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Guerre des polices de la pensée

Une fois de plus, Muray l’avait annoncé : c’est Moderne contre Moderne. L’époque ayant réussi (à coups de tolérance et de fraternité bien sûr), à décourager toute velléité de divergence publique, on assiste désormais au choc frontal des vaches sacrées, comme si les diverses lubies érigées en dogmes incontestables étaient lancées à grande vitesse les unes contre les autres.

Cette loi de la thermodynamique idéologique s’incarne à merveille dans la polémique suscitée par « Femme de la rue », le documentaire tourné en caméra cachée par une jeune femme belge, Sofie Peeters. Féministes et antiracistes s’envoient des noms d’oiseaux, disputant pour « leurs » victimes respectives (les femmes pour les uns, les immigrés pour les autres), le titre de « chouchous du malheur » (expression que je pique à Alain Finkielkraut).

Dans l’ombre de cette affaire, la guerre des polices de la pensée fait rage : le bataillon chargé de réprimer la déviance machiste se fait pilonner par l’unité spécialisée dans la traque du dérapage raciste. Qu’on ne s’inquiète pas, tous s’entendent sur l’essentiel, c’est-à-dire l’urgence qu’il y a à escamoter le réel. Il faut dire que le réel n’est pas marrant. Pour ceux qui auraient raté le début, cette étudiante a filmé en douce les comportements des hommes de son « quartier populaire » de Bruxelles à l’égard d’une jeune femme joliment vêtue. Cela va de la drague lourde à la quasi-agression, du regard lubrique à la tentative de main au panier, de la blague à trois tonnes à l’insulte.

« C’est bien la preuve que le machisme ordinaire sévit plus que jamais !», triomphe le chœur des vierges féministes. L’ennui, c’est que ce machisme-là n’est pas tout à fait « ordinaire », en tout cas pas dans le sens où l’entendent ces donzelles. Il ne s’agit pas d’une résurgence mais d’une importation. Il faut préciser que le quartier pudiquement qualifié de « populaire » est peuplé d’une large majorité d’immigrés nord-africains. Mais le dire, parait-il, ce serait raciste. De même qu’il est raciste, en France, d’observer que, dans les cités à forte concentration immigrée, la condition des femmes a plutôt tendance à régresser, alors qu’elle a plutôt tendance à s’améliorer dans l’ensemble des sociétés européennes – en dépit des pleurnicheries et criailleries de certaines féministes qui répètent à l’envi que « nous n’avons pas de leçon à donner », comme si l’Europe ne valait guère mieux que l’Afghanistan ou l’Arabie saoudite du point de vue du statut des femmes. En réalité, si nous avons une seule leçon à donner au monde, c’est que des relations égalitaires entre hommes et femmes – qui n’empêchent nullement la séduction – sont infiniment préférables (on ne dira pas « supérieures » pour éviter la guéantisation) à des rapports de domination. Et on ne voit pas pourquoi il serait raciste de souhaiter que nos concitoyens de souche récente profitent de ce trésor.

Soyons clairs : pendant des siècles, l’Occident chrétien s’est parfaitement débrouillé sans l’islam pour dominer les femmes et maltraiter les infidèles. Mais il faut être aveugle ou fanatique de la repentance pour ne pas voir que depuis au moins un demi-siècle, il combat ses vieux démons, au point que ceux-ci sont désormais hors-la-loi. Que tout ne soit pas parfait, on en conviendra, mais les femmes et les immigrés sont aujourd’hui placés sous la protection de la collectivité et c’est tant mieux.

L’ennui, c’est que nos bons sentiments ne nous disent pas ce qu’il convient de penser (et encore moins de faire) quand ce sont des victimes qui s’en prennent à d’autres, en l’occurrence, quand des femmes se font harceler par des immigrés. Face à cette réalité déplaisante, la première ligne de défense consiste à faire comme si on n’avait rien vu. Machisme ordinaire, vous dis-je. Vient ensuite l’éternelle explication sociologique – employée par la réalisatrice, terrifiée à l’idée de se retrouver dans le camp des Dupont Lajoie : s’ils se comportent ainsi, c’est parce qu’ils sont victimes de l’exclusion, du racisme et du chômage. « C’était l’une de mes grandes craintes, comment traiter de cette thématique sans tourner un film raciste ?, déclare-t-elle au Monde (…) L’attitude d’une personne n’est pas représentative de toute la communauté. Ce n’est pas une question d’origine ethnique mais sociale. » Fermez le ban. Il serait inconvenant de se demander pourquoi l’intégration culturelle des Européens d’origine maghrébine se fait plus difficilement à la troisième ou à la quatrième génération qu’à la première ou à la deuxième. Malheureusement, pour paraphraser le petit père Queuille, il ne s’agit pas de l’un de ces problèmes qu’une absence de solution finit toujours par régler…
Logiquement, le même mécanisme de recouvrement est à l’œuvre avec l’antisémitisme : alors que celui qui progresse aujourd’hui est essentiellement arabo-musulman, on continue à se battre contre des fantômes d’extrême droite (qui n’ont certes pas disparu mais n’ont guère le vent en poupe).

Bien entendu, on n’est pas antisémite ou macho parce qu’on est arabe ou musulman. Faut-il pour autant ignorer pudiquement que l’acculturation d’une partie des musulmans européens aux valeurs libérales des sociétés européennes connaît de sérieux ratés ? Ce ne sont pas l’immigration ou l’islam en tant que tels qui sont en cause, mais l’incapacité des sociétés d’accueil à exiger de leurs nouveaux arrivants le respect des codes et des usages en vigueur dans l’espace public.

Ceux qui nient les évidences et traitent ceux qui les voient de salauds franchouillards (ou belgeouillards) jouent un jeu dangereux : s’il est raciste de voir ce qu’on voit, nombre de nos concitoyens finiront par penser qu’être raciste, ce n’est pas si grave.

*Photo : affiche du film L’oeil au beur(re) noir

Rock around my mind

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« T’écoutes quoi comme musique ? » J’ai toujours un mal fou à répondre à cette question simple et mille fois posée ; immanquablement, je cherche mes genres, mes styles, mes groupes, ça se bouscule dans mes neurones. Là-haut, ça s’agite comme Jerry Lee, ça hurle comme Screamin Jay, tout ce petit monde y va de son émoi, et moi, et moi, comme écrivait Lanzmann. Pas Claude, Jacques. Claude aussi ? Ah bon !

Trop de mémoire morte et trop peu de mémoire vive. Une baston digne d’un concert punk à la Mutualité qui aurait des skins pour service d’ordre secoue ma matière grise et, dans la pagaille, les gros s’en sortent quand les petits sont oubliés. Je cite  Bach mais j’oublie Scarlatti, je pense à Elvis mais pas à Wanda Jackson, je n’oublie jamais Springsteen mais Lou Reed une fois sur deux.[access capability= »lire_inedits »]  Jean-Sébastien, le King et le Boss s’imposent, laissant dans l’ombre une foule de sans-grade qui ne me reviennent pas, même ici à l’écrit.
À moins d’entreprendre un travail encyclopédique dédié à tous ces « héros oubliés du rock’n’roll »[1. « Qu’on le considère comme de l’art ou comme du commerce, son histoire − pleine de fric et d’innocence, de mauvais goût et de flamboyance, de ridicule et de sublime ( pour ne rien dire du sexe, de la violence et des costumes de soie rose ) − n’est rien d’autre que le reflet déformé du rêve américain dans le miroir de Luna Park. » Nick Tosches, Héros oubliés du rock’n’roll, New York, 1990, traduction Allia, 2000, préface de Samuel Beckett.] et, du reste, je ne leur rendrais pas justice. D’ailleurs, qui se soucie de justice au pays des Cadillac roses et des Rolls blanches ? Les amateurs de protest song ? Depuis Mozart et Salieri, tout le monde s’en fout et ne pense qu’à « avoir du bon temps en secouant et en balançant ». Je m’en réjouis, mais ce n’est pas le sujet de ce papier qui n’est pas une chanson de Bashung écrite par Bergman et qui, donc, doit répondre de façon claire et précise à la question posée. Qu’est-ce que j’écoute comme musique ? Procédons par élimination. Commençons par évoquer ce qui me sort par les oreilles.

Comme Desproges au Printemps de Bourges, je conchie assez largement et je discrimine volontiers, mais qu’est-ce que l’exercice du goût sinon une méticuleuse et scrupuleuse discrimination ? Je ne supporte pas la musique industrielle, mais je n’aime que celle qui est née dans les pays industrialisés. Cela exclut le Tiers-monde culturellement pur, vous m’en voyez désolé, mais j’ai beaucoup de mal avec ce qui vient d’Asie, d’Arabie ou d’Afrique. Qu’elles soient jaunes, basanées ou carrément noires, je reste fermé à ces musiques qui n’ont pas la chance d’avoir rencontré l’Occident. Quand les « musiciens du monde » répètent le même air depuis des millénaires, marchant dans les pas de leurs aînés sans dévier d’un pouce et sans le moindre progrès, je m’ennuie. Ce n’est pas de leur faute, j’en conviens, ils ne savent ni lire ni écrire le solfège et, après tout, s’ils sont heureux en tapant sur des bambous, grand bien leur fasse, mais vous comprendrez pourquoi je laisse les Touaregs qui gratouillent et les Maliens qui bafouillent[2. Ces dernières années, on a pu voir Tinariwen et Amadou et Mariam, se produire à Paris-Plage à l’invitation des Inrocks.] aux esprits ouverts des Inrocks qui peuvent toujours les emmener avec eux en vacances à Paris Plages si ça leur chante. D’ailleurs, c’est ce qu’ils font.
Je ne suis pas aussi sourd à la musique du Tiers-monde qui a rencontré le monde. En Amérique latine et dans les Caraïbes, le métissage des influences africaines, amérindiennes et européennes a créé la salsa, le tango, la samba et la bossa-nova, le reggae et le ska, le merengue et le calypso, le boléro et la rumba… Et le cha-cha-cha ! Mais quand j’entends du zouk, je sors mes boules Quies.
En jazz, je n’aime pratiquement rien à part les génériques des films de Woody Allen, quand la clarinette vient s’enrouler autour du cœur et le berce langoureusement, et « The man with the horn » de Miles Davis, qu’on écoutait en boucle en traversant le Sahara en 504 en 1983. Je ne l’ai pas réécouté depuis, car j’ai perdu de vue le copain, la voiture vendue à un nabab togolais marchandeur et ventru, et le disque qui était une cassette. Mais je n’ai pas oublié le son de ce cuivre en fusion qui collait tellement bien aux paysages lunaires du Mali que nous abordions par la face nord et dans un état critique après des jours de sable chaud, d’abus de marocain et de manque de baise. Mais ceci mis à part, le jazz m’ennuie et, quand je vois des types battre avec des balais en prenant des airs détachés, j’ai des envies de hachoir façon AC/DC. Voici donc ce que je n’écoute pas.

J’en viens à ce que j’écoute. J’aime cette musique qui a résisté aux siècles et qu’on appelle communément classique, (sauf mon copain maçon qui appelait ça de la « musique subventionnée ») même si elle est tout aussi baroque, (avant, ça me gonfle), classique, romantique ou moderne jusqu’au début du XXe (après, ça me stresse). Mais parmi celles qui ont traversé les âges, je discrimine et je choisis entre les musiques savantes et les autres. Weiss ou Prokofiev, Offenbach ou Chopin, Gershwin ou Fauré m’enchantent toujours, mais la bourrée des santons, les polyphonies corses ou le bagad de mormoil’plouc, ça va cinq minutes. Je n’aime pas davantage la musique du monde que celle de ses innombrables trous. Mais là aussi, il y a des exceptions : j’échangerais sans regrets deux barils de concerto d’Aranjuez et une caisse de boléro de Ravel contre une simple ballade des Pogues.

J’écoute aussi de la country. Peut-être parce que je préfère l’Amérique du port d’arme et de la peine de mort au moment de l’arrestation à celle des traders et du mariage gay ou trans-lesbien. Mais même si je regarde  Dolly Parton sans faiblir et si Kenny Rogers a ses entrées dans mon autoradio, j’écoute plutôt la musique des Blancs qui, dans les années 1950, à Memphis ou ailleurs, a rencontré celle des Noirs. J’opine du chef et je tape du pied à l’écoute des Shaggy Dogs ou des Bellrays, mais je m’ennuie comme un rat mort à un festival western pendant la danse en ligne. D’ailleurs je n’y vais que pour pouvoir mettre mon chapeau ou quand on peut y rencontrer Chuck Norris.

Mon truc, c’est le rock’n’roll. Mais là non plus, je n’aime pas tout, là aussi, je discrimine. Je laisse celui qui fait vendre des perfectos dans le catalogue de La Redoute ou des lunettes à la télé à ceux qui prennent U2 pour un groupe de rock. J’abandonne le cérébral, l’éthéré, le subversif ou le politisé, celui qui se la joue révolutionnaire ou qui quête pour les bonnes œuvres, aux artistes et aux publicitaires, aux fans de David Bowie ou d’Andy Warhol. Je l’aime plutôt quand il ramone, mais je m’arrête avant le trash metal, le viking metal, le death metal ou le brutal death metal. Je le préfère quand il sait rester simple : « It’s only rock’n’roll but i like it ! » chantaient les Stones. Celui qui me fait rouler « all night long » ou presque pour voir un concert n’a pas complètement oublié Bill Haley ou Amos Milburn, Chuck Berry ou Bo Diddley, le Killer ou le King. Mais surtout, il a su rester à sa place : au-dessous de la ceinture. Depuis la rencontre entre le hillbilly boogie (le « boogie des péquenots ») et le rockin’rythm’n’blues (la musique noire qui secoue), variantes les plus secouées de leurs genres, un Big Bang a engendré une galaxie de vétérans et de descendants qui nourrissent sans relâche la chaudière infernale, gloires mondiales ou locales, étoile éteintes qui brillent encore, mortes ou vives, adulées ou exhumées passionnément par des fans monomaniaques. Depuis 1956, on annonce sa mort et, en effet, il est moribond quand Elvis fait trop de cinéma ou quand on l’expose à la Cité de la Musique, mais je le vois régulièrement ressuscité quand des petits jeunes tombés de la dernière pluie branchent leurs guitares, balancent la purée et laissent les amateurs de tous âges sur le cul.

Qu’est-ce qui rend ce truc aussi increvable et toujours excitant ? J’en écoute depuis qu’à l’âge de douze ans, l’intro de guitare dans « Drive my car » des Beatles est venue me chatouiller le bas-ventre. Depuis, la voix de velours de Ricky Nelson sur une rythmique qui claque, ce claquement syncopé sur la sale guitare des Stooges, la cymbale obsédante dans « I can tell » par Dr Feelgood ou le boogie lancé à toutes vapeurs par la locomotive Motörhead me plongent dans un climat érotique remuant. C’est à ça que je reconnais le rock.
Le rock and roll secoue les poitrines et balance les fesses quand il sait garder quelque chose de ce truc, quand il reste fidèle aux promesses de ses origines : quand il parle encore de sexe. La « musique du diable », comme les filles chez Little Richard ou Chuck Berry, est, depuis sa naissance, portée sur la chose et, heureusement, ses adorateurs ne l’oublient pas. D’ailleurs, toutes les musiques populaires vivantes ne célèbrent que ce va-et-vient sauvage. Le funk, c’est le fuck et le rap, c’est le viol . Le rock’n’roll, c’est la baise, et les soutifs de la beatlemania ou le coup de pelvis d’Elvis en sont les révélations. Partout où ça secoue et où ça balance, partout où ça déménage, la bête qui pulse dans nos entrailles pousse les uns à cogner sur des fûts, à branler des manches et à se déhancher tantôt en gémissant, tantôt en hurlant, et en faisant les deux pour les plus habités, et les autres à faire corps devant les amplis pour faire monter la température.
Le reste, c’est pour les blaireaux. Elvis et son pelvis provoquent toujours plus d’émoi que les chorégraphies laborieuses des Pussycat Dolls ou de Justin Bieber, le folk n’a jamais provoqué la moindre érection, même quand Joan Baez, et le rock FM bande mou, de Chicago [3. Chicago : le groupe de permanentés en pattes d’eph’ marchands de slow, pas le creuset du blues…] à la côte Ouest. Tous les genres dérivés qui ont perdu de vue cet essentiel ont fini avec le public qu’ils méritaient. La cold wave, c’est plutôt un truc de métrosexuel, non ?

Voilà, j’ai essayé de répondre à la question. Maintenant, chacun peut écouter ce qu’il veut, même Camille. Après tout, on n’est pas obligé d’avoir tout le temps envie de sexe. Enfin, c’est ce qu’on m’a dit.[/access]

* Photo :  badgreeb RECORDS

Pompidou, reviens, ils sont devenus flous !

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Lors un récent sondage effectué à Poitiers auprès d’un panel représentatif de 732 personnes par l’Institut Français pour le Redressement Poétique, à la question : « Quel est votre poète préféré ? », les réponses aussi diverses que la diversité elle-même ne manquent pas d’étonner.

Ainsi, pour 411 de nos concitoyens, l’heureux élu est « Grand corps malade », suivi de Daniel Balavoine pour 206 esthètes, 80 estiment grandement Marc Levy (qui est pourtant romancier, me semble-t-il) alors que 24 élisent Johnny Hallyday. Quant aux onze restants, ils citent de parfaits inconnus: La Fontaine, Victor Hugo, Georges Pompidou, Arthur Rimbaud, François Villon, Dominique de Villepin… Un hurluberlu s’est même mis à hurler à tue-tête « Plus mon petit Liré que le mont Palatin et plus que l’air marin la douceur angevine » : de qui se moque-t-on ? Quand on pense aux vers immortels de GCM (voir plus haut):
« Roméo kiffe Juliette et Juliette kiffe Roméo
Et si le ciel n’est pas clément tant pis pour la météo
Un amour dans l’orage, celui des dieux, celui des hommes
Un amour, du courage et deux enfants hors des normes »

Tout y est : les vers alternés de 13, 15, 14, 13 pieds, les rimes impeccables, l’allusion subtile à Clément Marot, Dieu, et même Shakespeare n’ont qu’à bien se tenir. Comme le disait le regretté Georges Pompidou, cantalien à gros sourcils et auteur d’une immortelle anthologie de la poésie française que je déclamais récemment à mon épouse , elle aux pagaies, moi à la poésie dans un canoë-kayak gonflable descendant la Nied : « L’ennui est qu’un pays peut se passer momentanément de grands poètes car il détient ce que le passé lui a légué. La gestion des affaires publiques, elle, ne souffre point d’interrègne. Et c’est pourquoi alternent la grandeur et la médiocrité. Dans ce dernier cas, il ne leur reste qu’à se consoler en se rappelant que les peuples heureux n’ont pas d’histoire. Du moins c’est-ce qu’on dit. »

Paradoxalement, il nous disait aussi que « passer sa vie dans l’opposition est pour un homme politique ce que serait pour un poète se condamner à lire et à juger les vers des autres. En somme l’opposant est voué à faire des anthologies » Etonnant, sous la plume de ce grand homme d’action qui fut justement auteur d’une anthologie… Notre époque est-elle encore propice à la poésie? Je vous le demande un peu, de quel coté du balancier pompidolien sommes-nous? Qui a dit que Normal premier lui rappelait le grand Georges[1. Note du rédac chef des brèves : Michel n’ose pas me cafter en public, mais je crois bien que c’est moi qui ai osé cette comparaison flatteuse avec Georges « Whisky, Porsche & Marlboro » Pompidou]? Je m’insurge mais je lui dédie ces vers immortels que je compte bien chanter un de ces jours, quand j’aurais appris à chanter :

« Pars courageusement, laisse toutes les villes;
Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin;
Du haut de nos pensers vois les cités serviles
Comme les rocs fatals de l’esclavage humain.
Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,
Libres comme la mer autour des sombres iles.
Marche à travers les champs une fleur à la main.»

Alfred de Vigny[2. La Maison du berger] fecit et il y en a un certain nombre qui peuvent aller se rhabiller…

Moyen-Orient : Sunnites 2 – Chiites 1

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L’ère des glacis géostratégiques n’est plus. Au Moyen-Orient, les accords Sykes-Picot (1916) et le pacte de Bagdad (1955) ont exhalé leurs derniers remugles à la chute du mur de Berlin, lorsque l’Occident se retrouva orphelin de ses meilleurs ennemis alliés de l’ours soviétique. Il n’est jusqu’à la Syrie baathiste de feu Hafez al-Assad qui ne s’engagea dans la coalition américano-saoudienne contre Saddam Hussein en 1991, alors que Gorbatchev avait d’autres chats à fouetter. A l’époque, certains évoquaient déjà la fin de l’histoire ; d’autres, moins utopistes, sentaient poindre le retour du spirituel voire la « revanche de Dieu » (Gilles Kepel) à l’aube du XXIe siècle.

A Damas, la vieille alliance avec le cousin perse permit d’oublier l’implosion du grand frère soviétique. Le temps que la politique étrangère russe renaisse de ses cendres, les conseillers militaires venus de Moscou plièrent bagage, laissant la place aux pasdarans iraniens et autres agents de liaison avec le Hezbollah libanais. Cette coproduction syro-iranienne, née en pleine guerre Iran-Irak, lorsqu’en 1982, un bref armistice laissa passer un convoi de Gardiens de la Révolution de Téhéran à Beyrouth, allait sceller la synthèse islamo-nationaliste devenue hégémonique à l’intérieur du monde arabe. Son secrétaire général Hassan Nasrallah, élu par ses pairs en 1992, résume à lui seul le cheminement idéologique du Levant au XXe siècle : fils d’un militant du Parti Social-Nationaliste Syrien (PSNS), ce trentenaire alliait le nationalisme arabe à la théologie politique de l’imam Khomeini (wilayat-e-faqih). Chiite fervent mais indéfectible allié de la séculière Syrie, Nasrallah s’attira même les grâces du fondateur du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP), le chrétien nationaliste et marxiste revendiqué Georges Habache. Sa popularité culmina en 2006, lors de la « guerre de juillet » qui le vit s’opposer à Israël. Pendant trente-trois jours, les rockets du Parti de Dieu s’abattirent sur le nord de l’Etat hébreu, atteignant même un navire de guerre israélien, avant d’infliger à Tsahal l’une des rares déconvenues de son histoire. Désormais auréolés de la « victoire » de 2006, dans un monde arabe où ils restaient ultra-minoritaires, les chiites brillaient de tout leur prestige guerrier. Le roi Abdallah de Jordanie osa même s’inquiéter publiquement de la formation d’un « arc chiite » du Sud Liban à l’Iran en passant par l’Iraq post-Saddam et la Syrie du clan alaouite Assad.

C’était il y a six ans. Une éternité à l’échelle du nouveau monde arabe issu des révoltes tunisiennes, égyptienne, yéménite et libyenne de 2011. A Bahreïn, où ils forment la majorité mais restent politiquement marginalisés, la place de la Perle n’a pas connu la fortune de la place Tahrir. Les chiites ont en effet vu leurs minces espoirs de réforme balayés par la répression sanglante de l’an dernier, qui n’entache étrangement pas la réputation du roi, récemment reçu par François Hollande sans que personne, ou presque, ne s’en émeuve…

Quant à la Syrie de Bachar Al-Assad, celle-ci cristallise les rancœurs et les frustrations de millions de citoyens maintenus à l’état de minorité politique par un régime à l’assise confessionnelle (alaouites-druzes-ismaéliens) chancelante, qui n’hésita pas à mater la rébellion intégriste sunnite des années 1980 au prix de milliers de victimes. Et la récente défection de l’éphémère premier ministre sunnite Riad Hijab n’a rien arrangé. Plus que jamais, la guerre civile syrienne apparaît comme un détonateur régional, comme si le cœur de la bataille sunnites/chiites se jouait quelque part entre Deraa et Alep. Ainsi, une frange inconnue de l’opposition syrienne, distincte de l’Armée Syrienne Libre, a enlevé deux groupes d’étrangers chiites : depuis le 22 mai, onze libanais capturés à Alep sont détenus par un groupe syrien inconnu qui somme Hassan Nasrallah de s’excuser pour son soutien systématique à Damas. Las, le Hezbollah a répondu à cette interpellation en réaffirmant sa solidarité avec Assad. Le 4 août, c’était au tour de quarante-huit « pèlerins »[1. On se demande d’ailleurs qui partirait à Damas en pleine guerre civile, même pendant le mois de Ramadan. Et si d’aventure il se trouvait de fervents chiites pour se risquer à un voyage en Syrie, qui leur affréterait un bus ?] iraniens d’être enlevés en plein cœur de Damas, par un groupuscule qui les accuse d’être des Gardiens de la Révolution chargés de conseiller l’armée syrienne. Sans que l’on sache si ces deux opérations sont directement liées, leur impact se fait considérablement sentir sur la scène politique libanaise, traditionnel reflet des luttes d’influence et du rapport de force régional.

A la veille de l’élection législative de 2013, le pays du Cèdre se réveille avec la gueule de bois. Sur le plan politico-institutionnel, le « Dialogue national » est au point mort, faute d’accord minimal entre les sunnites pro-Hariri et les partis chiites Amal et Hezbollah sur la stratégie militaire et diplomatique à suivre. L’une des pierres d’achoppement, dernièrement soulevée par le président de consensus Michel Sleimane, reste l’arsenal du Hezbollah. A Saïda, le torchon brûle toujours entre le cheikh salafiste Assir et ses ennemis jurés du Hezbollah, au point que son sit-in est devenu le symbole de la rue sunnite opposée au parti de Dieu.

Au sein même de la majorité gouvernementale prosyrienne, les aounistes se ménagent en porte de sortie en critiquant certaines positions de leurs alliés chiites, histoire de ne pas mécontenter l’opinion chrétienne si le faucon syrien atteignait le soleil noir de sa puissance. Du point de vue de Michel Aoun, qui noua son « entente » avec le Hezbollah à son retour d’exil en 2004, le renversement d’alliances au profit de l’axe syro-iranien lui fit trouver un parrain de substitution[2. Au début des années 1990, lors de sa « guerre de libération » contre Damas, Aoun le trouva en la personne de Saddam.] en contournant l’axe américano-saoudien, proche de ses adversaires phalangistes et hariristes.

Un an et demi après le déclenchement de la révolte tunisienne, qui mit le feu aux poudres du Caire à Sanaa, un premier bilan d’étape révèle la position de force qu’occupe l’axe sunnite formé par l’Arabie Saoudite, le Qatar et leur allié turc. Par le biais de la Ligue arabe, de l’OTAN et de divers organismes de solidarité islamique, ces trois puissances ont armé le Conseil National de Transition libyen avant de financer et d’équiper la guérilla syrienne. Malgré leur timidité démocratique à l’intérieur – qui finira tôt ou tard par leur retomber dessus comme un boomerang, mais c’est un autre sujet… – les pétromonarchies conservatrices du Golfe semblent avoir repris la main sur le monde arabe, après l’éphémère effervescence pro-Hezbollah de 2006. Au Caire, malgré ses prérogatives floues et limitées, le Frère Musulman Mohamed Morsi a hérité de la fonction présidentielle et forme, bon an mal an, un continuum idéologique avec la bande de Gaza aux mains du Hamas, lequel a opportunément pris ses distances avec ses anciens bailleurs de fond syriens et iraniens. Un vrai symbole. A l’image de l’Egypte, le Nouveau Moyen-Orient, si tant est que cette expression néoconservatrice ait un sens, s’annonce idéologiquement turc, financièrement qatari et stratégiquement pro-américain.

Au rang des possibles vaincus de l’Histoire – mais rien n’est écrit…- deux pays sortent affaiblis de cette redistribution des cartes régionales. L’Iran et Israël pourraient regretter de conserve les derniers développements révolutionnaires arabes : le premier parce qu’il a perdu de sa superbe stratégique et idéologique, le second parce que l’érosion des pouvoirs centraux égyptien (Sinaï) et syrien (Golan) menace sa sécurité aux frontières. Signe de la fébrilité iranienne, le président Mahmoud Ahmadinejad a déclaré hier : « L’Arabie Saoudite n’est même pas en capacité d’assurer sa sécurité intérieure, comment peut-elle avoir l’idiotie de songer à armer des éléments terroristes en Syrie ? Ces gens jouent un jeu dangereux ». Cela promet une sacrée ambiance au prochain sommet islamique de La Mecque à la mi-août, auquel l’Iran est officiellement convié.

Bref, les révolutionnaires arabes et leurs soutiens auront mis Ahmadinejad et Netanyahou d’accord. Ce n’est pas le plus mince de leurs exploits.

Ma province est capitale !

Les gendarmes du langage ont réussi à bannir du vocabulaire courant, pour désigner l’ensemble des contrées situées au-delà de l’agglomération parisienne, le mot « province » et son adjectif dérivé « provincial ». Le mot « région » doit remplacer impérativement ce vocable qui serait porteur de toute la condescendance des Parisiens envers les Français n’ayant pas la chance de vivre dans la capitale. Seuls, ou presque, les gendarmes, les vrais, ceux qui nous parlent chaque jour de l’état de la circulation automobile de leur PC de Rosny-sous-Bois, nous parlent encore de l’autoroute A6 où se forment des bouchons dans le sens province-Paris le matin et Paris-province le soir. Personne, non plus, ne s’exposerait au ridicule d’annoncer que, ce week-end, il irait rendre visite à une vieille tante de région pour se rappeler à son bon souvenir testamentaire.[access capability= »lire_inedits »]

L’étymologie ne va pas dans le sens des décentralisateurs linguistiques, car la regio latine désigne l’espace où s’applique le droit défini à Rome, alors que la provincia s’applique à un territoire soumis à l’Empire, mais dont l’homogénéité provient des liens que ses habitants reconnaissent avoir entre eux (langue, religion, mode de vie). On voudra bien pardonner cette cuistrerie, qui n’a d’autre objectif que de signifier à mes amis parisiens que je ne me sens nullement méprisé si l’on qualifie de « province » le coin de France où je demeure ou de « provincial » le point de vue que je peux exprimer sur la marche du monde, dans Causeur ou ailleurs.

Oui, je suis un provincial. Je suis né dans une province, j’ai passé mon enfance et mon adolescence dans une autre, j’ai commencé ma vie professionnelle dans une troisième avant de venir camper par intermittence à Paris, car on n’y échappe pas si l’on veut prendre du galon. Ma province à moi est d’abord un non-Paris, et non pas une terre d’enracinement barrésienne. Elle se définit par quelques traits qui la distinguent de la capitale, et que l’on retrouve de Dunkerque à Perpignan. Les horaires d’abord : on déjeune à 12h30 et on dîne à 19h30. Les journaux (ou plutôt le journal, car bien rares sont les contrées où subsistent plusieurs quotidiens) parlent de la vie des gens avec un luxe de métaphores parfois hasardeuses. L’accent : alors que le « parler parigot » est en voie de disparition, il demeure bien vivant dans la plupart de nos provinces. Je ne peux, hélas, parler comme Marc Veyrat, car cela ne se faisait pas, dans la seconde moitié du XXe siècle, dans les familles soucieuses de faire grimper à leur rejeton les barreaux de l’échelle sociale. On était persuadé que l’accent du terroir était un handicap rédhibitoire pour entrer dans le cercle restreint de l’élite. Mon oreille est cependant suffisamment exercée pour percevoir l’origine précise de tous les locuteurs issus de l’aire du franco-provençal (Savoie, Lyonnais, Dauphiné, Suisse romande, Forez).

Je suis provincial, et fier de l’être, sans pour autant être régionaliste ni sujet au ressentiment envers un pouvoir parisien supposé être la source de tous les maux dont souffrent nos départements. Il faut bien reconnaître que les pouvoirs locaux, issus de cette fameuse décentralisation initiée par Gaston Deferre au début des années 1980, ne sont pas plus vertueux, loin de là, que les tutelles exercées par les diverses administrations centrales. La province, c’est d’abord un art de vivre, de se donner le temps de réfléchir sans être constamment soumis aux sollicitations de l’instant. C’est s’offrir le plaisir de venir à Paris en visiteur, choisissant ceux que l’on veut rencontrer, et évitant les fâcheux qui auraient su vous trouver si vous étiez parisien.

Le TGV a beau avoir considérablement réduit les distances entre les provinces et Paris, elles perdurent dans l’esprit de ceux pour qui rien d’important ne saurait exister au-delà du périphérique. « T’habites en Haute-Savoie ? Mais c’est loin ça ! » J’ai beau expliquer que le vaste monde m’ouvre ses bras grâce à la proximité de l’aéroport de Genève − plus proche de chez moi que ne l’était jadis Roissy de mon logis parisien −, et qu’aucune nouvelle ne saurait m’échapper grâce à Internet, je reste pour eux un original, voire un misanthrope.
D’accord, c’est loin. Mais loin d’où ?[/access]

*Photo : www.geodruid.com

N’allumez pas n’importe quoi avec la flamme olympique

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L’inénarrable Gérard Holtz nous a glacé le sang, hier, lors du direct de France Télévisions depuis les JO, en nous révélant un terrible cas de dopage décelé par les autorités sportives chez un judoka . Après avoir rassuré ses ouailles sur la nationalité du délinquant, qui n’était bien sûr pas français, Gérard a révélé au bon peuple le nom de l’abominable produit dopant retrouvé dans l’urine indigne du judoka américain Nicholas Delpopolo, 23 ans, arrivé 7ème du tournoi dans la catégorie des moins de 73 kgs le 30 juillet dernier. Il s’agit, nous dit Gégé de son air le plus pénétré, « d’acide 11-nor-delta-9-tétrahydrocannabinol carboxylique ».

Brrr, ce nouveau produit dopant au nom barbare a de quoi terrifier le pékin moyen, fût-il londonien. Mais les djeuns qui écoutaient ont dû tiquer : même nuls en chimie, ils savent tous que le tétrahydrocannabinol, plus connu sous son diminutif de THC est le principe actif des cigarettes qui font rire en plein cours de maths.

Un qui ne rigole pas, c’est l’infortuné judoka, qui a été a été exclu aussi sec des Jeux. D’après le CIO, « l’athlète a expliqué que son test positif était dû au fait qu’il avait consommé par inadvertance, avant de partir pour les Jeux Olympiques, de la nourriture contenant de la marijuana, ce dont il n’avait pas conscience ». Sans rire ?

Moi président, je nommerai des préfets socialistes…

François Hollande avait promis plus d’éthique dans les nominations. Raté, ce sont les proches de la gauche qui ont été promus. Nicolas Sarkozy voulait une « République irréprochable ». Lors de sa campagne de 2007, il avait promis « Le Président, c’est l’homme de la Nation, ce n’est l’homme d’un parti ou d’un clan ». Avec un objectif : « Je veux que les nominations soient irréprochables ». Plus tard, on a eu l’Epad, Boris Boillon et son slip de bain ambassadeur en Tunisie, les parquets et les préfectures verrouillées par des proches… Bref, en cinq ans, Sarkozy a placé ou essayé de placer ses fidèles un peu partout quel que soit leur degré de compétence ou de légitimité.
Certes, l’ex-président a fait un effort en nommant un président de gauche à la tête de la Cour des Comptes, en la personne de Didier Migaud. Il a demandé à sa majorité de laisser au PS, alors dans l’opposition, la présidence de la Commission des finances à l’Assemblée. Il a nommé des ministres issus de la gauche dans son gouvernement, dont Jean-Pierre Jouyet (affaires européennes), un intime de Hollande. Il a placé Jack Lang et Michel Rocard dans diverses commissions de réflexion. Le risque : faire grincer des dents dans son propre camp. On se souvient de Devedjian réclamant « l’ouverture, jusqu’aux sarkozystes ! ».

On croyait que Hollande, le « président normal » allait rompre avec le népotisme. Il critiquait en février dernier dans Acteurs Publics, les « nominations politiques, surtout au ministère de l’Intérieur et à la Chancellerie ». « Un retour à l’impartialité de l’État s’impose », clamait-il. Un de ses premiers gestes, avant même les législatives, fut de remplacer les trois piliers de la police sarkozyste. Michel Gaudin, préfet de Police de Paris, supplanté par Bernard Boucault, proche de Ayrault et ex-directeur de cabinet de Daniel Vaillant. On fait mieux comme fonctionnaire non politisé. Les autres remplaçants sont moins marqués. Patrick Calvar, ex de la DGSE, a succédé à Bernard Squarcini au renseignement intérieur et Claude Baland a pris la place de Frédéric Péchenard, directeur général de la police nationale.

Mais ce n’était qu’un début. Trois mois à peine après l’alternance, une purge des préfets et des magistrats sarkozystes a eu lieu. Philippe Courroye, procureur de Nanterre, réputé proche de l’Elysée, a été exilé contre son gré avocat général à la Cour d’appel de Paris, une mutation qu’il conteste en justice. Certes, Courroye n’avait pas vraiment l’image d’un magistrat indépendant mais le gouvernement aurait pu mettre les formes en évitant de faire passer sa mutation comme une chasse aux sorcières.
Le comble est que son remplaçant pourrait être le procureur de Nîmes Robert Gelli. Gelli est l’ex-conseiller justice de Jospin, il est surtout l’actuel président de la Conférence nationale des procureurs de la République. La CNPR avait lancé en décembre dernier une pétition inédite signée par presque tous les procureurs de France critiquant la politique pénale de l’ex-majorité et réclamant plus d’indépendance. Un procureur de gauche et anti-sarkozyste évince un procureur de droite et sarkozyste, joli coup.

L’annonce officielle du débarquement de Courroye s’est faite dans le Journal Officiel du 3 août. Or dans le même JO, figurait le remplacement de deux préfets symboles du sarkozysme, Joël Bouchité et Eric Le Douaron. Preuve que la gauche ne prend vraiment pas de gants. Joël Bouchité, ex-conseiller sécurité de Sarkozy, a été remplacé à la préfecture de l’Orne, moins d’un an près sa nomination, par Jean-Christophe Moreau, ex du cabinet de Chevènement, jusque-là directeur général de l’Assemblée des départements de France… présidée par la gauche. Eric Le Douaron était jusque là préfet de l’Isère et se retrouve lui aussi sans poste. Le Douaron avait été installé par Sarkozy en juillet 2010 à l’occasion du fameux discours de Grenoble. Un effort a néanmoins été fait: Le Douaron a été remplacé par Richard Samuel, préfet proche de la droite, qui a notamment dirigé le cabinet de François Baroin.
Autre cas : celui de Patrick Stéfanini, débarqué de la préfecture de la Région Aquitaine. Nommé en mai 2011, Stéfanini fut directeur de cabinet de Juppé au RPR puis condamné dans l’affaire des emplois fictifs à dix mois de prison avec sursis. Il a été remplacé par Michel Delpuech, ex-directeur de cabinet de MAM à l’Intérieur mais surtout issu de la promotion Voltaire (1980) de l’ENA… comme François Hollande.

D’autres remplacements ont eu lieu dans nombre de ministères, notamment à Bercy. La compétence ou la loyauté des virés étaient-elle en cause ? Peut-être. Mais s’il s’agit de trouver des préfets « neutres », des magistrats « indépendants », pourquoi retrouve-t-on autant proches de la gauche parmi les promus ?
En fait, Hollande agit comme Sarkozy en cherchant à verrouiller le pouvoir par le jeu des nominations. Son objectif est purement partisan. Il veut montrer qui tient les rênes du pouvoir. Pratiquer l’ouverture comme son prédécesseur peut faire gagner des points de probité mais fait perdre à coups sûrs des points d’autorité. Il a peut-être nommé Roselyne Bachelot au sein de la Commission pour la moralisation de la vie politique mais ce n’est qu’un alibi sans conséquences.
Car Hollande a aussi son clan. Sarkozy avait le Fouquet’s, l’actuel chef de l’Etat a la promotion Voltaire. Son secrétaire général Pierre-Réné Lemas, sa directrice de cabinet Sylvie Hubac, son ministre de l’Emploi Michel Sapin, en sont issus. Sans oublier son ami Jean-Pierre Jouyet, nommé à la tête de la Caisse des dépôts malgré sa trahison sarkozyste. Cette promotion vaut aussi au Président « normal » des soutiens un peu plus encombrants. Comme Henri de Castries, PDG d’Axa, qui lui avait fait un don de 7500 euros pour la primaire socialiste. Un patron du CAC 40 qui aide « l’ennemi de la finance », cocasse.

Évidemment, Hollande et Sarkozy ne sont pas les premiers chefs de l’Etat à placer leurs proches aux postes clés. Mais tous deux sont arrivés aux commandes armés de promesses de probité et d’éthique. Sarkozy voulait rompre avec les années Chirac et ses emplois fictifs. Hollande voulait rompre avec l’Epad et les chèques de Bettencourt. Les deux ont fait tout le contraire une fois arrivés au pouvoir. Voilà enfin une tradition française qui ne risque pas de se perdre…

*Photo : TF1

Les JO, c’est du propre !

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L’uchronie que l’écrivain Emmanuel Carrère appelle justement « un divertissement mélancolique » consiste à imaginer ce que serait notre présent si l’histoire avait connu une direction différente. On sait, par exemple, que les Jeux Olympiques ont été relancés à Athènes par le français Pierre de Coubertin à la fin du dix-neuvième siècle et que c’est donc pour ça que le Français est la langue officielle de l’olympisme… Ah, on ne souffle dans l’oreillette qu’il y aurait de plus en plus de dérogations à cette règle et qu’elle serait même en passe d’être définitivement oubliée. Bon, eh bien, peut-être que cela apportera une pierre supplémentaire à l’uchronie olympique que nous vous proposons.

Pourquoi en effet ne pas imaginer que quelques aristocrates anglais ayant fréquenté Oxford et Cambridge, aidés par la fabuleuse fortune des premiers industriels, décident de relancer la chose en 1812, à la fois par amour de l’Antiquité, du sport et, de manière plus politique, pour tenter une entreprise internationale aux allures pacifistes mais qui soit en même temps une arme de guerre contre l’envahissant Napoléon.
Ces JO de Londres 2012 marqueraient alors le glorieux bicentenaire des Olympiades réinventées par le Royaume-Uni.
Il y aurait toute une littérature sur la question. Un roman de Dickens, David Twist, raconterait comment malgré la misère noire et les préjugés de classe, un jeune orphelin malnutrit finirait par triompher de ses malheurs en devenant champion olympique du 110 mètres haies (l’habitude de fuir les policemen dans les bas-fonds de Hackney) aux JO 1832 d’Anvers. Dickens raconterait aussi, avec son ironie et son art du réalisme, le contraste entre la fête dans les stades et la misère noire persistante dans certains quartiers ainsi que les conditions de travail épouvantables de ceux qui sont employés sur les différents sites.
On peut aussi imaginer que le jeune Friedrich Engels, envoyé par son père, filateur sponsor de Wuppertal, aux JO de Manchester de 1844 ajoute un chapitre sur ces « travailleurs » des jeux dans son remarquable premier livre La situation des classes laborieuses en Angleterre, reportage effroyable sur les dégâts humains de la révolution industrielle et qui précipitera sa rencontre avec Marx.

Mais il semblerait que toutes les uchronies se terminent de manière identique. Finalement, après quelques siècles de détournement, l’Histoire reprend son cours et nos présents possibles se ressemblent tous. Le roman imaginé de Dickens et le chapitre supplémentaire de Engels n’auraient ainsi rien changé au fait qu’aujourd’hui, à Londres, derrière la clinquante façade des JO, des gens travaillent dans des conditions difficilement acceptables.
Au point que le Daily Mail, pourtant pas la feuille préférée des gauchistes, s’indigne notamment du sort fait au personnel d’entretien du site olympique. Bien entendu, comme le Royaume Uni est une économie merveilleusement ouverte, la plupart des nettoyeuses et des nettoyeurs sont des étrangers. L’étranger, c’est pas cher, ça ferme sa gueule et puis les mêmes qui l’emploient le ressortent au moment des élections pour jouer avec la xénophobie. Tout bénef, on vous dit…
Ceux de Londres 2012 vivent dans un camp à l’Est de Londres, pas loin du Village Olympique mais bien planqué entre canaux et rocades. Il y a dans ce paradis, en moyenne, une toilette pour 25 et une cabine de douche pour 75. La pluie a depuis longtemps rendu l’endroit boueux voire inondé. Ils vivent, hommes et femmes mélangés, dans des cabines métalliques mais la promiscuité qui favorise les rencontres a son prix. Ils doivent payer 18 livres par jours à titre de loyer, c’est-à-dire 350 euros pour une quinzaine. Moins qu’un cabanon sur la côte varoise, c’est donné, non ?

La société en charge de ce camp, Spotless International Services, fait tout de même attention à ses gentils locataires. Pour sa défense, quand on lui fait remarquer que les familles ne peuvent rendre visite aux employés, elle se dit soucieuse de la sécurité des visiteurs. Et pour éviter que des mal-embouchés aillent baver auprès des journalistes, ces employés ont dû signe une clause de confidentialité, notamment vis-à-vis de la presse, sur leurs conditions de vie et de travail.
Mais la preuve que Spotless International Services n’a rien à cacher, c’est qu’elle fait remarquer qu’elle a mis à disposition de ses locataires une connexion internet gratuite !
Alors bien sûr, il ne s’agit pas de prisonniers politiques, de minorités persécutées, d’opposants torturés qui pourraient interpeler la communauté internationale sur la nécessité d’un boycott comme ce fut le cas (inefficace) pour le Mondial de 1978 ou les JO de Moscou de 1980.

Mais malgré tout, même en acceptant des économies de marché nécessairement inégalitaires, est-ce être un abominable marxiste que d’exiger que tous ceux qui travaillent à la réussite de « cette grande fête » le fassent dans des conditions minimales de dignité ? Que lorsqu’on pose ses fesses sur le banc propre d’un stade (d’ailleurs souvent vide) pour assister aux compétitions d’athlétisme, on soit certain que les gens qui l’ont nettoyé ne soient pas traités en quasi-esclaves ?
Tout comme, pourquoi pas, on peut espérer que le matériel sportif utilisé par les athlètes ait été fabriqué dans des pays qui ne font pas travailler les enfants et respectent les normes d’horaires édictées par le BIT.
Parce qu’aux JO, si j’ai bien compris, l’essentiel n’est pas de faire gagner le maximum de thunes mais de participer à un certain épanouissement collectif. Non ?

*Photo : stupidpony

Souvenirs d’un résistant d’opérette

Lorsque j’étais un adolescent banlieusard qui se rendait au concert des Béruriers noirs, d’Oberkampf ou de La Souris déglinguée, aux débuts des années 1980, il y avait les skinheads. Cela faisait partie du folklore. Avec ma bande de copains, on avait un look vaguement punk, on écoutait les Clash, les Sex Pistols et les Ramones, et on rêvait parfois d’en découdre avec ces gros méchants au crâne rasé. Ils nous foutaient la haine, les skins, et on leur aurait bien dit leur fait à coup de lattes, comme on disait alors.[access capability= »lire_inedits »] Toutes sortes de légende couraient à leur sujet. On parlait de rencontres, à coup de battes de base-ball et de chaînes de vélo, dans des centres commerciaux déserts, de morts dont la police ne parlait jamais. En réalité, il ne se passait pas grand-chose. Parfois, on croisait le regard de ceux qui, parmi les « skins » appartenaient à la variété de stricte obédience : rangers, bombers et boule à zéro. La plupart du temps, impressionnés et velléitaires, on s’écartait prudemment de leur chemin et on baissait piteusement les yeux.

Dans d’autres contextes, je vous prie de croire qu’on était quand même très audacieux. La preuve ? On avait écrit « Anarchy for the lycée privé » sur nos sacs US. Antéchrists de pacotille, nous séchions les cours d’allemand et le caté pour aller enchaîner les parties de flipper et de Space Invaders au café du coin. Tous les prétextes théologico-politiques étaient alors bons pour alimenter notre insatiable fainéantise. On ne risquait pas grand-chose : les curés du lycée, par peur de la ringardise, couraient après l’esprit 68 et les punitions, les heures de colle et les avertissements tombaient avec parcimonie. Du moment que les résultats étaient corrects, pas de risque de se faire virer. Les pères louchaient déjà plus vers les taux de réussite au bac que vers la réputation de bonne tenue du lycée de leurs rejetons. La révolution libérale était en marche.

L’autorité, doutant d’elle-même et moquée par le siècle, ne nous faisait plus vraiment peur. Mais on était à peine sortis de l’enfance et de ses contes de fées : il nous fallait bien des épouvantails de substitution. Patrons, prêtres et pères ayant été destitués, le skinhead était la version la plus psychologiquement acceptable et la plus moralement valorisante du croque-mitaine.

Avec le recul, je me rends compte à quel point ces effrayants personnages nous servaient de modèles dans nos petits jeux quotidiens. Au lycée, on serrait les mâchoires et on jouait les caïds face aux petits minets de droite, à mocassins et pull Benetton. Lorsqu’on consentait à desserrer les dents, c’était pour ricaner de ces fils à papa soucieux de plaire aux filles qui écoutaient Imagination et Michael Jackson. Il arrivait aussi que l’on se frite un peu avec les Arabes du coin, que nos mines de faux prolétaires à perfecto et rangers ne trompaient pas. Ils nous prenaient pour ce que nous étions, des petits-bourgeois qui se prenaient pour des voyous. Tout ça, c’était longtemps avant l’euro, la grippe H1N1, le principe de précaution et l’« islamophobie ». Les horreurs du XXe siècle étaient loin derrière nous et les tragi-comédies du XXIe loin devant.

Puis est apparu à la télé le Front national. C’était sympa. On pouvait regarder enfin dans les yeux la bête immonde. J’avais à peine la quinzaine et j’étais déjà anti-Le Pen. Lorsque Jean-Marie Le Pen entrait sur le plateau de L’Heure de vérité, c’étaient les démons de la vieille France qui ressuscitaient devant nos yeux. Formidable spectacle ! On devinait, derrière le tribun animé d’une hargne inédite à l’égard des journalistes et de l’« establishment », toute une théorie de vieux types bizarres qui défendaient des trucs aussi indéfendables que Vichy, l’Algérie française ou la France chrétienne. À mille lieues de notre monde. Notre France banlieusarde n’était guère reluisante, mais elle sentait le neuf. Les barres d’immeubles avaient trente ans au plus, les voitures proliféraient et le centre commercial sorti de nulle part dans les années 1970 aimantait petits et grands. Au cinéma, on voyait l’Amérique avec ses vastes banlieues couvertes de pavillons gorgés d’écrans télé et de magnétoscopes qui ressemblaient aux nôtres, mais en mieux : plus grands, plus riches. Spielberg et sa casquette étaient jeunes, décontractés, heureux de vivre. L’avenir était un vaste jeu vidéo, entrecoupé de pénibles contraintes professionnelles.

La musique, quant à elle, nous ouvrait à l’Angleterre thatchérienne à laquelle les Clash résistaient héroïquement à coup de riffs vengeurs. C’était beau, c’était grand. Face à ces merveilles, la France, dans son épaisseur historique, c’était quoi ? Un homme politique borgne et hargneux qui aboyait sur le monde entier, au nom de valeurs incompréhensibles.
C’était en 1984 et j’avais 15 ans. Il m’aura fallu quinze autres années et même plus pour comprendre et accepter, au fil de quelques lectures et d’heureuses rencontres, que le vieux croquemitaine ne résumait pas l’esprit de la France d’antan. Quinze ans. Pas de quoi être fier. Et je me suis laissé dire que pour certains, la plaisanterie durait encore.[/access]

*Photo : partisansidf.wordpress.com

Marx à la plage

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Karl Marx a dépeint les turpitudes de la classe ouvrière avec un réalisme d’autant plus acéré que son entreprise tout entière reposait sur une rêverie des plus fantasques : la réconciliation de l’humanité avec elle-même. Le Play a pu s’offrir le luxe de mener les premières enquêtes sociologiques de terrain parce que son but était de démontrer la supériorité de la cellule familiale traditionnelle, une conviction aussi fantasque et aussi peu scientifique que la précédente. La condition sine qua non du réalisme en politique est la présence d’une sorte de délire préliminaire dont nous aurions tort de minimiser l’importance. Celui-ci peut adopter la forme d’une méditation somptueuse sur le destin du capitalisme ou les traits d’une simple marotte. Pour ma part, je suis obsédé par les Eurobéats, de sorte que tout ce qui touche au fédéralisme me semble frappé d’irréalisme (je dois à la vérité de dire que je ne sais même pas pourquoi ces gens m’agacent). Mes amis de gauche, eux, sont obsédés par le risque contraire, de sorte que tout ce qui prévient l’expansion constitutionnelle de l’UE leur rappelle très désagréablement les vieilles lunes du souverainisme. Quant à mes amis de droite, inutile de préciser que tout ce qui ne favorise pas l’extension du marché et la diminution de l’Etat leur semble particulièrement naïf.

Il est certain que cette prétention à parler au nom du réel ne convainc que nous-mêmes. Chacun de nous a un peu raison, autant du moins que l’autorise la marotte qui l’anime. Mais l’important est de ne pas perdre de vue le lien qui unit, comme chez Marx, délire et réalisme. Sans la volonté de prouver quelque chose de faux, passion que j’estime proprement humaine, sans doute même n’éprouverions-nous aucun intérêt pour cette chose ennuyeuse que l’on appelle la vérité.

Guerre des polices de la pensée

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Une fois de plus, Muray l’avait annoncé : c’est Moderne contre Moderne. L’époque ayant réussi (à coups de tolérance et de fraternité bien sûr), à décourager toute velléité de divergence publique, on assiste désormais au choc frontal des vaches sacrées, comme si les diverses lubies érigées en dogmes incontestables étaient lancées à grande vitesse les unes contre les autres.

Cette loi de la thermodynamique idéologique s’incarne à merveille dans la polémique suscitée par « Femme de la rue », le documentaire tourné en caméra cachée par une jeune femme belge, Sofie Peeters. Féministes et antiracistes s’envoient des noms d’oiseaux, disputant pour « leurs » victimes respectives (les femmes pour les uns, les immigrés pour les autres), le titre de « chouchous du malheur » (expression que je pique à Alain Finkielkraut).

Dans l’ombre de cette affaire, la guerre des polices de la pensée fait rage : le bataillon chargé de réprimer la déviance machiste se fait pilonner par l’unité spécialisée dans la traque du dérapage raciste. Qu’on ne s’inquiète pas, tous s’entendent sur l’essentiel, c’est-à-dire l’urgence qu’il y a à escamoter le réel. Il faut dire que le réel n’est pas marrant. Pour ceux qui auraient raté le début, cette étudiante a filmé en douce les comportements des hommes de son « quartier populaire » de Bruxelles à l’égard d’une jeune femme joliment vêtue. Cela va de la drague lourde à la quasi-agression, du regard lubrique à la tentative de main au panier, de la blague à trois tonnes à l’insulte.

« C’est bien la preuve que le machisme ordinaire sévit plus que jamais !», triomphe le chœur des vierges féministes. L’ennui, c’est que ce machisme-là n’est pas tout à fait « ordinaire », en tout cas pas dans le sens où l’entendent ces donzelles. Il ne s’agit pas d’une résurgence mais d’une importation. Il faut préciser que le quartier pudiquement qualifié de « populaire » est peuplé d’une large majorité d’immigrés nord-africains. Mais le dire, parait-il, ce serait raciste. De même qu’il est raciste, en France, d’observer que, dans les cités à forte concentration immigrée, la condition des femmes a plutôt tendance à régresser, alors qu’elle a plutôt tendance à s’améliorer dans l’ensemble des sociétés européennes – en dépit des pleurnicheries et criailleries de certaines féministes qui répètent à l’envi que « nous n’avons pas de leçon à donner », comme si l’Europe ne valait guère mieux que l’Afghanistan ou l’Arabie saoudite du point de vue du statut des femmes. En réalité, si nous avons une seule leçon à donner au monde, c’est que des relations égalitaires entre hommes et femmes – qui n’empêchent nullement la séduction – sont infiniment préférables (on ne dira pas « supérieures » pour éviter la guéantisation) à des rapports de domination. Et on ne voit pas pourquoi il serait raciste de souhaiter que nos concitoyens de souche récente profitent de ce trésor.

Soyons clairs : pendant des siècles, l’Occident chrétien s’est parfaitement débrouillé sans l’islam pour dominer les femmes et maltraiter les infidèles. Mais il faut être aveugle ou fanatique de la repentance pour ne pas voir que depuis au moins un demi-siècle, il combat ses vieux démons, au point que ceux-ci sont désormais hors-la-loi. Que tout ne soit pas parfait, on en conviendra, mais les femmes et les immigrés sont aujourd’hui placés sous la protection de la collectivité et c’est tant mieux.

L’ennui, c’est que nos bons sentiments ne nous disent pas ce qu’il convient de penser (et encore moins de faire) quand ce sont des victimes qui s’en prennent à d’autres, en l’occurrence, quand des femmes se font harceler par des immigrés. Face à cette réalité déplaisante, la première ligne de défense consiste à faire comme si on n’avait rien vu. Machisme ordinaire, vous dis-je. Vient ensuite l’éternelle explication sociologique – employée par la réalisatrice, terrifiée à l’idée de se retrouver dans le camp des Dupont Lajoie : s’ils se comportent ainsi, c’est parce qu’ils sont victimes de l’exclusion, du racisme et du chômage. « C’était l’une de mes grandes craintes, comment traiter de cette thématique sans tourner un film raciste ?, déclare-t-elle au Monde (…) L’attitude d’une personne n’est pas représentative de toute la communauté. Ce n’est pas une question d’origine ethnique mais sociale. » Fermez le ban. Il serait inconvenant de se demander pourquoi l’intégration culturelle des Européens d’origine maghrébine se fait plus difficilement à la troisième ou à la quatrième génération qu’à la première ou à la deuxième. Malheureusement, pour paraphraser le petit père Queuille, il ne s’agit pas de l’un de ces problèmes qu’une absence de solution finit toujours par régler…
Logiquement, le même mécanisme de recouvrement est à l’œuvre avec l’antisémitisme : alors que celui qui progresse aujourd’hui est essentiellement arabo-musulman, on continue à se battre contre des fantômes d’extrême droite (qui n’ont certes pas disparu mais n’ont guère le vent en poupe).

Bien entendu, on n’est pas antisémite ou macho parce qu’on est arabe ou musulman. Faut-il pour autant ignorer pudiquement que l’acculturation d’une partie des musulmans européens aux valeurs libérales des sociétés européennes connaît de sérieux ratés ? Ce ne sont pas l’immigration ou l’islam en tant que tels qui sont en cause, mais l’incapacité des sociétés d’accueil à exiger de leurs nouveaux arrivants le respect des codes et des usages en vigueur dans l’espace public.

Ceux qui nient les évidences et traitent ceux qui les voient de salauds franchouillards (ou belgeouillards) jouent un jeu dangereux : s’il est raciste de voir ce qu’on voit, nombre de nos concitoyens finiront par penser qu’être raciste, ce n’est pas si grave.

*Photo : affiche du film L’oeil au beur(re) noir

Rock around my mind

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« T’écoutes quoi comme musique ? » J’ai toujours un mal fou à répondre à cette question simple et mille fois posée ; immanquablement, je cherche mes genres, mes styles, mes groupes, ça se bouscule dans mes neurones. Là-haut, ça s’agite comme Jerry Lee, ça hurle comme Screamin Jay, tout ce petit monde y va de son émoi, et moi, et moi, comme écrivait Lanzmann. Pas Claude, Jacques. Claude aussi ? Ah bon !

Trop de mémoire morte et trop peu de mémoire vive. Une baston digne d’un concert punk à la Mutualité qui aurait des skins pour service d’ordre secoue ma matière grise et, dans la pagaille, les gros s’en sortent quand les petits sont oubliés. Je cite  Bach mais j’oublie Scarlatti, je pense à Elvis mais pas à Wanda Jackson, je n’oublie jamais Springsteen mais Lou Reed une fois sur deux.[access capability= »lire_inedits »]  Jean-Sébastien, le King et le Boss s’imposent, laissant dans l’ombre une foule de sans-grade qui ne me reviennent pas, même ici à l’écrit.
À moins d’entreprendre un travail encyclopédique dédié à tous ces « héros oubliés du rock’n’roll »[1. « Qu’on le considère comme de l’art ou comme du commerce, son histoire − pleine de fric et d’innocence, de mauvais goût et de flamboyance, de ridicule et de sublime ( pour ne rien dire du sexe, de la violence et des costumes de soie rose ) − n’est rien d’autre que le reflet déformé du rêve américain dans le miroir de Luna Park. » Nick Tosches, Héros oubliés du rock’n’roll, New York, 1990, traduction Allia, 2000, préface de Samuel Beckett.] et, du reste, je ne leur rendrais pas justice. D’ailleurs, qui se soucie de justice au pays des Cadillac roses et des Rolls blanches ? Les amateurs de protest song ? Depuis Mozart et Salieri, tout le monde s’en fout et ne pense qu’à « avoir du bon temps en secouant et en balançant ». Je m’en réjouis, mais ce n’est pas le sujet de ce papier qui n’est pas une chanson de Bashung écrite par Bergman et qui, donc, doit répondre de façon claire et précise à la question posée. Qu’est-ce que j’écoute comme musique ? Procédons par élimination. Commençons par évoquer ce qui me sort par les oreilles.

Comme Desproges au Printemps de Bourges, je conchie assez largement et je discrimine volontiers, mais qu’est-ce que l’exercice du goût sinon une méticuleuse et scrupuleuse discrimination ? Je ne supporte pas la musique industrielle, mais je n’aime que celle qui est née dans les pays industrialisés. Cela exclut le Tiers-monde culturellement pur, vous m’en voyez désolé, mais j’ai beaucoup de mal avec ce qui vient d’Asie, d’Arabie ou d’Afrique. Qu’elles soient jaunes, basanées ou carrément noires, je reste fermé à ces musiques qui n’ont pas la chance d’avoir rencontré l’Occident. Quand les « musiciens du monde » répètent le même air depuis des millénaires, marchant dans les pas de leurs aînés sans dévier d’un pouce et sans le moindre progrès, je m’ennuie. Ce n’est pas de leur faute, j’en conviens, ils ne savent ni lire ni écrire le solfège et, après tout, s’ils sont heureux en tapant sur des bambous, grand bien leur fasse, mais vous comprendrez pourquoi je laisse les Touaregs qui gratouillent et les Maliens qui bafouillent[2. Ces dernières années, on a pu voir Tinariwen et Amadou et Mariam, se produire à Paris-Plage à l’invitation des Inrocks.] aux esprits ouverts des Inrocks qui peuvent toujours les emmener avec eux en vacances à Paris Plages si ça leur chante. D’ailleurs, c’est ce qu’ils font.
Je ne suis pas aussi sourd à la musique du Tiers-monde qui a rencontré le monde. En Amérique latine et dans les Caraïbes, le métissage des influences africaines, amérindiennes et européennes a créé la salsa, le tango, la samba et la bossa-nova, le reggae et le ska, le merengue et le calypso, le boléro et la rumba… Et le cha-cha-cha ! Mais quand j’entends du zouk, je sors mes boules Quies.
En jazz, je n’aime pratiquement rien à part les génériques des films de Woody Allen, quand la clarinette vient s’enrouler autour du cœur et le berce langoureusement, et « The man with the horn » de Miles Davis, qu’on écoutait en boucle en traversant le Sahara en 504 en 1983. Je ne l’ai pas réécouté depuis, car j’ai perdu de vue le copain, la voiture vendue à un nabab togolais marchandeur et ventru, et le disque qui était une cassette. Mais je n’ai pas oublié le son de ce cuivre en fusion qui collait tellement bien aux paysages lunaires du Mali que nous abordions par la face nord et dans un état critique après des jours de sable chaud, d’abus de marocain et de manque de baise. Mais ceci mis à part, le jazz m’ennuie et, quand je vois des types battre avec des balais en prenant des airs détachés, j’ai des envies de hachoir façon AC/DC. Voici donc ce que je n’écoute pas.

J’en viens à ce que j’écoute. J’aime cette musique qui a résisté aux siècles et qu’on appelle communément classique, (sauf mon copain maçon qui appelait ça de la « musique subventionnée ») même si elle est tout aussi baroque, (avant, ça me gonfle), classique, romantique ou moderne jusqu’au début du XXe (après, ça me stresse). Mais parmi celles qui ont traversé les âges, je discrimine et je choisis entre les musiques savantes et les autres. Weiss ou Prokofiev, Offenbach ou Chopin, Gershwin ou Fauré m’enchantent toujours, mais la bourrée des santons, les polyphonies corses ou le bagad de mormoil’plouc, ça va cinq minutes. Je n’aime pas davantage la musique du monde que celle de ses innombrables trous. Mais là aussi, il y a des exceptions : j’échangerais sans regrets deux barils de concerto d’Aranjuez et une caisse de boléro de Ravel contre une simple ballade des Pogues.

J’écoute aussi de la country. Peut-être parce que je préfère l’Amérique du port d’arme et de la peine de mort au moment de l’arrestation à celle des traders et du mariage gay ou trans-lesbien. Mais même si je regarde  Dolly Parton sans faiblir et si Kenny Rogers a ses entrées dans mon autoradio, j’écoute plutôt la musique des Blancs qui, dans les années 1950, à Memphis ou ailleurs, a rencontré celle des Noirs. J’opine du chef et je tape du pied à l’écoute des Shaggy Dogs ou des Bellrays, mais je m’ennuie comme un rat mort à un festival western pendant la danse en ligne. D’ailleurs je n’y vais que pour pouvoir mettre mon chapeau ou quand on peut y rencontrer Chuck Norris.

Mon truc, c’est le rock’n’roll. Mais là non plus, je n’aime pas tout, là aussi, je discrimine. Je laisse celui qui fait vendre des perfectos dans le catalogue de La Redoute ou des lunettes à la télé à ceux qui prennent U2 pour un groupe de rock. J’abandonne le cérébral, l’éthéré, le subversif ou le politisé, celui qui se la joue révolutionnaire ou qui quête pour les bonnes œuvres, aux artistes et aux publicitaires, aux fans de David Bowie ou d’Andy Warhol. Je l’aime plutôt quand il ramone, mais je m’arrête avant le trash metal, le viking metal, le death metal ou le brutal death metal. Je le préfère quand il sait rester simple : « It’s only rock’n’roll but i like it ! » chantaient les Stones. Celui qui me fait rouler « all night long » ou presque pour voir un concert n’a pas complètement oublié Bill Haley ou Amos Milburn, Chuck Berry ou Bo Diddley, le Killer ou le King. Mais surtout, il a su rester à sa place : au-dessous de la ceinture. Depuis la rencontre entre le hillbilly boogie (le « boogie des péquenots ») et le rockin’rythm’n’blues (la musique noire qui secoue), variantes les plus secouées de leurs genres, un Big Bang a engendré une galaxie de vétérans et de descendants qui nourrissent sans relâche la chaudière infernale, gloires mondiales ou locales, étoile éteintes qui brillent encore, mortes ou vives, adulées ou exhumées passionnément par des fans monomaniaques. Depuis 1956, on annonce sa mort et, en effet, il est moribond quand Elvis fait trop de cinéma ou quand on l’expose à la Cité de la Musique, mais je le vois régulièrement ressuscité quand des petits jeunes tombés de la dernière pluie branchent leurs guitares, balancent la purée et laissent les amateurs de tous âges sur le cul.

Qu’est-ce qui rend ce truc aussi increvable et toujours excitant ? J’en écoute depuis qu’à l’âge de douze ans, l’intro de guitare dans « Drive my car » des Beatles est venue me chatouiller le bas-ventre. Depuis, la voix de velours de Ricky Nelson sur une rythmique qui claque, ce claquement syncopé sur la sale guitare des Stooges, la cymbale obsédante dans « I can tell » par Dr Feelgood ou le boogie lancé à toutes vapeurs par la locomotive Motörhead me plongent dans un climat érotique remuant. C’est à ça que je reconnais le rock.
Le rock and roll secoue les poitrines et balance les fesses quand il sait garder quelque chose de ce truc, quand il reste fidèle aux promesses de ses origines : quand il parle encore de sexe. La « musique du diable », comme les filles chez Little Richard ou Chuck Berry, est, depuis sa naissance, portée sur la chose et, heureusement, ses adorateurs ne l’oublient pas. D’ailleurs, toutes les musiques populaires vivantes ne célèbrent que ce va-et-vient sauvage. Le funk, c’est le fuck et le rap, c’est le viol . Le rock’n’roll, c’est la baise, et les soutifs de la beatlemania ou le coup de pelvis d’Elvis en sont les révélations. Partout où ça secoue et où ça balance, partout où ça déménage, la bête qui pulse dans nos entrailles pousse les uns à cogner sur des fûts, à branler des manches et à se déhancher tantôt en gémissant, tantôt en hurlant, et en faisant les deux pour les plus habités, et les autres à faire corps devant les amplis pour faire monter la température.
Le reste, c’est pour les blaireaux. Elvis et son pelvis provoquent toujours plus d’émoi que les chorégraphies laborieuses des Pussycat Dolls ou de Justin Bieber, le folk n’a jamais provoqué la moindre érection, même quand Joan Baez, et le rock FM bande mou, de Chicago [3. Chicago : le groupe de permanentés en pattes d’eph’ marchands de slow, pas le creuset du blues…] à la côte Ouest. Tous les genres dérivés qui ont perdu de vue cet essentiel ont fini avec le public qu’ils méritaient. La cold wave, c’est plutôt un truc de métrosexuel, non ?

Voilà, j’ai essayé de répondre à la question. Maintenant, chacun peut écouter ce qu’il veut, même Camille. Après tout, on n’est pas obligé d’avoir tout le temps envie de sexe. Enfin, c’est ce qu’on m’a dit.[/access]

* Photo :  badgreeb RECORDS

Pompidou, reviens, ils sont devenus flous !

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Lors un récent sondage effectué à Poitiers auprès d’un panel représentatif de 732 personnes par l’Institut Français pour le Redressement Poétique, à la question : « Quel est votre poète préféré ? », les réponses aussi diverses que la diversité elle-même ne manquent pas d’étonner.

Ainsi, pour 411 de nos concitoyens, l’heureux élu est « Grand corps malade », suivi de Daniel Balavoine pour 206 esthètes, 80 estiment grandement Marc Levy (qui est pourtant romancier, me semble-t-il) alors que 24 élisent Johnny Hallyday. Quant aux onze restants, ils citent de parfaits inconnus: La Fontaine, Victor Hugo, Georges Pompidou, Arthur Rimbaud, François Villon, Dominique de Villepin… Un hurluberlu s’est même mis à hurler à tue-tête « Plus mon petit Liré que le mont Palatin et plus que l’air marin la douceur angevine » : de qui se moque-t-on ? Quand on pense aux vers immortels de GCM (voir plus haut):
« Roméo kiffe Juliette et Juliette kiffe Roméo
Et si le ciel n’est pas clément tant pis pour la météo
Un amour dans l’orage, celui des dieux, celui des hommes
Un amour, du courage et deux enfants hors des normes »

Tout y est : les vers alternés de 13, 15, 14, 13 pieds, les rimes impeccables, l’allusion subtile à Clément Marot, Dieu, et même Shakespeare n’ont qu’à bien se tenir. Comme le disait le regretté Georges Pompidou, cantalien à gros sourcils et auteur d’une immortelle anthologie de la poésie française que je déclamais récemment à mon épouse , elle aux pagaies, moi à la poésie dans un canoë-kayak gonflable descendant la Nied : « L’ennui est qu’un pays peut se passer momentanément de grands poètes car il détient ce que le passé lui a légué. La gestion des affaires publiques, elle, ne souffre point d’interrègne. Et c’est pourquoi alternent la grandeur et la médiocrité. Dans ce dernier cas, il ne leur reste qu’à se consoler en se rappelant que les peuples heureux n’ont pas d’histoire. Du moins c’est-ce qu’on dit. »

Paradoxalement, il nous disait aussi que « passer sa vie dans l’opposition est pour un homme politique ce que serait pour un poète se condamner à lire et à juger les vers des autres. En somme l’opposant est voué à faire des anthologies » Etonnant, sous la plume de ce grand homme d’action qui fut justement auteur d’une anthologie… Notre époque est-elle encore propice à la poésie? Je vous le demande un peu, de quel coté du balancier pompidolien sommes-nous? Qui a dit que Normal premier lui rappelait le grand Georges[1. Note du rédac chef des brèves : Michel n’ose pas me cafter en public, mais je crois bien que c’est moi qui ai osé cette comparaison flatteuse avec Georges « Whisky, Porsche & Marlboro » Pompidou]? Je m’insurge mais je lui dédie ces vers immortels que je compte bien chanter un de ces jours, quand j’aurais appris à chanter :

« Pars courageusement, laisse toutes les villes;
Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin;
Du haut de nos pensers vois les cités serviles
Comme les rocs fatals de l’esclavage humain.
Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,
Libres comme la mer autour des sombres iles.
Marche à travers les champs une fleur à la main.»

Alfred de Vigny[2. La Maison du berger] fecit et il y en a un certain nombre qui peuvent aller se rhabiller…

Moyen-Orient : Sunnites 2 – Chiites 1

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L’ère des glacis géostratégiques n’est plus. Au Moyen-Orient, les accords Sykes-Picot (1916) et le pacte de Bagdad (1955) ont exhalé leurs derniers remugles à la chute du mur de Berlin, lorsque l’Occident se retrouva orphelin de ses meilleurs ennemis alliés de l’ours soviétique. Il n’est jusqu’à la Syrie baathiste de feu Hafez al-Assad qui ne s’engagea dans la coalition américano-saoudienne contre Saddam Hussein en 1991, alors que Gorbatchev avait d’autres chats à fouetter. A l’époque, certains évoquaient déjà la fin de l’histoire ; d’autres, moins utopistes, sentaient poindre le retour du spirituel voire la « revanche de Dieu » (Gilles Kepel) à l’aube du XXIe siècle.

A Damas, la vieille alliance avec le cousin perse permit d’oublier l’implosion du grand frère soviétique. Le temps que la politique étrangère russe renaisse de ses cendres, les conseillers militaires venus de Moscou plièrent bagage, laissant la place aux pasdarans iraniens et autres agents de liaison avec le Hezbollah libanais. Cette coproduction syro-iranienne, née en pleine guerre Iran-Irak, lorsqu’en 1982, un bref armistice laissa passer un convoi de Gardiens de la Révolution de Téhéran à Beyrouth, allait sceller la synthèse islamo-nationaliste devenue hégémonique à l’intérieur du monde arabe. Son secrétaire général Hassan Nasrallah, élu par ses pairs en 1992, résume à lui seul le cheminement idéologique du Levant au XXe siècle : fils d’un militant du Parti Social-Nationaliste Syrien (PSNS), ce trentenaire alliait le nationalisme arabe à la théologie politique de l’imam Khomeini (wilayat-e-faqih). Chiite fervent mais indéfectible allié de la séculière Syrie, Nasrallah s’attira même les grâces du fondateur du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP), le chrétien nationaliste et marxiste revendiqué Georges Habache. Sa popularité culmina en 2006, lors de la « guerre de juillet » qui le vit s’opposer à Israël. Pendant trente-trois jours, les rockets du Parti de Dieu s’abattirent sur le nord de l’Etat hébreu, atteignant même un navire de guerre israélien, avant d’infliger à Tsahal l’une des rares déconvenues de son histoire. Désormais auréolés de la « victoire » de 2006, dans un monde arabe où ils restaient ultra-minoritaires, les chiites brillaient de tout leur prestige guerrier. Le roi Abdallah de Jordanie osa même s’inquiéter publiquement de la formation d’un « arc chiite » du Sud Liban à l’Iran en passant par l’Iraq post-Saddam et la Syrie du clan alaouite Assad.

C’était il y a six ans. Une éternité à l’échelle du nouveau monde arabe issu des révoltes tunisiennes, égyptienne, yéménite et libyenne de 2011. A Bahreïn, où ils forment la majorité mais restent politiquement marginalisés, la place de la Perle n’a pas connu la fortune de la place Tahrir. Les chiites ont en effet vu leurs minces espoirs de réforme balayés par la répression sanglante de l’an dernier, qui n’entache étrangement pas la réputation du roi, récemment reçu par François Hollande sans que personne, ou presque, ne s’en émeuve…

Quant à la Syrie de Bachar Al-Assad, celle-ci cristallise les rancœurs et les frustrations de millions de citoyens maintenus à l’état de minorité politique par un régime à l’assise confessionnelle (alaouites-druzes-ismaéliens) chancelante, qui n’hésita pas à mater la rébellion intégriste sunnite des années 1980 au prix de milliers de victimes. Et la récente défection de l’éphémère premier ministre sunnite Riad Hijab n’a rien arrangé. Plus que jamais, la guerre civile syrienne apparaît comme un détonateur régional, comme si le cœur de la bataille sunnites/chiites se jouait quelque part entre Deraa et Alep. Ainsi, une frange inconnue de l’opposition syrienne, distincte de l’Armée Syrienne Libre, a enlevé deux groupes d’étrangers chiites : depuis le 22 mai, onze libanais capturés à Alep sont détenus par un groupe syrien inconnu qui somme Hassan Nasrallah de s’excuser pour son soutien systématique à Damas. Las, le Hezbollah a répondu à cette interpellation en réaffirmant sa solidarité avec Assad. Le 4 août, c’était au tour de quarante-huit « pèlerins »[1. On se demande d’ailleurs qui partirait à Damas en pleine guerre civile, même pendant le mois de Ramadan. Et si d’aventure il se trouvait de fervents chiites pour se risquer à un voyage en Syrie, qui leur affréterait un bus ?] iraniens d’être enlevés en plein cœur de Damas, par un groupuscule qui les accuse d’être des Gardiens de la Révolution chargés de conseiller l’armée syrienne. Sans que l’on sache si ces deux opérations sont directement liées, leur impact se fait considérablement sentir sur la scène politique libanaise, traditionnel reflet des luttes d’influence et du rapport de force régional.

A la veille de l’élection législative de 2013, le pays du Cèdre se réveille avec la gueule de bois. Sur le plan politico-institutionnel, le « Dialogue national » est au point mort, faute d’accord minimal entre les sunnites pro-Hariri et les partis chiites Amal et Hezbollah sur la stratégie militaire et diplomatique à suivre. L’une des pierres d’achoppement, dernièrement soulevée par le président de consensus Michel Sleimane, reste l’arsenal du Hezbollah. A Saïda, le torchon brûle toujours entre le cheikh salafiste Assir et ses ennemis jurés du Hezbollah, au point que son sit-in est devenu le symbole de la rue sunnite opposée au parti de Dieu.

Au sein même de la majorité gouvernementale prosyrienne, les aounistes se ménagent en porte de sortie en critiquant certaines positions de leurs alliés chiites, histoire de ne pas mécontenter l’opinion chrétienne si le faucon syrien atteignait le soleil noir de sa puissance. Du point de vue de Michel Aoun, qui noua son « entente » avec le Hezbollah à son retour d’exil en 2004, le renversement d’alliances au profit de l’axe syro-iranien lui fit trouver un parrain de substitution[2. Au début des années 1990, lors de sa « guerre de libération » contre Damas, Aoun le trouva en la personne de Saddam.] en contournant l’axe américano-saoudien, proche de ses adversaires phalangistes et hariristes.

Un an et demi après le déclenchement de la révolte tunisienne, qui mit le feu aux poudres du Caire à Sanaa, un premier bilan d’étape révèle la position de force qu’occupe l’axe sunnite formé par l’Arabie Saoudite, le Qatar et leur allié turc. Par le biais de la Ligue arabe, de l’OTAN et de divers organismes de solidarité islamique, ces trois puissances ont armé le Conseil National de Transition libyen avant de financer et d’équiper la guérilla syrienne. Malgré leur timidité démocratique à l’intérieur – qui finira tôt ou tard par leur retomber dessus comme un boomerang, mais c’est un autre sujet… – les pétromonarchies conservatrices du Golfe semblent avoir repris la main sur le monde arabe, après l’éphémère effervescence pro-Hezbollah de 2006. Au Caire, malgré ses prérogatives floues et limitées, le Frère Musulman Mohamed Morsi a hérité de la fonction présidentielle et forme, bon an mal an, un continuum idéologique avec la bande de Gaza aux mains du Hamas, lequel a opportunément pris ses distances avec ses anciens bailleurs de fond syriens et iraniens. Un vrai symbole. A l’image de l’Egypte, le Nouveau Moyen-Orient, si tant est que cette expression néoconservatrice ait un sens, s’annonce idéologiquement turc, financièrement qatari et stratégiquement pro-américain.

Au rang des possibles vaincus de l’Histoire – mais rien n’est écrit…- deux pays sortent affaiblis de cette redistribution des cartes régionales. L’Iran et Israël pourraient regretter de conserve les derniers développements révolutionnaires arabes : le premier parce qu’il a perdu de sa superbe stratégique et idéologique, le second parce que l’érosion des pouvoirs centraux égyptien (Sinaï) et syrien (Golan) menace sa sécurité aux frontières. Signe de la fébrilité iranienne, le président Mahmoud Ahmadinejad a déclaré hier : « L’Arabie Saoudite n’est même pas en capacité d’assurer sa sécurité intérieure, comment peut-elle avoir l’idiotie de songer à armer des éléments terroristes en Syrie ? Ces gens jouent un jeu dangereux ». Cela promet une sacrée ambiance au prochain sommet islamique de La Mecque à la mi-août, auquel l’Iran est officiellement convié.

Bref, les révolutionnaires arabes et leurs soutiens auront mis Ahmadinejad et Netanyahou d’accord. Ce n’est pas le plus mince de leurs exploits.

Ma province est capitale !

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Les gendarmes du langage ont réussi à bannir du vocabulaire courant, pour désigner l’ensemble des contrées situées au-delà de l’agglomération parisienne, le mot « province » et son adjectif dérivé « provincial ». Le mot « région » doit remplacer impérativement ce vocable qui serait porteur de toute la condescendance des Parisiens envers les Français n’ayant pas la chance de vivre dans la capitale. Seuls, ou presque, les gendarmes, les vrais, ceux qui nous parlent chaque jour de l’état de la circulation automobile de leur PC de Rosny-sous-Bois, nous parlent encore de l’autoroute A6 où se forment des bouchons dans le sens province-Paris le matin et Paris-province le soir. Personne, non plus, ne s’exposerait au ridicule d’annoncer que, ce week-end, il irait rendre visite à une vieille tante de région pour se rappeler à son bon souvenir testamentaire.[access capability= »lire_inedits »]

L’étymologie ne va pas dans le sens des décentralisateurs linguistiques, car la regio latine désigne l’espace où s’applique le droit défini à Rome, alors que la provincia s’applique à un territoire soumis à l’Empire, mais dont l’homogénéité provient des liens que ses habitants reconnaissent avoir entre eux (langue, religion, mode de vie). On voudra bien pardonner cette cuistrerie, qui n’a d’autre objectif que de signifier à mes amis parisiens que je ne me sens nullement méprisé si l’on qualifie de « province » le coin de France où je demeure ou de « provincial » le point de vue que je peux exprimer sur la marche du monde, dans Causeur ou ailleurs.

Oui, je suis un provincial. Je suis né dans une province, j’ai passé mon enfance et mon adolescence dans une autre, j’ai commencé ma vie professionnelle dans une troisième avant de venir camper par intermittence à Paris, car on n’y échappe pas si l’on veut prendre du galon. Ma province à moi est d’abord un non-Paris, et non pas une terre d’enracinement barrésienne. Elle se définit par quelques traits qui la distinguent de la capitale, et que l’on retrouve de Dunkerque à Perpignan. Les horaires d’abord : on déjeune à 12h30 et on dîne à 19h30. Les journaux (ou plutôt le journal, car bien rares sont les contrées où subsistent plusieurs quotidiens) parlent de la vie des gens avec un luxe de métaphores parfois hasardeuses. L’accent : alors que le « parler parigot » est en voie de disparition, il demeure bien vivant dans la plupart de nos provinces. Je ne peux, hélas, parler comme Marc Veyrat, car cela ne se faisait pas, dans la seconde moitié du XXe siècle, dans les familles soucieuses de faire grimper à leur rejeton les barreaux de l’échelle sociale. On était persuadé que l’accent du terroir était un handicap rédhibitoire pour entrer dans le cercle restreint de l’élite. Mon oreille est cependant suffisamment exercée pour percevoir l’origine précise de tous les locuteurs issus de l’aire du franco-provençal (Savoie, Lyonnais, Dauphiné, Suisse romande, Forez).

Je suis provincial, et fier de l’être, sans pour autant être régionaliste ni sujet au ressentiment envers un pouvoir parisien supposé être la source de tous les maux dont souffrent nos départements. Il faut bien reconnaître que les pouvoirs locaux, issus de cette fameuse décentralisation initiée par Gaston Deferre au début des années 1980, ne sont pas plus vertueux, loin de là, que les tutelles exercées par les diverses administrations centrales. La province, c’est d’abord un art de vivre, de se donner le temps de réfléchir sans être constamment soumis aux sollicitations de l’instant. C’est s’offrir le plaisir de venir à Paris en visiteur, choisissant ceux que l’on veut rencontrer, et évitant les fâcheux qui auraient su vous trouver si vous étiez parisien.

Le TGV a beau avoir considérablement réduit les distances entre les provinces et Paris, elles perdurent dans l’esprit de ceux pour qui rien d’important ne saurait exister au-delà du périphérique. « T’habites en Haute-Savoie ? Mais c’est loin ça ! » J’ai beau expliquer que le vaste monde m’ouvre ses bras grâce à la proximité de l’aéroport de Genève − plus proche de chez moi que ne l’était jadis Roissy de mon logis parisien −, et qu’aucune nouvelle ne saurait m’échapper grâce à Internet, je reste pour eux un original, voire un misanthrope.
D’accord, c’est loin. Mais loin d’où ?[/access]

*Photo : www.geodruid.com

N’allumez pas n’importe quoi avec la flamme olympique

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L’inénarrable Gérard Holtz nous a glacé le sang, hier, lors du direct de France Télévisions depuis les JO, en nous révélant un terrible cas de dopage décelé par les autorités sportives chez un judoka . Après avoir rassuré ses ouailles sur la nationalité du délinquant, qui n’était bien sûr pas français, Gérard a révélé au bon peuple le nom de l’abominable produit dopant retrouvé dans l’urine indigne du judoka américain Nicholas Delpopolo, 23 ans, arrivé 7ème du tournoi dans la catégorie des moins de 73 kgs le 30 juillet dernier. Il s’agit, nous dit Gégé de son air le plus pénétré, « d’acide 11-nor-delta-9-tétrahydrocannabinol carboxylique ».

Brrr, ce nouveau produit dopant au nom barbare a de quoi terrifier le pékin moyen, fût-il londonien. Mais les djeuns qui écoutaient ont dû tiquer : même nuls en chimie, ils savent tous que le tétrahydrocannabinol, plus connu sous son diminutif de THC est le principe actif des cigarettes qui font rire en plein cours de maths.

Un qui ne rigole pas, c’est l’infortuné judoka, qui a été a été exclu aussi sec des Jeux. D’après le CIO, « l’athlète a expliqué que son test positif était dû au fait qu’il avait consommé par inadvertance, avant de partir pour les Jeux Olympiques, de la nourriture contenant de la marijuana, ce dont il n’avait pas conscience ». Sans rire ?

Moi président, je nommerai des préfets socialistes…

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François Hollande avait promis plus d’éthique dans les nominations. Raté, ce sont les proches de la gauche qui ont été promus. Nicolas Sarkozy voulait une « République irréprochable ». Lors de sa campagne de 2007, il avait promis « Le Président, c’est l’homme de la Nation, ce n’est l’homme d’un parti ou d’un clan ». Avec un objectif : « Je veux que les nominations soient irréprochables ». Plus tard, on a eu l’Epad, Boris Boillon et son slip de bain ambassadeur en Tunisie, les parquets et les préfectures verrouillées par des proches… Bref, en cinq ans, Sarkozy a placé ou essayé de placer ses fidèles un peu partout quel que soit leur degré de compétence ou de légitimité.
Certes, l’ex-président a fait un effort en nommant un président de gauche à la tête de la Cour des Comptes, en la personne de Didier Migaud. Il a demandé à sa majorité de laisser au PS, alors dans l’opposition, la présidence de la Commission des finances à l’Assemblée. Il a nommé des ministres issus de la gauche dans son gouvernement, dont Jean-Pierre Jouyet (affaires européennes), un intime de Hollande. Il a placé Jack Lang et Michel Rocard dans diverses commissions de réflexion. Le risque : faire grincer des dents dans son propre camp. On se souvient de Devedjian réclamant « l’ouverture, jusqu’aux sarkozystes ! ».

On croyait que Hollande, le « président normal » allait rompre avec le népotisme. Il critiquait en février dernier dans Acteurs Publics, les « nominations politiques, surtout au ministère de l’Intérieur et à la Chancellerie ». « Un retour à l’impartialité de l’État s’impose », clamait-il. Un de ses premiers gestes, avant même les législatives, fut de remplacer les trois piliers de la police sarkozyste. Michel Gaudin, préfet de Police de Paris, supplanté par Bernard Boucault, proche de Ayrault et ex-directeur de cabinet de Daniel Vaillant. On fait mieux comme fonctionnaire non politisé. Les autres remplaçants sont moins marqués. Patrick Calvar, ex de la DGSE, a succédé à Bernard Squarcini au renseignement intérieur et Claude Baland a pris la place de Frédéric Péchenard, directeur général de la police nationale.

Mais ce n’était qu’un début. Trois mois à peine après l’alternance, une purge des préfets et des magistrats sarkozystes a eu lieu. Philippe Courroye, procureur de Nanterre, réputé proche de l’Elysée, a été exilé contre son gré avocat général à la Cour d’appel de Paris, une mutation qu’il conteste en justice. Certes, Courroye n’avait pas vraiment l’image d’un magistrat indépendant mais le gouvernement aurait pu mettre les formes en évitant de faire passer sa mutation comme une chasse aux sorcières.
Le comble est que son remplaçant pourrait être le procureur de Nîmes Robert Gelli. Gelli est l’ex-conseiller justice de Jospin, il est surtout l’actuel président de la Conférence nationale des procureurs de la République. La CNPR avait lancé en décembre dernier une pétition inédite signée par presque tous les procureurs de France critiquant la politique pénale de l’ex-majorité et réclamant plus d’indépendance. Un procureur de gauche et anti-sarkozyste évince un procureur de droite et sarkozyste, joli coup.

L’annonce officielle du débarquement de Courroye s’est faite dans le Journal Officiel du 3 août. Or dans le même JO, figurait le remplacement de deux préfets symboles du sarkozysme, Joël Bouchité et Eric Le Douaron. Preuve que la gauche ne prend vraiment pas de gants. Joël Bouchité, ex-conseiller sécurité de Sarkozy, a été remplacé à la préfecture de l’Orne, moins d’un an près sa nomination, par Jean-Christophe Moreau, ex du cabinet de Chevènement, jusque-là directeur général de l’Assemblée des départements de France… présidée par la gauche. Eric Le Douaron était jusque là préfet de l’Isère et se retrouve lui aussi sans poste. Le Douaron avait été installé par Sarkozy en juillet 2010 à l’occasion du fameux discours de Grenoble. Un effort a néanmoins été fait: Le Douaron a été remplacé par Richard Samuel, préfet proche de la droite, qui a notamment dirigé le cabinet de François Baroin.
Autre cas : celui de Patrick Stéfanini, débarqué de la préfecture de la Région Aquitaine. Nommé en mai 2011, Stéfanini fut directeur de cabinet de Juppé au RPR puis condamné dans l’affaire des emplois fictifs à dix mois de prison avec sursis. Il a été remplacé par Michel Delpuech, ex-directeur de cabinet de MAM à l’Intérieur mais surtout issu de la promotion Voltaire (1980) de l’ENA… comme François Hollande.

D’autres remplacements ont eu lieu dans nombre de ministères, notamment à Bercy. La compétence ou la loyauté des virés étaient-elle en cause ? Peut-être. Mais s’il s’agit de trouver des préfets « neutres », des magistrats « indépendants », pourquoi retrouve-t-on autant proches de la gauche parmi les promus ?
En fait, Hollande agit comme Sarkozy en cherchant à verrouiller le pouvoir par le jeu des nominations. Son objectif est purement partisan. Il veut montrer qui tient les rênes du pouvoir. Pratiquer l’ouverture comme son prédécesseur peut faire gagner des points de probité mais fait perdre à coups sûrs des points d’autorité. Il a peut-être nommé Roselyne Bachelot au sein de la Commission pour la moralisation de la vie politique mais ce n’est qu’un alibi sans conséquences.
Car Hollande a aussi son clan. Sarkozy avait le Fouquet’s, l’actuel chef de l’Etat a la promotion Voltaire. Son secrétaire général Pierre-Réné Lemas, sa directrice de cabinet Sylvie Hubac, son ministre de l’Emploi Michel Sapin, en sont issus. Sans oublier son ami Jean-Pierre Jouyet, nommé à la tête de la Caisse des dépôts malgré sa trahison sarkozyste. Cette promotion vaut aussi au Président « normal » des soutiens un peu plus encombrants. Comme Henri de Castries, PDG d’Axa, qui lui avait fait un don de 7500 euros pour la primaire socialiste. Un patron du CAC 40 qui aide « l’ennemi de la finance », cocasse.

Évidemment, Hollande et Sarkozy ne sont pas les premiers chefs de l’Etat à placer leurs proches aux postes clés. Mais tous deux sont arrivés aux commandes armés de promesses de probité et d’éthique. Sarkozy voulait rompre avec les années Chirac et ses emplois fictifs. Hollande voulait rompre avec l’Epad et les chèques de Bettencourt. Les deux ont fait tout le contraire une fois arrivés au pouvoir. Voilà enfin une tradition française qui ne risque pas de se perdre…

*Photo : TF1

Les JO, c’est du propre !

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L’uchronie que l’écrivain Emmanuel Carrère appelle justement « un divertissement mélancolique » consiste à imaginer ce que serait notre présent si l’histoire avait connu une direction différente. On sait, par exemple, que les Jeux Olympiques ont été relancés à Athènes par le français Pierre de Coubertin à la fin du dix-neuvième siècle et que c’est donc pour ça que le Français est la langue officielle de l’olympisme… Ah, on ne souffle dans l’oreillette qu’il y aurait de plus en plus de dérogations à cette règle et qu’elle serait même en passe d’être définitivement oubliée. Bon, eh bien, peut-être que cela apportera une pierre supplémentaire à l’uchronie olympique que nous vous proposons.

Pourquoi en effet ne pas imaginer que quelques aristocrates anglais ayant fréquenté Oxford et Cambridge, aidés par la fabuleuse fortune des premiers industriels, décident de relancer la chose en 1812, à la fois par amour de l’Antiquité, du sport et, de manière plus politique, pour tenter une entreprise internationale aux allures pacifistes mais qui soit en même temps une arme de guerre contre l’envahissant Napoléon.
Ces JO de Londres 2012 marqueraient alors le glorieux bicentenaire des Olympiades réinventées par le Royaume-Uni.
Il y aurait toute une littérature sur la question. Un roman de Dickens, David Twist, raconterait comment malgré la misère noire et les préjugés de classe, un jeune orphelin malnutrit finirait par triompher de ses malheurs en devenant champion olympique du 110 mètres haies (l’habitude de fuir les policemen dans les bas-fonds de Hackney) aux JO 1832 d’Anvers. Dickens raconterait aussi, avec son ironie et son art du réalisme, le contraste entre la fête dans les stades et la misère noire persistante dans certains quartiers ainsi que les conditions de travail épouvantables de ceux qui sont employés sur les différents sites.
On peut aussi imaginer que le jeune Friedrich Engels, envoyé par son père, filateur sponsor de Wuppertal, aux JO de Manchester de 1844 ajoute un chapitre sur ces « travailleurs » des jeux dans son remarquable premier livre La situation des classes laborieuses en Angleterre, reportage effroyable sur les dégâts humains de la révolution industrielle et qui précipitera sa rencontre avec Marx.

Mais il semblerait que toutes les uchronies se terminent de manière identique. Finalement, après quelques siècles de détournement, l’Histoire reprend son cours et nos présents possibles se ressemblent tous. Le roman imaginé de Dickens et le chapitre supplémentaire de Engels n’auraient ainsi rien changé au fait qu’aujourd’hui, à Londres, derrière la clinquante façade des JO, des gens travaillent dans des conditions difficilement acceptables.
Au point que le Daily Mail, pourtant pas la feuille préférée des gauchistes, s’indigne notamment du sort fait au personnel d’entretien du site olympique. Bien entendu, comme le Royaume Uni est une économie merveilleusement ouverte, la plupart des nettoyeuses et des nettoyeurs sont des étrangers. L’étranger, c’est pas cher, ça ferme sa gueule et puis les mêmes qui l’emploient le ressortent au moment des élections pour jouer avec la xénophobie. Tout bénef, on vous dit…
Ceux de Londres 2012 vivent dans un camp à l’Est de Londres, pas loin du Village Olympique mais bien planqué entre canaux et rocades. Il y a dans ce paradis, en moyenne, une toilette pour 25 et une cabine de douche pour 75. La pluie a depuis longtemps rendu l’endroit boueux voire inondé. Ils vivent, hommes et femmes mélangés, dans des cabines métalliques mais la promiscuité qui favorise les rencontres a son prix. Ils doivent payer 18 livres par jours à titre de loyer, c’est-à-dire 350 euros pour une quinzaine. Moins qu’un cabanon sur la côte varoise, c’est donné, non ?

La société en charge de ce camp, Spotless International Services, fait tout de même attention à ses gentils locataires. Pour sa défense, quand on lui fait remarquer que les familles ne peuvent rendre visite aux employés, elle se dit soucieuse de la sécurité des visiteurs. Et pour éviter que des mal-embouchés aillent baver auprès des journalistes, ces employés ont dû signe une clause de confidentialité, notamment vis-à-vis de la presse, sur leurs conditions de vie et de travail.
Mais la preuve que Spotless International Services n’a rien à cacher, c’est qu’elle fait remarquer qu’elle a mis à disposition de ses locataires une connexion internet gratuite !
Alors bien sûr, il ne s’agit pas de prisonniers politiques, de minorités persécutées, d’opposants torturés qui pourraient interpeler la communauté internationale sur la nécessité d’un boycott comme ce fut le cas (inefficace) pour le Mondial de 1978 ou les JO de Moscou de 1980.

Mais malgré tout, même en acceptant des économies de marché nécessairement inégalitaires, est-ce être un abominable marxiste que d’exiger que tous ceux qui travaillent à la réussite de « cette grande fête » le fassent dans des conditions minimales de dignité ? Que lorsqu’on pose ses fesses sur le banc propre d’un stade (d’ailleurs souvent vide) pour assister aux compétitions d’athlétisme, on soit certain que les gens qui l’ont nettoyé ne soient pas traités en quasi-esclaves ?
Tout comme, pourquoi pas, on peut espérer que le matériel sportif utilisé par les athlètes ait été fabriqué dans des pays qui ne font pas travailler les enfants et respectent les normes d’horaires édictées par le BIT.
Parce qu’aux JO, si j’ai bien compris, l’essentiel n’est pas de faire gagner le maximum de thunes mais de participer à un certain épanouissement collectif. Non ?

*Photo : stupidpony

Souvenirs d’un résistant d’opérette

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Lorsque j’étais un adolescent banlieusard qui se rendait au concert des Béruriers noirs, d’Oberkampf ou de La Souris déglinguée, aux débuts des années 1980, il y avait les skinheads. Cela faisait partie du folklore. Avec ma bande de copains, on avait un look vaguement punk, on écoutait les Clash, les Sex Pistols et les Ramones, et on rêvait parfois d’en découdre avec ces gros méchants au crâne rasé. Ils nous foutaient la haine, les skins, et on leur aurait bien dit leur fait à coup de lattes, comme on disait alors.[access capability= »lire_inedits »] Toutes sortes de légende couraient à leur sujet. On parlait de rencontres, à coup de battes de base-ball et de chaînes de vélo, dans des centres commerciaux déserts, de morts dont la police ne parlait jamais. En réalité, il ne se passait pas grand-chose. Parfois, on croisait le regard de ceux qui, parmi les « skins » appartenaient à la variété de stricte obédience : rangers, bombers et boule à zéro. La plupart du temps, impressionnés et velléitaires, on s’écartait prudemment de leur chemin et on baissait piteusement les yeux.

Dans d’autres contextes, je vous prie de croire qu’on était quand même très audacieux. La preuve ? On avait écrit « Anarchy for the lycée privé » sur nos sacs US. Antéchrists de pacotille, nous séchions les cours d’allemand et le caté pour aller enchaîner les parties de flipper et de Space Invaders au café du coin. Tous les prétextes théologico-politiques étaient alors bons pour alimenter notre insatiable fainéantise. On ne risquait pas grand-chose : les curés du lycée, par peur de la ringardise, couraient après l’esprit 68 et les punitions, les heures de colle et les avertissements tombaient avec parcimonie. Du moment que les résultats étaient corrects, pas de risque de se faire virer. Les pères louchaient déjà plus vers les taux de réussite au bac que vers la réputation de bonne tenue du lycée de leurs rejetons. La révolution libérale était en marche.

L’autorité, doutant d’elle-même et moquée par le siècle, ne nous faisait plus vraiment peur. Mais on était à peine sortis de l’enfance et de ses contes de fées : il nous fallait bien des épouvantails de substitution. Patrons, prêtres et pères ayant été destitués, le skinhead était la version la plus psychologiquement acceptable et la plus moralement valorisante du croque-mitaine.

Avec le recul, je me rends compte à quel point ces effrayants personnages nous servaient de modèles dans nos petits jeux quotidiens. Au lycée, on serrait les mâchoires et on jouait les caïds face aux petits minets de droite, à mocassins et pull Benetton. Lorsqu’on consentait à desserrer les dents, c’était pour ricaner de ces fils à papa soucieux de plaire aux filles qui écoutaient Imagination et Michael Jackson. Il arrivait aussi que l’on se frite un peu avec les Arabes du coin, que nos mines de faux prolétaires à perfecto et rangers ne trompaient pas. Ils nous prenaient pour ce que nous étions, des petits-bourgeois qui se prenaient pour des voyous. Tout ça, c’était longtemps avant l’euro, la grippe H1N1, le principe de précaution et l’« islamophobie ». Les horreurs du XXe siècle étaient loin derrière nous et les tragi-comédies du XXIe loin devant.

Puis est apparu à la télé le Front national. C’était sympa. On pouvait regarder enfin dans les yeux la bête immonde. J’avais à peine la quinzaine et j’étais déjà anti-Le Pen. Lorsque Jean-Marie Le Pen entrait sur le plateau de L’Heure de vérité, c’étaient les démons de la vieille France qui ressuscitaient devant nos yeux. Formidable spectacle ! On devinait, derrière le tribun animé d’une hargne inédite à l’égard des journalistes et de l’« establishment », toute une théorie de vieux types bizarres qui défendaient des trucs aussi indéfendables que Vichy, l’Algérie française ou la France chrétienne. À mille lieues de notre monde. Notre France banlieusarde n’était guère reluisante, mais elle sentait le neuf. Les barres d’immeubles avaient trente ans au plus, les voitures proliféraient et le centre commercial sorti de nulle part dans les années 1970 aimantait petits et grands. Au cinéma, on voyait l’Amérique avec ses vastes banlieues couvertes de pavillons gorgés d’écrans télé et de magnétoscopes qui ressemblaient aux nôtres, mais en mieux : plus grands, plus riches. Spielberg et sa casquette étaient jeunes, décontractés, heureux de vivre. L’avenir était un vaste jeu vidéo, entrecoupé de pénibles contraintes professionnelles.

La musique, quant à elle, nous ouvrait à l’Angleterre thatchérienne à laquelle les Clash résistaient héroïquement à coup de riffs vengeurs. C’était beau, c’était grand. Face à ces merveilles, la France, dans son épaisseur historique, c’était quoi ? Un homme politique borgne et hargneux qui aboyait sur le monde entier, au nom de valeurs incompréhensibles.
C’était en 1984 et j’avais 15 ans. Il m’aura fallu quinze autres années et même plus pour comprendre et accepter, au fil de quelques lectures et d’heureuses rencontres, que le vieux croquemitaine ne résumait pas l’esprit de la France d’antan. Quinze ans. Pas de quoi être fier. Et je me suis laissé dire que pour certains, la plaisanterie durait encore.[/access]

*Photo : partisansidf.wordpress.com

Marx à la plage

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Karl Marx a dépeint les turpitudes de la classe ouvrière avec un réalisme d’autant plus acéré que son entreprise tout entière reposait sur une rêverie des plus fantasques : la réconciliation de l’humanité avec elle-même. Le Play a pu s’offrir le luxe de mener les premières enquêtes sociologiques de terrain parce que son but était de démontrer la supériorité de la cellule familiale traditionnelle, une conviction aussi fantasque et aussi peu scientifique que la précédente. La condition sine qua non du réalisme en politique est la présence d’une sorte de délire préliminaire dont nous aurions tort de minimiser l’importance. Celui-ci peut adopter la forme d’une méditation somptueuse sur le destin du capitalisme ou les traits d’une simple marotte. Pour ma part, je suis obsédé par les Eurobéats, de sorte que tout ce qui touche au fédéralisme me semble frappé d’irréalisme (je dois à la vérité de dire que je ne sais même pas pourquoi ces gens m’agacent). Mes amis de gauche, eux, sont obsédés par le risque contraire, de sorte que tout ce qui prévient l’expansion constitutionnelle de l’UE leur rappelle très désagréablement les vieilles lunes du souverainisme. Quant à mes amis de droite, inutile de préciser que tout ce qui ne favorise pas l’extension du marché et la diminution de l’Etat leur semble particulièrement naïf.

Il est certain que cette prétention à parler au nom du réel ne convainc que nous-mêmes. Chacun de nous a un peu raison, autant du moins que l’autorise la marotte qui l’anime. Mais l’important est de ne pas perdre de vue le lien qui unit, comme chez Marx, délire et réalisme. Sans la volonté de prouver quelque chose de faux, passion que j’estime proprement humaine, sans doute même n’éprouverions-nous aucun intérêt pour cette chose ennuyeuse que l’on appelle la vérité.