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Touchez pas à mon pote !

Image : Christian Creseveur.

Mouloud Akkouche est un auteur de romans noirs et, accessoirement, tient un blog sur Rue 89. Mouloud et moi, on se connaît un peu et on s’apprécie beaucoup. On s’est croisé assez souvent dans divers salons polardeux. On a bu pas mal de coups et beaucoup discuté dans les buvettes ou en attendant le chaland derrière nos piles de livres, assis dans d’hypothétiques salles polyvalentes de sous-préfectures. Avec Mouloud, à force, on s’est aperçu qu’on était d’accord sur tout, ou presque. Dans le milieu du polar souvent enclin à la moraline, Mouloud et moi on ne se faisait pas de grandes illusions sur les postures antifascistes. Et on était capables d’apprécier des écrivains de droite et de trouver Drieu aussi intéressant que Vailland et Aragon.
Cela, sans doute, était dû à un roman familial commun qui se jouait du côté du communisme, le vrai, celui des municipalités rouges et de la contre-société qu’elles avaient assez heureusement créée et qui auront duré, disons, des années de l’après-guerre au milieu des années 80. Jusqu’au moment où bon nombres de ces Atlantide du PCF achevèrent d’être balayées par la conversion de tous à l’économie de marché comme horizon indépassable. Après, évidemment, on peut toujours pleurer des larmes de crocodiles en constatant, avec Gilles Kepel, que les mêmes contre-sociétés ne se forment plus autour d’un idéal égalitaire et laïque mais autour d’un islam plus ou moins rigoriste.

Mouloud vient de Montreuil. Il y a connu l’écrivain Patrick Besson mais contrairement à lui, il a fait ses premières armes politiques chez les autonomes. Il n’empêche, une fois la belle aventure terminée, il est revenu non pas au communisme, mais à ce qu’il y avait de meilleur dans le communisme : un refus total d’envisager une personne autrement que par sa place dans les rapports de production, comme on disait autrefois. Pour faire vite, et c’est ce qui explique notre sympathie réciproque, Mouloud et moi, on ne connaît pas d’Arabes, de Juifs, de Noirs, d’homosexuels, de musulmans ou de catholiques. On ne connaît que des Français[1. Mais non, cher Jérôme, puisque l’individu est défini par sa place dans le processus de production, vous ne connaissez que des riches et des pauvres, ou des travailleurs et des exploiteurs. Il faudra m’expliquer en quoi ce communautarisme économique est moralement supérieur à ses équivalents religieux ou ethnique. Je constate qu’une partie de la gauche qui passe son temps à répéter, sans plus savoir pourquoi elle le répète sinon parce que les autres le disent, que Sarkozy « dresse les Français les uns contre les autres », ne trouve jamais problématique de désigner une corporation comme responsable de la faillite d’un système dont la plupart d’entre nous ont accepté, quand c’était possible, de profiter. Il faudra quand même que tu nous démontres un jour (autrement que par l’assertion) pourquoi la question sociale est la seule qui vaille et que tu nous dises ce qui te permet de disqualifier d’emblée toute appartenance, toute distinction culturelle ou identitaire : que ces distinctions aient, dans le passé, produit des résultats désastreux ne suffit pas à les faire disparaître. Les identités ne vont pas s’évaporer parce qu’elles te font peur. Il est au contraire urgent de les penser dans une grammaire conforme à nos convictions. En clair d’affronter le réel tel qu’il est au lieu de le planquer sous une couche de peinture fût-elle rouge (EL).]. C’est terriblement démodé, ça, je sais bien. Mais on a toujours pensé que la question de l’origine par exemple était plaisante quand il s’agissait de savoir ce qu’on mange ou qui on aime (quel aveu ! EL) mais prenait un caractère monstrueux, propice à tous les carnages, dès qu’on la faisait entrer comme paramètre dans une analyse politique.

Mouloud a fait un billet, le 5 octobre, dans lequel il renvoie dos à dos Houria Bouteldja, des Indigènes de la République et l’Agrif, association crypto-lepéniste, qui lui intente un procès pour injure raciale. Il prend pourtant ses précautions, Mouloud : il explique bien qu’il faut combattre l’Agrif. Mais pas à n’importe quel prix, ou en tout cas pas au prix d’une défense pavlovienne d’Houria Bouteldja, créatrice de l’appellation pour le moins sémantiquement ambiguë de « souchien » qui sonne bien désagréablement à l’oreille.

Ce qui lui vaut des représailles tout en nuances de la part de la patronne des Indigènes. Lisez sa réponse : c’est hallucinant, édifiant, débectant. Voilà mon Mouloud transformé en lepéniste bon teint parce qu’il se permet d’étayer sa démonstration par quelques exemples vécus de racisme anti-français. Je connais aussi ce genre de porte étroite, Mouloud. Il est évidemment hors de question de le fantasmer à la façon des identitaires et de faire de cette « question raciale » l’alpha et l’oméga d’un combat politique. Parce qu’évidemment, pour moi comme pour toi, tout cela n’est qu’un symptôme, celui d’une déliquescence généralisée des vieilles solidarités ou de cette common decency orwellienne qui soudait les classes populaires si longtemps indifférentes aux couleurs de peau ou aux religions. Et au bout du compte, tout cela est avant tout la conséquence d’une absence de réponse à la seule question qui vaille, la question sociale.
Logiquement, Mouloud n’est pas trop content de voir des pétitionnaires comme Badiou ou Balibar, que l’on a connu mieux inspirés[2. Quand ? Pour condamner la politique raciste d’Israël ? Faire de Sarkozy « l’homme aux rats » ? (EL)], défendre par principe Houria Bouteldja par ce qu’elle aurait raison par essence puisqu’elle est femme, musulmane et donc dominée, forcément dominée. Il ose même écrire : « N‘en déplaise aux pétitionnaires, le « Souchien » de Houria Boutjelda est l’équivalent du « bruit et l’odeur » (Chirac), de « Durafour crématoire » (Le Pen), du « point de détail de l’Histoire » (Le Pen)… et de tous les « sales bougnoules ou nègres ».

Tu ne choisis pas la facilité, Mouloud, décidément. En même temps, depuis Bernanos et Pasolini, on sait bien que le sentier de l’honneur consiste à ouvrir le feu en position défavorable, y compris contre son camp quand son camp dit n’importe quoi. Bien entendu, Mouloud, que tous ceux de tous les bords qui posent le problème en termes ethniques participent de la même totalité structurante et que comme moi, tu vois là, les larmes aux yeux, un vrai recul de la civilisation.

À la lecture des réactions à ton papier, je me suis souvenu qu’à la fin des années 80, peu de temps avant la guerre, il y avait eu un recensement, le dernier, dans ce qu’on appelait encore la Yougoslavie. Interrogés sur leur origine, l’immense majorité des gens avaient, pour la première fois, répondu « serbe », « croate », « bosniaque », « macédonien », « slovène ». Il y avait eu moins de 1% pour dire, tout simplement, « yougoslave ».
Tu sais quoi, Mouloud ? Parfois, j’ai l’impression que nous sommes les derniers Yougoslaves.


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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