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Chevènement réhabilite le roman national

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Sortir la France de l’impasse, telle est la proposition de Jean-Pierre Chevènement, dans son livre-programme éponyme paru le 5 octobre. Car pour le « Ché », il n’existe qu’une seule façon efficace de « faire bouger les lignes ». « Y a-t-il d’autres moyens, les institutions de la V° République étant ce qu’elles sont, que de se porter candidat ? », s’interroge-t-il.

L’homme a toutefois adopté une façon originale de faire campagne. Après La France est elle finie ? couronné du prix du livre politique 2011, et son ouvrage d’entretiens avec Luc Chatel sur l’école, il signe son troisième opus en moins d’un an.

On connaît les sujets de prédilection du sénateur de Belfort. Adversaire de toujours du « néo-libéralisme », il avait salué la thématique montebourgeoise de « démondialisation ». Mais sa cible principale demeure « l’Europe de Maasticht », cheval de Troie de la globalisation et du capitalisme financier. La construction européenne que nous connaissons souffre en effet de nombreux vices de conception. Avec l’Acte Unique (1986) et la libéralisation des mouvements de capitaux, concession faite à Mme Thatcher pour arrimer la Grande-Bertagne à l’Europe, Jacques Delors fit le choix d’offrir notre économie à la rapacité des marchés.

Autre vice de conception : celui qui présida à la création de la monnaie unique. La zone euro n’étant pas une « zone économique optimale » telle que définie par Robert Mundell, l’usage d’une même devise par des pays dissemblables ne pouvait qu’induire la divergence de leurs économies. C’est le cas aujourd’hui, avec une Allemagne forte de ses excédents commerciaux, à laquelle on demande de payer pour sauver des économies dévastées par la crise, en Grèce, en Irlande, au Portugal, et bientôt en Espagne, en Italie et en France. Nous verrons, dans les prochains jours, comment nos dirigeants viennent à bout des contradictions qui traversent le continent et fendillent toutes les solidarités. L’enchaînement des sommets européens et le G20 des 3 et 4 novembre prochain devraient livrer un aperçu des espoirs qu’il demeure raisonnable de placer dans l’eurozone.

Notre auteur donne un certain nombre de pistes pour sortir l’Europe de l’ornière. A l’en croire, mettre fin au séisme économique qui secoue l’Europe passe par une réforme du fonctionnement de l’euro. On peut choisir de modifier les statuts de la Banque centrale européenne (BCE), afin que celle-ci cesse enfin de lutter contre une inflation qui n’existe plus pour s’attaquer aux problèmes- eux, bien réels- de la croissance et de l’emploi. En autorisant la BCE à monétiser massivement la dette des pays en péril, peut-être pourrait-on encore sauver la monnaie unique.

Prudent, Chevènement prévoit toutefois un « plan B ». S’inspirant largement des propositions de Jacques Sapir, il envisage de transformer l’euro en simple monnaie commune, autrement dit en un « panier des monnaies qui le constituerait ». Utilisable pour les seules transactions externes, garantissant des possibilités d’ajustement des devises nationales, ce système permettrait d’accueillir nombre de nouveaux Etats (de la Grande-Betagne aux pays de l’Est) au sein d’une eurozone au fonctionnement souple.

Son bilan de l’Europe repose finalement sur un constat : si celle-ci ne fonctionne plus, c’est parce qu’elle fut initialement construite dans une optique fédéraliste de mauvais aloi. Il s’agissait d’effacer l’idée de « nation », trop vite assimilée à sa pathologie, le nationalisme. Il y avait, chez les Pères fondateurs, une bonne dose de cet « antinationisme » diagnostiqué par Pierre-André Taguieff. Et l’ancien ministre de se désoler : « les élites françaises ont rallié de Gaulle en 1944, mais au fond d’elles-mêmes, elle n’ont jamais repris confiance en la France ».

Le mal était profond, à tel point qu’il sévit encore aujourd’hui. Nos élites ne peuvent évoquer l’idée de nation sans se croire immédiatement contaminées par « l’idéologie française », cette maladie imaginaire inventée par Bernard-Henri Lévy. Ainsi, cependant qu’elles se livrent à une course effrénée à la dilution de la France dans l’Union, elles sabotent le cadre national, celui-là même dans lequel s’exerce la démocratie.

Nous quittons alors les sentiers de l’économie pour découvrir les mille autres dommages générés par cette idée libérale que la nation est un monstre, le peuple une engeance brutale et « lepénisée », et qu’à l’acquisition de droits collectifs, mieux vaut préférer l’exaltation de l’individu atomisé et de sa singularité. « C’est désormais l’individu dans ses identités multiples, qui doit être émancipé, et non plus le salarié dans son rapport à la production » écrivait Laurent Bouvet.

Quant au « lion de Belfort », il voit les effets de cet effacement de la démocratie à l’œuvre partout : naufrage de l’école, abandon des « valeurs républicaines », complaisance envers la doxa antiraciste de médias qui « traquent la liberté d’expression dès lors qu’elle mord sur les lignes jaunes du politiquement correct ».

Ainsi Jean-Pierre Chevènement s’aventure-t-il sur des thématiques hélas désertées par sa famille politique, renvoyant dos à dos le « sans-papiérisme » de gauche et le mythe étriqué de l’immigration-zéro. N’hésitant pas à avaliser les thèses injustement controversées d’un Hugues Lagrange, plaidant aussi bien pour le refus du communautarisme que pour le rejet du racisme, il passe en revue tous les impensés de la gauche d’accompagnement : intégration, laïcité sans concession, conditions d’acquisition à la nationalité. Il va même jusqu’à pourfendre le droit de vote des immigrés aux élections locales, ce tronçonnage absurde de la citoyenneté, cette appartenance au rabais.

Finalement, Sortir la France de l’impasse mérite davantage que des ajustements économico-budgétaires à la marge. C’est toute une conception du pays qu’il convient de revoir, en lui réapprenant à s’aimer lui-même, afin qu’il sache se faire aimer de ceux qui le choisissent.

Plus que le « rêve français » qu’il conviendrait de « réenchanter », c’est le « roman national » qu’il faut réhabiliter. Non pour se complaire dans la nostalgie pleurnicharde des chantres du rétropédalage, mais parce que du passé, on ne fait jamais table rase. L’assumer, et même l’aimer est encore la meilleure façon d’envisager l’avenir.

Sortir la France de l'impasse

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Kadhafi et Boursorama

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La publicité sur internet n’a pas que des amis. Les reproches vont bon train touchant son caractère intrusif. Difficile de visionner la mort de Kadhafi, par exemple, sans passer par le dernier clip de Boursorama-Banque.(« Tous les services d’une vraie banque, simplement et sans frais »).
Avant d’entre-apercevoir le dictateur défiguré sur le site de BFM, l’internaute devra d’abord apprécier les images somptueuses du nouveau clip de BforBank Parce que maintenant ma banquière, c’est moi »).

Quel rare moment de vérité. Quelle magnifique leçon de réalisme involontaire. Un grand merci aux annonceurs pour leur cupidité. Sans eux, nous en serions réduits à écouter le communiqué des vainqueurs ou l’analyse, plus trompeuse encore, des philosophes moraux.

Il est heureux que les annonceurs aient tenu coûte que coûte à leurs messages publicitaires. S’ils avaient eu la décence élémentaire de retirer leurs réclames au moment de montrer un cadavre, ils n’auraient jamais fait mouche.

Monsieur de la Boursoufle

Dans les années quatre-vingt, la classe moyenne-moyenne, plutôt de gauche, hostile en paroles au libéralisme pur et dur, en avait la tentation. Elle pensait secrètement que le marché serait pour elle providentiel, à la condition que l’Etat conserve un peu de son autorité régulatrice. Son idéologie se résumait aux Droits de l’Homme — comprenons : les Désirs du Cadre. Voilà pourquoi, pragmatique, elle rejetait la révolution et prônait la gestion. Elle était hégéliano-blairiste. Or, les années passant, elle se paupérise. Le chômage, la précarité, l’assistance la guettent. Depuis la crise, le crash social la hante.

Dès lors, la « mondialisation » ne lui semble plus le fin mot de l’Histoire. Elle regrette le « monde d’avant » — qu’il lui paraissait urgent, il n’y a pas si longtemps encore, de réformer, de moderniser, d’européaniser, afin d’y inscrire son dynamisme. La vie y était plus humaine et authentique : plus décente, comme elle dit à présent.

Chue de la hauteur des temps à laquelle elle ne s’est jamais vraiment hissée, la classe moyenne-moyenne pourrait, comme la classe ouvrière, verser dans le populisme xénophobe. Mais elle ne veut pas désespérer du progrès. Elle opte alors pour une éthique de l’indignation mêlée de pensée sociale-démocrate libertaire et augmentée d’une conscience écologique. Redevenue contestataire, son discours tourne autour d’un axe idéologique Hessel-Onfray-Hulot — blablas médiatiques et populaires dotés d’un faible coefficient d’intelligence et d’une haute teneur en ressentiment.

Le Parti Socialiste représente les intérêts en faillite de la classe moyenne-moyenne. Or l’homme qui, aujourd’hui, au P.S., exprime le plus habilement le désarroi de cette catégorie malmenée et, en même temps, désireuse de demeurer moyenne même si c’est moyenne-pauvre, c’est Arnaud Montebourg.

Montebourg a un côté rodomont, comme Mélenchon, mais moins crocs-dehors. Plus rond. Cela tient à ses traits empâtés, sans doute. Toutefois Montebourg n’est pas que joufflu. Il est bouffi. Bouffi de lui-même, de sa rhétorique de Sixième République à géométrie variable. Un jour il est contre l’Europe, le cumul des mandats, la libre mondialisation, un autre il n’est pas si contre. À l’image des gens dont il se veut l’avocat, en voie de prolétarisation mais qui n’ont pas encore perdu tout espoir de redevenir moyens-moyens, il oscille entre radicalité et modération. D’où sa morgue. Avant de lâcher son verbe avec un sourire satisfait, il a une manière d’en gonfler ses petites bajoues.

Rien d’étonnant que la classe moyenne-moyenne appauvrie, d’autant plus forte en gueule qu’elle est impuissante et humiliée, se reconnaisse dans ce petit Monsieur de la Boursoufle.

Tu enfanteras dans la couleur

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Marni Kotak

Toi aussi, cher lecteur, tu peux être artiste ou même performancier. D’ailleurs, tu l’es déjà mais tu ne le sais pas, parce que de l’art, tu en fais comme Monsieur Jourdain de la prose. Ne fais pas le timide, je t’assure, c’est facile : il te suffit de le décider et le dîner que tu partageras avec tes copains ou même tes douze heures quotidiennes de sommeil, ronflements compris, deviendront des œuvres d’art. Si tu es malin, peut-être même que des gogos paieront pour les voir en live ou sur internet.

Nous avons longtemps pensé que l’art existait par des œuvres qui parfois, reproduisaient la vie. Puis l’art abstrait s’est affranchi du réel, tout en poursuivant la quête du beau par d’autres moyens. Il fallait de l’inspiration, de la concentration du travail, de l’esprit et du cœur, du talent ou du génie. Puis on célébra un art jus-de-crâne dit conceptuel, délivré de toute ambition esthétique, avant de découvrir, grâce à la « Merda d’artista » de Piero Manzoni et bien d’autres professionnels de la transgression, que toute production d’un artiste, y compris ses matières fécales et ses sécrétions intimes, devait être considérée comme une œuvre.

L’Américaine Marni Kotak a trouvé la formule ultime – l’art total. Puisqu’elle est une artiste, sa vie elle-même est une œuvre d’art. C’est donc en public et dans une galerie de Brooklyn qu’elle accouchera de son premier enfant et, par la même occasion, d’une œuvre intitulée « La naissance de Bébé X ». On imagine aisément les pompeux cornichons avant-gardistes qui se pâmeront devant tant d’audace.

L’obsession maladive de la célébrité ne date pas d’hier. Elle nourrit la presse people et les tabloïds. Avec la téléréalité, des bataillons de jeunes gens deviennent volontairement le combustible qui fait tourner la machine spectaculaire. Des milliers, peut-être des millions de gens, qui ne jouissent plus que du regard de leurs semblables, exhibent sur internet la banalité de leur existence. Que cette déplorable disposition entre au musée, on ne sait pas très bien s’il faut en rire ou s’en affliger. Il faut s’y faire : plus il y a d’artistes, moins il y a d’art.

L’art total de Marni Kotak ne se contente pas d’imiter le Loft, il a un petit genre « Truman Show ». Sa vie à elle ne lui paraissant sans doute pas suffisante pour tenir la distance, elle compte exposer celle de son enfant, de sa naissance à son entrée à l’université et, précise-t-elle, à son accession à l’autonomie – qui, après un tel traitement, devrait intervenir vers l’âge de 70 ans. Sans oublier, j’imagine, ses séances de psy. Tout cela dans le cadre d’une œuvre nommée « Raising Baby X » (« Elever Baby X ») sans doute sponsorisée par une entreprise de com.

Alors, on a beaucoup reproché à notre Président de se mettre en scène, mais je trouve qu’il est petit-bras. Parce que nous, on n’a même pas le droit d’assister à la naissance du prince-héritier. C’est dégueulasse.

Sardou : ne m’appelez plus jamais réac

Michel Sardou est un grand naïf. Je me souviens d’un Sept sur Sept de 1993. Il était l’invité d’Anne Sinclair et il avait espéré tout haut qu’Edouard Balladur, premier ministre de la seconde cohabitation, deviendrait ensuite celui d’un Jacques Chirac élu deux ans plus tard. Pourtant très jeune, j’avais trouvé bien candide ce « conscrit de mon père »[1. Expression jurassienne qui signifie que Sardou aurait pu faire le service militaire avec mon père, étant de la même promotion que lui], qui côtoyait tout ce beau linge bien davantage que le jeune militant provincial que j’étais.

Près de vingt ans après, cette touchante naïveté n’a pas disparu. Sardou narre avec étonnement sa « convocation » à l’Elysée après qu’il eût des mots sévères envers l’hôte des lieux. Cela doit faire plus de trente ans qu’il connaît Nicolas Sarkozy, et il découvre comment fonctionne le personnage. Bernard-Henry Lévy avait expliqué, sur France Info il y a deux ans environ, sa relation au Président en ces termes : « On est avec lui ou contre lui. Il ne peut pas imaginer qu’on soit son ami et qu’on ne le soutienne pas politiquement ». Et BHL d’ajouter qu’il savait lui, dissocier amitié et proximité politique, ce qui l’avait amené à soutenir Royal en 2007 malgré son amitié pour Nicolas Sarkozy, ce dernier ne pouvant l’accepter. Sardou, l’ami, découvre aujourd’hui ce trait de caractère -guère flatteur- du Président. Sardou l’électeur, en revanche, semble déjà déçu depuis quelques mois. Dans un entretien accordé au Parisien en mai 2010, il n’était déjà guère tendre avec le Président : « J’y ai cru, je n’y crois plus. Quand on vous promet quatorze réformes et que l’on en fait pas une… Je suis déçu. » Au point qu’aujourd’hui, lorsqu’on lui demande s’il pourrait voter à gauche, il répond : « Pourquoi pas ? »

Et là, les amis, c’est quand même une révolution. Fermez les yeux et imaginez l’auteur du Temps des Colonies, de Je suis pour, des Deux écoles et de Vladimir Illitch dans l’isoloir écarter le bulletin de Nicolas Sarkozy pour glisser celui de François Hollande dans l’enveloppe. Je le fais en même temps que vous. Vous y arrivez ? Moi j’y suis parvenu sans peine. Non, je ne me drogue pas ! Et vous aussi, vous y êtes arrivés, ne mentez pas ! Parce que voter à gauche lorsqu’on est de droite en 2012, parce qu’on ne croit pas -ou qu’on ne croit plus- à son candidat, c’est aussi facile que de voter à droite quand on était de gauche en 2007 parce qu’on n’imaginait pas sa candidate présidente. Parce que ce qui était inimaginable en 1974 ou en 1981 quand le clivage droite-gauche signifiait encore quelque chose, ne l’est plus à notre époque.

Ceci, nous le savions déjà si on avait étudié les campagnes référendaires de 1992 et de 2005, lorsqu’on tentait d’expliquer les raisons qui poussent des ouvriers votant autrefois pour le PCF à choisir Marine Le Pen ou que, plus récemment, le projet démondialisateur d’Arnaud Montebourg intéressait, voire mobilisait, au-delà des rangs des sympathisants socialistes. Mais le fait qu’un chanteur aussi populaire que Sardou envisage aussi crûment de voter à gauche constitue un double signe. Le signe de l’obsolescence politique de ce clivage, mais aussi un message las adressé à tous les fans de l’auteur du France : « Je suis comme vous, j’ai compris, ils défendent la même politique. Désormais, je fais comme vous, je zappe !».

Suisse : mouton noir et bouc émissaire

Si les français moyens allaient moins souvent en Suisse pour cacher des lingots d’or et plus souvent pour faire de l’éco-tourisme, ils sauraient que le bouc est une espèce extrêmement répandue dans la faune helvétique. Pour mémoire le bouc, dixit le Larousse (qui est une religion comme une autre) est « le mâle de la chèvre, aux cornes puissantes, à la barbe développée et à l’odeur très forte ». C’est certainement pour ces différentes raisons que l’Union démocratique du Centre (UDC), parti conservateur modernisé promis à un succès électoral important lors des élections législatives qui se dérouleront dimanche prochain, a écarté le fier impala et le goguenard casoar à casque pour faire d’un bouc, Zottel la touffe »), la mascotte de son action.

L’UDC a déjà beaucoup sollicité les animaux. En 2007, pour l’initiative populaire fédérale sur le renvoi des étrangers criminels on voyait, sur l’affiche du parti, un troupeau de moutons blancs bouter hors de la Suisse un mouton noir. Deux ans plus tard, à l’occasion d’une votation sur la libre circulation avec l’Union européenne leur affiche montrait la confédération se faire dépecer par des corbeaux noirs. Une iconographie animalière éprouvante, comme on peut le constater… Mais depuis dimanche, la Suisse vit dans l’angoisse. Zottel, le bouc fétiche de l’UDC a été enlevé chez son propriétaire par un groupuscule d’extrême-gauche antifasciste qui a revendiqué l’action en ces termes : « Maintenant, nous avons aussi un bouc émissaire ». Les obscurs plaisantins n’ont pas hésité à enlever Mimo dans la foulée, chèvre naine compagne de Zottel. L’UDC a fermement condamné le rapt du bestiau : « c’est un acte criminel ! », et a profité de l’incident pour rappeler ses impérissables qualités : « (il est) curieux, intéressé, impertinent, coriace, entêté et résistant. (il) symbolise ainsi la liberté, l’indépendance et l’intrépidité de la Suisse ». Mardi le petit bouc a été retrouvé dans la région de Zurich, attaché à un arbre et barbouillé de peinture noire.

Libé a cru bon de commenter: « Les populistes n’ont pas une touffe d’humour ». Le Matin, quotidien suisse, a titré : « Le rapt du bouc vire à l’affaire d’état ». La péripétie a fait pleurer ou pleurer de rire. C’est selon. Dimanche prochain, l’UDC vise jusqu’à 30% des voix. De quoi redonner le sourire à Zottel. On conseille cependant au parti conservateur Suisse de choisir pour prochaine mascotte un lion ou un guépard : on verra si les antifascistes oseront s’y frotter…

Kadhafi : sans autre forme de procès

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Tout de même, nous n’avons pas de chance, nous, citoyens des démocraties occidentales.

C’est en notre nom, d’après ce que j’ai compris, et des valeurs qui nous font vivre dans des Etats de droit que nous avons attaqué et bombardé depuis une vingtaine d’années la Bosnie serbe (1995), la Serbie (1999), l’Irak (1991 et 2003), l’Afghanistan (2001) et la Libye (2011). A chaque fois, il s’agissait d’en finir avec une tyrannie meurtrière, et ça allait être tellement mieux après, on allait voir ce qu’on allait voir.

Même en admettant que rien ne se déroule tout à fait comme on le prévoit, ce qui peut se comprendre quand on décide d’écraser des fourmilières avec une pluie de missiles thermoguidés, on aurait préféré que ces guerres aient une vertu pédagogique, que civils et militaires ne soient pas morts pour rien et que les dictateurs ou les terroristes ainsi mis en échec puissent rendre des comptes devant le monde entier.

Pour tout dire, on aurait souhaité, de temps en temps, un nouveau procès de Nuremberg ou un nouvel Eichmann à Jérusalem qui ont eu, pour en finir définitivement avec le nazisme, autant d’importance que la défaite du nazisme elle-même. Je fais ce parallèle car je me souviens très bien avoir vu sur les murs de Paris, aux alentours des années 90, des affiches comparant Milosevic à Hitler et, plus tard, les mêmes avec Ben Laden ou Saddam Hussein.

Seulement voilà, à chaque fois, c’est raté. Milosevic est mort dans sa prison par ce qu’il ne prenait pas bien ses gouttes contre l’hypertension, Saddam Hussein a été pendu à peine extirpé de son trou dans le triangle sunnite, Ben Laden a été inhumé en pleine mer après avoir été abattu par des forces spéciales et Kadhafi a manifestement été lynché par la foule.

A chaque fois, des procès qui auraient pu être riches d’enseignements pour comprendre les mécanismes du terrorisme de masse, d’une épuration ethnique ou d’une dictature de type mafieux n’ont pas eu lieu.

On voudrait faire croire à des esprits simples ou exaltés, conspirationnistes ou complotistes que les accusés avaient des choses gênantes à dire pour les accusateurs qu’on ne s’y serait pas pris autrement.

C’est bien dommage : quoiqu’on en dise, quand on veut casser définitivement des légendes sulfureuses, les prétoires, c’est tout de même mieux que les exécutions sommaires.

Hou Hou fais-moi peur !

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Ces dernières semaines, deux opuscules écrits par des égéries féminines du spectacle proposent de révéler la face noire de Marine Le Pen. Un piège bleu Marine et Le Front antinational, respectivement publiés – sinon écrits, diront les mauvaises langues- par Laurence Parisot et Nathalie Kosciusko-Morizet visent à dissuader les électeurs d’aller naviguer dans les eaux sombres du lepénisme. La ministre de l’Ecologie et la présidente du MEDEF en croisade contre la famille Le Pen, excusez du peu.

Dans son essai co-écrit avec sa consœur d’IPSOS Rose Lapresle, la patronne des patrons étaie un scoop tonitruant sur près de 150 pages : la présidente du Front National serait la fille d’un certain… Jean-Marie Le Pen ! Non, vous ne lisez pas un roman-photo gag de Jalons, il s’agit bien de l’idée directrice de ce que Laurent Ruquier a désigné comme « le livre idéal à mettre entre les mains de tous les animateurs qui inviteraient Marine Le Pen ». Comme l’a déclaré Parisot sur son plateau, « le diable c’est Jean-Marie Le Pen » (sic), d’où le caractère infréquentable de sa fille, coupable de ne pas avoir condamné les outrances verbales paternelles. Et comme on ne pactise pas avec le Malin (« c’est servir le populisme que de contribuer au spectacle » nous explique doctement l’héritière d’Ipsos dans un bel élan debordien), on ne saurait décemment débattre avec lui.

Que Marine Le Pen soit islamophobe, antisémite, voire carrément fantaisiste sur son programme économique copié-collé des fiches de Jacques Sapir, madame Parisot a le droit de le penser encore qu’on voudrait savoir précisément sur quels faits sont étayées ces graves accusations. Qu’à cela ne tienne, puisque cette famille sue le racisme et l’amateurisme par tous ses pores, notre brillante entrepreneur n’en ferait qu’une bouchée dans un débat radiotélévisé. Mais on ne discute pas avec Belzébuth, même avec des mains gantées. De toute façon, Laurence Parisot ne s’adresse pas à Marine Le Pen mais à « ses électeurs » aveuglés par leur « fausse conscience » néo-poujadiste. Eh oui, il suffisait d’y penser puisque le MEDEF vous le dit. Un beau cadeau de Noël avant l’heure pour Marine, ravie de pouvoir estampiller ses tracts et affiches d’un slogan en or : « Diabolisée par le MEDEF ! ».

Au moins faut-il reconnaître à Nathalie Kosciusko-Morizet une certaine dose de courage puisque – comble de l’audace- elle a pour sa part accepté de croiser le fer avec la candidate frontiste. L’ennui, c’est que la belle mécanique de son antifascisme éculé est en grande partie construite sur du sable. D’une part, NKM défend la nécessité de maintenir un haut degré d’immigration pour développer le pays, ce qui est son droit le plus strict. Non contente de citer Michèle Tribalat pour nuancer ce credo immigrationniste, Marine Le Pen pointe facilement les contradictions de l’écolo en chef de l’UMP. Nombre des objections de NKM pourraient en effet parfaitement s’adresser à …la Droite Populaire. Un exemple puisé sur le terrain des « valeurs » – c’est-à-dire celui d’un catéchisme moral réduit à sa plus simple expression : le député UMP Jean Auclair a fait fort en réclamant de favoriser l’embauche des « Français de souche » au détriment des enfants d’immigrés. Une préférence ethnique donc, ce que le Front National de papa n’eut jamais le culot de revendiquer publiquement – et qui serait en outre parfaitement inconstitutionnelle ! Mais refermons la parenthèse.

Un peu comme dans leur riposte pathétique au programme du PS, les ténors du parti présidentiel tirent systématiquement à côté dans leurs diatribes anti-Le Pen. Marine Le Pen et François Hollande n’auraient pas de programme mais des projets délétères et coûteux qui mettraient les finances du pays à sec. De la même manière, l’un et l’autre n’auraient aucune crédibilité, et les Français n’en seraient pas dupes, ce qui explique d’ailleurs le stakhanovisme de l’UMP à constituer des groupes de riposte. Le plus grand-guignolesque dans la stratégie anti-FN de NKM est sans doute l’ersatz d’analyse politique qui lui fait amalgamer la gauche et l’extrême droite. Bien sûr, il n’est pas déraisonnable d’apercevoir des « ponts » programmatiques entre la démondialisation à la sauce Montebourg et le protectionnisme national de Marine Le Pen, qui, jusqu’au premier tour de la primaire socialiste, se disputaient tous deux le vote populaire. Mais dans la bouche de notre chère ministre, la convergence objective entre tous ces opposants au libre-échangisme vire à la stigmatisation intuitu personae.
Le grand mirage rouge-brun serait de retour ! Assez comique pour une femme politique qui côtoie au gouvernement l’auteur du premier programme économique du Front National et se fait conseiller par un ancien leader national du FN et du MNR – désormais recyclé dans l’organigramme de l’UMP après un passage remarqué chez les villiéristes. Attention, le boomerang des attaques ad hominem peut parfois vous revenir en pleine face…

N’en déplaise à leurs aficionados, on trouve bien peu de cohérence chez NKM comme chez Laurence Parisot, dont on devine aisément les intentions politiciennes : faire perdurer l’hégémonie de la droite sur la scène politique pour l’une, assurer la perpétuation de l’alternance UMPS – la fameuse ! – pour l’autre en culpabilisant les vilains électeurs « populistes ».

Contre-productives au possible, leurs stratégies stigmatisantes font de Marine Le Pen ce qu’elle n’est pas : une candidate antisystème qui chamboulerait le fonctionnement du capitalisme et, partant, nos vies colonisées par l’horreur marchande. Leur naïveté confondante confirme le statut acquis par leur adversaire ; quels que soient les aléas des intentions de vote en sa faveur qui oscillent entre 15% et plus de 20% des voix, Marine Le Pen a d’ores et déjà gagné ses galons de cheftaine du « front national-étatique ».
C’est sous cette catégorie dépréciative que le regretté Jaime Semprun rangeait la ligue hétéroclite des nostalgiques de l’Etat-providence et du capitalisme de papa unis par « une sauce idéologique anti-mondialiste (liant) toutes sortes de rebuts avariés : républicains à la mode Chevènement-Séguin-Pasqua, débris staliniens, écologistes socialisants, gaucho-humanitaires en panne de militantisme et même néo-fascistes en mal de projet social »[1. Toutes les citations suivantes sont extraites du très beau livre de Jaime Semprun, L’abîme se repeuple, Encyclopédie des Nuisances, 1997]. Bien que cela hérisse les cheveux de nos amis gaullistes de gauche et autres républicains sociaux, Marine Le Pen a pris la tête de leur mouvance idéologique, fût-ce à leur corps défendant. L’heure n’est plus à l’inventaire des petites phrases xénophobes du père, à la quête du bras levé ou du sweat-shirt LoNDSAPe du premier nazillon venu, mais à la prise en compte de cet état de fait. Je comprends la douleur des militants de ce « parti de la stabilisation » qui ont été élevés au lait de l’antilepénisme vivifiant au nom de sacrosaintes valeurs de la République. Voir le piège se refermer sur leurs corps endoloris doit faire ricaner les vieux de la vieille du Front National, dont la sincérité de l’adhésion à l’option nationale-républicaine mariniste est de toute façon anecdotique.

Leur phagocytage de l’aile régulatrice du système économique n’appelle ni lendemains qui chantent ni nuit de cristal. Contrairement à ses contemptrices, Marine Le Pen a toutes les chances de n’être ni idiote ni utile. Viscéralement voué aux diktats de la croissance capitaliste, son interventionnisme étatique se contentera de panser des plaies purulentes sans bouleverser aucune des constantes de nos sociétés mécanisées.
Au surplus, Le Pen « ne pourrait prendre quelque consistance, comme relève politique, qu’à l’occasion de troubles graves, mais ce serait alors pour étaler son impuissance à restaurer quoi que ce soit.»

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Kadhafi : scalp d’anniversaire

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Nous autres journalistes sommes mis sur écoute, traqués, épiés dans nos moindres conversations voire pire… lus ! La preuve : n’ayant pas apprécié mes sarcasmes contre la « guerre juste » menée par l’OTAN en Libye, la NSA, le MI-5 et la DCRI ligués pour l’occasion ont décidé de me jouer un mauvais tour.

Résultat des courses, après avoir raté l’heureux événement présidentiel à quelques heures près, j’apprends la mort du Guide hier … le jour de mes vingt-quatre ans ! Tu parles d’un cadeau ! Le 20 octobre, jour de la naissance de Rimbaud, d’Alphonse Allais et d’autres génies de la littérature (Roger Hanin…) sera à jamais entaché d’une mare de sang. Kadhafi tué près du mythique rivage des Syrtes, les images morbides de son corps tournant en boucle sur les télés, j’avais rêvé mieux en guise de célébration médiatique. Attention, âmes sensibles s’abstenir :

Cela va sans dire, j’ai beau désapprouver la conduite de cette guerre inepte et inapte, je ne verserai aucune larme de crocodile sur le cadavre du tyran déchu, pas plus que je n’irai cracher sur la tombe de n’importe quel autre dictateur à l’allure de comique troupier.

Mais peu importe l’acharnement des barbouzes à mon encontre, comme les martyrs de la cause journalistique saints Edwy Plenel et Gérard Davet, n’écoutant que mon courage, je continuerai à braver les dangers du métier en sirotant un diabolo-fraise à la terrasse de La Rotonde[1. N’ayant pas les (très hauts) moyens de l’ami Marc Cohen, le Flore attendra !] pour aller toujours plus loin dans l’investigation.

Allez les gars, je suis beau joueur : bravo pour l’assassinat-surprise. Et pour mon quart de siècle l’an prochain, vous avez prévu quoi ?

Octobre noir pour Kadhafi

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Le pouvoir de Kadhafi reposait sur une alliance tribale entre l’Ouest de la Libye, la Tripolitaine, et l’Est, la Cyrénaïque. C’est cette alliance, savamment orchestrée par le jeune officier, qui lui a permis de s’emparer du pouvoir en septembre 1969, et c’est la rupture de cette alliance que le vieux dictateur ridicule a payé au prix fort – sa vie. Mais en réalité, son pouvoir avait commencé à se lézarder en octobre 1993, lorsque les clans de l’est avaient organisé et raté un coup d’Etat. D’un octobre l’autre, en 2011, c’est une rébellion partie de l’est qui aura mis fin à l’aventure commencée il y 42 ans.

En réalité, tous les éléments du dernier acte étaient déjà en place à l’automne 1993, quand la tribu Warfala, la plus puissante de la Cyrénaïque et la clé de voute du régime, a basculé. Cette tribu avait soutenu la monarchie d’Idriss Ier, qui a régné sur le pays à partir de 1951. En 1969, le groupe d’officiers nassériens qui prend le pouvoir s’appuie donc sur les Meghara, qui dominent la province occidentale du pays, la Tripolitaine. Mais le capitaine Kadhafi, chef de ces jeunes Turcs, comprend rapidement qu’il faut rallier les Warfala et réconcilier les deux provinces pour en finir durablement avec la monarchie. À cette fin, celui qui vient de chasser le Roi n’hésite pas à utiliser la méthode diplomatique royale par excellence: le mariage. Aussi, en 1970, épouse-t-il en deuxièmes noces Safia Kadhafi, née Farkash, qui appartient effectivement à un prestigieux clan de l’Est.

Un quart de siècle plus tard, cette alliance est à bout de souffle, aussi certains clans de la tribu Warfala décident-ils de se débarrasser du « Frère-Guide ». Avec l’aval des chefs tribaux, « leurs » officiers et quelques-unes de « leurs » unités militaires tentent un putsch mais cette fois, Kadhafi est le plus rapide. Suite à cette tentative avortée d’octobre 1993, Kadhafi mène une vaste purge dans l’appareil militaire. Mais s’il peut limoger ses ennemis, il ne peut pas effacer leur rancœur. La Cyrénaïque est matée, pas ralliée. Benghazi devient un foyer permanent de mécontentement. Le cercle vicieux de la répression, de la colère et de la vengeance sape les fondements du régime.
Ce n’est donc pas par hasard si la rébellion, fermement décidée à en finir, s’organise à Benghazi où la colère est nourrie par le sort des victimes de la répression. Quant à Kadhafi, c’est chez les siens, dans sa ville natale qu’il se réfugie et, semble-t-il, qu’il trouve la mort.

On ne le pleurera pas. Reste que le lyrisme droit-de-l’hommiste et l’enthousiasme démocratique manifestés en Occident semblent pour le moins décalés par rapport à la réalité. Le « printemps libyen » s’apparente beaucoup moins à ce que nous appelons « révolution » qu’à la conclusion – provisoire ?- d’une guerre tribale. La joie de Bernard-Henri Lévy pourrait bien, dans les mois qui viennent, se fracasser contre les faits.

Chevènement réhabilite le roman national

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Sortir la France de l’impasse, telle est la proposition de Jean-Pierre Chevènement, dans son livre-programme éponyme paru le 5 octobre. Car pour le « Ché », il n’existe qu’une seule façon efficace de « faire bouger les lignes ». « Y a-t-il d’autres moyens, les institutions de la V° République étant ce qu’elles sont, que de se porter candidat ? », s’interroge-t-il.

L’homme a toutefois adopté une façon originale de faire campagne. Après La France est elle finie ? couronné du prix du livre politique 2011, et son ouvrage d’entretiens avec Luc Chatel sur l’école, il signe son troisième opus en moins d’un an.

On connaît les sujets de prédilection du sénateur de Belfort. Adversaire de toujours du « néo-libéralisme », il avait salué la thématique montebourgeoise de « démondialisation ». Mais sa cible principale demeure « l’Europe de Maasticht », cheval de Troie de la globalisation et du capitalisme financier. La construction européenne que nous connaissons souffre en effet de nombreux vices de conception. Avec l’Acte Unique (1986) et la libéralisation des mouvements de capitaux, concession faite à Mme Thatcher pour arrimer la Grande-Bertagne à l’Europe, Jacques Delors fit le choix d’offrir notre économie à la rapacité des marchés.

Autre vice de conception : celui qui présida à la création de la monnaie unique. La zone euro n’étant pas une « zone économique optimale » telle que définie par Robert Mundell, l’usage d’une même devise par des pays dissemblables ne pouvait qu’induire la divergence de leurs économies. C’est le cas aujourd’hui, avec une Allemagne forte de ses excédents commerciaux, à laquelle on demande de payer pour sauver des économies dévastées par la crise, en Grèce, en Irlande, au Portugal, et bientôt en Espagne, en Italie et en France. Nous verrons, dans les prochains jours, comment nos dirigeants viennent à bout des contradictions qui traversent le continent et fendillent toutes les solidarités. L’enchaînement des sommets européens et le G20 des 3 et 4 novembre prochain devraient livrer un aperçu des espoirs qu’il demeure raisonnable de placer dans l’eurozone.

Notre auteur donne un certain nombre de pistes pour sortir l’Europe de l’ornière. A l’en croire, mettre fin au séisme économique qui secoue l’Europe passe par une réforme du fonctionnement de l’euro. On peut choisir de modifier les statuts de la Banque centrale européenne (BCE), afin que celle-ci cesse enfin de lutter contre une inflation qui n’existe plus pour s’attaquer aux problèmes- eux, bien réels- de la croissance et de l’emploi. En autorisant la BCE à monétiser massivement la dette des pays en péril, peut-être pourrait-on encore sauver la monnaie unique.

Prudent, Chevènement prévoit toutefois un « plan B ». S’inspirant largement des propositions de Jacques Sapir, il envisage de transformer l’euro en simple monnaie commune, autrement dit en un « panier des monnaies qui le constituerait ». Utilisable pour les seules transactions externes, garantissant des possibilités d’ajustement des devises nationales, ce système permettrait d’accueillir nombre de nouveaux Etats (de la Grande-Betagne aux pays de l’Est) au sein d’une eurozone au fonctionnement souple.

Son bilan de l’Europe repose finalement sur un constat : si celle-ci ne fonctionne plus, c’est parce qu’elle fut initialement construite dans une optique fédéraliste de mauvais aloi. Il s’agissait d’effacer l’idée de « nation », trop vite assimilée à sa pathologie, le nationalisme. Il y avait, chez les Pères fondateurs, une bonne dose de cet « antinationisme » diagnostiqué par Pierre-André Taguieff. Et l’ancien ministre de se désoler : « les élites françaises ont rallié de Gaulle en 1944, mais au fond d’elles-mêmes, elle n’ont jamais repris confiance en la France ».

Le mal était profond, à tel point qu’il sévit encore aujourd’hui. Nos élites ne peuvent évoquer l’idée de nation sans se croire immédiatement contaminées par « l’idéologie française », cette maladie imaginaire inventée par Bernard-Henri Lévy. Ainsi, cependant qu’elles se livrent à une course effrénée à la dilution de la France dans l’Union, elles sabotent le cadre national, celui-là même dans lequel s’exerce la démocratie.

Nous quittons alors les sentiers de l’économie pour découvrir les mille autres dommages générés par cette idée libérale que la nation est un monstre, le peuple une engeance brutale et « lepénisée », et qu’à l’acquisition de droits collectifs, mieux vaut préférer l’exaltation de l’individu atomisé et de sa singularité. « C’est désormais l’individu dans ses identités multiples, qui doit être émancipé, et non plus le salarié dans son rapport à la production » écrivait Laurent Bouvet.

Quant au « lion de Belfort », il voit les effets de cet effacement de la démocratie à l’œuvre partout : naufrage de l’école, abandon des « valeurs républicaines », complaisance envers la doxa antiraciste de médias qui « traquent la liberté d’expression dès lors qu’elle mord sur les lignes jaunes du politiquement correct ».

Ainsi Jean-Pierre Chevènement s’aventure-t-il sur des thématiques hélas désertées par sa famille politique, renvoyant dos à dos le « sans-papiérisme » de gauche et le mythe étriqué de l’immigration-zéro. N’hésitant pas à avaliser les thèses injustement controversées d’un Hugues Lagrange, plaidant aussi bien pour le refus du communautarisme que pour le rejet du racisme, il passe en revue tous les impensés de la gauche d’accompagnement : intégration, laïcité sans concession, conditions d’acquisition à la nationalité. Il va même jusqu’à pourfendre le droit de vote des immigrés aux élections locales, ce tronçonnage absurde de la citoyenneté, cette appartenance au rabais.

Finalement, Sortir la France de l’impasse mérite davantage que des ajustements économico-budgétaires à la marge. C’est toute une conception du pays qu’il convient de revoir, en lui réapprenant à s’aimer lui-même, afin qu’il sache se faire aimer de ceux qui le choisissent.

Plus que le « rêve français » qu’il conviendrait de « réenchanter », c’est le « roman national » qu’il faut réhabiliter. Non pour se complaire dans la nostalgie pleurnicharde des chantres du rétropédalage, mais parce que du passé, on ne fait jamais table rase. L’assumer, et même l’aimer est encore la meilleure façon d’envisager l’avenir.

Sortir la France de l'impasse

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Kadhafi et Boursorama

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La publicité sur internet n’a pas que des amis. Les reproches vont bon train touchant son caractère intrusif. Difficile de visionner la mort de Kadhafi, par exemple, sans passer par le dernier clip de Boursorama-Banque.(« Tous les services d’une vraie banque, simplement et sans frais »).
Avant d’entre-apercevoir le dictateur défiguré sur le site de BFM, l’internaute devra d’abord apprécier les images somptueuses du nouveau clip de BforBank Parce que maintenant ma banquière, c’est moi »).

Quel rare moment de vérité. Quelle magnifique leçon de réalisme involontaire. Un grand merci aux annonceurs pour leur cupidité. Sans eux, nous en serions réduits à écouter le communiqué des vainqueurs ou l’analyse, plus trompeuse encore, des philosophes moraux.

Il est heureux que les annonceurs aient tenu coûte que coûte à leurs messages publicitaires. S’ils avaient eu la décence élémentaire de retirer leurs réclames au moment de montrer un cadavre, ils n’auraient jamais fait mouche.

Monsieur de la Boursoufle

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Dans les années quatre-vingt, la classe moyenne-moyenne, plutôt de gauche, hostile en paroles au libéralisme pur et dur, en avait la tentation. Elle pensait secrètement que le marché serait pour elle providentiel, à la condition que l’Etat conserve un peu de son autorité régulatrice. Son idéologie se résumait aux Droits de l’Homme — comprenons : les Désirs du Cadre. Voilà pourquoi, pragmatique, elle rejetait la révolution et prônait la gestion. Elle était hégéliano-blairiste. Or, les années passant, elle se paupérise. Le chômage, la précarité, l’assistance la guettent. Depuis la crise, le crash social la hante.

Dès lors, la « mondialisation » ne lui semble plus le fin mot de l’Histoire. Elle regrette le « monde d’avant » — qu’il lui paraissait urgent, il n’y a pas si longtemps encore, de réformer, de moderniser, d’européaniser, afin d’y inscrire son dynamisme. La vie y était plus humaine et authentique : plus décente, comme elle dit à présent.

Chue de la hauteur des temps à laquelle elle ne s’est jamais vraiment hissée, la classe moyenne-moyenne pourrait, comme la classe ouvrière, verser dans le populisme xénophobe. Mais elle ne veut pas désespérer du progrès. Elle opte alors pour une éthique de l’indignation mêlée de pensée sociale-démocrate libertaire et augmentée d’une conscience écologique. Redevenue contestataire, son discours tourne autour d’un axe idéologique Hessel-Onfray-Hulot — blablas médiatiques et populaires dotés d’un faible coefficient d’intelligence et d’une haute teneur en ressentiment.

Le Parti Socialiste représente les intérêts en faillite de la classe moyenne-moyenne. Or l’homme qui, aujourd’hui, au P.S., exprime le plus habilement le désarroi de cette catégorie malmenée et, en même temps, désireuse de demeurer moyenne même si c’est moyenne-pauvre, c’est Arnaud Montebourg.

Montebourg a un côté rodomont, comme Mélenchon, mais moins crocs-dehors. Plus rond. Cela tient à ses traits empâtés, sans doute. Toutefois Montebourg n’est pas que joufflu. Il est bouffi. Bouffi de lui-même, de sa rhétorique de Sixième République à géométrie variable. Un jour il est contre l’Europe, le cumul des mandats, la libre mondialisation, un autre il n’est pas si contre. À l’image des gens dont il se veut l’avocat, en voie de prolétarisation mais qui n’ont pas encore perdu tout espoir de redevenir moyens-moyens, il oscille entre radicalité et modération. D’où sa morgue. Avant de lâcher son verbe avec un sourire satisfait, il a une manière d’en gonfler ses petites bajoues.

Rien d’étonnant que la classe moyenne-moyenne appauvrie, d’autant plus forte en gueule qu’elle est impuissante et humiliée, se reconnaisse dans ce petit Monsieur de la Boursoufle.

Tu enfanteras dans la couleur

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Marni Kotak

Toi aussi, cher lecteur, tu peux être artiste ou même performancier. D’ailleurs, tu l’es déjà mais tu ne le sais pas, parce que de l’art, tu en fais comme Monsieur Jourdain de la prose. Ne fais pas le timide, je t’assure, c’est facile : il te suffit de le décider et le dîner que tu partageras avec tes copains ou même tes douze heures quotidiennes de sommeil, ronflements compris, deviendront des œuvres d’art. Si tu es malin, peut-être même que des gogos paieront pour les voir en live ou sur internet.

Nous avons longtemps pensé que l’art existait par des œuvres qui parfois, reproduisaient la vie. Puis l’art abstrait s’est affranchi du réel, tout en poursuivant la quête du beau par d’autres moyens. Il fallait de l’inspiration, de la concentration du travail, de l’esprit et du cœur, du talent ou du génie. Puis on célébra un art jus-de-crâne dit conceptuel, délivré de toute ambition esthétique, avant de découvrir, grâce à la « Merda d’artista » de Piero Manzoni et bien d’autres professionnels de la transgression, que toute production d’un artiste, y compris ses matières fécales et ses sécrétions intimes, devait être considérée comme une œuvre.

L’Américaine Marni Kotak a trouvé la formule ultime – l’art total. Puisqu’elle est une artiste, sa vie elle-même est une œuvre d’art. C’est donc en public et dans une galerie de Brooklyn qu’elle accouchera de son premier enfant et, par la même occasion, d’une œuvre intitulée « La naissance de Bébé X ». On imagine aisément les pompeux cornichons avant-gardistes qui se pâmeront devant tant d’audace.

L’obsession maladive de la célébrité ne date pas d’hier. Elle nourrit la presse people et les tabloïds. Avec la téléréalité, des bataillons de jeunes gens deviennent volontairement le combustible qui fait tourner la machine spectaculaire. Des milliers, peut-être des millions de gens, qui ne jouissent plus que du regard de leurs semblables, exhibent sur internet la banalité de leur existence. Que cette déplorable disposition entre au musée, on ne sait pas très bien s’il faut en rire ou s’en affliger. Il faut s’y faire : plus il y a d’artistes, moins il y a d’art.

L’art total de Marni Kotak ne se contente pas d’imiter le Loft, il a un petit genre « Truman Show ». Sa vie à elle ne lui paraissant sans doute pas suffisante pour tenir la distance, elle compte exposer celle de son enfant, de sa naissance à son entrée à l’université et, précise-t-elle, à son accession à l’autonomie – qui, après un tel traitement, devrait intervenir vers l’âge de 70 ans. Sans oublier, j’imagine, ses séances de psy. Tout cela dans le cadre d’une œuvre nommée « Raising Baby X » (« Elever Baby X ») sans doute sponsorisée par une entreprise de com.

Alors, on a beaucoup reproché à notre Président de se mettre en scène, mais je trouve qu’il est petit-bras. Parce que nous, on n’a même pas le droit d’assister à la naissance du prince-héritier. C’est dégueulasse.

Sardou : ne m’appelez plus jamais réac

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Michel Sardou est un grand naïf. Je me souviens d’un Sept sur Sept de 1993. Il était l’invité d’Anne Sinclair et il avait espéré tout haut qu’Edouard Balladur, premier ministre de la seconde cohabitation, deviendrait ensuite celui d’un Jacques Chirac élu deux ans plus tard. Pourtant très jeune, j’avais trouvé bien candide ce « conscrit de mon père »[1. Expression jurassienne qui signifie que Sardou aurait pu faire le service militaire avec mon père, étant de la même promotion que lui], qui côtoyait tout ce beau linge bien davantage que le jeune militant provincial que j’étais.

Près de vingt ans après, cette touchante naïveté n’a pas disparu. Sardou narre avec étonnement sa « convocation » à l’Elysée après qu’il eût des mots sévères envers l’hôte des lieux. Cela doit faire plus de trente ans qu’il connaît Nicolas Sarkozy, et il découvre comment fonctionne le personnage. Bernard-Henry Lévy avait expliqué, sur France Info il y a deux ans environ, sa relation au Président en ces termes : « On est avec lui ou contre lui. Il ne peut pas imaginer qu’on soit son ami et qu’on ne le soutienne pas politiquement ». Et BHL d’ajouter qu’il savait lui, dissocier amitié et proximité politique, ce qui l’avait amené à soutenir Royal en 2007 malgré son amitié pour Nicolas Sarkozy, ce dernier ne pouvant l’accepter. Sardou, l’ami, découvre aujourd’hui ce trait de caractère -guère flatteur- du Président. Sardou l’électeur, en revanche, semble déjà déçu depuis quelques mois. Dans un entretien accordé au Parisien en mai 2010, il n’était déjà guère tendre avec le Président : « J’y ai cru, je n’y crois plus. Quand on vous promet quatorze réformes et que l’on en fait pas une… Je suis déçu. » Au point qu’aujourd’hui, lorsqu’on lui demande s’il pourrait voter à gauche, il répond : « Pourquoi pas ? »

Et là, les amis, c’est quand même une révolution. Fermez les yeux et imaginez l’auteur du Temps des Colonies, de Je suis pour, des Deux écoles et de Vladimir Illitch dans l’isoloir écarter le bulletin de Nicolas Sarkozy pour glisser celui de François Hollande dans l’enveloppe. Je le fais en même temps que vous. Vous y arrivez ? Moi j’y suis parvenu sans peine. Non, je ne me drogue pas ! Et vous aussi, vous y êtes arrivés, ne mentez pas ! Parce que voter à gauche lorsqu’on est de droite en 2012, parce qu’on ne croit pas -ou qu’on ne croit plus- à son candidat, c’est aussi facile que de voter à droite quand on était de gauche en 2007 parce qu’on n’imaginait pas sa candidate présidente. Parce que ce qui était inimaginable en 1974 ou en 1981 quand le clivage droite-gauche signifiait encore quelque chose, ne l’est plus à notre époque.

Ceci, nous le savions déjà si on avait étudié les campagnes référendaires de 1992 et de 2005, lorsqu’on tentait d’expliquer les raisons qui poussent des ouvriers votant autrefois pour le PCF à choisir Marine Le Pen ou que, plus récemment, le projet démondialisateur d’Arnaud Montebourg intéressait, voire mobilisait, au-delà des rangs des sympathisants socialistes. Mais le fait qu’un chanteur aussi populaire que Sardou envisage aussi crûment de voter à gauche constitue un double signe. Le signe de l’obsolescence politique de ce clivage, mais aussi un message las adressé à tous les fans de l’auteur du France : « Je suis comme vous, j’ai compris, ils défendent la même politique. Désormais, je fais comme vous, je zappe !».

Suisse : mouton noir et bouc émissaire

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Si les français moyens allaient moins souvent en Suisse pour cacher des lingots d’or et plus souvent pour faire de l’éco-tourisme, ils sauraient que le bouc est une espèce extrêmement répandue dans la faune helvétique. Pour mémoire le bouc, dixit le Larousse (qui est une religion comme une autre) est « le mâle de la chèvre, aux cornes puissantes, à la barbe développée et à l’odeur très forte ». C’est certainement pour ces différentes raisons que l’Union démocratique du Centre (UDC), parti conservateur modernisé promis à un succès électoral important lors des élections législatives qui se dérouleront dimanche prochain, a écarté le fier impala et le goguenard casoar à casque pour faire d’un bouc, Zottel la touffe »), la mascotte de son action.

L’UDC a déjà beaucoup sollicité les animaux. En 2007, pour l’initiative populaire fédérale sur le renvoi des étrangers criminels on voyait, sur l’affiche du parti, un troupeau de moutons blancs bouter hors de la Suisse un mouton noir. Deux ans plus tard, à l’occasion d’une votation sur la libre circulation avec l’Union européenne leur affiche montrait la confédération se faire dépecer par des corbeaux noirs. Une iconographie animalière éprouvante, comme on peut le constater… Mais depuis dimanche, la Suisse vit dans l’angoisse. Zottel, le bouc fétiche de l’UDC a été enlevé chez son propriétaire par un groupuscule d’extrême-gauche antifasciste qui a revendiqué l’action en ces termes : « Maintenant, nous avons aussi un bouc émissaire ». Les obscurs plaisantins n’ont pas hésité à enlever Mimo dans la foulée, chèvre naine compagne de Zottel. L’UDC a fermement condamné le rapt du bestiau : « c’est un acte criminel ! », et a profité de l’incident pour rappeler ses impérissables qualités : « (il est) curieux, intéressé, impertinent, coriace, entêté et résistant. (il) symbolise ainsi la liberté, l’indépendance et l’intrépidité de la Suisse ». Mardi le petit bouc a été retrouvé dans la région de Zurich, attaché à un arbre et barbouillé de peinture noire.

Libé a cru bon de commenter: « Les populistes n’ont pas une touffe d’humour ». Le Matin, quotidien suisse, a titré : « Le rapt du bouc vire à l’affaire d’état ». La péripétie a fait pleurer ou pleurer de rire. C’est selon. Dimanche prochain, l’UDC vise jusqu’à 30% des voix. De quoi redonner le sourire à Zottel. On conseille cependant au parti conservateur Suisse de choisir pour prochaine mascotte un lion ou un guépard : on verra si les antifascistes oseront s’y frotter…

Kadhafi : sans autre forme de procès

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Tout de même, nous n’avons pas de chance, nous, citoyens des démocraties occidentales.

C’est en notre nom, d’après ce que j’ai compris, et des valeurs qui nous font vivre dans des Etats de droit que nous avons attaqué et bombardé depuis une vingtaine d’années la Bosnie serbe (1995), la Serbie (1999), l’Irak (1991 et 2003), l’Afghanistan (2001) et la Libye (2011). A chaque fois, il s’agissait d’en finir avec une tyrannie meurtrière, et ça allait être tellement mieux après, on allait voir ce qu’on allait voir.

Même en admettant que rien ne se déroule tout à fait comme on le prévoit, ce qui peut se comprendre quand on décide d’écraser des fourmilières avec une pluie de missiles thermoguidés, on aurait préféré que ces guerres aient une vertu pédagogique, que civils et militaires ne soient pas morts pour rien et que les dictateurs ou les terroristes ainsi mis en échec puissent rendre des comptes devant le monde entier.

Pour tout dire, on aurait souhaité, de temps en temps, un nouveau procès de Nuremberg ou un nouvel Eichmann à Jérusalem qui ont eu, pour en finir définitivement avec le nazisme, autant d’importance que la défaite du nazisme elle-même. Je fais ce parallèle car je me souviens très bien avoir vu sur les murs de Paris, aux alentours des années 90, des affiches comparant Milosevic à Hitler et, plus tard, les mêmes avec Ben Laden ou Saddam Hussein.

Seulement voilà, à chaque fois, c’est raté. Milosevic est mort dans sa prison par ce qu’il ne prenait pas bien ses gouttes contre l’hypertension, Saddam Hussein a été pendu à peine extirpé de son trou dans le triangle sunnite, Ben Laden a été inhumé en pleine mer après avoir été abattu par des forces spéciales et Kadhafi a manifestement été lynché par la foule.

A chaque fois, des procès qui auraient pu être riches d’enseignements pour comprendre les mécanismes du terrorisme de masse, d’une épuration ethnique ou d’une dictature de type mafieux n’ont pas eu lieu.

On voudrait faire croire à des esprits simples ou exaltés, conspirationnistes ou complotistes que les accusés avaient des choses gênantes à dire pour les accusateurs qu’on ne s’y serait pas pris autrement.

C’est bien dommage : quoiqu’on en dise, quand on veut casser définitivement des légendes sulfureuses, les prétoires, c’est tout de même mieux que les exécutions sommaires.

Hou Hou fais-moi peur !

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Ces dernières semaines, deux opuscules écrits par des égéries féminines du spectacle proposent de révéler la face noire de Marine Le Pen. Un piège bleu Marine et Le Front antinational, respectivement publiés – sinon écrits, diront les mauvaises langues- par Laurence Parisot et Nathalie Kosciusko-Morizet visent à dissuader les électeurs d’aller naviguer dans les eaux sombres du lepénisme. La ministre de l’Ecologie et la présidente du MEDEF en croisade contre la famille Le Pen, excusez du peu.

Dans son essai co-écrit avec sa consœur d’IPSOS Rose Lapresle, la patronne des patrons étaie un scoop tonitruant sur près de 150 pages : la présidente du Front National serait la fille d’un certain… Jean-Marie Le Pen ! Non, vous ne lisez pas un roman-photo gag de Jalons, il s’agit bien de l’idée directrice de ce que Laurent Ruquier a désigné comme « le livre idéal à mettre entre les mains de tous les animateurs qui inviteraient Marine Le Pen ». Comme l’a déclaré Parisot sur son plateau, « le diable c’est Jean-Marie Le Pen » (sic), d’où le caractère infréquentable de sa fille, coupable de ne pas avoir condamné les outrances verbales paternelles. Et comme on ne pactise pas avec le Malin (« c’est servir le populisme que de contribuer au spectacle » nous explique doctement l’héritière d’Ipsos dans un bel élan debordien), on ne saurait décemment débattre avec lui.

Que Marine Le Pen soit islamophobe, antisémite, voire carrément fantaisiste sur son programme économique copié-collé des fiches de Jacques Sapir, madame Parisot a le droit de le penser encore qu’on voudrait savoir précisément sur quels faits sont étayées ces graves accusations. Qu’à cela ne tienne, puisque cette famille sue le racisme et l’amateurisme par tous ses pores, notre brillante entrepreneur n’en ferait qu’une bouchée dans un débat radiotélévisé. Mais on ne discute pas avec Belzébuth, même avec des mains gantées. De toute façon, Laurence Parisot ne s’adresse pas à Marine Le Pen mais à « ses électeurs » aveuglés par leur « fausse conscience » néo-poujadiste. Eh oui, il suffisait d’y penser puisque le MEDEF vous le dit. Un beau cadeau de Noël avant l’heure pour Marine, ravie de pouvoir estampiller ses tracts et affiches d’un slogan en or : « Diabolisée par le MEDEF ! ».

Au moins faut-il reconnaître à Nathalie Kosciusko-Morizet une certaine dose de courage puisque – comble de l’audace- elle a pour sa part accepté de croiser le fer avec la candidate frontiste. L’ennui, c’est que la belle mécanique de son antifascisme éculé est en grande partie construite sur du sable. D’une part, NKM défend la nécessité de maintenir un haut degré d’immigration pour développer le pays, ce qui est son droit le plus strict. Non contente de citer Michèle Tribalat pour nuancer ce credo immigrationniste, Marine Le Pen pointe facilement les contradictions de l’écolo en chef de l’UMP. Nombre des objections de NKM pourraient en effet parfaitement s’adresser à …la Droite Populaire. Un exemple puisé sur le terrain des « valeurs » – c’est-à-dire celui d’un catéchisme moral réduit à sa plus simple expression : le député UMP Jean Auclair a fait fort en réclamant de favoriser l’embauche des « Français de souche » au détriment des enfants d’immigrés. Une préférence ethnique donc, ce que le Front National de papa n’eut jamais le culot de revendiquer publiquement – et qui serait en outre parfaitement inconstitutionnelle ! Mais refermons la parenthèse.

Un peu comme dans leur riposte pathétique au programme du PS, les ténors du parti présidentiel tirent systématiquement à côté dans leurs diatribes anti-Le Pen. Marine Le Pen et François Hollande n’auraient pas de programme mais des projets délétères et coûteux qui mettraient les finances du pays à sec. De la même manière, l’un et l’autre n’auraient aucune crédibilité, et les Français n’en seraient pas dupes, ce qui explique d’ailleurs le stakhanovisme de l’UMP à constituer des groupes de riposte. Le plus grand-guignolesque dans la stratégie anti-FN de NKM est sans doute l’ersatz d’analyse politique qui lui fait amalgamer la gauche et l’extrême droite. Bien sûr, il n’est pas déraisonnable d’apercevoir des « ponts » programmatiques entre la démondialisation à la sauce Montebourg et le protectionnisme national de Marine Le Pen, qui, jusqu’au premier tour de la primaire socialiste, se disputaient tous deux le vote populaire. Mais dans la bouche de notre chère ministre, la convergence objective entre tous ces opposants au libre-échangisme vire à la stigmatisation intuitu personae.
Le grand mirage rouge-brun serait de retour ! Assez comique pour une femme politique qui côtoie au gouvernement l’auteur du premier programme économique du Front National et se fait conseiller par un ancien leader national du FN et du MNR – désormais recyclé dans l’organigramme de l’UMP après un passage remarqué chez les villiéristes. Attention, le boomerang des attaques ad hominem peut parfois vous revenir en pleine face…

N’en déplaise à leurs aficionados, on trouve bien peu de cohérence chez NKM comme chez Laurence Parisot, dont on devine aisément les intentions politiciennes : faire perdurer l’hégémonie de la droite sur la scène politique pour l’une, assurer la perpétuation de l’alternance UMPS – la fameuse ! – pour l’autre en culpabilisant les vilains électeurs « populistes ».

Contre-productives au possible, leurs stratégies stigmatisantes font de Marine Le Pen ce qu’elle n’est pas : une candidate antisystème qui chamboulerait le fonctionnement du capitalisme et, partant, nos vies colonisées par l’horreur marchande. Leur naïveté confondante confirme le statut acquis par leur adversaire ; quels que soient les aléas des intentions de vote en sa faveur qui oscillent entre 15% et plus de 20% des voix, Marine Le Pen a d’ores et déjà gagné ses galons de cheftaine du « front national-étatique ».
C’est sous cette catégorie dépréciative que le regretté Jaime Semprun rangeait la ligue hétéroclite des nostalgiques de l’Etat-providence et du capitalisme de papa unis par « une sauce idéologique anti-mondialiste (liant) toutes sortes de rebuts avariés : républicains à la mode Chevènement-Séguin-Pasqua, débris staliniens, écologistes socialisants, gaucho-humanitaires en panne de militantisme et même néo-fascistes en mal de projet social »[1. Toutes les citations suivantes sont extraites du très beau livre de Jaime Semprun, L’abîme se repeuple, Encyclopédie des Nuisances, 1997]. Bien que cela hérisse les cheveux de nos amis gaullistes de gauche et autres républicains sociaux, Marine Le Pen a pris la tête de leur mouvance idéologique, fût-ce à leur corps défendant. L’heure n’est plus à l’inventaire des petites phrases xénophobes du père, à la quête du bras levé ou du sweat-shirt LoNDSAPe du premier nazillon venu, mais à la prise en compte de cet état de fait. Je comprends la douleur des militants de ce « parti de la stabilisation » qui ont été élevés au lait de l’antilepénisme vivifiant au nom de sacrosaintes valeurs de la République. Voir le piège se refermer sur leurs corps endoloris doit faire ricaner les vieux de la vieille du Front National, dont la sincérité de l’adhésion à l’option nationale-républicaine mariniste est de toute façon anecdotique.

Leur phagocytage de l’aile régulatrice du système économique n’appelle ni lendemains qui chantent ni nuit de cristal. Contrairement à ses contemptrices, Marine Le Pen a toutes les chances de n’être ni idiote ni utile. Viscéralement voué aux diktats de la croissance capitaliste, son interventionnisme étatique se contentera de panser des plaies purulentes sans bouleverser aucune des constantes de nos sociétés mécanisées.
Au surplus, Le Pen « ne pourrait prendre quelque consistance, comme relève politique, qu’à l’occasion de troubles graves, mais ce serait alors pour étaler son impuissance à restaurer quoi que ce soit.»

L'abîme se repeuple

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Kadhafi : scalp d’anniversaire

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Nous autres journalistes sommes mis sur écoute, traqués, épiés dans nos moindres conversations voire pire… lus ! La preuve : n’ayant pas apprécié mes sarcasmes contre la « guerre juste » menée par l’OTAN en Libye, la NSA, le MI-5 et la DCRI ligués pour l’occasion ont décidé de me jouer un mauvais tour.

Résultat des courses, après avoir raté l’heureux événement présidentiel à quelques heures près, j’apprends la mort du Guide hier … le jour de mes vingt-quatre ans ! Tu parles d’un cadeau ! Le 20 octobre, jour de la naissance de Rimbaud, d’Alphonse Allais et d’autres génies de la littérature (Roger Hanin…) sera à jamais entaché d’une mare de sang. Kadhafi tué près du mythique rivage des Syrtes, les images morbides de son corps tournant en boucle sur les télés, j’avais rêvé mieux en guise de célébration médiatique. Attention, âmes sensibles s’abstenir :

Cela va sans dire, j’ai beau désapprouver la conduite de cette guerre inepte et inapte, je ne verserai aucune larme de crocodile sur le cadavre du tyran déchu, pas plus que je n’irai cracher sur la tombe de n’importe quel autre dictateur à l’allure de comique troupier.

Mais peu importe l’acharnement des barbouzes à mon encontre, comme les martyrs de la cause journalistique saints Edwy Plenel et Gérard Davet, n’écoutant que mon courage, je continuerai à braver les dangers du métier en sirotant un diabolo-fraise à la terrasse de La Rotonde[1. N’ayant pas les (très hauts) moyens de l’ami Marc Cohen, le Flore attendra !] pour aller toujours plus loin dans l’investigation.

Allez les gars, je suis beau joueur : bravo pour l’assassinat-surprise. Et pour mon quart de siècle l’an prochain, vous avez prévu quoi ?

Octobre noir pour Kadhafi

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Le pouvoir de Kadhafi reposait sur une alliance tribale entre l’Ouest de la Libye, la Tripolitaine, et l’Est, la Cyrénaïque. C’est cette alliance, savamment orchestrée par le jeune officier, qui lui a permis de s’emparer du pouvoir en septembre 1969, et c’est la rupture de cette alliance que le vieux dictateur ridicule a payé au prix fort – sa vie. Mais en réalité, son pouvoir avait commencé à se lézarder en octobre 1993, lorsque les clans de l’est avaient organisé et raté un coup d’Etat. D’un octobre l’autre, en 2011, c’est une rébellion partie de l’est qui aura mis fin à l’aventure commencée il y 42 ans.

En réalité, tous les éléments du dernier acte étaient déjà en place à l’automne 1993, quand la tribu Warfala, la plus puissante de la Cyrénaïque et la clé de voute du régime, a basculé. Cette tribu avait soutenu la monarchie d’Idriss Ier, qui a régné sur le pays à partir de 1951. En 1969, le groupe d’officiers nassériens qui prend le pouvoir s’appuie donc sur les Meghara, qui dominent la province occidentale du pays, la Tripolitaine. Mais le capitaine Kadhafi, chef de ces jeunes Turcs, comprend rapidement qu’il faut rallier les Warfala et réconcilier les deux provinces pour en finir durablement avec la monarchie. À cette fin, celui qui vient de chasser le Roi n’hésite pas à utiliser la méthode diplomatique royale par excellence: le mariage. Aussi, en 1970, épouse-t-il en deuxièmes noces Safia Kadhafi, née Farkash, qui appartient effectivement à un prestigieux clan de l’Est.

Un quart de siècle plus tard, cette alliance est à bout de souffle, aussi certains clans de la tribu Warfala décident-ils de se débarrasser du « Frère-Guide ». Avec l’aval des chefs tribaux, « leurs » officiers et quelques-unes de « leurs » unités militaires tentent un putsch mais cette fois, Kadhafi est le plus rapide. Suite à cette tentative avortée d’octobre 1993, Kadhafi mène une vaste purge dans l’appareil militaire. Mais s’il peut limoger ses ennemis, il ne peut pas effacer leur rancœur. La Cyrénaïque est matée, pas ralliée. Benghazi devient un foyer permanent de mécontentement. Le cercle vicieux de la répression, de la colère et de la vengeance sape les fondements du régime.
Ce n’est donc pas par hasard si la rébellion, fermement décidée à en finir, s’organise à Benghazi où la colère est nourrie par le sort des victimes de la répression. Quant à Kadhafi, c’est chez les siens, dans sa ville natale qu’il se réfugie et, semble-t-il, qu’il trouve la mort.

On ne le pleurera pas. Reste que le lyrisme droit-de-l’hommiste et l’enthousiasme démocratique manifestés en Occident semblent pour le moins décalés par rapport à la réalité. Le « printemps libyen » s’apparente beaucoup moins à ce que nous appelons « révolution » qu’à la conclusion – provisoire ?- d’une guerre tribale. La joie de Bernard-Henri Lévy pourrait bien, dans les mois qui viennent, se fracasser contre les faits.