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United Colères of Benetton : après le Pape, Obama…

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Après le Vatican, dont la réaction pacifique mais ferme a rétamé les marchands du temple, c’est au tour de la Maison Blanche de dire tout le mal qu’elle pense de la dernière campagne de pub Benetton.

Il faut dire que Barack Obama est en quelque sorte le chouchou des communicants laineux, puisqu’il est le seul people planétaire à être utilisé deux fois dans la série d’affiches de pub, où il étreint successivement Hu Jintao et Hugo Chavez.

« La Maison blanche a pour politique bien établie de désapprouver l’utilisation du nom et de l’apparence physique du président à des fins commerciales », a déclaré Eric Schultz, porte-parole de la présidence, sans préciser si l’administration américaine, voire Barack himself, allait exercer auprès de Benetton des pressions pour que la campagne cesse immédiatement.

Il est vrai que ce coup de pub, aussi réussi graphiquement que pauvret intellectuellement, a tout pour déplaire à son acteur involontaire.

La pseudo-pelle à Chavez pourrait bien être utilisée par des télévangélistes redneck comme preuve accablante du communisme d’Obama. D’ici à ce que l’électeur de la Bible Belt aille croire des choses…

Quant au french kiss fait à Hu Jintao, il rappelle fâcheusement aux Européens une vérité qu’Américains et Chinois préféreraient leur cacher, à savoir qu’ils sont priés de tenir la chandelle face à la Love Story entre Washington et Pékin.

A tel point que sur ce dernier cliché, je fais mon Mathieu Kassovitz et suis tenté de réfuter la thèse officielle du photomontage…

Damas sur le chemin de Tripoli ?

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Photo : jean_chamel

Lâché par la Ligue arabe et de plus en plus clairement menacé par la Turquie, le régime syrien a reçu un coup redoutable le 16 novembre : les rebelles de l’Armée Syrienne Libre (ASL) ont frappé les services de renseignements de l’armée de l’air (Idarat al-Mukhabarat al-Jawiyya), cœur du système Assad. Certes, il ne s’agit pas d’une version moyen-orientale de l’offensive du Têt[1. Une campagne militaire menée en 1968 par les forces combinées du Viet Cong et de l’armée populaire vietnamienne, qui avait profondément affecté l’administration et l’opinion publique américaines, au point de changer le cours de la guerre]. Mais cette fois-ci, contrairement aux embuscades et aux petites opérations de guérilla qui constituaient jusqu’à mercredi dernier le mode opératoire de l’ASL, ceux que le régime qualifie de déserteurs se sont montrés ambitieux dans le choix de leur cible et bien organisés militairement. Ainsi, quels que soient les dégâts subis par les forces loyales au régime, l’ASL a remporté une victoire d’une grande portée symbolique.

Car comme leur nom ne l’indique pas, les services de renseignements de l’armée de l’air n’ont pas grand chose à voir avec l’aviation militaire. Pour comprendre cette curiosité typiquement syrienne, il faut rappeler que Hafez el-Assad, fondateur de la dynastie au pouvoir, a commencé sa carrière dans les années 1950 comme pilote de chasse. Il a ensuite fait de l’armée de l’air son principal instrument de pouvoir en élargissant les fonctions traditionnelles du renseignement militaire pour le transformer en police politique et en service d’ordre personnel.

Hafez el-Assad a maintenu pendant un quart de siècle (1963-1987) le général Mohamed el-Khouli à la tête de cette organisation chargée d’assurer les intérêts vitaux du régime : la sécurité physique de la famille Assad, la lutte contre les opposants à l’intérieur comme à l’extérieur de la Syrie et la surveillance des minorités. L’un des « faits d’armes » les plus célèbres d’el-Khouli et de ses hommes fut la répression de l’insurrection des Frères musulmans en 1982 et notamment la sanglante « pacification » de Hama.

En s’attaquant à la base principale de ce service à Harasta (non loin de Damas, sur la route qui mène à Alep), les rebelles syriens visaient le centre névralgique et symbolique du régime. Ce choix audacieux pourrait se révéler payant : jusqu’ici, les services de sécurité et la plupart des unités de l’armée syrienne ont tenu bon aux côtés du régime. Dépêchés d’une ville insurgée à une autre depuis neuf mois, les agents du régime n’arrêtent pas de faire le sale boulot d’Assad. Hormis quelques sadiques, on peut imaginer que nombre de ces hommes sont à bout et que la multiplication récente des embuscades tendues par les rebelles n’arrangent ni leur moral ni leurs nerfs.

Dans ce contexte, l’offensive de Harasta est de celles qui précipitent le cours des événements. La crise syrienne est entrée dans une nouvelle phase, probablement décisive. Alors que l’insurrection armée gagne de plus en plus en organisation, en efficacité et en audace, le régime risque de ne plus atteindre ses deux objectifs majeurs sur le terrain : empêcher les opposants de créer une place Tahrir ou une Benghazi, c’est-à-dire des sanctuaires de résistance, et garder le nombre de morts sous un seuil jugé « tolérable » pour éviter un trop important tollé dans l’opinion publique mondiale et donc un scénario libyen à l’ONU.

Dans son palais de Damas, le fils du pilote de chasse ferait donc bien de chercher la poignée du siège éjectable avant qu’il ne soit trop tard…

Faut pas prendre Wall Street pour une Bourse aux livres !

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Enfin, c’est terminé. La police new-yorkaise s’est décidée à intervenir ce 15 novembre au matin pour disperser les jeunes gens du mouvement Occupy Wall Street. Il était plus que temps. Depuis le 17 septembre, ces insolents déconcentraient les traders dans leur tâche d’éradication définitive des souverainetés nationales, ces archaïsmes qui un jour où l’autre finissent toujours par nous emmener sur les routes de la servitude à force de vouloir nous imposer des protections dont nous n’avons que faire : système scolaire public, sécurité sociale, retraites par répartition, j’en passe et des bien pires…

Il faut d’ailleurs saluer l’héroïsme des pandores de la Grosse Pomme. Les petits salauds d’Occupy Wall Street ne s’étaient pas contentés d’installer leur tentes crasseuses un peu partout, ils avaient osé créer une « bibliothèque du peuple » Elle n’avait fait que prospérer et était ouverte à tous 24h/24. Les livres étaient regroupés par centres d’intérêt et entreposés dans des bacs en plastique dont les couvercles pouvaient être rapidement refermés en cas de pluie.

En plus, dans les USA où est encore en vigueur le Patriot Act qui flique électroniquement pour le FBI tous les prêts dans toutes les bibliothèques étasuniennes, cette People’s library tout en disposant d’un catalogue en ligne consultable ici ne demandait pas à ses lecteurs de cartes à puce RFID pour emprunter et faisait ainsi figure de symbole.

Les forces de l’ordre, n’écoutant que leur courage, n’ont pas ouvert les 5554 volumes et les ont aussitôt jetés dans une grande benne à ordures. Penser à vérifier tout de même dans le catalogue en ligne s’il n’y avait pas, par hasard, Fahrenheit 451 de Bradbury.

Libérez-nous du libéralisme !

À l’origine, j’avais entrepris de former avec Jérôme Leroy une cabale pour réclamer que Georges Kaplan soit bouté hors de Causeur : certainement un reliquat d’Inquisition chez moi, et une nostalgie de procès moscovite chez l’auteur du Bloc. La taulière étant intervenue justement pour nous ramener à de plus amènes sentiments, j’ai cru néanmoins de mon devoir, qui est celui de tous les hommes libres, de répondre en raison et sur le fond à l’apologie du libéralisme à laquelle se livre jour après jour le pseudonymé Georges Kaplan. Ce n’est pas que cela m’amuse, mais enfin il faut bien y aller. J’espère seulement que mon irascibilité naturelle ne prendra pas le dessus en cours de route – et si c’était le cas, je prie d’avance les personnes que je pourrais froisser, M. Kaplan au premier chef, de bien vouloir me le pardonner en mettant cela sur le compte du feu de la disputatio.

Il faut toujours commencer par les évidences, c’est Aristote qui l’a dit : le libéralisme est un système cohérent, qui n’est pas apparu spontanément et qui procède de postulats philosophiques. S’il y a un point sur lequel je rejoins Kaplan, c’est bien sur l’unité irréfragable des libéralismes, sous tous leurs modes, politique, philosophique et économique.[access capability= »lire_inedits »] C’est que le libéralisme n’est pas né d’abord d’un besoin ou d’une volonté économique : il est né d’une théorie de la connaissance qui a fondamentalement modifié le rapport de l’humain à lui-même et, partant, à ses outils, à son monde et à son prochain.

En passant, il faut que nul ne joue sur les deux tableaux – ni le critique, ni le défenseur : soit le libéralisme est un mode naturel de rapports humains, et il a toujours eu cours, en coexistence avec d’autres modes ; soit il est le produit d’une théorisation et d’une pratique particulières qui adviennent à un moment historique donné et que l’on peut identifier – sans que cela interdise d’ailleurs d’en rechercher des prémices dans l’histoire. Cependant, il serait absurde de vouloir tenir en même temps les deux bouts de la chaîne : d’un côté, l’extrême nouveauté des rapports de production libéraux dont on infère, pour s’en féliciter, la gigantesque productivité moderne ou le développement vertigineux des moyens techniques ; et de l’autre, le fait que le libéralisme aurait toujours existé et serait l’état habituel et naturel des cités humaines. Il faut choisir.

Notre pente sera de discerner un moment et un lieu relativement précis où se fabrique ce que l’on nommera ensuite « libéralisme ».
Il me faut signaler que, d’emblée, Georges Kaplan, dans sa défense du mot « libéralisme » dans le dernier Causeur, commet une erreur quand il écrit : « Le libéralisme, le vrai, devient alors un ensemble philosophique qui fonde sa conception de la société des hommes sur une seule notion : la liberté » ? Or, le libéralisme se fonde toujours, en tout lieu et en tout temps, sur la liberté dans la propriété − ce qui fait deux notions. Je ne connais pas un libéral, de Locke à Rothbard, qui sacrifierait pour quoi que ce soit au monde son droit de propriété.
C’est que le libéralisme s’est formalisé dans une théorie neuve de la connaissance, énoncée par Locke : de sa théorie de la perception qui évacue toute donnée pré-consciente ou transcendante, il déduira l’absoluité de la propriété de soi et la conception de la propriété matérielle comme attribut de soi-même. Cette nouvelle définition de la personne, qui connaîtra un grand succès, donnera naissance au libéralisme, par où la quête de la justice est définitivement séparée de la recherche du Bien.

Indéfectiblement liée, quoi que les libéraux ne veuillent pas le voir, à la constitution de l’État moderne, la rupture libérale est, comme lui, une réponse à l’impossibilité supposée de parvenir à la définition commune d’un Bien. Hobbes donnera une solution à cette aporie, Locke et Hume en formuleront une autre. Le présupposé est pourtant le même.
Les libéraux-libertariens (on les nommera comme ils voudront) ont récemment redécouvert le « droit naturel ». Ils s’en gargarisent volontiers et se prennent facilement pour des Antigone en lutte contre l’État-Créon. Mais c’est une usurpation. Ils ont plutôt donné, du droit naturel, une nouvelle définition qui n’est ni celle d’Aristote, ni celle des Stoïciens, ni celle de saint Thomas, ni même celle de Montesquieu et de Grotius. Car ils ont banni toute transcendance dans l’origine de ce droit, pour n’en garder une fois encore, derrière Locke et Hume, que l’absolu de la propriété. Or, ce droit naturel dont toute morale a été évacuée ne marche pas : Antigone n’a jamais invoqué une loi non écrite pour refuser l’impôt qui servirait à une redistribution sociale.

Dans le monde antique, par exemple, le devoir d’hospitalité − qui relève du droit naturel en ce qu’il permet à un étranger de se mettre sous la protection des lois positives de la cité dans laquelle il est reçu − relève toujours d’une invocation divine, c’est-à-dire théologique. De même, chez Cicéron − l’auteur antique qui formule le mieux le caractère universel du droit naturel −, c’est la virtus que recherche la raison et non la propriété : le premier devoir de l’homme vertueux le lie à la famille et à la patrie, c’est-à-dire à l’État qui lui a donné ce qui lui a permis de devenir ce qu’il est. Il y a bien une relativisation de la propriété devant un Bien supérieur. Comment ne pas voir ici une opposition complète avec les valeurs du libéralisme ?
McIntyre, suivant Augustin, relève que « toute action qui se conforme en apparence avec le critère de la justice n’est pas nécessairement une action juste. Les êtres humains peuvent très bien obéir à ce critère non pas par amour du juste mais par orgueil ». L’orgueil étant l’erreur « qui naît d’une arrogante confiance en soi et de la façon de se considérer comme la source de sa propre vie » : ceci est précisément le péché originel du libéralisme.

Dans la société chrétienne traditionnelle au milieu de laquelle et contre laquelle le libéralisme s’est construit, le maître-mot de la liberté est : « Aime et fais ce que tu veux. » Celui de la société libérale est : « Possède et fais ce que tu veux. » On mesure la distance.
Non content de réemployer des termes qui lui viennent de ses ennemis les plus farouches, comme l’anarchie ou le libertarisme, le penseur libéral revendique aujourd’hui des formes sociales, politiques et économiques qu’il a combattues avec virulence hier : le mutuellisme, par exemple, les « corps intermédiaires ».

Georges Kaplan est ainsi un grand admirateur de Turgot. Il n’a pas entièrement tort : l’homme était à l’évidence doué d’une puissante intelligence, et même d’une bonté naturelle – ou chrétienne – qui l’invitait à se soucier, en tant que ministre de Louis XVI, du sort des pauvres, et à organiser par conséquent des œuvres charitables admirables. Cependant, cet étonnant ministre, persuadé des bienfaits futurs de sa politique, défaisait la nuit ce qu’il tissait le jour – sans s’en rendre compte. Kaplan rappelle, dans un article publié sur Causeur, le credo de Turgot sur les finances publiques : il omet évidemment de parler de la « guerre des farines », c’est-à-dire de la spéculation qui se mit immédiatement en place quand M. Turgot obtint de libéraliser le commerce du grain. Turgot voulait la peau des jurandes, c’est-à-dire des organisations de métiers protégeant les travailleurs. C’est la Révolution qui l’aura, cette peau, la Révolution libérale qui précéda celle de la Terreur. Les soyeux lyonnais s’en souviendront en 1831 quand, devant la première révolte des Canuts, ils invoqueront les « principes libéraux » de 1789 pour justifier l’écrasement de ce peuple ouvrier qui réclamait, l’impudent, son salaire et l’amélioration de ses conditions de travail.

Or aujourd’hui, que fait le libéral ? Il réclame la subsidiarité et les corps intermédiaires quand c’est lui, main dans la main avec l’État moderne centralisateur, qui les a historiquement détruits. C’est qu’il a compris une chose, ce libéral contemporain : le monde ancien, celui des « traditions » comme dit McIntyre, a disparu. Le seul obstacle qui s’oppose désormais à sa puissance, c’est l’État. Aussi, contre l’État, le libéral est prêt à tout : à revenir à l’étalon-or pour supprimer le monopole supposé usurpé de l’État sur la monnaie ; à citer Aristote et saint Thomas ; quelquefois même à se dire disciple de la doctrine sociale de l’Église. Il croit que l’École de Salamanque est l’héritière de la pensée médiévale : s’il avait lu Lubac ou Milbank, ou même Maritain, il saurait quelle fausse interprétation du thomisme cette école a donnée.

Le libéralisme, c’est l’art d’accommoder les restes. Et si nous sommes encore vivants aujourd’hui, si nous sommes encore un peu des hommes libres, c’est que depuis deux cents ans, d’innombrables forces se sont opposées à la réalisation complète du projet libéral – qui est l’ennemi inconscient de la liberté.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Le Monde et l’esclave sexuelle de Kadhafi

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Photo : Ammar Abd Rabbo.

A la lecture de cet article d’Annick Cojean, grand reporter[1. A mon grand regret, la commission de féminisation des noms de métiers n’a pas fourni de vocable correspondant à l’exercice de ce noble métier par une dame ou une demoiselle.] au Monde, j’ai d’abord été estomaqué. Je n’entretiens aucune illusion sur les mœurs du défunt despote de Tripoli. Tout près de chez moi, en 2008, une affaire de violences contre un couple de serviteurs dans un hôtel de Genève par l’un de ses fils, Hannibal Kadhafi, avait fait grand bruit à l’époque et témoigne des usages en vigueur dans cette famille. Dans ce dernier cas, les constatations de la police et de la justice helvétiques ne laisse planer aucun doute sur la réalité des faits.

J’étais donc prêt à donner crédit à toutes les horreurs racontées par celle qu’Annick Cojean présente sous le nom de Safia, qui lui narre le calvaire subi pendant les cinq ans où elle servit d’esclave sexuelle à Mouammar Kadhafi. Le dossier du dictateur en sera alourdi d’autant, pour autant qu’il doive se présenter un jour devant un tribunal réputé ultime.
Une deuxième lecture de cet article, cependant, a instillé dans mon esprit le début d’un point d’interrogation. Je ne doute pas un instant que « Safia » ait tenu ces propos lors d’une rencontre avec la journaliste. Pour ce que j’ai eu à en connaître de ses qualités, Annick Cojean a toujours été d’une parfaite honnêteté dans son travail, à la différence de certains des membres de l’association des récipiendaires du prix Albert Londres, qu’elle a l’honneur de présider.

Néanmoins, le recueil et la publication d’un témoignage de ce genre n’est pas un acte journalistique banal, et si grande puisse être la confiance accordée à un journaliste, ce récit a besoin d’être étayé par autre chose que la seule parole de la victime.

On doit se souvenir, en effet, de tous les délires qui ont été déclenchés chez des jeunes femmes fragiles et mythomanes au moment de l’affaire Dutroux, en Belgique. Les colonnes de magazines français étaient alors remplies de récits de prétendues victimes d’orgies sexuelles organisées par des réseaux de riches et puissants belges dont Marc Dutroux aurait été le pourvoyeur. Les turpitudes rapportées étaient à la mesure de l’horreur suscitée par les crimes, bien réels ceux-là, commis par Dutroux et ses complices. Aucune des allégations rapportées dans les entretiens avec les femmes « victimes » n’avait reçu la moindre confirmation, et pourtant chaque piste, même la plus farfelue était explorée avec la plus grande minutie par la police et la justice belges. Ces témoignages se caractérisaient par un luxe de détails relatifs non seulement aux pratiques sexuelles de leurs bourreaux, mais aussi aux lieux où ces crimes auraient été commis, assorti d’autres précisions sans rapport direct avec les viols, mais qui faisaient plus vrai que vrai. Lorsque les regards du monde entier se portent sur un pays jusque-là ignoré où se passent des choses extraordinaires, voire effarantes, l’irruption du discours mythomane n’est jamais à exclure.

On a donc le droit de se poser quelques questions sur la validité du témoignage de Safia, sauf à penser, comme certaine théoriciennes féministes d’outre-Atlantique, que les femmes violées disent toujours la vérité, même quand elles mentent. Sur les conditions de cette rencontre, Annick Cojean ne nous fournit que le minimum syndical informatif : une conversation « de plusieurs heures dans un hôtel de Tripoli ». Doit-on en déduire que Safia, ayant appris qu’une vedette du journalisme français séjournait dans la capitale libyenne a demandé à la voir ? Se sont-elles rencontrées chez le coiffeur et ont-elles fait connaissance en bavardant sous le casque ? Ou alors Safia a-t-elle été amenée par un intermédiaire pour raconter son histoire à la journaliste du Monde ? Dans ce cas, il aurait été utile au lecteur de savoir qui était cet intermédiaire et à quel titre il agissait en tant que tel… Ces détails sont secondaires, objectera-t-on, et relèvent de la quadrisectomie capillaire ! Ecoutez plutôt la longue plainte de la femme violée, souillée, avilie par le tyran sanguinaire et libidineux ! Ce récit, rehaussé des figures de style d’Annick Cojean (« Il la reçoit rapidement, hiératique, les yeux perçants ») rassemble tous les clichés et fantasmes qui peuvent circuler en ville sur les turpitudes prêtées au tyran déchu et lynché. C’est Angélique, marquise des Anges aux mains des barbaresques, mâtiné de manga pour adulte version sado-gore. Cela seul contribue déjà à le rendre suspect.

Mais comme tous les récits de ce type, il comporte une faille qui peut faire planer le doute sur l’ensemble des faits rapportés. Safia affirme avoir échappé à ses gardes-chiourmes lors d’une visite chez ses parents- en sortant de chez elle déguisée en vieille femme. Elle se serait rendu à l’aéroport et aurait pu embarquer dans un avion pour la France grâce à « une complicité à l’aéroport ». Fort bien. Cela implique qu’une « esclave sexuelle » du Guide ait été autorisée à posséder un passeport, de plus pourvu d’un visa pour la France, qui, comme chacun sait, se montre assez pointilleuse dans le contrôle des voyageurs venus de ces régions. On conviendra que cela cadre assez peu avec le mode de vie qui était imposé, selon ses dires, à Safia. Qu’a-t-elle fait en France pendant l’année où elle y séjourna ? Pourquoi n’a-t-elle pas dénoncé alors les faits dont elle se dit aujourd’hui victime ? Pourquoi est-elle retournée en Libye, alors qu’elle pouvait être en butte à la vindicte du monstre ? Mystère… Comme dirait Boris Vian « Y a quelque chose qui cloche là d’dans »…

Pas de Benoit XVI pour le casting Benetton

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La nouvelle campagne du groupe italien Benetton, où l’on trouvait notamment un photomontage montrant Benoît XVI en train d’embrasser sur la bouche l’imam d’Al-Azhar au Caire, se fera finalement sans le Souverain Pontife.

Dès hier, le Vatican avait publié un communiqué assez rugueux s’indignant « d’ un grave manque de respect au pape d’une offense aux sentiments des fidèles, d’une démonstration évidente de comment dans une publicité on peut violer les règles élémentaires du respect envers la personne pour attirer l’attention à travers une provocation ».

Dès qu’il avait eu connaissance du blasphème marketing à deux balles du marchand de pulls qui boulochent, le porte-parole du Vatican, le père Federico Lombardi, avait annoncé « des démarches auprès des autorités compétentes pour garantir le respect de la figure du Saint Père manipulée et instrumentalisée dans le cadre d’une campagne publicitaire à des fins commerciales ». L’indignation des catholiques italiens aidant, le Vatican aura finalement eu gain de cause en moins 24 heures. Sans appeler les fidèles à incendier les magasins Benetton. Sans lancer d’appel au meurtre contre le PDG de la marque. Sans même brandir de menace d’excommunication ou de boycott.

De quoi donner raison à Boris Vian quand il chantait « Ce qui prouve qu’en protestant, quand il est encore temps, on peut finir par obtenir des ménagements ! »

Euro : la mutation ou l’explosion

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« La seule solution, désormais, réside dans une sortie de l’euro, qu’elle soit négociée ou non ». C’est dans ces termes catégoriques que Jacques Sapir concluait une récente tribune consacrée à la critique du dernier plan de « sauvetage » européen. L’économiste, qu’on a connu moins pessimiste, semble aujourd’hui se résoudre à la mort programmée de la monnaie unique. Il n’est d’ailleurs pas le seul. Si l’on en croit Jean-Pierre Chevènement, « tout se passe comme si l’Allemagne, prisonnière de ses dogmes, avait dans sa tête déjà pris congé de l’euro ». Ainsi donc, les allemands, dont on a tant dit qu’ils étaient les principaux bénéficiaires de la devise européenne, seraient déjà résignés. Dans ces conditions, peut-on – et doit-on- encore sauver l’euro ?

Un rappel historique s’impose. A l’origine, ce n’est pas l’Allemagne qui fut le principal promoteur de l’unification monétaire mais la France du tandem Mitterrand-Delors. Imprégnés de la pensée d’un autre tandem, le duo Monnet-Schuman, les dirigeants socialistes des années 1990 avaient pour ambition de conjurer définitivement le souvenir des guerres intra-européennes. Le postulat qui préluda à la création de l’euro fut donc peu ou prou celui-ci : les nations, notamment l’allemande, portant en elles le germe de la guerre, il convenait de les neutraliser. Une dose suffisante de supranational économico-monétaire devait parvenir à ficeler les Etats dans un entrelacs d’intérêts matériels de fait, et à « arracher les patries (…) aux castes du militarisme » (Jaurès).

Ainsi donc, côté français, c’est bien en réaction à la réunification allemande que l’on plaida pour une monnaie unique. La devise européenne apparaissait à François Mitterrand et à Jacques Delors comme une garantie contre la rémanence des tentations pan-germaines. Les français furent donc pressés de créer l’euro, cependant qu’en Allemagne le chancelier Kohl s’ingéniait à différer l’échéance. Pour convaincre les Allemands d’abandonner leur mark, il fallut leur donner des gages. A la politique du franc fort succéda celle de l’euro fort, couvé par une Banque centrale européenne principalement soucieuse de lutter contre l’inflation, et dont les statuts ressemblent à s’y méprendre à ceux de la Bundesbank.

On connaît la suite. Initiée en France et inscrite dans la loi du 3 janvier 1973, l’interdiction pour les Etats de se financer auprès de leurs banques centrales a été généralisée à toute l’Europe par le traité de Maastricht. Les différents pays sont donc contraints d’avoir recours aux marchés. Ces derniers, ayant tout d’abord vu dans la création de l’euro une garantie de stabilité, ont accordé des emprunts à taux très faibles aux pays du Sud de l’Europe. Ainsi la Grèce, l’Italie et d’autres ont-ils pu s’endetter au-delà du raisonnable parce qu’ils bénéficiaient, contre toute logique, des taux allemands. Aujourd’hui, les écarts de spreads sont devenus considérables. Les taux d’intérêts proposés aux « PIIGS » sont tels qu’ils ne peuvent qu’accroître de façon dramatique la charge de leur dette, installant ces pays dans un cercle vicieux sans fin.

Dans le même temps, l’euro s’est beaucoup apprécié. Lors de sa mise en circulation effective en 2002, un euro valait 0,88 dollar. Actuellement la parité euro/dollar est supérieure à 1,35. Or si une monnaie si forte peut convenir à l’économie allemande, elle est totalement inadaptée à des pays ne disposant pas des même avantages comparatifs « hors coûts » que nos voisins d’outre-Rhin. Au prix actuel de l’euro, on peut encore exporter des machine-outils et des voitures de luxe « made in germany », mais on n’exporte plus de produits grecs, italiens, portugais, espagnols, ou même français.

Par ailleurs, une telle surcotation de sa monnaie est d’autant moins supportable que l’Europe a renoncé à toute protection douanière. Depuis 1994, la fin de l’Uruguay Round et la transformation du GATT en Organisation Mondiale du Commerce, notre continent est l’un des meilleurs élèves de l’OMC. Il s’offre sans contrepartie à tous les dumpings, qu’ils soient sociaux, environnementaux, fiscaux, ou monétaires. On peut en effet d’autant moins combattre la concurrence d’un pays comme la Chine, où le coût du travail est négligeable, que l’on est tributaire d’une monnaie chère, lorsque les chinois bénéficient d’une monnaie faible. Les difficultés s’accumulent donc, rendant la situation de l’eurozone si difficile que celle-ci semble désormais au bord de l’explosion.

Certes, on nous dit que la principale erreur fut d’accueillir la Grèce dans l’euro. On accuse- à juste titre – ce pays d’avoir truqué ses comptes pour devenir éligible à la monnaie unique. Dès lors, une sortie de l’euro de la péninsule hellène a cessé d’être taboue. Cette hypothèse a été largement évoquée lorsque Georges Papandréou envisagea brièvement d’offrir à son peuple un référendum. Mais cette solution peut-elle véritablement en être une ? C’est peu probable, car la Grèce, bien qu’elle ait réussi à faire trembler le continent, ne représente que 2,5% du PIB de la zone. Elle n’est que la petite partie émergée d’un gros iceberg . Sa dette représente 350 milliards d’euros. Que se passerait-il si, une fois ce pays bouté hors de l’eurozone, la spéculation – qui a déjà commencé à le faire – s’en prenait aux 1900 milliards d’euros de la dette italienne ? Il y a peu de chance, alors, que le Fonds européen de stabilité financière (FESF), même porté à 1000 milliards d’euros, soit en mesure de faire face. Tout porte d’ailleurs à accréditer la thèse de « l’effet domino ». Après la Grèce et l’Italie, ce serait au tour du Portugal et l’Espagne d’entrer dans la tourmente. Puis…de la France. L’économiste Philippe Dessertine l’assure: « la question n’est pas tant de savoir si nous serons touchés, mais quand ».

Face à l’urgence et à la gravité de la situation, des solutions, bonnes et moins bonnes, ont été imaginées. Celle de Nicolas Sarkozy, qui souhaitait faire du FESF un véritable organisme de prêt adossé à la Banque centrale européenne, était une idée intéressante. Faire de la BCE l’ultime garant demeure sans doute le meilleur moyen de mettre un terme aux attaques spéculatives contre les dettes souveraines. Comme l’écrivait récemment Alain Frachon, « l’institut d’émission battant monnaie – c’est l’une de ses fonctions -, ses ressources sont, par définition, illimitées. Si la BCE dit qu’elle sera l’assureur de dernier ressort, elle dissuade la spéculation. Les marchés seront rassérénés. Ils n’exigeront plus des taux de rémunération faramineux pour souscrire aux emprunts des Etats les plus endettés ». Ce type de solution a déjà fait ses preuves aux Etats-Unis, où la Réserve fédérale (Fed) achète massivement les titres de dette émis par le Trésor américain. Hélas, la chancelière Merkel balaya d’un revers de main la proposition française.

Fleurissent désormais nombre d’idées fédéralistes. Il est vrai qu’une monnaie unique est déjà un instrument fédéral. Mais pour qu’il puisse fonctionner, il convient que d’importants transferts budgétaires compensent l’impossibilité de dévaluer. Croit-on vraiment que l’Allemagne, qui s’est déjà opposée à cette autre idée fédérale qu’étaient les eurobonds, tolèrera longtemps de payer pour ses partenaires ? Sa réunification lui a coûté très cher. Il est d’autant moins probable que la République fédérale accepte de payer aujourd’hui pour la Grèce, l’Italie ou l’Espagne. Par ailleurs, l’Allemagne ne peut qu’être sensible au déplacement vers l’Est du centre de gravité mondial. Ainsi, comme le dit Marie-France Garaud, « le basculement vers l’Asie est vraiment patent, visible, massif. Par conséquent, l’Allemagne retrouve son tropisme historique vers l’Est », et ne tient plus guère à s’encombrer des « pays du Club Med ».

Nous voilà donc arrivés, semble-t-il, au terme des solutions envisageables pour sauver l’euro. D’autres pistes bien sûr, son évoquées par des économistes qui, de Gérard Lafay à Jacques Sapir, souhaitent transformer l’euro en simple « monnaie commune », valable pour les seules transactions hors de l’eurozone. Cette solution médiane et raisonnable, d’ores et déjà reprise par quelques politiques, nécessiterait toutefois une volonté très forte, portée par des leaders européens solides.

A l’heure où plusieurs pays du continent troquent leurs représentants élus pour des banquiers et autres « technos », où le savoir-faire comptable tient lieu de légitimité, et où les tableurs Excel semblent prêts à supplanter toute vision politique audacieuse, il est fort peu probable qu’un véritable projet alternatif soit en mesure de voir le jour.

Ainsi nous sortirons de l’euro, épuisés par la rigueur, et désenchantés pour nous être accrochés trop longtemps à un moyen (une monnaie) comme s’il était une fin. Pour n’avoir été que les idolâtres de ce nouveau veau d’or, nous risquons fort d’être les pénitents d’une Histoire qui pourrait bien se poursuivre sans nous.

Jean-Pierre Chevènement invité de Canal hystérique

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Je ne sais pas si vous étiez nombreux hier soir, vers 19h10, à guetter l’arrivée du Che de Belfort sur le plateau du Grand Journal de Canal +. En tout cas, j’étais devant le poste, persuadé que l’émission allait tourner au dîner de cons télévisuel, dont la spécificité est que ce sont les cons qui reçoivent. Mauvais esprit ? Tu parles ! A posteriori, Denisot et consorts m’ont plus que donné raison.

Sur les dix minutes d’interview, près de huit ont été consacrées à l’appartement que Jean-Pierre Chevènement loue en toute légalité à la Ville de Paris, à l’extérieur du parc social. Avec, comble du journalisme d’investigation, une visite du sieur Mouloud dans la mairie du IIIe pour interroger le bailleur du Che himself, l’édile de l’arrondissement qui suggère au lion de Belfort de laisser son logement à une famille plus nécessiteuse. Si telle est la vraie politique de la Ville de Paris, des milliers d’encartés PS vont trembler !

Passons. Alors que le quidam pouvait s’attendre à des questions musclées de Jean-Michel Aphathie du genre : « Ne pas appliquer la règle d’or est-il irresponsable ou suicidaire ? » ou bien « Le protectionnisme : ineptie ou néofascisme ? », rien de tout cela ne nous a été donné.

Denisot, Massenet et Aphathie persiflaient sur le ton du sage-qui-sait : cette candidature n’est pas crédible, notre invité est ringard, nous le méprisons. Aucune question de fond donc, à peine Chevènement a-t-il pu placer un petit credo protectionniste et mettre en cause la responsabilité des « élites mondialisées » dans le décrochage du peuple (citant Zygmunt Bauman au passage, joli !). Nos acolytes lui balançaient systématiquement dans la figure l’image d’un vieux père-la-rigueur stigmatisant les « jeunes de banlieue » en osant traiter les délinquants de « sauvageons ».

Pour finir, la production du Grand journal avait invité un aréopage de « jeunes de banlieues » ayant réussi (à gagner de l’argent), pour certains après avoir renoncé au vol. Ô parcours bénis des dieux de Canal : la délinquance puis la rédemption par le business.

Devant pareil spectacle, le Che paraissait totalement anachronique…tant mieux pour lui, merci pour nous.

Fouad et Amina, assassins et héros

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Poster du Hamas. Photo : delayed gratification.

L’histoire du conflit entre Palestiniens et Israéliens est une succession d’occasions manquées − parce qu’on a hésité, reculé devant un obstacle de taille, voire une concession majeure comme l’étendue du territoire concédé, le contrôle des lieux saints ou le « droit au retour ». Ces opportunités ratées génèrent de la frustration et enveniment les relations déjà compliquées entre les protagonistes. Mais certaines relèvent d’un autre registre, celui des symboles qui peuvent faire naître la confiance et changer radicalement le regard porté par les uns sur les autres. Même la haine n’interdit pas de se reconnaître une commune humanité – même si elle n’aide pas.

L’accord pour la libération de Guilad Shalit aura été l’un de ces ratages, un moment où l’affrontement, militaire et politique, aurait pu céder, ne fût-ce que quelques heures, aux préoccupations simplement humaines. Sans renoncer à rien sur le fond, le Hamas aurait pu choisir avec plus de discernement les prisonniers qu’il réclamait en échange du soldat israélien – du moins c’est ce qu’il aurait fait si son objectif était d’améliorer la situation sur le terrain.[access capability= »lire_inedits »] Au minimum, il aurait pu faire profil bas.
On s’attardera sur la biographie de deux des héros libérés et acclamés le 18 octobre. Fouad abd el-Hani al-Oumarine avait 19 ans, au printemps 1992, quand il a pris un taxi à Gaza pour se faire déposer dans une ville de la banlieue de Tel Aviv. Il était 7h30 quand il a croisé le chemin d’Helena Rap, une adolescente de 16 ans qui se rendait au lycée. Quand la jeune fille est passée devant lui, Al-Oumarine s’est retourné et lui a planté un grand couteau de cuisine dans le dos. Après ce premier coup, il a enfoncé son arme dans la poitrine de la jeune fille. Quand il a été arrêté, il lui avait littéralement arraché le cœur.

Sa camarade Amina Mouna s’est illustrée dans ce qu’on pourrait appeler le cyber-terrorisme artisanal. Cette jeune femme est entrée en contact, par messagerie instantanée, avec des adolescents israéliens dans le but de les séduire et de les attirer dans un piège mortel. Elle y est parvenue en janvier 2001 avec Ofir Rahoum, 16 ans. En arrivant à Ramallah avec sa cyber-copine, l’adolescent a été criblé de balles (une vingtaine) de kalachnikov à bout portant.

Dans son interrogatoire, Amina Mouna a décrit ses sentiments au moment où elle s’est approchée de sa proie : « Je sentais qu’il avait peur […] La peur était peut-être réciproque mais je me suis concentrée sur mon objectif. Je voulais aider mon peuple et c’est ça qui comptait. » La phrase qui suit est plus glaçante encore : « Aujourd’hui, je sais que j’ai trouvé ma place. J’ai un statut, je suis célèbre dans la société palestinienne. Je suis plus respectée que n’importe quelle autre fille. Désormais, je n’aurai aucun problème pour faire tout ce que je voudrai. On m’écoute à l’intérieur de l’Autorité palestinienne, le Tanzim [la milice armée du Fatah] me donne de l’argent, on met des avocats à ma disposition et on fait tout ce je demande. »
Le problème, c’est qu’on est plus proche des psychopathes de Reservoir Dogs ou de Pulp Fiction que des héros silencieux de L’Armée des Ombres. Quoi que l’on pense de la cause palestinienne, et même du choix de la lutte armée, de tels individus peuvent-ils être qualifiés de « résistants » ? Aussi douloureux que cela soit pour moi, je peux comprendre que des Palestiniens jugent légitime d’attaquer l’armée ou la police de « l’ennemi ». Mais en quoi l’assassinat de deux adolescents désarmés recèle-t-il la moindre parcelle d’héroïsme ou de grandeur ? Quel message envoie-t-on aux jeunes Palestiniens en célébrant la libération de criminels de bas étage ? Quelle cause peut-on bien défendre en glorifiant ainsi la lâcheté et ce qu’il faut bien appeler la barbarie ? Quelle société construit-on quand le moyen le plus sûr d’y trouver sa place est le meurtre de civils ? Que signifient l’accueil triomphal et les discours enflammés auxquels ils ont eu droit, sinon que tuer des Juifs est une cause si sainte qu’elle ne saurait s’embarrasser de la moindre parcelle d’humanisme ?

Admettons que la realpolitik impose parfois de transiger avec ses valeurs. Sans doute fallait-il libérer Amina Mouna et Fouad abd el-Hani al-Oumarine, puisque le Hamas, faute de rendre l’existence un peu meilleure, doit payer le peuple de symboles et qu’il ne saurait s’aliéner les familles des shahids qui jouissent visiblement d’un prestige inquiétant. Il n’était pas obligatoire de les acclamer aussi bruyamment. Un peu de retenue, un soupçon de décence auraient pu dissuader les dirigeants de Gaza de montrer le crime en exemple.
Pourtant, pour une fois, le citoyen israélien que je suis approuve la décision de « Bibi » Nétanyahou : il a eu raison de signer cet accord. Mais l’être humain en moi se révolte et me dit que Fouad et Amina auraient dû rester en prison. Pas parce que je veux m’opposer au rêve qu’ils prétendent réaliser, celui d’un État palestinien ; parce qu’ils le rendent impossible. À moins que leur véritable rêve soit celui de « toute la Palestine » − une Palestine sans Israéliens qui sera vite une Palestine sans juifs, sans chrétiens et sans liberté. Auquel cas, en effet, seules les armes trancheront. Et notre malheur présent à tous, Palestiniens et Israéliens, sera le prix à payer pour que Fouad et Amina puissent fantasmer maladivement la Palestine de leurs lointains descendants.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Hollande, le meilleur candidat PS de la droite.

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Couverture de Paris-Match 17 mars 2005

Il y a tout de même quelque chose de paradoxal à voir l’acharnement avec lequel la droite tape sur François Hollande depuis quelques jours. Inutile de préciser ici que, depuis le début, François Hollande me semble le pire candidat possible pour la gauche en 2012. Je suis effectivement un peu injuste, il y avait pire : il y avait Dominique Strauss-Kahn et la gauche pourra dresser dans la cour de l’Elysée une statue à Nafissatou Diallo si elle gagne quand même en 2012. Imaginons simplement que le scandale ait éclaté ces jours-ci : on peut raisonnablement penser que François Fillon malgré ses plans de rigueur et Nicolas Sarkozy malgré son inféodation de plus en plus grande à l’Allemagne, auraient eu raison sans trop de peine de l’ex-sauveur de la planète et de la France.

Il me semble bien que DSK avait été décrété meilleur candidat possible de la gauche. Pas par la gauche, ne rêvons pas. Il y a belle lurette que la gauche ne choisit plus ses candidats. Ce sont évidemment la droite et les instituts de sondage ou les médias acquis à la doxa libérale qui le font, c’est tout de même beaucoup plus pratique. En son temps, César préférait toujours avoir pour ennemi au sein du Triumvirat un Crassus aveuglé par la cupidité qu’un Pompée, brillant général doté du sens de l’Etat.
Ainsi, depuis 2007, la droite et ses relais ont-ils pris l’habitude de choisir le champion de la gauche selon quelques critères simples : fragilité personnelle, fragilité idéologique et, dans l’éventualité d’un hasard malheureux qui l’aurait fait gagner quand même, pour ne pas tout perdre, une compatibilité avec ce qui est bien, ce qui va de soi, c’est à dire une acceptation polie de la loi du marché. On a eu Ségolène Royal, on a failli avoir DSK et maintenant on a François Hollande.

On objectera qu’il a gagné la primaire socialiste haut la main. En même temps, quand sondage après sondage on vous donne gagnant haut la main et que sur les plateaux et dans la colonne des journaux, on explique sans rire à longueur de temps que sa seule challenger sérieuse, Martine Aubry, est une bolchévique étatiste, voire une islamo-gauchiste, le score de Hollande s’explique tout de suite beaucoup mieux.

Petite parenthèse, nous avons dit ici tout le mal que nous pensions des primaires et si nous y avons participé, c’est au nom du principe de réalité. Il n’empêche : toutes les études indiquent que si la désignation du candidat socialiste avait été confiée aux militants socialistes, c’est-à-dire à des gens qui paient des cotisations et participent à des réunions ou des tractages depuis des années, Hollande ancien Premier secrétaire flou aurait été écrasé par Martine Aubry, nouvelle Première secrétaire punchy qui a tenu de main de maitre la baraque de Solferino pendant le séisme DSK. Mais bon, à en croire les commentateurs, elle n’avait « pas vraiment envie », j’imagine qu’ils avaient raison puisqu’un commentateur sait mieux ce que pense l’homme politique que l’homme politique lui-même.

Donc, c’est François Hollande. Et depuis que c’est François Hollande, la droite mitraille à tout va. Le type qu’elle trouvait hier encore raisonnable, compétent, humain est devenu un nul sans énergie au programme démagogique et irréaliste, qui préfère se promener à la Foire du Livre de Brive plutôt que d’aller au G20, qui s’empêtre dans des discussions avec les écologistes sur le nucléaire alors que l’urgence est de sauver ce qu’il reste d’indépendance nationale face à l’internationale de la spéculation. Il a eu beau objecter avec un vrai bon sens corrézien qu’il ne pouvait pas être invité au G20 puisqu’il n’était pas encore Président, peu importe, on sait déjà qu’il y aurait été inexistant. Il doit trouver ça un peu dur, Hollande. Par exemple quand il se fait descendre en règle par Fillon alors qu’il n’a cessé de proclamer que lui aussi appliquerait la rigueur et qu’il ne se sentait tenu que de très loin par le projet socialiste, il doit se demander si c’est vraiment une bonne idée d’être « réaliste », comme on dit. Résultat, non seulement on continue à chanter l’air de la seule politique possible, comme on le voit avec les gouvernements « techniques » imposés à la Grèce et à l’Italie, d’autre part on désespère les derniers vestiges de Billancourt.

En effet, quel est l’intérêt de voter Hollande si c’est pour endurer la même rigueur ? C’est sans doute là-dessus, d’ailleurs, que Sarkozy mise ses derniers kopeks : une espèce d’indifférence des électeurs devant un duel qui s’annonce comme celui de la rigueur libérale contre la rigueur social-libérale ou de l’austérité de centre-droit contre l’austérité de centre-gauche.
Quitte à écouter les sarcasmes qu’il suscite, Hollande ferait mieux d’écouter ceux qui viennent de sa gauche, de Mélenchon en l’occurrence, qui l’a aimablement affublé du titre de « capitaine de pédalo ». Il comprendrait qu’au-delà du bon mot, c’est toute la gauche qui se désespère de ne pas avoir un candidat crédible et qui, pourtant, devra bien voter pour celui-là, que ce soit au premier ou en tout cas, mais rien n’est jamais joué, au second.

United Colères of Benetton : après le Pape, Obama…

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Après le Vatican, dont la réaction pacifique mais ferme a rétamé les marchands du temple, c’est au tour de la Maison Blanche de dire tout le mal qu’elle pense de la dernière campagne de pub Benetton.

Il faut dire que Barack Obama est en quelque sorte le chouchou des communicants laineux, puisqu’il est le seul people planétaire à être utilisé deux fois dans la série d’affiches de pub, où il étreint successivement Hu Jintao et Hugo Chavez.

« La Maison blanche a pour politique bien établie de désapprouver l’utilisation du nom et de l’apparence physique du président à des fins commerciales », a déclaré Eric Schultz, porte-parole de la présidence, sans préciser si l’administration américaine, voire Barack himself, allait exercer auprès de Benetton des pressions pour que la campagne cesse immédiatement.

Il est vrai que ce coup de pub, aussi réussi graphiquement que pauvret intellectuellement, a tout pour déplaire à son acteur involontaire.

La pseudo-pelle à Chavez pourrait bien être utilisée par des télévangélistes redneck comme preuve accablante du communisme d’Obama. D’ici à ce que l’électeur de la Bible Belt aille croire des choses…

Quant au french kiss fait à Hu Jintao, il rappelle fâcheusement aux Européens une vérité qu’Américains et Chinois préféreraient leur cacher, à savoir qu’ils sont priés de tenir la chandelle face à la Love Story entre Washington et Pékin.

A tel point que sur ce dernier cliché, je fais mon Mathieu Kassovitz et suis tenté de réfuter la thèse officielle du photomontage…

Damas sur le chemin de Tripoli ?

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Photo : jean_chamel

Lâché par la Ligue arabe et de plus en plus clairement menacé par la Turquie, le régime syrien a reçu un coup redoutable le 16 novembre : les rebelles de l’Armée Syrienne Libre (ASL) ont frappé les services de renseignements de l’armée de l’air (Idarat al-Mukhabarat al-Jawiyya), cœur du système Assad. Certes, il ne s’agit pas d’une version moyen-orientale de l’offensive du Têt[1. Une campagne militaire menée en 1968 par les forces combinées du Viet Cong et de l’armée populaire vietnamienne, qui avait profondément affecté l’administration et l’opinion publique américaines, au point de changer le cours de la guerre]. Mais cette fois-ci, contrairement aux embuscades et aux petites opérations de guérilla qui constituaient jusqu’à mercredi dernier le mode opératoire de l’ASL, ceux que le régime qualifie de déserteurs se sont montrés ambitieux dans le choix de leur cible et bien organisés militairement. Ainsi, quels que soient les dégâts subis par les forces loyales au régime, l’ASL a remporté une victoire d’une grande portée symbolique.

Car comme leur nom ne l’indique pas, les services de renseignements de l’armée de l’air n’ont pas grand chose à voir avec l’aviation militaire. Pour comprendre cette curiosité typiquement syrienne, il faut rappeler que Hafez el-Assad, fondateur de la dynastie au pouvoir, a commencé sa carrière dans les années 1950 comme pilote de chasse. Il a ensuite fait de l’armée de l’air son principal instrument de pouvoir en élargissant les fonctions traditionnelles du renseignement militaire pour le transformer en police politique et en service d’ordre personnel.

Hafez el-Assad a maintenu pendant un quart de siècle (1963-1987) le général Mohamed el-Khouli à la tête de cette organisation chargée d’assurer les intérêts vitaux du régime : la sécurité physique de la famille Assad, la lutte contre les opposants à l’intérieur comme à l’extérieur de la Syrie et la surveillance des minorités. L’un des « faits d’armes » les plus célèbres d’el-Khouli et de ses hommes fut la répression de l’insurrection des Frères musulmans en 1982 et notamment la sanglante « pacification » de Hama.

En s’attaquant à la base principale de ce service à Harasta (non loin de Damas, sur la route qui mène à Alep), les rebelles syriens visaient le centre névralgique et symbolique du régime. Ce choix audacieux pourrait se révéler payant : jusqu’ici, les services de sécurité et la plupart des unités de l’armée syrienne ont tenu bon aux côtés du régime. Dépêchés d’une ville insurgée à une autre depuis neuf mois, les agents du régime n’arrêtent pas de faire le sale boulot d’Assad. Hormis quelques sadiques, on peut imaginer que nombre de ces hommes sont à bout et que la multiplication récente des embuscades tendues par les rebelles n’arrangent ni leur moral ni leurs nerfs.

Dans ce contexte, l’offensive de Harasta est de celles qui précipitent le cours des événements. La crise syrienne est entrée dans une nouvelle phase, probablement décisive. Alors que l’insurrection armée gagne de plus en plus en organisation, en efficacité et en audace, le régime risque de ne plus atteindre ses deux objectifs majeurs sur le terrain : empêcher les opposants de créer une place Tahrir ou une Benghazi, c’est-à-dire des sanctuaires de résistance, et garder le nombre de morts sous un seuil jugé « tolérable » pour éviter un trop important tollé dans l’opinion publique mondiale et donc un scénario libyen à l’ONU.

Dans son palais de Damas, le fils du pilote de chasse ferait donc bien de chercher la poignée du siège éjectable avant qu’il ne soit trop tard…

Faut pas prendre Wall Street pour une Bourse aux livres !

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Enfin, c’est terminé. La police new-yorkaise s’est décidée à intervenir ce 15 novembre au matin pour disperser les jeunes gens du mouvement Occupy Wall Street. Il était plus que temps. Depuis le 17 septembre, ces insolents déconcentraient les traders dans leur tâche d’éradication définitive des souverainetés nationales, ces archaïsmes qui un jour où l’autre finissent toujours par nous emmener sur les routes de la servitude à force de vouloir nous imposer des protections dont nous n’avons que faire : système scolaire public, sécurité sociale, retraites par répartition, j’en passe et des bien pires…

Il faut d’ailleurs saluer l’héroïsme des pandores de la Grosse Pomme. Les petits salauds d’Occupy Wall Street ne s’étaient pas contentés d’installer leur tentes crasseuses un peu partout, ils avaient osé créer une « bibliothèque du peuple » Elle n’avait fait que prospérer et était ouverte à tous 24h/24. Les livres étaient regroupés par centres d’intérêt et entreposés dans des bacs en plastique dont les couvercles pouvaient être rapidement refermés en cas de pluie.

En plus, dans les USA où est encore en vigueur le Patriot Act qui flique électroniquement pour le FBI tous les prêts dans toutes les bibliothèques étasuniennes, cette People’s library tout en disposant d’un catalogue en ligne consultable ici ne demandait pas à ses lecteurs de cartes à puce RFID pour emprunter et faisait ainsi figure de symbole.

Les forces de l’ordre, n’écoutant que leur courage, n’ont pas ouvert les 5554 volumes et les ont aussitôt jetés dans une grande benne à ordures. Penser à vérifier tout de même dans le catalogue en ligne s’il n’y avait pas, par hasard, Fahrenheit 451 de Bradbury.

Libérez-nous du libéralisme !

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À l’origine, j’avais entrepris de former avec Jérôme Leroy une cabale pour réclamer que Georges Kaplan soit bouté hors de Causeur : certainement un reliquat d’Inquisition chez moi, et une nostalgie de procès moscovite chez l’auteur du Bloc. La taulière étant intervenue justement pour nous ramener à de plus amènes sentiments, j’ai cru néanmoins de mon devoir, qui est celui de tous les hommes libres, de répondre en raison et sur le fond à l’apologie du libéralisme à laquelle se livre jour après jour le pseudonymé Georges Kaplan. Ce n’est pas que cela m’amuse, mais enfin il faut bien y aller. J’espère seulement que mon irascibilité naturelle ne prendra pas le dessus en cours de route – et si c’était le cas, je prie d’avance les personnes que je pourrais froisser, M. Kaplan au premier chef, de bien vouloir me le pardonner en mettant cela sur le compte du feu de la disputatio.

Il faut toujours commencer par les évidences, c’est Aristote qui l’a dit : le libéralisme est un système cohérent, qui n’est pas apparu spontanément et qui procède de postulats philosophiques. S’il y a un point sur lequel je rejoins Kaplan, c’est bien sur l’unité irréfragable des libéralismes, sous tous leurs modes, politique, philosophique et économique.[access capability= »lire_inedits »] C’est que le libéralisme n’est pas né d’abord d’un besoin ou d’une volonté économique : il est né d’une théorie de la connaissance qui a fondamentalement modifié le rapport de l’humain à lui-même et, partant, à ses outils, à son monde et à son prochain.

En passant, il faut que nul ne joue sur les deux tableaux – ni le critique, ni le défenseur : soit le libéralisme est un mode naturel de rapports humains, et il a toujours eu cours, en coexistence avec d’autres modes ; soit il est le produit d’une théorisation et d’une pratique particulières qui adviennent à un moment historique donné et que l’on peut identifier – sans que cela interdise d’ailleurs d’en rechercher des prémices dans l’histoire. Cependant, il serait absurde de vouloir tenir en même temps les deux bouts de la chaîne : d’un côté, l’extrême nouveauté des rapports de production libéraux dont on infère, pour s’en féliciter, la gigantesque productivité moderne ou le développement vertigineux des moyens techniques ; et de l’autre, le fait que le libéralisme aurait toujours existé et serait l’état habituel et naturel des cités humaines. Il faut choisir.

Notre pente sera de discerner un moment et un lieu relativement précis où se fabrique ce que l’on nommera ensuite « libéralisme ».
Il me faut signaler que, d’emblée, Georges Kaplan, dans sa défense du mot « libéralisme » dans le dernier Causeur, commet une erreur quand il écrit : « Le libéralisme, le vrai, devient alors un ensemble philosophique qui fonde sa conception de la société des hommes sur une seule notion : la liberté » ? Or, le libéralisme se fonde toujours, en tout lieu et en tout temps, sur la liberté dans la propriété − ce qui fait deux notions. Je ne connais pas un libéral, de Locke à Rothbard, qui sacrifierait pour quoi que ce soit au monde son droit de propriété.
C’est que le libéralisme s’est formalisé dans une théorie neuve de la connaissance, énoncée par Locke : de sa théorie de la perception qui évacue toute donnée pré-consciente ou transcendante, il déduira l’absoluité de la propriété de soi et la conception de la propriété matérielle comme attribut de soi-même. Cette nouvelle définition de la personne, qui connaîtra un grand succès, donnera naissance au libéralisme, par où la quête de la justice est définitivement séparée de la recherche du Bien.

Indéfectiblement liée, quoi que les libéraux ne veuillent pas le voir, à la constitution de l’État moderne, la rupture libérale est, comme lui, une réponse à l’impossibilité supposée de parvenir à la définition commune d’un Bien. Hobbes donnera une solution à cette aporie, Locke et Hume en formuleront une autre. Le présupposé est pourtant le même.
Les libéraux-libertariens (on les nommera comme ils voudront) ont récemment redécouvert le « droit naturel ». Ils s’en gargarisent volontiers et se prennent facilement pour des Antigone en lutte contre l’État-Créon. Mais c’est une usurpation. Ils ont plutôt donné, du droit naturel, une nouvelle définition qui n’est ni celle d’Aristote, ni celle des Stoïciens, ni celle de saint Thomas, ni même celle de Montesquieu et de Grotius. Car ils ont banni toute transcendance dans l’origine de ce droit, pour n’en garder une fois encore, derrière Locke et Hume, que l’absolu de la propriété. Or, ce droit naturel dont toute morale a été évacuée ne marche pas : Antigone n’a jamais invoqué une loi non écrite pour refuser l’impôt qui servirait à une redistribution sociale.

Dans le monde antique, par exemple, le devoir d’hospitalité − qui relève du droit naturel en ce qu’il permet à un étranger de se mettre sous la protection des lois positives de la cité dans laquelle il est reçu − relève toujours d’une invocation divine, c’est-à-dire théologique. De même, chez Cicéron − l’auteur antique qui formule le mieux le caractère universel du droit naturel −, c’est la virtus que recherche la raison et non la propriété : le premier devoir de l’homme vertueux le lie à la famille et à la patrie, c’est-à-dire à l’État qui lui a donné ce qui lui a permis de devenir ce qu’il est. Il y a bien une relativisation de la propriété devant un Bien supérieur. Comment ne pas voir ici une opposition complète avec les valeurs du libéralisme ?
McIntyre, suivant Augustin, relève que « toute action qui se conforme en apparence avec le critère de la justice n’est pas nécessairement une action juste. Les êtres humains peuvent très bien obéir à ce critère non pas par amour du juste mais par orgueil ». L’orgueil étant l’erreur « qui naît d’une arrogante confiance en soi et de la façon de se considérer comme la source de sa propre vie » : ceci est précisément le péché originel du libéralisme.

Dans la société chrétienne traditionnelle au milieu de laquelle et contre laquelle le libéralisme s’est construit, le maître-mot de la liberté est : « Aime et fais ce que tu veux. » Celui de la société libérale est : « Possède et fais ce que tu veux. » On mesure la distance.
Non content de réemployer des termes qui lui viennent de ses ennemis les plus farouches, comme l’anarchie ou le libertarisme, le penseur libéral revendique aujourd’hui des formes sociales, politiques et économiques qu’il a combattues avec virulence hier : le mutuellisme, par exemple, les « corps intermédiaires ».

Georges Kaplan est ainsi un grand admirateur de Turgot. Il n’a pas entièrement tort : l’homme était à l’évidence doué d’une puissante intelligence, et même d’une bonté naturelle – ou chrétienne – qui l’invitait à se soucier, en tant que ministre de Louis XVI, du sort des pauvres, et à organiser par conséquent des œuvres charitables admirables. Cependant, cet étonnant ministre, persuadé des bienfaits futurs de sa politique, défaisait la nuit ce qu’il tissait le jour – sans s’en rendre compte. Kaplan rappelle, dans un article publié sur Causeur, le credo de Turgot sur les finances publiques : il omet évidemment de parler de la « guerre des farines », c’est-à-dire de la spéculation qui se mit immédiatement en place quand M. Turgot obtint de libéraliser le commerce du grain. Turgot voulait la peau des jurandes, c’est-à-dire des organisations de métiers protégeant les travailleurs. C’est la Révolution qui l’aura, cette peau, la Révolution libérale qui précéda celle de la Terreur. Les soyeux lyonnais s’en souviendront en 1831 quand, devant la première révolte des Canuts, ils invoqueront les « principes libéraux » de 1789 pour justifier l’écrasement de ce peuple ouvrier qui réclamait, l’impudent, son salaire et l’amélioration de ses conditions de travail.

Or aujourd’hui, que fait le libéral ? Il réclame la subsidiarité et les corps intermédiaires quand c’est lui, main dans la main avec l’État moderne centralisateur, qui les a historiquement détruits. C’est qu’il a compris une chose, ce libéral contemporain : le monde ancien, celui des « traditions » comme dit McIntyre, a disparu. Le seul obstacle qui s’oppose désormais à sa puissance, c’est l’État. Aussi, contre l’État, le libéral est prêt à tout : à revenir à l’étalon-or pour supprimer le monopole supposé usurpé de l’État sur la monnaie ; à citer Aristote et saint Thomas ; quelquefois même à se dire disciple de la doctrine sociale de l’Église. Il croit que l’École de Salamanque est l’héritière de la pensée médiévale : s’il avait lu Lubac ou Milbank, ou même Maritain, il saurait quelle fausse interprétation du thomisme cette école a donnée.

Le libéralisme, c’est l’art d’accommoder les restes. Et si nous sommes encore vivants aujourd’hui, si nous sommes encore un peu des hommes libres, c’est que depuis deux cents ans, d’innombrables forces se sont opposées à la réalisation complète du projet libéral – qui est l’ennemi inconscient de la liberté.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Le Monde et l’esclave sexuelle de Kadhafi

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Photo : Ammar Abd Rabbo.

A la lecture de cet article d’Annick Cojean, grand reporter[1. A mon grand regret, la commission de féminisation des noms de métiers n’a pas fourni de vocable correspondant à l’exercice de ce noble métier par une dame ou une demoiselle.] au Monde, j’ai d’abord été estomaqué. Je n’entretiens aucune illusion sur les mœurs du défunt despote de Tripoli. Tout près de chez moi, en 2008, une affaire de violences contre un couple de serviteurs dans un hôtel de Genève par l’un de ses fils, Hannibal Kadhafi, avait fait grand bruit à l’époque et témoigne des usages en vigueur dans cette famille. Dans ce dernier cas, les constatations de la police et de la justice helvétiques ne laisse planer aucun doute sur la réalité des faits.

J’étais donc prêt à donner crédit à toutes les horreurs racontées par celle qu’Annick Cojean présente sous le nom de Safia, qui lui narre le calvaire subi pendant les cinq ans où elle servit d’esclave sexuelle à Mouammar Kadhafi. Le dossier du dictateur en sera alourdi d’autant, pour autant qu’il doive se présenter un jour devant un tribunal réputé ultime.
Une deuxième lecture de cet article, cependant, a instillé dans mon esprit le début d’un point d’interrogation. Je ne doute pas un instant que « Safia » ait tenu ces propos lors d’une rencontre avec la journaliste. Pour ce que j’ai eu à en connaître de ses qualités, Annick Cojean a toujours été d’une parfaite honnêteté dans son travail, à la différence de certains des membres de l’association des récipiendaires du prix Albert Londres, qu’elle a l’honneur de présider.

Néanmoins, le recueil et la publication d’un témoignage de ce genre n’est pas un acte journalistique banal, et si grande puisse être la confiance accordée à un journaliste, ce récit a besoin d’être étayé par autre chose que la seule parole de la victime.

On doit se souvenir, en effet, de tous les délires qui ont été déclenchés chez des jeunes femmes fragiles et mythomanes au moment de l’affaire Dutroux, en Belgique. Les colonnes de magazines français étaient alors remplies de récits de prétendues victimes d’orgies sexuelles organisées par des réseaux de riches et puissants belges dont Marc Dutroux aurait été le pourvoyeur. Les turpitudes rapportées étaient à la mesure de l’horreur suscitée par les crimes, bien réels ceux-là, commis par Dutroux et ses complices. Aucune des allégations rapportées dans les entretiens avec les femmes « victimes » n’avait reçu la moindre confirmation, et pourtant chaque piste, même la plus farfelue était explorée avec la plus grande minutie par la police et la justice belges. Ces témoignages se caractérisaient par un luxe de détails relatifs non seulement aux pratiques sexuelles de leurs bourreaux, mais aussi aux lieux où ces crimes auraient été commis, assorti d’autres précisions sans rapport direct avec les viols, mais qui faisaient plus vrai que vrai. Lorsque les regards du monde entier se portent sur un pays jusque-là ignoré où se passent des choses extraordinaires, voire effarantes, l’irruption du discours mythomane n’est jamais à exclure.

On a donc le droit de se poser quelques questions sur la validité du témoignage de Safia, sauf à penser, comme certaine théoriciennes féministes d’outre-Atlantique, que les femmes violées disent toujours la vérité, même quand elles mentent. Sur les conditions de cette rencontre, Annick Cojean ne nous fournit que le minimum syndical informatif : une conversation « de plusieurs heures dans un hôtel de Tripoli ». Doit-on en déduire que Safia, ayant appris qu’une vedette du journalisme français séjournait dans la capitale libyenne a demandé à la voir ? Se sont-elles rencontrées chez le coiffeur et ont-elles fait connaissance en bavardant sous le casque ? Ou alors Safia a-t-elle été amenée par un intermédiaire pour raconter son histoire à la journaliste du Monde ? Dans ce cas, il aurait été utile au lecteur de savoir qui était cet intermédiaire et à quel titre il agissait en tant que tel… Ces détails sont secondaires, objectera-t-on, et relèvent de la quadrisectomie capillaire ! Ecoutez plutôt la longue plainte de la femme violée, souillée, avilie par le tyran sanguinaire et libidineux ! Ce récit, rehaussé des figures de style d’Annick Cojean (« Il la reçoit rapidement, hiératique, les yeux perçants ») rassemble tous les clichés et fantasmes qui peuvent circuler en ville sur les turpitudes prêtées au tyran déchu et lynché. C’est Angélique, marquise des Anges aux mains des barbaresques, mâtiné de manga pour adulte version sado-gore. Cela seul contribue déjà à le rendre suspect.

Mais comme tous les récits de ce type, il comporte une faille qui peut faire planer le doute sur l’ensemble des faits rapportés. Safia affirme avoir échappé à ses gardes-chiourmes lors d’une visite chez ses parents- en sortant de chez elle déguisée en vieille femme. Elle se serait rendu à l’aéroport et aurait pu embarquer dans un avion pour la France grâce à « une complicité à l’aéroport ». Fort bien. Cela implique qu’une « esclave sexuelle » du Guide ait été autorisée à posséder un passeport, de plus pourvu d’un visa pour la France, qui, comme chacun sait, se montre assez pointilleuse dans le contrôle des voyageurs venus de ces régions. On conviendra que cela cadre assez peu avec le mode de vie qui était imposé, selon ses dires, à Safia. Qu’a-t-elle fait en France pendant l’année où elle y séjourna ? Pourquoi n’a-t-elle pas dénoncé alors les faits dont elle se dit aujourd’hui victime ? Pourquoi est-elle retournée en Libye, alors qu’elle pouvait être en butte à la vindicte du monstre ? Mystère… Comme dirait Boris Vian « Y a quelque chose qui cloche là d’dans »…

Pas de Benoit XVI pour le casting Benetton

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La nouvelle campagne du groupe italien Benetton, où l’on trouvait notamment un photomontage montrant Benoît XVI en train d’embrasser sur la bouche l’imam d’Al-Azhar au Caire, se fera finalement sans le Souverain Pontife.

Dès hier, le Vatican avait publié un communiqué assez rugueux s’indignant « d’ un grave manque de respect au pape d’une offense aux sentiments des fidèles, d’une démonstration évidente de comment dans une publicité on peut violer les règles élémentaires du respect envers la personne pour attirer l’attention à travers une provocation ».

Dès qu’il avait eu connaissance du blasphème marketing à deux balles du marchand de pulls qui boulochent, le porte-parole du Vatican, le père Federico Lombardi, avait annoncé « des démarches auprès des autorités compétentes pour garantir le respect de la figure du Saint Père manipulée et instrumentalisée dans le cadre d’une campagne publicitaire à des fins commerciales ». L’indignation des catholiques italiens aidant, le Vatican aura finalement eu gain de cause en moins 24 heures. Sans appeler les fidèles à incendier les magasins Benetton. Sans lancer d’appel au meurtre contre le PDG de la marque. Sans même brandir de menace d’excommunication ou de boycott.

De quoi donner raison à Boris Vian quand il chantait « Ce qui prouve qu’en protestant, quand il est encore temps, on peut finir par obtenir des ménagements ! »

Euro : la mutation ou l’explosion

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« La seule solution, désormais, réside dans une sortie de l’euro, qu’elle soit négociée ou non ». C’est dans ces termes catégoriques que Jacques Sapir concluait une récente tribune consacrée à la critique du dernier plan de « sauvetage » européen. L’économiste, qu’on a connu moins pessimiste, semble aujourd’hui se résoudre à la mort programmée de la monnaie unique. Il n’est d’ailleurs pas le seul. Si l’on en croit Jean-Pierre Chevènement, « tout se passe comme si l’Allemagne, prisonnière de ses dogmes, avait dans sa tête déjà pris congé de l’euro ». Ainsi donc, les allemands, dont on a tant dit qu’ils étaient les principaux bénéficiaires de la devise européenne, seraient déjà résignés. Dans ces conditions, peut-on – et doit-on- encore sauver l’euro ?

Un rappel historique s’impose. A l’origine, ce n’est pas l’Allemagne qui fut le principal promoteur de l’unification monétaire mais la France du tandem Mitterrand-Delors. Imprégnés de la pensée d’un autre tandem, le duo Monnet-Schuman, les dirigeants socialistes des années 1990 avaient pour ambition de conjurer définitivement le souvenir des guerres intra-européennes. Le postulat qui préluda à la création de l’euro fut donc peu ou prou celui-ci : les nations, notamment l’allemande, portant en elles le germe de la guerre, il convenait de les neutraliser. Une dose suffisante de supranational économico-monétaire devait parvenir à ficeler les Etats dans un entrelacs d’intérêts matériels de fait, et à « arracher les patries (…) aux castes du militarisme » (Jaurès).

Ainsi donc, côté français, c’est bien en réaction à la réunification allemande que l’on plaida pour une monnaie unique. La devise européenne apparaissait à François Mitterrand et à Jacques Delors comme une garantie contre la rémanence des tentations pan-germaines. Les français furent donc pressés de créer l’euro, cependant qu’en Allemagne le chancelier Kohl s’ingéniait à différer l’échéance. Pour convaincre les Allemands d’abandonner leur mark, il fallut leur donner des gages. A la politique du franc fort succéda celle de l’euro fort, couvé par une Banque centrale européenne principalement soucieuse de lutter contre l’inflation, et dont les statuts ressemblent à s’y méprendre à ceux de la Bundesbank.

On connaît la suite. Initiée en France et inscrite dans la loi du 3 janvier 1973, l’interdiction pour les Etats de se financer auprès de leurs banques centrales a été généralisée à toute l’Europe par le traité de Maastricht. Les différents pays sont donc contraints d’avoir recours aux marchés. Ces derniers, ayant tout d’abord vu dans la création de l’euro une garantie de stabilité, ont accordé des emprunts à taux très faibles aux pays du Sud de l’Europe. Ainsi la Grèce, l’Italie et d’autres ont-ils pu s’endetter au-delà du raisonnable parce qu’ils bénéficiaient, contre toute logique, des taux allemands. Aujourd’hui, les écarts de spreads sont devenus considérables. Les taux d’intérêts proposés aux « PIIGS » sont tels qu’ils ne peuvent qu’accroître de façon dramatique la charge de leur dette, installant ces pays dans un cercle vicieux sans fin.

Dans le même temps, l’euro s’est beaucoup apprécié. Lors de sa mise en circulation effective en 2002, un euro valait 0,88 dollar. Actuellement la parité euro/dollar est supérieure à 1,35. Or si une monnaie si forte peut convenir à l’économie allemande, elle est totalement inadaptée à des pays ne disposant pas des même avantages comparatifs « hors coûts » que nos voisins d’outre-Rhin. Au prix actuel de l’euro, on peut encore exporter des machine-outils et des voitures de luxe « made in germany », mais on n’exporte plus de produits grecs, italiens, portugais, espagnols, ou même français.

Par ailleurs, une telle surcotation de sa monnaie est d’autant moins supportable que l’Europe a renoncé à toute protection douanière. Depuis 1994, la fin de l’Uruguay Round et la transformation du GATT en Organisation Mondiale du Commerce, notre continent est l’un des meilleurs élèves de l’OMC. Il s’offre sans contrepartie à tous les dumpings, qu’ils soient sociaux, environnementaux, fiscaux, ou monétaires. On peut en effet d’autant moins combattre la concurrence d’un pays comme la Chine, où le coût du travail est négligeable, que l’on est tributaire d’une monnaie chère, lorsque les chinois bénéficient d’une monnaie faible. Les difficultés s’accumulent donc, rendant la situation de l’eurozone si difficile que celle-ci semble désormais au bord de l’explosion.

Certes, on nous dit que la principale erreur fut d’accueillir la Grèce dans l’euro. On accuse- à juste titre – ce pays d’avoir truqué ses comptes pour devenir éligible à la monnaie unique. Dès lors, une sortie de l’euro de la péninsule hellène a cessé d’être taboue. Cette hypothèse a été largement évoquée lorsque Georges Papandréou envisagea brièvement d’offrir à son peuple un référendum. Mais cette solution peut-elle véritablement en être une ? C’est peu probable, car la Grèce, bien qu’elle ait réussi à faire trembler le continent, ne représente que 2,5% du PIB de la zone. Elle n’est que la petite partie émergée d’un gros iceberg . Sa dette représente 350 milliards d’euros. Que se passerait-il si, une fois ce pays bouté hors de l’eurozone, la spéculation – qui a déjà commencé à le faire – s’en prenait aux 1900 milliards d’euros de la dette italienne ? Il y a peu de chance, alors, que le Fonds européen de stabilité financière (FESF), même porté à 1000 milliards d’euros, soit en mesure de faire face. Tout porte d’ailleurs à accréditer la thèse de « l’effet domino ». Après la Grèce et l’Italie, ce serait au tour du Portugal et l’Espagne d’entrer dans la tourmente. Puis…de la France. L’économiste Philippe Dessertine l’assure: « la question n’est pas tant de savoir si nous serons touchés, mais quand ».

Face à l’urgence et à la gravité de la situation, des solutions, bonnes et moins bonnes, ont été imaginées. Celle de Nicolas Sarkozy, qui souhaitait faire du FESF un véritable organisme de prêt adossé à la Banque centrale européenne, était une idée intéressante. Faire de la BCE l’ultime garant demeure sans doute le meilleur moyen de mettre un terme aux attaques spéculatives contre les dettes souveraines. Comme l’écrivait récemment Alain Frachon, « l’institut d’émission battant monnaie – c’est l’une de ses fonctions -, ses ressources sont, par définition, illimitées. Si la BCE dit qu’elle sera l’assureur de dernier ressort, elle dissuade la spéculation. Les marchés seront rassérénés. Ils n’exigeront plus des taux de rémunération faramineux pour souscrire aux emprunts des Etats les plus endettés ». Ce type de solution a déjà fait ses preuves aux Etats-Unis, où la Réserve fédérale (Fed) achète massivement les titres de dette émis par le Trésor américain. Hélas, la chancelière Merkel balaya d’un revers de main la proposition française.

Fleurissent désormais nombre d’idées fédéralistes. Il est vrai qu’une monnaie unique est déjà un instrument fédéral. Mais pour qu’il puisse fonctionner, il convient que d’importants transferts budgétaires compensent l’impossibilité de dévaluer. Croit-on vraiment que l’Allemagne, qui s’est déjà opposée à cette autre idée fédérale qu’étaient les eurobonds, tolèrera longtemps de payer pour ses partenaires ? Sa réunification lui a coûté très cher. Il est d’autant moins probable que la République fédérale accepte de payer aujourd’hui pour la Grèce, l’Italie ou l’Espagne. Par ailleurs, l’Allemagne ne peut qu’être sensible au déplacement vers l’Est du centre de gravité mondial. Ainsi, comme le dit Marie-France Garaud, « le basculement vers l’Asie est vraiment patent, visible, massif. Par conséquent, l’Allemagne retrouve son tropisme historique vers l’Est », et ne tient plus guère à s’encombrer des « pays du Club Med ».

Nous voilà donc arrivés, semble-t-il, au terme des solutions envisageables pour sauver l’euro. D’autres pistes bien sûr, son évoquées par des économistes qui, de Gérard Lafay à Jacques Sapir, souhaitent transformer l’euro en simple « monnaie commune », valable pour les seules transactions hors de l’eurozone. Cette solution médiane et raisonnable, d’ores et déjà reprise par quelques politiques, nécessiterait toutefois une volonté très forte, portée par des leaders européens solides.

A l’heure où plusieurs pays du continent troquent leurs représentants élus pour des banquiers et autres « technos », où le savoir-faire comptable tient lieu de légitimité, et où les tableurs Excel semblent prêts à supplanter toute vision politique audacieuse, il est fort peu probable qu’un véritable projet alternatif soit en mesure de voir le jour.

Ainsi nous sortirons de l’euro, épuisés par la rigueur, et désenchantés pour nous être accrochés trop longtemps à un moyen (une monnaie) comme s’il était une fin. Pour n’avoir été que les idolâtres de ce nouveau veau d’or, nous risquons fort d’être les pénitents d’une Histoire qui pourrait bien se poursuivre sans nous.

Jean-Pierre Chevènement invité de Canal hystérique

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Je ne sais pas si vous étiez nombreux hier soir, vers 19h10, à guetter l’arrivée du Che de Belfort sur le plateau du Grand Journal de Canal +. En tout cas, j’étais devant le poste, persuadé que l’émission allait tourner au dîner de cons télévisuel, dont la spécificité est que ce sont les cons qui reçoivent. Mauvais esprit ? Tu parles ! A posteriori, Denisot et consorts m’ont plus que donné raison.

Sur les dix minutes d’interview, près de huit ont été consacrées à l’appartement que Jean-Pierre Chevènement loue en toute légalité à la Ville de Paris, à l’extérieur du parc social. Avec, comble du journalisme d’investigation, une visite du sieur Mouloud dans la mairie du IIIe pour interroger le bailleur du Che himself, l’édile de l’arrondissement qui suggère au lion de Belfort de laisser son logement à une famille plus nécessiteuse. Si telle est la vraie politique de la Ville de Paris, des milliers d’encartés PS vont trembler !

Passons. Alors que le quidam pouvait s’attendre à des questions musclées de Jean-Michel Aphathie du genre : « Ne pas appliquer la règle d’or est-il irresponsable ou suicidaire ? » ou bien « Le protectionnisme : ineptie ou néofascisme ? », rien de tout cela ne nous a été donné.

Denisot, Massenet et Aphathie persiflaient sur le ton du sage-qui-sait : cette candidature n’est pas crédible, notre invité est ringard, nous le méprisons. Aucune question de fond donc, à peine Chevènement a-t-il pu placer un petit credo protectionniste et mettre en cause la responsabilité des « élites mondialisées » dans le décrochage du peuple (citant Zygmunt Bauman au passage, joli !). Nos acolytes lui balançaient systématiquement dans la figure l’image d’un vieux père-la-rigueur stigmatisant les « jeunes de banlieue » en osant traiter les délinquants de « sauvageons ».

Pour finir, la production du Grand journal avait invité un aréopage de « jeunes de banlieues » ayant réussi (à gagner de l’argent), pour certains après avoir renoncé au vol. Ô parcours bénis des dieux de Canal : la délinquance puis la rédemption par le business.

Devant pareil spectacle, le Che paraissait totalement anachronique…tant mieux pour lui, merci pour nous.

Fouad et Amina, assassins et héros

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Poster du Hamas. Photo : delayed gratification.

L’histoire du conflit entre Palestiniens et Israéliens est une succession d’occasions manquées − parce qu’on a hésité, reculé devant un obstacle de taille, voire une concession majeure comme l’étendue du territoire concédé, le contrôle des lieux saints ou le « droit au retour ». Ces opportunités ratées génèrent de la frustration et enveniment les relations déjà compliquées entre les protagonistes. Mais certaines relèvent d’un autre registre, celui des symboles qui peuvent faire naître la confiance et changer radicalement le regard porté par les uns sur les autres. Même la haine n’interdit pas de se reconnaître une commune humanité – même si elle n’aide pas.

L’accord pour la libération de Guilad Shalit aura été l’un de ces ratages, un moment où l’affrontement, militaire et politique, aurait pu céder, ne fût-ce que quelques heures, aux préoccupations simplement humaines. Sans renoncer à rien sur le fond, le Hamas aurait pu choisir avec plus de discernement les prisonniers qu’il réclamait en échange du soldat israélien – du moins c’est ce qu’il aurait fait si son objectif était d’améliorer la situation sur le terrain.[access capability= »lire_inedits »] Au minimum, il aurait pu faire profil bas.
On s’attardera sur la biographie de deux des héros libérés et acclamés le 18 octobre. Fouad abd el-Hani al-Oumarine avait 19 ans, au printemps 1992, quand il a pris un taxi à Gaza pour se faire déposer dans une ville de la banlieue de Tel Aviv. Il était 7h30 quand il a croisé le chemin d’Helena Rap, une adolescente de 16 ans qui se rendait au lycée. Quand la jeune fille est passée devant lui, Al-Oumarine s’est retourné et lui a planté un grand couteau de cuisine dans le dos. Après ce premier coup, il a enfoncé son arme dans la poitrine de la jeune fille. Quand il a été arrêté, il lui avait littéralement arraché le cœur.

Sa camarade Amina Mouna s’est illustrée dans ce qu’on pourrait appeler le cyber-terrorisme artisanal. Cette jeune femme est entrée en contact, par messagerie instantanée, avec des adolescents israéliens dans le but de les séduire et de les attirer dans un piège mortel. Elle y est parvenue en janvier 2001 avec Ofir Rahoum, 16 ans. En arrivant à Ramallah avec sa cyber-copine, l’adolescent a été criblé de balles (une vingtaine) de kalachnikov à bout portant.

Dans son interrogatoire, Amina Mouna a décrit ses sentiments au moment où elle s’est approchée de sa proie : « Je sentais qu’il avait peur […] La peur était peut-être réciproque mais je me suis concentrée sur mon objectif. Je voulais aider mon peuple et c’est ça qui comptait. » La phrase qui suit est plus glaçante encore : « Aujourd’hui, je sais que j’ai trouvé ma place. J’ai un statut, je suis célèbre dans la société palestinienne. Je suis plus respectée que n’importe quelle autre fille. Désormais, je n’aurai aucun problème pour faire tout ce que je voudrai. On m’écoute à l’intérieur de l’Autorité palestinienne, le Tanzim [la milice armée du Fatah] me donne de l’argent, on met des avocats à ma disposition et on fait tout ce je demande. »
Le problème, c’est qu’on est plus proche des psychopathes de Reservoir Dogs ou de Pulp Fiction que des héros silencieux de L’Armée des Ombres. Quoi que l’on pense de la cause palestinienne, et même du choix de la lutte armée, de tels individus peuvent-ils être qualifiés de « résistants » ? Aussi douloureux que cela soit pour moi, je peux comprendre que des Palestiniens jugent légitime d’attaquer l’armée ou la police de « l’ennemi ». Mais en quoi l’assassinat de deux adolescents désarmés recèle-t-il la moindre parcelle d’héroïsme ou de grandeur ? Quel message envoie-t-on aux jeunes Palestiniens en célébrant la libération de criminels de bas étage ? Quelle cause peut-on bien défendre en glorifiant ainsi la lâcheté et ce qu’il faut bien appeler la barbarie ? Quelle société construit-on quand le moyen le plus sûr d’y trouver sa place est le meurtre de civils ? Que signifient l’accueil triomphal et les discours enflammés auxquels ils ont eu droit, sinon que tuer des Juifs est une cause si sainte qu’elle ne saurait s’embarrasser de la moindre parcelle d’humanisme ?

Admettons que la realpolitik impose parfois de transiger avec ses valeurs. Sans doute fallait-il libérer Amina Mouna et Fouad abd el-Hani al-Oumarine, puisque le Hamas, faute de rendre l’existence un peu meilleure, doit payer le peuple de symboles et qu’il ne saurait s’aliéner les familles des shahids qui jouissent visiblement d’un prestige inquiétant. Il n’était pas obligatoire de les acclamer aussi bruyamment. Un peu de retenue, un soupçon de décence auraient pu dissuader les dirigeants de Gaza de montrer le crime en exemple.
Pourtant, pour une fois, le citoyen israélien que je suis approuve la décision de « Bibi » Nétanyahou : il a eu raison de signer cet accord. Mais l’être humain en moi se révolte et me dit que Fouad et Amina auraient dû rester en prison. Pas parce que je veux m’opposer au rêve qu’ils prétendent réaliser, celui d’un État palestinien ; parce qu’ils le rendent impossible. À moins que leur véritable rêve soit celui de « toute la Palestine » − une Palestine sans Israéliens qui sera vite une Palestine sans juifs, sans chrétiens et sans liberté. Auquel cas, en effet, seules les armes trancheront. Et notre malheur présent à tous, Palestiniens et Israéliens, sera le prix à payer pour que Fouad et Amina puissent fantasmer maladivement la Palestine de leurs lointains descendants.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Hollande, le meilleur candidat PS de la droite.

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Couverture de Paris-Match 17 mars 2005

Il y a tout de même quelque chose de paradoxal à voir l’acharnement avec lequel la droite tape sur François Hollande depuis quelques jours. Inutile de préciser ici que, depuis le début, François Hollande me semble le pire candidat possible pour la gauche en 2012. Je suis effectivement un peu injuste, il y avait pire : il y avait Dominique Strauss-Kahn et la gauche pourra dresser dans la cour de l’Elysée une statue à Nafissatou Diallo si elle gagne quand même en 2012. Imaginons simplement que le scandale ait éclaté ces jours-ci : on peut raisonnablement penser que François Fillon malgré ses plans de rigueur et Nicolas Sarkozy malgré son inféodation de plus en plus grande à l’Allemagne, auraient eu raison sans trop de peine de l’ex-sauveur de la planète et de la France.

Il me semble bien que DSK avait été décrété meilleur candidat possible de la gauche. Pas par la gauche, ne rêvons pas. Il y a belle lurette que la gauche ne choisit plus ses candidats. Ce sont évidemment la droite et les instituts de sondage ou les médias acquis à la doxa libérale qui le font, c’est tout de même beaucoup plus pratique. En son temps, César préférait toujours avoir pour ennemi au sein du Triumvirat un Crassus aveuglé par la cupidité qu’un Pompée, brillant général doté du sens de l’Etat.
Ainsi, depuis 2007, la droite et ses relais ont-ils pris l’habitude de choisir le champion de la gauche selon quelques critères simples : fragilité personnelle, fragilité idéologique et, dans l’éventualité d’un hasard malheureux qui l’aurait fait gagner quand même, pour ne pas tout perdre, une compatibilité avec ce qui est bien, ce qui va de soi, c’est à dire une acceptation polie de la loi du marché. On a eu Ségolène Royal, on a failli avoir DSK et maintenant on a François Hollande.

On objectera qu’il a gagné la primaire socialiste haut la main. En même temps, quand sondage après sondage on vous donne gagnant haut la main et que sur les plateaux et dans la colonne des journaux, on explique sans rire à longueur de temps que sa seule challenger sérieuse, Martine Aubry, est une bolchévique étatiste, voire une islamo-gauchiste, le score de Hollande s’explique tout de suite beaucoup mieux.

Petite parenthèse, nous avons dit ici tout le mal que nous pensions des primaires et si nous y avons participé, c’est au nom du principe de réalité. Il n’empêche : toutes les études indiquent que si la désignation du candidat socialiste avait été confiée aux militants socialistes, c’est-à-dire à des gens qui paient des cotisations et participent à des réunions ou des tractages depuis des années, Hollande ancien Premier secrétaire flou aurait été écrasé par Martine Aubry, nouvelle Première secrétaire punchy qui a tenu de main de maitre la baraque de Solferino pendant le séisme DSK. Mais bon, à en croire les commentateurs, elle n’avait « pas vraiment envie », j’imagine qu’ils avaient raison puisqu’un commentateur sait mieux ce que pense l’homme politique que l’homme politique lui-même.

Donc, c’est François Hollande. Et depuis que c’est François Hollande, la droite mitraille à tout va. Le type qu’elle trouvait hier encore raisonnable, compétent, humain est devenu un nul sans énergie au programme démagogique et irréaliste, qui préfère se promener à la Foire du Livre de Brive plutôt que d’aller au G20, qui s’empêtre dans des discussions avec les écologistes sur le nucléaire alors que l’urgence est de sauver ce qu’il reste d’indépendance nationale face à l’internationale de la spéculation. Il a eu beau objecter avec un vrai bon sens corrézien qu’il ne pouvait pas être invité au G20 puisqu’il n’était pas encore Président, peu importe, on sait déjà qu’il y aurait été inexistant. Il doit trouver ça un peu dur, Hollande. Par exemple quand il se fait descendre en règle par Fillon alors qu’il n’a cessé de proclamer que lui aussi appliquerait la rigueur et qu’il ne se sentait tenu que de très loin par le projet socialiste, il doit se demander si c’est vraiment une bonne idée d’être « réaliste », comme on dit. Résultat, non seulement on continue à chanter l’air de la seule politique possible, comme on le voit avec les gouvernements « techniques » imposés à la Grèce et à l’Italie, d’autre part on désespère les derniers vestiges de Billancourt.

En effet, quel est l’intérêt de voter Hollande si c’est pour endurer la même rigueur ? C’est sans doute là-dessus, d’ailleurs, que Sarkozy mise ses derniers kopeks : une espèce d’indifférence des électeurs devant un duel qui s’annonce comme celui de la rigueur libérale contre la rigueur social-libérale ou de l’austérité de centre-droit contre l’austérité de centre-gauche.
Quitte à écouter les sarcasmes qu’il suscite, Hollande ferait mieux d’écouter ceux qui viennent de sa gauche, de Mélenchon en l’occurrence, qui l’a aimablement affublé du titre de « capitaine de pédalo ». Il comprendrait qu’au-delà du bon mot, c’est toute la gauche qui se désespère de ne pas avoir un candidat crédible et qui, pourtant, devra bien voter pour celui-là, que ce soit au premier ou en tout cas, mais rien n’est jamais joué, au second.