Carlos est depuis 1994 dans les prisons françaises après son enlèvement par la DST à Khartoum, sur ordre de Charles Pasqua, contre lequel il a d’ailleurs porté plainte. Un nouveau procès va s’ouvrir afin de juger la complicité d’Ilich Ramirez Sanchez, son vrai nom, dans des attentats meurtriers commis en 1982 et 1983 pour faire libérer ses compagnons d’armes Magadalena Kopp et Bruno Bréguet (train Paris-Toulouse, rue Marbeuf, TGV Marseille-Paris et gare Saint-Charles).
Pour l’occasion il donne un entretien assez surprenant à Libération où il se plaint d’avoir été abandonné par son compatriote Hugo Chavez qu’il trouve mal entouré, au point que l’ambassadeur du Venezuela ne le fournit même plus en cigares.
Le passage le plus surréaliste de l’interview est néanmoins la réponse de Carlos quand on lui demande quel serait son choix s’il pouvait voter en 2012 : « Vu que Jean-Marie Le Pen n’est plus candidat, je donnerais mon vote utile à Mélenchon, et au deuxième tour à gauche. » A la limite, on peut comprendre la logique anti-système de Carlos. Il ne pense plus en termes de droite et de gauche, ces vieilles étiquettes de la démocratie bourgeoise. Pour lui, un homme politique, un vrai, est quelqu’un capable de renverser la table. Et finalement, il se serait comporté jusque-là comme nombre d’anciens ouvriers des zones économiquement sinistrées qui votaient pour le candidat d’extrême droite au premier tour et revenaient au second à leurs premières amours face à la droite classique. Mais là, tout de même, cette manière d’ignorer Marine Le Pen et de lui préférer Mélenchon sent son machisme latino-américain. Ou alors, il ne croit pas que la fille vaille le père et que finalement, Marine Le Pen est appelée à devenir une femme politique de droite comme les autres.
Dans ce cas, tout terroriste qu’il est, il ne serait pas le seul à le penser.
« Big Society » : peu de Français ont une idée claire du concept-phare que le Premier ministre britannique, David Cameron, a placé au cœur son programme électoral[1. Selon Downing Street, ce concept vise à « créer un climat qui donne aux gens, sur le terrain, et aux communautés locales la capacité de créer une grande société qui ôtera le pouvoir aux politiciens et le rendra aux gens »]. Même le Labour a été complètement déboussolé. Les coupes budgétaires et l’usure du pouvoir ont donné à l’opposition, un temps, l’occasion de dénigrer l’idée comme paravent d’une classique politique d’austérité et de privatisation. Mais récemment, le nouveau chef travailliste, Ed Milliband lui-même, a adopté le projet de Big Society. Tories, Labour et Lib-Dem sont donc tous conquis. Les traductions pratiques du concept sont pour le moment assez incertaines : on tâtonne, on expérimente. C’est sans doute trop tôt pour juger sur les actes. Mais la Big Society fascine droite et gauche, outre-Manche et ailleurs. Or, si l’on en croit l’histoire politique européenne des trois cents dernières années, ce qui arrive dans les îles Britanniques finit toujours par résonner fortement sur le continent. On ferait donc bien d’y regarder de plus près. Les fondements idéologiques de la Big Society révèlent des surprises.[access capability= »lire_inedits »]
Rien que le profil de son inventeur est intrigant. Phillip Blond, 45 ans, est professeur de théologie dans une obscure université du nord de l’Angleterre quand il est propulsé, en 2008, sur le devant de la scène par un article dans le très socialiste Guardian. Les Tories le recrutent alors pour donner du corps aux intuitions de Cameron sur la nécessaire revivification de la société civile. Il a aujourd’hui son propre think-tank, ResPublica. Issu d’une famille classe moyenne de Liverpool[2. Chronique people : c’est le demi-frère de Daniel Craig, l’actuel James Bond], il raconte volontiers combien l’a marqué le ravage de sa ville sous le double coup de la récession et de la désindustrialisation[3. « J’ai vécu dans la ville qui a été éviscérée. C’était une belle ville, une des rares à posséder une authentique culture propre. Et tout ce style de vie a été détruit. »]. C’est ensuite l’élève d’un certain John Milbank, fondateur de « Radical Orthodoxy », courant théologique très conservateur dans l’Église anglicane, mais aussi lié aux courants les plus avancés de la philosophie contemporaine. Quand on interroge Milbank sur son illustre élève, il donne une clé capitale pour interpréter convenablement le concept de Big Society. Pour Milbank et Radical Orthodoxy, modernité = libéralisme = capitalisme = athéisme. On est donc en plein conservatisme − au sens traditionaliste du terme, avec un puissant héritage de doctrine sociale chrétienne. On ne s’étonne donc pas de trouver sous la plume de Blond des attaques fréquentes contre ce qu’il appelle le « néolibéralisme ». Ni socialiste, ni capitaliste, Blond vitupère autant contre le « Market State » (État-marché) que contre le « Welfare State » (État-providence).
Pour lui, la gauche a commis deux péchés. L’État-providence a, d’un côté, supprimé les vieilles institutions mutualistes dont les ouvriers s’étaient dotés depuis le XIXe siècle, les transformant en clients directs des faveurs du gouvernement. De l’autre, les progressistes des années 1960 ont détruit la moralité traditionnelle de la classe ouvrière et des classes moyennes. Familles éclatées, chaos éducatif, enfants privés de parents, relativisme moral paresseux, hédonisme : les classes les plus vulnérables ont été ravagées. Les pillages du mois d’août sont ainsi interprétés par lui comme une révélation des valeurs dominantes en Grande-Bretagne : un impitoyable intérêt personnel couplé à un nihilisme consommateur sans racines. Ses reproches contre le libéralisme ne sont pas moins sévères. Pour Blond, l’autonomie à laquelle aspire le libéralisme implique la répudiation de la société, puisque la communauté humaine influence et forme l’individu avant même qu’ait pris forme une quelconque capacité souveraine à faire des choix. L’idée libérale de l’homme serait donc, avant tout, une idée négative : pas de famille, pas de peuple ou d’ethnie, pas de société, pas de nation. Entre ces hommes à la recherche de leur intérêt propre surgit l’affrontement et la violence. La recherche d’un libéralisme illimité conduit de façon inattendue à la croissance de la plus illibérale des entités : l’État contrôleur, chargé de réprimer ces conflits. On pourrait balayer cette analyse du libéralisme d’un revers de main : elle est caricaturale et pleine de raccourcis. Mais on en retrouve des traces sous la plume d’un des plus fins observateurs de la société libérale : Stefan Zweig. Profond libéral, insoupçonnable de conservatisme traditionaliste, Zweig écrit pourtant dans Le Monde d’hier : « Si les mœurs laissent à l’homme quelque liberté, c’est l’État qui le contraint ; si l’État ne l’opprime pas, ce sont les mœurs qui tentent de le modeler. » Zweig illustre joliment sa pensée par l’aphorisme d’un poète allemand : « Tantôt nous manque le vin, tantôt la coupe » (Hebbel). Les libéraux pourraient ne pas se sentir concernés par ces reproches. Néanmoins, un peu d’humilité s’impose : ils seraient bien avisés de procéder à un inventaire[4. Comme dirait Jospin] et de prendre très au sérieux les critiques de Phillip Blond, non seulement pour ne pas être pris au dépourvu par des contradicteurs à venir, mais surtout parce que, s’ils veulent gouverner à nouveau la France, ils doivent avoir pris la mesure complète des enjeux politiques. Les libéraux sont très forts sur les questions de fiscalité, de prospérité et de libertés individuelles, mais pas toujours sur les questions d’ordre social, d’institutions ou de corps intermédiaires, de communautés, de vie locale, de solidarité, de lien social, tout ce que Burke appelle les « affections publiques »[5. « To love the little platoon we belong to in society is the first principle of public affections. It is the first link in the series by which we proceed towards a love to our country and to mankind. »]. Bref, parler du prix de tout et de la valeur de rien est aride et inadéquat, et en plus politiquement sot.
Là où Blond se révèle ignorant en économie, c’est quand il se plaint de l’apparition de monopoles suite à l’extension des activités de marché. Le géant de la distribution Tesco est sa cible favorite. Il rêve de briser ce qu’il appelle la « logique monopolistique de l’État-marché » pour voir fleurir à nouveau des entreprises locales de distribution et le petit commerce. Les libéraux nourris au bon lait de l’École autrichienne ne feront qu’un bond en lisant ça : « État-marché » est un concept très mal ficelé[6. Un peu comme « vache-poisson » ou « démocratie populaire »]. Laissons tomber ses analyses sur le fonctionnement du marché en nous contentant, ici, de dire qu’il se trompe de coupable. Ses autres propositions sont nettement plus intéressantes. Comme Blond, il faut demander comment reconstruire la société après les dévastations de l’État-providence. La réponse de Thatcher fut de repousser les limites de l’État. La politique de Big Society de Cameron est d’étendre celles de la société. On ne peut pas construire d’ordre libre à partir du nihilisme moral actuel. Face à ce constat, Blond confie au gouvernement la tâche de créer l’environnement dans lequel peuvent s’épanouir les normes et les institutions sociales qui permettent la réciprocité entre citoyens. C’est un principe dont les libéraux peuvent parfaitement faire leur programme politique : État civique, État associatif, marché moralisé[7. Blond voit le problème que pose un secteur financier démesuré, sans arriver à poser le bon diagnostic. Visiblement il ignore tout de la théorie autrichienne de la monnaie et du crédit, et ne lit pas les articles de Georges Kaplan]. Blond le répète souvent : « Le consensus politique actuel est libéral de gauche culturellement et libéral de droite économiquement, et c’est précisément le mauvais endroit où se tenir. » Une vague conservatrice est en train d’inonder l’Europe. La Big Society − « Société-providence » ? − corrigée et révisée par des libéraux français, c’est un bon moyen pour que cette vague conservatrice irrigue notre pays sans le noyer.[/access]
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L’élève France a trouvé une maitresse d’école encore plus terrifiante qu’Eva Joly pour se faire taper sur les doigts : madame Moody’s. Quand Madame Moody’s n’est pas contente elle nous cause sur un ton qu’aucun professeur n’oserait employer avec ses élèves, ce qui est bien regrettable d’ailleurs. Et là, elle n’est pas contente. Comme elle veut laisser une dernière chance à la pédagogie, nous avons évité de justesse l’exclusion pour indiscipline budgétaire, mais elle nous a à l’œil. Au prochain faux-pas, le couperet tombera – c’est quoi la sanction, on se retrouve en BEP comme nous en menaçaient les profs quand ils ne connaissaient pas le mot « stigmatiser » ?
À noter que dans le langage de madame Moody’s on ne parle pas d’exclusion mais de dégradation, terme qui a un petit arrière-goût de moralisme old-school. Pour moi, madame Moody’s évoque les dames revêches des ligues de vertu de Lucky Luke qui sermonnent les pauvres coupables d’être en prime paresseux et alcooliques. Pourtant, elle sait bien, elle, que nous ne creusons pas notre découvert pour nous acheter des robes ni pour faire des cadeaux aux riches mais parce que, même sous la dictature sarkozyste, nous ne nous résignons pas à laisser tomber les plus faibles. Et malgré son logiciel binaire, même la gauche sait bien que, pendant qu’on gratte trois sous d’un côté, de l’autre, les dépenses sociales, même rationnées, augmentent mécaniquement sous l’effet de la crise. Madame Moody’s s’en fout parce que son dirlo, Monsieur Lesmarchés, a dit que si c’était pour jeter le fric par les fenêtres à nourrir des bouches inutiles, on n’aurait plus un sou.
Mais le pire n’est pas qu’on se fasse engueuler, le pire, c’est qu’on en redemande. D’accord, en temps normal, notre grand argentier a déjà un air de collégien qui vient d’abandonner les culottes courtes pour enfiler le costume du dimanche de son grand frère – ce qui a un certain charme quand on est sensible à la fraîcheur. Mais là, le petit Baroin avait vraiment la mine déconfite du cancre qui vient de se prendre l’avoinée de sa vie. En l’entendant balbutier des excuses et jurer que cette fois, on allait faire des efforts et que, promis-juré, le prochain bulletin serait impeccable, je ne savais pas si j’avais envie de le consoler, de lui en flanquer une ou de pleurer de honte. Voir un représentant de la République rougir et trembler parce qu’on menace de baisser la note de la France – qu’on appelle ironiquement « note souveraine » -, ça fait peur. Et pour aller faire pipi, on demande à l’ONU ? Et en cas de guerre, on se couche avant ou après le premier coup de sifflet ?
Je croyais naïvement que la gauche et son candidat flambant neuf allaient se jeter sur cette occasion de montrer qu’eux, ils n’avaient pas peur de monsieur Lesmarchés et qu’il pouvait se le garder, son pognon, parce qu’après tout les citoyens de France sont encore assez riches pour prêter à leur État. Bref, c’était le moment ou jamais, pour monsieur Normal, de montrer qu’il en a. Pour une fois, j’aurais trouvé ça vachement chouette qu’on envoie le prof sur les roses. Bernique. Monsieur Normal a préféré fayoter et dire que quand on l’aura élu délégué de classe, la discipline règnera et qu’on sera super dans les clous, bref, qu’on ne dépensera plus un centime qu’on n’a pas – ce qui signifie qu’on ne dépensera plus du tout. C’est cela, sans doute, qu’on appelle le changement.
C’est une grande première dans l’histoire de la Vème République : jamais un président n’était devenu père en cours de mandat. Carla Bruni-Sarkozy a en effet donné naissance hier vers 19h à une petite fille, en la clinique de la Muette à Paris XVIème. Apparemment, la mère et l’enfant (à qui nous adressons tous nos vœux de santé et de bonheur) se portent bien et ils ont reçu une visite express du chef de l’Etat, vers 23h. Pourquoi un tel délai ? Eh bien parce qu’auparavant le papa avait dû se rendre d’urgence à Francfort au chevet de l’Euro.
Là, au côté de François Baroin, il a retrouvé la chancelière allemande Angela Merkel, le président de la BCE Jean-Claude Trichet et son futur successeur Mario Draghi, le président du Conseil européen Herman Van Rompuy et celui de la Commission européenne José Manuel Barroso, ainsi que la directrice générale du FMI Christine Lagarde. Dommage que cette réunion de crise n’ait pas eu lieu à Paris, ça aurait fait bel effet, cet aréopage de bonnes fées européennes autour du berceau.
Nonobstant cette occasion manquée, le président, qui d’après nos informations ne compte pas utiliser les 11 jours de congé paternel auquel la loi donne désormais droit à tous les heureux papas, reste confronté à une échéance familiale cruciale : le choix du prénom. Une chance pour le couple présidentiel et néanmoins binational: les trois prénoms de fille préférés des Français, à savoir Emma, Clara et Léa sont aussi valables en italien…
Mouloud Akkouche est un auteur de romans noirs et, accessoirement, tient un blog sur Rue 89. Mouloud et moi, on se connaît un peu et on s’apprécie beaucoup. On s’est croisé assez souvent dans divers salons polardeux. On a bu pas mal de coups et beaucoup discuté dans les buvettes ou en attendant le chaland derrière nos piles de livres, assis dans d’hypothétiques salles polyvalentes de sous-préfectures. Avec Mouloud, à force, on s’est aperçu qu’on était d’accord sur tout, ou presque. Dans le milieu du polar souvent enclin à la moraline, Mouloud et moi on ne se faisait pas de grandes illusions sur les postures antifascistes. Et on était capables d’apprécier des écrivains de droite et de trouver Drieu aussi intéressant que Vailland et Aragon.
Cela, sans doute, était dû à un roman familial commun qui se jouait du côté du communisme, le vrai, celui des municipalités rouges et de la contre-société qu’elles avaient assez heureusement créée et qui auront duré, disons, des années de l’après-guerre au milieu des années 80. Jusqu’au moment où bon nombres de ces Atlantide du PCF achevèrent d’être balayées par la conversion de tous à l’économie de marché comme horizon indépassable. Après, évidemment, on peut toujours pleurer des larmes de crocodiles en constatant, avec Gilles Kepel, que les mêmes contre-sociétés ne se forment plus autour d’un idéal égalitaire et laïque mais autour d’un islam plus ou moins rigoriste.
Mouloud vient de Montreuil. Il y a connu l’écrivain Patrick Besson mais contrairement à lui, il a fait ses premières armes politiques chez les autonomes. Il n’empêche, une fois la belle aventure terminée, il est revenu non pas au communisme, mais à ce qu’il y avait de meilleur dans le communisme : un refus total d’envisager une personne autrement que par sa place dans les rapports de production, comme on disait autrefois. Pour faire vite, et c’est ce qui explique notre sympathie réciproque, Mouloud et moi, on ne connaît pas d’Arabes, de Juifs, de Noirs, d’homosexuels, de musulmans ou de catholiques. On ne connaît que des Français[1. Mais non, cher Jérôme, puisque l’individu est défini par sa place dans le processus de production, vous ne connaissez que des riches et des pauvres, ou des travailleurs et des exploiteurs. Il faudra m’expliquer en quoi ce communautarisme économique est moralement supérieur à ses équivalents religieux ou ethnique. Je constate qu’une partie de la gauche qui passe son temps à répéter, sans plus savoir pourquoi elle le répète sinon parce que les autres le disent, que Sarkozy « dresse les Français les uns contre les autres », ne trouve jamais problématique de désigner une corporation comme responsable de la faillite d’un système dont la plupart d’entre nous ont accepté, quand c’était possible, de profiter. Il faudra quand même que tu nous démontres un jour (autrement que par l’assertion) pourquoi la question sociale est la seule qui vaille et que tu nous dises ce qui te permet de disqualifier d’emblée toute appartenance, toute distinction culturelle ou identitaire : que ces distinctions aient, dans le passé, produit des résultats désastreux ne suffit pas à les faire disparaître. Les identités ne vont pas s’évaporer parce qu’elles te font peur. Il est au contraire urgent de les penser dans une grammaire conforme à nos convictions. En clair d’affronter le réel tel qu’il est au lieu de le planquer sous une couche de peinture fût-elle rouge (EL).]. C’est terriblement démodé, ça, je sais bien. Mais on a toujours pensé que la question de l’origine par exemple était plaisante quand il s’agissait de savoir ce qu’on mange ou qui on aime (quel aveu ! EL) mais prenait un caractère monstrueux, propice à tous les carnages, dès qu’on la faisait entrer comme paramètre dans une analyse politique.
Mouloud a fait un billet, le 5 octobre, dans lequel il renvoie dos à dos Houria Bouteldja, des Indigènes de la République et l’Agrif, association crypto-lepéniste, qui lui intente un procès pour injure raciale. Il prend pourtant ses précautions, Mouloud : il explique bien qu’il faut combattre l’Agrif. Mais pas à n’importe quel prix, ou en tout cas pas au prix d’une défense pavlovienne d’Houria Bouteldja, créatrice de l’appellation pour le moins sémantiquement ambiguë de « souchien » qui sonne bien désagréablement à l’oreille.
Ce qui lui vaut des représailles tout en nuances de la part de la patronne des Indigènes. Lisez sa réponse : c’est hallucinant, édifiant, débectant. Voilà mon Mouloud transformé en lepéniste bon teint parce qu’il se permet d’étayer sa démonstration par quelques exemples vécus de racisme anti-français. Je connais aussi ce genre de porte étroite, Mouloud. Il est évidemment hors de question de le fantasmer à la façon des identitaires et de faire de cette « question raciale » l’alpha et l’oméga d’un combat politique. Parce qu’évidemment, pour moi comme pour toi, tout cela n’est qu’un symptôme, celui d’une déliquescence généralisée des vieilles solidarités ou de cette common decency orwellienne qui soudait les classes populaires si longtemps indifférentes aux couleurs de peau ou aux religions. Et au bout du compte, tout cela est avant tout la conséquence d’une absence de réponse à la seule question qui vaille, la question sociale.
Logiquement, Mouloud n’est pas trop content de voir des pétitionnaires comme Badiou ou Balibar, que l’on a connu mieux inspirés[2. Quand ? Pour condamner la politique raciste d’Israël ? Faire de Sarkozy « l’homme aux rats » ? (EL)], défendre par principe Houria Bouteldja par ce qu’elle aurait raison par essence puisqu’elle est femme, musulmane et donc dominée, forcément dominée. Il ose même écrire : « N‘en déplaise aux pétitionnaires, le « Souchien » de Houria Boutjelda est l’équivalent du « bruit et l’odeur » (Chirac), de « Durafour crématoire » (Le Pen), du « point de détail de l’Histoire » (Le Pen)… et de tous les « sales bougnoules ou nègres ».
Tu ne choisis pas la facilité, Mouloud, décidément. En même temps, depuis Bernanos et Pasolini, on sait bien que le sentier de l’honneur consiste à ouvrir le feu en position défavorable, y compris contre son camp quand son camp dit n’importe quoi. Bien entendu, Mouloud, que tous ceux de tous les bords qui posent le problème en termes ethniques participent de la même totalité structurante et que comme moi, tu vois là, les larmes aux yeux, un vrai recul de la civilisation.
À la lecture des réactions à ton papier, je me suis souvenu qu’à la fin des années 80, peu de temps avant la guerre, il y avait eu un recensement, le dernier, dans ce qu’on appelait encore la Yougoslavie. Interrogés sur leur origine, l’immense majorité des gens avaient, pour la première fois, répondu « serbe », « croate », « bosniaque », « macédonien », « slovène ». Il y avait eu moins de 1% pour dire, tout simplement, « yougoslave ».
Tu sais quoi, Mouloud ? Parfois, j’ai l’impression que nous sommes les derniers Yougoslaves.
Remporter une victoire, ce n’est pas seulement gagner une élection. Imposer dans le débat public un concept est assurément une gageure. Exhumer une idée que l’on croyait reléguée au rang de vieille lune et obtenir qu’on en débatte est une belle réussite. Aussi Arnaud Montebourg peut-il se féliciter d’avoir gagné son pari démondialisateur. Si l’on ne sait pas ce que deviendra l’homme, ni quelle sera sa place dans la campagne socialiste, l’avenir du protectionnisme en tant qu’idée est quant à lui assuré.
De cela, on peut être certain lorsqu’on constate que tous, y compris les adversaires politiques de « l’impétrant », se voient contraints de se positionner sur un thème devenu « fashion ». Que Jean-Claude Trichet soit hostile à la démondialisation n’est pas très étonnant. Mais qu’il ressente l’urgence de l’exprimer est loin d’être anodin.
Que dire, dès lors, lorsque le ministre des affaires européennes du gouvernement Fillon se lance dans vibrant « éloge des frontières », et conseille à une poignée de parlementaires éberlués la lecture du livre éponyme de Régis Debray ?
Cette scène n’est ni le fruit d’une élucubration, ni un morceau choisi du dernier roman d’anticipation à la mode. Elle s’est produite au Palais Bourbon le 5 octobre. Jean Leonetti, alors auditionné par la commission des affaires européennes de l’Assemblée y affirma : « l’Europe doit désormais se construire différemment. Elle doit respecter ses frontières (…) dans les échanges commerciaux, la réciprocité doit s’imposer. Nous ne pouvons plus tolérer que certains ne respectent pas les règles sociales et environnementales en vigueur sur le marché européen, et que la réciprocité ne s’applique pas ».
Encore un petit effort, Monsieur le Ministre. A la prochaine audition, rappelez que l’Europe est une association de Nations souveraines, et que cette souveraineté appartient aux peuples. Vous entrerez alors pour de bon dans la modernité.
Dans son Peter Thiel, un Ravachol ultralibéral, Jérôme Leroy évoque le projet un peu fou du patron de Paypal, qui souhaite créer une petite société sans État sur une île artificielle, au large de San Francisco, et en profite pour nous parler de ce fameux mouvement « libertarien » américain. Quand Jérôme me lance une balle, je la saisis au bond.
Un petit retour en arrière s’impose. Le libéralisme, le vrai, est une idée née en Europe au siècle des Lumières. Il plongeait ses racines bien plus profondément dans l’histoire de la pensée − Aristote, Lao Tseu, les scolastiques de l’École de Salamanque… − mais c’est au cours du XVIIIe siècle qu’il est devenu, en réaction à l’absolutisme royal, un système de pensée cohérent et formalisé. Ses pères sont Turgot, Smith, Say, Locke, Hume, Condillac ou Montesquieu, pour ne citer que quelques noms. Le libéralisme, le vrai, devient alors un ensemble philosophique qui fonde sa conception de la société des hommes sur une seule notion : la liberté. Il n’y a pas, pour un libéral, de différence entre ce que nous appelons aujourd’hui « liberté politique », « liberté économique » ou « liberté sociale » ; il y a la liberté ou il n’y a pas de liberté. Entre les droits naturels de John Locke et la main invisible d’Adam Smith, il n’y a pas de frontière, pas de contradiction ; tout ceci forme les fondations de ce que nous, libéraux, appelons le « libéralisme ».
Mais le libéralisme n’est pas et n’a jamais été monolithique.[access capability= »lire_inedits »]Les idées libérales dites « classiques » s’enrichissent de la sensibilité personnelle des auteurs : libéraux de gauche, libéraux conservateurs, « minarchistes »[1. Libéraux qui prônent un État exclusivement recentré sur ses fonctions régaliennes : la justice, la police, l’armée et la diplomatie. ou anarcho-capitalistes sont autant de branches de la grande famille libérale qui, comme dans toutes les familles, ont une fâcheuse tendance à oublier tout ce qui les rassemble pour se focaliser sur leurs quelques différences.]. « Trois communistes, quatre avis » : c’est au moins aussi vrai pour les libéraux. (Je ne voudrais pas chipoter, mon cher Georges, mais historiquement, la blague est plus adaptée aux juifs qu’aux communistes… EL.)
Ainsi, quand Jérôme décrit les idées « libertariennes » de Peter Thiel, il fait en réalité référence au courant anarcho-capitaliste − voir, entre autres, des auteurs comme Gustave de Molinari ou Murray Rothbard − c’est-à-dire à ceux d’entre nous qui se passeraient volontiers d’un État. « Libertarien » est un terme anglo-saxon et même américain qui n’existe pas dans la langue de Molière et dont la meilleure traduction est tout simplement « libéral ». Sa raison d’être est toute simple : aux États-Unis, liberal signifie − en gros − « social-démocrate de gauche » ; quand les libéraux américains, menés par Ron Paul, ont voulu marquer leurs distances autant avec les conservateurs républicains qu’avec les progressistes démocrates, ils n’ont eu d’autre choix que de fonder un « Libertarian Party ». De fait, les libertariens états-uniens regroupent les mêmes tendances que les libéraux français − du libéralisme classique à l’anarcho-capitalisme − ; la seule véritable différence, c’est qu’ils sont beaucoup plus nombreux.
Contrairement à ce que Jérôme fait semblant de croire[2. Jérôme est communiste, certes, mais il est aussi taquin.], votre serviteur n’est pas anarcho-capitaliste. Si je pense que l’État est un mal, un appareil social fondé sur la violence et dont la seule raison d’être est de restreindre nos libertés, je pense néanmoins que c’est un mal nécessaire et même (malheureusement) indispensable. J’aimerais sincèrement être « anarcap » mais non, vraiment, je n’y crois pas[3. Pardon les copains, mais là, je suis Mises.]. C’est cette conviction que l’État, le gouvernement et les politiciens ont un rôle à jouer dans nos sociétés, mais un rôle limité et sévèrement contrôlé, qui fait de moi un libéral classique à la mode française dans la ligne des Turgot, Tocqueville et autres Bastiat. Jérôme a raison : l’anarcho-capitalisme a ceci de commun avec le communisme que les deux sont des utopies intellectuellement séduisantes qui n’ont jamais existé et n’existeront probablement jamais[4. Cela dit, j’encourage vivement ceux d’entre vous qui ont un peu de curiosité et du temps à lire Murray Rothbard (« L’Éthique de la liberté », par exemple) ; vous serez surpris.]. Mais en ce qui concerne M. Thiel, il y a tout de même une différence : il n’oblige personne à venir vivre sur son île.
Ce qui est intéressant dans le projet de M. Thiel, c’est son existence même : voilà un libertarien américain qui, manifestement, considère que son pays, pourtant réputé « ultralibéral », ne lui propose plus le genre de société dans laquelle il veut vivre. Voilà la vérité que je partage avec M. Thiel et quelques autres : nous ne vivons pas dans une société socialiste mais nous ne vivons pas non plus − et depuis longtemps − dans une société libérale. Le monde des hommes n’est ni noir ni blanc : il est en nuances de gris. Je mesure bien que cette affirmation en choquera plus d’un mais, pourtant, si vous acceptez d’y regarder de plus près, vous observerez quelques faits troublants. Par exemple, aucun − je dis bien aucun − homme politique français d’envergure nationale ne se réclame du libéralisme ; de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon en passant par les barons de l’UMP et les caciques du PS, tous − à divers degrés − prônent une intervention accrue de l’État dans nos vies[5. De fait, il n’y a aujourd’hui en France qu’un seul parti ouvertement libéral − le Parti libéral -démocrate (PLD).]. Considérez Ron Paul : avez-vous entendu parler de ses scores lors des primaires républicaines ? Eh bien, les Américains non plus : c’est le « black-out » total. Lisez la presse, faites un tour dans les librairies, écoutez la radio et vous constaterez ,comme moi, que les seuls avis qui y sont relayés sont profondément et explicitement antilibéraux. Tenez, au hasard : combien d’auteurs libéraux avez-vous vu intervenir sur Causeur[6. Un grand merci à la patronne !] ? Et dites-moi sincèrement : à l’École de la République, que vous a-t-on appris ? Suis-je le seul lycéen à qui son professeur d’économie a conseillé de lire Alternatives économiques ?
À ceux qui pourraient être tentés par l’aventure, je ne mentirai pas : être libéral en France aujourd’hui, c’est un peu comme faire partie des assiégés de la citadelle du Gouffre de Helm. Cela présente des avantages − nous sommes si peu nombreux que nous finissons par tous nous connaître − mais surtout des inconvénients, notamment celui de s’entendre répéter à longueur de journée que Nicolas Sarkozy ou Dominique Strauss-Kahn sont des « ultralibéraux ». C’est proprement insupportable, mais, que voulez-vous ? Comme disait l’autre : « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. »
Aux autres, celles et ceux qui pensent dans le sens du vent par conviction, conformisme ou paresse intellectuelle, j’ai envie de donner un conseil − et c’est un vrai conseil de la part de quelqu’un qui, comme le dit si bien Jérôme, vous veut du bien : lisez. Ne serait-ce que par simple curiosité ou pour mieux me contredire, lisez et découvrez ce formidable héritage intellectuel[7. Je vous suggère le site de l’Institut Coppet, qui s’est donné pour mission de faire revivre et de traduire ces textes.] : vous ne pouvez qu’en sortir grandis.[/access]
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« Rien à signaler », « À risque », « À haut risque ». C’est à se demander si Luc Chatel n’est pas devenu complètement accro à la série américaine 24h chrono pour nommer ainsi les trois catégories dans lesquelles les enfants de la dernière section de maternelle pourraient se voir classer.
Luc Chatel, en agent spécial de la lutte contre l’hécatombe scolaire, aurait trouvé dans Jack Bauer, son frère d’arme. La maternelle, véritable zone à haut risque, nécessiterait donc la mise en application d’une sorte de plan Vigicancre qui préviendrait, grâce à une surveillance accrue, les déficiences nocives d’élèves à problèmes potentiels.
Classé dans la catégorie « à haut risque », le bout’chou de cinq ans serait comme un produit radioactif qu’il faudrait manipuler avec précaution vêtu d’une combinaison blanche de protection et d’un casque respiratoire afin de limiter au maximum le risque d’exposition à une éventuelle contamination. Les psys des écoles ont intérêt à avoir en réserve une kyrielle de crayons de couleur et de gros paquets de feuilles blanches, vu le nombre d’enfants traumatisés par la peur de l’échec qui vont leur dessiner les divers cauchemars qui assaillent leurs imaginaires angoissés.
Or, cette opération commando est en réalité une opération de camouflage destinée à cacher la déconfiture du système éducatif à l’école primaire. Monopoliser ainsi l’attention sur l’évaluation en maternelle est une façon de faire diversion afin d’éviter d’affronter le problème que pose la qualité des programmes, où la place consacrée à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, du calcul est sans cesse réduite par l’importance inconsidérée accordée à des disciplines secondaires comme la biologie et inappropriées comme l’informatique.
Alors, comme toute fausse bonne idée, la trouvaille de l’évaluation en maternelle pour prévenir l’échec programmé à l’école primaire désarme l’esprit critique en esquivant la question de la dévaluation des objectifs de l’école républicaine qui, chaque année, repousse au niveau supérieur la transmission des bases qu’elle est incapable d’enseigner au bon niveau. C’est à l’université maintenant de donner des cours de rattrapage !
L’absurdité du système revient donc à évaluer les maternels au lieu de les materner et à materner les primaires au lieu de les évaluer. Zéro!
Le site allemand Politically Incorrect (PI) affiche une identité pro-israélienne et pro-américaine. Il est fréquenté quotidiennement par cinquante mille visiteurs environ et, selon Der Spiegel, n’est pas classé à l’extrême droite par les services secrets allemands.
Il se trouve qu’une pasteure bernoise, Christine Dietrich, docteur en Ancien Testament, qui défend la laïcité et la démocratie, a écrit quelques textes sur l’application de la charia en Occident et financé partiellement ce site dont le caractère anti-islamiste passe difficilement inaperçu. On l’aurait même aperçue à un congrès anti-islamisation organisé par le mouvement Pro Köln.
L’affaire a été révélée par la Frankfurter Rundschau et la Berliner Zeitung. L’Église réformée de Berne a aussitôt diligenté une enquête et interdit à Christine Dietrich de s’exprimer dans les médias.
La presse suisse se demande si elle n’aurait pas fait preuve de naïveté, voire de maladresse, en fréquentant certains milieux. Le Canton de Berne qui est son employeur, affirme qu’il n’a rien à lui reprocher, en tout cas rien qui soit punissable par la loi. Mais on lui a conseillé de bien examiner les invitations auxquelles elle serait amenée à répondre dans le futur. Quant au site Politically Incorrect, il ne pose pas vraiment de problème, mais les commentaires excessifs des internautes, oui.
Finalement ce qu’on attend de Madame la Pasteure Christine Dietrich, c’est qu’elle reste dans le Politically Correct et qu’elle adopte vis-à-vis de l’Islam une neutralité bienveillante. Attitude typiquement helvétique, mais qui a gagné aujourd’hui ce que Bat Ye’or nomme justement l’Eurabie[1. On se reportera à l’article de François Braun : Ce que lisait Breivik dans le numéro d’octobre de Causeur pour comprendre les enjeux du débat.].
Jacques Delors, père de l’ « impétrante » Martine Aubry et accessoirement ancien président de la Commission Européenne, vient de jeter un nouveau pavé dans la mare.
Cette fois-ci, il ne désavoue pas sa fille en préférant le quinquennat Sarkozy aux années Chirac. Pis, il piétine le dogme de l’infaillibilité européenne en prônant carrément une refonte des traités européens qui permettrait à certains pays d’abandonner la monnaie unique.
Évidemment, ce père indigne vise avant tout les brebis galeuses de l’euro que sont la Grèce et, dans une moindre mesure, l’Espagne, le Portugal et l’Italie. Regrettant logiquement l’absence de coordination économique de la zone euro sans se contenter de pleurer sur le lait renversé, il préconise l’adoption d’un nouveau traité prévoyant la « possibilité de sortir un pays de la zone euro avec une majorité (des États membres) surqualifiée de 75% ».
Dans les colonnes du Monde, l’autre vieux Jacques contredit donc ses amis sociaux-démocrates qui lisent l’avenir d’une France sans euro dans L’Apocalypse de Saint Jean. De quoi désarçonner les argumentaires anti-FN du duo Aubry-Hollande, qui nous répète que la France et la Grèce se ruineraient en sortant de l’euro.
Décidément, on est bien loin de « la France qu’on aime » et du bisounoursisme chers à la maire de Lille.
Et si l’octogénaire Delors était aussi handicapant pour Martine Aubry que Jean-Marie pour Marine ?
Carlos est depuis 1994 dans les prisons françaises après son enlèvement par la DST à Khartoum, sur ordre de Charles Pasqua, contre lequel il a d’ailleurs porté plainte. Un nouveau procès va s’ouvrir afin de juger la complicité d’Ilich Ramirez Sanchez, son vrai nom, dans des attentats meurtriers commis en 1982 et 1983 pour faire libérer ses compagnons d’armes Magadalena Kopp et Bruno Bréguet (train Paris-Toulouse, rue Marbeuf, TGV Marseille-Paris et gare Saint-Charles).
Pour l’occasion il donne un entretien assez surprenant à Libération où il se plaint d’avoir été abandonné par son compatriote Hugo Chavez qu’il trouve mal entouré, au point que l’ambassadeur du Venezuela ne le fournit même plus en cigares.
Le passage le plus surréaliste de l’interview est néanmoins la réponse de Carlos quand on lui demande quel serait son choix s’il pouvait voter en 2012 : « Vu que Jean-Marie Le Pen n’est plus candidat, je donnerais mon vote utile à Mélenchon, et au deuxième tour à gauche. » A la limite, on peut comprendre la logique anti-système de Carlos. Il ne pense plus en termes de droite et de gauche, ces vieilles étiquettes de la démocratie bourgeoise. Pour lui, un homme politique, un vrai, est quelqu’un capable de renverser la table. Et finalement, il se serait comporté jusque-là comme nombre d’anciens ouvriers des zones économiquement sinistrées qui votaient pour le candidat d’extrême droite au premier tour et revenaient au second à leurs premières amours face à la droite classique. Mais là, tout de même, cette manière d’ignorer Marine Le Pen et de lui préférer Mélenchon sent son machisme latino-américain. Ou alors, il ne croit pas que la fille vaille le père et que finalement, Marine Le Pen est appelée à devenir une femme politique de droite comme les autres.
Dans ce cas, tout terroriste qu’il est, il ne serait pas le seul à le penser.
« Big Society » : peu de Français ont une idée claire du concept-phare que le Premier ministre britannique, David Cameron, a placé au cœur son programme électoral[1. Selon Downing Street, ce concept vise à « créer un climat qui donne aux gens, sur le terrain, et aux communautés locales la capacité de créer une grande société qui ôtera le pouvoir aux politiciens et le rendra aux gens »]. Même le Labour a été complètement déboussolé. Les coupes budgétaires et l’usure du pouvoir ont donné à l’opposition, un temps, l’occasion de dénigrer l’idée comme paravent d’une classique politique d’austérité et de privatisation. Mais récemment, le nouveau chef travailliste, Ed Milliband lui-même, a adopté le projet de Big Society. Tories, Labour et Lib-Dem sont donc tous conquis. Les traductions pratiques du concept sont pour le moment assez incertaines : on tâtonne, on expérimente. C’est sans doute trop tôt pour juger sur les actes. Mais la Big Society fascine droite et gauche, outre-Manche et ailleurs. Or, si l’on en croit l’histoire politique européenne des trois cents dernières années, ce qui arrive dans les îles Britanniques finit toujours par résonner fortement sur le continent. On ferait donc bien d’y regarder de plus près. Les fondements idéologiques de la Big Society révèlent des surprises.[access capability= »lire_inedits »]
Rien que le profil de son inventeur est intrigant. Phillip Blond, 45 ans, est professeur de théologie dans une obscure université du nord de l’Angleterre quand il est propulsé, en 2008, sur le devant de la scène par un article dans le très socialiste Guardian. Les Tories le recrutent alors pour donner du corps aux intuitions de Cameron sur la nécessaire revivification de la société civile. Il a aujourd’hui son propre think-tank, ResPublica. Issu d’une famille classe moyenne de Liverpool[2. Chronique people : c’est le demi-frère de Daniel Craig, l’actuel James Bond], il raconte volontiers combien l’a marqué le ravage de sa ville sous le double coup de la récession et de la désindustrialisation[3. « J’ai vécu dans la ville qui a été éviscérée. C’était une belle ville, une des rares à posséder une authentique culture propre. Et tout ce style de vie a été détruit. »]. C’est ensuite l’élève d’un certain John Milbank, fondateur de « Radical Orthodoxy », courant théologique très conservateur dans l’Église anglicane, mais aussi lié aux courants les plus avancés de la philosophie contemporaine. Quand on interroge Milbank sur son illustre élève, il donne une clé capitale pour interpréter convenablement le concept de Big Society. Pour Milbank et Radical Orthodoxy, modernité = libéralisme = capitalisme = athéisme. On est donc en plein conservatisme − au sens traditionaliste du terme, avec un puissant héritage de doctrine sociale chrétienne. On ne s’étonne donc pas de trouver sous la plume de Blond des attaques fréquentes contre ce qu’il appelle le « néolibéralisme ». Ni socialiste, ni capitaliste, Blond vitupère autant contre le « Market State » (État-marché) que contre le « Welfare State » (État-providence).
Pour lui, la gauche a commis deux péchés. L’État-providence a, d’un côté, supprimé les vieilles institutions mutualistes dont les ouvriers s’étaient dotés depuis le XIXe siècle, les transformant en clients directs des faveurs du gouvernement. De l’autre, les progressistes des années 1960 ont détruit la moralité traditionnelle de la classe ouvrière et des classes moyennes. Familles éclatées, chaos éducatif, enfants privés de parents, relativisme moral paresseux, hédonisme : les classes les plus vulnérables ont été ravagées. Les pillages du mois d’août sont ainsi interprétés par lui comme une révélation des valeurs dominantes en Grande-Bretagne : un impitoyable intérêt personnel couplé à un nihilisme consommateur sans racines. Ses reproches contre le libéralisme ne sont pas moins sévères. Pour Blond, l’autonomie à laquelle aspire le libéralisme implique la répudiation de la société, puisque la communauté humaine influence et forme l’individu avant même qu’ait pris forme une quelconque capacité souveraine à faire des choix. L’idée libérale de l’homme serait donc, avant tout, une idée négative : pas de famille, pas de peuple ou d’ethnie, pas de société, pas de nation. Entre ces hommes à la recherche de leur intérêt propre surgit l’affrontement et la violence. La recherche d’un libéralisme illimité conduit de façon inattendue à la croissance de la plus illibérale des entités : l’État contrôleur, chargé de réprimer ces conflits. On pourrait balayer cette analyse du libéralisme d’un revers de main : elle est caricaturale et pleine de raccourcis. Mais on en retrouve des traces sous la plume d’un des plus fins observateurs de la société libérale : Stefan Zweig. Profond libéral, insoupçonnable de conservatisme traditionaliste, Zweig écrit pourtant dans Le Monde d’hier : « Si les mœurs laissent à l’homme quelque liberté, c’est l’État qui le contraint ; si l’État ne l’opprime pas, ce sont les mœurs qui tentent de le modeler. » Zweig illustre joliment sa pensée par l’aphorisme d’un poète allemand : « Tantôt nous manque le vin, tantôt la coupe » (Hebbel). Les libéraux pourraient ne pas se sentir concernés par ces reproches. Néanmoins, un peu d’humilité s’impose : ils seraient bien avisés de procéder à un inventaire[4. Comme dirait Jospin] et de prendre très au sérieux les critiques de Phillip Blond, non seulement pour ne pas être pris au dépourvu par des contradicteurs à venir, mais surtout parce que, s’ils veulent gouverner à nouveau la France, ils doivent avoir pris la mesure complète des enjeux politiques. Les libéraux sont très forts sur les questions de fiscalité, de prospérité et de libertés individuelles, mais pas toujours sur les questions d’ordre social, d’institutions ou de corps intermédiaires, de communautés, de vie locale, de solidarité, de lien social, tout ce que Burke appelle les « affections publiques »[5. « To love the little platoon we belong to in society is the first principle of public affections. It is the first link in the series by which we proceed towards a love to our country and to mankind. »]. Bref, parler du prix de tout et de la valeur de rien est aride et inadéquat, et en plus politiquement sot.
Là où Blond se révèle ignorant en économie, c’est quand il se plaint de l’apparition de monopoles suite à l’extension des activités de marché. Le géant de la distribution Tesco est sa cible favorite. Il rêve de briser ce qu’il appelle la « logique monopolistique de l’État-marché » pour voir fleurir à nouveau des entreprises locales de distribution et le petit commerce. Les libéraux nourris au bon lait de l’École autrichienne ne feront qu’un bond en lisant ça : « État-marché » est un concept très mal ficelé[6. Un peu comme « vache-poisson » ou « démocratie populaire »]. Laissons tomber ses analyses sur le fonctionnement du marché en nous contentant, ici, de dire qu’il se trompe de coupable. Ses autres propositions sont nettement plus intéressantes. Comme Blond, il faut demander comment reconstruire la société après les dévastations de l’État-providence. La réponse de Thatcher fut de repousser les limites de l’État. La politique de Big Society de Cameron est d’étendre celles de la société. On ne peut pas construire d’ordre libre à partir du nihilisme moral actuel. Face à ce constat, Blond confie au gouvernement la tâche de créer l’environnement dans lequel peuvent s’épanouir les normes et les institutions sociales qui permettent la réciprocité entre citoyens. C’est un principe dont les libéraux peuvent parfaitement faire leur programme politique : État civique, État associatif, marché moralisé[7. Blond voit le problème que pose un secteur financier démesuré, sans arriver à poser le bon diagnostic. Visiblement il ignore tout de la théorie autrichienne de la monnaie et du crédit, et ne lit pas les articles de Georges Kaplan]. Blond le répète souvent : « Le consensus politique actuel est libéral de gauche culturellement et libéral de droite économiquement, et c’est précisément le mauvais endroit où se tenir. » Une vague conservatrice est en train d’inonder l’Europe. La Big Society − « Société-providence » ? − corrigée et révisée par des libéraux français, c’est un bon moyen pour que cette vague conservatrice irrigue notre pays sans le noyer.[/access]
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L’élève France a trouvé une maitresse d’école encore plus terrifiante qu’Eva Joly pour se faire taper sur les doigts : madame Moody’s. Quand Madame Moody’s n’est pas contente elle nous cause sur un ton qu’aucun professeur n’oserait employer avec ses élèves, ce qui est bien regrettable d’ailleurs. Et là, elle n’est pas contente. Comme elle veut laisser une dernière chance à la pédagogie, nous avons évité de justesse l’exclusion pour indiscipline budgétaire, mais elle nous a à l’œil. Au prochain faux-pas, le couperet tombera – c’est quoi la sanction, on se retrouve en BEP comme nous en menaçaient les profs quand ils ne connaissaient pas le mot « stigmatiser » ?
À noter que dans le langage de madame Moody’s on ne parle pas d’exclusion mais de dégradation, terme qui a un petit arrière-goût de moralisme old-school. Pour moi, madame Moody’s évoque les dames revêches des ligues de vertu de Lucky Luke qui sermonnent les pauvres coupables d’être en prime paresseux et alcooliques. Pourtant, elle sait bien, elle, que nous ne creusons pas notre découvert pour nous acheter des robes ni pour faire des cadeaux aux riches mais parce que, même sous la dictature sarkozyste, nous ne nous résignons pas à laisser tomber les plus faibles. Et malgré son logiciel binaire, même la gauche sait bien que, pendant qu’on gratte trois sous d’un côté, de l’autre, les dépenses sociales, même rationnées, augmentent mécaniquement sous l’effet de la crise. Madame Moody’s s’en fout parce que son dirlo, Monsieur Lesmarchés, a dit que si c’était pour jeter le fric par les fenêtres à nourrir des bouches inutiles, on n’aurait plus un sou.
Mais le pire n’est pas qu’on se fasse engueuler, le pire, c’est qu’on en redemande. D’accord, en temps normal, notre grand argentier a déjà un air de collégien qui vient d’abandonner les culottes courtes pour enfiler le costume du dimanche de son grand frère – ce qui a un certain charme quand on est sensible à la fraîcheur. Mais là, le petit Baroin avait vraiment la mine déconfite du cancre qui vient de se prendre l’avoinée de sa vie. En l’entendant balbutier des excuses et jurer que cette fois, on allait faire des efforts et que, promis-juré, le prochain bulletin serait impeccable, je ne savais pas si j’avais envie de le consoler, de lui en flanquer une ou de pleurer de honte. Voir un représentant de la République rougir et trembler parce qu’on menace de baisser la note de la France – qu’on appelle ironiquement « note souveraine » -, ça fait peur. Et pour aller faire pipi, on demande à l’ONU ? Et en cas de guerre, on se couche avant ou après le premier coup de sifflet ?
Je croyais naïvement que la gauche et son candidat flambant neuf allaient se jeter sur cette occasion de montrer qu’eux, ils n’avaient pas peur de monsieur Lesmarchés et qu’il pouvait se le garder, son pognon, parce qu’après tout les citoyens de France sont encore assez riches pour prêter à leur État. Bref, c’était le moment ou jamais, pour monsieur Normal, de montrer qu’il en a. Pour une fois, j’aurais trouvé ça vachement chouette qu’on envoie le prof sur les roses. Bernique. Monsieur Normal a préféré fayoter et dire que quand on l’aura élu délégué de classe, la discipline règnera et qu’on sera super dans les clous, bref, qu’on ne dépensera plus un centime qu’on n’a pas – ce qui signifie qu’on ne dépensera plus du tout. C’est cela, sans doute, qu’on appelle le changement.
C’est une grande première dans l’histoire de la Vème République : jamais un président n’était devenu père en cours de mandat. Carla Bruni-Sarkozy a en effet donné naissance hier vers 19h à une petite fille, en la clinique de la Muette à Paris XVIème. Apparemment, la mère et l’enfant (à qui nous adressons tous nos vœux de santé et de bonheur) se portent bien et ils ont reçu une visite express du chef de l’Etat, vers 23h. Pourquoi un tel délai ? Eh bien parce qu’auparavant le papa avait dû se rendre d’urgence à Francfort au chevet de l’Euro.
Là, au côté de François Baroin, il a retrouvé la chancelière allemande Angela Merkel, le président de la BCE Jean-Claude Trichet et son futur successeur Mario Draghi, le président du Conseil européen Herman Van Rompuy et celui de la Commission européenne José Manuel Barroso, ainsi que la directrice générale du FMI Christine Lagarde. Dommage que cette réunion de crise n’ait pas eu lieu à Paris, ça aurait fait bel effet, cet aréopage de bonnes fées européennes autour du berceau.
Nonobstant cette occasion manquée, le président, qui d’après nos informations ne compte pas utiliser les 11 jours de congé paternel auquel la loi donne désormais droit à tous les heureux papas, reste confronté à une échéance familiale cruciale : le choix du prénom. Une chance pour le couple présidentiel et néanmoins binational: les trois prénoms de fille préférés des Français, à savoir Emma, Clara et Léa sont aussi valables en italien…
Mouloud Akkouche est un auteur de romans noirs et, accessoirement, tient un blog sur Rue 89. Mouloud et moi, on se connaît un peu et on s’apprécie beaucoup. On s’est croisé assez souvent dans divers salons polardeux. On a bu pas mal de coups et beaucoup discuté dans les buvettes ou en attendant le chaland derrière nos piles de livres, assis dans d’hypothétiques salles polyvalentes de sous-préfectures. Avec Mouloud, à force, on s’est aperçu qu’on était d’accord sur tout, ou presque. Dans le milieu du polar souvent enclin à la moraline, Mouloud et moi on ne se faisait pas de grandes illusions sur les postures antifascistes. Et on était capables d’apprécier des écrivains de droite et de trouver Drieu aussi intéressant que Vailland et Aragon.
Cela, sans doute, était dû à un roman familial commun qui se jouait du côté du communisme, le vrai, celui des municipalités rouges et de la contre-société qu’elles avaient assez heureusement créée et qui auront duré, disons, des années de l’après-guerre au milieu des années 80. Jusqu’au moment où bon nombres de ces Atlantide du PCF achevèrent d’être balayées par la conversion de tous à l’économie de marché comme horizon indépassable. Après, évidemment, on peut toujours pleurer des larmes de crocodiles en constatant, avec Gilles Kepel, que les mêmes contre-sociétés ne se forment plus autour d’un idéal égalitaire et laïque mais autour d’un islam plus ou moins rigoriste.
Mouloud vient de Montreuil. Il y a connu l’écrivain Patrick Besson mais contrairement à lui, il a fait ses premières armes politiques chez les autonomes. Il n’empêche, une fois la belle aventure terminée, il est revenu non pas au communisme, mais à ce qu’il y avait de meilleur dans le communisme : un refus total d’envisager une personne autrement que par sa place dans les rapports de production, comme on disait autrefois. Pour faire vite, et c’est ce qui explique notre sympathie réciproque, Mouloud et moi, on ne connaît pas d’Arabes, de Juifs, de Noirs, d’homosexuels, de musulmans ou de catholiques. On ne connaît que des Français[1. Mais non, cher Jérôme, puisque l’individu est défini par sa place dans le processus de production, vous ne connaissez que des riches et des pauvres, ou des travailleurs et des exploiteurs. Il faudra m’expliquer en quoi ce communautarisme économique est moralement supérieur à ses équivalents religieux ou ethnique. Je constate qu’une partie de la gauche qui passe son temps à répéter, sans plus savoir pourquoi elle le répète sinon parce que les autres le disent, que Sarkozy « dresse les Français les uns contre les autres », ne trouve jamais problématique de désigner une corporation comme responsable de la faillite d’un système dont la plupart d’entre nous ont accepté, quand c’était possible, de profiter. Il faudra quand même que tu nous démontres un jour (autrement que par l’assertion) pourquoi la question sociale est la seule qui vaille et que tu nous dises ce qui te permet de disqualifier d’emblée toute appartenance, toute distinction culturelle ou identitaire : que ces distinctions aient, dans le passé, produit des résultats désastreux ne suffit pas à les faire disparaître. Les identités ne vont pas s’évaporer parce qu’elles te font peur. Il est au contraire urgent de les penser dans une grammaire conforme à nos convictions. En clair d’affronter le réel tel qu’il est au lieu de le planquer sous une couche de peinture fût-elle rouge (EL).]. C’est terriblement démodé, ça, je sais bien. Mais on a toujours pensé que la question de l’origine par exemple était plaisante quand il s’agissait de savoir ce qu’on mange ou qui on aime (quel aveu ! EL) mais prenait un caractère monstrueux, propice à tous les carnages, dès qu’on la faisait entrer comme paramètre dans une analyse politique.
Mouloud a fait un billet, le 5 octobre, dans lequel il renvoie dos à dos Houria Bouteldja, des Indigènes de la République et l’Agrif, association crypto-lepéniste, qui lui intente un procès pour injure raciale. Il prend pourtant ses précautions, Mouloud : il explique bien qu’il faut combattre l’Agrif. Mais pas à n’importe quel prix, ou en tout cas pas au prix d’une défense pavlovienne d’Houria Bouteldja, créatrice de l’appellation pour le moins sémantiquement ambiguë de « souchien » qui sonne bien désagréablement à l’oreille.
Ce qui lui vaut des représailles tout en nuances de la part de la patronne des Indigènes. Lisez sa réponse : c’est hallucinant, édifiant, débectant. Voilà mon Mouloud transformé en lepéniste bon teint parce qu’il se permet d’étayer sa démonstration par quelques exemples vécus de racisme anti-français. Je connais aussi ce genre de porte étroite, Mouloud. Il est évidemment hors de question de le fantasmer à la façon des identitaires et de faire de cette « question raciale » l’alpha et l’oméga d’un combat politique. Parce qu’évidemment, pour moi comme pour toi, tout cela n’est qu’un symptôme, celui d’une déliquescence généralisée des vieilles solidarités ou de cette common decency orwellienne qui soudait les classes populaires si longtemps indifférentes aux couleurs de peau ou aux religions. Et au bout du compte, tout cela est avant tout la conséquence d’une absence de réponse à la seule question qui vaille, la question sociale.
Logiquement, Mouloud n’est pas trop content de voir des pétitionnaires comme Badiou ou Balibar, que l’on a connu mieux inspirés[2. Quand ? Pour condamner la politique raciste d’Israël ? Faire de Sarkozy « l’homme aux rats » ? (EL)], défendre par principe Houria Bouteldja par ce qu’elle aurait raison par essence puisqu’elle est femme, musulmane et donc dominée, forcément dominée. Il ose même écrire : « N‘en déplaise aux pétitionnaires, le « Souchien » de Houria Boutjelda est l’équivalent du « bruit et l’odeur » (Chirac), de « Durafour crématoire » (Le Pen), du « point de détail de l’Histoire » (Le Pen)… et de tous les « sales bougnoules ou nègres ».
Tu ne choisis pas la facilité, Mouloud, décidément. En même temps, depuis Bernanos et Pasolini, on sait bien que le sentier de l’honneur consiste à ouvrir le feu en position défavorable, y compris contre son camp quand son camp dit n’importe quoi. Bien entendu, Mouloud, que tous ceux de tous les bords qui posent le problème en termes ethniques participent de la même totalité structurante et que comme moi, tu vois là, les larmes aux yeux, un vrai recul de la civilisation.
À la lecture des réactions à ton papier, je me suis souvenu qu’à la fin des années 80, peu de temps avant la guerre, il y avait eu un recensement, le dernier, dans ce qu’on appelait encore la Yougoslavie. Interrogés sur leur origine, l’immense majorité des gens avaient, pour la première fois, répondu « serbe », « croate », « bosniaque », « macédonien », « slovène ». Il y avait eu moins de 1% pour dire, tout simplement, « yougoslave ».
Tu sais quoi, Mouloud ? Parfois, j’ai l’impression que nous sommes les derniers Yougoslaves.
Remporter une victoire, ce n’est pas seulement gagner une élection. Imposer dans le débat public un concept est assurément une gageure. Exhumer une idée que l’on croyait reléguée au rang de vieille lune et obtenir qu’on en débatte est une belle réussite. Aussi Arnaud Montebourg peut-il se féliciter d’avoir gagné son pari démondialisateur. Si l’on ne sait pas ce que deviendra l’homme, ni quelle sera sa place dans la campagne socialiste, l’avenir du protectionnisme en tant qu’idée est quant à lui assuré.
De cela, on peut être certain lorsqu’on constate que tous, y compris les adversaires politiques de « l’impétrant », se voient contraints de se positionner sur un thème devenu « fashion ». Que Jean-Claude Trichet soit hostile à la démondialisation n’est pas très étonnant. Mais qu’il ressente l’urgence de l’exprimer est loin d’être anodin.
Que dire, dès lors, lorsque le ministre des affaires européennes du gouvernement Fillon se lance dans vibrant « éloge des frontières », et conseille à une poignée de parlementaires éberlués la lecture du livre éponyme de Régis Debray ?
Cette scène n’est ni le fruit d’une élucubration, ni un morceau choisi du dernier roman d’anticipation à la mode. Elle s’est produite au Palais Bourbon le 5 octobre. Jean Leonetti, alors auditionné par la commission des affaires européennes de l’Assemblée y affirma : « l’Europe doit désormais se construire différemment. Elle doit respecter ses frontières (…) dans les échanges commerciaux, la réciprocité doit s’imposer. Nous ne pouvons plus tolérer que certains ne respectent pas les règles sociales et environnementales en vigueur sur le marché européen, et que la réciprocité ne s’applique pas ».
Encore un petit effort, Monsieur le Ministre. A la prochaine audition, rappelez que l’Europe est une association de Nations souveraines, et que cette souveraineté appartient aux peuples. Vous entrerez alors pour de bon dans la modernité.
Dans son Peter Thiel, un Ravachol ultralibéral, Jérôme Leroy évoque le projet un peu fou du patron de Paypal, qui souhaite créer une petite société sans État sur une île artificielle, au large de San Francisco, et en profite pour nous parler de ce fameux mouvement « libertarien » américain. Quand Jérôme me lance une balle, je la saisis au bond.
Un petit retour en arrière s’impose. Le libéralisme, le vrai, est une idée née en Europe au siècle des Lumières. Il plongeait ses racines bien plus profondément dans l’histoire de la pensée − Aristote, Lao Tseu, les scolastiques de l’École de Salamanque… − mais c’est au cours du XVIIIe siècle qu’il est devenu, en réaction à l’absolutisme royal, un système de pensée cohérent et formalisé. Ses pères sont Turgot, Smith, Say, Locke, Hume, Condillac ou Montesquieu, pour ne citer que quelques noms. Le libéralisme, le vrai, devient alors un ensemble philosophique qui fonde sa conception de la société des hommes sur une seule notion : la liberté. Il n’y a pas, pour un libéral, de différence entre ce que nous appelons aujourd’hui « liberté politique », « liberté économique » ou « liberté sociale » ; il y a la liberté ou il n’y a pas de liberté. Entre les droits naturels de John Locke et la main invisible d’Adam Smith, il n’y a pas de frontière, pas de contradiction ; tout ceci forme les fondations de ce que nous, libéraux, appelons le « libéralisme ».
Mais le libéralisme n’est pas et n’a jamais été monolithique.[access capability= »lire_inedits »]Les idées libérales dites « classiques » s’enrichissent de la sensibilité personnelle des auteurs : libéraux de gauche, libéraux conservateurs, « minarchistes »[1. Libéraux qui prônent un État exclusivement recentré sur ses fonctions régaliennes : la justice, la police, l’armée et la diplomatie. ou anarcho-capitalistes sont autant de branches de la grande famille libérale qui, comme dans toutes les familles, ont une fâcheuse tendance à oublier tout ce qui les rassemble pour se focaliser sur leurs quelques différences.]. « Trois communistes, quatre avis » : c’est au moins aussi vrai pour les libéraux. (Je ne voudrais pas chipoter, mon cher Georges, mais historiquement, la blague est plus adaptée aux juifs qu’aux communistes… EL.)
Ainsi, quand Jérôme décrit les idées « libertariennes » de Peter Thiel, il fait en réalité référence au courant anarcho-capitaliste − voir, entre autres, des auteurs comme Gustave de Molinari ou Murray Rothbard − c’est-à-dire à ceux d’entre nous qui se passeraient volontiers d’un État. « Libertarien » est un terme anglo-saxon et même américain qui n’existe pas dans la langue de Molière et dont la meilleure traduction est tout simplement « libéral ». Sa raison d’être est toute simple : aux États-Unis, liberal signifie − en gros − « social-démocrate de gauche » ; quand les libéraux américains, menés par Ron Paul, ont voulu marquer leurs distances autant avec les conservateurs républicains qu’avec les progressistes démocrates, ils n’ont eu d’autre choix que de fonder un « Libertarian Party ». De fait, les libertariens états-uniens regroupent les mêmes tendances que les libéraux français − du libéralisme classique à l’anarcho-capitalisme − ; la seule véritable différence, c’est qu’ils sont beaucoup plus nombreux.
Contrairement à ce que Jérôme fait semblant de croire[2. Jérôme est communiste, certes, mais il est aussi taquin.], votre serviteur n’est pas anarcho-capitaliste. Si je pense que l’État est un mal, un appareil social fondé sur la violence et dont la seule raison d’être est de restreindre nos libertés, je pense néanmoins que c’est un mal nécessaire et même (malheureusement) indispensable. J’aimerais sincèrement être « anarcap » mais non, vraiment, je n’y crois pas[3. Pardon les copains, mais là, je suis Mises.]. C’est cette conviction que l’État, le gouvernement et les politiciens ont un rôle à jouer dans nos sociétés, mais un rôle limité et sévèrement contrôlé, qui fait de moi un libéral classique à la mode française dans la ligne des Turgot, Tocqueville et autres Bastiat. Jérôme a raison : l’anarcho-capitalisme a ceci de commun avec le communisme que les deux sont des utopies intellectuellement séduisantes qui n’ont jamais existé et n’existeront probablement jamais[4. Cela dit, j’encourage vivement ceux d’entre vous qui ont un peu de curiosité et du temps à lire Murray Rothbard (« L’Éthique de la liberté », par exemple) ; vous serez surpris.]. Mais en ce qui concerne M. Thiel, il y a tout de même une différence : il n’oblige personne à venir vivre sur son île.
Ce qui est intéressant dans le projet de M. Thiel, c’est son existence même : voilà un libertarien américain qui, manifestement, considère que son pays, pourtant réputé « ultralibéral », ne lui propose plus le genre de société dans laquelle il veut vivre. Voilà la vérité que je partage avec M. Thiel et quelques autres : nous ne vivons pas dans une société socialiste mais nous ne vivons pas non plus − et depuis longtemps − dans une société libérale. Le monde des hommes n’est ni noir ni blanc : il est en nuances de gris. Je mesure bien que cette affirmation en choquera plus d’un mais, pourtant, si vous acceptez d’y regarder de plus près, vous observerez quelques faits troublants. Par exemple, aucun − je dis bien aucun − homme politique français d’envergure nationale ne se réclame du libéralisme ; de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon en passant par les barons de l’UMP et les caciques du PS, tous − à divers degrés − prônent une intervention accrue de l’État dans nos vies[5. De fait, il n’y a aujourd’hui en France qu’un seul parti ouvertement libéral − le Parti libéral -démocrate (PLD).]. Considérez Ron Paul : avez-vous entendu parler de ses scores lors des primaires républicaines ? Eh bien, les Américains non plus : c’est le « black-out » total. Lisez la presse, faites un tour dans les librairies, écoutez la radio et vous constaterez ,comme moi, que les seuls avis qui y sont relayés sont profondément et explicitement antilibéraux. Tenez, au hasard : combien d’auteurs libéraux avez-vous vu intervenir sur Causeur[6. Un grand merci à la patronne !] ? Et dites-moi sincèrement : à l’École de la République, que vous a-t-on appris ? Suis-je le seul lycéen à qui son professeur d’économie a conseillé de lire Alternatives économiques ?
À ceux qui pourraient être tentés par l’aventure, je ne mentirai pas : être libéral en France aujourd’hui, c’est un peu comme faire partie des assiégés de la citadelle du Gouffre de Helm. Cela présente des avantages − nous sommes si peu nombreux que nous finissons par tous nous connaître − mais surtout des inconvénients, notamment celui de s’entendre répéter à longueur de journée que Nicolas Sarkozy ou Dominique Strauss-Kahn sont des « ultralibéraux ». C’est proprement insupportable, mais, que voulez-vous ? Comme disait l’autre : « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. »
Aux autres, celles et ceux qui pensent dans le sens du vent par conviction, conformisme ou paresse intellectuelle, j’ai envie de donner un conseil − et c’est un vrai conseil de la part de quelqu’un qui, comme le dit si bien Jérôme, vous veut du bien : lisez. Ne serait-ce que par simple curiosité ou pour mieux me contredire, lisez et découvrez ce formidable héritage intellectuel[7. Je vous suggère le site de l’Institut Coppet, qui s’est donné pour mission de faire revivre et de traduire ces textes.] : vous ne pouvez qu’en sortir grandis.[/access]
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« Rien à signaler », « À risque », « À haut risque ». C’est à se demander si Luc Chatel n’est pas devenu complètement accro à la série américaine 24h chrono pour nommer ainsi les trois catégories dans lesquelles les enfants de la dernière section de maternelle pourraient se voir classer.
Luc Chatel, en agent spécial de la lutte contre l’hécatombe scolaire, aurait trouvé dans Jack Bauer, son frère d’arme. La maternelle, véritable zone à haut risque, nécessiterait donc la mise en application d’une sorte de plan Vigicancre qui préviendrait, grâce à une surveillance accrue, les déficiences nocives d’élèves à problèmes potentiels.
Classé dans la catégorie « à haut risque », le bout’chou de cinq ans serait comme un produit radioactif qu’il faudrait manipuler avec précaution vêtu d’une combinaison blanche de protection et d’un casque respiratoire afin de limiter au maximum le risque d’exposition à une éventuelle contamination. Les psys des écoles ont intérêt à avoir en réserve une kyrielle de crayons de couleur et de gros paquets de feuilles blanches, vu le nombre d’enfants traumatisés par la peur de l’échec qui vont leur dessiner les divers cauchemars qui assaillent leurs imaginaires angoissés.
Or, cette opération commando est en réalité une opération de camouflage destinée à cacher la déconfiture du système éducatif à l’école primaire. Monopoliser ainsi l’attention sur l’évaluation en maternelle est une façon de faire diversion afin d’éviter d’affronter le problème que pose la qualité des programmes, où la place consacrée à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, du calcul est sans cesse réduite par l’importance inconsidérée accordée à des disciplines secondaires comme la biologie et inappropriées comme l’informatique.
Alors, comme toute fausse bonne idée, la trouvaille de l’évaluation en maternelle pour prévenir l’échec programmé à l’école primaire désarme l’esprit critique en esquivant la question de la dévaluation des objectifs de l’école républicaine qui, chaque année, repousse au niveau supérieur la transmission des bases qu’elle est incapable d’enseigner au bon niveau. C’est à l’université maintenant de donner des cours de rattrapage !
L’absurdité du système revient donc à évaluer les maternels au lieu de les materner et à materner les primaires au lieu de les évaluer. Zéro!
Le site allemand Politically Incorrect (PI) affiche une identité pro-israélienne et pro-américaine. Il est fréquenté quotidiennement par cinquante mille visiteurs environ et, selon Der Spiegel, n’est pas classé à l’extrême droite par les services secrets allemands.
Il se trouve qu’une pasteure bernoise, Christine Dietrich, docteur en Ancien Testament, qui défend la laïcité et la démocratie, a écrit quelques textes sur l’application de la charia en Occident et financé partiellement ce site dont le caractère anti-islamiste passe difficilement inaperçu. On l’aurait même aperçue à un congrès anti-islamisation organisé par le mouvement Pro Köln.
L’affaire a été révélée par la Frankfurter Rundschau et la Berliner Zeitung. L’Église réformée de Berne a aussitôt diligenté une enquête et interdit à Christine Dietrich de s’exprimer dans les médias.
La presse suisse se demande si elle n’aurait pas fait preuve de naïveté, voire de maladresse, en fréquentant certains milieux. Le Canton de Berne qui est son employeur, affirme qu’il n’a rien à lui reprocher, en tout cas rien qui soit punissable par la loi. Mais on lui a conseillé de bien examiner les invitations auxquelles elle serait amenée à répondre dans le futur. Quant au site Politically Incorrect, il ne pose pas vraiment de problème, mais les commentaires excessifs des internautes, oui.
Finalement ce qu’on attend de Madame la Pasteure Christine Dietrich, c’est qu’elle reste dans le Politically Correct et qu’elle adopte vis-à-vis de l’Islam une neutralité bienveillante. Attitude typiquement helvétique, mais qui a gagné aujourd’hui ce que Bat Ye’or nomme justement l’Eurabie[1. On se reportera à l’article de François Braun : Ce que lisait Breivik dans le numéro d’octobre de Causeur pour comprendre les enjeux du débat.].
Jacques Delors, père de l’ « impétrante » Martine Aubry et accessoirement ancien président de la Commission Européenne, vient de jeter un nouveau pavé dans la mare.
Cette fois-ci, il ne désavoue pas sa fille en préférant le quinquennat Sarkozy aux années Chirac. Pis, il piétine le dogme de l’infaillibilité européenne en prônant carrément une refonte des traités européens qui permettrait à certains pays d’abandonner la monnaie unique.
Évidemment, ce père indigne vise avant tout les brebis galeuses de l’euro que sont la Grèce et, dans une moindre mesure, l’Espagne, le Portugal et l’Italie. Regrettant logiquement l’absence de coordination économique de la zone euro sans se contenter de pleurer sur le lait renversé, il préconise l’adoption d’un nouveau traité prévoyant la « possibilité de sortir un pays de la zone euro avec une majorité (des États membres) surqualifiée de 75% ».
Dans les colonnes du Monde, l’autre vieux Jacques contredit donc ses amis sociaux-démocrates qui lisent l’avenir d’une France sans euro dans L’Apocalypse de Saint Jean. De quoi désarçonner les argumentaires anti-FN du duo Aubry-Hollande, qui nous répète que la France et la Grèce se ruineraient en sortant de l’euro.
Décidément, on est bien loin de « la France qu’on aime » et du bisounoursisme chers à la maire de Lille.
Et si l’octogénaire Delors était aussi handicapant pour Martine Aubry que Jean-Marie pour Marine ?