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Marc Zuckerberg au secours des Frères Musulmans

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Vous connaissez la dernière ? Non, pas l’élection interne dont on nous rebat les oreilles depuis hier soir, je veux parler d’une info essentielle qui changera la face du monde journalistique : Causeur vient de dépasser les 5000 « fans » sur sa page Facebook.

Alors qu’en bon adjudant, je passais en revue notre armée virtuelle, une petite pastille retint mon attention hier soir. Sur le côté, à droite, là où Facebook fait son beurre en nous noyant sous un flot de publicités, figurait un encadré Ikhwanwiki (littéralement : « wiki des Frères »).

Ni une ni deux, je clique dessus et me retrouve nez à nez avec la version wikipédia… des Frères Musulmans égyptiens.

Un peu comme wikiberal pour les aficionados de Georges Kaplan ou metapedia pour les nostalgiques de Fort Chabrol, Wikipédia fournit une plate-forme encyclopédique à la confrérie des disciples de Hassan al-Banna. Sur ces pages, un vrai petit kit du militant vous attend, avec vidéos de propagande et articles hagiographiques à l’appui.

Je vous vois venir, vous pensez que le cynisme entrepreneurial de Facebook pousse la firme de Marc Zuckerberg à épouser au millimètre les préoccupations supposées de ses utilisateurs. En effet, mon abonnement à diverses newsletters de presse égyptiennes n’est sans doute pas étranger à l’irruption impromptue de cette pub interlope.

Pour ma part, une fois n’est pas coutume, je me risquerai à une interprétation beaucoup moins systématique. Et si, comme Steve Jobs, Marc Zuckerberg était un visionnaire de génie, lisant le sombre avenir de l’Egypte dans les combinaisons internautiques de ses chers usagers ?

Peillon l’impayable

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Vincent Peillon est un con arrogant. Vincent Peillon, comme le racontait assez précisément François Ruffin dans La guerre de classes (Fayard) se dit socialiste mais est incapable de se faire élire dans une circonscription taillée sur mesure, le Vimeu rouge en Picardie. Ce serait la faute des chasseurs du coin qui l’auraient un peu bousculé dans sa permanence, à l’époque. Les chasseurs du coin sont juste des prolos qui passent leur dimanche dans des abris à boire et à saucissonner loin des femmes, des patrons et des emmerdements. Parfois, ils tirent sur un canard, usant d’un droit qui remonte à la Révolution Française. Peillon avait du mal à comprendre comment ces gens-là pouvaient à la fois bosser dans une fabrique de serrures toujours potentiellement délocalisable et ne pas s’intéresser à sa thèse sur Jaurès qu’il essayait de leur refiler à peine remaniée en la faisant passer pour un programme politique, lors de signatures dans la baie de Somme.

Parfaite incarnation de la petite frappe médiatique qui a longtemps cru qu’une certaine aura médiatique et le fait d’avoir quarante ans tenaient lieu de programme, il a rencontré le principe de réalité en se montrant incapable de se faire élire au suffrage universel nominal, trouvant un refuge comme député européen. Il sait que pour sa génération, ces présidentielles sont la dernière chance d’être enfin ministre. Il est persuadé, ce branque, que Hollande est le meilleur. Alors, pour rentrer dans le jeu, et bien lécher la main de celui qu’il croit être son futur maître, il mord. Il a notamment déclaré sur BFM qu’en se présentant comme candidate antisystème, Martine Aubry, c’était Marine Le Pen. Texto. Et qu’elle avait oublié que les mots avaient un sens comme « race » ou excusez du peu « youpin ». Voilà Aubry rhabillée pour l’hiver. Il ne fait pas bon aux yeux des ours savants de la social-démocratie de passer pour « anti-système », même malgré soi. Parce que tout de même Aubry n’est anti-système que dans la mesure où Hollande, effectivement, l’incarne parfaitement. Pour ma part, ça suffira pour ce second tour des primaires à ce que je vote pour elle.

La Guerre des classes

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Steve Jobs est mort, le Minitel aussi

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Le hasard a fait que Steve Jobs est mort quelques jours après que France Telecom a annoncé la disparition programmée des derniers services que l’on trouvait exclusivement sur Minitel. Et, subséquemment, la mort du petit cube bicolore beige et marron qui sera définitive en juin 2012. Cela a fait beaucoup moins de bruit, la mort du Minitel… Qui l’avait inventé, d’ailleurs, le Minitel ? Justement, personne. Ou plutôt un groupe, un groupe d’ingénieurs des PTT, dans les années 70. Des types probablement surmutualisés, gréviculteurs avec des retraites somptuaires à soixante ans. Le contraire de Steve Jobs qui, en bon chef d’entreprise, aura montré l’exemple en mourant quelles années avant l’âge symbolique.

Un extra-terrestre, façon Persan de Montesquieu, qui aurait débarqué ces derniers jours sur Terre se serait demandé quel malheur nous avait ainsi universellement frappé. Assassinat de Kennedy, de Martin Luther King ? Mort de Jean-Paul II ? Vous n’y êtes pas. Mort de Steve Jobs. Sans rire. Mort d’un gourou doué en électronique devenu messie cosmoplanétaire parce qu’il sortait des machines un peu plus plaisantes que celle de la (fausse) concurrence afin de travailler, d’écouter de la musique ou de communiquer. Jamais les instruments de communication n’ont d’ailleurs été aussi élaborés qu’à notre époque qui n’a pourtant plus rien à dire ou si peu sur le chaos qui l’entoure.

Il y a quelques jours, on faisait remarquer sur France-Culture à Jean-Claude Michéa, à l’honneur ce mois-ci dans Causeur, que la disparition de Steve Jobs était comparable à celle de Gutenberg, ce à quoi Michéa répondait que si Gutemberg avait beaucoup travaillé à ce que le livre existe, Jobs avait beaucoup oeuvré à sa disparition. Pour Michéa, Jobs est l’archétype de l’homme de gauche. Une fois que l’on a compris pour notre philosophe que l’homme de gauche est un libéral qui a oublié qu’il était libéral ou ne veut plus le savoir, tout devient clair.

J’ai été étonné de voir célébrée dans nos colonnes la mort de monsieur Pomme. Il m’a semblé que le défunt patron d’Apple incarnait plutôt l’exact envers de certaines idées auxquelles, toute nuance politique confondue, nous tenons beaucoup ici: Steve Jobs, c’est tout de même le mondialisme, le culte de la nouveauté pour la nouveauté, la négation systématique du passé que l’on confond avec l’obsolescence technologique, l’apologie de l’individu nomade mais toujours joignable, la déterritorialisation heureuse créée par l’illusion de vivre dans un présent perpétuel et la dématérialisation des supports traditionnels (disque, livre, film) pour parfaire l’illusion que l’on emporte tout avec soi et qu’il n’y a plus besoin des bibliothèques dans les maisons de campagne.

Non, décidément, il y avait quelque chose de plus aimable dans le Minitel. D’abord, tout le monde y avait droit, il suffisait d’aller le chercher au bureau de poste du coin. Vous le branchiez et dès 1982, vous pouviez consulter vos comptes en banque ou les horaires de train. C’est sur un Minitel que j’ai appris les résultats aux examens et concours que mes proches et moi avons pu passer. On se souvient tous d’amis américains étonnés par cette technologie qui nous évitait les files d’attente. Oui, il y eut un moment dans le monde où en France, alors que l’ordinateur personnel était encore de l’ordre du rêve, n’importe quelle grand-mère de Saint-Malo (ce fut la ville pilote du Minitel) pouvait se renseigner auprès de n’importe quelle administration ou vérifier l’heure de la prochaine séance de cinéma[1. En ce temps là, les vieux avaient encore les moyens d’aller au cinéma.].

Aujourd’hui, tout le monde a des I-Phone, les pauvres comme les riches. Oui, mais les pauvres sont quand même beaucoup plus surendettés. C’est qu’entre temps l’utile est devenu un objet de mode, c’est-à-dire un signe extérieur de richesse.
La mort du Minitel qui, coïncidence, interviendra un mois après l’élection du nouveau ou de la nouvelle présidente de la République, est aussi la mort d’un choix de société qui avait été opéré par le compromis historique gaullo-communiste de l’après guerre. Pour rester une grande nation, on avait décidé d’innover technologiquement tout en assurant l’indépendance nationale. Et pour des projets à trente ou cinquante ans, le marché libre, ce n’est pas la solution. Même les USA avait fait de la Nasa une agence publique… Alors on a décidé que ce serait un état colbertiste et social qui permettrait le développement du nucléaire (la bombe et les centrales), des trains à grande vitesse, des avions supersoniques, d’Ariane, d’Airbus, j’en passe et des meilleures.

Le Minitel, c’était le dernier témoignage, dans les années 80, de cette volonté nationale de ne pas mourir dans une compétition que l’on n’appelait pas encore la mondialisation. Mais attention, de ne pas mourir en suivant nos règles du jeu : un Etat fort qui orientait la production grâce à un pôle financier public puissant[2. A l’époque, peu de gens étaient atteints de cette hallucination auditive aujourd’hui si fréquente qui fait entendre « route de la servitude » quand on parle d’ « Etat fort ».]. On a décidé, enfin les socialistes au pouvoir (comme Michéa a décidément raison !) d’ouvrir une parenthèse libérale en 1983 qui ne s’est jamais refermée. C’est bien dommage parce que depuis, il n’y a plus de grands projets et nous vivons sur l’acquis d’initiatives qui remontent aux années soixante et soixante-dix.
Résultat, on en est réduit à admirer Steve Jobs, à trouver que c’est un modèle et à reléguer en page 15 des dossiers nécrologiques qu’on lui consacre les conditions de travail des ouvriers chinois qui fabriquaient pour lui. Ah, une tablette I-Pad, c’est plus sexy qu’un Minitel ! Mais quand on allumait son Minitel, on était au moins sûr que ceux qui l’avaient construit ne l’avaient pas fait dans une situation qui rendrait enviable celle des mineurs de Germinal.

La fin du Minitel et la mort de Steve Jobs sont finalement deux symboles du choix de civilisation qu’est en train de faire la France, malgré la France. Hypothèse heureuse, ou disons moins malheureuse : celle du roman de Houellebecq, La carte et le territoire. La France est dans le rôle de la Grèce antique pour le monde romain. On vient visiter les ruines d’une grandeur passée, les vestiges d’une Atlantide disparue. Les habitants travaillent dans les structures touristiques ou vivent en néo-ruraux friqués adeptes des nouvelles technologies et font des fêtes communautaires dans des villages rénovés. On fabrique encore du parfum prisé par les élégantes de Singapour et des fromages au lait cru pour les gastronomes du Brésil. Hypothèse pessimiste: un pays réduit à une place financière, façon Royaume-Uni, peuplé de petits vieux aigris et paupérisés par le remboursement sisyphéen de la Dette, coincés dans des terreurs obsidionales soigneusement entretenues pour qu’ils oublient qu’ils sont les premières générations à vivre moins bien que les précédentes.

Tapez 36-15 « Déclin » et ne m’appelez plus jamais France. Le minitel, il m’a laissé tomber.

« Socialisme ou barbarie, il faut choisir. Maintenant ! »

Jean-Claude Michéa

Vous notez que, plus le règne du capitalisme mondialisé s’étendra, plus il sera dur de rétablir un mode de vie normal, fondé sur la civilité commune : en effet, comment peut-on imaginer aujourd’hui, même devant la chute provisoire des monstres enfantés par le libéralisme, comme certaines banques ou l’euro, les moyens de la reprise de cette vie ? En fait, peut-on sevrer les âmes droguées à la performance libérale ?

C’est assurément la question politique la plus fondamentale pour tous ceux qui ont encore à cœur de défendre la cause du peuple et de l’humanité. Non, d’ailleurs, qu’elle soit entièrement nouvelle : le mouvement socialiste a toujours admis, en effet, que le remplacement du système capitaliste devrait exiger une longue période de transition (et c’est évidemment dans cette optique qu’il faut comprendre la démarche des premiers socialistes « utopiques » − de Fourier à Owen − ou le rôle pédagogique central, au XIXe siècle, des syndicats et des coopératives ouvrières de production ou de consommation).

Ce qui a cependant longtemps conduit à sous-estimer l’ampleur réelle des tâches à accomplir (sans même parler ici du problème crucial de la résistance acharnée que les classes dirigeantes contemporaines − qui disposent de l’arsenal répressif le plus puissant de l’histoire humaine − ne manqueront pas d’opposer à tout mouvement susceptible de menacer leurs privilèges), c’est la domination presque sans partage que l’idéologie marxiste-léniniste a trop longtemps exercée sur le mouvement ouvrier[access capability= »lire_inedits »] (lequel, avant 1870, était au contraire largement proudhonien et anarchiste). Or le grand point faible de la doctrine marxiste (par ailleurs si précieuse), c’est justement l’idée que le développement capitaliste − porté par le progrès inexorable des « forces productives » − devait nécessairement conduire à édifier la « base matérielle du communisme ». D’où, par exemple, la fascination de Marx et d’Engels pour l’agriculture industrielle (et notamment pour l’usage systématique des engrais chimiques) et leur mépris corrélatif pour le monde artisanal et l’agriculture paysanne (c’est, au contraire, le grand mérite des populistes russes et américains que d’avoir, dès le départ, dénoncé cette vision idéalisée du caractère émancipateur de la grande industrie et des architectures monumentales). C’est donc d’abord l’idée que le socialisme devait reprendre intégralement à son compte le projet industriel et hyper-urbain du capitalisme moderne qui explique l’incapacité dramatique du mouvement communiste − tout au long du XXe siècle − à construire la moindre vision critique de la croissance et, plus encore, a percevoir les aspects profondément déshumanisants du mode de vie fondé sur la consommation, le spectacle et la mode qui allait progressivement en devenir le complément obligé (alors même que, dès les années 1930, l’École de Francfort − je pense, entre autres, aux analyses extraordinaires d’un Siegfried Kracauer − avait su mettre ce point fondamental au centre de sa critique de la société libérale).

Nous payons donc aujourd’hui au prix fort les effets de cet aveuglement séculaire. Et cela d’autant plus que nous avons presque fini par oublier que le ressort premier de la dynamique capitaliste est, depuis le début, la prolétarisation méthodique du monde (même si, de nos jours, de nombreux prolétaires vivent en col blanc, et parfois même en costume trois-pièces) − c’est-à-dire la destruction progressive et calculée de toutes ces bases de l’autonomie individuelle et collective (notamment au niveau local) qui ont longtemps permis à la majorité des habitants de la planète de vivre, ou de survivre, sans avoir à dépendre du bon vouloir des minorités privilégiées qui contrôlent le capital (si l’on veut un exemple précis de la façon dont le capital moderne travaille ainsi à accroître sans cesse son emprise sur un nombre toujours plus grand d’êtres humains, il suffit de songer à ces nouvelles graines génétiquement falsifiées que des « scientifiques » corrompus − ou définitivement abrutis par leur positivisme de pacotille − ont délibérément rendues stériles dans le but de contraindre tous les paysans encore indépendants à se réapprovisionner chaque année – s’ils veulent continuer à vivre − auprès des grandes firmes transnationales qui monopolisent à présent le marché des semences, avec la bénédiction des gouvernements libéraux).

Or, comme chacun sait, dès lors qu’un individu (ou une collectivité) a été dépossédé des moyens de son autonomie, il ne peut plus persévérer dans son être qu’en ayant recours à des prothèses artificielles (Pierre Legendre évoque à plusieurs reprises cette « prise en main du sujet au moyen de prothèses en tout genre »). Et c’est précisément cette vie artificielle (ou « aliénée ») que la consommation, la mode et le spectacle sont chargés d’offrir à titre de compensation illusoire à tous ceux dont l’existence a été ainsi mutilée (qu’est-ce que la propagande publicitaire, en effet, sinon l’art de conduire des êtres humains déjà privés de tout pouvoir effectif sur leur vie à accroître sans cesse le nombre de prothèses marchandes dont leur existence modernisée devra désormais dépendre ?). Vous avez donc bien résumé les données actuelles du problème. Tout le monde peut comprendre, en effet, que celui à qui on a cyniquement coupé les deux jambes tendra toujours à s’accrocher avec la dernière énergie aux béquilles de fortune que son bourreau a eu la délicatesse de lui proposer en échange. Dans l’hypothèse où il serait encore possible de réapprendre aux hommes à marcher par eux-mêmes (ce qui constitue, en somme, une assez bonne définition de la philosophie socialiste et de son projet d’autonomie), ce ne sera donc qu’au prix d’une transition historique infiniment plus longue, plus douloureuse et plus compliquée que celle qui était initialement prévue (on songe ici à Boukharine qui, de manière prémonitoire, avait su envisager la possibilité d’un « socialisme à pas de tortue »).

Cela dit, rien ne garantit plus, effectivement, que cette émancipation humainement nécessaire puisse encore être au rendez-vous, du fait de l’ampleur extraordinaire des retards que les peuples ont dû accumuler (la gauche et le mouvement communiste portant évidemment la responsabilité principale de ces retards) dans leur révolte indispensable contre un système social dont les différentes métastases ont déjà envahi toutes les sphères de la vie humaine. En réalité, personne n’est plus en mesure, aujourd’hui, de prédire avec certitude le type d’avenir qui attend le genre humain. Il dépendra d’abord de ce que les hommes décideront d’en faire (formule, j’en suis bien conscient, qui n’a jamais mangé de pain). Il est, en revanche, un point dont je suis absolument certain. C’est qu’au train où sont allées les choses (et plus particulièrement depuis ces trente dernières années), il ne peut plus exister, pour l’humanité moderne, qu’une seule alternative. Il lui faudra désormais choisir entre le socialisme (dont les formes concrètes sont, en grande partie, à réinventer) et la barbarie (dont les éventuelles formes à venir seront forcément inédites).

On peut lire toute votre œuvre − et ce dernier ouvrage en particulier − comme une déconstruction de la gauche. Selon Pierre Le Vigan, la droite contemporaine n’est pas socialiste car elle vient de la gauche libérale. Pourquoi ne pas suivre son exemple et franchir le Rubicon en vous rattachant à une « droite » anticapitaliste qui prône un socialisme décent ?

On ne franchit habituellement le Rubicon que dans l’espoir de devenir le premier à Rome, objectif qui n’est guère enthousiasmant, vous en conviendrez, pour quiconque possède encore un minimum de sensibilité anarchiste. Mais, pour répondre de façon un peu plus sérieuse à votre question, je dirai que « toute mon œuvre » − pour reprendre votre expression − se présente précisément comme un effort pour retrouver l’esprit du socialisme originel, c’est-à-dire celui dont les premiers théoriciens (par delà leurs nombreuses divergences) s’accordaient néanmoins pour fonder le programme d’émancipation des travailleurs sur un double refus politique.

D’une part, celui des privilèges de caste propres à l’Ancien Régime (dont la restauration était alors souhaitée par la « droite » monarchiste et cléricale − c’est-à-dire par la « réaction » et le « parti de l’ordre »). Et, de l’autre, celui des privilèges de classe de la nouvelle bourgeoisie libérale (une classe, à la différence d’un ordre ou d’une caste, n’a aucune existence juridique officielle ; elle repose avant tout sur un pouvoir de fait) qui commençaient à proliférer à l’abri de cette nouvelle idéologie du « progrès » et de la « liberté » que célébrait au même moment la « gauche » ou, si l’on préfère, le « parti du mouvement ».

Le socialisme n’était donc, à l’origine, ni de gauche ni de droite (même si on ne doit pas oublier qu’il a toujours partagé avec le libéralisme et le républicanisme le refus révolutionnaire d’un monde « féodal » et des inégalités de naissance). Et cela, que le terme de « droite » s’applique − comme au XIXe siècle − aux partisans d’une restauration de l’Ancien Régime ou, comme aujourd’hui, à ceux de la droite progressiste et libérale, héritière de Bastiat et de Hayek. Faut-il rappeler que Marx lui-même (pas plus, d’ailleurs, que Proudhon ou Bakounine) n’aurait jamais eu l’idée de se définir comme un « homme de gauche » ? Il se présentait toujours, au contraire, comme un socialiste − ou un communiste − partisan, à ce titre, de l’autonomie radicale du mouvement prolétarien et de ses alliés. De ce point de vue, l’impact politique de l’affaire Dreyfus (même si les partis ouvriers ont naturellement eu raison de dénoncer, au nom de la morale et de la justice, la machination infernale dont Dreyfus avait été la victime) aura donc été finalement très négatif pour le mouvement socialiste. Elles l’ont, en effet, progressivement conduit (par volonté de s’allier au « parti du mouvement » − sur des bases au départ purement défensives − contre la seule « réaction » antirépublicaine) à substituer à la lutte initiale des travailleurs contre la domination bourgeoise et capitaliste celle qui allait bientôt opposer − au nom du « progrès » et de la « modernité » − un « peuple de gauche » et un « peuple de droite » (et, dans cette nouvelle optique, il allait évidemment de soi qu’un ouvrier de « gauche » serait toujours infiniment plus proche d’un banquier de gauche ou d’un dirigeant de gauche du FMI que d’un ouvrier, d’un paysan ou d’un employé qui accorderait ses suffrages à la droite).

Si, par conséquent, il existe encore une seule chance, aujourd’hui, de briser la cage d’acier dans laquelle le capitalisme a réussi à enfermer l’humanité, ce ne pourra être qu’en revenant clairement à ces clivages politiques fondamentaux qui permettaient, à l’origine, d’opposer, d’un côté, des travailleurs ne demandant qu’à vivre décemment d’une activité ayant un sens humain − et qui ne songeaient pas, la plupart du temps, à s’enrichir de façon indécente ou à « réussir » au détriment de leurs semblables − et, de l’autre, ces minorités privilégiées (ainsi que leur nombreuse domesticité médiatique, artistique, juridique, policière, scientifique ou intellectuelle) qui ne peuvent espérer conserver et accroître leurs privilèges indécents qu’en exploitant d’une façon toujours plus impitoyable l’ensemble de ces « gens ordinaires » (qu’il s’agisse des ouvriers ou des employés, des paysans ou des artisans, des petits fonctionnaires ou des petits entrepreneurs, des techniciens ou des scientifiques sincèrement dévoués au bien commun, ou des intellectuels et des artistes véritablement dignes de ce nom) qui constituent le seul fondement réel de la richesse des nations modernes. Certes, pour pouvoir ainsi réunir dans un front politique commun tous ceux qui ont désormais un intérêt humain essentiel (ne serait-ce que pour préserver leur dignité et leur estime de soi) au renversement d’un système social fondé sur l’égoïsme, la cupidité et la guerre de tous contre tous, il faudra évidemment se montrer capable de résoudre dialectiquement − en prenant appui, chaque fois qu’il est possible, sur les valeurs du sens commun et de la common decency − les innombrables contradictions au sein du peuple que le système libéral ne cesse de susciter et d’attiser par principe. Et donc, également, de surmonter les multiples préjugés et incompréhensions (qui prennent en partie leurs racines dans la différence des situations morales et matérielles) qui dressent encore les unes contre les autres les différentes composantes du peuple (par exemple, les travailleurs du privé contre ceux du service public, les travailleurs « indépendants » contre les travailleurs salariés, ou encore les travailleurs « de souche » contre ceux qui sont issus des différentes immigrations).

Et il faudra aussi, par conséquent, être en mesure d’inventer un nouveau langage symbolique qui puisse enfin parler à tous ces travailleurs encore fermement attachés à la common decency (ils constituent toujours la grande majorité du peuple), que « leur tempérament les porte − écrivait Orwell − plutôt vers les tories ou plutôt vers les anarchistes » (c’est-à-dire, si je traduis bien, que leur histoire politique personnelle les conduise à se reconnaître encore dans la rhétorique officielle de la « droite » ou plutôt dans celle de la « gauche »). Il serait donc absurde, d’un point de vue socialiste, d’exiger de ces gens ordinaires (on ne parle évidemment pas ici des politiciens professionnels, toujours prompts à se rallier à tout nouveau mouvement politique qui leur paraîtrait susceptible de pérenniser leur pouvoir et de maintenir leurs privilèges) qu’ils aient à se justifier de leurs différentes identités philosophiques, religieuses ou culturelles, ni même − sous réserve qu’il n’ait jamais été criminel − de leur parcours politique antérieur. Peu importe, en vérité, de savoir dans laquelle de ces traditions historiques chacun a été amené à puiser ses raisons particulières de respecter les principes de la décence commune et de s’indigner de leur violation permanente par le système capitaliste. Il s’agira seulement de prendre acte de leur volonté d’agir dorénavant en commun afin de défendre clairement la cause du peuple et celle de l’humanité.

On ne demandera donc à personne de franchir un quelconque Rubicon ni même de renoncer aux différents symboles affectifs auxquelles son histoire singulière l’a éventuellement attaché (tel préférera sans doute Bernanos ou d’Artagnan, tel autre Albert Camus ou Jacquou le Croquant). Mais seulement de tirer toutes les conséquences politiques de cette common decency qui l’invite quotidiennement à savoir donner, recevoir et rendre, c’est-à-dire à savoir tenir à distance ce que Marx appelait « les passions les plus vives et les plus haïssables du cœur humain, toutes les furies de l’intérêt privé ». De toute façon, c’est toujours dans l’action commune contre un ennemi commun (songeons aux combats exemplaires de la Résistance) que les hommes apprennent à se connaître et à surmonter la plupart de leurs différences initiales.

Peut-on imaginer des cas où l’on peut parler d’un casseur décent ?

L’Histoire abonde en exemples d’ennemis de la propriété que la tradition populaire s’accorde néanmoins à reconnaître comme parfaitement « décents ». Mais c’est, généralement, parce qu’ils mettaient leur point d’honneur − de Mandrin à Marius Alexandre Jacob − à « voler les riches pour donner aux pauvres » ou − à tout le moins − à refuser par principe de s’en prendre aux biens des pauvres et des gens modestes. Si, en revanche, vous entendez seulement désigner, sous le nom de « casseur », ce nouveau type humain − célébré avec enthousiasme par la culture libérale contemporaine (et donc également par l’inepte sociologie d’État) − entièrement conforme à l’esprit madoffien de l’époque, et dont les conduites violentes et transgressives prennent habituellement leur source psychologique soit dans l’asocialité constitutive du lumpen soit dans la rage traditionnelle du jeune bourgeois œdipien, alors je crains bien − c’est un point qu’Orwell a mainte fois souligné − qu’il ne puisse jamais exister aucun « casseur décent » (je laisse évidemment ici de côté les effets toujours possibles de l’abus classique d’alcool). Mais je n’ai pas besoin de développer outre mesure ce point très particulier. Si vos lecteurs désirent vraiment en savoir plus, il leur suffira de se précipiter sur le dernier chef-d’œuvre de Morgan Sportès (Tout, tout de suite, Fayard, 2011). C’est un livre admirable et qui contient sans doute la meilleure réponse possible à votre étrange question.[/access]

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Ainsi parlait DSK

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Photo : staragora.com

Un vieux juif ventripotent se tape une « négresse ». Du calme, avant d’alerter le MRAP, reposez le combiné de votre téléphone : cet énoncé aux relents antisémites et négrophobes n’est que le synopsis du dernier roman de Marc-Edouard Nabe. A ma connaissance, L’Enculé marque la première tentative romanesque inspirée de l’affaire DSK. A en juger par sa relation détaillée des dernières tribulations télévisées du « queutard » du Sofitel, le vingt-neuvième roman d’Alain Zannini a d’ailleurs été écrit sur le vif, sans doute moins de trois semaines avant son anti-édition[1. Comme je l’expliquais à de la sortie de L’homme qui arrêta d’écrire, Nabe a décidé de « s’anti-éditer » pour nouer une relation immédiate avec ses lecteurs, sans maison d’édition ni libraires].

Cette rapidité d’écriture se ressent dans le style enlevé du livre, plein de trouvailles et de boules puantes qui font de Nabe le sale gosse de Hara-Kiri qu’il n’a- en vérité – jamais cessé d’être. Ne vous fiez pas au titre provocateur de l’opus : L’Enculé exprime moins une invective contre l’ex directeur général du FMI qu’un état de fait. A force de baiser tout ce qui bouge, Strauss-Kahn finit baisé lui-même, pris dans le pot à confiture dont il se goinfrait impunément. Tel est le péché qui lui attire l’empathie paradoxale de Nabe, pantomime du mari d’Anne Sinclair sur 250 pages. Grâce à une première personne qui nous conduit dans les tréfonds de la double introspection, l’entente est immédiate entre l’ex-chouchou du PS et l’histrion d’Au régal des vermines. Les confessions indécentes du « capitaine Dreyfus de la bite » agacé par la judéomanie compulsive de son épouse – bien plus accro aux chants yiddish qu’aux pulls mohair – et son obsession des noires à gros seins constituent les marottes du tandem littéraire Nabe-DSK.

Foin de précautions ou de demi-mesure dans L’Enculé. Autant vous prévenir tout de suite : pour analyser la rencontre entre une soubrette guinéenne et un politicien français d’ascendance séfarade, Marc-Edouard Nabe surjoue l’interprétation ethnique. Revenant à ses premières amours, lorsqu’il se complaisait dans le rôle du méchant binoclard célinien sur le plateau d’Apostrophes, il désamorce la grenade de l’antisémitisme en la balançant à la figure de son lecteur. Cela donne d’insistantes comparaisons entre le pénitencier de Rikers Island et le camp d’Auschwitz, assorties de parallèles plus ou moins digestes sur le pyjama rayé que son épouse contraint DSK à vêtir avant de comparer au bombardement de Gaza la beauté d’un feu d’artifice sur Brooklyn bridge (au cas où vous n’auriez pas compris !).

Plus finaud qu’il n’y paraît, Nabe manie le comique de répétition à dessein. On ne compte plus les occurrences des mots « négros », « juifs » et « bite » qui forment le triptyque obsessionnel de l’intrigue. Pour ne pas déflorer tous les menus rebondissements qui font de ce roman un divertissement plaisant vite lu et digéré, on se contentera d’évoquer l’irruption d’une femelle bouledogue baptisée Martine Aubry, une rencontre tumultueuse avec des bikers Hell’s Angels à grosses moustaches, et la puissance métaphorique d’un rodéo du Wyoming qu’un Elkabbach en Stetson (!) compare aux jeux de hasard charnels.

Clou du spectacle, le renversement final fera sourire les lecteurs occasionnels de Voici que nous sommes tous. Après son retour à ses pénates parisiennes, l’hôte de la place des Vosges estomaquera Nicolas Sarkozy par une passion secrète tout en vous réservant une sacrée surprise dans la course à l’échalote présidentielle.

Allez, pour vous mettre l’eau à la bouche, je ne résiste pas à la tentation de citer ce soliloque strauss-kahno-nabien qui vaut bien des volumes de psychologie masculine : « Ô toi bite ! Malheur à toi par qui le scandale est arrivé ! (…) Tu t’es servie de la femme de ménage pour me niquer. Je me suis fait niquer par ma bite… Tu n’as pas honte ? Réponds ! Tu fermes ta gueule, bite, parce que tu sais que j’ai raison !… ».

Cessez-le-feu précaire pour les Primaires

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Pour diriger la Hototo des primaires le PS a eu la prudence de choisir un arbitre que personne ne pouvait contester. Et c’est vrai qu’en plus d’être ordinairement fort urbain et plein d’équanimité l’avocat Jean-Pierre Mignard est incontestable dans son rôle de sage, sa réputation de rigueur plaidant pour lui.

Cela dit, son job bénévole à la Haute Autorité a failli relever de l’emploi fictif. Pas d’incidents notables dans les bureaux de votes au premier tour, pas de score dépassant les 100% d’inscrits dans le Nord, la Corrèze ou les Deux-Sèvres, même pas une malheureuse urne tombée par mégarde dans le Vieux Port. Rien.

Ça n’a pas empêché Me Mignard de fondre un plomb en cette fin de semaine, et de piquer une très grosse colère contre les deux candidats en lice, ceux-là mêmes qu’il avait enjoint lundi de ne pas ramener le PS à « la vieille culture de la chicaya » façon Mitterrand-Rocard ou Jospin-Fabius des hautes années.

Car manifestement, son appel à la sobriété n’a pas été entendu, et on a atteint un climax vendredi, quand Aubry a qualifié Hollande de « candidat du Système » et que celui-ci a répondu aussi sec (sans le dire explicitement, mais bon) que Martine faisait sa Marine. Ce qui a valu aux deux impés des coups de fils perso assez furibards de MaÏtre Mignard, accompagnés d’une mise en garde publique et colorée sur Europe1 : « On arrête et on se repose », a-t-il indiqué au micro de Dominique Souchier. « Arrêtons, parce que sinon on va être dans la posture, et la posture, ça ressemble parfois à l’imposture ».

Un appel qui semble avoir été entendu ce samedi, où le sismographe socialiste semble s’être enfin calmé. Mais Martine et François réussiront-ils à tenir leurs langues jusqu’à ce soir vingt heures ? Pas sûr que je parierais un euro là-dessus…

Le parapluie de la révolte

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Dr.E

Sur le pavé glissant de Chantons sous la pluie, Gene Kelly s’en donnait à cœur joie. Tête nue sous l’averse, il sautait à pieds joints dans le caniveau, ruisselait sous les gouttières, éclaboussait les trottoirs, jusqu’à ce que la mine réprobatrice d’un policier lui fasse sagement reprendre son parapluie. Autre temps, autres mœurs : c’est aujourd’hui la danse qui est partout célébrée, le débordement festif amicalement récupéré, tandis que le parapluie est interdit !

Le maire de Seattle qui en veut aux sittings vient en effet dans sa ville pluvieuse d’interdire le port de parapluie pour tenter de contrer les « Indignés de Wall Street », qui commençaient à avoir la fâcheuse habitude de se réunir dans ses espaces verts, où par chance un arrêté interdisait déjà l’utilisation de tentes de camping.

Et au fond, qu’est-ce qu’un parapluie sinon une tente portative ?

Le parapluie, si l’on y songe, est le véritable accessoire de la contestation. Un indigné avec un parapluie est beaucoup moins inoffensif qu’un altermondialiste et sa techno provocatrice bien encadrée. Rien de plus facile à contrôler qu’une rave-party jusqu’au bout de la nuit, d’autant qu’on ne consomme jamais aussi bien qu’en musique, comme tout gérant de supermarché le sait pertinemment.
Le maire de Seattle n’aurait rien contre des jeunes gens qui danseraient ad libitum : ça, c’est contrôlable. Mais en revanche, revendiquer, ça va cinq minutes. Il y en a assez de ces gens qui se rassemblent pour discuter et débattre, ou pour refuser. Et le maire de Seattle a compris qu’il est plus facile de courir ou de chanter sous l’ondée que d’y faire le pied de grue.

Le parapluie, en fait, est au moins depuis Chaplin le symbole du refus des bonnes manières, des conventions, des carcans. C’est grâce à son pépin que Mary Poppins, la nourrice-fée, se distingue, qu’elle repousse les agressions et protège les enfants (en particulier de la Banque, ennemi principal du film). De John Steed à Pierre Richard, le parapluie reste l’une des armes favorites de la culture populaire. Il n’est peut-être pas, du coup, si étonnant que cela que ce symbole soit à son tour attaqué. Ce qui est le plus drôle dans cette ahurissante affaire, c’est l’idée que se fait le maire de Seattle des révoltes en cours, imaginant qu’un moindre confort lors de l’énoncé de revendications viendrait briser celles-ci, quand ceux qui refusent là-bas et ailleurs la logique libérale n’en sont vraiment plus à ça près.

On aura beau demain interdire le ciré ou bannir les bottes en caoutchouc, il y aura toujours des têtes brûlées pour refuser même sous les trombes d’eau, d’être mouillées dans les compromissions du capitalisme en crise majeure.

Un seul mot d’ordre pour les opposants de toute obédience au système : sortez à découvert !

« Socialisme ou barbarie, il faut choisir. Maintenant ! »

Jean-Claude Michéa


Nous publions cet entretien en deux parties en le faisant précéder d’une introduction de Jacques de Guillebon.
La rédaction

Un professeur de liberté

Jean-Claude Michéa est l’instituteur d’une époque sans institution, le professeur d’un temps de faillite, le maître d’une génération qui avait même oublié qu’elle ne savait rien. Au début ou au milieu du chemin de notre vie, il est apparu solitaire dans cette forêt obscure où la voie droite avait été perdue, comme un autre Virgile, comme le cicerone inespéré qui permettrait peut-être, sinon d’en sortir, au moins de découvrir le sens de ce labyrinthe.
Homme secret et fuyant les grands médias, notre Montpelliérain enraciné montre, livre après livre, que la solution est sous nos yeux, en actualisant simplement Orwell. Apparu dans la vie publique intellectuelle il y a quinze ans, avec son classique Orwell, anarchiste tory, Michéa dévide le même fil d’Ariane, livre après livre, jusqu’à ce Complexe d’Orphée. Le Minotaure tapi au fond du dédale, qu’il identifie sous le nom de libéralisme, il l’y combat sur tous les fronts : économique, philosophique et politique. C’est ici qu’il s’est révélé comme notre contemporain Socrate : en nous réapprenant que la machine à détruire toute forme de vie possède une cohérence interne qu’il s’agit de mettre au jour, précisément pour prétendre lui résister. De la leçon d’Orwell, quand les contemporains s’accommodent de la seule condamnation du totalitarisme, il aura déduit que le péché originel du XXe siècle réside dans l’alliance historique du socialisme et de la gauche, opérée notamment au moment de l’affaire Dreyfus. De ce contrat léonin, le socialisme sera ressorti défiguré, dépouillé de sa puissance critique du Progrès pour devenir l’idiot utile de la « gauche libérale ».
Opposé autant au procès du matérialisme historique marxiste qu’à la gorgone libérale, c’est finalement − à travers les terminologies transitoires de la common decency ou de ce populisme cher à Christopher Lasch, qu’il introduisit en France − à la pensée du socialisme originel, dont les frontières avec l’anarchie demeurent floues, que Michéa remonte. Quoiqu’il l’épure de son caractère chrétien, il garde de ce socialisme la critique concomitante du marché et de l’État et c’est à la morale commune et immédiate des petites gens et du ballon rond que va son allégeance. Préférant à la charité chrétienne la théorie du don et du contre-don dégagée par Marcel Mauss, c’est naturellement la sobriété de la décroissance qu’il oppose aujourd’hui à la démesure libérale.
Fils naturel de de Maistre et de Leroux, ce grand professeur de liberté jette les piles du pont qui, peut-être, réunira les fils perdus et séparés de la critique des conditions modernes d’existence.

Jacques de Guillebon

Vous récusez l’universalisme abstrait de la gauche libérale : votre socialisme, ou votre anarcho-syndicalisme, fait-il abstraction des patries, ou les considère-t-il comme un des moyens de l’exercice de la common decency ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord prendre le temps de revenir sur quelques points de théorie. Mon invitation à dédiaboliser les concepts de « tradition », de « coutume » ou d’« enracinement » n’a jamais impliqué l’abandon du vieil idéal universaliste. Si la notion de progrès moral conserve un sens, aussi bien au niveau individuel que collectif, c’est assurément pour désigner l’ensemble des efforts toujours recommencés que l’être humain est capable d’accomplir pour s’affranchir des limites propres à son univers de départ et cesser de considérer « ce qui n’est pas de son usage » (Montaigne) comme le signe le plus irrécusable de la barbarie (et on trouve la trace de ces efforts dès la plus haute Antiquité).[access capability= »lire_inedits »]

Et si − à la suite des philosophes du XVIIIe siècle − on décide d’appeler « Raison » cette faculté proprement humaine de dépasser son point de vue particulier et de viser des fins « universelles » (autrement dit, des fins susceptibles de parler à tous les individus et à tous les peuples, quel que soit leur langage d’origine), alors il est clair que cet aspect de l’héritage des Lumières se retrouve entièrement dans la tradition socialiste. Ce qui, en revanche, appelle une critique radicale, c’est l’idée (qui remonte à Platon et qui est, malheureusement, au cœur de la philosophie des Lumières) selon laquelle cet exercice de la Raison exigerait une rupture absolue avec le « monde sensible » − celui des appartenances héritées et des situations singulières − tenu pour la source ultime de tous les préjugés et de tous les crimes contre l’humanité (comme s’il ne pouvait pas aussi exister, pour reprendre le mot de Nietzsche, un « fanatisme de la Raison »).

C’est bien cette volonté métaphysique de réduire au silence toutes les passions « identitaires » (l’éloge libéral de l’intérêt bien compris − c’est-à-dire calculé selon les procédures universelles de la raison instrumentale − n’étant que l’autre face de cette critique abstraite des passions) qui a systématiquement conduit les Modernes − et pas seulement la gauche libérale − à voir dans l’arrachement à la nature et à la tradition le geste émancipateur par excellence et la seule voie d’accès possible à une société « universelle » et « cosmopolite ». Or, sans même avoir lu Hegel, Marcel Mauss ou Charles Cooley, la simple expérience de la vie quotidienne suffit à nous apprendre que cet universalisme abstrait des Modernes (dans lequel Engels voyait le « règne idéalisé de la bourgeoisie ») repose sur une méconnaissance stupéfiante des données les plus fondamentales de la psychologie et de l’anthropologie.

C’est seulement, en effet, à partir des formes particulières de la vie locale (ou « territorialisée ») et des relations en face-à-face qui leur sont associées (ce qu’Alain Caillé appelle la « socialité primaire », dont la vie familiale représente un moment majeur) que peuvent se mettre en place les structures élémentaires de la réciprocité et donc, également, les conditions anthropologiques des différents processus éthiques et politiques qui permettront éventuellement d’en étendre le principe fondamental (« donner, recevoir et rendre ») à d’autres groupes humains, voire à l’humanité toute entière.

Comme l’écrivait Josiah Royce (1885-1916), seul « celui qui possède des coutumes est capable de comprendre les coutumes d’un autre ». Alors même que l’homme sans qualité du capitalisme contemporain (celui dont les seules « coutumes » sont devenues l’échange intéressé et la querelle procédurière) se trouve, au contraire, condamné à voir dans toute forme d’existence collective portée par une identité culturelle déterminée − qu’il s’agisse de l’islam, de l’indianité ou du bouddhisme − le signe assuré d’une mentalité arriérée et réactionnaire (de ce point de vue, la littérature coloniale représente sans doute − dans sa naïveté même − l’une des formes les plus pures de l’esprit moderne et mondialisateur : de Tintin au Congo aux oukazes du FMI, la filiation est directe).

Une fois qu’on a compris qu’aucune dialectique d’universalisation véritable ne pouvait donc s’enclencher sans puiser ses conditions de possibilité dans les « règles de croyance et les principes de vie » (Pierre Legendre) propres à une tradition culturelle donnée (c’est un point que Michael Walzer et Martha Nussbaum ont admirablement établi), il devient alors possible d’envisager de façon plus apaisée la fameuse « question nationale ». Dès lors, en effet, que la forme nationale (dont la configuration concrète renvoie toujours à la contingence d’une histoire singulière) permet l’émergence d’un véritable monde commun − par exemple une langue, des habitudes culturelles ou une littérature communes − entre différents groupes ethniques (ou « régionaux ») dont on n’exige pas, par ailleurs, qu’ils renoncent a priori à leurs propres différences et à leurs propres spécificités, elle constitue de toute évidence l’une des figures privilégiées de ce processus d’autocritique universalisatrice « qui supprime en conservant » (Hegel) et qui permet ainsi d’élargir considérablement la sphère de la common decency.

Et comme seul celui qui est affectivement attaché à sa communauté d’origine − à sa géographie, à son histoire, à sa culture, à ses manières de vivre − est réellement en mesure de comprendre ceux qui éprouvent un sentiment comparable à l’endroit de leur propre communauté (comprendre la nostalgie de Du Bellay, c’est pouvoir, du même coup, comprendre celle d’Ovide), on peut en conclure que le véritable sentiment national (dont l’amour de la langue est une composante essentielle) non seulement ne contredit pas mais, au contraire, tend généralement à favoriser ce développement de l’esprit internationaliste qui a toujours été l’un des principaux moteurs du projet socialiste. On sait bien, en effet, qu’il faut d’abord être capable de s’aimer soi-même − acceptation sereine de ses propres limites qui n’a rien à voir avec un quelconque narcissisme − pour pouvoir aimer les autres et les respecter réellement.

Mais si, en revanche, le culte de la patrie, de la frontière ou de la colline inspirée n’est plus que le masque trompeur sous lequel s’avancent, en rangs serrés, la haine de soi, le ressentiment et les passions tristes (c’est toute la différence entre le nationalisme d’un Drumont et le patriotisme d’un Orwell), alors nous avons seulement affaire à une construction psycho-idéologique perverse qui ne peut, en tant que telle, que rebuter tout esprit socialiste ou simplement décent. Au même titre, naturellement, que cet univers hypnotique, glacial et uniformisé qui est l’unique aboutissement possible de l’universalisme désincarné des libéraux modernes − qu’ils soient de gauche ou de droite.

En vous lisant, on a l’impression aujourd’hui qu’une critique de la gauche libérale passera forcément sous les fourches caudines de la décroissance : est-ce le cas ?

Faudrait-il en conclure que les « fourches caudines » de la croissance seraient largement préférables, et peut-être même inscrites à tout jamais dans le marbre de l’Histoire (au point que, partout, les gouvernements libéraux cherchent désormais à en constitutionnaliser la « règle d’or ») ? Essayons plutôt de poser le problème de façon rationnelle. Si l’idée de décroissance (dont la théorisation est, du reste, relativement récente) inquiète encore tant d’esprits, par ailleurs très lucides quant aux nuisances de la civilisation capitaliste, c’est en premier lieu parce qu’ils ont spontanément tendance à en retraduire le sens philosophique à l’intérieur même des catégories imposées par l’idéologie dominante. Dans cette optique faussée, la décroissance (qui, ne l’oublions pas, constitue d’abord une idée régulatrice) ne peut plus apparaître que comme une idéologie « punitive » − mise au point par des intellectuels puritains et dégagés de tout souci matériel − et essentiellement destinée à assurer la continuation du mode de vie moderne au prix d’un certain nombre de restrictions et de privations supplémentaires. Perspective qui n’a effectivement aucune chance de soulever l’enthousiasme de ces classes populaires que les politiques d’austérité du capitalisme moderne ont déjà suffisamment contraintes d’entrer en « décroissance », en ce sens perverti du terme (je rappelle qu’en France, le revenu médian tourne autour de 1500 euros par mois).

Mais il s’agit en réalité de tout autre chose. La décroissance n’est ni une « croissance négative » ni le simple envers de la croissance telle que nous la connaissons aujourd’hui. Elle doit être comprise, au contraire, comme une remise en question radicale des présupposés matériels et idéologiques sur lesquels repose l’imaginaire de la croissance officielle, ou plus exactement (puisque tel est le vrai nom de cette dernière) de cette accumulation illimitée du capital qui constitue, depuis l’origine, le principe même de la civilisation libérale et qui nous est présentée à longueur d’écran comme un processus naturel , inéluctable et irréversible, censé résoudre tous les problèmes rencontrés par les sociétés humaines. Or il existe au moins deux types d’objections de bon sens qui invitent à critiquer un tel mythe. D’une part, nous vivons dans un monde fini, ce qui implique que les ressources de la nature ne sont pas inépuisables (et ceci vaut désormais tout aussi bien pour ces « terres rares » dont l’exploitation intensive conditionne pourtant le développement de ces « nouvelles technologies » dont les idéologues libéraux nous promettent monts et merveilles). Et d’autre part, l’idéologie de la croissance ne peut, par définition, intégrer dans ses calculs abstraits que les activités humaines qui dégagent de la valeur marchande ajoutée.

D’un village malgache qui pratique l’autosubsistance alimentaire, on dira donc qu’il ne crée aucune richesse nouvelle tandis qu’à l’inverse, ceux qui spéculent sur le prix du riz ou du blé (quitte à affamer pour cela des régions entières de la planète) seront considérés par les dirigeants du FMI comme des entrepreneurs parfaitement rationnels et donc, à ce titre, comme de véritables bienfaiteurs de l’humanité. Ce primat structurel de la valeur d’échange sur la valeur d’usage conduit donc, et de manière inéluctable, à édifier un monde dans lequel on privilégiera toujours la satisfaction des envies et des caprices les plus immatures (un écran plat, un iPhone, une nouvelle voiture) au détriment des besoins matériels et moraux les plus élémentaires de l’humanité (la santé, l’éducation, le logement, la culture, un travail décent etc.). Une société dont la croissance constituerait le socle anthropologique majeur − en dehors du fait qu’elle devra tôt ou tard se briser sur le mur écologique − se situe donc, par définition, aux antipodes des valeurs morales et philosophiques qui ont toujours soutenu le projet socialiste. Si, maintenant, vous entendiez seulement souligner le fait qu’au sein de la nébuleuse « décroissante », on rencontre quantité de gens bizarres − et parfois même très inquiétants − je vous l’accorderai volontiers. Mais c’est là l’éternel problème des mouvements révolutionnaires.

Je songe à Orwell écrivant que « rejeter le socialisme sous prétexte qu’il compte en son sein tant de piètres personnages est aussi inepte que de refuser de prendre le train parce que le contrôleur a une tête qui ne vous revient pas ». [/access]

La suite demain…

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Israël, année zéro

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Photo : Jonathan Rashad.

La question de l’existence de l’État d’Israël est à nulle autre semblable et elle est souvent le fruit de débats stériles. Peut-être est-ce parce que cette question a toujours été mal posée et que c’est moins l’actualité qu’il faudrait interroger que la possibilité d’une narration. C’est ce que tente Myriam Sär, avec un roman étonnant, L’an dernier à Jérusalem .

Ce que nous raconte ce livre, c’est ni plus ni moins que la fin de l’Etat israélien et la menace du retour en exil de sa population. Il le fait à travers le prisme de quelques personnages loin de toute caricature et nous sommes moins dans un roman à thèse que dans son inverse précis : un roman d’idées contre les idéologies, un ouvrage pro-israélien qui refuse la facilité de l’engagement et enfin un pamphlet qui ne défend rien d’autre que cette chair humaine broyée par l’histoire, trop souvent oubliée par les pros et les antisionistes.

Outre une langue frénétique débordée par le sentiment mais qui ne s’éloigne jamais de la raison et de l’intelligence, ce qui impressionne dans cet objet littéraire non identifié, c’est la volonté de croire en la destinée narrative du peuple Juif, en cette capacité à faire de la faiblesse une force, proche de la vertu d’Espérance, et à vouloir coûte que coûte tenir la valeur du sens. C’est un roman oxymore, puisque que refusant le manichéisme, Myriam Sär ne s’interdit pas de tenir ensemble plusieurs positions d’apparences contradictoires si elle les trouve justes.

Aussi la critique formulée à l’égard d’Israël, ainsi que les attaques lancées contre les détracteurs de cet État dont on finit par se demander ce qu’il a de si particulier pour réunir devant lui un tel amour et une telle haine, apparaissent moins comme l’image de la haine de soi ou de la colère contre l’autre que comme le désir de distinguer, de comprendre et d’entrer dans l’avenir sans demeurer aveugle au passé.

L’an dernier à Jérusalem est un livre violent, qui refuse de voir un camp du Bien sans pour autant se rassurer dans l’ambiguïté, un Dies Irae d’encre et de papier. Il oeuvre à la reconquête du sens face à l’absurdité des combattants qui pour la plupart n’ont que faire de ces vies qu’ils prétendent défendre et servent plus sûrement d’alibis à leur appétit de sang. L’an dernier à Jérusalem demeure, d’abord et avant tout, le cri halluciné d’une israélienne qui entend nous dire que s’il existe évidemment des Israéliens et des Palestiniens, leurs enfants que l’on tue restent quant à eux des enfants, fixés dans la mort avant de disparaître dans l’oubli auquel chaque guerre, surtout les guerres idéologiques, nous renvoie…

Et il importe peu, finalement, que Myriam Sär soit l’autre nom de Sarah Vajda, ainsi qu’il importe peu que ce livre nous dise que si l’on cherche le Sens, nous ne découvrirons que l’homme. Ce qui compte, c’est qu’il y a des vérités qui, racontées avec un supplément de fureur, nous obligent à reconnaître la terrible nécessité de les rappeler sans cesse.

L'an dernier à Jérusalem, un cauchemar

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Croyant mais pas pratiquant

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En lisant l’interview d’Arnaud Montebourg dans Le Monde, où il fait preuve d’un jésuitisme très maîtrisé en assurant qu’il votera pour François Hollande tout en se défendant d’un quelconque ralliement, quelques souvenirs de mon éducation biblique me sont revenus en mémoire. Dans l’Évangile de Saint Jean, Jésus s’adressant à Pierre lui tint ce langage : « Le coq ne chantera pas que tu m’aies renié trois fois ».

Premier reniement d’envergure auquel l’intéressé lui-même avait donné une connotation religieuse, la question du cumul des mandats. Pour se justifier de « concentrer » des « contre-pouvoirs » entre ses petites mains en devenant le premier impétrant du Conseil général de Saône-et-Loire en sus de son mandat de député, il s’était fendu de ce trait d’esprit teinté d’un mépris assez condescendant à l’égard de ceux qui croient à la force des convictions et des engagements dans la vie politique : « je suis croyant, mais pas pratiquant ».

Second virage sur l’aile, plus idéologique celui-là, son combat pour imposer le système des primaires au Parti socialiste. Le chantre de la VIème République s’était ainsi jeté à corps perdu dans un système dont personne ne peut nier qu’il renforce la présidentialisation voulue par la Vème. La aussi, avec le recul, « croyant, mais pas pratiquant ».

Et enfin, après avoir déployé une redoutable énergie à prouver l’incompatibilité de son programme avec celui de François Hollande, non sans l’avoir critiqué très vertement sur ses qualités personnelles, notre reine d’un jour n’a su résister longtemps aux ors de la cour et posa ses lèvres sur la main tendue du roi « Flanby », comme il l’appelait à la verte époque où il n’était encore que petit marquis. Comment mariera-t-il sa foi à celle Manuel Valls dont il fustigea les thèses, « proches de la droite ». On ne saurait que lui suggérer « je suis croyant, mais pas pratiquant ».

Cette formule dépeint finalement assez bien un comportement qui dénote d’un très banal opportunisme, contradictoire avec des idées et des propositions souvent pertinentes et intéressantes, défendues avec fougue et, semblait-il, conviction.

Arnaud Montebourg est-il « croyant mais pas pratiquant » ? A la lumière ce dernier événement, les 450 000 citoyens qui lui ont sacrifié au minimum un euro et un peu de leur temps dimanche dernier pourront légitimement lui demander s’il est seulement croyant…

Marc Zuckerberg au secours des Frères Musulmans

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Vous connaissez la dernière ? Non, pas l’élection interne dont on nous rebat les oreilles depuis hier soir, je veux parler d’une info essentielle qui changera la face du monde journalistique : Causeur vient de dépasser les 5000 « fans » sur sa page Facebook.

Alors qu’en bon adjudant, je passais en revue notre armée virtuelle, une petite pastille retint mon attention hier soir. Sur le côté, à droite, là où Facebook fait son beurre en nous noyant sous un flot de publicités, figurait un encadré Ikhwanwiki (littéralement : « wiki des Frères »).

Ni une ni deux, je clique dessus et me retrouve nez à nez avec la version wikipédia… des Frères Musulmans égyptiens.

Un peu comme wikiberal pour les aficionados de Georges Kaplan ou metapedia pour les nostalgiques de Fort Chabrol, Wikipédia fournit une plate-forme encyclopédique à la confrérie des disciples de Hassan al-Banna. Sur ces pages, un vrai petit kit du militant vous attend, avec vidéos de propagande et articles hagiographiques à l’appui.

Je vous vois venir, vous pensez que le cynisme entrepreneurial de Facebook pousse la firme de Marc Zuckerberg à épouser au millimètre les préoccupations supposées de ses utilisateurs. En effet, mon abonnement à diverses newsletters de presse égyptiennes n’est sans doute pas étranger à l’irruption impromptue de cette pub interlope.

Pour ma part, une fois n’est pas coutume, je me risquerai à une interprétation beaucoup moins systématique. Et si, comme Steve Jobs, Marc Zuckerberg était un visionnaire de génie, lisant le sombre avenir de l’Egypte dans les combinaisons internautiques de ses chers usagers ?

Peillon l’impayable

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Vincent Peillon est un con arrogant. Vincent Peillon, comme le racontait assez précisément François Ruffin dans La guerre de classes (Fayard) se dit socialiste mais est incapable de se faire élire dans une circonscription taillée sur mesure, le Vimeu rouge en Picardie. Ce serait la faute des chasseurs du coin qui l’auraient un peu bousculé dans sa permanence, à l’époque. Les chasseurs du coin sont juste des prolos qui passent leur dimanche dans des abris à boire et à saucissonner loin des femmes, des patrons et des emmerdements. Parfois, ils tirent sur un canard, usant d’un droit qui remonte à la Révolution Française. Peillon avait du mal à comprendre comment ces gens-là pouvaient à la fois bosser dans une fabrique de serrures toujours potentiellement délocalisable et ne pas s’intéresser à sa thèse sur Jaurès qu’il essayait de leur refiler à peine remaniée en la faisant passer pour un programme politique, lors de signatures dans la baie de Somme.

Parfaite incarnation de la petite frappe médiatique qui a longtemps cru qu’une certaine aura médiatique et le fait d’avoir quarante ans tenaient lieu de programme, il a rencontré le principe de réalité en se montrant incapable de se faire élire au suffrage universel nominal, trouvant un refuge comme député européen. Il sait que pour sa génération, ces présidentielles sont la dernière chance d’être enfin ministre. Il est persuadé, ce branque, que Hollande est le meilleur. Alors, pour rentrer dans le jeu, et bien lécher la main de celui qu’il croit être son futur maître, il mord. Il a notamment déclaré sur BFM qu’en se présentant comme candidate antisystème, Martine Aubry, c’était Marine Le Pen. Texto. Et qu’elle avait oublié que les mots avaient un sens comme « race » ou excusez du peu « youpin ». Voilà Aubry rhabillée pour l’hiver. Il ne fait pas bon aux yeux des ours savants de la social-démocratie de passer pour « anti-système », même malgré soi. Parce que tout de même Aubry n’est anti-système que dans la mesure où Hollande, effectivement, l’incarne parfaitement. Pour ma part, ça suffira pour ce second tour des primaires à ce que je vote pour elle.

La Guerre des classes

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Steve Jobs est mort, le Minitel aussi

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Le hasard a fait que Steve Jobs est mort quelques jours après que France Telecom a annoncé la disparition programmée des derniers services que l’on trouvait exclusivement sur Minitel. Et, subséquemment, la mort du petit cube bicolore beige et marron qui sera définitive en juin 2012. Cela a fait beaucoup moins de bruit, la mort du Minitel… Qui l’avait inventé, d’ailleurs, le Minitel ? Justement, personne. Ou plutôt un groupe, un groupe d’ingénieurs des PTT, dans les années 70. Des types probablement surmutualisés, gréviculteurs avec des retraites somptuaires à soixante ans. Le contraire de Steve Jobs qui, en bon chef d’entreprise, aura montré l’exemple en mourant quelles années avant l’âge symbolique.

Un extra-terrestre, façon Persan de Montesquieu, qui aurait débarqué ces derniers jours sur Terre se serait demandé quel malheur nous avait ainsi universellement frappé. Assassinat de Kennedy, de Martin Luther King ? Mort de Jean-Paul II ? Vous n’y êtes pas. Mort de Steve Jobs. Sans rire. Mort d’un gourou doué en électronique devenu messie cosmoplanétaire parce qu’il sortait des machines un peu plus plaisantes que celle de la (fausse) concurrence afin de travailler, d’écouter de la musique ou de communiquer. Jamais les instruments de communication n’ont d’ailleurs été aussi élaborés qu’à notre époque qui n’a pourtant plus rien à dire ou si peu sur le chaos qui l’entoure.

Il y a quelques jours, on faisait remarquer sur France-Culture à Jean-Claude Michéa, à l’honneur ce mois-ci dans Causeur, que la disparition de Steve Jobs était comparable à celle de Gutenberg, ce à quoi Michéa répondait que si Gutemberg avait beaucoup travaillé à ce que le livre existe, Jobs avait beaucoup oeuvré à sa disparition. Pour Michéa, Jobs est l’archétype de l’homme de gauche. Une fois que l’on a compris pour notre philosophe que l’homme de gauche est un libéral qui a oublié qu’il était libéral ou ne veut plus le savoir, tout devient clair.

J’ai été étonné de voir célébrée dans nos colonnes la mort de monsieur Pomme. Il m’a semblé que le défunt patron d’Apple incarnait plutôt l’exact envers de certaines idées auxquelles, toute nuance politique confondue, nous tenons beaucoup ici: Steve Jobs, c’est tout de même le mondialisme, le culte de la nouveauté pour la nouveauté, la négation systématique du passé que l’on confond avec l’obsolescence technologique, l’apologie de l’individu nomade mais toujours joignable, la déterritorialisation heureuse créée par l’illusion de vivre dans un présent perpétuel et la dématérialisation des supports traditionnels (disque, livre, film) pour parfaire l’illusion que l’on emporte tout avec soi et qu’il n’y a plus besoin des bibliothèques dans les maisons de campagne.

Non, décidément, il y avait quelque chose de plus aimable dans le Minitel. D’abord, tout le monde y avait droit, il suffisait d’aller le chercher au bureau de poste du coin. Vous le branchiez et dès 1982, vous pouviez consulter vos comptes en banque ou les horaires de train. C’est sur un Minitel que j’ai appris les résultats aux examens et concours que mes proches et moi avons pu passer. On se souvient tous d’amis américains étonnés par cette technologie qui nous évitait les files d’attente. Oui, il y eut un moment dans le monde où en France, alors que l’ordinateur personnel était encore de l’ordre du rêve, n’importe quelle grand-mère de Saint-Malo (ce fut la ville pilote du Minitel) pouvait se renseigner auprès de n’importe quelle administration ou vérifier l’heure de la prochaine séance de cinéma[1. En ce temps là, les vieux avaient encore les moyens d’aller au cinéma.].

Aujourd’hui, tout le monde a des I-Phone, les pauvres comme les riches. Oui, mais les pauvres sont quand même beaucoup plus surendettés. C’est qu’entre temps l’utile est devenu un objet de mode, c’est-à-dire un signe extérieur de richesse.
La mort du Minitel qui, coïncidence, interviendra un mois après l’élection du nouveau ou de la nouvelle présidente de la République, est aussi la mort d’un choix de société qui avait été opéré par le compromis historique gaullo-communiste de l’après guerre. Pour rester une grande nation, on avait décidé d’innover technologiquement tout en assurant l’indépendance nationale. Et pour des projets à trente ou cinquante ans, le marché libre, ce n’est pas la solution. Même les USA avait fait de la Nasa une agence publique… Alors on a décidé que ce serait un état colbertiste et social qui permettrait le développement du nucléaire (la bombe et les centrales), des trains à grande vitesse, des avions supersoniques, d’Ariane, d’Airbus, j’en passe et des meilleures.

Le Minitel, c’était le dernier témoignage, dans les années 80, de cette volonté nationale de ne pas mourir dans une compétition que l’on n’appelait pas encore la mondialisation. Mais attention, de ne pas mourir en suivant nos règles du jeu : un Etat fort qui orientait la production grâce à un pôle financier public puissant[2. A l’époque, peu de gens étaient atteints de cette hallucination auditive aujourd’hui si fréquente qui fait entendre « route de la servitude » quand on parle d’ « Etat fort ».]. On a décidé, enfin les socialistes au pouvoir (comme Michéa a décidément raison !) d’ouvrir une parenthèse libérale en 1983 qui ne s’est jamais refermée. C’est bien dommage parce que depuis, il n’y a plus de grands projets et nous vivons sur l’acquis d’initiatives qui remontent aux années soixante et soixante-dix.
Résultat, on en est réduit à admirer Steve Jobs, à trouver que c’est un modèle et à reléguer en page 15 des dossiers nécrologiques qu’on lui consacre les conditions de travail des ouvriers chinois qui fabriquaient pour lui. Ah, une tablette I-Pad, c’est plus sexy qu’un Minitel ! Mais quand on allumait son Minitel, on était au moins sûr que ceux qui l’avaient construit ne l’avaient pas fait dans une situation qui rendrait enviable celle des mineurs de Germinal.

La fin du Minitel et la mort de Steve Jobs sont finalement deux symboles du choix de civilisation qu’est en train de faire la France, malgré la France. Hypothèse heureuse, ou disons moins malheureuse : celle du roman de Houellebecq, La carte et le territoire. La France est dans le rôle de la Grèce antique pour le monde romain. On vient visiter les ruines d’une grandeur passée, les vestiges d’une Atlantide disparue. Les habitants travaillent dans les structures touristiques ou vivent en néo-ruraux friqués adeptes des nouvelles technologies et font des fêtes communautaires dans des villages rénovés. On fabrique encore du parfum prisé par les élégantes de Singapour et des fromages au lait cru pour les gastronomes du Brésil. Hypothèse pessimiste: un pays réduit à une place financière, façon Royaume-Uni, peuplé de petits vieux aigris et paupérisés par le remboursement sisyphéen de la Dette, coincés dans des terreurs obsidionales soigneusement entretenues pour qu’ils oublient qu’ils sont les premières générations à vivre moins bien que les précédentes.

Tapez 36-15 « Déclin » et ne m’appelez plus jamais France. Le minitel, il m’a laissé tomber.

« Socialisme ou barbarie, il faut choisir. Maintenant ! »

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Jean-Claude Michéa

Vous notez que, plus le règne du capitalisme mondialisé s’étendra, plus il sera dur de rétablir un mode de vie normal, fondé sur la civilité commune : en effet, comment peut-on imaginer aujourd’hui, même devant la chute provisoire des monstres enfantés par le libéralisme, comme certaines banques ou l’euro, les moyens de la reprise de cette vie ? En fait, peut-on sevrer les âmes droguées à la performance libérale ?

C’est assurément la question politique la plus fondamentale pour tous ceux qui ont encore à cœur de défendre la cause du peuple et de l’humanité. Non, d’ailleurs, qu’elle soit entièrement nouvelle : le mouvement socialiste a toujours admis, en effet, que le remplacement du système capitaliste devrait exiger une longue période de transition (et c’est évidemment dans cette optique qu’il faut comprendre la démarche des premiers socialistes « utopiques » − de Fourier à Owen − ou le rôle pédagogique central, au XIXe siècle, des syndicats et des coopératives ouvrières de production ou de consommation).

Ce qui a cependant longtemps conduit à sous-estimer l’ampleur réelle des tâches à accomplir (sans même parler ici du problème crucial de la résistance acharnée que les classes dirigeantes contemporaines − qui disposent de l’arsenal répressif le plus puissant de l’histoire humaine − ne manqueront pas d’opposer à tout mouvement susceptible de menacer leurs privilèges), c’est la domination presque sans partage que l’idéologie marxiste-léniniste a trop longtemps exercée sur le mouvement ouvrier[access capability= »lire_inedits »] (lequel, avant 1870, était au contraire largement proudhonien et anarchiste). Or le grand point faible de la doctrine marxiste (par ailleurs si précieuse), c’est justement l’idée que le développement capitaliste − porté par le progrès inexorable des « forces productives » − devait nécessairement conduire à édifier la « base matérielle du communisme ». D’où, par exemple, la fascination de Marx et d’Engels pour l’agriculture industrielle (et notamment pour l’usage systématique des engrais chimiques) et leur mépris corrélatif pour le monde artisanal et l’agriculture paysanne (c’est, au contraire, le grand mérite des populistes russes et américains que d’avoir, dès le départ, dénoncé cette vision idéalisée du caractère émancipateur de la grande industrie et des architectures monumentales). C’est donc d’abord l’idée que le socialisme devait reprendre intégralement à son compte le projet industriel et hyper-urbain du capitalisme moderne qui explique l’incapacité dramatique du mouvement communiste − tout au long du XXe siècle − à construire la moindre vision critique de la croissance et, plus encore, a percevoir les aspects profondément déshumanisants du mode de vie fondé sur la consommation, le spectacle et la mode qui allait progressivement en devenir le complément obligé (alors même que, dès les années 1930, l’École de Francfort − je pense, entre autres, aux analyses extraordinaires d’un Siegfried Kracauer − avait su mettre ce point fondamental au centre de sa critique de la société libérale).

Nous payons donc aujourd’hui au prix fort les effets de cet aveuglement séculaire. Et cela d’autant plus que nous avons presque fini par oublier que le ressort premier de la dynamique capitaliste est, depuis le début, la prolétarisation méthodique du monde (même si, de nos jours, de nombreux prolétaires vivent en col blanc, et parfois même en costume trois-pièces) − c’est-à-dire la destruction progressive et calculée de toutes ces bases de l’autonomie individuelle et collective (notamment au niveau local) qui ont longtemps permis à la majorité des habitants de la planète de vivre, ou de survivre, sans avoir à dépendre du bon vouloir des minorités privilégiées qui contrôlent le capital (si l’on veut un exemple précis de la façon dont le capital moderne travaille ainsi à accroître sans cesse son emprise sur un nombre toujours plus grand d’êtres humains, il suffit de songer à ces nouvelles graines génétiquement falsifiées que des « scientifiques » corrompus − ou définitivement abrutis par leur positivisme de pacotille − ont délibérément rendues stériles dans le but de contraindre tous les paysans encore indépendants à se réapprovisionner chaque année – s’ils veulent continuer à vivre − auprès des grandes firmes transnationales qui monopolisent à présent le marché des semences, avec la bénédiction des gouvernements libéraux).

Or, comme chacun sait, dès lors qu’un individu (ou une collectivité) a été dépossédé des moyens de son autonomie, il ne peut plus persévérer dans son être qu’en ayant recours à des prothèses artificielles (Pierre Legendre évoque à plusieurs reprises cette « prise en main du sujet au moyen de prothèses en tout genre »). Et c’est précisément cette vie artificielle (ou « aliénée ») que la consommation, la mode et le spectacle sont chargés d’offrir à titre de compensation illusoire à tous ceux dont l’existence a été ainsi mutilée (qu’est-ce que la propagande publicitaire, en effet, sinon l’art de conduire des êtres humains déjà privés de tout pouvoir effectif sur leur vie à accroître sans cesse le nombre de prothèses marchandes dont leur existence modernisée devra désormais dépendre ?). Vous avez donc bien résumé les données actuelles du problème. Tout le monde peut comprendre, en effet, que celui à qui on a cyniquement coupé les deux jambes tendra toujours à s’accrocher avec la dernière énergie aux béquilles de fortune que son bourreau a eu la délicatesse de lui proposer en échange. Dans l’hypothèse où il serait encore possible de réapprendre aux hommes à marcher par eux-mêmes (ce qui constitue, en somme, une assez bonne définition de la philosophie socialiste et de son projet d’autonomie), ce ne sera donc qu’au prix d’une transition historique infiniment plus longue, plus douloureuse et plus compliquée que celle qui était initialement prévue (on songe ici à Boukharine qui, de manière prémonitoire, avait su envisager la possibilité d’un « socialisme à pas de tortue »).

Cela dit, rien ne garantit plus, effectivement, que cette émancipation humainement nécessaire puisse encore être au rendez-vous, du fait de l’ampleur extraordinaire des retards que les peuples ont dû accumuler (la gauche et le mouvement communiste portant évidemment la responsabilité principale de ces retards) dans leur révolte indispensable contre un système social dont les différentes métastases ont déjà envahi toutes les sphères de la vie humaine. En réalité, personne n’est plus en mesure, aujourd’hui, de prédire avec certitude le type d’avenir qui attend le genre humain. Il dépendra d’abord de ce que les hommes décideront d’en faire (formule, j’en suis bien conscient, qui n’a jamais mangé de pain). Il est, en revanche, un point dont je suis absolument certain. C’est qu’au train où sont allées les choses (et plus particulièrement depuis ces trente dernières années), il ne peut plus exister, pour l’humanité moderne, qu’une seule alternative. Il lui faudra désormais choisir entre le socialisme (dont les formes concrètes sont, en grande partie, à réinventer) et la barbarie (dont les éventuelles formes à venir seront forcément inédites).

On peut lire toute votre œuvre − et ce dernier ouvrage en particulier − comme une déconstruction de la gauche. Selon Pierre Le Vigan, la droite contemporaine n’est pas socialiste car elle vient de la gauche libérale. Pourquoi ne pas suivre son exemple et franchir le Rubicon en vous rattachant à une « droite » anticapitaliste qui prône un socialisme décent ?

On ne franchit habituellement le Rubicon que dans l’espoir de devenir le premier à Rome, objectif qui n’est guère enthousiasmant, vous en conviendrez, pour quiconque possède encore un minimum de sensibilité anarchiste. Mais, pour répondre de façon un peu plus sérieuse à votre question, je dirai que « toute mon œuvre » − pour reprendre votre expression − se présente précisément comme un effort pour retrouver l’esprit du socialisme originel, c’est-à-dire celui dont les premiers théoriciens (par delà leurs nombreuses divergences) s’accordaient néanmoins pour fonder le programme d’émancipation des travailleurs sur un double refus politique.

D’une part, celui des privilèges de caste propres à l’Ancien Régime (dont la restauration était alors souhaitée par la « droite » monarchiste et cléricale − c’est-à-dire par la « réaction » et le « parti de l’ordre »). Et, de l’autre, celui des privilèges de classe de la nouvelle bourgeoisie libérale (une classe, à la différence d’un ordre ou d’une caste, n’a aucune existence juridique officielle ; elle repose avant tout sur un pouvoir de fait) qui commençaient à proliférer à l’abri de cette nouvelle idéologie du « progrès » et de la « liberté » que célébrait au même moment la « gauche » ou, si l’on préfère, le « parti du mouvement ».

Le socialisme n’était donc, à l’origine, ni de gauche ni de droite (même si on ne doit pas oublier qu’il a toujours partagé avec le libéralisme et le républicanisme le refus révolutionnaire d’un monde « féodal » et des inégalités de naissance). Et cela, que le terme de « droite » s’applique − comme au XIXe siècle − aux partisans d’une restauration de l’Ancien Régime ou, comme aujourd’hui, à ceux de la droite progressiste et libérale, héritière de Bastiat et de Hayek. Faut-il rappeler que Marx lui-même (pas plus, d’ailleurs, que Proudhon ou Bakounine) n’aurait jamais eu l’idée de se définir comme un « homme de gauche » ? Il se présentait toujours, au contraire, comme un socialiste − ou un communiste − partisan, à ce titre, de l’autonomie radicale du mouvement prolétarien et de ses alliés. De ce point de vue, l’impact politique de l’affaire Dreyfus (même si les partis ouvriers ont naturellement eu raison de dénoncer, au nom de la morale et de la justice, la machination infernale dont Dreyfus avait été la victime) aura donc été finalement très négatif pour le mouvement socialiste. Elles l’ont, en effet, progressivement conduit (par volonté de s’allier au « parti du mouvement » − sur des bases au départ purement défensives − contre la seule « réaction » antirépublicaine) à substituer à la lutte initiale des travailleurs contre la domination bourgeoise et capitaliste celle qui allait bientôt opposer − au nom du « progrès » et de la « modernité » − un « peuple de gauche » et un « peuple de droite » (et, dans cette nouvelle optique, il allait évidemment de soi qu’un ouvrier de « gauche » serait toujours infiniment plus proche d’un banquier de gauche ou d’un dirigeant de gauche du FMI que d’un ouvrier, d’un paysan ou d’un employé qui accorderait ses suffrages à la droite).

Si, par conséquent, il existe encore une seule chance, aujourd’hui, de briser la cage d’acier dans laquelle le capitalisme a réussi à enfermer l’humanité, ce ne pourra être qu’en revenant clairement à ces clivages politiques fondamentaux qui permettaient, à l’origine, d’opposer, d’un côté, des travailleurs ne demandant qu’à vivre décemment d’une activité ayant un sens humain − et qui ne songeaient pas, la plupart du temps, à s’enrichir de façon indécente ou à « réussir » au détriment de leurs semblables − et, de l’autre, ces minorités privilégiées (ainsi que leur nombreuse domesticité médiatique, artistique, juridique, policière, scientifique ou intellectuelle) qui ne peuvent espérer conserver et accroître leurs privilèges indécents qu’en exploitant d’une façon toujours plus impitoyable l’ensemble de ces « gens ordinaires » (qu’il s’agisse des ouvriers ou des employés, des paysans ou des artisans, des petits fonctionnaires ou des petits entrepreneurs, des techniciens ou des scientifiques sincèrement dévoués au bien commun, ou des intellectuels et des artistes véritablement dignes de ce nom) qui constituent le seul fondement réel de la richesse des nations modernes. Certes, pour pouvoir ainsi réunir dans un front politique commun tous ceux qui ont désormais un intérêt humain essentiel (ne serait-ce que pour préserver leur dignité et leur estime de soi) au renversement d’un système social fondé sur l’égoïsme, la cupidité et la guerre de tous contre tous, il faudra évidemment se montrer capable de résoudre dialectiquement − en prenant appui, chaque fois qu’il est possible, sur les valeurs du sens commun et de la common decency − les innombrables contradictions au sein du peuple que le système libéral ne cesse de susciter et d’attiser par principe. Et donc, également, de surmonter les multiples préjugés et incompréhensions (qui prennent en partie leurs racines dans la différence des situations morales et matérielles) qui dressent encore les unes contre les autres les différentes composantes du peuple (par exemple, les travailleurs du privé contre ceux du service public, les travailleurs « indépendants » contre les travailleurs salariés, ou encore les travailleurs « de souche » contre ceux qui sont issus des différentes immigrations).

Et il faudra aussi, par conséquent, être en mesure d’inventer un nouveau langage symbolique qui puisse enfin parler à tous ces travailleurs encore fermement attachés à la common decency (ils constituent toujours la grande majorité du peuple), que « leur tempérament les porte − écrivait Orwell − plutôt vers les tories ou plutôt vers les anarchistes » (c’est-à-dire, si je traduis bien, que leur histoire politique personnelle les conduise à se reconnaître encore dans la rhétorique officielle de la « droite » ou plutôt dans celle de la « gauche »). Il serait donc absurde, d’un point de vue socialiste, d’exiger de ces gens ordinaires (on ne parle évidemment pas ici des politiciens professionnels, toujours prompts à se rallier à tout nouveau mouvement politique qui leur paraîtrait susceptible de pérenniser leur pouvoir et de maintenir leurs privilèges) qu’ils aient à se justifier de leurs différentes identités philosophiques, religieuses ou culturelles, ni même − sous réserve qu’il n’ait jamais été criminel − de leur parcours politique antérieur. Peu importe, en vérité, de savoir dans laquelle de ces traditions historiques chacun a été amené à puiser ses raisons particulières de respecter les principes de la décence commune et de s’indigner de leur violation permanente par le système capitaliste. Il s’agira seulement de prendre acte de leur volonté d’agir dorénavant en commun afin de défendre clairement la cause du peuple et celle de l’humanité.

On ne demandera donc à personne de franchir un quelconque Rubicon ni même de renoncer aux différents symboles affectifs auxquelles son histoire singulière l’a éventuellement attaché (tel préférera sans doute Bernanos ou d’Artagnan, tel autre Albert Camus ou Jacquou le Croquant). Mais seulement de tirer toutes les conséquences politiques de cette common decency qui l’invite quotidiennement à savoir donner, recevoir et rendre, c’est-à-dire à savoir tenir à distance ce que Marx appelait « les passions les plus vives et les plus haïssables du cœur humain, toutes les furies de l’intérêt privé ». De toute façon, c’est toujours dans l’action commune contre un ennemi commun (songeons aux combats exemplaires de la Résistance) que les hommes apprennent à se connaître et à surmonter la plupart de leurs différences initiales.

Peut-on imaginer des cas où l’on peut parler d’un casseur décent ?

L’Histoire abonde en exemples d’ennemis de la propriété que la tradition populaire s’accorde néanmoins à reconnaître comme parfaitement « décents ». Mais c’est, généralement, parce qu’ils mettaient leur point d’honneur − de Mandrin à Marius Alexandre Jacob − à « voler les riches pour donner aux pauvres » ou − à tout le moins − à refuser par principe de s’en prendre aux biens des pauvres et des gens modestes. Si, en revanche, vous entendez seulement désigner, sous le nom de « casseur », ce nouveau type humain − célébré avec enthousiasme par la culture libérale contemporaine (et donc également par l’inepte sociologie d’État) − entièrement conforme à l’esprit madoffien de l’époque, et dont les conduites violentes et transgressives prennent habituellement leur source psychologique soit dans l’asocialité constitutive du lumpen soit dans la rage traditionnelle du jeune bourgeois œdipien, alors je crains bien − c’est un point qu’Orwell a mainte fois souligné − qu’il ne puisse jamais exister aucun « casseur décent » (je laisse évidemment ici de côté les effets toujours possibles de l’abus classique d’alcool). Mais je n’ai pas besoin de développer outre mesure ce point très particulier. Si vos lecteurs désirent vraiment en savoir plus, il leur suffira de se précipiter sur le dernier chef-d’œuvre de Morgan Sportès (Tout, tout de suite, Fayard, 2011). C’est un livre admirable et qui contient sans doute la meilleure réponse possible à votre étrange question.[/access]

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Ainsi parlait DSK

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Photo : staragora.com

Un vieux juif ventripotent se tape une « négresse ». Du calme, avant d’alerter le MRAP, reposez le combiné de votre téléphone : cet énoncé aux relents antisémites et négrophobes n’est que le synopsis du dernier roman de Marc-Edouard Nabe. A ma connaissance, L’Enculé marque la première tentative romanesque inspirée de l’affaire DSK. A en juger par sa relation détaillée des dernières tribulations télévisées du « queutard » du Sofitel, le vingt-neuvième roman d’Alain Zannini a d’ailleurs été écrit sur le vif, sans doute moins de trois semaines avant son anti-édition[1. Comme je l’expliquais à de la sortie de L’homme qui arrêta d’écrire, Nabe a décidé de « s’anti-éditer » pour nouer une relation immédiate avec ses lecteurs, sans maison d’édition ni libraires].

Cette rapidité d’écriture se ressent dans le style enlevé du livre, plein de trouvailles et de boules puantes qui font de Nabe le sale gosse de Hara-Kiri qu’il n’a- en vérité – jamais cessé d’être. Ne vous fiez pas au titre provocateur de l’opus : L’Enculé exprime moins une invective contre l’ex directeur général du FMI qu’un état de fait. A force de baiser tout ce qui bouge, Strauss-Kahn finit baisé lui-même, pris dans le pot à confiture dont il se goinfrait impunément. Tel est le péché qui lui attire l’empathie paradoxale de Nabe, pantomime du mari d’Anne Sinclair sur 250 pages. Grâce à une première personne qui nous conduit dans les tréfonds de la double introspection, l’entente est immédiate entre l’ex-chouchou du PS et l’histrion d’Au régal des vermines. Les confessions indécentes du « capitaine Dreyfus de la bite » agacé par la judéomanie compulsive de son épouse – bien plus accro aux chants yiddish qu’aux pulls mohair – et son obsession des noires à gros seins constituent les marottes du tandem littéraire Nabe-DSK.

Foin de précautions ou de demi-mesure dans L’Enculé. Autant vous prévenir tout de suite : pour analyser la rencontre entre une soubrette guinéenne et un politicien français d’ascendance séfarade, Marc-Edouard Nabe surjoue l’interprétation ethnique. Revenant à ses premières amours, lorsqu’il se complaisait dans le rôle du méchant binoclard célinien sur le plateau d’Apostrophes, il désamorce la grenade de l’antisémitisme en la balançant à la figure de son lecteur. Cela donne d’insistantes comparaisons entre le pénitencier de Rikers Island et le camp d’Auschwitz, assorties de parallèles plus ou moins digestes sur le pyjama rayé que son épouse contraint DSK à vêtir avant de comparer au bombardement de Gaza la beauté d’un feu d’artifice sur Brooklyn bridge (au cas où vous n’auriez pas compris !).

Plus finaud qu’il n’y paraît, Nabe manie le comique de répétition à dessein. On ne compte plus les occurrences des mots « négros », « juifs » et « bite » qui forment le triptyque obsessionnel de l’intrigue. Pour ne pas déflorer tous les menus rebondissements qui font de ce roman un divertissement plaisant vite lu et digéré, on se contentera d’évoquer l’irruption d’une femelle bouledogue baptisée Martine Aubry, une rencontre tumultueuse avec des bikers Hell’s Angels à grosses moustaches, et la puissance métaphorique d’un rodéo du Wyoming qu’un Elkabbach en Stetson (!) compare aux jeux de hasard charnels.

Clou du spectacle, le renversement final fera sourire les lecteurs occasionnels de Voici que nous sommes tous. Après son retour à ses pénates parisiennes, l’hôte de la place des Vosges estomaquera Nicolas Sarkozy par une passion secrète tout en vous réservant une sacrée surprise dans la course à l’échalote présidentielle.

Allez, pour vous mettre l’eau à la bouche, je ne résiste pas à la tentation de citer ce soliloque strauss-kahno-nabien qui vaut bien des volumes de psychologie masculine : « Ô toi bite ! Malheur à toi par qui le scandale est arrivé ! (…) Tu t’es servie de la femme de ménage pour me niquer. Je me suis fait niquer par ma bite… Tu n’as pas honte ? Réponds ! Tu fermes ta gueule, bite, parce que tu sais que j’ai raison !… ».

Cessez-le-feu précaire pour les Primaires

23

Pour diriger la Hototo des primaires le PS a eu la prudence de choisir un arbitre que personne ne pouvait contester. Et c’est vrai qu’en plus d’être ordinairement fort urbain et plein d’équanimité l’avocat Jean-Pierre Mignard est incontestable dans son rôle de sage, sa réputation de rigueur plaidant pour lui.

Cela dit, son job bénévole à la Haute Autorité a failli relever de l’emploi fictif. Pas d’incidents notables dans les bureaux de votes au premier tour, pas de score dépassant les 100% d’inscrits dans le Nord, la Corrèze ou les Deux-Sèvres, même pas une malheureuse urne tombée par mégarde dans le Vieux Port. Rien.

Ça n’a pas empêché Me Mignard de fondre un plomb en cette fin de semaine, et de piquer une très grosse colère contre les deux candidats en lice, ceux-là mêmes qu’il avait enjoint lundi de ne pas ramener le PS à « la vieille culture de la chicaya » façon Mitterrand-Rocard ou Jospin-Fabius des hautes années.

Car manifestement, son appel à la sobriété n’a pas été entendu, et on a atteint un climax vendredi, quand Aubry a qualifié Hollande de « candidat du Système » et que celui-ci a répondu aussi sec (sans le dire explicitement, mais bon) que Martine faisait sa Marine. Ce qui a valu aux deux impés des coups de fils perso assez furibards de MaÏtre Mignard, accompagnés d’une mise en garde publique et colorée sur Europe1 : « On arrête et on se repose », a-t-il indiqué au micro de Dominique Souchier. « Arrêtons, parce que sinon on va être dans la posture, et la posture, ça ressemble parfois à l’imposture ».

Un appel qui semble avoir été entendu ce samedi, où le sismographe socialiste semble s’être enfin calmé. Mais Martine et François réussiront-ils à tenir leurs langues jusqu’à ce soir vingt heures ? Pas sûr que je parierais un euro là-dessus…

Le parapluie de la révolte

4
Dr.E

Sur le pavé glissant de Chantons sous la pluie, Gene Kelly s’en donnait à cœur joie. Tête nue sous l’averse, il sautait à pieds joints dans le caniveau, ruisselait sous les gouttières, éclaboussait les trottoirs, jusqu’à ce que la mine réprobatrice d’un policier lui fasse sagement reprendre son parapluie. Autre temps, autres mœurs : c’est aujourd’hui la danse qui est partout célébrée, le débordement festif amicalement récupéré, tandis que le parapluie est interdit !

Le maire de Seattle qui en veut aux sittings vient en effet dans sa ville pluvieuse d’interdire le port de parapluie pour tenter de contrer les « Indignés de Wall Street », qui commençaient à avoir la fâcheuse habitude de se réunir dans ses espaces verts, où par chance un arrêté interdisait déjà l’utilisation de tentes de camping.

Et au fond, qu’est-ce qu’un parapluie sinon une tente portative ?

Le parapluie, si l’on y songe, est le véritable accessoire de la contestation. Un indigné avec un parapluie est beaucoup moins inoffensif qu’un altermondialiste et sa techno provocatrice bien encadrée. Rien de plus facile à contrôler qu’une rave-party jusqu’au bout de la nuit, d’autant qu’on ne consomme jamais aussi bien qu’en musique, comme tout gérant de supermarché le sait pertinemment.
Le maire de Seattle n’aurait rien contre des jeunes gens qui danseraient ad libitum : ça, c’est contrôlable. Mais en revanche, revendiquer, ça va cinq minutes. Il y en a assez de ces gens qui se rassemblent pour discuter et débattre, ou pour refuser. Et le maire de Seattle a compris qu’il est plus facile de courir ou de chanter sous l’ondée que d’y faire le pied de grue.

Le parapluie, en fait, est au moins depuis Chaplin le symbole du refus des bonnes manières, des conventions, des carcans. C’est grâce à son pépin que Mary Poppins, la nourrice-fée, se distingue, qu’elle repousse les agressions et protège les enfants (en particulier de la Banque, ennemi principal du film). De John Steed à Pierre Richard, le parapluie reste l’une des armes favorites de la culture populaire. Il n’est peut-être pas, du coup, si étonnant que cela que ce symbole soit à son tour attaqué. Ce qui est le plus drôle dans cette ahurissante affaire, c’est l’idée que se fait le maire de Seattle des révoltes en cours, imaginant qu’un moindre confort lors de l’énoncé de revendications viendrait briser celles-ci, quand ceux qui refusent là-bas et ailleurs la logique libérale n’en sont vraiment plus à ça près.

On aura beau demain interdire le ciré ou bannir les bottes en caoutchouc, il y aura toujours des têtes brûlées pour refuser même sous les trombes d’eau, d’être mouillées dans les compromissions du capitalisme en crise majeure.

Un seul mot d’ordre pour les opposants de toute obédience au système : sortez à découvert !

« Socialisme ou barbarie, il faut choisir. Maintenant ! »

4
Jean-Claude Michéa


Nous publions cet entretien en deux parties en le faisant précéder d’une introduction de Jacques de Guillebon.
La rédaction

Un professeur de liberté

Jean-Claude Michéa est l’instituteur d’une époque sans institution, le professeur d’un temps de faillite, le maître d’une génération qui avait même oublié qu’elle ne savait rien. Au début ou au milieu du chemin de notre vie, il est apparu solitaire dans cette forêt obscure où la voie droite avait été perdue, comme un autre Virgile, comme le cicerone inespéré qui permettrait peut-être, sinon d’en sortir, au moins de découvrir le sens de ce labyrinthe.
Homme secret et fuyant les grands médias, notre Montpelliérain enraciné montre, livre après livre, que la solution est sous nos yeux, en actualisant simplement Orwell. Apparu dans la vie publique intellectuelle il y a quinze ans, avec son classique Orwell, anarchiste tory, Michéa dévide le même fil d’Ariane, livre après livre, jusqu’à ce Complexe d’Orphée. Le Minotaure tapi au fond du dédale, qu’il identifie sous le nom de libéralisme, il l’y combat sur tous les fronts : économique, philosophique et politique. C’est ici qu’il s’est révélé comme notre contemporain Socrate : en nous réapprenant que la machine à détruire toute forme de vie possède une cohérence interne qu’il s’agit de mettre au jour, précisément pour prétendre lui résister. De la leçon d’Orwell, quand les contemporains s’accommodent de la seule condamnation du totalitarisme, il aura déduit que le péché originel du XXe siècle réside dans l’alliance historique du socialisme et de la gauche, opérée notamment au moment de l’affaire Dreyfus. De ce contrat léonin, le socialisme sera ressorti défiguré, dépouillé de sa puissance critique du Progrès pour devenir l’idiot utile de la « gauche libérale ».
Opposé autant au procès du matérialisme historique marxiste qu’à la gorgone libérale, c’est finalement − à travers les terminologies transitoires de la common decency ou de ce populisme cher à Christopher Lasch, qu’il introduisit en France − à la pensée du socialisme originel, dont les frontières avec l’anarchie demeurent floues, que Michéa remonte. Quoiqu’il l’épure de son caractère chrétien, il garde de ce socialisme la critique concomitante du marché et de l’État et c’est à la morale commune et immédiate des petites gens et du ballon rond que va son allégeance. Préférant à la charité chrétienne la théorie du don et du contre-don dégagée par Marcel Mauss, c’est naturellement la sobriété de la décroissance qu’il oppose aujourd’hui à la démesure libérale.
Fils naturel de de Maistre et de Leroux, ce grand professeur de liberté jette les piles du pont qui, peut-être, réunira les fils perdus et séparés de la critique des conditions modernes d’existence.

Jacques de Guillebon

Vous récusez l’universalisme abstrait de la gauche libérale : votre socialisme, ou votre anarcho-syndicalisme, fait-il abstraction des patries, ou les considère-t-il comme un des moyens de l’exercice de la common decency ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord prendre le temps de revenir sur quelques points de théorie. Mon invitation à dédiaboliser les concepts de « tradition », de « coutume » ou d’« enracinement » n’a jamais impliqué l’abandon du vieil idéal universaliste. Si la notion de progrès moral conserve un sens, aussi bien au niveau individuel que collectif, c’est assurément pour désigner l’ensemble des efforts toujours recommencés que l’être humain est capable d’accomplir pour s’affranchir des limites propres à son univers de départ et cesser de considérer « ce qui n’est pas de son usage » (Montaigne) comme le signe le plus irrécusable de la barbarie (et on trouve la trace de ces efforts dès la plus haute Antiquité).[access capability= »lire_inedits »]

Et si − à la suite des philosophes du XVIIIe siècle − on décide d’appeler « Raison » cette faculté proprement humaine de dépasser son point de vue particulier et de viser des fins « universelles » (autrement dit, des fins susceptibles de parler à tous les individus et à tous les peuples, quel que soit leur langage d’origine), alors il est clair que cet aspect de l’héritage des Lumières se retrouve entièrement dans la tradition socialiste. Ce qui, en revanche, appelle une critique radicale, c’est l’idée (qui remonte à Platon et qui est, malheureusement, au cœur de la philosophie des Lumières) selon laquelle cet exercice de la Raison exigerait une rupture absolue avec le « monde sensible » − celui des appartenances héritées et des situations singulières − tenu pour la source ultime de tous les préjugés et de tous les crimes contre l’humanité (comme s’il ne pouvait pas aussi exister, pour reprendre le mot de Nietzsche, un « fanatisme de la Raison »).

C’est bien cette volonté métaphysique de réduire au silence toutes les passions « identitaires » (l’éloge libéral de l’intérêt bien compris − c’est-à-dire calculé selon les procédures universelles de la raison instrumentale − n’étant que l’autre face de cette critique abstraite des passions) qui a systématiquement conduit les Modernes − et pas seulement la gauche libérale − à voir dans l’arrachement à la nature et à la tradition le geste émancipateur par excellence et la seule voie d’accès possible à une société « universelle » et « cosmopolite ». Or, sans même avoir lu Hegel, Marcel Mauss ou Charles Cooley, la simple expérience de la vie quotidienne suffit à nous apprendre que cet universalisme abstrait des Modernes (dans lequel Engels voyait le « règne idéalisé de la bourgeoisie ») repose sur une méconnaissance stupéfiante des données les plus fondamentales de la psychologie et de l’anthropologie.

C’est seulement, en effet, à partir des formes particulières de la vie locale (ou « territorialisée ») et des relations en face-à-face qui leur sont associées (ce qu’Alain Caillé appelle la « socialité primaire », dont la vie familiale représente un moment majeur) que peuvent se mettre en place les structures élémentaires de la réciprocité et donc, également, les conditions anthropologiques des différents processus éthiques et politiques qui permettront éventuellement d’en étendre le principe fondamental (« donner, recevoir et rendre ») à d’autres groupes humains, voire à l’humanité toute entière.

Comme l’écrivait Josiah Royce (1885-1916), seul « celui qui possède des coutumes est capable de comprendre les coutumes d’un autre ». Alors même que l’homme sans qualité du capitalisme contemporain (celui dont les seules « coutumes » sont devenues l’échange intéressé et la querelle procédurière) se trouve, au contraire, condamné à voir dans toute forme d’existence collective portée par une identité culturelle déterminée − qu’il s’agisse de l’islam, de l’indianité ou du bouddhisme − le signe assuré d’une mentalité arriérée et réactionnaire (de ce point de vue, la littérature coloniale représente sans doute − dans sa naïveté même − l’une des formes les plus pures de l’esprit moderne et mondialisateur : de Tintin au Congo aux oukazes du FMI, la filiation est directe).

Une fois qu’on a compris qu’aucune dialectique d’universalisation véritable ne pouvait donc s’enclencher sans puiser ses conditions de possibilité dans les « règles de croyance et les principes de vie » (Pierre Legendre) propres à une tradition culturelle donnée (c’est un point que Michael Walzer et Martha Nussbaum ont admirablement établi), il devient alors possible d’envisager de façon plus apaisée la fameuse « question nationale ». Dès lors, en effet, que la forme nationale (dont la configuration concrète renvoie toujours à la contingence d’une histoire singulière) permet l’émergence d’un véritable monde commun − par exemple une langue, des habitudes culturelles ou une littérature communes − entre différents groupes ethniques (ou « régionaux ») dont on n’exige pas, par ailleurs, qu’ils renoncent a priori à leurs propres différences et à leurs propres spécificités, elle constitue de toute évidence l’une des figures privilégiées de ce processus d’autocritique universalisatrice « qui supprime en conservant » (Hegel) et qui permet ainsi d’élargir considérablement la sphère de la common decency.

Et comme seul celui qui est affectivement attaché à sa communauté d’origine − à sa géographie, à son histoire, à sa culture, à ses manières de vivre − est réellement en mesure de comprendre ceux qui éprouvent un sentiment comparable à l’endroit de leur propre communauté (comprendre la nostalgie de Du Bellay, c’est pouvoir, du même coup, comprendre celle d’Ovide), on peut en conclure que le véritable sentiment national (dont l’amour de la langue est une composante essentielle) non seulement ne contredit pas mais, au contraire, tend généralement à favoriser ce développement de l’esprit internationaliste qui a toujours été l’un des principaux moteurs du projet socialiste. On sait bien, en effet, qu’il faut d’abord être capable de s’aimer soi-même − acceptation sereine de ses propres limites qui n’a rien à voir avec un quelconque narcissisme − pour pouvoir aimer les autres et les respecter réellement.

Mais si, en revanche, le culte de la patrie, de la frontière ou de la colline inspirée n’est plus que le masque trompeur sous lequel s’avancent, en rangs serrés, la haine de soi, le ressentiment et les passions tristes (c’est toute la différence entre le nationalisme d’un Drumont et le patriotisme d’un Orwell), alors nous avons seulement affaire à une construction psycho-idéologique perverse qui ne peut, en tant que telle, que rebuter tout esprit socialiste ou simplement décent. Au même titre, naturellement, que cet univers hypnotique, glacial et uniformisé qui est l’unique aboutissement possible de l’universalisme désincarné des libéraux modernes − qu’ils soient de gauche ou de droite.

En vous lisant, on a l’impression aujourd’hui qu’une critique de la gauche libérale passera forcément sous les fourches caudines de la décroissance : est-ce le cas ?

Faudrait-il en conclure que les « fourches caudines » de la croissance seraient largement préférables, et peut-être même inscrites à tout jamais dans le marbre de l’Histoire (au point que, partout, les gouvernements libéraux cherchent désormais à en constitutionnaliser la « règle d’or ») ? Essayons plutôt de poser le problème de façon rationnelle. Si l’idée de décroissance (dont la théorisation est, du reste, relativement récente) inquiète encore tant d’esprits, par ailleurs très lucides quant aux nuisances de la civilisation capitaliste, c’est en premier lieu parce qu’ils ont spontanément tendance à en retraduire le sens philosophique à l’intérieur même des catégories imposées par l’idéologie dominante. Dans cette optique faussée, la décroissance (qui, ne l’oublions pas, constitue d’abord une idée régulatrice) ne peut plus apparaître que comme une idéologie « punitive » − mise au point par des intellectuels puritains et dégagés de tout souci matériel − et essentiellement destinée à assurer la continuation du mode de vie moderne au prix d’un certain nombre de restrictions et de privations supplémentaires. Perspective qui n’a effectivement aucune chance de soulever l’enthousiasme de ces classes populaires que les politiques d’austérité du capitalisme moderne ont déjà suffisamment contraintes d’entrer en « décroissance », en ce sens perverti du terme (je rappelle qu’en France, le revenu médian tourne autour de 1500 euros par mois).

Mais il s’agit en réalité de tout autre chose. La décroissance n’est ni une « croissance négative » ni le simple envers de la croissance telle que nous la connaissons aujourd’hui. Elle doit être comprise, au contraire, comme une remise en question radicale des présupposés matériels et idéologiques sur lesquels repose l’imaginaire de la croissance officielle, ou plus exactement (puisque tel est le vrai nom de cette dernière) de cette accumulation illimitée du capital qui constitue, depuis l’origine, le principe même de la civilisation libérale et qui nous est présentée à longueur d’écran comme un processus naturel , inéluctable et irréversible, censé résoudre tous les problèmes rencontrés par les sociétés humaines. Or il existe au moins deux types d’objections de bon sens qui invitent à critiquer un tel mythe. D’une part, nous vivons dans un monde fini, ce qui implique que les ressources de la nature ne sont pas inépuisables (et ceci vaut désormais tout aussi bien pour ces « terres rares » dont l’exploitation intensive conditionne pourtant le développement de ces « nouvelles technologies » dont les idéologues libéraux nous promettent monts et merveilles). Et d’autre part, l’idéologie de la croissance ne peut, par définition, intégrer dans ses calculs abstraits que les activités humaines qui dégagent de la valeur marchande ajoutée.

D’un village malgache qui pratique l’autosubsistance alimentaire, on dira donc qu’il ne crée aucune richesse nouvelle tandis qu’à l’inverse, ceux qui spéculent sur le prix du riz ou du blé (quitte à affamer pour cela des régions entières de la planète) seront considérés par les dirigeants du FMI comme des entrepreneurs parfaitement rationnels et donc, à ce titre, comme de véritables bienfaiteurs de l’humanité. Ce primat structurel de la valeur d’échange sur la valeur d’usage conduit donc, et de manière inéluctable, à édifier un monde dans lequel on privilégiera toujours la satisfaction des envies et des caprices les plus immatures (un écran plat, un iPhone, une nouvelle voiture) au détriment des besoins matériels et moraux les plus élémentaires de l’humanité (la santé, l’éducation, le logement, la culture, un travail décent etc.). Une société dont la croissance constituerait le socle anthropologique majeur − en dehors du fait qu’elle devra tôt ou tard se briser sur le mur écologique − se situe donc, par définition, aux antipodes des valeurs morales et philosophiques qui ont toujours soutenu le projet socialiste. Si, maintenant, vous entendiez seulement souligner le fait qu’au sein de la nébuleuse « décroissante », on rencontre quantité de gens bizarres − et parfois même très inquiétants − je vous l’accorderai volontiers. Mais c’est là l’éternel problème des mouvements révolutionnaires.

Je songe à Orwell écrivant que « rejeter le socialisme sous prétexte qu’il compte en son sein tant de piètres personnages est aussi inepte que de refuser de prendre le train parce que le contrôleur a une tête qui ne vous revient pas ». [/access]

La suite demain…

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Israël, année zéro

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Photo : Jonathan Rashad.

La question de l’existence de l’État d’Israël est à nulle autre semblable et elle est souvent le fruit de débats stériles. Peut-être est-ce parce que cette question a toujours été mal posée et que c’est moins l’actualité qu’il faudrait interroger que la possibilité d’une narration. C’est ce que tente Myriam Sär, avec un roman étonnant, L’an dernier à Jérusalem .

Ce que nous raconte ce livre, c’est ni plus ni moins que la fin de l’Etat israélien et la menace du retour en exil de sa population. Il le fait à travers le prisme de quelques personnages loin de toute caricature et nous sommes moins dans un roman à thèse que dans son inverse précis : un roman d’idées contre les idéologies, un ouvrage pro-israélien qui refuse la facilité de l’engagement et enfin un pamphlet qui ne défend rien d’autre que cette chair humaine broyée par l’histoire, trop souvent oubliée par les pros et les antisionistes.

Outre une langue frénétique débordée par le sentiment mais qui ne s’éloigne jamais de la raison et de l’intelligence, ce qui impressionne dans cet objet littéraire non identifié, c’est la volonté de croire en la destinée narrative du peuple Juif, en cette capacité à faire de la faiblesse une force, proche de la vertu d’Espérance, et à vouloir coûte que coûte tenir la valeur du sens. C’est un roman oxymore, puisque que refusant le manichéisme, Myriam Sär ne s’interdit pas de tenir ensemble plusieurs positions d’apparences contradictoires si elle les trouve justes.

Aussi la critique formulée à l’égard d’Israël, ainsi que les attaques lancées contre les détracteurs de cet État dont on finit par se demander ce qu’il a de si particulier pour réunir devant lui un tel amour et une telle haine, apparaissent moins comme l’image de la haine de soi ou de la colère contre l’autre que comme le désir de distinguer, de comprendre et d’entrer dans l’avenir sans demeurer aveugle au passé.

L’an dernier à Jérusalem est un livre violent, qui refuse de voir un camp du Bien sans pour autant se rassurer dans l’ambiguïté, un Dies Irae d’encre et de papier. Il oeuvre à la reconquête du sens face à l’absurdité des combattants qui pour la plupart n’ont que faire de ces vies qu’ils prétendent défendre et servent plus sûrement d’alibis à leur appétit de sang. L’an dernier à Jérusalem demeure, d’abord et avant tout, le cri halluciné d’une israélienne qui entend nous dire que s’il existe évidemment des Israéliens et des Palestiniens, leurs enfants que l’on tue restent quant à eux des enfants, fixés dans la mort avant de disparaître dans l’oubli auquel chaque guerre, surtout les guerres idéologiques, nous renvoie…

Et il importe peu, finalement, que Myriam Sär soit l’autre nom de Sarah Vajda, ainsi qu’il importe peu que ce livre nous dise que si l’on cherche le Sens, nous ne découvrirons que l’homme. Ce qui compte, c’est qu’il y a des vérités qui, racontées avec un supplément de fureur, nous obligent à reconnaître la terrible nécessité de les rappeler sans cesse.

L'an dernier à Jérusalem, un cauchemar

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Croyant mais pas pratiquant

7

En lisant l’interview d’Arnaud Montebourg dans Le Monde, où il fait preuve d’un jésuitisme très maîtrisé en assurant qu’il votera pour François Hollande tout en se défendant d’un quelconque ralliement, quelques souvenirs de mon éducation biblique me sont revenus en mémoire. Dans l’Évangile de Saint Jean, Jésus s’adressant à Pierre lui tint ce langage : « Le coq ne chantera pas que tu m’aies renié trois fois ».

Premier reniement d’envergure auquel l’intéressé lui-même avait donné une connotation religieuse, la question du cumul des mandats. Pour se justifier de « concentrer » des « contre-pouvoirs » entre ses petites mains en devenant le premier impétrant du Conseil général de Saône-et-Loire en sus de son mandat de député, il s’était fendu de ce trait d’esprit teinté d’un mépris assez condescendant à l’égard de ceux qui croient à la force des convictions et des engagements dans la vie politique : « je suis croyant, mais pas pratiquant ».

Second virage sur l’aile, plus idéologique celui-là, son combat pour imposer le système des primaires au Parti socialiste. Le chantre de la VIème République s’était ainsi jeté à corps perdu dans un système dont personne ne peut nier qu’il renforce la présidentialisation voulue par la Vème. La aussi, avec le recul, « croyant, mais pas pratiquant ».

Et enfin, après avoir déployé une redoutable énergie à prouver l’incompatibilité de son programme avec celui de François Hollande, non sans l’avoir critiqué très vertement sur ses qualités personnelles, notre reine d’un jour n’a su résister longtemps aux ors de la cour et posa ses lèvres sur la main tendue du roi « Flanby », comme il l’appelait à la verte époque où il n’était encore que petit marquis. Comment mariera-t-il sa foi à celle Manuel Valls dont il fustigea les thèses, « proches de la droite ». On ne saurait que lui suggérer « je suis croyant, mais pas pratiquant ».

Cette formule dépeint finalement assez bien un comportement qui dénote d’un très banal opportunisme, contradictoire avec des idées et des propositions souvent pertinentes et intéressantes, défendues avec fougue et, semblait-il, conviction.

Arnaud Montebourg est-il « croyant mais pas pratiquant » ? A la lumière ce dernier événement, les 450 000 citoyens qui lui ont sacrifié au minimum un euro et un peu de leur temps dimanche dernier pourront légitimement lui demander s’il est seulement croyant…