Accueil Site Page 2784

Jeanne, derniers temps

15

Dans son très beau Capitaine Achab, réalisé en 2007, Philippe Ramos focalisait son attention sur le passé du héros de Moby Dick d’Hermann Melville, avant qu’il ne parcoure les mers pour chasser la baleine. Dans son nouvel opus Jeanne captive, il adopte une démarche contraire. Il fait débuter sa version de Jeanne d’Arc, lorsque la guerre est terminée et Jeanne d’Arc, prisonnière, sur le point d’être livrée aux Anglais.

Jeanne, la jeune fille de Domrémy, est une figure mythique de l’Histoire de France, paysanne, mystique, femme farouche et butée, elle appartient à l’imaginaire collectif de la France, tant qu’elle ne disparaîtra pas des programmes et manuels d’Histoire par la volonté absurde des élus qui établissent les programmes. Le cinéma aime ce personnage historique au destin tragique : du muet à nos jours, on ne compte plus les adaptations de la vie de Jeanne D’Arc. Méliès est l’un des premiers à la faire vivre à l’écran en 1900, suivront une quarantaine d’adaptations parmi lesquelles on retient surtout les chefs d’œuvre de Carl Theodor Dreyer La Passion de Jeanne d’Arc (1928), de Roberto Rossellini Jeanne au bûcher (1954), de Robert Bresson Le procès de Jeanne d’Arc (1962) et les beaux films d’Otto Preminger Sainte Jeanne (Saint Joan) (1957) et de Jacques Rivette, Jeanne La Pucelle (1994).

Jeanne captive commence en l’an de grâce 1430. Après ses victoires contre les Anglais à Orléans et le sacre de Charles VII à Reims, voici venu le temps de la défaite. Jeanne est capturée à Compiègne par Jean de Luxembourg (Louis-Do de Lencquesaing), un allié du Duc de Bourgogne. Elle est emprisonnée au château de Beaurevoir, domaine des Luxembourg. Abandonnée par Charles VII, n’entendant plus ses voix, elle doute. De surcroit sa protectrice Jeanne de Luxembourg meurt… Le désespoir guette Jeanne qui tente de fuir (ou de mourir). Reprise, elle oppose à ses geôliers, qui la vendent aux Anglais, un mutisme têtu, une résistance obstinée.

Le film de Ramos est intelligent, subtil, écrit dans une belle langue. Le cinéaste s’attache à filmer une Jeanne secrète et solitaire, songeuse et silencieuse. Clémence Poésy, parfaite, donne corps à ce personnage à l’opacité butée. Elle est habitée par une profonde croyance où absence, doute et désespoir rôdent, et mettent parfois en déroute les certitudes de sa Foi.
Philippe Ramos filme avec une rigueur ascétique la destinée terrible de Jeanne et son calvaire. Empruntant des chemins libres et singuliers, il cherche à atteindre le mystère de Jeanne qui a tant passionné les historiens et les écrivains, en particulier les catholiques Péguy, Bernanos ou Claudel. Jeanne captive est un film très pictural où le cinéaste travaille la plasticité des éléments naturels. Les scènes de nature sauvage sont sensuelles et minérales. Elles font contrepoint, dans un affrontement entre ombre et lumière, avec celles d’un intérieur carcéral, inquiétant, sombre. La scène où Jeanne, pendant son transfert de Beaurevoir à Rouen, découvre la mer, est magnifique et oscille entre effroi et ravissement devant la puissance de Dieu. Le montage confronte plans d’ensemble -des ciels vastes et lumineux – et plans serrés au cordeau – fragments de visages, d’objets – qui donnent au film sa grande beauté- à la fois lyrique et austère- et sa force d’abstraction. Retrouver la force de la Foi de Jeanne dans une époque médiévale où se mêlent rudesse des hommes et symbolique surnaturelle, tel est l’ambitieux projet du film.

Haïe par le parti bourguignon, le clergé de Rouen et les Anglais, la Pucelle de Domrémy affronte ses juges avec une belle opiniâtreté dans la confiance et l’amour de Dieu. La fin du film est poignante : Jeanne, abandonnée par les hommes et par son roi, moquée par les tenants d’un monde cruel et cynique, va au bûcher dans une dignité superbe sans que les hommes qui aimeraient la sauver – le guérisseur (Thierry Frémont), le moine (Jean-François Stévenin) ou l’ermite extatique (Mathieu Amalric) – ne puissent réellement intervenir. Dans le crépitement des flammes, on touche finalement à la limpidité simple d’une âme humaine atteignant la sainteté.

Et Ramos, conscient de la grandeur et la force des chefs d’œuvre cinématographiques qui ont précédé sa version – surtout les films de Dreyer et Bresson – réussit particulièrement la fin de son film par la force spirituelle qui s’en dégage.

Harry Brown, une fiction de droite

51

A l’époque de sa sortie en salle, Harry Brown, le premier long métrage de Daniel Barber, avec Michael Caine, tourné en 2009, a immédiatement été qualifié de « fiction de droite », dans la ligne d’Un justicier dans la ville avec Charles Bronson, ce qui était le moyen le plus efficace pour la critique de le discréditer. Harry Brown serait plutôt Dexter dans les cités anglaises avec cinquante ans de plus que notre expert favori en taches de sang de la police de Miami.

Une fiction de droite est une fiction où le justicier attirera d’autant plus notre sympathie qu’il ne manifestera aucune compassion à l’endroit de la racaille qu’il prend pour cible. C’est le cas d’Harry Brown, un militaire à la retraite, perclus de rhumatismes, jouant aux échecs pour passer le temps, qui décide de liquider à sa manière les voyous qui ont tabassé, torturé et tué son unique camarade de jeu. Il le fera sans état d’âme, consciencieusement, avec une énergie redoutable pour son âge.

Selon le code implicite de la presse bienpensante, il incarne le programme sécuritaire des populistes et The Guardian demandera même à Michael Caine d’arrêter là sa carrière. Quelques mois plus tard, des émeutes enflammeront les banlieues de Londres et de Manchester, donnant raison à Harry Brown, surpris qu’on ne tue plus pour des raisons politiques ou sociales, mais par pur divertissement. Il estimait qu’il était temps pour lui, avant de quitter la scène, de manifester son irritation face à ces dérives infantiles.

Si une fiction de droite est une fiction où l’on n’éprouve pas une once de pitié pour les bad boys, alors Harry Brown est bien une fiction de droite. La compassion, si l’on en croit le film, serait plutôt un truc de fille. Ce dont je me permets de douter, car dans la vengeance la femme est bien plus obstinée et terrifiante que l’homme – je parle d’expérience. Une raison supplémentaire cependant d’acquérir le DVD d’Harry Brown : l’impassibilité de Michael Caine. À ce degré, ce n’est plus de l’art, c’est une posture existentielle face à laquelle il ne reste plus qu’à s’incliner.

PS-EELV : un accord mineur

13
Image : PS.

L’accord « de mandature » signé entre Europe Ecologie-Les Verts (EELV) et le Parti socialiste, a fait couler beaucoup d’encre. Il y a certes l’affaire du Mox, ce combustible hybride, objet de désaccords manifestes. Mais il y eût auparavant le psychodrame du « parachutage » de Cécile Duflot à Paris pour les élections législatives, et quelques autres marchandages autour du réacteur de Flamanville.

Il faut dire que les leaders écologistes semblaient mettre un point d’honneur à faire renoncer le PS à la construction l’EPR. Cécile Duflot assurait que ses convictions n’étaient pas à vendre, Eva Joly assénant quant à elle : « il n’y a pas de plan B ». Pourtant, si l’on peut reprocher quelque chose aux représentants d’EELV, ce n’est pas tant d’avoir « dealé » des circonscriptions. C’est sur le fond qu’il convient de critiquer les Verts, notamment leur obsession pour la sortie du nucléaire, cette idée rétrograde vêtue des oripeaux du progressisme.

A-t-on vraiment cru, sans blague, que les écologistes feraient effectivement « de la politique autrement » ? Cela, tous les partis politiques ou presque prétendent le faire. Et pourtant…tous agissent de la même façon – avec toutefois plus ou moins d’hypocrisie.

Car la politique a ses lois, et elles s’imposent à tous. Les institutions de la V République, qui poussent à la bipolarisation, mettent les deux partis dominants, PS et UMP, en position hégémonique. A droite comme à gauche, il faut bien s’entendre avec eux pour avoir une chance d’obtenir quelques élus. Ainsi, ce qui est regrettable, ce n’est pas qu’on passe des accords. C’est plutôt de constater que ces deux grandes formations s’entendent comme larrons en foire pour que perdure cette hégémonie, et même pour qu’elle s’aggrave. Ainsi ont-ils modifié le mode de scrutin des élections régionales pour qu’il ne soit plus possible de proposer une liste dans un département s’il l’on n’est pas en mesure d’en proposer une dans chaque département de la région ! Il s’agit là, pour le PS comme pour l’UMP, d’une véritable rente de situation. Ce sont eux qui distribuent les circonscriptions et les postes. Ils vont même jusqu’à crier au scandale, quand certains candidats osent se présenter sans leur bénédiction, comme si chacun était le co-propriétaire d’un électorat indivis. Il y a là, à l’évidence, une véritable perversion de la démocratie.

Ainsi, quelque réticence que l’on puisse avoir à l’égard des positions des écologistes, il semble quelque peu malhonnête de leur reprocher de négocier avec le Parti socialiste. D’autant que les positions des uns et des autres ont été clairement et publiquement exposées. Accords et désaccords ont été loyalement « actés ». Désormais, les citoyens jugeront.

Il n’y a rien là de comparable, tant s’en faut, avec les très graves atteintes à la démocratie qui se préparent ou qui ont déjà eu lieu. Par exemple, en 2005, le souverain, c’est à dire le peuple, a voté « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen (TCE). Par la suite, ceux qui ne demeurent que les modestes représentants du souverain, les parlementaires, se sont crus autorisés, à droite comme à gauche, à violer sa décision. Nous savons que c’était légal. Nous savons aussi que c’était parfaitement illégitime, et le signe grave du mépris actuel de certains élus pour ce peuple dont ils tiennent pourtant leur pouvoir et, en outre, leur confort.

Quant aux écologistes, c’est plutôt le fond de leur programme qu’il convient de contester. Leur focalisation sur le nucléaire ne laisse de surprendre. On ne peut pas ne pas songer à tous ces épouvantails que l’on agita tout au long de l’histoire de l’industrialisation.

Certes, il y eut Tchernobyl, puis Fukushima. Nous nous risquerons pourtant à répondre que cela n’a rien à voir. Tchernobyl ne témoigne pas de l’insécurité d’une technologie, mais de l’incurie généralisée qui caractérisait la fin de l’empire soviétique. Quant au Japon, c’est un pays connu pour ses séismes à répétition. Aussi reste-t-on ébahi de constater qu’on y ai oublié que les tsunamis sont la suite habituelle des séismes. Lors du drame de Fukushima, les réacteurs ont d’ailleurs résisté au séisme, pourtant exceptionnellement violent, parce qu’ils avaient été construits à dessein. Et s’ils n’ont pas résisté aux tsunamis qui ont suivi, c’est parce qu’on avait omis de prévoir cette option. La preuve : on les avait construits au bord de la mer ! Sommes-nous, aujourd’hui, en France et en Europe, dans une situation comparable ?

Le véritable problème de la sécurité nucléaire nous semble être plutôt celui-ci : qui est le maître d’ouvrage et qui gère les centrales ? Si l’on compte sur le secteur privé, on peut être certain que la recherche de la rentabilité l’emportera toujours sur le souci de la sécurité. Si c’est l’autorité publique, en revanche, la sécurité pourra être assurée.

Finalement, derrière ce débat, l’on perçoit la controverse philosophique sur la notion de « risque raisonnable », qui déborde largement la question du nucléaire. Il n’y a pas d’acte sans risque. Refuser le risque, ce serait refuser tout acte et donc refuser la vie et a fortiori tout changement dans la vie, donc toute idée de progrès. Certains ont voulu théoriser leur horreur du risque avec le fameux « principe de précaution », qui semble nous enjoindre à la prudence en ces termes : « quand on ne sait pas, on ne fait pas ». En somme, il faudrait attendre de tout savoir pour faire. On peut toujours attendre !

Concernant le nucléaire, on nous objectera que « les risques sont d’une autre nature ». C’est faux, mais c’est là la doxa d’une époque étonnante qui vit sur l’illusion qu’à force de précautions on peut éliminer tout risque, en niant que le meilleur moyen de limiter les risques liés à une technologie, c’est encore de continuer à l’exploiter, tout en poursuivant l’acquisition des connaissances qui permettront de la rendre plus sûre.

Hélas, « l’heuristique de la peur » n’est pas le seul contresens de notre modernité.

Cet article provient du blog L’arène nue.

Murat, chanteur en voie de disparition

10

Dans l’univers étriqué de la chanson française, qui sue sur les rimes et louche sur le voisin, Murat est une sorte de miracle, ce que vient une fois de plus confirmer son dernier album en date, Grand lièvre, dont le titre ne reprend pas pour rien le nom d’une espèce en voie de disparition. Avec ses textes exigeants, jamais tire-larmes, mais à la nostalgie tenace, ses expressions désuètes, ses lapsus anglais, son érotisme païen et son besoin inassouvi de héros, Murat, c’est l’anti-Aznavour, l’improbable croisement entre Ferré et Dylan.
Si l’on rencontre, au fil des albums, des « citrons volages » et de l’« herbe têtue », un « voleur de rhubarbe » ou un « cœur hérissé de tessons », le chanteur n’en prend pas moins acte de ce qu’une partie du surréalisme a fait long feu, récupéré, et de quelle manière, par l’hydre publicitaire. Son écriture se veut dès lors plus ambitieuse qu’une simple mise en relation de mots rares, qu’une facile mise à l’honneur de rapports incongrus entre les choses. Plutôt que d’accepter, comme d’autres, le règne de l’optique, qui ne nous permet plus d’appréhender le monde autrement que par son image infiniment diffractée, il développe tous les sens : on sent, on touche et on goûte chez Murat ![access capability= »lire_inedits »]

En référence à l’haïku de Basho (« Le vieil étang/une grenouille saute dedans/le bruit de l’eau »), Kenneth White, dans Le Plateau de l’albatros, se demandait pourquoi la plupart des haïkus écrits par des Occidentaux sont si ternes, et faisait la réponse suivante : si les grenouilles sont abondantes (c’est-à-dire les images), il y manque le vieil étang, et par conséquent le bruit de l’eau − « Il manque le fond, et la prise de contact de l’esprit avec ce fond ». Le bruit de l’eau, on peut le retrouver dans l’entreprise proprement géo-poétique de Jean-Louis Murat, géo-poétique au sens de son inventeur, Kenneth White, expliquant que ce qu’il nous faut aujourd’hui, « après la poétique des dieux et des mythes, de l’idéal et de la métaphysique, c’est une poétique de l’espace, de la terre, du monde ». Plutôt que se lamenter sur les refuges perdus, ou vanter les aventures prochaines, les chansons de Murat, et tout particulièrement celles de ce dernier album, témoignent de cet élan.

« Ce monde, dans lequel je subis ce que je subis, ce monde moderne, enfin, diable ! que voulez-vous que j’y fasse ? » s’exclamait André Breton, dans le premier Manifeste du Surréalisme. En écho, sept décennies plus tard, Jean-Louis Murat, dans Le Fier Amant de la Terre, assurait : « Dans ce monde moderne, je ne suis pas chez moi. » Bien sûr, aujourd’hui comme hier, défier de ce qui nous enserre fait partie du jeu, mais les mots de Murat, la poésie si forte de ces mots-là, rendent bien inutiles les discussions autour de son style dandy, ses embardées misanthropes ou son cynisme accusé. Murat, c’est un type qui vit loin de la ville, dans l’ombre changeante et les jardins chaotiques, et qui a développé au fil de chansons plus troublantes les unes que les autres un rapport à la terre qui passe avant tout par la glorification de ses rythmes, l’errance parmi ses formes, la mélancolie d’une énergie tantôt transmise et tantôt refusée. Jeu élégant avec les mots d’hier, ajout de rires d’enfants, d’expressions en patois ou de chœurs masculins, errance au creux d’histoires d’amour, nous sommes à l’opposé de l’atomisation contemporaine, qui voit tant de moi(s) se presser de jérémiades en gâteries, avide de novlangue universelle sur boîtes à rythmes interchangeables.

Colliger les noms de villes et de rivières, de collines et de hameaux, d’Auvergne et d’ailleurs, qui, dans les titres de ses chansons ou le secret de leurs couplets, composent ces « Terres de France » depuis trente ans, c’est les prendre alors pour ce qu’ils sont : les coutures précises d’un « ruban de mémoire qui se défait », quelque part entre Vaison-la-Romaine et Beaugency, Cabourg et Saint-Malo, Lyon et Genève, Tullière et Sanadoire, Pessade et Courbanges… Dans L’Intermède romain, une nouvelle de Drieu, le narrateur qui se donnait le nom de « Cœur de lièvre » avouait enfin : « J’étais un lièvre tout seul dans un guéret, plein d’inquiétude vaine, défaillant de la volupté d’être inquiet pour rien. Je n’avais besoin que de cela, de cette seule joie, écouter le battement de mon cœur, cette confidence continue de la mort à la vie. » Il semble bien que ce soit cette confidence de la mort à la vie, source de joie grave, qui nous rendent si précieux l’art de Jean-Louis Murat.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

Pour acheter ce numéro, cliquez ici.
Pour s’abonner à Causeur, cliquez ici.


Vous avez dit « voyeurisme » ?

428
Photo : FMI.

Dans un communiqué où ils annoncent leur intention de saisir désormais la justice dès qu’un article leur déplaira, les avocats de Dominique Strauss-Kahn et d’Anne Sinclair dénoncent, au nom de leurs clients des « articles relevant du voyeurisme le plus détestable ».

Diable, ainsi les journaux qui s’intéressent aux exploits de DSK ou aux intentions de son épouse, ainsi que les millions de Français qui s’en amusent seraient coupables de « voyeurisme ».

Les mots ne manquent pas en français, pourquoi diable avoir utilisé celui-là ? Car si ma mémoire est bonne, le voyeurisme est une déviation sexuelle, ou dirons-nous pour ne choquer personne, une activité sexuelle non conventionnelle. Afin de blinder ma démonstration je suis allé sur le net voir ce que nous disent les dicos de ce fameux « voyeurisme ».

À tout seigneur, tout honneur, keskidi wiki ? « Le voyeurisme est un terme à connotation morale, qui décrit un comportement basé sur l’attirance à observer l’intimité ou la nudité d’une personne ou d’un groupe de personnes dans des conditions particulières en cherchant à y éprouver une jouissance et/ou une excitation. »

Pas très sexy, tout ça… Heureusement, on est plus salace dans le dico de Psychologies.fr : « Le voyeur épie et regarde une ou d’autres personnes, généralement à leur insu. L’excitation ou la satisfaction de sa sexualité sont liées au fait de les observer dans leur plus stricte intimité, se déshabillant, dans des ébats amoureux ou même la satisfaction de leurs besoins naturels »

Beurk, beurk, beurk, mais figurez-vous que le Larousse en ligne est encore plus dégoûtant : éloignez immédiatement les enfants -si toutefois ils sont susceptibles de comprendre les mots compliqués à la fin de la parenthèse : « Déviation sexuelle consistant à épier autrui à son insu dans des conduites impliquant l’intimité (rapports sexuels, toilette, défécation, miction) ».

On notera que la plupart des comportements évoqués ci-dessus, en plus d’être déviants, tombent sous le coup de la loi. Pauvre Anne, pauvre Dominique, obligés de vivre dans un pays peuplé de 60 millions de voyeurs, donc de délinquant sexuels !

Perec, reviens, ils sont devenus fous !

17

Finlement, même si je suis révolté pr l nouvelle dictture des gences de nottion, je comprends très bien l’inquiétude du gouvernement : cette perspective de perdre l meilleure note qui soit est effectivement un drme. En effet, si Stndrd nd Poor’s qui ont déginé un peu trop tôt comme le montre l’mi Frnçois Miclo dns un récent rticle nous fit perdre cette note, on se demnde comment il ser désormis possible d’écrire en frnçis sns cette voyelle dont Rimbud, toujours lucide, dit qu’elle est le « noir corset velu de mouches écltntes/Qui bombinent utour des punteurs cruelles ». Tout de même, il est indispensble, surtout triplé.

J’imgine déj l ctstrophe pour les contributeurs, ne serit-ce que pour signer. Si Elisbeth Levy peut s’en tirer reltivement bien, comme Mrc Cohen et Gil Mihely, les choses vont devenir beucoup plus compliquées pour Isbelle Mrchndier, Doud Boughezl, Corlie Delume, Dvid Di Not voire crrément drmtiques pour Rolnd Jccrd . Luc Rosenzweig et votre serviteur, en revnche, nous sommes suvés mirculeusement : l dégrdtion ne nous concerne ps, ce qui prouve bien, et je fis ici mon me culp, que les gences de nottion n’ont ps de préjugés idéologiques dns leurs évlutions.

Tout de même, si cette perte devit être effective, conseillons de lire Perec, membre de l’Oulipo, qui vec L disprition réussit en son temps l’écriture de tout un romn sns l lettre e, ce qui est utrement plus compliqué.

Droite, gauche : zéro pour tout le monde

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy et Pascal Riché débattent de l’école.

Ah que la vie serait simple si chacun jouait sa partition. À droite il y aurait les réacs scrogneugneus, partisans des coups de règles sur les doigts, de la blouse grise et de l’autorité, à gauche les pédagos joyeux, défenseurs d’une école ouverte sur la vie, des profs sympas et des méthodes innovantes. Les uns construiraient des prisons, les autres de chouettes collèges baptisés « Steve Jobs », les uns brandiraient Racine, les autres la théorie du genre. On assisterait à la lutte entre la droite de l’ordre et la gauche de la justice, entre l’école des héritiers et l’université pour tous et nos certitudes à tous seraient bien gardées.

Tout fout le camp, même les idées simples et les clivages rassurants. Je ne sais pas s’il y a une austérité de droite et une rigueur de gauche mais en matière d’éducation, le clivage se résume à « Modernes contre Modernes », selon la formule de Philippe Muray. La destruction de l’Ecole de la République aura été l’œuvre commune de la droite et de la gauche, et en réalité, de la nation tout entière. Le collège unique devait restaurer l’égalité en supprimant des différences entre filières qui avaient une sale tête de distinctions, il n’a fait que creuser les inégalités entre les établissements de centre-ville et ceux des quartiers pudiquement qualifiés de difficiles. Nous voulions, conformément au mot d’ordre de Jean-Pierre Chevènement, amener 80 % des élèves au bac, nous avons aujourd’hui un bac descendu au niveau de 80 % des élèves et des étudiants de premier cycle universitaires incapables d’écrire un français correct. À défaut d’honorer l’exigence du savoir, au moins respecte-t-on leur « droit au diplôme ».

« C’est aux jeunes de former la jeunesse », proclamait il y a quelques années une campagne de recrutement des enseignants. Nous y sommes : les élèves sont désormais des « enfants » ou des « ados ». Quant aux profs, il reste, il est vrai, une petite différence entre la droite qui voudrait en faire des DRH de la petite entreprise appelée « classe » et la gauche qui aimerait les transformer en animateurs socio-culturels chargés de réparer les injustices de la vie et de diffuser les idées nouvelles. Grâce au « livret de compétences », les parents peuvent se rassurer : si leur enfant est ignare en histoire de France ou nul en calcul, il sera formé à la « consommation responsable » et sera capable « d’identifier une situation de discrimination ». De toute façon, l’histoire de France, c’est dangereux et le calcul inutile puisqu’il y a des ordinateurs. Et pour penser, il y a des ordinateurs, aussi ?

Heureusement, l’UMP propose de rétablir le port de la blouse pour effacer les différences entre ceux qui ont « de la marque » et ceux qui n’en ont pas. Ce sera une grande satisfaction pour les profs de se faire agresser par des gamins vêtus de blouse plutôt que de joggings. Et pendant qu’on amuse la galerie avec cette brillante idée, le ministère de l’Education nationale prépare une réforme de l’évaluation des profs. Celle-ci serait confiée au chef d’établissement qui devrait noter son « salarié » selon quatre critères : la capacité à faire progresser chaque élève ; les « compétences dans sa discipline »; la « pratique professionnelle dans l’action collective de l’établissement » ; et la « qualité du cadre de travail ». En clair, on jugera les profs sur leur capacité à « tenir leur classe » et à ne pas faire de vagues. Quant aux « compétences dans la discipline », il faudra expliquer comment le chef d’établissement devenu patron de PME sera à même de les apprécier. Chichis-pompons que tout cela : si nos profs parviennent à faire en sorte que les gamins ne deviennent pas des petits barbares, ils auront mérité de la patrie.

On espère que la gauche montera au créneau dans la foulée des syndicats. De toute façon, François Hollande a trouvé la solution-miracle : demain on recrutera gratis. Comme Hollande est un type sérieux, il promet qu’il trouvera un Pierre à déshabiller pour habiller Paul. Fort bien. Sauf que si le problème tenait aux moyens, ceux qui ont été engloutis dans l’Education nationale auraient dû améliorer les choses. Le PS ne va pas froisser une population qui constitue son cœur de cible en s’interrogeant sur la qualité des enseignants plutôt que sur leur quantité. Certes, de nombreux profs résistent à la démagogie générale dans des conditions héroïques. En attendant, cette année, près de mille postes ouverts au CAPES n’ont pas été pourvus, ce qui signifie que les jurys n’ont pas trouvé de candidats conformes à leurs exigences – plutôt modérées au demeurant. Mais allez draguer l’électeur avec ça.

J’ignore s’il se trouve encore des sociologues pour affirmer que « le niveau monte » mais la publication par l’Insee du Portrait social 2011 de la France n’a pas fait les gros titres des journaux. On y apprend que depuis une dizaine d’années, la proportion d’élèves en difficulté « face à l’écrit » a augmenté et concerne aujourd’hui « près d’un élève sur cinq en début de 6e ». Pour les élèves les plus faibles, « la maîtrise des mécanismes de base de la lecture est stable, mais les compétences langagières (orthographe, vocabulaire, syntaxe) sont en baisse, ce qui explique l’aggravation des difficultés de compréhension des textes écrits. » Ce constat déprimant devrait résonner comme un appel à la mobilisation générale pour l’ensemble de la classe politique. On repassera. Sur l’école, il n’y a plus ni droite ni gauche, il n’y a plus que le Parti de la jeunesse. C’est-à-dire celui du renoncement.

Le franc est de retour, ou presque

5

Oui, le Franc est de retour -dans l’actualité, au moins. Pas à cause des politiques ou économistes de plus en plus nombreux qui proposent ou envisagent l’abandon de la monnaie unique.

Non, si on reparle du Franc d’antan, c’est à cause de la Banque de France qui vient de rappeler aujourd’hui aux amateurs de bas de laine qu’il ne leur restait plus que trois mois pour échanger leurs derniers billets old school contre des euros flambants neufs. La date d’échange étant fixée au 17 février 2012 soit dix ans pile après la date de péremption de la devise franco-française

Les billets concernés sont les Pierre et Marie Curie (500 francs) les Gustave Eiffel (200 francs), les Cézanne (100 francs), les Saint-Exupéry (50 francs) et les Debussy (20 francs). Les autres billets et piécettes n’étant déjà plus échangeables depuis belle lurette.



Si en plus d’être conservateur, vous êtes malcomprenant, la Banque de France vient de lancer un site internet qui indique les adresses où la feue devise peut être rapportée et précise les valeurs d’échange – par exemple, 3,05 euros pour le Debussy. « Précise » étant d’ailleurs ici un terme assez inapproprié puisque sur une autre page du site, les comptables approximatifs de la BdF parle d’une valeur de 3,04 € pour le même billet, ce qui la fiche assez mal, entre nous…

Quant à ceux qui veulent échanger leurs euros contre des francs, ils n’auront pas trois mois, mais un seul jour pour le faire : le 22 avril 2012, avec, éventuellement, une prolongation exceptionnelle jusqu’au 6 mai.

Israël isolé ? Tant mieux !

34
Photo : tamar_levine.

Dimanche 23 octobre, je me trouvais au pub irlandais Molly Bloom situé rue Hayarkon, à Tel Aviv, seul endroit public de la ville où il était possible d’assister à la finale de la Coupe du monde de rugby lorsque l’on n’était pas abonné aux chaînes sportives du câble local.
Une bande de touristes français faisait gentiment la claque pour les Bleus (qui jouaient en blanc). Un quarteron d’Anglo-Saxons non identifiés, mais dotés d’un puissant chauvinisme anti-froggies semblait plutôt là pour conspuer la bande à Lièvremont que pour encourager les hommes en noir. L’heure matinale de la rencontre limitait la consommation de Guinness, ce qui a sans doute évité que la mêlée et les coups vicieux n’essaiment d’Auckland à Tel Aviv.
La joie mauvaise des rosbifs lors du coup de sifflet final qui scella la défaite d’un cheveu du Quinze de France devant la supposée meilleure équipe du monde a remonté le ressort de mon anglophobie pour au moins une bonne quinzaine d’années.

Je trouvai cependant matière à consolation le lendemain dans la lecture de la page sportive du Jerusalem Post qui ne tarissait pas d’éloges sur l’équipe de Thierry Dusautoir. Et je découvris par la même occasion que le même jour, l’équipe nationale de rugby d’Israël avait remporté son match de championnat d’Europe des nations en battant l’Autriche, à Vienne, sur le score de 28 à 26. Le Quinze bleu ciel et blanc prend ainsi la tête de son groupe et a de bonnes chances de passer l’an prochain, du groupe 2C au groupe 2B, une sacrée promotion ! D’accord, cette même équipe se ferait sûrement enquiller 50 points, sinon plus, par quinze gaillards d’un village de Gascogne évoluant en troisième division, mais cela prouve bien qu’Israël progresse, même là où on l’attend le moins. Après la récente remontée de sa note par l’agence Moody’s, qui tient de l’exploit dans la conjoncture actuelle, l’État juif a de sérieuses raisons d’envisager l’avenir avec confiance, puisqu’il peut aller mettre la pile à domicile à l’Autriche, patrie, entre autres, de Theodor Herzl.

Certains habitués de ce salon ne manqueront pas de s’étonner qu’Israël participe au championnat européen des nations, alors que sa position géographique le place dans une région nommée Proche-Orient, extrémité occidentale du continent asiatique. On pourrait leur rétorquer que le rugby n’étant pas la tasse de thé des mahométans des environs, même si certains d’entre eux subirent pendant quelques décennies la férule des Britanniques, on va chercher des compétiteurs là où ils se trouvent. Mais cet argument fait long feu dès lors qu’il en va de même pour tous les sports : l’hostilité arabe envers l’« entité sioniste » s’étend à un domaine où la politique devrait s’effacer devant le fair-play et les valeurs de l’olympisme chères à Pierre de Coubertin.[access capability= »lire_inedits »]

Longtemps, cet « isolement » d’Israël de son environnement géographique est apparu comme un handicap à son développement et une menace pour son avenir. Un homme comme Shimon Pérès (89 ans aux prunes et toujours président) avait fait du « Nouveau Proche-Orient pacifié et prospère » un gimmick politique éternellement ressassé sans qu’il ait jamais eu le moindre commencement de début de réalisation. Puis vint la mondialisation qui a rendu moins angoissant pour les Israéliens le refus ontologique des Arabes du projet national juif sur une terre âprement disputée.

Israël est partie prenante de cette mondialisation et tire plutôt bien son épingle d’un jeu qui bouleverse les déterminismes géographiques. Ses ennemis, en revanche, sont restés sur le bord du chemin, englués dans leurs archaïsmes politiques et sociaux ou, pour certains d’entre eux, frappés par la malédiction d’une rente pétrolière accaparée par des despotes ou des castes militaires ou tribales.

Dans ces conditions, pourquoi chercher une paix impossible, sinon à un prix exorbitant, alors que la limitation des conséquences du conflit suffit au bonheur de la population ? Il n’y a dans cette constatation aucun cynisme mais la simple prise en compte d’une réalité géopolitique implacable.

Seuls les lecteurs impénitents de Haaretz, bible des commentateurs occidentaux des affaires de la région, mais dont l’influence sur le public israélien est en chute libre, se lamentent en boucle sur l’isolement d’un État juif « emmuré » par « le gouvernement le plus à droite de l’histoire d’Israël ». Il suffit de passer quelques jours dans le pays pour se rendre compte que les Israéliens de droite, de gauche et du centre ne se sentent nullement isolés. Ils font des projets, collectifs et personnels, qui ont pour horizon géographique la planète entière.

Les Arabes ne veulent pas jouer avec eux ? Eh bien tant pis pour eux, c’est leur affaire et laissons aux ravis de la crèche occidentale la pâmoison sur un « printemps arabe » qui rendrait urgentissime la solution du problème palestinien. De ce printemps, les Israéliens ont surtout retenu l’aggravation de la haine que leur porte la « rue arabe », du Caire à Tripoli et à Tunis. Elle s’est manifestée par le sac de l’ambassade d’Israël en Égypte, la conduite de Grenoble faite en Libye à un BHL qui prétendait conduire le CNT sur la voie de la reconnaissance de l’État juif, l’antisionisme rabique revendiqué par Ennhada, le parti islamiste vainqueur des élections tunisiennes.

Les occupants israéliens de la Cisjordanie ont en tout cas une connaissance du terrain plus fine que les commentateurs habituels de nos régions. Ils savent que les nationalistes « classiques » du style Mahmoud Abbas seraient déjà balayés si la communauté internationale ne leur tenait la tête hors de l’eau. La chevauchée new-yorkaise du président palestinien n’a pas été l’équivalent diplomatique et moderne de l’entrée de Saladin à Jérusalem en 1187.

Le public israélien ne s’y est pas trompé : alors qu’en général, la moindre évolution de la « situation » scotche le pays devant la télé, la retransmission du débat onusien a attiré deux fois moins de téléspectateurs que la finale du « Masterchef » local. Fatah ou Hamas, la plupart des Israéliens s’en fichent puisqu’ils sont persuadés qu’aucune concession territoriale ne fera bouger d’un pouce le refus arabe.

Pour les Cassandre de nos contrées, ce scepticisme dénué de fondement réel est criminel. Aussi ne ratent-ils pas une occasion de pousser les hauts cris : on va tout droit vers une troisième Intifada ! L’intransigeance de Nétanyahou est irresponsable ! Qu’on le juge !

L’intéressé, bien sûr, a une tout autre analyse. Cela explique qu’il ait pu se permettre de relâcher dans la nature un millier de prisonniers parmi lesquels figuraient plusieurs dizaines de criminels irrécupérables pour récupérer un unique soldat. Ses prédécesseurs Ariel Sharon et Ehud Olmert sont venus à bout de l’Intifada dite « d’Al-Aqsa ». « Bibi » est convaincu que ni le Fatah d’Abbas, ni le Hamas d’Haniyé ne sont prêts à relancer une vague de terrorisme de grande ampleur. C’est peut-être regrettable pour nos belles âmes françaises, mais la dissuasion israélienne reste encore efficace. Heureusement si l’on considère que les menaces stratégiques sont, elles, bien réelles : la bombe iranienne, la fragilité de la paix avec l’Égypte, l’instabilité en Syrie et en Jordanie sont bien plus inquiétantes que le statu quo avec les Palestiniens.

Le plus surprenant, c’est que même la gauche israélienne ait fini par le comprendre : la nouvelle présidente du Parti travailliste, Shelly Yachimovitch, a recentré sa formation sur les questions sociales, faisant passer au second plan la création d’un État palestinien. Le résultat, c’est que la gauche, que l’on croyait en soins palliatifs, reprend des couleurs dans les sondages, tandis que les « centristes » de Kadima et Tzipi Livni, focalisés sur la critique de la politique étrangère de Nétanyahou, sont en voie d’implosion. Même l’éventualité d’une réélection d’Obama en 2012 n’inquiète pas outre mesure les dirigeants et la majorité de l’opinion publique : le président américain a compris que l’affaire était beaucoup moins simple qu’il n’y paraît et qu’elle pouvait devenir pour lui un véritable guêpier.

Les gauchistes au grand cœur et autres damnés de la Terre promise qui jurent avec des mines graves qu’Israël court à sa perte devront s’y faire : la solitude ne sied pas si mal au petit État du peuple à la nuque raide.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

Pour acheter ce numéro, cliquez ici.
Pour s’abonner à Causeur, cliquez ici.


Vos petits font des sous

46

Prière de ne pas glousser. Le Figaro nous annonce, sous la plume de Delphine de Mallevoüe, que « les banques vont apprendre l’argent aux petits ».

De mon temps, on leur apprenait la politesse ou, quand ils se faisaient encore dessous, la propreté : « Dis merci à la dame… Mets pas les doigts dans ton nez… N’insulte pas ta mère, fils de pute… » Ce n’est pas que nos enfants soient devenus à un tel point malpropres et malpolis que nous rechignons à la tâche. Non, nous leur apprenons le fric parce que nous n’avons plus rien d’autre à leur apprendre ni à leur transmettre. La crise, la vraie, est là.

C’est une crise morale ou, comme dirait l’autre, un malaise dans la civilisation. C’est aussi une crise financière et économique. La financiarisation à outrance des économies réelles a abouti, en 2008, à la crise des subprimes, mais également aux crises qui ont suivi jusqu’à leurs dernières manifestations grecques et italiennes. Pendant des années, on a voulu « apprendre l’argent » aux Etats et aux économies réelles. On en voit le résultat. On en touche les dividendes.

Lorsque la finance est aussi manifestement déconnectée des réalités économiques, c’est-à-dire lorsque le banquier se tient aussi loin de l’usine qu’il s’est tenu au cours des dernières décennies, on finit par l’effondrement conjoint de la finance et de l’économie.

Il en va de même pour l’euro. Ce n’est pas l’impéritie chronique du gouvernement grec ou l’incapacité de Silvio Berlusconi à conduire à terme les réformes pour lesquelles il avait été élu qui ont menacé l’euro d’une quelconque façon. L’euro était, dès l’origine, la pire menace contre lui-même. Seul prix Nobel français d’économie, Maurice Allais passait pour le pire des gagas lorsqu’au tout début des années 1990 il promettait la zone euro à une crise financière systémique. Pourquoi ? Parce que, expliquait-il, la viabilité d’une monnaie ne vient pas de la position dominante et passagère qu’elle peut acquérir sur les marchés internationaux, mais de sa connexion avec la réalité de la zone économique qu’elle dessert. Or, c’est bien la disparité des situations et des politiques économiques conduites dans chaque Etat de l’Union européenne qui a fragilisé l’euro.

Enfin, tout cela n’est pas très important, puisque, comme l’écrivait François Ier à sa mère après la sévère branlée de Pavie : « Tout est perdu fors l’honneur. » Et l’honneur, en France, cela consiste à « apprendre l’argent aux petits ».

Qui sont ces petits visés par les banques ? Les 6-10 ans, nous dit-on. Vu que pour les gamins de 12 ans, on leur offre déjà des cartes de paiement et de retrait rechargeables sur Internet, on ne pouvait plus rien faire pour eux. Donc, les 6-10 ans, on va leur apprendre l’argent.

Je n’aurais rien trouvé à redire si on avait voulu leur faire apprendre L’Argent, texte que Péguy écrit en 1913. Encore que : franchement, c’est pas de leur âge. Le texte de Péguy est magnifique, mais un brin réac, anti-moderne, comme on dit, mais contre une modernité qui se renie elle-même en plaçant des valeurs supérieures au sujet pensant. Et puis, quand tu as 6 ou 10 ans, tu ne penses pas à ça. Voilà ce qui te fait une journée heureuse quand tu as cet âge : tirer les cheveux de ta soeur, arracher leurs pattes aux sauterelles, couper la queue des lézards pour voir si ça repousse, couper les cheveux de ta soeur – ils repoussent, mais, elle, elle gueule, pas le lézard.

« Apprendre l’argent aux petits » ? C’est la dernière trouvaille à la mode. Elle porte à elle seule tout l’esprit de l’époque. Une époque vouée au fric. Et qui, croyez-vous, a trouvé cette magnifique idée d’« apprendre l’argent aux petits » ? Je vous le donne en mille (enfin, non, pas en mille, ils seraient capables de me prélever des agios) : la Société générale ! La banque de Jérôme Kerviel, celle-là même dont l’action a perdu 61 % sur l’année 2008 et qui a bénéficié d’un emprunt d’Etat d’1,7 milliard d’euros. Vraiment, si nous vivions encore dans un monde de politesse et de propreté, la Société générale ne devrait-elle pas commencer par le début : apprendre la banque à elle-même ?

Jeanne, derniers temps

15

Dans son très beau Capitaine Achab, réalisé en 2007, Philippe Ramos focalisait son attention sur le passé du héros de Moby Dick d’Hermann Melville, avant qu’il ne parcoure les mers pour chasser la baleine. Dans son nouvel opus Jeanne captive, il adopte une démarche contraire. Il fait débuter sa version de Jeanne d’Arc, lorsque la guerre est terminée et Jeanne d’Arc, prisonnière, sur le point d’être livrée aux Anglais.

Jeanne, la jeune fille de Domrémy, est une figure mythique de l’Histoire de France, paysanne, mystique, femme farouche et butée, elle appartient à l’imaginaire collectif de la France, tant qu’elle ne disparaîtra pas des programmes et manuels d’Histoire par la volonté absurde des élus qui établissent les programmes. Le cinéma aime ce personnage historique au destin tragique : du muet à nos jours, on ne compte plus les adaptations de la vie de Jeanne D’Arc. Méliès est l’un des premiers à la faire vivre à l’écran en 1900, suivront une quarantaine d’adaptations parmi lesquelles on retient surtout les chefs d’œuvre de Carl Theodor Dreyer La Passion de Jeanne d’Arc (1928), de Roberto Rossellini Jeanne au bûcher (1954), de Robert Bresson Le procès de Jeanne d’Arc (1962) et les beaux films d’Otto Preminger Sainte Jeanne (Saint Joan) (1957) et de Jacques Rivette, Jeanne La Pucelle (1994).

Jeanne captive commence en l’an de grâce 1430. Après ses victoires contre les Anglais à Orléans et le sacre de Charles VII à Reims, voici venu le temps de la défaite. Jeanne est capturée à Compiègne par Jean de Luxembourg (Louis-Do de Lencquesaing), un allié du Duc de Bourgogne. Elle est emprisonnée au château de Beaurevoir, domaine des Luxembourg. Abandonnée par Charles VII, n’entendant plus ses voix, elle doute. De surcroit sa protectrice Jeanne de Luxembourg meurt… Le désespoir guette Jeanne qui tente de fuir (ou de mourir). Reprise, elle oppose à ses geôliers, qui la vendent aux Anglais, un mutisme têtu, une résistance obstinée.

Le film de Ramos est intelligent, subtil, écrit dans une belle langue. Le cinéaste s’attache à filmer une Jeanne secrète et solitaire, songeuse et silencieuse. Clémence Poésy, parfaite, donne corps à ce personnage à l’opacité butée. Elle est habitée par une profonde croyance où absence, doute et désespoir rôdent, et mettent parfois en déroute les certitudes de sa Foi.
Philippe Ramos filme avec une rigueur ascétique la destinée terrible de Jeanne et son calvaire. Empruntant des chemins libres et singuliers, il cherche à atteindre le mystère de Jeanne qui a tant passionné les historiens et les écrivains, en particulier les catholiques Péguy, Bernanos ou Claudel. Jeanne captive est un film très pictural où le cinéaste travaille la plasticité des éléments naturels. Les scènes de nature sauvage sont sensuelles et minérales. Elles font contrepoint, dans un affrontement entre ombre et lumière, avec celles d’un intérieur carcéral, inquiétant, sombre. La scène où Jeanne, pendant son transfert de Beaurevoir à Rouen, découvre la mer, est magnifique et oscille entre effroi et ravissement devant la puissance de Dieu. Le montage confronte plans d’ensemble -des ciels vastes et lumineux – et plans serrés au cordeau – fragments de visages, d’objets – qui donnent au film sa grande beauté- à la fois lyrique et austère- et sa force d’abstraction. Retrouver la force de la Foi de Jeanne dans une époque médiévale où se mêlent rudesse des hommes et symbolique surnaturelle, tel est l’ambitieux projet du film.

Haïe par le parti bourguignon, le clergé de Rouen et les Anglais, la Pucelle de Domrémy affronte ses juges avec une belle opiniâtreté dans la confiance et l’amour de Dieu. La fin du film est poignante : Jeanne, abandonnée par les hommes et par son roi, moquée par les tenants d’un monde cruel et cynique, va au bûcher dans une dignité superbe sans que les hommes qui aimeraient la sauver – le guérisseur (Thierry Frémont), le moine (Jean-François Stévenin) ou l’ermite extatique (Mathieu Amalric) – ne puissent réellement intervenir. Dans le crépitement des flammes, on touche finalement à la limpidité simple d’une âme humaine atteignant la sainteté.

Et Ramos, conscient de la grandeur et la force des chefs d’œuvre cinématographiques qui ont précédé sa version – surtout les films de Dreyer et Bresson – réussit particulièrement la fin de son film par la force spirituelle qui s’en dégage.

Harry Brown, une fiction de droite

51

A l’époque de sa sortie en salle, Harry Brown, le premier long métrage de Daniel Barber, avec Michael Caine, tourné en 2009, a immédiatement été qualifié de « fiction de droite », dans la ligne d’Un justicier dans la ville avec Charles Bronson, ce qui était le moyen le plus efficace pour la critique de le discréditer. Harry Brown serait plutôt Dexter dans les cités anglaises avec cinquante ans de plus que notre expert favori en taches de sang de la police de Miami.

Une fiction de droite est une fiction où le justicier attirera d’autant plus notre sympathie qu’il ne manifestera aucune compassion à l’endroit de la racaille qu’il prend pour cible. C’est le cas d’Harry Brown, un militaire à la retraite, perclus de rhumatismes, jouant aux échecs pour passer le temps, qui décide de liquider à sa manière les voyous qui ont tabassé, torturé et tué son unique camarade de jeu. Il le fera sans état d’âme, consciencieusement, avec une énergie redoutable pour son âge.

Selon le code implicite de la presse bienpensante, il incarne le programme sécuritaire des populistes et The Guardian demandera même à Michael Caine d’arrêter là sa carrière. Quelques mois plus tard, des émeutes enflammeront les banlieues de Londres et de Manchester, donnant raison à Harry Brown, surpris qu’on ne tue plus pour des raisons politiques ou sociales, mais par pur divertissement. Il estimait qu’il était temps pour lui, avant de quitter la scène, de manifester son irritation face à ces dérives infantiles.

Si une fiction de droite est une fiction où l’on n’éprouve pas une once de pitié pour les bad boys, alors Harry Brown est bien une fiction de droite. La compassion, si l’on en croit le film, serait plutôt un truc de fille. Ce dont je me permets de douter, car dans la vengeance la femme est bien plus obstinée et terrifiante que l’homme – je parle d’expérience. Une raison supplémentaire cependant d’acquérir le DVD d’Harry Brown : l’impassibilité de Michael Caine. À ce degré, ce n’est plus de l’art, c’est une posture existentielle face à laquelle il ne reste plus qu’à s’incliner.

PS-EELV : un accord mineur

13
Image : PS.

L’accord « de mandature » signé entre Europe Ecologie-Les Verts (EELV) et le Parti socialiste, a fait couler beaucoup d’encre. Il y a certes l’affaire du Mox, ce combustible hybride, objet de désaccords manifestes. Mais il y eût auparavant le psychodrame du « parachutage » de Cécile Duflot à Paris pour les élections législatives, et quelques autres marchandages autour du réacteur de Flamanville.

Il faut dire que les leaders écologistes semblaient mettre un point d’honneur à faire renoncer le PS à la construction l’EPR. Cécile Duflot assurait que ses convictions n’étaient pas à vendre, Eva Joly assénant quant à elle : « il n’y a pas de plan B ». Pourtant, si l’on peut reprocher quelque chose aux représentants d’EELV, ce n’est pas tant d’avoir « dealé » des circonscriptions. C’est sur le fond qu’il convient de critiquer les Verts, notamment leur obsession pour la sortie du nucléaire, cette idée rétrograde vêtue des oripeaux du progressisme.

A-t-on vraiment cru, sans blague, que les écologistes feraient effectivement « de la politique autrement » ? Cela, tous les partis politiques ou presque prétendent le faire. Et pourtant…tous agissent de la même façon – avec toutefois plus ou moins d’hypocrisie.

Car la politique a ses lois, et elles s’imposent à tous. Les institutions de la V République, qui poussent à la bipolarisation, mettent les deux partis dominants, PS et UMP, en position hégémonique. A droite comme à gauche, il faut bien s’entendre avec eux pour avoir une chance d’obtenir quelques élus. Ainsi, ce qui est regrettable, ce n’est pas qu’on passe des accords. C’est plutôt de constater que ces deux grandes formations s’entendent comme larrons en foire pour que perdure cette hégémonie, et même pour qu’elle s’aggrave. Ainsi ont-ils modifié le mode de scrutin des élections régionales pour qu’il ne soit plus possible de proposer une liste dans un département s’il l’on n’est pas en mesure d’en proposer une dans chaque département de la région ! Il s’agit là, pour le PS comme pour l’UMP, d’une véritable rente de situation. Ce sont eux qui distribuent les circonscriptions et les postes. Ils vont même jusqu’à crier au scandale, quand certains candidats osent se présenter sans leur bénédiction, comme si chacun était le co-propriétaire d’un électorat indivis. Il y a là, à l’évidence, une véritable perversion de la démocratie.

Ainsi, quelque réticence que l’on puisse avoir à l’égard des positions des écologistes, il semble quelque peu malhonnête de leur reprocher de négocier avec le Parti socialiste. D’autant que les positions des uns et des autres ont été clairement et publiquement exposées. Accords et désaccords ont été loyalement « actés ». Désormais, les citoyens jugeront.

Il n’y a rien là de comparable, tant s’en faut, avec les très graves atteintes à la démocratie qui se préparent ou qui ont déjà eu lieu. Par exemple, en 2005, le souverain, c’est à dire le peuple, a voté « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen (TCE). Par la suite, ceux qui ne demeurent que les modestes représentants du souverain, les parlementaires, se sont crus autorisés, à droite comme à gauche, à violer sa décision. Nous savons que c’était légal. Nous savons aussi que c’était parfaitement illégitime, et le signe grave du mépris actuel de certains élus pour ce peuple dont ils tiennent pourtant leur pouvoir et, en outre, leur confort.

Quant aux écologistes, c’est plutôt le fond de leur programme qu’il convient de contester. Leur focalisation sur le nucléaire ne laisse de surprendre. On ne peut pas ne pas songer à tous ces épouvantails que l’on agita tout au long de l’histoire de l’industrialisation.

Certes, il y eut Tchernobyl, puis Fukushima. Nous nous risquerons pourtant à répondre que cela n’a rien à voir. Tchernobyl ne témoigne pas de l’insécurité d’une technologie, mais de l’incurie généralisée qui caractérisait la fin de l’empire soviétique. Quant au Japon, c’est un pays connu pour ses séismes à répétition. Aussi reste-t-on ébahi de constater qu’on y ai oublié que les tsunamis sont la suite habituelle des séismes. Lors du drame de Fukushima, les réacteurs ont d’ailleurs résisté au séisme, pourtant exceptionnellement violent, parce qu’ils avaient été construits à dessein. Et s’ils n’ont pas résisté aux tsunamis qui ont suivi, c’est parce qu’on avait omis de prévoir cette option. La preuve : on les avait construits au bord de la mer ! Sommes-nous, aujourd’hui, en France et en Europe, dans une situation comparable ?

Le véritable problème de la sécurité nucléaire nous semble être plutôt celui-ci : qui est le maître d’ouvrage et qui gère les centrales ? Si l’on compte sur le secteur privé, on peut être certain que la recherche de la rentabilité l’emportera toujours sur le souci de la sécurité. Si c’est l’autorité publique, en revanche, la sécurité pourra être assurée.

Finalement, derrière ce débat, l’on perçoit la controverse philosophique sur la notion de « risque raisonnable », qui déborde largement la question du nucléaire. Il n’y a pas d’acte sans risque. Refuser le risque, ce serait refuser tout acte et donc refuser la vie et a fortiori tout changement dans la vie, donc toute idée de progrès. Certains ont voulu théoriser leur horreur du risque avec le fameux « principe de précaution », qui semble nous enjoindre à la prudence en ces termes : « quand on ne sait pas, on ne fait pas ». En somme, il faudrait attendre de tout savoir pour faire. On peut toujours attendre !

Concernant le nucléaire, on nous objectera que « les risques sont d’une autre nature ». C’est faux, mais c’est là la doxa d’une époque étonnante qui vit sur l’illusion qu’à force de précautions on peut éliminer tout risque, en niant que le meilleur moyen de limiter les risques liés à une technologie, c’est encore de continuer à l’exploiter, tout en poursuivant l’acquisition des connaissances qui permettront de la rendre plus sûre.

Hélas, « l’heuristique de la peur » n’est pas le seul contresens de notre modernité.

Cet article provient du blog L’arène nue.

Murat, chanteur en voie de disparition

10

Dans l’univers étriqué de la chanson française, qui sue sur les rimes et louche sur le voisin, Murat est une sorte de miracle, ce que vient une fois de plus confirmer son dernier album en date, Grand lièvre, dont le titre ne reprend pas pour rien le nom d’une espèce en voie de disparition. Avec ses textes exigeants, jamais tire-larmes, mais à la nostalgie tenace, ses expressions désuètes, ses lapsus anglais, son érotisme païen et son besoin inassouvi de héros, Murat, c’est l’anti-Aznavour, l’improbable croisement entre Ferré et Dylan.
Si l’on rencontre, au fil des albums, des « citrons volages » et de l’« herbe têtue », un « voleur de rhubarbe » ou un « cœur hérissé de tessons », le chanteur n’en prend pas moins acte de ce qu’une partie du surréalisme a fait long feu, récupéré, et de quelle manière, par l’hydre publicitaire. Son écriture se veut dès lors plus ambitieuse qu’une simple mise en relation de mots rares, qu’une facile mise à l’honneur de rapports incongrus entre les choses. Plutôt que d’accepter, comme d’autres, le règne de l’optique, qui ne nous permet plus d’appréhender le monde autrement que par son image infiniment diffractée, il développe tous les sens : on sent, on touche et on goûte chez Murat ![access capability= »lire_inedits »]

En référence à l’haïku de Basho (« Le vieil étang/une grenouille saute dedans/le bruit de l’eau »), Kenneth White, dans Le Plateau de l’albatros, se demandait pourquoi la plupart des haïkus écrits par des Occidentaux sont si ternes, et faisait la réponse suivante : si les grenouilles sont abondantes (c’est-à-dire les images), il y manque le vieil étang, et par conséquent le bruit de l’eau − « Il manque le fond, et la prise de contact de l’esprit avec ce fond ». Le bruit de l’eau, on peut le retrouver dans l’entreprise proprement géo-poétique de Jean-Louis Murat, géo-poétique au sens de son inventeur, Kenneth White, expliquant que ce qu’il nous faut aujourd’hui, « après la poétique des dieux et des mythes, de l’idéal et de la métaphysique, c’est une poétique de l’espace, de la terre, du monde ». Plutôt que se lamenter sur les refuges perdus, ou vanter les aventures prochaines, les chansons de Murat, et tout particulièrement celles de ce dernier album, témoignent de cet élan.

« Ce monde, dans lequel je subis ce que je subis, ce monde moderne, enfin, diable ! que voulez-vous que j’y fasse ? » s’exclamait André Breton, dans le premier Manifeste du Surréalisme. En écho, sept décennies plus tard, Jean-Louis Murat, dans Le Fier Amant de la Terre, assurait : « Dans ce monde moderne, je ne suis pas chez moi. » Bien sûr, aujourd’hui comme hier, défier de ce qui nous enserre fait partie du jeu, mais les mots de Murat, la poésie si forte de ces mots-là, rendent bien inutiles les discussions autour de son style dandy, ses embardées misanthropes ou son cynisme accusé. Murat, c’est un type qui vit loin de la ville, dans l’ombre changeante et les jardins chaotiques, et qui a développé au fil de chansons plus troublantes les unes que les autres un rapport à la terre qui passe avant tout par la glorification de ses rythmes, l’errance parmi ses formes, la mélancolie d’une énergie tantôt transmise et tantôt refusée. Jeu élégant avec les mots d’hier, ajout de rires d’enfants, d’expressions en patois ou de chœurs masculins, errance au creux d’histoires d’amour, nous sommes à l’opposé de l’atomisation contemporaine, qui voit tant de moi(s) se presser de jérémiades en gâteries, avide de novlangue universelle sur boîtes à rythmes interchangeables.

Colliger les noms de villes et de rivières, de collines et de hameaux, d’Auvergne et d’ailleurs, qui, dans les titres de ses chansons ou le secret de leurs couplets, composent ces « Terres de France » depuis trente ans, c’est les prendre alors pour ce qu’ils sont : les coutures précises d’un « ruban de mémoire qui se défait », quelque part entre Vaison-la-Romaine et Beaugency, Cabourg et Saint-Malo, Lyon et Genève, Tullière et Sanadoire, Pessade et Courbanges… Dans L’Intermède romain, une nouvelle de Drieu, le narrateur qui se donnait le nom de « Cœur de lièvre » avouait enfin : « J’étais un lièvre tout seul dans un guéret, plein d’inquiétude vaine, défaillant de la volupté d’être inquiet pour rien. Je n’avais besoin que de cela, de cette seule joie, écouter le battement de mon cœur, cette confidence continue de la mort à la vie. » Il semble bien que ce soit cette confidence de la mort à la vie, source de joie grave, qui nous rendent si précieux l’art de Jean-Louis Murat.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

Pour acheter ce numéro, cliquez ici.
Pour s’abonner à Causeur, cliquez ici.


Vous avez dit « voyeurisme » ?

428
Photo : FMI.

Dans un communiqué où ils annoncent leur intention de saisir désormais la justice dès qu’un article leur déplaira, les avocats de Dominique Strauss-Kahn et d’Anne Sinclair dénoncent, au nom de leurs clients des « articles relevant du voyeurisme le plus détestable ».

Diable, ainsi les journaux qui s’intéressent aux exploits de DSK ou aux intentions de son épouse, ainsi que les millions de Français qui s’en amusent seraient coupables de « voyeurisme ».

Les mots ne manquent pas en français, pourquoi diable avoir utilisé celui-là ? Car si ma mémoire est bonne, le voyeurisme est une déviation sexuelle, ou dirons-nous pour ne choquer personne, une activité sexuelle non conventionnelle. Afin de blinder ma démonstration je suis allé sur le net voir ce que nous disent les dicos de ce fameux « voyeurisme ».

À tout seigneur, tout honneur, keskidi wiki ? « Le voyeurisme est un terme à connotation morale, qui décrit un comportement basé sur l’attirance à observer l’intimité ou la nudité d’une personne ou d’un groupe de personnes dans des conditions particulières en cherchant à y éprouver une jouissance et/ou une excitation. »

Pas très sexy, tout ça… Heureusement, on est plus salace dans le dico de Psychologies.fr : « Le voyeur épie et regarde une ou d’autres personnes, généralement à leur insu. L’excitation ou la satisfaction de sa sexualité sont liées au fait de les observer dans leur plus stricte intimité, se déshabillant, dans des ébats amoureux ou même la satisfaction de leurs besoins naturels »

Beurk, beurk, beurk, mais figurez-vous que le Larousse en ligne est encore plus dégoûtant : éloignez immédiatement les enfants -si toutefois ils sont susceptibles de comprendre les mots compliqués à la fin de la parenthèse : « Déviation sexuelle consistant à épier autrui à son insu dans des conduites impliquant l’intimité (rapports sexuels, toilette, défécation, miction) ».

On notera que la plupart des comportements évoqués ci-dessus, en plus d’être déviants, tombent sous le coup de la loi. Pauvre Anne, pauvre Dominique, obligés de vivre dans un pays peuplé de 60 millions de voyeurs, donc de délinquant sexuels !

Perec, reviens, ils sont devenus fous !

17

Finlement, même si je suis révolté pr l nouvelle dictture des gences de nottion, je comprends très bien l’inquiétude du gouvernement : cette perspective de perdre l meilleure note qui soit est effectivement un drme. En effet, si Stndrd nd Poor’s qui ont déginé un peu trop tôt comme le montre l’mi Frnçois Miclo dns un récent rticle nous fit perdre cette note, on se demnde comment il ser désormis possible d’écrire en frnçis sns cette voyelle dont Rimbud, toujours lucide, dit qu’elle est le « noir corset velu de mouches écltntes/Qui bombinent utour des punteurs cruelles ». Tout de même, il est indispensble, surtout triplé.

J’imgine déj l ctstrophe pour les contributeurs, ne serit-ce que pour signer. Si Elisbeth Levy peut s’en tirer reltivement bien, comme Mrc Cohen et Gil Mihely, les choses vont devenir beucoup plus compliquées pour Isbelle Mrchndier, Doud Boughezl, Corlie Delume, Dvid Di Not voire crrément drmtiques pour Rolnd Jccrd . Luc Rosenzweig et votre serviteur, en revnche, nous sommes suvés mirculeusement : l dégrdtion ne nous concerne ps, ce qui prouve bien, et je fis ici mon me culp, que les gences de nottion n’ont ps de préjugés idéologiques dns leurs évlutions.

Tout de même, si cette perte devit être effective, conseillons de lire Perec, membre de l’Oulipo, qui vec L disprition réussit en son temps l’écriture de tout un romn sns l lettre e, ce qui est utrement plus compliqué.

Droite, gauche : zéro pour tout le monde

49

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy et Pascal Riché débattent de l’école.

Ah que la vie serait simple si chacun jouait sa partition. À droite il y aurait les réacs scrogneugneus, partisans des coups de règles sur les doigts, de la blouse grise et de l’autorité, à gauche les pédagos joyeux, défenseurs d’une école ouverte sur la vie, des profs sympas et des méthodes innovantes. Les uns construiraient des prisons, les autres de chouettes collèges baptisés « Steve Jobs », les uns brandiraient Racine, les autres la théorie du genre. On assisterait à la lutte entre la droite de l’ordre et la gauche de la justice, entre l’école des héritiers et l’université pour tous et nos certitudes à tous seraient bien gardées.

Tout fout le camp, même les idées simples et les clivages rassurants. Je ne sais pas s’il y a une austérité de droite et une rigueur de gauche mais en matière d’éducation, le clivage se résume à « Modernes contre Modernes », selon la formule de Philippe Muray. La destruction de l’Ecole de la République aura été l’œuvre commune de la droite et de la gauche, et en réalité, de la nation tout entière. Le collège unique devait restaurer l’égalité en supprimant des différences entre filières qui avaient une sale tête de distinctions, il n’a fait que creuser les inégalités entre les établissements de centre-ville et ceux des quartiers pudiquement qualifiés de difficiles. Nous voulions, conformément au mot d’ordre de Jean-Pierre Chevènement, amener 80 % des élèves au bac, nous avons aujourd’hui un bac descendu au niveau de 80 % des élèves et des étudiants de premier cycle universitaires incapables d’écrire un français correct. À défaut d’honorer l’exigence du savoir, au moins respecte-t-on leur « droit au diplôme ».

« C’est aux jeunes de former la jeunesse », proclamait il y a quelques années une campagne de recrutement des enseignants. Nous y sommes : les élèves sont désormais des « enfants » ou des « ados ». Quant aux profs, il reste, il est vrai, une petite différence entre la droite qui voudrait en faire des DRH de la petite entreprise appelée « classe » et la gauche qui aimerait les transformer en animateurs socio-culturels chargés de réparer les injustices de la vie et de diffuser les idées nouvelles. Grâce au « livret de compétences », les parents peuvent se rassurer : si leur enfant est ignare en histoire de France ou nul en calcul, il sera formé à la « consommation responsable » et sera capable « d’identifier une situation de discrimination ». De toute façon, l’histoire de France, c’est dangereux et le calcul inutile puisqu’il y a des ordinateurs. Et pour penser, il y a des ordinateurs, aussi ?

Heureusement, l’UMP propose de rétablir le port de la blouse pour effacer les différences entre ceux qui ont « de la marque » et ceux qui n’en ont pas. Ce sera une grande satisfaction pour les profs de se faire agresser par des gamins vêtus de blouse plutôt que de joggings. Et pendant qu’on amuse la galerie avec cette brillante idée, le ministère de l’Education nationale prépare une réforme de l’évaluation des profs. Celle-ci serait confiée au chef d’établissement qui devrait noter son « salarié » selon quatre critères : la capacité à faire progresser chaque élève ; les « compétences dans sa discipline »; la « pratique professionnelle dans l’action collective de l’établissement » ; et la « qualité du cadre de travail ». En clair, on jugera les profs sur leur capacité à « tenir leur classe » et à ne pas faire de vagues. Quant aux « compétences dans la discipline », il faudra expliquer comment le chef d’établissement devenu patron de PME sera à même de les apprécier. Chichis-pompons que tout cela : si nos profs parviennent à faire en sorte que les gamins ne deviennent pas des petits barbares, ils auront mérité de la patrie.

On espère que la gauche montera au créneau dans la foulée des syndicats. De toute façon, François Hollande a trouvé la solution-miracle : demain on recrutera gratis. Comme Hollande est un type sérieux, il promet qu’il trouvera un Pierre à déshabiller pour habiller Paul. Fort bien. Sauf que si le problème tenait aux moyens, ceux qui ont été engloutis dans l’Education nationale auraient dû améliorer les choses. Le PS ne va pas froisser une population qui constitue son cœur de cible en s’interrogeant sur la qualité des enseignants plutôt que sur leur quantité. Certes, de nombreux profs résistent à la démagogie générale dans des conditions héroïques. En attendant, cette année, près de mille postes ouverts au CAPES n’ont pas été pourvus, ce qui signifie que les jurys n’ont pas trouvé de candidats conformes à leurs exigences – plutôt modérées au demeurant. Mais allez draguer l’électeur avec ça.

J’ignore s’il se trouve encore des sociologues pour affirmer que « le niveau monte » mais la publication par l’Insee du Portrait social 2011 de la France n’a pas fait les gros titres des journaux. On y apprend que depuis une dizaine d’années, la proportion d’élèves en difficulté « face à l’écrit » a augmenté et concerne aujourd’hui « près d’un élève sur cinq en début de 6e ». Pour les élèves les plus faibles, « la maîtrise des mécanismes de base de la lecture est stable, mais les compétences langagières (orthographe, vocabulaire, syntaxe) sont en baisse, ce qui explique l’aggravation des difficultés de compréhension des textes écrits. » Ce constat déprimant devrait résonner comme un appel à la mobilisation générale pour l’ensemble de la classe politique. On repassera. Sur l’école, il n’y a plus ni droite ni gauche, il n’y a plus que le Parti de la jeunesse. C’est-à-dire celui du renoncement.

Le franc est de retour, ou presque

5

Oui, le Franc est de retour -dans l’actualité, au moins. Pas à cause des politiques ou économistes de plus en plus nombreux qui proposent ou envisagent l’abandon de la monnaie unique.

Non, si on reparle du Franc d’antan, c’est à cause de la Banque de France qui vient de rappeler aujourd’hui aux amateurs de bas de laine qu’il ne leur restait plus que trois mois pour échanger leurs derniers billets old school contre des euros flambants neufs. La date d’échange étant fixée au 17 février 2012 soit dix ans pile après la date de péremption de la devise franco-française

Les billets concernés sont les Pierre et Marie Curie (500 francs) les Gustave Eiffel (200 francs), les Cézanne (100 francs), les Saint-Exupéry (50 francs) et les Debussy (20 francs). Les autres billets et piécettes n’étant déjà plus échangeables depuis belle lurette.



Si en plus d’être conservateur, vous êtes malcomprenant, la Banque de France vient de lancer un site internet qui indique les adresses où la feue devise peut être rapportée et précise les valeurs d’échange – par exemple, 3,05 euros pour le Debussy. « Précise » étant d’ailleurs ici un terme assez inapproprié puisque sur une autre page du site, les comptables approximatifs de la BdF parle d’une valeur de 3,04 € pour le même billet, ce qui la fiche assez mal, entre nous…

Quant à ceux qui veulent échanger leurs euros contre des francs, ils n’auront pas trois mois, mais un seul jour pour le faire : le 22 avril 2012, avec, éventuellement, une prolongation exceptionnelle jusqu’au 6 mai.

Israël isolé ? Tant mieux !

34
Photo : tamar_levine.

Dimanche 23 octobre, je me trouvais au pub irlandais Molly Bloom situé rue Hayarkon, à Tel Aviv, seul endroit public de la ville où il était possible d’assister à la finale de la Coupe du monde de rugby lorsque l’on n’était pas abonné aux chaînes sportives du câble local.
Une bande de touristes français faisait gentiment la claque pour les Bleus (qui jouaient en blanc). Un quarteron d’Anglo-Saxons non identifiés, mais dotés d’un puissant chauvinisme anti-froggies semblait plutôt là pour conspuer la bande à Lièvremont que pour encourager les hommes en noir. L’heure matinale de la rencontre limitait la consommation de Guinness, ce qui a sans doute évité que la mêlée et les coups vicieux n’essaiment d’Auckland à Tel Aviv.
La joie mauvaise des rosbifs lors du coup de sifflet final qui scella la défaite d’un cheveu du Quinze de France devant la supposée meilleure équipe du monde a remonté le ressort de mon anglophobie pour au moins une bonne quinzaine d’années.

Je trouvai cependant matière à consolation le lendemain dans la lecture de la page sportive du Jerusalem Post qui ne tarissait pas d’éloges sur l’équipe de Thierry Dusautoir. Et je découvris par la même occasion que le même jour, l’équipe nationale de rugby d’Israël avait remporté son match de championnat d’Europe des nations en battant l’Autriche, à Vienne, sur le score de 28 à 26. Le Quinze bleu ciel et blanc prend ainsi la tête de son groupe et a de bonnes chances de passer l’an prochain, du groupe 2C au groupe 2B, une sacrée promotion ! D’accord, cette même équipe se ferait sûrement enquiller 50 points, sinon plus, par quinze gaillards d’un village de Gascogne évoluant en troisième division, mais cela prouve bien qu’Israël progresse, même là où on l’attend le moins. Après la récente remontée de sa note par l’agence Moody’s, qui tient de l’exploit dans la conjoncture actuelle, l’État juif a de sérieuses raisons d’envisager l’avenir avec confiance, puisqu’il peut aller mettre la pile à domicile à l’Autriche, patrie, entre autres, de Theodor Herzl.

Certains habitués de ce salon ne manqueront pas de s’étonner qu’Israël participe au championnat européen des nations, alors que sa position géographique le place dans une région nommée Proche-Orient, extrémité occidentale du continent asiatique. On pourrait leur rétorquer que le rugby n’étant pas la tasse de thé des mahométans des environs, même si certains d’entre eux subirent pendant quelques décennies la férule des Britanniques, on va chercher des compétiteurs là où ils se trouvent. Mais cet argument fait long feu dès lors qu’il en va de même pour tous les sports : l’hostilité arabe envers l’« entité sioniste » s’étend à un domaine où la politique devrait s’effacer devant le fair-play et les valeurs de l’olympisme chères à Pierre de Coubertin.[access capability= »lire_inedits »]

Longtemps, cet « isolement » d’Israël de son environnement géographique est apparu comme un handicap à son développement et une menace pour son avenir. Un homme comme Shimon Pérès (89 ans aux prunes et toujours président) avait fait du « Nouveau Proche-Orient pacifié et prospère » un gimmick politique éternellement ressassé sans qu’il ait jamais eu le moindre commencement de début de réalisation. Puis vint la mondialisation qui a rendu moins angoissant pour les Israéliens le refus ontologique des Arabes du projet national juif sur une terre âprement disputée.

Israël est partie prenante de cette mondialisation et tire plutôt bien son épingle d’un jeu qui bouleverse les déterminismes géographiques. Ses ennemis, en revanche, sont restés sur le bord du chemin, englués dans leurs archaïsmes politiques et sociaux ou, pour certains d’entre eux, frappés par la malédiction d’une rente pétrolière accaparée par des despotes ou des castes militaires ou tribales.

Dans ces conditions, pourquoi chercher une paix impossible, sinon à un prix exorbitant, alors que la limitation des conséquences du conflit suffit au bonheur de la population ? Il n’y a dans cette constatation aucun cynisme mais la simple prise en compte d’une réalité géopolitique implacable.

Seuls les lecteurs impénitents de Haaretz, bible des commentateurs occidentaux des affaires de la région, mais dont l’influence sur le public israélien est en chute libre, se lamentent en boucle sur l’isolement d’un État juif « emmuré » par « le gouvernement le plus à droite de l’histoire d’Israël ». Il suffit de passer quelques jours dans le pays pour se rendre compte que les Israéliens de droite, de gauche et du centre ne se sentent nullement isolés. Ils font des projets, collectifs et personnels, qui ont pour horizon géographique la planète entière.

Les Arabes ne veulent pas jouer avec eux ? Eh bien tant pis pour eux, c’est leur affaire et laissons aux ravis de la crèche occidentale la pâmoison sur un « printemps arabe » qui rendrait urgentissime la solution du problème palestinien. De ce printemps, les Israéliens ont surtout retenu l’aggravation de la haine que leur porte la « rue arabe », du Caire à Tripoli et à Tunis. Elle s’est manifestée par le sac de l’ambassade d’Israël en Égypte, la conduite de Grenoble faite en Libye à un BHL qui prétendait conduire le CNT sur la voie de la reconnaissance de l’État juif, l’antisionisme rabique revendiqué par Ennhada, le parti islamiste vainqueur des élections tunisiennes.

Les occupants israéliens de la Cisjordanie ont en tout cas une connaissance du terrain plus fine que les commentateurs habituels de nos régions. Ils savent que les nationalistes « classiques » du style Mahmoud Abbas seraient déjà balayés si la communauté internationale ne leur tenait la tête hors de l’eau. La chevauchée new-yorkaise du président palestinien n’a pas été l’équivalent diplomatique et moderne de l’entrée de Saladin à Jérusalem en 1187.

Le public israélien ne s’y est pas trompé : alors qu’en général, la moindre évolution de la « situation » scotche le pays devant la télé, la retransmission du débat onusien a attiré deux fois moins de téléspectateurs que la finale du « Masterchef » local. Fatah ou Hamas, la plupart des Israéliens s’en fichent puisqu’ils sont persuadés qu’aucune concession territoriale ne fera bouger d’un pouce le refus arabe.

Pour les Cassandre de nos contrées, ce scepticisme dénué de fondement réel est criminel. Aussi ne ratent-ils pas une occasion de pousser les hauts cris : on va tout droit vers une troisième Intifada ! L’intransigeance de Nétanyahou est irresponsable ! Qu’on le juge !

L’intéressé, bien sûr, a une tout autre analyse. Cela explique qu’il ait pu se permettre de relâcher dans la nature un millier de prisonniers parmi lesquels figuraient plusieurs dizaines de criminels irrécupérables pour récupérer un unique soldat. Ses prédécesseurs Ariel Sharon et Ehud Olmert sont venus à bout de l’Intifada dite « d’Al-Aqsa ». « Bibi » est convaincu que ni le Fatah d’Abbas, ni le Hamas d’Haniyé ne sont prêts à relancer une vague de terrorisme de grande ampleur. C’est peut-être regrettable pour nos belles âmes françaises, mais la dissuasion israélienne reste encore efficace. Heureusement si l’on considère que les menaces stratégiques sont, elles, bien réelles : la bombe iranienne, la fragilité de la paix avec l’Égypte, l’instabilité en Syrie et en Jordanie sont bien plus inquiétantes que le statu quo avec les Palestiniens.

Le plus surprenant, c’est que même la gauche israélienne ait fini par le comprendre : la nouvelle présidente du Parti travailliste, Shelly Yachimovitch, a recentré sa formation sur les questions sociales, faisant passer au second plan la création d’un État palestinien. Le résultat, c’est que la gauche, que l’on croyait en soins palliatifs, reprend des couleurs dans les sondages, tandis que les « centristes » de Kadima et Tzipi Livni, focalisés sur la critique de la politique étrangère de Nétanyahou, sont en voie d’implosion. Même l’éventualité d’une réélection d’Obama en 2012 n’inquiète pas outre mesure les dirigeants et la majorité de l’opinion publique : le président américain a compris que l’affaire était beaucoup moins simple qu’il n’y paraît et qu’elle pouvait devenir pour lui un véritable guêpier.

Les gauchistes au grand cœur et autres damnés de la Terre promise qui jurent avec des mines graves qu’Israël court à sa perte devront s’y faire : la solitude ne sied pas si mal au petit État du peuple à la nuque raide.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

Pour acheter ce numéro, cliquez ici.
Pour s’abonner à Causeur, cliquez ici.


Vos petits font des sous

46

Prière de ne pas glousser. Le Figaro nous annonce, sous la plume de Delphine de Mallevoüe, que « les banques vont apprendre l’argent aux petits ».

De mon temps, on leur apprenait la politesse ou, quand ils se faisaient encore dessous, la propreté : « Dis merci à la dame… Mets pas les doigts dans ton nez… N’insulte pas ta mère, fils de pute… » Ce n’est pas que nos enfants soient devenus à un tel point malpropres et malpolis que nous rechignons à la tâche. Non, nous leur apprenons le fric parce que nous n’avons plus rien d’autre à leur apprendre ni à leur transmettre. La crise, la vraie, est là.

C’est une crise morale ou, comme dirait l’autre, un malaise dans la civilisation. C’est aussi une crise financière et économique. La financiarisation à outrance des économies réelles a abouti, en 2008, à la crise des subprimes, mais également aux crises qui ont suivi jusqu’à leurs dernières manifestations grecques et italiennes. Pendant des années, on a voulu « apprendre l’argent » aux Etats et aux économies réelles. On en voit le résultat. On en touche les dividendes.

Lorsque la finance est aussi manifestement déconnectée des réalités économiques, c’est-à-dire lorsque le banquier se tient aussi loin de l’usine qu’il s’est tenu au cours des dernières décennies, on finit par l’effondrement conjoint de la finance et de l’économie.

Il en va de même pour l’euro. Ce n’est pas l’impéritie chronique du gouvernement grec ou l’incapacité de Silvio Berlusconi à conduire à terme les réformes pour lesquelles il avait été élu qui ont menacé l’euro d’une quelconque façon. L’euro était, dès l’origine, la pire menace contre lui-même. Seul prix Nobel français d’économie, Maurice Allais passait pour le pire des gagas lorsqu’au tout début des années 1990 il promettait la zone euro à une crise financière systémique. Pourquoi ? Parce que, expliquait-il, la viabilité d’une monnaie ne vient pas de la position dominante et passagère qu’elle peut acquérir sur les marchés internationaux, mais de sa connexion avec la réalité de la zone économique qu’elle dessert. Or, c’est bien la disparité des situations et des politiques économiques conduites dans chaque Etat de l’Union européenne qui a fragilisé l’euro.

Enfin, tout cela n’est pas très important, puisque, comme l’écrivait François Ier à sa mère après la sévère branlée de Pavie : « Tout est perdu fors l’honneur. » Et l’honneur, en France, cela consiste à « apprendre l’argent aux petits ».

Qui sont ces petits visés par les banques ? Les 6-10 ans, nous dit-on. Vu que pour les gamins de 12 ans, on leur offre déjà des cartes de paiement et de retrait rechargeables sur Internet, on ne pouvait plus rien faire pour eux. Donc, les 6-10 ans, on va leur apprendre l’argent.

Je n’aurais rien trouvé à redire si on avait voulu leur faire apprendre L’Argent, texte que Péguy écrit en 1913. Encore que : franchement, c’est pas de leur âge. Le texte de Péguy est magnifique, mais un brin réac, anti-moderne, comme on dit, mais contre une modernité qui se renie elle-même en plaçant des valeurs supérieures au sujet pensant. Et puis, quand tu as 6 ou 10 ans, tu ne penses pas à ça. Voilà ce qui te fait une journée heureuse quand tu as cet âge : tirer les cheveux de ta soeur, arracher leurs pattes aux sauterelles, couper la queue des lézards pour voir si ça repousse, couper les cheveux de ta soeur – ils repoussent, mais, elle, elle gueule, pas le lézard.

« Apprendre l’argent aux petits » ? C’est la dernière trouvaille à la mode. Elle porte à elle seule tout l’esprit de l’époque. Une époque vouée au fric. Et qui, croyez-vous, a trouvé cette magnifique idée d’« apprendre l’argent aux petits » ? Je vous le donne en mille (enfin, non, pas en mille, ils seraient capables de me prélever des agios) : la Société générale ! La banque de Jérôme Kerviel, celle-là même dont l’action a perdu 61 % sur l’année 2008 et qui a bénéficié d’un emprunt d’Etat d’1,7 milliard d’euros. Vraiment, si nous vivions encore dans un monde de politesse et de propreté, la Société générale ne devrait-elle pas commencer par le début : apprendre la banque à elle-même ?