dark knight à The Dark Knight rises évoque un fétiche devenu christique : bouc émissaire à la fin du second opus, en état de résurrection permanente pendant tout le troisième opus. De manière plutôt surprenante, voici le cinéma fondamentalement païen de Nolan envahi par des motifs chrétiens comme la foi, l’espérance et la recherche (certes bien masquée) de la sainteté. Car ce qui est émouvant dans cette évolution, ce n’est pas la déification du super-héros, finalement très banale, mais la subtilité de son reflet dans les yeux des personnages secondaires : Gordon, le fidèle Alfred ou le jeune inspecteur Blake. Ce dernier fait à ce propos, dans un dialogue avec Bruce Wayne, un curieux éloge du masque : plus qu’une garantie d’anonymat, le masque instaure une forme de présupposé démocratique – n’importe qui pourrait emprunter les traits de Batman, car tout le monde est appelé à exceller.

Avec l’exemple de Blake, interprété par un Joseph Gordon-Levitt plutôt bon, on s’aperçoit que le super-héros n’existe que par un acte de foi collectif. Mais cet acte de foi est d’abord très concret, c’est simplement ce qui rend aux choses leur consistance et leur assise : il suffit d’un doute pour que les surfaces se fissurent et que les sols se dérobent. Il faut courir, comme le joueur de football fuyant la pelouse du stade en train de disparaître sous ses pieds, ou, pire, avancer sur un fleuve gelé, et voir petit à petit la glace se craqueler devant soi. The Dark Knight rises raconte la mise en péril d’une confiance fondamentale, la croyance comme mode d’appréhension des objets de la réalité ordinaire, ce que Platon nommait pistis. L’arrivée de Bane, le méchant, a d’abord pour conséquence de rendre impossible cette confiance basique dans la solidité du sol. Comme par hasard, ce n’est pas sur la terre ferme qu’on le voit apparaître la première fois, mais dans l’environnement incertain et provisoire d’un avion détourné par un autre avion – avatar de la fameuse séquence en apesanteur d’Inception.

Mais ne croyez pas pour autant que Bane soit comme le Joker de The Dark Knight un pur ferment d’anarchie. Certes, l’un des premiers gestes de Bane est de braquer la bourse de Gotham, trahissant cette autre forme de confiance qui fait la valeur admise de l’argent. Et cette autre forme de confiance a certes son importance dans l’univers de Batman et de la Wayne enterprise. Mais Bane est plus un révolutionnaire qu’un anarchiste : il n’a rien contre l’idée de l’ordre, il veut seulement instaurer un nouvel ordre. Le Joker mène à Bane comme l’anarchie mène à la tyrannie. Ils sont les deux visages du terrorisme : d’un côté le terrorisme tel qu’on le conçoit aujourd’hui, de l’autre le terrorisme d’Etat qui est celui de la Terreur. Le rapport de ces deux personnages à l’image filmée dit beaucoup de leurs différences : quand le Joker diffuse ses menaces via des vidéos amateur au comique glaçant, Bane s’exprime très sérieux dans le micro d’un stade de foot américain, reproduit sur un écran gigantesque. Avec Bane, c’est aussi le rapport de Batman avec son ennemi qui s’inverse. Pour traquer le Joker, il avait du concevoir un écran de contrôle agglomérant des milliers de caméras de surveillance, face à Bane il se retrouve sous terre, condamné à regarder l’apocalypse de Gotham sur un petit écran.

Le nouvel ordre instauré par Bane trouve son image dans l’architecture de Gotham City, faite d’interminables buildings et de souterrains ramifiés – Nolan exploite à fond l’imagerie romantique du skyline au crépuscule, filmé comme un palais en ruines. La structure de la ville est ainsi faite que quand le sol se dérobe, c’est pour laisser place à un autre niveau, à un autre plancher. Les occurrences sont nombreuses dans le film de ces raccords mille-feuille entre une strate et une autre, par exemple quand il s’agit de s’approprier les engins de guerre de Batman. C’est tout le charme de Nolan : avant d’être symboliques, ses correspondances sont architecturales. Et le film lui-même adopte ce type de structure stratifiée, jouant des tonalités de l’image comme des niveaux de mémoire, et rendant le plan accessible aux affleurements inattendus. Nous ne sommes plus ici dans la tendance au fragment et à la discontinuité – qui était le propre de Memento ou même de Batman begins – mais dans une narration transparente, laissant simplement flotter une poignée de moments enfouis. Et puisqu’il faut toujours s’en défendre, ce n’est pas là coquetterie de scénariste ou gadget de monteur de clip : ce qui au fond intéresse Nolan, ce sont les moments d’absence qui nous font circuler dans le film, ces situations d’apesanteur entre un endroit et un autre.

Bien sûr, on l’admet bien volontiers en voyant Catwoman, Nolan reste un sacré fétichiste. C’est d’ailleurs quand il filme l’excellente Anne Hathaway qu’il retrouve son goût pour le plan très court, centré sur des détails aussi intéressants que les talons de la jeune femme, la couture de son bas, ou les perles de son collier. Eros a fait son entrée dans le cinéma de Nolan, cela méritait d’être salué.

La solitude du professeur d’histoire-géographie

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Le 5 juillet, Vincent Peillon, ministre de l’Éducation nationale, donnait le coup d’envoi de « la concertation sur la refondation de l’école ». Devant 200 personnes rassemblées dans le grand amphi de la Sorbonne, il expliqua qu’il s’agissait de « refonder la République par l’école ». La refondation républicaine, c’est son grand truc, à Peillon : le 26 juin dernier, il en avait effleuré l’idée dans une lettre qu’il avait adressée à « tous les personnels de l’Éducation nationale », tel un Pape qui délivre à ses évêques une exhortation apostolique. On se gardera de faire un rapprochement avec la lettre que Jules Ferry envoya le 17 novembre 1883 aux instituteurs : là où le ministre de l’instruction de la IIIe République, influencé par le protestantisme, vantait la nécessité d’une morale laïque à l’école, Vincent Peillon, qui parle de l’accueil des enfants de moins de trois ans, de la durée de la pause à la mi-journée ou encore des nouveaux emplois d’auxiliaires de vie scolaire, pourrait donner l’impression que l’école est devenue une vaste garderie. Sa lettre n’évite pas le verbiage, notamment parce qu’il se croit obligé d’invoquer la République à tout bout de champ. À force, on pourrait d’ailleurs se demander comment les autres pays, qui n’ont pas la chance d’avoir notre république, disposent d’un système éducatif décent. Le ministre ne parle pas des niveaux d’exigence, constamment revus à la baisse au nom de dogme de l’égalité.

C’est comme si les résultats des élèves importaient peu à l’Éducation nationale : serait-ce pour cela qu’un ministère à la Réussite éducative a été créé? Mais ne faisons pas de mauvais esprit : c’est sur la réforme du lycée, voulue en 2010 par son prédécesseur, que l’on attendait le ministre. Or il s’est contenté d’annoncer que « l’enseignement facultatif d’histoire-géographie prévu par les textes en vigueur sera proposé à tous les élèves de terminale scientifique ». Une façon d’inventer « l’option obligatoire », qui ne répond pas aux attentes des professeurs d’histoire-géographie : les syndicats, comme le SNES, ont immédiatement exprimé leur scepticisme car ils espéraient un allègement du programme et la suppression de l’épreuve anticipée d’histoire-géographie en 1ère S.
Cette épreuve, soufflée à Luc Chatel par feu Richard Descoings, s’avère pourtant être un véritable fiasco. Les nouveaux programmes de Première, lourds et mal conçus, sont trop ambitieux : la somme des connaissances demandée est énorme, si bien que les élèves ont été condamnés à bachoter tout au long de l’année, de façon à préparer une épreuve invraisemblable. Mais un bachotage fastidieux n’est pas gage de réussite : preuve en est, les sujets proposés pour les lycées français d’Afrique et de la péninsule ibérique ne correspondaient pas aux différents cadrages concédés par l’Inspection !

Or enseigne-t-on seulement pour préparer les élèves à passer un examen ? Quelle est la finalité de l’histoire-géographie au lycée? En avril dernier, dans le nº160 de sa revue Pour, la Fédération Syndicale Unitaire (FSU) consacra un dossier aux programmes d’histoire. On découvre que le syndicat reproche aux programmes d’être trop centrés sur la France et d’ignorer l’origine des élèves: « De l’école élémentaire au lycée, on doit interroger l’image d’Épinal construite au XIXème siècle d’une nation française paysanne, descendant d’une Gaule folklorisée, riche de ses grands hommes (les femmes n’existent pas dans cette histoire) et de ses batailles de légende. Il ne s’agit pas de « réécrire » l’histoire au profit de tel ou tel courant historique, mais bien d’élaborer les outils les plus efficaces pour les élèves tels qu’ils sont, avec un objectif, celui de permettre à tous de devenir des citoyens d’une France plurielle et métissée, ouverte à la diversité des cultures, forte de la connaissance d’un passé moins « national » et européanocentré ». Ce discours est caricatural : d’abord, cela fait longtemps que les élèves ne savent plus qui sont Clovis, Jeanne d’Arc, Henri IV ou même Napoléon. C’est aussi ignorer que le programme d’histoire du 2 août 1880, prévoyait, pour la classe préparatoire à l’enseignement secondaire, l’étude de biographies d’hommes illustres du monde entier, parmi lesquels Mahomet, Dante, Vasco de Gama, Christophe Colomb, Galilée, Pierre le Grand ou encore Cook[1. Louis Cons. Biographies d’hommes illustres des temps anciens et modernes, Paris, Delagrave, 1884, 188 pages.].

Fin mai, reprenant l’argumentaire de la FSU, l’historien Nicolas Offensdadt, interviewé dans L’Humanité, dénonçait une instrumentalisation de l’histoire par Nicolas Sarkozy et préconisait une sortie urgente du « roman national ». Cela sous-entend que la seule conception correcte de l’histoire est celle que la gauche nous inculque. D’ailleurs, le nouveau programme de Première, pourtant validé par un ministre de Sarkozy, reprend tous les mythes que la gauche a construit à son avantage, qu’il s’agisse de l’affaire Dreyfus ou du rôle des communistes dans la Résistance.

Car la gauche a l’habitude de faire un usage idéologique de l’histoire. À partir de là, une seule vision du monde doit être enseignée. Il n’est donc pas étonnant que Métronome, le livre du comédien Lorànt Deutsch, qui n’a pourtant aucune prétention scientifique, ait été violemment attaqué par le groupe PCF-Front de gauche du Conseil de Paris au motif qu’il dénigrerait « la Révolution et la Commune »: il n’est pas conforme à l’histoire officielle et son succès, peut-être auprès de lecteurs qui n’aimaient pas l’histoire telle qu’elle est enseignée à l’école, ne peut que déranger. C’est comme si l’histoire était « sous surveillance » pour reprendre l’expression de Marc Ferro.

En fait, depuis les débuts de la IIIe République, l’enseignement de l’histoire n’a jamais été innocent. Alors qu’il s’agissait de construire l’identité et la mémoire de la nation, deux ouvrages, dont la parution est pourtant antérieure aux lois scolaires de Jules Ferry, marquèrent les Français de cette époque: L’histoire de France, d’Ernest Lavisse (1876), que Pierre Nora qualifie d’« évangile de la République », et Le tour de France par deux enfants, d’Augustine Fouillée (1877). À travers l’histoire de deux orphelins qui fuient la Lorraine, ce livre de lecture du cours moyen sublimait l’image d’une France concentrée sur elle-même, unie malgré sa diversité – une diversité au sens braudélien, c’est-à-dire qu’elle s’inscrit dans la géographie. Ainsi, l’école de la IIIe République formait des citoyens français par delà les particularismes régionaux : n’était-ce pas déjà, finalement, une école du « vivre ensemble » ?

Justement, ce « vivre ensemble » est aujourd’hui présenté par le SNES comme l’un des objectifs de l’enseignement de l’histoire-géographie. Or le contexte a changé depuis Jules Ferry: la diversité n’est plus intérieure mais exogène, c’est-à-dire qu’elle provient de l’extérieur. L’immigration transforme la société et remet en question le modèle républicain de l’école : qui osera en parler lors de la concertation sur la refondation de l’école ? Sans doute personne: ce serait en effet refuser l’idée, entretenue d’ailleurs par les programmes d’histoire-géographie, que l’immigration est forcément bénéfique. La Cité nationale de l’histoire de l’immigration, inaugurée en 2007, n’a pas fait l’objet de polémiques comme la création de la Maison de l’histoire de France. Car ceux qui prônent aujourd’hui le « vivre ensemble » cherchent dans le même temps à déconstruire l’idée de la nation.

Or la citoyenneté française, telle qu’elle peut se forger grâce à l’histoire-géographie, est aujourd’hui remise en question par la mondialisation, c’est-à-dire à la fois par les flux migratoires et la construction européenne. Les nouveaux programmes de géographie de première s’inscrivent dans cette logique: l’échelle nationale semble disparaître, comme si elle était un intermédiaire inutile entre les territoires de proximité et l’Union européenne. Du coup, on voit mal comment “l’école pourrait refonder la République“. On n’attendra donc pas grand chose de la concertation sur la refondation de l’école lancée par Vincent Peillon. D’ailleurs, comment refonder l’école avec des gens qui ont contribué à son déclin, tels que Philippe Meirieu, le gourou du pédagogisme, ou encore Christian Forestier, qui est selon Vincent Peillon « l’un des meilleurs connaisseurs de notre système éducatif » et qui squatte la rue de Grenelle depuis des décennies ? Ces spécialistes de l’éducation n’en finissent pas de refonder l’école avec les résultats que l’on sait. Parmi les participants à la concertation, on remarquera également Louis Schweitzer : lorsqu’il était président de la Halde, il n’hésitait pas à parler de discrimination parce que les femmes, les minorités visibles, les handicapés et les homosexuels étaient trop peu présents dans les manuels d’histoire-géographie ! Or l’enseignement de l’histoire-géographie est particulièrement menacé par l’essor du communautarisme, comme le signalait le Haut Conseil à l’Intégration dans un rapport publié en 2011 : « Les cours d’histoire sont le lieu de contestations ou d’affrontements, de mise en concurrence de mémoires particulières qui témoignent du refus de partager une histoire commune. […] La vision du monde qui semble s’opérer est binaire : d’un côté, les opprimés, victimes de l’impérialisme des Occidentaux, et ce, depuis les temps les plus reculés, et de l’autre, les oppresseurs, les Européens et Américains blancs, pilleurs des pays du tiers-monde. Cette vision fantasmée sert d’explication à l’histoire du monde et de justification aux échecs personnels[2. Haut Conseil à l’Intégration. Les défis de l’intégration à l’école et Recommandations du Haut Conseil à l’intégration au Premier ministre relatives à l’expression religieuse dans les espaces publics de la République, Paris, La documentation française, 2011, 197 pages.] ». Plus généralement, c’est toute l’école qui est exposée à la menace du communautarisme. On voit déjà se développer l’ELCO (enseignement des langues et cultures d’origine), qui permet aux écoliers de primaire volontaires de bénéficier de cours gratuits de portugais, de turc ou d’arabe, organisés et financés par les ambassades de Turquie, du Maroc ou d’Algérie.

Si on n’est pas encore arrivé à une scolarité dans la langue d’origine de l’enfant, comme le préconise la psychiatre Marie Rose Moro, qui milite ouvertement pour une société multiculturelle, on commence à s’éloigner clairement de l’école de Jules Ferry, c’est-à-dire d’une instruction obligatoirement et exclusivement en français. À l’époque, la République avait l’habitude de considérer que le français, qu’elle opposait aux langues régionales, était le ciment de la nation. On imagine sans difficulté que le rapport qui sera rendu cet automne à Vincent Peillon n’abordera pas ces questions. Finalement, la concertation voulue par le ministre ressemble à un concile, avec ses évêques et ses thuriféraires qui vont nous ressasser le bon vieux credo habituel, à savoir que le rôle de « l’école de la République » est de réduire les inégalités sociales. Et là, on réalisera que François Hollande a rendu hommage à Jules Ferry le jour de son investiture pour mieux liquider son héritage et offrir un enterrement de première classe à l’école républicaine.

Les orphelins de la sentinelle soviétique

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« Que leur édifice social s’écroule, qu’ils nous cornent aux oreilles ce qu’ils veulent », écrivait déjà Dostoïevski dans L’éternel mari. L’ancien pensionnaire de la « maison des morts » n’aurait pas manqué d’ironiser en observant la trajectoire de la Sainte Russie aux deux extrémités du XXe siècle, de l’espoir libéral à la dégelée démocratique, et soixante-quinze ans de mise au pas bolchévique entre temps. À l’orée de la décennie 1990, il ne restait plus de l’édifice soviétique ébranlé que de vains slogans patriotiques ripolinés qui allaient accompagner le déclin russe.[access capability= »lire_inedits »]
De Minsk à Vladivostok, les naufragés de l’an I démocratique nés dans les années 1970 assistèrent à l’agonie de la « sentinelle assassinée ». Avec cette formule, leur aîné Edouard Limonov mit au jour l’extraordinaire abaissement que fut la fin de l’URSS pour des masses d’individus incapables de se projeter dans un dessein collectif.

Dans Retour à la case départ, Vladimir Kozlov retranscrit crûment les désillusions de la génération post-perestroïka. Son héros Alex, exilé à Prague, replonge dans le climat d’impunité générale qui permit aux oligarques de mettre la main, grâce à leurs agences de com’ toutes neuves, sur des pans entiers de l’économie et des collectivités locales. C’est en dialoguant avec un fasciste pétri d’idéaux soviétiques rouillés que le personnage de Retour à la case départ sonde les manifestations de la vacuité post-moderne : « Pour moi, Loukachenko, c’est l’incarnation de la mentalité post-soviétique. Un type sans idéaux, sans principes, sans idée maîtresse. Poutine, c’est autre chose, c’est un sbire du KGB devenu affairiste, il agit selon les axiomes des milieux d’affaires. […] Tandis que Loukachenko se fout des affaires, et de tout le reste. Il n’est ni communiste, ni anticommuniste, il ne croit ni à l’économie socialiste, ni à l’économie capitaliste, il n’est pas religieux et ça n’est pas non plus un athée… »

Du glauque à l’épique

Ainsi que l’illustre l’intrigue haletante de Retour à la case départ, la « mentalité post-soviétique » façonne de singuliers romans russes, dépourvus de l’arrière-plan métaphysique chers aux grands ancêtres – Tolstoï, Tourgueniev ou Dostoïevski. Chez Kozlov, une barbarie brute et abyssale s’enracine dans le marais indistinct d’une adolescence à l’ombre des eighties, dont l’ultra-percutant Racailles dresse un portrait accablant. Ces enfants de la balle surnommés Orang-Outan, Byk, Viek, Klok vont courir les rats ou les filles dans leur banlieue bétonnée. Sur fond de rock apocalyptique, leur cocktail biture-baston-baise rappelle le triste quotidien des skinheads occidentaux, leurs immédiats contemporains, jouant aux punks de bas étage dans de sinistres rixes et des orgies alcooliques.

Pourtant, nulle fatalité n’est à l’œuvre. Si des processus dissolvants minent la société et l’Etat russes, ils n’annihilent pas le système immunitaire des quelques résistants au nouvel ordre des choses. Loin de l’écriture sèche et heurtée de Kozlov, la prose du trentenaire Zakhar Prilepine exprime la réaction épidermique d’une jeunesse révoltée par le capitalisme poutinien.
De Pathologies à Des chaussures pleines de vodka chaude¸ le limonovien Prilepine prend le pouls battant d’une génération de « jeunes gens étranges, incompréhensibles, rassemblés un par un à travers tout le pays, unis par Dieu sait quoi, par un signe peut-être, une marque appliqués à la naissance ». Son petit peuple des campagnes et des faubourgs russes, souvent passé des unes aux autres au gré de l’exode rural, bouscule le nihilisme ambiant par un engagement héroïque et désintéressé : en Tchétchénie dans Pathologies, ou dans les rangs nationaux-bolchéviques dans San’kia. Tel un peintre cubiste, Prilepine amasse les matériaux disparates pour construire son œuvre protéiforme. Ses romans et nouvelles confrontent des personnages incarnant chacun une idée, sans que les convictions et valeurs de l’auteur n’influencent le cours du récit et le jugement du lecteur.

Ses mousquetaires radicaux, épigones de Mishima, « avaient décidé de répondre de tous – en un temps où il était devenu ridicule de répondre d’un autre que soi-même » en s’engageant dans le sacrifice de soi, là où d’autres se résignent à l’abattement. Avant la parution de la traduction française du Singe noir à l’automne prochain, c’est dans le flamboyant San’kia que nous trouverons la plus belle transfiguration épique de la décrépitude post-soviétique. De la description émue des campagnes sinistrées au récit pétaradant de leurs opérations quasi-kamikazes, ces hommes révoltés naviguent en eau trouble.
Aux enfants perdus de la « sentinelle assassinée », Zakhar Prilepine et Vladimir Kozlov proposent d’acides viatiques. Qu’il plaise aux derniers juges humains d’absoudre leurs péchés.[/access]

Retour à la case départ, Moisson Rouge, traduit par Thierry Marignac, 2012.
Racailles, Moisson Rouge, traduit par Thierry Marignac, 2010.
San’kia, traduit par Joëlle Dublanchet, Actes Sud, 2009.

*Photo : Vladimir Kozlov (Moisson rouge)

Le cirque des Jeux

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Comment masquer une récession sans précédent qui prouve que les méthodes libérales pour soigner les plaies du libéralisme sont une catastrophe ? Vous savez, comme si vous vouliez soigner une pneumonie en recommandant au malade de prendre des bains glacés en plein vent… Regardez l’actuel chaos de l’Espagne qui avait pourtant tout bien fait comme on lui disait, avec José Luis Zapatero puis Mariano Rajoy dans le rôle du bon élève sympa…
Le Royaume-Uni, lui nous apprend qu’il y a deux méthodes pour faire oublier une situation économique épouvantable. La première, c’est une bonne guerre. Une bonne guerre, ça mobilise tout le monde autour des saines valeurs du patriotisme et ça permet de faire un peu fonctionner une armée qui s’encroûte toujours à la longue.
L’exemple parfait est Margaret Thatcher. En 1982, alors que sa réélection était plus que fortement menacée après la purge terrifiante qu’elle avait fait subir à son pays d’assistés, elle avait déclaré la guerre à l’Argentine qui avait débarqué sur quelques îlots qu’on appelait les Malouines, au large de ses côtes.

Le prétexte était tout trouvé. God save the queen, Union Jack qui claque au vent, dernier tango pour la Navy, un prince de la famille royale qui prend part aux combats dans un hélicoptère et tout le tralala.
Un tralala pour un conflit d’opérette, très vintage, mais qui a tout de même coûté la vie à près de 700 jeunes argentins et plus de 250 britanniques tout aussi jeunes. Mais enfin, la dame de fer avait réussi son coup, avait été réélue et, forte de sa légitimité, avait pu méthodiquement détruire les féodalités syndicales et mettre à genoux les mineurs britanniques en les matraquant et en les faisant crever de faim. Le rêve humide de tout de que l’Europe compte de libéraux aujourd’hui, c’est à dire beaucoup de monde…

L’autre méthode, c’est le sport. Les Espagnols, dont on parlait plus haut, sont incapables d’éteindre les incendies monstres en Catalogne parce qu’il n’y a plus de services publics pour cause de coupes budgétaires. Ils sont obligés de s’en remettre à la météo et pourquoi pas, comme les Indiens, à faire des danses autour d’un totem pour faire venir la pluie.

Mais enfin, qu’importe, les Espagnols sont champions de l’Euro de foot et assurent des places de choix dans à peu près dans toutes les disciplines. Ce n’est plus « panem et circenses » mais seulement « et circenses ». Enfin, le fabuleux Xabi Alonso, auteur des deux buts contre l’Italie, ferait presque oublier les ventres vides.
Les Britanniques, eux, ont trouvé encore mieux. Comme Cameron a déjà utilisé sa carte guerre avec l’Afghanistan et l’Irak, il lui reste une carte Jeux Olympiques pour faire oublier la crise. Les JO ont beau coûter une fortune, 13 milliards d’euros[1. On rappellera, à titre de comparaison, que l’on met cet été le pistolet des réformes austéritaires sur la tempe grecque pour un prêt éventuel de 31 milliards à l’automne.], ils offrent un formidable cache-sexe à la récession économique et à la régression sociale. Selon les chiffres publiés par l’Office national des statistiques, le produit intérieur brut de la Grande-Bretagne a reculé de 0,7% d’un trimestre à l’autre après un repli de 0,3% sur les trois premiers mois de l’année; les économistes prévoyaient en moyenne un recul de 0,2%. Et pourtant, miracle ! La flexibilité du marché du travail est telle, le salarié est tellement moulé dans la logique libérale que le chômage a reculé malgré la récession, ce qui est aberrant d’un point de vue économique. Le taux de chômage est en effet tombé à 8,1 % de la population active en mai, après 8,2 % les deux mois précédents, selon des statistiques officielles publiées le 18 juillet.

Enfin, on sera reconnaissant à Cameron de préférer, cette fois ci, distraire son peuple avec du saut à la perche plutôt que par des tirs de missiles. Chez nous, avec les plans sociaux qui s’annoncent, on ferait bien de prendre modèle sur nos amis Tommies. « Déjà Alcatel perçait sous PSA » aurait dit Hugo…

Soit une guerre, soit une bonne équipe de foot. Sinon, le Redressement productif, ce n’est pas pour demain la veille !

*Photo : The Department for Culture, Media and Sport

Quand la France s’éveillera

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« J’habite en France » : en proposant cette thématique très ouverte pour ne pas dire vague, nous voulions privilégier la flânerie sur la théorie, l’expérience sensible sur les visions abstraites, la subjectivité de chacun sur le catéchisme collectif – auquel on n’échappe pas si facilement. Des contributions qui suivent, dessinant la carte imaginaire d’une France aimée ou détestée, vécue ou rêvée, disparue ou à venir, se dégage pourtant sinon une conclusion, une impression générale : la France ne sait plus où elle habite. Et, faute de pouvoir imaginer un avenir commun, elle n’en finit pas de pleurer son passé enfui. Après tout, ce n’est pas la planche la plus pourrie à laquelle on puisse s’agripper pour échapper à la noyade.

Autant l’avouer d’emblée : il est difficile d’échapper à la nostalgie et à la déploration, tant un grand nombre de nos concitoyens, bien au-delà des lecteurs et auteurs de Causeur, ont la certitude que quelque chose se défait, quelque chose qu’ils ne savent pas nommer ni même décrire, mais qui tisse le lien protéiforme et évanescent qui transforme un ou des groupes d’individus en peuple. On n’a pas besoin d’être psychanalyste pour savoir que le vacarme suscité par l’expression « Identité nationale » est l’expression d’une difficulté névrotique. Et comme l’époque n’aime rien tant que les identités particulières, singulières, personnelles, encouragées à s’exhiber et à revendiquer leur inscription dans le marbre institutionnel, il est clair que c’est l’adjectif « national » qui nous gratte là où ça fait mal. Les péroreurs lyriques peuvent bien célébrer la beauté qu’il y a à n’être de nulle part, tout en affichant, sans craindre la sortie de route logique, leur compassion pour ceux qui endurent les tourments de l’exil. Le sentiment national n’a évidemment pas disparu, ni l’attachement des hommes à tout ce qui fait leur culture – ce qui bien sûr, n’interdit nullement à chacun d’en adopter une qui ne soit pas, ou pas exclusivement, celle de ses parents. (On lira à ce sujet le texte de Daoud Boughezala qui, en inversant la perspective habituelle sur l’immigration, déconstruit le multiculturalisme qui s’est imposé à nous sans que nous l’ayons voulu.) Mais à force d’être combattu, dénoncé et finalement refoulé, cet amour de la nation est de plus en plus souvent exclusif plutôt qu’inclusif, malheureux plutôt que joyeux, et méfiant plutôt qu’accueillant.

Il faudrait s’obliger, parfois, à mettre l’accent sur ce qui va bien, ou pas si mal, pour ne pas rejouer sans cesse l’air du « Tout fout le camp ! ». Après tout, lequel d’entre nous aimerait se retrouver dans un pays où patrons, pères et maris sont tout-puissants ? Notre goût pour la nostalgie irait-il jusqu’à nous faire revivre avec plaisir dans une France où il fallait deux jours pour aller de Limoges à Vierzon[1. À vrai dire, peut-être faut-il encore deux jours avec la SNCF… Non, c’est une blague, je le jure.] ? Nous vilipendons la dictature du temps réel, mais serions-nous prêts à attendre une semaine l’arrivée d’une lettre – il est vrai que, grâce à notre beau Service public du courrier, les rares adeptes de cet antique mode de correspondance font régulièrement l’expérience d’une telle attente, parfois sans fin.
Mais alors que dire ? Que tout ne fout pas le camp ? C’est indéniable, mais peut-on taire tout ce qui se délite ou se débine ? Faut-il rire de tout, y compris des mauvaises manières de nos footballeurs, ou se demander avec Alain Finkielkraut si cette équipe de France n’est pas « à l’image d’une France qui ne sait plus transmettre, qui ne sait plus éduquer et qui se voit contrainte de faire avec la hargne, la susceptibilité et l’impudence » ? Devons-nous mobiliser toute notre compréhension pour le voyou qui pourrit la vie de sa cité et initier les habitants à la stratégie du cloporte exposée par Cyril Bennasar – « Si on vous attaque, jetez-vous par terre et roulez-vous en boule ! » ?

Le passé, lui aussi, recèle nombre de chausse-trappes, tant la France, nation historique s’il en est, est passée maîtresse en l’art de réécrire son histoire. Roland Jaccard et Charlotte Liébert-Hellman évoquent, chacun à leur manière, les facéties de notre inconscient révolutionnaire : si chacun, y compris votre servante, est prompt à brandir les valeurs de 1789 comme Moïse les Tables de la Loi, il est douloureux d’admettre que nous avons échoué à mener à son terme le véritable programme de la Révolution : « Tous aristocrates ! ». Résultat : d’une part notre bruyant amour de l’égalité cache souvent un sens affirmé des hiérarchies de l’argent et de la notoriété ; et d’autre part, un égalitarisme niveleur finit par renvoyer la civilité elle-même dans l’enfer de l’Ancien régime – après tout, pourquoi certaines manières seraient-elles plus égales que d’autres ?

Curieusement, la crise, le chômage et l’avenir des gosses, sujets dont on nous dit, et à raison, qu’ils préoccupent les Français au premier chef, n’interviennent qu’à l’arrière-plan de ce sombre tableau. Encore que pour Périco Légasse, qui en appelle à une Révolution alimentaire, nous ne savons plus qui nous sommes parce que nous ne savons plus ce que nous mangeons (et inversement) ; et cela a bien quelque chose à voir avec un capitalisme euro-mondialisé qui aimerait nous mettre tous au régime « junk-food », pour le plus grand bonheur des industriels de la malbouffe. De plus, la France aimée et regrettée ressemble presque toujours à celle des routes départementales et des DS que Jérôme Leroy continue, par l’imagination, à arpenter avec bonheur : pour la plupart d’entre nous, c’est la France de notre enfance, mais c’est aussi celle des Trente glorieuses, époque bénie où le capitalisme ne semblait pas être le problème mais la solution. D’ailleurs, pour Florentin Piffard, même la glorieuse quinzaine anti-Le Pen et les festivités antifascistes des années 1990 appartiennent à un passé d’autant plus doux qu’il est révolu. Peut-être bien, en effet, venons-nous de traverser dix années qui ont ébranlé le monde. Et je ne voudrais pas être décourageante, mais on n’a encore rien vu.

Dans ce paysage désolé, il n’est pas anodin que l’un des rares textes optimistes de ce dossier soit consacré à une bizarrerie de la langue française, le « e » caduc – qui peut ou non être muet, ne confondons pas tout. Pour Romaric Sangars, cette particularité enchâssée dans les replis de notre plus beau trésor contient à elle seule tout l’esprit de finesse français, mais aussi une relation spécifique entre hommes et femmes qui « ne sont pas séparés par une division tranchée, mais acoquinés dans un jeu subtil » : « Dans notre encodage spirituel à nous, si le féminin est marqué, c’est d’une façon où il se trouve frôler le masculin. » S’il devait rester une seule chose de la France, j’aimerais, pour ma part, que ce fût celle-là.

Cet article en accès libre est extrait du numéro 49-50 de Causeur magazine. Pour lire l’intégralité de ce numéro, achetez-le ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

Achat au numéro : 6,50 € ; Offre Découverte : 12,90 € (ce numéro + les 2 suivants) ; Abonnement 1 an : à partir de 34,90 €

 

 

*Photo : http://beyondthepubyard.files.wordpress.com Damien Meyer (AFP Photo)

Syrie-Turquie : des rebelles peuvent en cacher d’autres

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Avant le déclenchement de la bataille d’Alep entre le pouvoir légaliste syrien et la guérilla qui se prévaut d’une légitimité démocratique, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré que son pays se réservait le droit de pénétrer en territoire syrien pour y traquer les « terroristes du PKK » qui prépareraient des opérations antiturques. Dans la foulée, la page Facebook officielle de Bachar Al-Assad – hyperactive depuis 14 mois et qu’on imagine mal gérée par un fan freelance du président syrien – rétorquait vertement : « si la Turquie entend chasser les rebelles kurdes sur notre territoire, nous avons également le droit de traquer les rebelles qui officient sur le territoire turc ». Il est vrai que l’Armée Syrienne Libre utilise la Turquie comme base-arrière stratégique et logistique, ce qui n’est pas un élément négligeable sachant qu’Alep est à seulement trente-cinq kilomètres de la frontière.

Du point de vue strictement légaliste, les hommes de l’opposition armée qui attaquent postes de police, sièges de l’armée et enlèvent les dignitaires réputés proches du pouvoir, mais aussi certains pèlerins chiites libanais pour s’en servir de monnaie d’échange avec le Hezbollah, sont au régime de Damas ce que le PKK est à la République turque, la vitrine légale en moins.

On nous rétorquera à raison qu’Ankara ne réprime pas sauvagement les manifestations et n’étouffe pas le moindre début de contestation politique, pas plus qu’Erdogan n’a assis son pouvoir sur une dictature présidentielle à parti unique. C’est là que le bât blesse : le clan Assad, qui a accumulé crimes et erreurs politiques, mérite sans doute ce qui lui arrive, ce qui n’exonère d’ailleurs pas l’opposition de ses responsabilités, notamment vis-à-vis des minorités religieuses qui paient déjà un lourd tribut à la « révolution ».

Mais la Syrie, véritable perdante des années Assad comme de la rotation politique qui s’annonce, n’en méritait pas tant. Seul lot de consolation, dans la région kurde syrienne de la Jezireh, la transition s’effectue pacifiquement, les caciques baathistes ayant déserté leurs casernes pour défendre d’autres gouvernorats. Si les « rebelles » kurdes syriens parviennent à accomplir une révolution sans effusion de sang ni nettoyage ethnoreligieux, c’est sans doute aussi parce que leur nation est homogène et déjà solidement constituée, à la différence de la mosaïque syrienne. Ce fait est certainement regrettable mais force est de constater que, de Tunis au Caire, les « révolutions arabes » s’accommodent mal de la diversité. Que les laudateurs aveugles de ces deux concepts discutables se le tiennent pour dit.

Najat Vallaud-Belkacem n’est pas Claudine Dupont

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« Elle s’appellerait Claudine Dupont, elle ne serait peut-être pas là. Elle doit assumer son identité et en être fière ». Cités par Le Point, ces propos de Ségolène Royal au sujet de Najat Vallaud-Belkacem, jeune pousse ségoléniste devenue porte-parole du gouvernement, ont fait couler beaucoup d’encre la semaine dernière. Mais Royal a par la suite affirmé que sa pensée avait été déformée et qu’elle ne se reconnaissait pas « dans les propos réducteurs que lui prête le journal Le Point à propos de Najat Vallaud Belkacem et qui aboutissent à lui faire dire le contraire de ce qu’elle a toujours affirmé ».

Cette affaire vient peu après la polémique autour du passage sur Europe1 de Fleur Pellerin, ministre des PME et de l’Economie numérique. En introduction de son interview, le journaliste Daniel Schick lui a demandé : « Savez-vous vraiment pourquoi vous avez été choisie ? Parce que vous êtes une belle femme issue de la diversité ? Parce que vous appartenez à une minorité peu visible ? ». En retour, la sénatrice PS Laurence Rossignol a exigé qu’on « vire » Daniel Schick de l’antenne d’Europe1.

Il n’empêche qu’une question demeure. Les personnalités politiques « issues de la diversité » (mot politiquement correct pour ne pas dire Noir ou Beur) doivent-elle leur ascension essentiellement voire uniquement à leur origine ethnique ? Vallaud-Belkacem et Pellerin étaient-elles les meilleures à leur poste ?

A droite, Nicolas Sarkozy qui s’était vanté d’avoir nommé un « préfet musulman » en 2004, n’a pas caché ses positions en matière de discrimination positive. A gauche, au vu des réactions sur les affaires Pellerin et Vallaud-Belkacem, on semble considérer cette pratique comme anti-républicaine.

Sauf que dans les faits, le PS et ses cadres ont clairement avoué leur conception de la méritocratie. Sans oublier… Fleur Pellerin elle-même. Dans une interview donné à Elle, peu avant son passage sur Europe1, elle était revenue sur les raisons de sa promotion : « Quand il a fallu renouveler les équipes, on a cherché des femmes, jeunes, issues de la société civile et de la diversité, même si cette dernière donnée m’énerve. Je cochais pas mal de cases, et j’ai des compétences en finances publiques ».

Durant les législatives, le PS avait réservé 23 circonscriptions aux candidats « issus de la diversité » comme la 10e circonscription de l’Essonne, celle de Julien Dray devenu aujourd’hui le fief de Malek Boutih. Sur 6 autres circonscriptions réservées, c’est le bureau national du PS qui a désigné d’office les candidats, quitte à se fâcher avec les militants locaux. En Haute-Garonne, Kader Arif, élu et devenu ministre des anciens combattants, a ainsi dû affronter deux candidatures dissidentes.

A l’époque, le PS, par la voix de Christophe Borgel, secrétaire national aux élections, avançait que ces désignations d’office avaient été décidées parce que « les conditions locales d’investiture étaient telles qu’il y avait des refus d’accueillir un candidat ou une candidate issue de l’immigration ou des DOM ».

Et pour quelles raisons les sections locales ont fait barrage ? Imaginons qu’il y ait des militants PS purement racistes qui refusent de soutenir un candidat, pourtant méritant, en raison de la couleur de sa peau. Le règles internes au parti et le Code Pénal sont largement suffisants pour sanctionner de tels comportements (Frêche a été exclu pour moins que cela) et permettre que le meilleur candidat soit désigné, quelque soit ses origines ethniques. En revanche, imposer un candidat noir ou beur depuis Solférino est le meilleur moyen d’acter le fait que ce dernier a été choisi pour ses qualités génétiques plus que politiques.

Ce n’est pas la première fois que le PS avoue de telles pratiques. En février 2009, Martine Aubry avait lancé dans Le Parisien : « Sur la question de la diversité, la gauche n’a pas été bonne, je le reconnais. Aujourd’hui, nous agissons : 20 % des membres de notre direction sont ainsi issus de la diversité. Pour les élections européennes, nous garderons le même critère, y compris pour les places éligibles et les têtes de liste. » Sans le dire, Aubry a avancé l’idée d’un quota ethnique chiffré pour désigner ses candidats. Reste à savoir si placer un métis compte pour un demi-candidat issu de la diversité et si un noir de confession musulmane compte double.

On répondra que les députés et autres élus doivent représenter leurs électeurs. Que sans ces mesures, il n’y aurait que des mâles blancs dans les assemblées. Mais les députés sont censés représenter politiquement et non ethniquement leurs électeurs. Un noir de gauche se sentira toujours plus proche de Jean-Marc Ayrault que de Rama Yade. Or, les « icônes de la diversité » sont souvent issues des mêmes moules idéologiques que les mâles blancs. Le discours sur la diversité ne fait que ripoliniser la domination des mêmes castes. Fleur Pellerin a fait Sciences Po et l’ENA, Najat Vallaud-Belkacem a raté l’ENA mais est elle aussi diplômée de l’IEP de Paris. Si leur promotion a servi la diversité ethnique de la politique, elle n’a pas spécialement fait progresser la diversité idéologique. Les diplômes influent bien plus sur la vision du monde que le taux de mélanine.

Si on veut une Assemblée « à l’image de la France », il faut donc agir ailleurs. Combien de députés et de ministres sont des ouvriers, des enfants d’ouvriers, des sans-diplômes ? Le PS cherche ses « Obama » mais où sont ses Bérégovoy ? Bizarrement, la question de la promotion sociale ne semble pas intéresser le PS ni les médias dits « de gauche ». Libé aurait-il fait sa une sur les « cabinets bourgeois (ou énarques) de la République » ?

La carte de la diversité est finalement contre-productive. Pire que le racisme négatif qui exclut les Noirs parce qu’ils sont Noirs, il y a le racisme positif qui promeut les Noirs… parce qu’ils sont Noirs. Les intentions sont différentes mais le fond de la pensée est le même : les Noirs ou les Beurs sont avant considérés selon leurs origines et non selon leurs qualités professionnelles ou politiques. On ne leur réserve plus des places à l’arrière des bus mais des circonscriptions et des têtes de liste. Bref, le PS veut supprimer le mot « race » de la Constitution mais il le maintient dans sa pensée.

*Photo : Charles (dollstuff.net)

Les amants étrangers : un roman antitotalitaire

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Ça ne se fait pas, ou ça ne devrait pas se faire, mais on a acheté Les amants étrangers de Philip José Farmer pour le titre et la couverture.
Philip José Farmer est un des grands noms de la science-fiction. Il est né en 1918 et mort en 2009. Les auteurs de SF vivent souvent vieux car ils ont gardé en eux l’esprit d’enfance et racontent la plupart du temps des histoires merveilleuses qui actualisent les contes de fées ou la mythologie, ce qui revient au même.
Dans Les amants étrangers, paru à l’origine en 1961, Farmer raconte une histoire d’amour dans une société totalitaire en 3050. Le monde s’est reconstruit quelques siècles plus tôt, après une guerre bactériologique, mais sur de vilaines bases. Celles d’un nouveau messie appelé Sigmen qui a transformé le monde en une fourmilière puritaine hyper hiérarchisée fondée sur les principe du « Clergétat ». Au sommet, les Uriélites sont les chefs. Ils sont assistés par la police secrète des Uzzites et surtout par un maillage serré d’AGI, les anges gardiens intermédiaires qui ont en charge la pureté idéologique des citoyens. Dans ce monde, Hal Yarrow est un jeune linguiste. Il est malheureux. Être malheureux dans un monde parfait n’est pas bon signe pour les autorités. Yarrow est mal noté par son AGI, un sale type adipeux qui le poursuit depuis l’enfance. Yarrow n’a jamais vu un corps de femme car les commandements de Sigmen exigent qu’on fasse l’amour dans le noir tout habillé.

Alors quand les Uriélites du Clergétat ordonnent à Yarrow de partir pour une expédition lointaine sur la planète Ozagen, il est d’accord. Ozagen est dans la ligne de mire du Clergétat depuis longtemps. Ils ont prévu d’exterminer la population locale pour s’installer à sa place, après une phase d’observation. La population en question est composée d’insectes qui sont arrivés à un niveau de développement proche des débuts de notre vingtième siècle. Ce sont des genres de sauterelles sympathiques d’un mètre 80 qui roulent en De Dion Bouton. Moins avancés sur le plan technique, ils ont fait d’énormes progrès dans la psychologie, dont les progrès ont été bloqués sur Terre à cause du Clergétat. Sur la planète Ozagen, on vit dans des villes aérées et vertes alors que sur Terre on est parqué dans des gratte-ciel géants. Yarrow respire enfin malgré la présence de son AGI. Se sentir bien dans un monde aussi étranger, l’AGI de Yarrow trouve ça suspect. En plus, Yarrow devient ami avec un « empathiste » ozagénien. Les empathistes sont des psychanalystes qui réussissent à vous guérir en prenant votre place. C’est tout simple, moins onéreux et il suffisait d’y penser.

En explorant des ruines archéologiques sur Ozagen, Yarrow tombe sur… une Française. Enfin presque. Sur la descendante d’un groupe de Français qui avaient quitté la Terre au moment de la guerre apocalyptique. Elle vit cachée, apparemment seule. En fait, c’est une Française croisée avec les anciens habitants d’Ozagen aujourd’hui disparus. Il y a ainsi quelques différences physiologiques avec une Française normale : elle a un petit appendice amusant sous le palais ou quelques côtes surnuméraires qui permettent de mieux soutenir des seins admirables.
Pour le reste, c’est bien une Française puisque même sur une planète étrangère en 3050, elle se révèle très douée pour la cuisine et le sexe comme le découvre Yarrow qui tombe amoureux et la cache chez lui. La Française s’appelle Jeannette Rastignac. On imagine sans peine Farmer fouiller dans son édition de Balzac pour chercher un nom qui fasse français sans que ce soit Dupont ou Durand. Tous les écrivains font ça quand ils ont besoin d’un nom étranger. L’écrivain français, s’il en a besoin, ira chercher les noms russes chez Gogol et les noms japonais chez Mishima.

Les amants étrangers de Farmer sont éminemment recommandables. Sa description d’un système totalitaire est parfaitement réussie avec des détails précis, des « petits faits vrais » qui rendent l’ensemble aussi crédible que dans Nous autres de Zamiatine ou 1984 d’Orwell. Plus difficile encore, la planète Ozagen est tout aussi réussie et n’a pas cette allure de dessin animé que donnent trop souvent les romans de SF quand ils s’attaquent à ce genre d’exercice. L’histoire d’amour entre Jeannette et Yarrow est à la fois merveilleusement impudique et tout à fait poignante. Elle aboutit à un rebondissement de dernière minute qu’il serait criminel de dévoiler ici.
Les spécialistes disent que Farmer est un des premiers avec ce roman à avoir apporté le thème de la sexualité de manière aussi crue dans une littérature plutôt collet monté sur ces questions. C’est sans doute vrai mais aujourd’hui, ce qui semblera actuel dans Les amants étrangers, c’est la vision antitotalitaire et anticommunautariste. Parce que tout le monde sait que notre époque est pleine de curés qui se détestent entre eux et qui plaident chacun pour leur paroisse, diversitaire pour les uns, identitaire pour les autres.

Deux petites remarques pour finir : d’abord, Farmer a réussi a ne pas être « daté ». La SF vieillit très vite quand elle veut inventer les détails d’une vie quotidienne qui seront démentis par le salon de l’électroménager de l’année suivante. Aujourd’hui, un livre comme Les amants étrangers serait un pavé de huit cents pages tant les romans de genre (polar, sf, thrillers) ont tendance à devenir obèses. Farmer, pour notre bonheur, n’a besoin que de deux centsoixante pages pour créer un univers que l’on n’oublie pas. On lit Les amants étrangers le temps d’une après-midi ensoleillée et quand on le referme, on est heureux et triste comme si on venait de lire un poème.

Les amants étrangers, Philip José Farmer, Folio SF 2007, vide-grenier de Larche, 1 euro.

On dirait le Sud…

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Il y a des marques qui, instantanément, évoquent le Sud, les vacances, la plage, le temps des copains et la société des loisirs. Quand on pense à Ricard, notre mémoire se met en branle et charrie des souvenirs à la pelle. D’abord, ce logo bleu et jaune, imprimé dans notre subconscient, qui rayonne, indélébile. « Au début, j’avais utilisé l’or, mais je me rendis compte qu’il était moins éclatant qu’un beau jaune citron », écrit Paul Ricard (1909-1997) dans La Passion de créer, paru en 1981 chez Albin Michel et sans cesse réédité depuis.
Mais l’imagerie populaire Ricard ne se réduit pas aux couleurs du Midi. Ce sont aussi des slogans qui ont fait le succès de cette boisson anisée. Du catégorique « Un Ricard, sinon rien ! », au posologique « Se boit avec cinq volumes d’eau », en passant par l’énergique « Garçon ! Un Ricard ! » et l’authentique « Le vrai pastis de Marseille », c’est la France des cafés qui renaît de ces pépites publicitaires, avec ses couleurs, ses mots, ses objets aussi : broc, carafe, verre, cendrier, bac à glace, sans oublier l’inénarrable bob, couvre-chef estival iconique, ont tissé entre les Français et la marque historique de « pastaga » un lien presque familial.[access capability= »lire_inedits »]

L’exposition « Ricard SA depuis 1932 », aux Arts décoratifs, revient sur cette aventure industrielle fascinante et sur son fondateur, Paul Ricard. Cet entrepreneur visionnaire ne ressemblait en rien aux managers modernes qui se confondent avec leur bilan comptable. La visibilité et la pérennité de son entreprise reposaient sur ses épaules au point qu’il n’hésitait pas à se mettre en scène pour vanter un produit qu’il avait lui-même imaginé.

Redoutable lobbyiste, Ricard n’a eu de cesse, après la Libération, de réhabiliter le pastis, interdit en 1940 par le gouvernement de Vichy. Il remporta une demi-victoire avec le décret du 24 mai 1951 qui abrogea l’interdiction de fabriquer et de vendre du pastis à 45°. Mais la publicité par affichage et voie de presse demeurait interdite. Cela n’arrêta pas Ricard : la réclame étant autorisée sous forme de circulaires adressées aux distributeurs, d’affichage à l’intérieur des débits de boissons et de mention de la marque sur les voitures de livraison, il développa une stratégie habile centrée sur ces trois exceptions. C’est ainsi que des centaines de voitures et de camions arborant le nom de la marque constituèrent pour elle de formidables ambassadeurs.

Cet amateur d’art se dota également de sa propre imprimerie et d’un atelier de céramique d’où allaient sortir des objets publicitaires que s’arrachent aujourd’hui les collectionneurs. Affiches, pichets et cendriers allaient décorer les bistrots de France et faire entrer le nom Ricard dans la vie quotidienne. Là aussi, à l’heure de la globalisation où toutes les grandes entreprises externalisent le moindre petit service, cette volonté de tout gérer en interne participe d’un sens profond du travail bien fait et d’une certaine éthique industrielle. Diriger une entreprise ne consiste pas seulement à couper dans les dépenses mais aussi à innover, à investir et à croire en son produit.
Malgré une législation de plus en plus restrictive jusqu’à la Loi Evin de 1991, Ricard utilisa tous les modes de communication : sponsoring sportif (Tour de France, circuit automobile), relations publiques, tournées des plages et concerts. Qu’il s’agisse de chansons populaires en l’honneur de l’apéritif interprétées par Darcelys dans les années 1930 ou de véritables créations artistiques comme les affiches d’Albert Bataille, on est bluffé qu’un produit aussi basique –d’aucuns diraient vulgaire – ait engendré un univers esthétique aussi fort. À partir des années 1990, la société Ricard fit même appel à des designers contemporains pour réinterpréter ces objets usuels des bistrots. À voir absolument : le broc imaginé en 2000 par l’Australien Marc Newson ou la carafe transparente de Garouste & Bonetti (1993) reconnaissable à ses deux soleils, qui fut si souvent volée dans les cafés…[/access]

Exposition « Ricard SA depuis 1932 », jusqu’au 26 août 2012, Les Arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75 001 Paris.

*Photo : Ricard, Les Arts décoratifs.

En Belgique, les jeunes ont bien du Mahler

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La Belgique est un pays lointain plein de frontières, peuplé de facétieux dessinateurs de BD (dont les héros à gros nez n’ont aucun super pouvoir), et de chanteurs mélancoliques à sanglots longs du genre Jacques Brel. C’est un pays parsemé de stations balnéaires tristes à casinos (affublées de noms cocasses comme Ostende ou Knokke le Zoute), et la mascotte illustre de ce royaume terrifiant- le Manneken-Pis – fait rire les enfants aux éclats. La Belgique, par ailleurs, est coupée en deux : en haut la Flandre, peuplée de Flamands à la langue barbare qui font commerce des richesses du monde grâce à des ports d’où partent de somptueux vaisseaux dont l’humeur est vagabonde ; et de l’autre côté on trouve la Wallonie, habitée par des sujets belges qui vivent la tête en bas. Dans la capitale, Bruxelles, les places sont carrées et les femmes souriantes. Les Flamands et les Wallons ont une alimentation peu variée composée de faisans à la brabançonne, de frites, de moules et de bières qui ont cette particularité notable d’être produites par des moines enfermés pour cette raison dans des abbayes.

Les petits des Belges sont assez semblables aux jeunes du monde entier : on gagne leur confiance en leur offrant des consoles de jeu, et la paix en les nourrissant dans des fast-foods. Ils se réunissent volontiers en petits groupes pour s’adonner à des activités irritantes : fumer des joints dans les cages d’escalier, faire la course en mobylette dans les squares, ou racketter leurs semblables. Mais cela n’a que trop duré à Courtrai ! – comme nous l’apprend l’agence Belga Press : « La ville de Courtrai a décidé de diffuser de la musique classique dans le parc du Béguinage, au centre-ville, afin de faire fuir les jeunes qui, selon les autorités locales, y causent des désagréments. Des haut-parleurs seront installés dès la semaine prochaine, a décidé le collège communal, qui part du principe que la plupart des jeunes fréquentant ce parc n’apprécieront guère ce type de musique. » Le bourgmestre mélomane de Courtrai, Stefaan De Clerck – ancien ministre de la Justice – a justifié en ces termes l’usage de l’arme culturelle de dissuasion massive : « Nous voulons surtout donner au parc une ambiance agréable… Mais si, ce faisant, les désagréments disparaissent aussi, c’est ça de pris ».

L’expérience se base surtout sur l’effrayant présupposé que le petit du Belge (mais cela pourrait aussi s’appliquer à l’humain) serait comme programmé pour rejeter ce qu’il ignore ou méconnait, et fuir comme la peste ce qu’il lui est étranger… Avant que les rues ne soient toutes saturées du hurlement agressif de haut-parleurs crachant du Ravel, et que les allées des cités difficiles ne soient parcourues par des patrouilleurs armés de fusils lance-Wagner, ne devons-nous pas plutôt faire le pari que la musique classique peut adoucir les mœurs ? Et que l’on peut essayer de la faire aimer en douceur – dans toute sa subtilité – aux jeunes fauteurs de troubles les plus épais? (En qui réside une forme d’âme – à l’instar des punks à chien, des présentateurs de télé, des fonctionnaires du Trésor Public et des accordéonistes roumains du métro).

Transformer la musique classique en répulsif sonore pourrait peut-être conduire à des effets indésirables. Ainsi, méditons la figure d’Alex dans Orange mécanique de Stanley Kubrick, qui –complètement ivre de Beethoven (et nous ne savons pas d’où lui vient cette ivresse…) – commet des crimes comme un esthète, suivant la forme sonate et en clé de sol.

Batman en apesanteur

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Les fâcheux auront beau se plaindre de la ferveur qui a accompagné l’attente et la sortie de The Dark Knight rises, l’encombrante piété d’une armée de geeks aura trouvé dans le film des résonnances surprenantes. Le héros que Christopher Nolan a réinventé est un totem, c’est-à-dire tout à la fois une instance magique exorcisant les peurs intimes (Batman begins), une inquiétante silhouette surplombant le monde (The Dark Knight) et un signe de ralliement (The Dark Knight rises). Gotham City a attendu pendant huit ans le retour de son héros, et avec lui une obscure raison d’espérer.

On pense à l’Apollinaire de Zone et à ses fétiches d’Océanie et de Guinée, qui sont « les Christ inférieurs des obscures espérances », tant le passage de The Dark knight à The Dark Knight rises évoque un fétiche devenu christique : bouc émissaire à la fin du second opus, en état de résurrection permanente pendant tout le troisième opus. De manière plutôt surprenante, voici le cinéma fondamentalement païen de Nolan envahi par des motifs chrétiens comme la foi, l’espérance et la recherche (certes bien masquée) de la sainteté. Car ce qui est émouvant dans cette évolution, ce n’est pas la déification du super-héros, finalement très banale, mais la subtilité de son reflet dans les yeux des personnages secondaires : Gordon, le fidèle Alfred ou le jeune inspecteur Blake. Ce dernier fait à ce propos, dans un dialogue avec Bruce Wayne, un curieux éloge du masque : plus qu’une garantie d’anonymat, le masque instaure une forme de présupposé démocratique – n’importe qui pourrait emprunter les traits de Batman, car tout le monde est appelé à exceller.

Avec l’exemple de Blake, interprété par un Joseph Gordon-Levitt plutôt bon, on s’aperçoit que le super-héros n’existe que par un acte de foi collectif. Mais cet acte de foi est d’abord très concret, c’est simplement ce qui rend aux choses leur consistance et leur assise : il suffit d’un doute pour que les surfaces se fissurent et que les sols se dérobent. Il faut courir, comme le joueur de football fuyant la pelouse du stade en train de disparaître sous ses pieds, ou, pire, avancer sur un fleuve gelé, et voir petit à petit la glace se craqueler devant soi. The Dark Knight rises raconte la mise en péril d’une confiance fondamentale, la croyance comme mode d’appréhension des objets de la réalité ordinaire, ce que Platon nommait pistis. L’arrivée de Bane, le méchant, a d’abord pour conséquence de rendre impossible cette confiance basique dans la solidité du sol. Comme par hasard, ce n’est pas sur la terre ferme qu’on le voit apparaître la première fois, mais dans l’environnement incertain et provisoire d’un avion détourné par un autre avion – avatar de la fameuse séquence en apesanteur d’Inception.

Mais ne croyez pas pour autant que Bane soit comme le Joker de The Dark Knight un pur ferment d’anarchie. Certes, l’un des premiers gestes de Bane est de braquer la bourse de Gotham, trahissant cette autre forme de confiance qui fait la valeur admise de l’argent. Et cette autre forme de confiance a certes son importance dans l’univers de Batman et de la Wayne enterprise. Mais Bane est plus un révolutionnaire qu’un anarchiste : il n’a rien contre l’idée de l’ordre, il veut seulement instaurer un nouvel ordre. Le Joker mène à Bane comme l’anarchie mène à la tyrannie. Ils sont les deux visages du terrorisme : d’un côté le terrorisme tel qu’on le conçoit aujourd’hui, de l’autre le terrorisme d’Etat qui est celui de la Terreur. Le rapport de ces deux personnages à l’image filmée dit beaucoup de leurs différences : quand le Joker diffuse ses menaces via des vidéos amateur au comique glaçant, Bane s’exprime très sérieux dans le micro d’un stade de foot américain, reproduit sur un écran gigantesque. Avec Bane, c’est aussi le rapport de Batman avec son ennemi qui s’inverse. Pour traquer le Joker, il avait du concevoir un écran de contrôle agglomérant des milliers de caméras de surveillance, face à Bane il se retrouve sous terre, condamné à regarder l’apocalypse de Gotham sur un petit écran.

Le nouvel ordre instauré par Bane trouve son image dans l’architecture de Gotham City, faite d’interminables buildings et de souterrains ramifiés – Nolan exploite à fond l’imagerie romantique du skyline au crépuscule, filmé comme un palais en ruines. La structure de la ville est ainsi faite que quand le sol se dérobe, c’est pour laisser place à un autre niveau, à un autre plancher. Les occurrences sont nombreuses dans le film de ces raccords mille-feuille entre une strate et une autre, par exemple quand il s’agit de s’approprier les engins de guerre de Batman. C’est tout le charme de Nolan : avant d’être symboliques, ses correspondances sont architecturales. Et le film lui-même adopte ce type de structure stratifiée, jouant des tonalités de l’image comme des niveaux de mémoire, et rendant le plan accessible aux affleurements inattendus. Nous ne sommes plus ici dans la tendance au fragment et à la discontinuité – qui était le propre de Memento ou même de Batman begins – mais dans une narration transparente, laissant simplement flotter une poignée de moments enfouis. Et puisqu’il faut toujours s’en défendre, ce n’est pas là coquetterie de scénariste ou gadget de monteur de clip : ce qui au fond intéresse Nolan, ce sont les moments d’absence qui nous font circuler dans le film, ces situations d’apesanteur entre un endroit et un autre.

Bien sûr, on l’admet bien volontiers en voyant Catwoman, Nolan reste un sacré fétichiste. C’est d’ailleurs quand il filme l’excellente Anne Hathaway qu’il retrouve son goût pour le plan très court, centré sur des détails aussi intéressants que les talons de la jeune femme, la couture de son bas, ou les perles de son collier. Eros a fait son entrée dans le cinéma de Nolan, cela méritait d’être salué.

La solitude du professeur d’histoire-géographie

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Le 5 juillet, Vincent Peillon, ministre de l’Éducation nationale, donnait le coup d’envoi de « la concertation sur la refondation de l’école ». Devant 200 personnes rassemblées dans le grand amphi de la Sorbonne, il expliqua qu’il s’agissait de « refonder la République par l’école ». La refondation républicaine, c’est son grand truc, à Peillon : le 26 juin dernier, il en avait effleuré l’idée dans une lettre qu’il avait adressée à « tous les personnels de l’Éducation nationale », tel un Pape qui délivre à ses évêques une exhortation apostolique. On se gardera de faire un rapprochement avec la lettre que Jules Ferry envoya le 17 novembre 1883 aux instituteurs : là où le ministre de l’instruction de la IIIe République, influencé par le protestantisme, vantait la nécessité d’une morale laïque à l’école, Vincent Peillon, qui parle de l’accueil des enfants de moins de trois ans, de la durée de la pause à la mi-journée ou encore des nouveaux emplois d’auxiliaires de vie scolaire, pourrait donner l’impression que l’école est devenue une vaste garderie. Sa lettre n’évite pas le verbiage, notamment parce qu’il se croit obligé d’invoquer la République à tout bout de champ. À force, on pourrait d’ailleurs se demander comment les autres pays, qui n’ont pas la chance d’avoir notre république, disposent d’un système éducatif décent. Le ministre ne parle pas des niveaux d’exigence, constamment revus à la baisse au nom de dogme de l’égalité.

C’est comme si les résultats des élèves importaient peu à l’Éducation nationale : serait-ce pour cela qu’un ministère à la Réussite éducative a été créé? Mais ne faisons pas de mauvais esprit : c’est sur la réforme du lycée, voulue en 2010 par son prédécesseur, que l’on attendait le ministre. Or il s’est contenté d’annoncer que « l’enseignement facultatif d’histoire-géographie prévu par les textes en vigueur sera proposé à tous les élèves de terminale scientifique ». Une façon d’inventer « l’option obligatoire », qui ne répond pas aux attentes des professeurs d’histoire-géographie : les syndicats, comme le SNES, ont immédiatement exprimé leur scepticisme car ils espéraient un allègement du programme et la suppression de l’épreuve anticipée d’histoire-géographie en 1ère S.
Cette épreuve, soufflée à Luc Chatel par feu Richard Descoings, s’avère pourtant être un véritable fiasco. Les nouveaux programmes de Première, lourds et mal conçus, sont trop ambitieux : la somme des connaissances demandée est énorme, si bien que les élèves ont été condamnés à bachoter tout au long de l’année, de façon à préparer une épreuve invraisemblable. Mais un bachotage fastidieux n’est pas gage de réussite : preuve en est, les sujets proposés pour les lycées français d’Afrique et de la péninsule ibérique ne correspondaient pas aux différents cadrages concédés par l’Inspection !

Or enseigne-t-on seulement pour préparer les élèves à passer un examen ? Quelle est la finalité de l’histoire-géographie au lycée? En avril dernier, dans le nº160 de sa revue Pour, la Fédération Syndicale Unitaire (FSU) consacra un dossier aux programmes d’histoire. On découvre que le syndicat reproche aux programmes d’être trop centrés sur la France et d’ignorer l’origine des élèves: « De l’école élémentaire au lycée, on doit interroger l’image d’Épinal construite au XIXème siècle d’une nation française paysanne, descendant d’une Gaule folklorisée, riche de ses grands hommes (les femmes n’existent pas dans cette histoire) et de ses batailles de légende. Il ne s’agit pas de « réécrire » l’histoire au profit de tel ou tel courant historique, mais bien d’élaborer les outils les plus efficaces pour les élèves tels qu’ils sont, avec un objectif, celui de permettre à tous de devenir des citoyens d’une France plurielle et métissée, ouverte à la diversité des cultures, forte de la connaissance d’un passé moins « national » et européanocentré ». Ce discours est caricatural : d’abord, cela fait longtemps que les élèves ne savent plus qui sont Clovis, Jeanne d’Arc, Henri IV ou même Napoléon. C’est aussi ignorer que le programme d’histoire du 2 août 1880, prévoyait, pour la classe préparatoire à l’enseignement secondaire, l’étude de biographies d’hommes illustres du monde entier, parmi lesquels Mahomet, Dante, Vasco de Gama, Christophe Colomb, Galilée, Pierre le Grand ou encore Cook[1. Louis Cons. Biographies d’hommes illustres des temps anciens et modernes, Paris, Delagrave, 1884, 188 pages.].

Fin mai, reprenant l’argumentaire de la FSU, l’historien Nicolas Offensdadt, interviewé dans L’Humanité, dénonçait une instrumentalisation de l’histoire par Nicolas Sarkozy et préconisait une sortie urgente du « roman national ». Cela sous-entend que la seule conception correcte de l’histoire est celle que la gauche nous inculque. D’ailleurs, le nouveau programme de Première, pourtant validé par un ministre de Sarkozy, reprend tous les mythes que la gauche a construit à son avantage, qu’il s’agisse de l’affaire Dreyfus ou du rôle des communistes dans la Résistance.

Car la gauche a l’habitude de faire un usage idéologique de l’histoire. À partir de là, une seule vision du monde doit être enseignée. Il n’est donc pas étonnant que Métronome, le livre du comédien Lorànt Deutsch, qui n’a pourtant aucune prétention scientifique, ait été violemment attaqué par le groupe PCF-Front de gauche du Conseil de Paris au motif qu’il dénigrerait « la Révolution et la Commune »: il n’est pas conforme à l’histoire officielle et son succès, peut-être auprès de lecteurs qui n’aimaient pas l’histoire telle qu’elle est enseignée à l’école, ne peut que déranger. C’est comme si l’histoire était « sous surveillance » pour reprendre l’expression de Marc Ferro.

En fait, depuis les débuts de la IIIe République, l’enseignement de l’histoire n’a jamais été innocent. Alors qu’il s’agissait de construire l’identité et la mémoire de la nation, deux ouvrages, dont la parution est pourtant antérieure aux lois scolaires de Jules Ferry, marquèrent les Français de cette époque: L’histoire de France, d’Ernest Lavisse (1876), que Pierre Nora qualifie d’« évangile de la République », et Le tour de France par deux enfants, d’Augustine Fouillée (1877). À travers l’histoire de deux orphelins qui fuient la Lorraine, ce livre de lecture du cours moyen sublimait l’image d’une France concentrée sur elle-même, unie malgré sa diversité – une diversité au sens braudélien, c’est-à-dire qu’elle s’inscrit dans la géographie. Ainsi, l’école de la IIIe République formait des citoyens français par delà les particularismes régionaux : n’était-ce pas déjà, finalement, une école du « vivre ensemble » ?

Justement, ce « vivre ensemble » est aujourd’hui présenté par le SNES comme l’un des objectifs de l’enseignement de l’histoire-géographie. Or le contexte a changé depuis Jules Ferry: la diversité n’est plus intérieure mais exogène, c’est-à-dire qu’elle provient de l’extérieur. L’immigration transforme la société et remet en question le modèle républicain de l’école : qui osera en parler lors de la concertation sur la refondation de l’école ? Sans doute personne: ce serait en effet refuser l’idée, entretenue d’ailleurs par les programmes d’histoire-géographie, que l’immigration est forcément bénéfique. La Cité nationale de l’histoire de l’immigration, inaugurée en 2007, n’a pas fait l’objet de polémiques comme la création de la Maison de l’histoire de France. Car ceux qui prônent aujourd’hui le « vivre ensemble » cherchent dans le même temps à déconstruire l’idée de la nation.

Or la citoyenneté française, telle qu’elle peut se forger grâce à l’histoire-géographie, est aujourd’hui remise en question par la mondialisation, c’est-à-dire à la fois par les flux migratoires et la construction européenne. Les nouveaux programmes de géographie de première s’inscrivent dans cette logique: l’échelle nationale semble disparaître, comme si elle était un intermédiaire inutile entre les territoires de proximité et l’Union européenne. Du coup, on voit mal comment “l’école pourrait refonder la République“. On n’attendra donc pas grand chose de la concertation sur la refondation de l’école lancée par Vincent Peillon. D’ailleurs, comment refonder l’école avec des gens qui ont contribué à son déclin, tels que Philippe Meirieu, le gourou du pédagogisme, ou encore Christian Forestier, qui est selon Vincent Peillon « l’un des meilleurs connaisseurs de notre système éducatif » et qui squatte la rue de Grenelle depuis des décennies ? Ces spécialistes de l’éducation n’en finissent pas de refonder l’école avec les résultats que l’on sait. Parmi les participants à la concertation, on remarquera également Louis Schweitzer : lorsqu’il était président de la Halde, il n’hésitait pas à parler de discrimination parce que les femmes, les minorités visibles, les handicapés et les homosexuels étaient trop peu présents dans les manuels d’histoire-géographie ! Or l’enseignement de l’histoire-géographie est particulièrement menacé par l’essor du communautarisme, comme le signalait le Haut Conseil à l’Intégration dans un rapport publié en 2011 : « Les cours d’histoire sont le lieu de contestations ou d’affrontements, de mise en concurrence de mémoires particulières qui témoignent du refus de partager une histoire commune. […] La vision du monde qui semble s’opérer est binaire : d’un côté, les opprimés, victimes de l’impérialisme des Occidentaux, et ce, depuis les temps les plus reculés, et de l’autre, les oppresseurs, les Européens et Américains blancs, pilleurs des pays du tiers-monde. Cette vision fantasmée sert d’explication à l’histoire du monde et de justification aux échecs personnels[2. Haut Conseil à l’Intégration. Les défis de l’intégration à l’école et Recommandations du Haut Conseil à l’intégration au Premier ministre relatives à l’expression religieuse dans les espaces publics de la République, Paris, La documentation française, 2011, 197 pages.] ». Plus généralement, c’est toute l’école qui est exposée à la menace du communautarisme. On voit déjà se développer l’ELCO (enseignement des langues et cultures d’origine), qui permet aux écoliers de primaire volontaires de bénéficier de cours gratuits de portugais, de turc ou d’arabe, organisés et financés par les ambassades de Turquie, du Maroc ou d’Algérie.

Si on n’est pas encore arrivé à une scolarité dans la langue d’origine de l’enfant, comme le préconise la psychiatre Marie Rose Moro, qui milite ouvertement pour une société multiculturelle, on commence à s’éloigner clairement de l’école de Jules Ferry, c’est-à-dire d’une instruction obligatoirement et exclusivement en français. À l’époque, la République avait l’habitude de considérer que le français, qu’elle opposait aux langues régionales, était le ciment de la nation. On imagine sans difficulté que le rapport qui sera rendu cet automne à Vincent Peillon n’abordera pas ces questions. Finalement, la concertation voulue par le ministre ressemble à un concile, avec ses évêques et ses thuriféraires qui vont nous ressasser le bon vieux credo habituel, à savoir que le rôle de « l’école de la République » est de réduire les inégalités sociales. Et là, on réalisera que François Hollande a rendu hommage à Jules Ferry le jour de son investiture pour mieux liquider son héritage et offrir un enterrement de première classe à l’école républicaine.

Les orphelins de la sentinelle soviétique

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« Que leur édifice social s’écroule, qu’ils nous cornent aux oreilles ce qu’ils veulent », écrivait déjà Dostoïevski dans L’éternel mari. L’ancien pensionnaire de la « maison des morts » n’aurait pas manqué d’ironiser en observant la trajectoire de la Sainte Russie aux deux extrémités du XXe siècle, de l’espoir libéral à la dégelée démocratique, et soixante-quinze ans de mise au pas bolchévique entre temps. À l’orée de la décennie 1990, il ne restait plus de l’édifice soviétique ébranlé que de vains slogans patriotiques ripolinés qui allaient accompagner le déclin russe.[access capability= »lire_inedits »]
De Minsk à Vladivostok, les naufragés de l’an I démocratique nés dans les années 1970 assistèrent à l’agonie de la « sentinelle assassinée ». Avec cette formule, leur aîné Edouard Limonov mit au jour l’extraordinaire abaissement que fut la fin de l’URSS pour des masses d’individus incapables de se projeter dans un dessein collectif.

Dans Retour à la case départ, Vladimir Kozlov retranscrit crûment les désillusions de la génération post-perestroïka. Son héros Alex, exilé à Prague, replonge dans le climat d’impunité générale qui permit aux oligarques de mettre la main, grâce à leurs agences de com’ toutes neuves, sur des pans entiers de l’économie et des collectivités locales. C’est en dialoguant avec un fasciste pétri d’idéaux soviétiques rouillés que le personnage de Retour à la case départ sonde les manifestations de la vacuité post-moderne : « Pour moi, Loukachenko, c’est l’incarnation de la mentalité post-soviétique. Un type sans idéaux, sans principes, sans idée maîtresse. Poutine, c’est autre chose, c’est un sbire du KGB devenu affairiste, il agit selon les axiomes des milieux d’affaires. […] Tandis que Loukachenko se fout des affaires, et de tout le reste. Il n’est ni communiste, ni anticommuniste, il ne croit ni à l’économie socialiste, ni à l’économie capitaliste, il n’est pas religieux et ça n’est pas non plus un athée… »

Du glauque à l’épique

Ainsi que l’illustre l’intrigue haletante de Retour à la case départ, la « mentalité post-soviétique » façonne de singuliers romans russes, dépourvus de l’arrière-plan métaphysique chers aux grands ancêtres – Tolstoï, Tourgueniev ou Dostoïevski. Chez Kozlov, une barbarie brute et abyssale s’enracine dans le marais indistinct d’une adolescence à l’ombre des eighties, dont l’ultra-percutant Racailles dresse un portrait accablant. Ces enfants de la balle surnommés Orang-Outan, Byk, Viek, Klok vont courir les rats ou les filles dans leur banlieue bétonnée. Sur fond de rock apocalyptique, leur cocktail biture-baston-baise rappelle le triste quotidien des skinheads occidentaux, leurs immédiats contemporains, jouant aux punks de bas étage dans de sinistres rixes et des orgies alcooliques.

Pourtant, nulle fatalité n’est à l’œuvre. Si des processus dissolvants minent la société et l’Etat russes, ils n’annihilent pas le système immunitaire des quelques résistants au nouvel ordre des choses. Loin de l’écriture sèche et heurtée de Kozlov, la prose du trentenaire Zakhar Prilepine exprime la réaction épidermique d’une jeunesse révoltée par le capitalisme poutinien.
De Pathologies à Des chaussures pleines de vodka chaude¸ le limonovien Prilepine prend le pouls battant d’une génération de « jeunes gens étranges, incompréhensibles, rassemblés un par un à travers tout le pays, unis par Dieu sait quoi, par un signe peut-être, une marque appliqués à la naissance ». Son petit peuple des campagnes et des faubourgs russes, souvent passé des unes aux autres au gré de l’exode rural, bouscule le nihilisme ambiant par un engagement héroïque et désintéressé : en Tchétchénie dans Pathologies, ou dans les rangs nationaux-bolchéviques dans San’kia. Tel un peintre cubiste, Prilepine amasse les matériaux disparates pour construire son œuvre protéiforme. Ses romans et nouvelles confrontent des personnages incarnant chacun une idée, sans que les convictions et valeurs de l’auteur n’influencent le cours du récit et le jugement du lecteur.

Ses mousquetaires radicaux, épigones de Mishima, « avaient décidé de répondre de tous – en un temps où il était devenu ridicule de répondre d’un autre que soi-même » en s’engageant dans le sacrifice de soi, là où d’autres se résignent à l’abattement. Avant la parution de la traduction française du Singe noir à l’automne prochain, c’est dans le flamboyant San’kia que nous trouverons la plus belle transfiguration épique de la décrépitude post-soviétique. De la description émue des campagnes sinistrées au récit pétaradant de leurs opérations quasi-kamikazes, ces hommes révoltés naviguent en eau trouble.
Aux enfants perdus de la « sentinelle assassinée », Zakhar Prilepine et Vladimir Kozlov proposent d’acides viatiques. Qu’il plaise aux derniers juges humains d’absoudre leurs péchés.[/access]

Retour à la case départ, Moisson Rouge, traduit par Thierry Marignac, 2012.
Racailles, Moisson Rouge, traduit par Thierry Marignac, 2010.
San’kia, traduit par Joëlle Dublanchet, Actes Sud, 2009.

*Photo : Vladimir Kozlov (Moisson rouge)