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Quand le PCF voulait « arrêter l’immigration »

Un maire de banlieue parisienne a suspendu quatre animateurs d’une colonie de vacances qui avaient jeuné pendant le Ramadan, arguant d’une possible mauvaise condition physique. Cet édile a reçu le soutien du FN. Mais devant la bronca, il a finalement décidé de ne plus imposer aux animateurs de s’alimenter en août « pour apaiser le débat ». Or, cet élu n’est pas un fan de Claude Guéant ou un sympathisant de Riposte Laïque, c’est Jacques Bourgoin, maire de Gennevilliers et membre du… PCF.

Jacques Bourgoin s’est déjà fait connaître en mars 2011 en imposant un couvre-feu aux mineurs de sa ville après la mort d’un jeune dans des violences entre bandes rivales. Une telle fermeté vient-elle d’une quête des voix FN ? Bourgoin n’en a pas spécialement besoin. A Gennevilliers, Marine Le Pen n’a recueilli que 10,71% des voix à la présidentielle (contre 17,9% au plan national), à l’inverse Mélenchon a obtenu 28,04% des voix et Hollande 40,30%.

Autre élu PCF aux positions atypiques : Patrice Carvalho, député-maire de Thourotte. Ce dernier s’est opposé au droit de vote des étrangers en des termes forts. « L’intégration ne se fait pas par le vote, mais en parlant la langue et en participant à la vie collective », avait-il clamé dans Le Monde, dénonçant « les dames qui ont des foulards sur la tête et qui ne parlent pas français ». Mais à l’inverse de Bourgoin, Carvalho est soumis à une forte concurrence du FN. Il a été élu député en juin dans une triangulaire avec l’UMP et FN et Marine le Pen a obtenu 25,54% des voix dans sa ville lors de la présidentielle.

Il y a aussi le cas d’André Gérin, ex-député de Vénissieux qui fut un fervent partisan de l’interdiction du voile intégral. En juin 2011, il avait publié un billet sur son blog estimant que « l’immigration n’est pas une chance pour la France » et que « limiter y compris l’immigration régulière devient vital face une situation intenable et explosive dans des centaines de villes populaires ». Olivier Dartigolles, porte-parole du PCF, avait qualifié ses propos d’ « indignes ».

Pourtant, Gérin n’est pas le premier communiste à réclamer une limitation de l’immigration. En janvier 1981, c’était le cas de… Georges Marchais. Le secrétaire général du PCF adresse alors une lettre au recteur de la Mosquée de Paris Hamza Boubakeur. A l’époque, le maire giscardien de Saint-Maur des Fossés fait détruire un foyer d’immigrés et les renvoie vers la ville communiste de Vitry. Les immigrés s’abritent dans un foyer insalubre. Face au danger, le maire PCF fait détruire ce foyer.
Loin de condamner son élu, Marchais prend la plume pour répondre au recteur de la Mosquée de Paris. Pour lui, la destruction du foyer de Vitry n’était qu’une « riposte à l’agression raciste » du maire de Saint-Maur, qui refusait de prendre sa part dans l’accueil des immigrés. Marchais va plus loin et « approuve (le) refus (du maire de Vitry) de laisser s’accroître dans sa commune le nombre, déjà élevé, de travailleurs immigrés ».

Ce que craint Marchais, c’est le coût de l’immigration dans les communes les plus pauvres : « Les charges d’aide sociale nécessaire pour les familles immigrées plongées dans la misère deviennent insupportables pour les budgets des communes peuplées d’ouvriers et d’employés ». Il dénonce aussi une pression sur les salariés les plus précaires : « Quant aux patrons et au gouvernement français, ils recourent à l’immigration massive, comme on pratiquait autrefois la traite des Noirs, pour se procurer une main-d’œuvre d’esclaves modernes, surexploitée et sous-payée ». Et il conclut : « C’est pourquoi nous disons : il faut arrêter l’immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage ».
Marchais lie donc fermeté sur l’immigration et pensée communiste. Pour lui, la limitation de l’immigration relève bel et bien de la protection des travailleurs et non de préjugés racistes. Sauf à penser que le dirigeant d’un parti historiquement anti-colonialiste et antifasciste serait en fait un agent double de l’extrême droite, haïssant l’islam et les Maghrébins.

En février 1981, Marchais récidive. Il se rend à Montigny-les-Cormeilles, ville dirigée par un certain Robert Hue. A l’époque, le futur successeur de Marchais venait de manifester devant le logement d’une famille accusée de trafic de drogue. Dans son discours, Marchais, vient une fois de plus au secours de son élu : « Nous posons le problème de l’immigration, ce serait pour favoriser le racisme ; nous menons la lutte contre la drogue, ce serait parce que nous ne voulons pas combattre l’alcoolisme prise par notre clientèle (…) Pour la jeunesse, je choisis l’étude, le sport, la lutte et non la drogue (…) Alors, comme l’autre jour un dirigeant socialiste, ils crient tous en chœur : ‘pétainisme !’ Quelle honte, quelle idée lamentable ces gens-la se font des travailleurs (…) Je le dis avec toute la force de mon indignation, de telles attaques ne déshonorent que leurs auteurs et ils ne méritent que le mépris ».

On répondra que Marchais cherchait déjà à éviter la concurrence du FN. Sauf que début 81, le FN est groupusculaire. En 1980, le parti frontiste ne compte que 270 adhérents. Aux législatives de 78, le FN n’a obtenu que 0,33% des voix. Il faudra attendre Dreux et les élections cantonales de 82 pour assister à la première éclosion du Front. A cette époque, la concurrence au PCF vient plus du PS et de Mitterrand que de Jean-Marie Le Pen.

La ligne Marchais n’est donc une surenchère autour de l’extrême droite. Au contraire, défendre l’autorité de l’Etat, réguler les frontières, c’est défendre les classes populaires. C’est s’assurer que les habitants des HLM ne croisent plus de dealers en bas de leur immeuble, c’est équilibrer le marché du travail au profit des plus précaires. De même, défendre la laïcité et l’intégration, c’est assurer la cohésion républicaine contre le repli sur soi dans les quartiers les plus pauvres.

Aujourd’hui, les choses ont changé. Au delà des prises de positions de Gérin et autre, le PCF a adopté une ligne laxiste en matière d’immigration, de laïcité et de sécurité par hostilité à tout ce qui ressemble de près ou de loin à du lepénisme. Cette évolution est facile à comprendre. La rupture du PCF avec les positions de Marchais va de pair avec la perte de son identité ouvrière et sa recherche d’un nouvel électorat. Mais le parti va-t-il finir comme le PS et succomber au discours de Terra Nova, abandonnant ainsi les classes populaires au profit des jeunes, des diplômés, des femmes et des minorités ? Triste destin. En cherchant à gagner quelques voix chez les bobos, le PCF perdra à coup sûr son âme. Mais n’est-ce pas déjà le cas ?

La stratégie du cloporte

Il y a quelques années, ma fille qui était collégienne, me rapporta avec étonnement les recommandations que le personnel d’encadrement faisait aux élèves en cas d’agression. « Si l’on vous attaque, leur disait-on, jetez-vous par terre et roulez-vous en boule ! » Je reçus cette nouvelle avec la sérénité d’un rescapé du ghetto de Varsovie qui entend le dalaï-lama prêcher la non-violence et l’inertie face à l’oppression, mais je sus me contenir. La règle numéro 1 en matière d’éducation (ne jamais contredire le professeur) s’imposa, mais mon silence n’eut pas les effets attendus. La stratégie du cloporte ne fut pas retenue par ma progéniture, car je fus convoqué un peu plus tard au collège pour un problème de bagarre ou, si je veux être honnête, de bagarres.
La directrice me glissa les coordonnées d’une psychologue dans le tête-à-tête de son bureau et, soucieux de collaborer à la démarche éducative qui mettrait ma fille au diapason du vivre-ensemble, je l’emmenai suivre quelques séances à l’issue desquelles on conclut que le problème venait d’ailleurs. Je renonçai donc au recours des spécialistes pour tenter d’amadouer ce farouche esprit de résistance qui, jusqu’à aujourd’hui, me donne envie de me jeter par la fenêtre quand il m’est opposé.[access capability= »lire_inedits »]

Il y a quelques jours, je suis tombé sur un fait divers relaté par le quotidien Nord Éclair et relayé par le site Fdesouche − qui n’est pas un compagnon de route idéologique, mais une précieuse agence de presse : un habitant d’une cité roubaisienne, excédé par le bruit des motos dans sa rue et devant l’impuissance avouée des policiers à faire cesser ces nuisances sonores, s’est défenestré. Un fonctionnaire de police-secours avait, semble-t-il, expliqué à son épouse que ses collègues n’avaient pas le droit de poursuivre un véhicule et encore moins une moto. Une version corroborée par un policier roubaisien qui tint à rester anonyme. « Lorsque nous recevons un appel pour du rodéo de deux-roues ou que nous constatons devant nous ce type d’infraction, nous n’intervenons plus, témoignait-il. La population doit bien comprendre que ces interventions sont à risques pour nous. Je ne parle pas de risques de dangerosité, mais judiciaires. » Il citait un exemple récent à Villiers-le-Bel : « Si une chute de deux-roues ou un accident met en cause un véhicule de police, une information judiciaire sera ouverte. Quels que soient les résultats de cette information, on recherchera toujours une cause de culpabilité pour les fonctionnaires. À quelle vitesse roulaient-ils ? Pourquoi se trouvaient-ils là ? Ont-ils délibérément essayé de contrôler le deux-roues ? Était-ce un refus d’obtempérer ? Pour les politiques et notre hiérarchie, le ratio faits divers impliquant les deux-roues est acceptable et de nombreuses notes de service nous rappellent régulièrement que les « chasses » sont interdites, engins volés ou non, continue-t-il. Dans ces conditions, le risque d’être soumis à la vindicte populaire, lâché de sa hiérarchie et du monde politique est avéré et, comme tout un chacun, les fonctionnaires de police ont aussi une famille qu’ils doivent faire vivre. Comprenez dès lors que, lorsque des personnes nous appellent, soit nous ne nous déplaçons pas, soit nous nous contentons de faire un passage afin de faire cesser le rodéo quelques minutes. Mais il est hors de question de procéder à un quelconque contrôle ou « pire ». »

L’homme est aujourd’hui à l’hôpital, mais sa tentative de suicide n’a pas provoqué d’indignation nationale. Il faut dire que le malheureux n’a pas tenté d’en finir sur son lieu de travail, broyé par les méthodes d’encadrement, le diktat du libéralisme et la méchanceté des petits chefs, mais sur son lieu de vie où les comportements de certains jeunes qui pourrissent la vie des gens ne sauraient être dénoncés ou contenus sans risque de stigmatisation ou d’émeutes.
Comment en vouloir à une police qui n’a pas vocation à être traînée devant les tribunaux pour avoir défendu les citoyens et fait respecter l’ordre ? Faut-il regretter que cet homme, au lieu d’attenter à ses jours ou avant de le faire, ne se soit emparé d’un fusil pour mettre fin d’un seul coup aux nuisances et aux nuisibles ? Il y a une trentaine d’année, les faits divers de ce type ne manquaient pas. Depuis, une entreprise de désarmement unilatérale a livré aux agissements de quelques voyous des territoires entiers aujourd’hui perdus. Comme ce monsieur, la plupart des gens honnêtes ne sont pas armés et ont renoncé à se défendre eux-mêmes. Dans son cas, on peut deviner que la peur de représailles directes sur sa famille ou le rejet, conscient ou pas, de passer aux yeux du monde et au journal télévisé pour le forcené forcément raciste qui tire sur la jeunesse, lui auront interdit de penser à emporter dans la mort la cause de son tourment.

Qui donc est responsable, à défaut d’être coupable, de ce drame ? Si la police reçoit de tels ordres, c’est que les politiques tremblent de trouille devant la capacité de nuisance du braillomètre sur leurs carrières en cas de vagues. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui croient sincèrement que la politique sous Sarkozy fut sécuritaire et brutale. À l’abri de cet enfumage, la racaille arrogante et impunie nique la France et, quand Marianne, Libération, Le Nouvel Obs ou Le Monde célèbrent une victoire contre les dérives autoritaires et fascisantes de la droitisation buissonnière, dans un silence quasi-général, des Français excédés et impuissants se jettent par les fenêtres. La stratégie du cloporte gagne les esprits et elle les emporte.[/access]

*Photo : wikimedia.

Pétain pédago ?

7

L’intérêt de lire des romans oubliés, en vacances, c’est que l’on y trouve des choses parfois surprenantes, voire troublantes. Ainsi, dans Clotilde, un roman de Cecil Saint-Laurent de 1957 qui raconte les aventures fortement teintées d’érotisme d’une jeune fille intelligente et délurée pendant pendant l’Occupation, on trouve un passage étrange qui rappellera certainement des choses aux professeurs d’aujourd’hui en lutte avec le pédagogisme.

Ce pédagogisme, dont un des piliers est le désir acharné de décloisonner toutes les matières de manière à ce qu’elles « fassent sens » pour les élèves qui sont, comme chacun sait, « au centre du système » et doivent construire eux-mêmes leur savoir…. Quitte à perdre en route des choses aussi accessoires que la culture générale ou le sens critique. Dans Clotilde, donc, l’héroïne se retrouve à un moment enseignante dans ce qu’on appellerait aujourd’hui un centre éducatif fermé pour des jeunes garçons à problème, le tout dépendant des Chantiers de Jeunesse mis en place par Vichy dans un souci de rénovation morale.

Un inspecteur arrive net c’est l’occasion d’exposer la politique éducative de Vichy. Voilà l’extrait pour le moins troublant, notamment pour ceux qui ont eu ces dernières décennies eu l’occasion de lire des instructions issues du BO (Bulletin Officiel) du ministère de l’Education Nationale : « Beaugeharon se passionne en revanche pour les « centres d’intérêt ». Il s’agit d’une doctrine pédagogique très en vogue au secrétariat général à la jeunesse à Vichy, à ce qu’il faut croire. Elle consiste, à partir d’un mot ou d’une idée, à en épuiser les ressources à travers tous les cours. Par exemple, « le cygne » – en histoire le cygne de Léda et quelques aperçus sur la mythologie ; en histoire naturelle, le cygne est un volatile de la familles des… des quoi au fait ? En gymnastique, danss rythmique sur le thème du cygne. En dessin, dessiner un cygne. En cours pratique, l’utilisation des plumes de cygnes. »

Mais enfin, ne tirons pas de conclusions hâtives. Sinon, il faudrait aussi en finir avec la fête des mères, autre héritage maréchaliste. Quoique, la fête des mères, finalement…

Tombeau pour Chris Marker

3

J’ai rencontré Chris Marker
Sur la jetée
Du port de Serifos
J’avais passé le dimanche à Chora
Perché dans le bleu et le blanc
En seule compagnie du bruit du vent dans les ruelles désertes
On aurait dit parfois une ambiance à la Buzzatti
Ou aussi celle de certaines pages de Giono
Quand il parle des villages perdus de Haute-Provence
Enfin bref c’était pur minéral aérien
Avec des vues impressionnantes sur la mer
Et du côté du port
Et du côté des montagnes
Comme à chaque fois je me disais on peut vivre là
Sur la petite place de la mairie
Dans le claquement du drapeau bleu et blanc
A boire du vrai café grec et sourire d’un chapeau qui vole
Un instant dans l’encadrement blanc
D’un porche chaulé
D’un chapeau qui s’envole dans le bleu
Car il faut bien que vous compreniez que Serifos n’a pas d’arbre et que tout se joue entre le vent le blanc le bleu
Que c’est un pôle extrême de la survie comme le Japon ou le Cap Vert
Aurait dit Chris Marker par la voix de Florence Delay
Je suis redescendu vers le port
Il y a bien cinq kilomètres de pentes pas faciles
Mais le port la baie la mer reviennent vers vous comme une promesse
Ou une leçon de géographie grandeur nature
Il n’y a jamais grand monde à Serifos le dimanche
Et le ferry du soir est toujours en retard
J’ai vu l’homme sur la jetée
A côté d’une policière des Cyclades
-il faut savoir que les policières des Cyclades sont les plus belles du monde
des mannequins musclés, avec queue de cheval qui passe derrière la casquette américaine
polos et pantalon de treillis bleu-
L’homme était vieux il semblait demander un renseignement
J’ai reconnu Chris Marker
Je lui ai dit bonjour on a failli se rencontrer une fois je voulais rééditer
le cœur net votre premier roman qui est hors de prix quand par hasard on le trouve chez les bouquinistes
Vous n’aviez pas voulu pas ni par reniement ni par quoi que ce soit de ce genre
mais parce que le passé c’était le passé même pour les œuvres d’art
En même temps ça ne me dit pas ce que vous faites à Serifos un dimanche sur la jetée
Il n’y a jamais personne vous savez
le ferry du soir est toujours en retard et bientôt l’ile sera sans soleil
Alors Chris Marker m’a dit
Je crois bien que je suis mort en fait
Et en plus je ne sais pas ce que j’ai bien pu faire de mon chapeau.

*Photo : Passengers, Chris Marker.

Paris, nappe névrotique

Si riche en eau, et pourtant si radine avec cette bizarrerie qu’on appelle le corps. Le corps charnel, s’entend, non son double social, ce vieux mutant qui défile de République à Nation, tant de fois douché. Telle est Paris, ville d’eau sans eau, nappe névrotique. Je me demande si, l’été venu, je suis seul à ressentir ce manque de liquide. Je veux bien que tout soit culture, mais la nature, quand même…
Dans la patrie de Molière et de Le Nôtre, tout doit être dompté : la langue, ce dont chacun se félicite, et, moins réjouissant, les éléments. Buis, gravier et petit bassin, voilà l’unique tableau. Les chutes furibondes du Rhin, à côté, c’est d’un vulgaire… Sachez, Monsieur, que les parcs et jardins sont des lieux de contemplation. On ne touche pas, on regarde. Je ne sais pas ce qu’en pense Helmut, mon correspondant berlinois, que j’imagine s’ébrouant nu dans Tiergarten, mais bibi-le-Parisien, il aimerait bien pouvoir se tremper les fesses à la belle saison.[access capability= »lire_inedits »]

Certes, les premières semaines de juillet − jusqu’à l’envoi du présent article à la Causeur Tower − avaient une mine bretonne et une odeur de caravane. Mais août succéderait à juillet et les beaux jours aux mauvais, aussi sûrement que Formentera s’éloignait de mes projets à court terme. Paris, donc. Paris-Plages, même. Le Pinder maritime revient planter son chapiteau. Les tétons huilés du Marais frétillent sur Pompidou Avenue recouverte de sable. La prophétie soixante-huitarde est accomplie.
Comment les alliés écolos de Bertrand Delanoë ont-ils pu cautionner pareille fiction ? Eh bien justement, ils l’ont fait parce que c’est une fiction, qui contient une promesse d’émancipation du réel et de socialisation de la nature dans un ensemble égalitaire et contrôlé. La réalisation pleine et entière de l’idée prime ici sur la satisfaction primaire et immédiate du corps. Tout est décor, tout est médiation. La nature est couture.

Il existe un magnifique exemple − façon de parler − de ce délire conceptuel jusqu’au-boutiste jusqu’au contre-sens : ce sont les voies cyclables construites de part et d’autre du boulevard de Magenta, entre République et Barbès. Ces couloirs dédiés aux deux-roues sont sous-utilisés − la Goutte d’Or marche du beau pas lent de l’Afrique −, et rognent de surcroît l’espace dévolu aux piétons, alors que la chaussée avaient été rétrécie pour élargir les trottoirs. Résultat de la Panzer-Vélo-Politik : plus de densité, plus de stress. Dans la capitale rose-verte, le paradis est pavé des mauvaises intentions. Dany, toi qui as mouillé ton maillot à Francfort, dis-leur qu’ils se trompent !
Je n’irai donc pas patauger dans la bassine en plastique de Paris-Plages, ni dans la piscine-usine d’Aquaboulevard. Il y aurait tant et mieux à faire. Intra-muros, déjà, en installant des douches − un conduit rigide et un pommeau, rien de plus − sur les quais bas de la Seine et les pelouses de La Villette, des Buttes-Chaumont ou du parc Montsouris. C’est moche, une douche ? Demandons des croquis à Starck, qui aurait pour mission de faire simple, discret et pas cher. Pas sûr qu’il en soit capable. Sinon, tentons le coup avec Leroy-Merlin. L’essentiel est de pouvoir se rafraîchir en prenant le soleil.

Plus loin et plus profond, creusons des bassins pour la baignade au Bois de Vincennes et au Bois de Boulogne. Cela nous changerait des piscines couvertes et chlorées. Il se pourrait même que ce soit beau et, c’est un risque, populaire. J’ose à peine évoquer le canal de l’Ourcq, ce cimetière à bagnoles qui file vers l’est à partir de Jaurès. Qu’attend-on pour le purifier, pardon, le « réhabiliter » ? Un Rio + 40 ? La fermeture des centrales nucléaires ? J’envoie un mail à Europe Écologie Les Verts, où on a peut-être entendu parler de l’œuf de Colomb. Nettoyage, eau propre, serviette, bronzette, bisous, baignade. Elle est pas belle, la vie en ville ?
Mais non, la Mairie de Paris s’entête dans son hard-trip paysager, coûteux à réaliser et à entretenir. On en trouve la preuve dans Le Monde des 8 et 9 juillet. Le constat initial est plein de bon sens: « Au fil du temps, les urbains, relégués sur les hauteurs des digues, ont physiquement perdu le contact direct avec l’eau. » Malheureusement, on n’en dira pas autant de la solution retenue : sur 2,3 kilomètres, la rive gauche de la Seine « va être rendue aux promeneurs et aux cyclistes » (on la leur avait confisquée). « Des aménagements sportifs et culturels (Paris, c’est certain, manque de lieux de culture), des jardins flottants (pour élever l’esprit) ponctueront le parcours (initiatique). Devant le Musée d’Orsay, un emmarchement (des marches, sans doute), assurera la liaison (sociale) entre quais hauts et quais bas. »

Ne soyons pas grincheux. Il est bien possible que ces « aménagements » (douceur des marteaux-piqueurs) rendent la promenade plus agréable. Mais l’eau, par grosse chaleur, pourra-t-on seulement la toucher, éventuellement s’y plonger ? À en juger par la « vue d’artiste » que publie le quotidien, le marcheur en aura jusqu’aux chevilles sur une portion dûment délimitée du « parcours ». Trop sympa ![/access]

*Photo : Parc André Citroën (Paris), fsa99999.

Tout le monde il est beau, tout le monde il est Schnock

Il n’est pas un numéro de Schnock qui n’ait fait l’objet d’une recension élogieuse dans Causeur. Du premier né montrant le joli minois de Jean-Pierre Marielle au dernier numéro de cet été, auquel Jérôme Leroy consacre un article dans Causeur magazine de juillet-août, en passant par l’hybride opus sur Amanda Lear, « le magazine des vieux de 27 à 87 ans » fait l’unanimité dans la rédaction. Aussi, pourquoi décrierait-on ce qu’on adore ? Au grand malheur des grognons, je ne dérogerai pas à la règle. Non que je sois particulièrement obséquieux – ceux que mes articles ont agacés pourront témoigner du contraire – mais le bel hommage de Schnock à Jean Yanne mérite cette attention.

Si les années 1970 connurent l’Anti-Œdipe, le fabuleux auteur des Chinois à Paris fut l’anti ego ; quel autre acteur aurait pu dire de lui : « Les bonnes femmes ont aimé les muscles de Belmondo, la gueule de Delon. Moi, dans le tableau, j’étais plutôt le mec qu’elles pouvaient comparer à leur mari en leur disant : « Tiens, c’est bien toi ça, t’es bien aussi chiant à la maison. » » ?

Evidemment, le dossier Yanne de Schnock compte son lot de citations et de dialogues cultes, d’anecdotes pas piquées des hannetons mais aussi, cerise sur le gâteau, des entretiens ciselés avec ses amis Tito Topin, Gérard Pirès, Michel Magne et Jean Louis Bertuccelli, metteur en scène du trop méconnu L’imprécateur. Au programme, un classement argumenté des films de Jean Yanne, aussi inégaux que drolatiques, dussent-ils frôler le nanar comme les poussifs Chobizenesse ou Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ. En creux, s’ébauche le portrait d’un homme pudique et réservé, qui a vécu auprès sa femme mourante alors qu’il aimait déjà Nicole Calfan.
Derrière l’emploi de salaud magnifique, en mari odieux dans Que la bête meure de Chabrol – avec la tirade culte commençant par « Ce ragoût est tout simplement dégueulasse ! » – ou en amant imbitable dans Nous ne vieillirons pas ensemble de Pialat – qui lui valut le Prix d’interprétation masculine à Cannes, se cachait un anar flemmard et talentueux.

Son compagnonnage avec Dominique de Roux le temps d’un livre d’entretiens (La France de Jean Yanne) ne doit d’ailleurs rien au hasard : le fondateur des Cahiers de l’Herne ne pouvait qu’estimer le formidable contempteur du capitalisme médiatique et industriel si bien dépeint dans Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil et Moi y’en a vouloir des sous.

Pour vous mettre une dernière fois l’eau à la bouche, donnons la parole à Gérard Pirès, qui rapporte cette saillie yannesque digne d’un aphorisme cioranien : « La vie est une tartine de merde dont on est obligé de manger une bouchée par jour ». Allez, assez causé, comme dit Jean Yanne dans Laisse aller c’est une valse, « on va quand même pas se mettre à travailler » !

 

Schnock n°3, été 2012.

Faut-il rester dans la norme ?

Cela m’a toujours étonné que dans les circonstances qui sont les nôtres, on souhaite passer pour « normal » et pire, qu’on en fasse même une vertu. L’humilité est certes une vertu, mais la « normalité », avec ce que cela recouvre aujourd’hui, me paraît presque une insulte à la dignité humaine.

Autrefois, je ne dis pas, l’idée de norme avait un autre lustre, mais justement, personne n’osait directement s’en prévaloir. Pour les platoniciens, par exemple, la norme, c’est l’idée archétypale dont nous ne percevons ici-bas que l’écho dégradé. Pour les chrétiens, la norme, c’est le Christ : le « prototype humano-divin ». Pour les premiers comme pour les seconds, , la norme représente donc ce à quoi nous devons tendre et en deçà de quoi nous demeurerons toujours. La norme vient d’en haut, elle est créatrice de tension, elle déploie au plus vaste les potentialités de celui qui s’y rattache avec suffisamment d’ardeur.

Mais la conception contemporaine diverge radicalement de cela. Depuis l’âge de fer du matérialisme petit-bourgeois, la « norme », c’est la moyenne statistique, la médiocrité commune, ce dont il vaut mieux ne pas trop décoller. Cette résignation au pire des « fatum » qu’est l’inertie des masses n’est vraiment pas ce que l’on peut appeler un exemple.

A tout le moins, ce ne me semble pas une attitude à défendre ou à encourager, et encore moins au sommet de l’État où l’on aurait plus que jamais la nécessité de personnalités d’exception, lesquelles, il est vrai, n’apparaissent guère en tête des listes des partis. Pataud et rondouillard, victime de castratrices, profitant de la chute du mâle alpha Strauss-Kahn, monsieur Hollande ne pouvait pas décemment s’annoncer héroïque et providentiel pour convaincre les électeurs de le nommer monsieur France.

Mais le voilà maintenant guindé dans son costume présidentiel comme un enfant dans une panoplie neuve, presque touchant, d’ailleurs, avec sa bonne volonté d’élève appliqué qui tire la langue sur le décalque de la silhouette de Mitterrand, cette machiavélique ordure… Pour être juste, il faut bien sûr rappeler que son prédécesseur avait lui aussi les airs d’un gamin étrangement attifé, incapable de s’empêcher de faire le pitre sur l’estrade, tant il semblait ne pas en revenir d’avoir enfin décroché le pompon…

Bref, au stade où nous en sommes, il serait temps de reprendre enfin de la hauteur. Mon vieil ami Antoine m’exposait justement il y a quelques jours, dans le jardin de sa maison à flanc de montagnes, comment il était parvenu à en prendre, lui, de la hauteur, et physiquement. Or, c’est une clé essentielle que de repartir de l’expérience physique. Et Antoine, comme il revenait d’un stage de parapente, me parlait course, courants ascensionnels, aile gonflée se verticalisant, esquive des reliefs, sublime apesanteur… Une véritable praxis existentielle, en somme, à laquelle on pouvait s’adonner en franchissant les falaises.

Voilà un excellent moyen, songeai-je en revenant de chez lui, conduisant sur une nationale au trafic dense, pour retrouver l’idée d’une norme supérieure. Un parapentiste planait justementà cinquante mètres. Je ralentis. Retrouver l’idée d’une norme qui, comme lui vienne d’en haut. Il tournait au-dessus d’un champ étroit qu’encadraient une culture de maïs, un bois et la bande de bitume de la route. Nous étions nombreux à l’emprunter, cette route, pilotant nos véhicules en cette fin d’après-midi estivale. Oui, nous étions très nombreux et lui était seul, harnaché à son aile, le corps directement exposé, à dix mètres du sol. Lui était seul, mais c’était lui et non moi ou un autre, à cette heure, c’était lui, quoiqu’il fut seul, l’homme archétypal, la norme à viser, requis par l’une des seules occupations qui vaillent : rivaliser avec les aigles.

« Enfin un homme normal », me dis-je en passant devant lui, au moment même où il posait ses pieds au sol devant le défilé incessant des voitures, la toile de 25m2 d’envergure s’effondrant froissée derrière lui ; lui debout, droit, seul devant le défilé incessant des voitures, son casque étincelant au soleil.

*Photo : Parti socialiste

Décivilisation française

Exceptionnellement, nous dérogeons à notre règle en publiant, avec l’aimable autorisation de nos confrères − et bien sûr de l’auteur − un article paru dans France Football le 29 juin, dans un dossier intitulé : « Que se passe-t-il dans la tête des Bleus ? » Sait-on jamais, ce numéro pourrait avoir échappé à certains de nos lecteurs…

Nasri insulte, devant les caméras du monde entier, un journaliste qui lui a manqué de respect en osant le critiquer. Ménez insulte son capitaine qui lui a manqué de respect en lui demandant de se replacer et l’arbitre de la rencontre qui lui a manqué de respect en sifflant une faute litigieuse. M’Vila refuse de serrer la main de son « coach » qui lui a manqué de respect en le faisant sortir avant la fin du match. Pour la même raison, Ben Arfa snobe Laurent Blanc et l’équipe tout entière en tapotant sur son portable pendant une séance d’explications dans les vestiaires.[access capability= »lire_inedits »]

Face à des comportements aussi bêtement égoïstes et inspirés par une idée aussi primaire du respect, face également au refus ostensible de certains joueurs de chanter La Marseillaise et à cette manie qu’ils ont de ne jamais se séparer de leur casque MP3, je ne me sens pas plus philosophe qu’un autre, je partage l’écœurement d’une majorité de Français. Je suis comme tout le monde : j’attends autre chose de ceux qui ont l’honneur de représenter la nation, je déteste cette équipe de France parce qu’elle est, à quelques valeureuses exceptions près, détestable. On espérait qu’elle allait enfin descendre du bus de Knysna : elle a juste fait monter de nouveaux passagers.

Mais quand je vois le président de la Fédération française de football, le sélectionneur lui-même et le mythique Guy Roux s’empresser de noyer le poisson et de trouver des excuses à ces joueurs insupportables, cela m’évoque irrésistiblement les efforts pathétiques de l’institution scolaire pour minimiser les manifestations d’incivilité dans les lycées et les collèges. Et mon dégoût se mue en inquiétude. Peut-être cette équipe de France est-elle à l’image d’une France qui ne sait plus transmettre, qui ne sait plus éduquer et qui se voit contrainte de faire avec la hargne, la susceptibilité et l’impudence.

Tout espoir cependant n’est pas perdu. Car il y a une morale à cette lamentable histoire. Quand on croit pouvoir oublier le critère humain et ne prendre en considération, pour choisir les joueurs, que le critère sportif, on perd sur les deux tableaux. La goujaterie ne paie pas. L’infantilisme n’est pas rentable. Tâchons, partout où nous le pouvons, d’en tirer les conséquences.[/access]

*Photo : Wikimedia

Pas de petites femmes nues aux Jeux Olympiques

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Jacques Rogge est ravi, le dialogue a abouti selon lui à une excellente nouvelle, excellente pour la géopolitique et pour la condition féminine en général : l’Arabie Saoudite, merveilleux royaume pétrolier et phare du progressisme musulman, a pu envoyer aux Jeux Olympiques de Londres deux personnes mineures de sexe féminin, accompagnées comme il se doit d’une personne mâle responsable (mari, grand frère, père, imam) et vêtues de manière islamiquement décente. Une coureuse de 800 mètres, Sarah Attar et une judoka, Shahrkhani. Il conviendra bien sur de leur éviter toute mixité. Cet arrangement satisfait Jacques Rogge qui y voit sans doute une ouverture pour les féministes saoudiennes (je rappelle que là-bas, les femmes n’ont entre autres pas le droit de conduire ni de faire du sport en public).

J’y vois plutôt un lâche renoncement, il aurait sans doute été plus « moral » d’exclure le royaume saoudien, d’autant que les fédérations respectives d’athlétisme et de judo n’autoriseront sans doute pas les jeunes femmes à concourir voilées.

L’intransigeance suppose une bonne dose d’intolérance, ça n’est pas hélas un concept à la mode. Discuter condition féminine, notamment avec un prince saoudien est un exploit hors du commun, le résultat est tout à l’honneur du sport international, comme vient de le démontrer la fédération de football en autorisant le port du voile pour les joueuses musulmanes. Je rappelle aux cuistres qu’à Olympie les athlètes (masculins, il est vrai) concouraient tous à poil! C’était le bon temps…

Proportionnelle : l’instiller ou l’adopter ?

Invitée jeudi matin sur France Info à s’entretenir des missions assignées à la fameuse « Commission Jospin » chargée de moraliser la vie politique, Roselyne Bachelot, se réjouissant manifestement d’employer un mot aussi savant, parla d’ « instiller » une dose de proportionnelle dans le mécanisme électoral. Instiller ? Le mot, rappellent opportunément les dictionnaires, est dérivé du latin stilla, la goutte : il désigne le fait d’introduire une substance goutte à goutte, à des doses par définition réduites. A peu près tout le monde, l’ensemble de la classe politique et l’immense majorité des Français, si l’on en croit les sondages, souhaite aujourd’hui l’introduction de la proportionnelle – afin de donner une image plus juste de la réalité politique française et de ne pas exclure des pans entiers de la population, privés par le jeu des alliances de tout accès à la représentation parlementaire. Mais alors, si tel est le vœu unanime, pourquoi se limiter à des doses infinitésimales ? Pourquoi donc instiller, au lieu d’introduire ou d’instaurer ?

La récente parution du magistral essai de Pierre-Xavier Boyer, Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française, 1789 – 1958[1. P.- X. Boyer, Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française, 1789 – 1958, CNRS Editions, 2012.], donne sur cette question capitale un éclairage historique particulièrement utile. Dès la fin du XIXe siècle, le principal argument avancé par les partisans de la proportionnelle se fonde sur l’idée de justice : « le système d’élection fondée sur la méthode majoritaire ( …) peut conférer la majorité des sièges à une minorité de l’électorat ; la représentation proportionnelle est le seul moyen d’assurer le pouvoir à la majorité réelle du pays, une voix effective aux minorités, et la représentation exacte de tous les groupes significatifs de l’électorat », déclare ainsi l’Association réformiste belge en 1885. Du côté des adversaires de ce mode de scrutin, on distingue deux motifs principaux. Un motif inavouable, d’abord : « Puisque la proportionnelle avait pour effet attendu de favoriser l’accès des minorités à la représentation nationale, note Boyer, les grands partis s’inquiétaient naturellement de la perte de sièges correspondante. Aussi, l’opposition des radicaux à la représentation proportionnelle sera, dans les premières années du XXe siècle, des plus vives ». A quoi s’ajoute un motif rationnel, systématiquement mis en avant, l’incompatibilité de ce mode de scrutin avec le régime parlementaire, où il faut que puisse se dégager, à la Chambre, une majorité susceptible de voter les lois et de soutenir le gouvernement. C’est ce que souligne à l’époque le grand juriste Esmein : avoir une assemblée qui représente exactement le pays ? Ce serait parfaitement satisfaisant « si la fonction d’une assemblée législative était simplement d’être représentative ». Mais dans la mesure où, sous la IIIe République, les assemblées « exercent (…) un attribut de la souveraineté » – et où elles disposent en réalité de l’essentiel de cette souveraineté, élisant le Président de la République, faisant et défaisant à leur gré les cabinets ministériels, il est indispensable de pouvoir y disposer d’une majorité aussi stable que possible : une majorité que le scrutin proportionnel, en émiettant la représentation, rend très difficile à obtenir.

La proportionnelle apparaît donc radicalement inadaptée au parlementarisme absolu établi sous la IIIe République. « Ce propos, constate Pierre-Xavier Boyer, est rapidement devenu un truisme immanquablement associé à toute réflexion sur les mécanismes de représentation proportionnelle. »
Un truisme qui, chose surprenante, a résisté au temps, et survécu à la disparition de la IIIème, puis de la IVe république, et enfin, à l’instauration de la Ve : c’est-à-dire, à la mise en place de mécanismes institutionnels qui, s’ils relèvent toujours théoriquement du « régime parlementaire », n’ont évidemment plus rien à voir avec ceux des républiques précédentes. En somme, on s’en tient à des arguments qui s’avéraient parfaitement valides dans le cadre d’un système où le parlement pouvait se déclarer souverain, alors même que le contexte politique a changé du tout au tout, et qu’à la domination incontestée des chambres a succédé la primauté du Président de la République. D’où vient cette étrange persistance ? Les optimistes rappelleront peut-être que Michel Debré, l’artisan de la constitution de 1958, avait comparé la proportionnelle à une véritable « bombe atomique »[2. M. Debré, La mort de l’Etat républicain, Gallimard, 1947, p.157 et suivantes.] qui tue le pouvoir à coup sûr – oubliant au passage que cette remarque date de 1947, d’une époque où l’Assemblée était plus que jamais dominante. Les mauvaises langues, elles, évoqueront plutôt l’intérêt des grands partis qui, comme à la fin du XIXe siècle, usèrent et abusèrent de cet argument pour dissimuler des motifs moins avouables.

Quoi qu’il en soit, l’observateur impartial est obligé de reconnaître que le scrutin proportionnel, quelle que soit la « dose » introduite dans le système électoral, n’aurait plus, dans le cadre d’un « parlementarisme rationalisé » dominé par le chef de l’État, les conséquences potentiellement désastreuses qu’il pouvait entraîner sous la IIIe République. Pourquoi ? Tout simplement, parce que ce n’est plus le parlement qui agit, qui gouverne et qui décide, ce n’est plus lui qui se trouve au centre de l’Etat, mais le Président de la République élu au suffrage universel. Un Président qui échappe de ce fait aux effets supposés catastrophiques du scrutin proportionnel. Ce scrutin ne concerne que l’élection législative : autrement dit, la désignation d’une Assemblée nationale dotée, pour l’essentiel, d’un rôle de représentation, de contrôle et d’expression – un peu comme dans l’hypothèse visée par Esmein au début du XXe siècle. Or, dans le cadre institué par la constitution de 1958, ni le président, ni le gouvernement n’ont un besoin vital d’une majorité forte à l’Assemblée ; ils peuvent parfaitement se contenter, pour faire adopter les lois ou ratifier les ordonnances, de majorités changeantes, modestes, issues de coalitions ou de tractations entre les différents groupes, telles qu’on les rencontre dans tous les parlements élus à la proportionnelle. En somme, la proportionnelle ne présente de nos jours plus aucun des risques que l’on pouvait légitimement craindre à l’époque, lointaine, où les chambres concentraient entre leurs mains la totalité du pouvoir. Et non seulement ce risque a disparu, mais la fonction tribunicienne que revendique désormais le parlement pourrait être bien mieux assurée par une Assemblée élue au scrutin proportionnel, et reflétant ainsi plus exactement, dans sa composition, la diversité de l’opinion publique.
Voilà pourquoi on comprend mal cette volonté persistante de n’instiller que quelques gouttes de proportionnelle – 10 ou 15 %, dit-on-, au risque de frustrer et de décevoir ceux qui attendaient enfin, sur ce plan, une réforme juste et rationnelle.

*Photo : Julie70

Quand le PCF voulait « arrêter l’immigration »

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Un maire de banlieue parisienne a suspendu quatre animateurs d’une colonie de vacances qui avaient jeuné pendant le Ramadan, arguant d’une possible mauvaise condition physique. Cet édile a reçu le soutien du FN. Mais devant la bronca, il a finalement décidé de ne plus imposer aux animateurs de s’alimenter en août « pour apaiser le débat ». Or, cet élu n’est pas un fan de Claude Guéant ou un sympathisant de Riposte Laïque, c’est Jacques Bourgoin, maire de Gennevilliers et membre du… PCF.

Jacques Bourgoin s’est déjà fait connaître en mars 2011 en imposant un couvre-feu aux mineurs de sa ville après la mort d’un jeune dans des violences entre bandes rivales. Une telle fermeté vient-elle d’une quête des voix FN ? Bourgoin n’en a pas spécialement besoin. A Gennevilliers, Marine Le Pen n’a recueilli que 10,71% des voix à la présidentielle (contre 17,9% au plan national), à l’inverse Mélenchon a obtenu 28,04% des voix et Hollande 40,30%.

Autre élu PCF aux positions atypiques : Patrice Carvalho, député-maire de Thourotte. Ce dernier s’est opposé au droit de vote des étrangers en des termes forts. « L’intégration ne se fait pas par le vote, mais en parlant la langue et en participant à la vie collective », avait-il clamé dans Le Monde, dénonçant « les dames qui ont des foulards sur la tête et qui ne parlent pas français ». Mais à l’inverse de Bourgoin, Carvalho est soumis à une forte concurrence du FN. Il a été élu député en juin dans une triangulaire avec l’UMP et FN et Marine le Pen a obtenu 25,54% des voix dans sa ville lors de la présidentielle.

Il y a aussi le cas d’André Gérin, ex-député de Vénissieux qui fut un fervent partisan de l’interdiction du voile intégral. En juin 2011, il avait publié un billet sur son blog estimant que « l’immigration n’est pas une chance pour la France » et que « limiter y compris l’immigration régulière devient vital face une situation intenable et explosive dans des centaines de villes populaires ». Olivier Dartigolles, porte-parole du PCF, avait qualifié ses propos d’ « indignes ».

Pourtant, Gérin n’est pas le premier communiste à réclamer une limitation de l’immigration. En janvier 1981, c’était le cas de… Georges Marchais. Le secrétaire général du PCF adresse alors une lettre au recteur de la Mosquée de Paris Hamza Boubakeur. A l’époque, le maire giscardien de Saint-Maur des Fossés fait détruire un foyer d’immigrés et les renvoie vers la ville communiste de Vitry. Les immigrés s’abritent dans un foyer insalubre. Face au danger, le maire PCF fait détruire ce foyer.
Loin de condamner son élu, Marchais prend la plume pour répondre au recteur de la Mosquée de Paris. Pour lui, la destruction du foyer de Vitry n’était qu’une « riposte à l’agression raciste » du maire de Saint-Maur, qui refusait de prendre sa part dans l’accueil des immigrés. Marchais va plus loin et « approuve (le) refus (du maire de Vitry) de laisser s’accroître dans sa commune le nombre, déjà élevé, de travailleurs immigrés ».

Ce que craint Marchais, c’est le coût de l’immigration dans les communes les plus pauvres : « Les charges d’aide sociale nécessaire pour les familles immigrées plongées dans la misère deviennent insupportables pour les budgets des communes peuplées d’ouvriers et d’employés ». Il dénonce aussi une pression sur les salariés les plus précaires : « Quant aux patrons et au gouvernement français, ils recourent à l’immigration massive, comme on pratiquait autrefois la traite des Noirs, pour se procurer une main-d’œuvre d’esclaves modernes, surexploitée et sous-payée ». Et il conclut : « C’est pourquoi nous disons : il faut arrêter l’immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage ».
Marchais lie donc fermeté sur l’immigration et pensée communiste. Pour lui, la limitation de l’immigration relève bel et bien de la protection des travailleurs et non de préjugés racistes. Sauf à penser que le dirigeant d’un parti historiquement anti-colonialiste et antifasciste serait en fait un agent double de l’extrême droite, haïssant l’islam et les Maghrébins.

En février 1981, Marchais récidive. Il se rend à Montigny-les-Cormeilles, ville dirigée par un certain Robert Hue. A l’époque, le futur successeur de Marchais venait de manifester devant le logement d’une famille accusée de trafic de drogue. Dans son discours, Marchais, vient une fois de plus au secours de son élu : « Nous posons le problème de l’immigration, ce serait pour favoriser le racisme ; nous menons la lutte contre la drogue, ce serait parce que nous ne voulons pas combattre l’alcoolisme prise par notre clientèle (…) Pour la jeunesse, je choisis l’étude, le sport, la lutte et non la drogue (…) Alors, comme l’autre jour un dirigeant socialiste, ils crient tous en chœur : ‘pétainisme !’ Quelle honte, quelle idée lamentable ces gens-la se font des travailleurs (…) Je le dis avec toute la force de mon indignation, de telles attaques ne déshonorent que leurs auteurs et ils ne méritent que le mépris ».

On répondra que Marchais cherchait déjà à éviter la concurrence du FN. Sauf que début 81, le FN est groupusculaire. En 1980, le parti frontiste ne compte que 270 adhérents. Aux législatives de 78, le FN n’a obtenu que 0,33% des voix. Il faudra attendre Dreux et les élections cantonales de 82 pour assister à la première éclosion du Front. A cette époque, la concurrence au PCF vient plus du PS et de Mitterrand que de Jean-Marie Le Pen.

La ligne Marchais n’est donc une surenchère autour de l’extrême droite. Au contraire, défendre l’autorité de l’Etat, réguler les frontières, c’est défendre les classes populaires. C’est s’assurer que les habitants des HLM ne croisent plus de dealers en bas de leur immeuble, c’est équilibrer le marché du travail au profit des plus précaires. De même, défendre la laïcité et l’intégration, c’est assurer la cohésion républicaine contre le repli sur soi dans les quartiers les plus pauvres.

Aujourd’hui, les choses ont changé. Au delà des prises de positions de Gérin et autre, le PCF a adopté une ligne laxiste en matière d’immigration, de laïcité et de sécurité par hostilité à tout ce qui ressemble de près ou de loin à du lepénisme. Cette évolution est facile à comprendre. La rupture du PCF avec les positions de Marchais va de pair avec la perte de son identité ouvrière et sa recherche d’un nouvel électorat. Mais le parti va-t-il finir comme le PS et succomber au discours de Terra Nova, abandonnant ainsi les classes populaires au profit des jeunes, des diplômés, des femmes et des minorités ? Triste destin. En cherchant à gagner quelques voix chez les bobos, le PCF perdra à coup sûr son âme. Mais n’est-ce pas déjà le cas ?

La stratégie du cloporte

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Il y a quelques années, ma fille qui était collégienne, me rapporta avec étonnement les recommandations que le personnel d’encadrement faisait aux élèves en cas d’agression. « Si l’on vous attaque, leur disait-on, jetez-vous par terre et roulez-vous en boule ! » Je reçus cette nouvelle avec la sérénité d’un rescapé du ghetto de Varsovie qui entend le dalaï-lama prêcher la non-violence et l’inertie face à l’oppression, mais je sus me contenir. La règle numéro 1 en matière d’éducation (ne jamais contredire le professeur) s’imposa, mais mon silence n’eut pas les effets attendus. La stratégie du cloporte ne fut pas retenue par ma progéniture, car je fus convoqué un peu plus tard au collège pour un problème de bagarre ou, si je veux être honnête, de bagarres.
La directrice me glissa les coordonnées d’une psychologue dans le tête-à-tête de son bureau et, soucieux de collaborer à la démarche éducative qui mettrait ma fille au diapason du vivre-ensemble, je l’emmenai suivre quelques séances à l’issue desquelles on conclut que le problème venait d’ailleurs. Je renonçai donc au recours des spécialistes pour tenter d’amadouer ce farouche esprit de résistance qui, jusqu’à aujourd’hui, me donne envie de me jeter par la fenêtre quand il m’est opposé.[access capability= »lire_inedits »]

Il y a quelques jours, je suis tombé sur un fait divers relaté par le quotidien Nord Éclair et relayé par le site Fdesouche − qui n’est pas un compagnon de route idéologique, mais une précieuse agence de presse : un habitant d’une cité roubaisienne, excédé par le bruit des motos dans sa rue et devant l’impuissance avouée des policiers à faire cesser ces nuisances sonores, s’est défenestré. Un fonctionnaire de police-secours avait, semble-t-il, expliqué à son épouse que ses collègues n’avaient pas le droit de poursuivre un véhicule et encore moins une moto. Une version corroborée par un policier roubaisien qui tint à rester anonyme. « Lorsque nous recevons un appel pour du rodéo de deux-roues ou que nous constatons devant nous ce type d’infraction, nous n’intervenons plus, témoignait-il. La population doit bien comprendre que ces interventions sont à risques pour nous. Je ne parle pas de risques de dangerosité, mais judiciaires. » Il citait un exemple récent à Villiers-le-Bel : « Si une chute de deux-roues ou un accident met en cause un véhicule de police, une information judiciaire sera ouverte. Quels que soient les résultats de cette information, on recherchera toujours une cause de culpabilité pour les fonctionnaires. À quelle vitesse roulaient-ils ? Pourquoi se trouvaient-ils là ? Ont-ils délibérément essayé de contrôler le deux-roues ? Était-ce un refus d’obtempérer ? Pour les politiques et notre hiérarchie, le ratio faits divers impliquant les deux-roues est acceptable et de nombreuses notes de service nous rappellent régulièrement que les « chasses » sont interdites, engins volés ou non, continue-t-il. Dans ces conditions, le risque d’être soumis à la vindicte populaire, lâché de sa hiérarchie et du monde politique est avéré et, comme tout un chacun, les fonctionnaires de police ont aussi une famille qu’ils doivent faire vivre. Comprenez dès lors que, lorsque des personnes nous appellent, soit nous ne nous déplaçons pas, soit nous nous contentons de faire un passage afin de faire cesser le rodéo quelques minutes. Mais il est hors de question de procéder à un quelconque contrôle ou « pire ». »

L’homme est aujourd’hui à l’hôpital, mais sa tentative de suicide n’a pas provoqué d’indignation nationale. Il faut dire que le malheureux n’a pas tenté d’en finir sur son lieu de travail, broyé par les méthodes d’encadrement, le diktat du libéralisme et la méchanceté des petits chefs, mais sur son lieu de vie où les comportements de certains jeunes qui pourrissent la vie des gens ne sauraient être dénoncés ou contenus sans risque de stigmatisation ou d’émeutes.
Comment en vouloir à une police qui n’a pas vocation à être traînée devant les tribunaux pour avoir défendu les citoyens et fait respecter l’ordre ? Faut-il regretter que cet homme, au lieu d’attenter à ses jours ou avant de le faire, ne se soit emparé d’un fusil pour mettre fin d’un seul coup aux nuisances et aux nuisibles ? Il y a une trentaine d’année, les faits divers de ce type ne manquaient pas. Depuis, une entreprise de désarmement unilatérale a livré aux agissements de quelques voyous des territoires entiers aujourd’hui perdus. Comme ce monsieur, la plupart des gens honnêtes ne sont pas armés et ont renoncé à se défendre eux-mêmes. Dans son cas, on peut deviner que la peur de représailles directes sur sa famille ou le rejet, conscient ou pas, de passer aux yeux du monde et au journal télévisé pour le forcené forcément raciste qui tire sur la jeunesse, lui auront interdit de penser à emporter dans la mort la cause de son tourment.

Qui donc est responsable, à défaut d’être coupable, de ce drame ? Si la police reçoit de tels ordres, c’est que les politiques tremblent de trouille devant la capacité de nuisance du braillomètre sur leurs carrières en cas de vagues. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui croient sincèrement que la politique sous Sarkozy fut sécuritaire et brutale. À l’abri de cet enfumage, la racaille arrogante et impunie nique la France et, quand Marianne, Libération, Le Nouvel Obs ou Le Monde célèbrent une victoire contre les dérives autoritaires et fascisantes de la droitisation buissonnière, dans un silence quasi-général, des Français excédés et impuissants se jettent par les fenêtres. La stratégie du cloporte gagne les esprits et elle les emporte.[/access]

*Photo : wikimedia.

Pétain pédago ?

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L’intérêt de lire des romans oubliés, en vacances, c’est que l’on y trouve des choses parfois surprenantes, voire troublantes. Ainsi, dans Clotilde, un roman de Cecil Saint-Laurent de 1957 qui raconte les aventures fortement teintées d’érotisme d’une jeune fille intelligente et délurée pendant pendant l’Occupation, on trouve un passage étrange qui rappellera certainement des choses aux professeurs d’aujourd’hui en lutte avec le pédagogisme.

Ce pédagogisme, dont un des piliers est le désir acharné de décloisonner toutes les matières de manière à ce qu’elles « fassent sens » pour les élèves qui sont, comme chacun sait, « au centre du système » et doivent construire eux-mêmes leur savoir…. Quitte à perdre en route des choses aussi accessoires que la culture générale ou le sens critique. Dans Clotilde, donc, l’héroïne se retrouve à un moment enseignante dans ce qu’on appellerait aujourd’hui un centre éducatif fermé pour des jeunes garçons à problème, le tout dépendant des Chantiers de Jeunesse mis en place par Vichy dans un souci de rénovation morale.

Un inspecteur arrive net c’est l’occasion d’exposer la politique éducative de Vichy. Voilà l’extrait pour le moins troublant, notamment pour ceux qui ont eu ces dernières décennies eu l’occasion de lire des instructions issues du BO (Bulletin Officiel) du ministère de l’Education Nationale : « Beaugeharon se passionne en revanche pour les « centres d’intérêt ». Il s’agit d’une doctrine pédagogique très en vogue au secrétariat général à la jeunesse à Vichy, à ce qu’il faut croire. Elle consiste, à partir d’un mot ou d’une idée, à en épuiser les ressources à travers tous les cours. Par exemple, « le cygne » – en histoire le cygne de Léda et quelques aperçus sur la mythologie ; en histoire naturelle, le cygne est un volatile de la familles des… des quoi au fait ? En gymnastique, danss rythmique sur le thème du cygne. En dessin, dessiner un cygne. En cours pratique, l’utilisation des plumes de cygnes. »

Mais enfin, ne tirons pas de conclusions hâtives. Sinon, il faudrait aussi en finir avec la fête des mères, autre héritage maréchaliste. Quoique, la fête des mères, finalement…

Tombeau pour Chris Marker

3

J’ai rencontré Chris Marker
Sur la jetée
Du port de Serifos
J’avais passé le dimanche à Chora
Perché dans le bleu et le blanc
En seule compagnie du bruit du vent dans les ruelles désertes
On aurait dit parfois une ambiance à la Buzzatti
Ou aussi celle de certaines pages de Giono
Quand il parle des villages perdus de Haute-Provence
Enfin bref c’était pur minéral aérien
Avec des vues impressionnantes sur la mer
Et du côté du port
Et du côté des montagnes
Comme à chaque fois je me disais on peut vivre là
Sur la petite place de la mairie
Dans le claquement du drapeau bleu et blanc
A boire du vrai café grec et sourire d’un chapeau qui vole
Un instant dans l’encadrement blanc
D’un porche chaulé
D’un chapeau qui s’envole dans le bleu
Car il faut bien que vous compreniez que Serifos n’a pas d’arbre et que tout se joue entre le vent le blanc le bleu
Que c’est un pôle extrême de la survie comme le Japon ou le Cap Vert
Aurait dit Chris Marker par la voix de Florence Delay
Je suis redescendu vers le port
Il y a bien cinq kilomètres de pentes pas faciles
Mais le port la baie la mer reviennent vers vous comme une promesse
Ou une leçon de géographie grandeur nature
Il n’y a jamais grand monde à Serifos le dimanche
Et le ferry du soir est toujours en retard
J’ai vu l’homme sur la jetée
A côté d’une policière des Cyclades
-il faut savoir que les policières des Cyclades sont les plus belles du monde
des mannequins musclés, avec queue de cheval qui passe derrière la casquette américaine
polos et pantalon de treillis bleu-
L’homme était vieux il semblait demander un renseignement
J’ai reconnu Chris Marker
Je lui ai dit bonjour on a failli se rencontrer une fois je voulais rééditer
le cœur net votre premier roman qui est hors de prix quand par hasard on le trouve chez les bouquinistes
Vous n’aviez pas voulu pas ni par reniement ni par quoi que ce soit de ce genre
mais parce que le passé c’était le passé même pour les œuvres d’art
En même temps ça ne me dit pas ce que vous faites à Serifos un dimanche sur la jetée
Il n’y a jamais personne vous savez
le ferry du soir est toujours en retard et bientôt l’ile sera sans soleil
Alors Chris Marker m’a dit
Je crois bien que je suis mort en fait
Et en plus je ne sais pas ce que j’ai bien pu faire de mon chapeau.

*Photo : Passengers, Chris Marker.

Paris, nappe névrotique

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Si riche en eau, et pourtant si radine avec cette bizarrerie qu’on appelle le corps. Le corps charnel, s’entend, non son double social, ce vieux mutant qui défile de République à Nation, tant de fois douché. Telle est Paris, ville d’eau sans eau, nappe névrotique. Je me demande si, l’été venu, je suis seul à ressentir ce manque de liquide. Je veux bien que tout soit culture, mais la nature, quand même…
Dans la patrie de Molière et de Le Nôtre, tout doit être dompté : la langue, ce dont chacun se félicite, et, moins réjouissant, les éléments. Buis, gravier et petit bassin, voilà l’unique tableau. Les chutes furibondes du Rhin, à côté, c’est d’un vulgaire… Sachez, Monsieur, que les parcs et jardins sont des lieux de contemplation. On ne touche pas, on regarde. Je ne sais pas ce qu’en pense Helmut, mon correspondant berlinois, que j’imagine s’ébrouant nu dans Tiergarten, mais bibi-le-Parisien, il aimerait bien pouvoir se tremper les fesses à la belle saison.[access capability= »lire_inedits »]

Certes, les premières semaines de juillet − jusqu’à l’envoi du présent article à la Causeur Tower − avaient une mine bretonne et une odeur de caravane. Mais août succéderait à juillet et les beaux jours aux mauvais, aussi sûrement que Formentera s’éloignait de mes projets à court terme. Paris, donc. Paris-Plages, même. Le Pinder maritime revient planter son chapiteau. Les tétons huilés du Marais frétillent sur Pompidou Avenue recouverte de sable. La prophétie soixante-huitarde est accomplie.
Comment les alliés écolos de Bertrand Delanoë ont-ils pu cautionner pareille fiction ? Eh bien justement, ils l’ont fait parce que c’est une fiction, qui contient une promesse d’émancipation du réel et de socialisation de la nature dans un ensemble égalitaire et contrôlé. La réalisation pleine et entière de l’idée prime ici sur la satisfaction primaire et immédiate du corps. Tout est décor, tout est médiation. La nature est couture.

Il existe un magnifique exemple − façon de parler − de ce délire conceptuel jusqu’au-boutiste jusqu’au contre-sens : ce sont les voies cyclables construites de part et d’autre du boulevard de Magenta, entre République et Barbès. Ces couloirs dédiés aux deux-roues sont sous-utilisés − la Goutte d’Or marche du beau pas lent de l’Afrique −, et rognent de surcroît l’espace dévolu aux piétons, alors que la chaussée avaient été rétrécie pour élargir les trottoirs. Résultat de la Panzer-Vélo-Politik : plus de densité, plus de stress. Dans la capitale rose-verte, le paradis est pavé des mauvaises intentions. Dany, toi qui as mouillé ton maillot à Francfort, dis-leur qu’ils se trompent !
Je n’irai donc pas patauger dans la bassine en plastique de Paris-Plages, ni dans la piscine-usine d’Aquaboulevard. Il y aurait tant et mieux à faire. Intra-muros, déjà, en installant des douches − un conduit rigide et un pommeau, rien de plus − sur les quais bas de la Seine et les pelouses de La Villette, des Buttes-Chaumont ou du parc Montsouris. C’est moche, une douche ? Demandons des croquis à Starck, qui aurait pour mission de faire simple, discret et pas cher. Pas sûr qu’il en soit capable. Sinon, tentons le coup avec Leroy-Merlin. L’essentiel est de pouvoir se rafraîchir en prenant le soleil.

Plus loin et plus profond, creusons des bassins pour la baignade au Bois de Vincennes et au Bois de Boulogne. Cela nous changerait des piscines couvertes et chlorées. Il se pourrait même que ce soit beau et, c’est un risque, populaire. J’ose à peine évoquer le canal de l’Ourcq, ce cimetière à bagnoles qui file vers l’est à partir de Jaurès. Qu’attend-on pour le purifier, pardon, le « réhabiliter » ? Un Rio + 40 ? La fermeture des centrales nucléaires ? J’envoie un mail à Europe Écologie Les Verts, où on a peut-être entendu parler de l’œuf de Colomb. Nettoyage, eau propre, serviette, bronzette, bisous, baignade. Elle est pas belle, la vie en ville ?
Mais non, la Mairie de Paris s’entête dans son hard-trip paysager, coûteux à réaliser et à entretenir. On en trouve la preuve dans Le Monde des 8 et 9 juillet. Le constat initial est plein de bon sens: « Au fil du temps, les urbains, relégués sur les hauteurs des digues, ont physiquement perdu le contact direct avec l’eau. » Malheureusement, on n’en dira pas autant de la solution retenue : sur 2,3 kilomètres, la rive gauche de la Seine « va être rendue aux promeneurs et aux cyclistes » (on la leur avait confisquée). « Des aménagements sportifs et culturels (Paris, c’est certain, manque de lieux de culture), des jardins flottants (pour élever l’esprit) ponctueront le parcours (initiatique). Devant le Musée d’Orsay, un emmarchement (des marches, sans doute), assurera la liaison (sociale) entre quais hauts et quais bas. »

Ne soyons pas grincheux. Il est bien possible que ces « aménagements » (douceur des marteaux-piqueurs) rendent la promenade plus agréable. Mais l’eau, par grosse chaleur, pourra-t-on seulement la toucher, éventuellement s’y plonger ? À en juger par la « vue d’artiste » que publie le quotidien, le marcheur en aura jusqu’aux chevilles sur une portion dûment délimitée du « parcours ». Trop sympa ![/access]

*Photo : Parc André Citroën (Paris), fsa99999.

Tout le monde il est beau, tout le monde il est Schnock

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Il n’est pas un numéro de Schnock qui n’ait fait l’objet d’une recension élogieuse dans Causeur. Du premier né montrant le joli minois de Jean-Pierre Marielle au dernier numéro de cet été, auquel Jérôme Leroy consacre un article dans Causeur magazine de juillet-août, en passant par l’hybride opus sur Amanda Lear, « le magazine des vieux de 27 à 87 ans » fait l’unanimité dans la rédaction. Aussi, pourquoi décrierait-on ce qu’on adore ? Au grand malheur des grognons, je ne dérogerai pas à la règle. Non que je sois particulièrement obséquieux – ceux que mes articles ont agacés pourront témoigner du contraire – mais le bel hommage de Schnock à Jean Yanne mérite cette attention.

Si les années 1970 connurent l’Anti-Œdipe, le fabuleux auteur des Chinois à Paris fut l’anti ego ; quel autre acteur aurait pu dire de lui : « Les bonnes femmes ont aimé les muscles de Belmondo, la gueule de Delon. Moi, dans le tableau, j’étais plutôt le mec qu’elles pouvaient comparer à leur mari en leur disant : « Tiens, c’est bien toi ça, t’es bien aussi chiant à la maison. » » ?

Evidemment, le dossier Yanne de Schnock compte son lot de citations et de dialogues cultes, d’anecdotes pas piquées des hannetons mais aussi, cerise sur le gâteau, des entretiens ciselés avec ses amis Tito Topin, Gérard Pirès, Michel Magne et Jean Louis Bertuccelli, metteur en scène du trop méconnu L’imprécateur. Au programme, un classement argumenté des films de Jean Yanne, aussi inégaux que drolatiques, dussent-ils frôler le nanar comme les poussifs Chobizenesse ou Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ. En creux, s’ébauche le portrait d’un homme pudique et réservé, qui a vécu auprès sa femme mourante alors qu’il aimait déjà Nicole Calfan.
Derrière l’emploi de salaud magnifique, en mari odieux dans Que la bête meure de Chabrol – avec la tirade culte commençant par « Ce ragoût est tout simplement dégueulasse ! » – ou en amant imbitable dans Nous ne vieillirons pas ensemble de Pialat – qui lui valut le Prix d’interprétation masculine à Cannes, se cachait un anar flemmard et talentueux.

Son compagnonnage avec Dominique de Roux le temps d’un livre d’entretiens (La France de Jean Yanne) ne doit d’ailleurs rien au hasard : le fondateur des Cahiers de l’Herne ne pouvait qu’estimer le formidable contempteur du capitalisme médiatique et industriel si bien dépeint dans Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil et Moi y’en a vouloir des sous.

Pour vous mettre une dernière fois l’eau à la bouche, donnons la parole à Gérard Pirès, qui rapporte cette saillie yannesque digne d’un aphorisme cioranien : « La vie est une tartine de merde dont on est obligé de manger une bouchée par jour ». Allez, assez causé, comme dit Jean Yanne dans Laisse aller c’est une valse, « on va quand même pas se mettre à travailler » !

 

Schnock n°3, été 2012.

Faut-il rester dans la norme ?

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Cela m’a toujours étonné que dans les circonstances qui sont les nôtres, on souhaite passer pour « normal » et pire, qu’on en fasse même une vertu. L’humilité est certes une vertu, mais la « normalité », avec ce que cela recouvre aujourd’hui, me paraît presque une insulte à la dignité humaine.

Autrefois, je ne dis pas, l’idée de norme avait un autre lustre, mais justement, personne n’osait directement s’en prévaloir. Pour les platoniciens, par exemple, la norme, c’est l’idée archétypale dont nous ne percevons ici-bas que l’écho dégradé. Pour les chrétiens, la norme, c’est le Christ : le « prototype humano-divin ». Pour les premiers comme pour les seconds, , la norme représente donc ce à quoi nous devons tendre et en deçà de quoi nous demeurerons toujours. La norme vient d’en haut, elle est créatrice de tension, elle déploie au plus vaste les potentialités de celui qui s’y rattache avec suffisamment d’ardeur.

Mais la conception contemporaine diverge radicalement de cela. Depuis l’âge de fer du matérialisme petit-bourgeois, la « norme », c’est la moyenne statistique, la médiocrité commune, ce dont il vaut mieux ne pas trop décoller. Cette résignation au pire des « fatum » qu’est l’inertie des masses n’est vraiment pas ce que l’on peut appeler un exemple.

A tout le moins, ce ne me semble pas une attitude à défendre ou à encourager, et encore moins au sommet de l’État où l’on aurait plus que jamais la nécessité de personnalités d’exception, lesquelles, il est vrai, n’apparaissent guère en tête des listes des partis. Pataud et rondouillard, victime de castratrices, profitant de la chute du mâle alpha Strauss-Kahn, monsieur Hollande ne pouvait pas décemment s’annoncer héroïque et providentiel pour convaincre les électeurs de le nommer monsieur France.

Mais le voilà maintenant guindé dans son costume présidentiel comme un enfant dans une panoplie neuve, presque touchant, d’ailleurs, avec sa bonne volonté d’élève appliqué qui tire la langue sur le décalque de la silhouette de Mitterrand, cette machiavélique ordure… Pour être juste, il faut bien sûr rappeler que son prédécesseur avait lui aussi les airs d’un gamin étrangement attifé, incapable de s’empêcher de faire le pitre sur l’estrade, tant il semblait ne pas en revenir d’avoir enfin décroché le pompon…

Bref, au stade où nous en sommes, il serait temps de reprendre enfin de la hauteur. Mon vieil ami Antoine m’exposait justement il y a quelques jours, dans le jardin de sa maison à flanc de montagnes, comment il était parvenu à en prendre, lui, de la hauteur, et physiquement. Or, c’est une clé essentielle que de repartir de l’expérience physique. Et Antoine, comme il revenait d’un stage de parapente, me parlait course, courants ascensionnels, aile gonflée se verticalisant, esquive des reliefs, sublime apesanteur… Une véritable praxis existentielle, en somme, à laquelle on pouvait s’adonner en franchissant les falaises.

Voilà un excellent moyen, songeai-je en revenant de chez lui, conduisant sur une nationale au trafic dense, pour retrouver l’idée d’une norme supérieure. Un parapentiste planait justementà cinquante mètres. Je ralentis. Retrouver l’idée d’une norme qui, comme lui vienne d’en haut. Il tournait au-dessus d’un champ étroit qu’encadraient une culture de maïs, un bois et la bande de bitume de la route. Nous étions nombreux à l’emprunter, cette route, pilotant nos véhicules en cette fin d’après-midi estivale. Oui, nous étions très nombreux et lui était seul, harnaché à son aile, le corps directement exposé, à dix mètres du sol. Lui était seul, mais c’était lui et non moi ou un autre, à cette heure, c’était lui, quoiqu’il fut seul, l’homme archétypal, la norme à viser, requis par l’une des seules occupations qui vaillent : rivaliser avec les aigles.

« Enfin un homme normal », me dis-je en passant devant lui, au moment même où il posait ses pieds au sol devant le défilé incessant des voitures, la toile de 25m2 d’envergure s’effondrant froissée derrière lui ; lui debout, droit, seul devant le défilé incessant des voitures, son casque étincelant au soleil.

*Photo : Parti socialiste

Décivilisation française

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Exceptionnellement, nous dérogeons à notre règle en publiant, avec l’aimable autorisation de nos confrères − et bien sûr de l’auteur − un article paru dans France Football le 29 juin, dans un dossier intitulé : « Que se passe-t-il dans la tête des Bleus ? » Sait-on jamais, ce numéro pourrait avoir échappé à certains de nos lecteurs…

Nasri insulte, devant les caméras du monde entier, un journaliste qui lui a manqué de respect en osant le critiquer. Ménez insulte son capitaine qui lui a manqué de respect en lui demandant de se replacer et l’arbitre de la rencontre qui lui a manqué de respect en sifflant une faute litigieuse. M’Vila refuse de serrer la main de son « coach » qui lui a manqué de respect en le faisant sortir avant la fin du match. Pour la même raison, Ben Arfa snobe Laurent Blanc et l’équipe tout entière en tapotant sur son portable pendant une séance d’explications dans les vestiaires.[access capability= »lire_inedits »]

Face à des comportements aussi bêtement égoïstes et inspirés par une idée aussi primaire du respect, face également au refus ostensible de certains joueurs de chanter La Marseillaise et à cette manie qu’ils ont de ne jamais se séparer de leur casque MP3, je ne me sens pas plus philosophe qu’un autre, je partage l’écœurement d’une majorité de Français. Je suis comme tout le monde : j’attends autre chose de ceux qui ont l’honneur de représenter la nation, je déteste cette équipe de France parce qu’elle est, à quelques valeureuses exceptions près, détestable. On espérait qu’elle allait enfin descendre du bus de Knysna : elle a juste fait monter de nouveaux passagers.

Mais quand je vois le président de la Fédération française de football, le sélectionneur lui-même et le mythique Guy Roux s’empresser de noyer le poisson et de trouver des excuses à ces joueurs insupportables, cela m’évoque irrésistiblement les efforts pathétiques de l’institution scolaire pour minimiser les manifestations d’incivilité dans les lycées et les collèges. Et mon dégoût se mue en inquiétude. Peut-être cette équipe de France est-elle à l’image d’une France qui ne sait plus transmettre, qui ne sait plus éduquer et qui se voit contrainte de faire avec la hargne, la susceptibilité et l’impudence.

Tout espoir cependant n’est pas perdu. Car il y a une morale à cette lamentable histoire. Quand on croit pouvoir oublier le critère humain et ne prendre en considération, pour choisir les joueurs, que le critère sportif, on perd sur les deux tableaux. La goujaterie ne paie pas. L’infantilisme n’est pas rentable. Tâchons, partout où nous le pouvons, d’en tirer les conséquences.[/access]

*Photo : Wikimedia

Pas de petites femmes nues aux Jeux Olympiques

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Jacques Rogge est ravi, le dialogue a abouti selon lui à une excellente nouvelle, excellente pour la géopolitique et pour la condition féminine en général : l’Arabie Saoudite, merveilleux royaume pétrolier et phare du progressisme musulman, a pu envoyer aux Jeux Olympiques de Londres deux personnes mineures de sexe féminin, accompagnées comme il se doit d’une personne mâle responsable (mari, grand frère, père, imam) et vêtues de manière islamiquement décente. Une coureuse de 800 mètres, Sarah Attar et une judoka, Shahrkhani. Il conviendra bien sur de leur éviter toute mixité. Cet arrangement satisfait Jacques Rogge qui y voit sans doute une ouverture pour les féministes saoudiennes (je rappelle que là-bas, les femmes n’ont entre autres pas le droit de conduire ni de faire du sport en public).

J’y vois plutôt un lâche renoncement, il aurait sans doute été plus « moral » d’exclure le royaume saoudien, d’autant que les fédérations respectives d’athlétisme et de judo n’autoriseront sans doute pas les jeunes femmes à concourir voilées.

L’intransigeance suppose une bonne dose d’intolérance, ça n’est pas hélas un concept à la mode. Discuter condition féminine, notamment avec un prince saoudien est un exploit hors du commun, le résultat est tout à l’honneur du sport international, comme vient de le démontrer la fédération de football en autorisant le port du voile pour les joueuses musulmanes. Je rappelle aux cuistres qu’à Olympie les athlètes (masculins, il est vrai) concouraient tous à poil! C’était le bon temps…

Proportionnelle : l’instiller ou l’adopter ?

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Invitée jeudi matin sur France Info à s’entretenir des missions assignées à la fameuse « Commission Jospin » chargée de moraliser la vie politique, Roselyne Bachelot, se réjouissant manifestement d’employer un mot aussi savant, parla d’ « instiller » une dose de proportionnelle dans le mécanisme électoral. Instiller ? Le mot, rappellent opportunément les dictionnaires, est dérivé du latin stilla, la goutte : il désigne le fait d’introduire une substance goutte à goutte, à des doses par définition réduites. A peu près tout le monde, l’ensemble de la classe politique et l’immense majorité des Français, si l’on en croit les sondages, souhaite aujourd’hui l’introduction de la proportionnelle – afin de donner une image plus juste de la réalité politique française et de ne pas exclure des pans entiers de la population, privés par le jeu des alliances de tout accès à la représentation parlementaire. Mais alors, si tel est le vœu unanime, pourquoi se limiter à des doses infinitésimales ? Pourquoi donc instiller, au lieu d’introduire ou d’instaurer ?

La récente parution du magistral essai de Pierre-Xavier Boyer, Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française, 1789 – 1958[1. P.- X. Boyer, Angleterre et Amérique dans l’histoire institutionnelle française, 1789 – 1958, CNRS Editions, 2012.], donne sur cette question capitale un éclairage historique particulièrement utile. Dès la fin du XIXe siècle, le principal argument avancé par les partisans de la proportionnelle se fonde sur l’idée de justice : « le système d’élection fondée sur la méthode majoritaire ( …) peut conférer la majorité des sièges à une minorité de l’électorat ; la représentation proportionnelle est le seul moyen d’assurer le pouvoir à la majorité réelle du pays, une voix effective aux minorités, et la représentation exacte de tous les groupes significatifs de l’électorat », déclare ainsi l’Association réformiste belge en 1885. Du côté des adversaires de ce mode de scrutin, on distingue deux motifs principaux. Un motif inavouable, d’abord : « Puisque la proportionnelle avait pour effet attendu de favoriser l’accès des minorités à la représentation nationale, note Boyer, les grands partis s’inquiétaient naturellement de la perte de sièges correspondante. Aussi, l’opposition des radicaux à la représentation proportionnelle sera, dans les premières années du XXe siècle, des plus vives ». A quoi s’ajoute un motif rationnel, systématiquement mis en avant, l’incompatibilité de ce mode de scrutin avec le régime parlementaire, où il faut que puisse se dégager, à la Chambre, une majorité susceptible de voter les lois et de soutenir le gouvernement. C’est ce que souligne à l’époque le grand juriste Esmein : avoir une assemblée qui représente exactement le pays ? Ce serait parfaitement satisfaisant « si la fonction d’une assemblée législative était simplement d’être représentative ». Mais dans la mesure où, sous la IIIe République, les assemblées « exercent (…) un attribut de la souveraineté » – et où elles disposent en réalité de l’essentiel de cette souveraineté, élisant le Président de la République, faisant et défaisant à leur gré les cabinets ministériels, il est indispensable de pouvoir y disposer d’une majorité aussi stable que possible : une majorité que le scrutin proportionnel, en émiettant la représentation, rend très difficile à obtenir.

La proportionnelle apparaît donc radicalement inadaptée au parlementarisme absolu établi sous la IIIe République. « Ce propos, constate Pierre-Xavier Boyer, est rapidement devenu un truisme immanquablement associé à toute réflexion sur les mécanismes de représentation proportionnelle. »
Un truisme qui, chose surprenante, a résisté au temps, et survécu à la disparition de la IIIème, puis de la IVe république, et enfin, à l’instauration de la Ve : c’est-à-dire, à la mise en place de mécanismes institutionnels qui, s’ils relèvent toujours théoriquement du « régime parlementaire », n’ont évidemment plus rien à voir avec ceux des républiques précédentes. En somme, on s’en tient à des arguments qui s’avéraient parfaitement valides dans le cadre d’un système où le parlement pouvait se déclarer souverain, alors même que le contexte politique a changé du tout au tout, et qu’à la domination incontestée des chambres a succédé la primauté du Président de la République. D’où vient cette étrange persistance ? Les optimistes rappelleront peut-être que Michel Debré, l’artisan de la constitution de 1958, avait comparé la proportionnelle à une véritable « bombe atomique »[2. M. Debré, La mort de l’Etat républicain, Gallimard, 1947, p.157 et suivantes.] qui tue le pouvoir à coup sûr – oubliant au passage que cette remarque date de 1947, d’une époque où l’Assemblée était plus que jamais dominante. Les mauvaises langues, elles, évoqueront plutôt l’intérêt des grands partis qui, comme à la fin du XIXe siècle, usèrent et abusèrent de cet argument pour dissimuler des motifs moins avouables.

Quoi qu’il en soit, l’observateur impartial est obligé de reconnaître que le scrutin proportionnel, quelle que soit la « dose » introduite dans le système électoral, n’aurait plus, dans le cadre d’un « parlementarisme rationalisé » dominé par le chef de l’État, les conséquences potentiellement désastreuses qu’il pouvait entraîner sous la IIIe République. Pourquoi ? Tout simplement, parce que ce n’est plus le parlement qui agit, qui gouverne et qui décide, ce n’est plus lui qui se trouve au centre de l’Etat, mais le Président de la République élu au suffrage universel. Un Président qui échappe de ce fait aux effets supposés catastrophiques du scrutin proportionnel. Ce scrutin ne concerne que l’élection législative : autrement dit, la désignation d’une Assemblée nationale dotée, pour l’essentiel, d’un rôle de représentation, de contrôle et d’expression – un peu comme dans l’hypothèse visée par Esmein au début du XXe siècle. Or, dans le cadre institué par la constitution de 1958, ni le président, ni le gouvernement n’ont un besoin vital d’une majorité forte à l’Assemblée ; ils peuvent parfaitement se contenter, pour faire adopter les lois ou ratifier les ordonnances, de majorités changeantes, modestes, issues de coalitions ou de tractations entre les différents groupes, telles qu’on les rencontre dans tous les parlements élus à la proportionnelle. En somme, la proportionnelle ne présente de nos jours plus aucun des risques que l’on pouvait légitimement craindre à l’époque, lointaine, où les chambres concentraient entre leurs mains la totalité du pouvoir. Et non seulement ce risque a disparu, mais la fonction tribunicienne que revendique désormais le parlement pourrait être bien mieux assurée par une Assemblée élue au scrutin proportionnel, et reflétant ainsi plus exactement, dans sa composition, la diversité de l’opinion publique.
Voilà pourquoi on comprend mal cette volonté persistante de n’instiller que quelques gouttes de proportionnelle – 10 ou 15 %, dit-on-, au risque de frustrer et de décevoir ceux qui attendaient enfin, sur ce plan, une réforme juste et rationnelle.

*Photo : Julie70