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Alain Finkielkraut : la France résiste au voile

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En octobre 1989, trois élèves d’un collège de Creil sont exclues pour avoir refusé d’ôter leur foulard islamique en classe malgré la décision du conseil d’administration. L’affaire met le feu aux poudres. La classe intellectuelle se divise et se déchire. Les uns défendent l’intransigeance du principal et louent sa fermeté, les autres, soutenus par SOS-Racisme, fustigent son inhumanité et condamnent sa fermeture.

Consultés par Lionel Jospin, ministre de l’Éducation, les « Sages » du Conseil d’État préconisent de confier aux chefs d’établissement le soin d’apprécier, au cas par cas, s’il y a exagération, prosélytisme, propagande ou perturbation du bon déroulement des activités d’enseignement. Mais comme cet avis n’est pas clair, les contentieux se multiplient. C’est ainsi qu’en 2003, le chef de l’État, Jacques Chirac, charge Bernard Stasi de présider une commission de réflexion sur le principe de laïcité dans la République. D’abord hostile à une loi d’interdiction, la majorité des membres de la Commission Stasi change d’avis après avoir entendu les intervenants de terrain qui expriment leur inquiétude et leur désarroi devant un phénomène jusqu’alors peu perceptible en France : le communautarisme, qui fait prévaloir l’allégeance à un groupe particulier sur l’appartenance à la République et les convictions propres à ce groupe sur la règle générale. Le 15 mars 2004, conformément à la recommandation de la commission, le Parlement vote une loi interdisant dans les écoles, collèges, lycées publics, le port de signes ou de tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse.
Nous sommes aujourd’hui tributaires de cette loi de 2004.

Ce n’est pas la première querelle de la laïcité qui éclate en France. La laïcité telle que nous la connaissons est elle-même née d’une querelle. L’école fut le théâtre et l’enjeu d’une bataille acharnée entre cléricaux qui voulaient que les sociétés européennes restent chrétiennes et que l’enseignement demeure confessionnel et laïques qui critiquaient l’emprisonnement de l’esprit par le cléricalisme. « On devient clérical à l’instant précis où l’on incline sa raison et sa conscience sous une autorité extérieure qui s’arroge et à qui on reconnaît un caractère divin », disait Ferdinand Buisson.
C’est, dans le fond, le programme des Lumières tel qu’il a été magnifiquement résumé par Kant : « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme de l’état de minorité dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de servir son propre entendement sans la conduite d’un autre. […]  » Sapere aude « , Aie le courage de te servir de ton propre entendement, voilà la devise des Lumières. » Mais ce courage ne vient pas tout seul. La finalité de l’enseignement laïque consiste donc à donner à chacun les moyens de devenir majeur.

Dans la grande querelle du curé et de l’instituteur, deux autorités se font face : l’autorité devant laquelle la pensée s’incline, et l’autorité par laquelle la pensée s’affirme.
Cependant, la querelle de la laïcité qui fait rage aujourd’hui n’est pas une réédition de la querelle du curé et de l’instituteur. Aujourd’hui, tout le monde parle le même idiome, en France et en Occident, et même l’Église ne défend pas la loi de Dieu contre l’ordre humain. Aussi, lorsque le quotidien polonais Gazeta critique la loi française sur le voile, ce n’est pas au nom des valeurs du catholicisme, mais au nom des valeurs de la dissidence. « Comment se peut-il que la France, patrie des droits de l’homme et berceau de la démocratie moderne, pratique cette forme indigne de discrimination ? »[access capability= »lire_inedits »] Et la presse anglo-saxonne fait entendre le même son de cloche. Pour le New York Times comme pour Gazeta, la loi française n’est pas sacrilège, elle est liberticide. Ces journaux n’appartiennent pas du tout au camp de la Réaction. Ils brandissent, contre ce qu’ils considèrent comme un abus d’autorité, l’étendard progressiste de l’autorisation.

Pour comprendre cela, il faut rappeler que la modernité réside non seulement dans le passage de l’hétéronomie à l’autonomie mais également dans le passage de l’absolu au relatif, du fanatisme au scepticisme. Au sortir des Guerres de religion, l’homme européen prend le pouvoir sur son destin et, faisant le deuil de l’absolu, il reconnaît simultanément sa faillibilité, sa finitude. La laïcité est fille de cet orgueil et de cette modestie, de l’audacieuse émancipation et de la sage tolérance. Une sagesse à l’œuvre chez Benjamin Constant, l’un des plus grands penseurs libéraux, lorsqu’il écrit : « Que l’autorité se borne à être juste, nous nous chargeons d’être heureux ». Il y a priorité du Juste sur le Bien car désormais, de son Bien chacun est juge. Ce n’est pas à une instance surplombante, Eglise ou Etat, de le fixer et de l’imposer. Dans le respect des règles de droit, nous voulons mener notre vie comme nous l’entendons, comme ça nous chante, à la lumière de nos propres choix de conscience. Aucune conception du Bien ne doit prévaloir, aucune croyance ne doit régner.
D’où le fait que, dans nos sociétés, le vivre-ensemble soit le contraire d’un vivre ensemble ; ce n’est pas un vivre à l’unisson, fusionnel ou communautaire, mais un vivre à distance, indépendant, chacun selon ses convictions, ses envies, ses aspirations, libre des autres et en paix avec eux. Telle est la liberté des Modernes, « cette paisible jouissance de l’indépendance privée » comme dit encore Benjamin Constant.

C’est cette liberté des Modernes qu’invoquent tous les défenseurs du voile, en France comme à l’étranger. Je me souviendrai toujours des propos tenus par un jeune manifestant musulman interrogé dans le cadre d’un reportage durant les semaines précédant le vote de la loi : « Nous ne revendiquons aucun privilège, nous voulons que l’école soit à l’image de la société telle qu’elle est. » Il n’invoquait pas le Ciel. Il n’était pas un confident du Très-Haut mais un porte-parole du monde réel. Il ne voulait pas soumettre l’école à une vérité transcendante, il contestait la transcendance indue de l’école, son privilège d’extraterritorialité, et demandait qu’elle soit absorbée dans l’immanence du social. Ferdinand Buisson lui aurait rétorqué qu’il ne revient pas à l’école d’être à l’image de la société mais de la tenir à distance. Il aurait pu se référer non seulement à Kant mais également à Pascal, penseur chrétien de la distinction des ordres. La vie humaine, nous dit Pascal, n’est pas d’un seul tenant. Elle se déploie sur trois registres : l’ordre de la chair, l’ordre de l’esprit et l’ordre de la charité. La charité est située au sommet de l’échelle, elle témoigne de Dieu et porte son empreinte. Mais si le principe religieux reste le principe suprême, il n’est plus hégémonique et englobant, il oriente les âmes et ne gouverne plus les intelligences. Pascal, et c’est en cela qu’il est éminemment laïque, proclame la séparation des ordres. « Tout l’éclat des grandeurs de chair n’a point de lustre pour des gens qui sont dans les recherches de l’esprit et la grandeur des gens d’esprit est invisible au roi, au riche, au capitaine, à tous les gens de chair. » Pascal reconnaît l’indépendance de l’ordre spécifiquement spirituel. Il circonscrit le territoire de l’esprit. Et ce territoire, écrit Péguy au moment où se crée l’école républicaine, est celui de l’instituteur : « Ce n’est pas un président du conseil, ce n’est pas une majorité qu’il faut que l’instituteur dans sa commune représente. Il est le seul et inestimable représentant des poètes et des artistes, des philosophes et de tous les hommes qui ont fait et qui maintiennent l’humanité. Il doit assurer la représentation de la culture. »

Ce texte est d’autant plus émouvant qu’il témoigne d’un monde enseveli. Certes, les enseignants défendent jalousement leur indépendance et ne manquent pas une occasion de montrer qu’ils ne sont pas les représentants du gouvernement. Mais combien sont-ils à se vivre encore comme les représentants des poètes et des artistes ? Bien sûr, le public a changé. Dans un livre-enquête publié à l’aube de notre siècle et intitulé Et pourtant ils lisent, le sociologue Christian Baudelot constate que « la pratique de la lecture n’est plus parmi les jeunes l’objet d’une valorisation et de légitimation aussi forte qu’il y a trente ans » : « Finis les ermitages et les isolements, les nouveaux moyens de communication, télévision, presse, magazine, téléphone portable, ordinateur, console de jeux, engendrent et forment peu à peu l’esprit à de nouvelles catégories mentales de perception et de réception. »
Mais au diable la nostalgie ! Le sociologue refuse de se désoler de la disparition de cette lecture monastique et révérencieuse. Que cette pratique soit devenue une activité ordinaire est une bonne nouvelle pour une société qui met son point d’honneur à ne s’agenouiller devant rien et à ne prescrire aucun modèle. Le sociologue demande donc aux enseignants qui pratiquent encore la culture comme culte un ultime effort pour entrer enfin dans l’âge séculier.

Et le sociologue a été entendu. Dans un monde régi par la distinction des ordres, l’enfant ou l’adolescent était la même personne que l’élève mais ne se confondait pas avec lui. Une métamorphose subtile s’opérait dans la classe. L’enfant se séparait de ses humeurs, de ses affects, de ses besoins immédiats. Il se détachait de ses appartenances, il n’était plus rivé à lui-même et à son environnement, il devenait autre et c’est de cet autre, exclusivement, que s’occupait le maître. Les psychologues et les pédagogues refusent depuis longtemps cette distinction. Dans les années 1920, le philosophe Alain leur répondait déjà que « l’école n’est pas une famille plus grande ». L’enfant n’est pas l’enfant du maître, mais son élève.
À l’époque d’Alain, c’est la blouse qui faisait de l’enfant un élève et signifiait que, pour être instruit, il fallait s’abstraire de soi-même. Je n’ai pas porté la blouse, sinon dans le primaire, mais j’ai bénéficié de cette distinction. À présent, elle s’estompe. Il n’y a plus ni élève, ni enfant : nous sommes entrés dans l’ère du « jeune ». Toujours le même et toujours lui-même, à la maison, dans la rue, dans la cour de récréation, dans la classe ou sur Facebook, le « jeune » est un individu, certes en devenir, mais déjà sûr de ses choix, maître de la hiérarchie de ses buts personnels. La liberté des Modernes que Benjamin Constant, d’accord en cela avec Kant, réservait à l’adulte, revient de droit au « jeune ».
C’est à ce moment précis que la laïcité libérale se retourne contre la laïcité républicaine et que l’école change de mandat. Il ne lui incombe plus de représenter la culture et d’y conduire les élèves, mais de former les jeunes et – voici le mot-clé – de s’ouvrir sur la vie. On ne dit plus avec Alain : « L’école est un lieu admirable où les bruits extérieurs ne pénètrent point. J’aime ces murs nus. » On se félicite, avec le sociologue François Dubet, de voir que « les murs de ces sanctuaires s’effritent devant la force des demandes sociales et des revendications individualistes ». Les murs s’effritent : la vie force les portes du temple, le pluralisme démocratique met la transcendance républicaine à la raison, la société, avec ses besoins, ses modes, ses marques et ses emblèmes, déboule à l’école.

Reste à comprendre un paradoxe : au moment où triomphe la laïcité libérale dont se réclament les défenseurs du voile, le voile est interdit. Pourquoi le voile est-il resté à la porte de l’école ouverte et dé-sanctuarisée ? Pourquoi la vie et pas le voile ? Peut-être les motifs profonds qui ont inspiré cette soustraction ont-ils beaucoup à nous dire sur le « Nous » que nous formons.

La suite demain…[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Moncef Marzouki, la transgression en politique

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Moncef Marzouki

Au lendemain de l’élection tunisienne, l’omniprésence médiatique du parti islamiste Ennahda – certes justifiée par sa victoire incontestable, avec 89 sièges sur les 217 de l’Assemblée Constituante – a laissé dans l’ombre un acteur politique important : Moncef Marzouki, président du Congrès pour la République, formation arrivée en deuxième position avec 29 sièges. Fort de ce succès, de plus de trente ans d’opposition et de son indéniable charisme tribunicien, Marzouki a été désigné candidat à la Présidence de la République à l’issue d’un accord tripartite conclu hier par les principales forces politiques de la Tunisie nouvelle.

Marzouki l’intransigeant

C’est dans la défense des droits de l’homme que Moncef Marzouki commence son engagement politique : il intègre en 1980 la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH), dont il deviendra président en 1989. Toute sa vie, parallèlement à ses engagements politiques, il s’implique au sein des organisations de défense des droits de l’homme présentes en Tunisie, principalement la section tunisienne d’Amnesty International et surtout le Conseil National pour les Libertés en Tunisie (CNLT), qui prend en 1998 le relais d’une LDTH jugée trop sensible aux pressions du régime de Ben Ali.

Pendant toutes ces années, il fréquente les figures de la défense des droits de l’homme en Tunisie, notamment Sana Ben Achour (membre puis présidente de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates), Kamel Jendoubi (actuellement président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections), ou encore Sihem Bensedrine et Naziha Rjiba, journalistes et cofondatrices de la radio libre Kalima. Cependant, à partir de 1994 et de son exclusion du bureau de la LTDH, il prend ses distances avec ce milieu, dont il fustige volontiers les coups bas, les compromissions avec un régime qui se prétend réformateur, et le mépris pour la question sociale.

Ses idées politiques sont déjà bien arrêtées. Il associe aux valeurs traditionnelles de la gauche associative – État de droit, liberté d’expression, laïcité et féminisme – une préoccupation constante pour les revendications sociales, notamment celles de l’intérieur du pays (il est originaire d’un village de Bédouins du sud), qu’ignore trop souvent la bourgeoisie intellectuelle de la côte. Lorsqu’à presque cinquante ans, en 1994, il fait une entrée tardive en politique, son corpus idéologique est entièrement formé.

Son exclusion de la LTDH, au profit d’une tendance plus complaisante envers le régime Ben Ali, déclenche une véritable prise de conscience politique. Le médecin qu’il est réalise alors que la défense des droits de l’homme ne traite que les symptômes et néglige la maladie : les moyens de l’État policier de Ben Ali sont infinis, et les organisations de la société civile ne peuvent qu’être écrasées ou survivre en collaborant plus ou moins avec les institutions en place. Désormais, Marzouki fait du régime son ennemi numéro un.

Lorsqu’il participe à la création du CNLT, plus radical que la LTDH, il a déjà acquis ses galons de tribun politique, à travers une candidature de témoignage – bien vite avortée – à la Présidence de la République. En Tunisie, puis à l’étranger lorsqu’il est forcé à l’exil, il se fait un dénonciateur virulent du régime de Ben Ali. Jusqu’aux élections de 2009, qu’il appellera à boycotter, il ne cesse d’affirmer qu’aucun compromis n’est possible avec la dictature, qu’aucun droit ne doit être acquis par compromission avec le régime, et que sa chute est le préalable à toute discussion sur l’avenir de la Tunisie.

Pour structurer son activité politique, il lui faut un parti : ce sera le Congrès pour la République (CPR), qu’il crée avec Naziha Rjiba. « La » République, parce qu’il entend fonder la première véritable République Tunisienne – celle de Bourguiba n’étant, dit-il, qu’une dictature, et celle de Ben Ali une dictature pire encore.

Ennahda : je t’aime, moi non plus…

Jusqu’au-boutiste dans son opposition à Ben Ali, Marzouki se montre nettement plus enclin au compromis lorsqu’il s’agit de négocier avec les autres forces contestataires – particulièrement les islamistes d’Ennahda, qui en constituent la frange la plus cohérente et la mieux organisée. Il s’est déjà rapproché des islamistes lors de son passage à la LTDH, où il a pu constater qu’ils étaient, comme les militants gauchistes et libéraux, victimes de la répression du régime, mais suscitaient moins la sympathie des élites intellectuelles et laïques.
Cependant, au début des années 1990, s’il sympathise avec des islamistes dont il défend les droits, Marzouki est encore méfiant envers cette tendance politique. En effet, au-delà de son attachement à la laïcité, alors toujours vivace, il soupçonne les islamistes de ne respecter les libertés individuelles, voire de s’accommoder d’un certain autoritarisme – comme les Frères Musulmans dans l’Égypte de Sadate.

Le renversement s’amorce en 2001 : en créant le CPR, Marzouki intègre plusieurs anciens islamistes à son parti, qui a vocation à rassembler toutes les sensibilités de l’opposition. C’est toutefois en mai 2003 que se produit la véritable rupture. À Aix-en-Provence, lors d’une rencontre rassemblant pour la première fois l’ensemble de l’opposition tunisienne, le CPR s’associe aux islamistes d’Ennahda dans l’écriture d’une charte commune, qui sera la base de la Déclaration de Tunis du 17 juin 2003, dont Marzouki est l’un des maîtres d’œuvre, et qui reste le fondement de l’alliance entre les deux mouvements.

Cette Déclaration suscite la réprobation des autres partis de l’opposition de gauche. Les laïcs les plus radicaux, regroupés autour du Mouvement Ettajdid, refusent d’emblée de participer à son élaboration. Les deux grands partis de gauche, le Parti Démocrate Progressiste (PDP) et le Forum Démocratique pour le Travail et les Libertés (FDLT) participent aux travaux préparatoires de la Déclaration, mais s’abstiennent finalement de la signer[1. Le Mouvement Ettajdid, rassemblé avec ses alliés au sein du Pôle Démocratique Moderniste (PDM), a obtenu 5 sièges à l’Assemblée Constituante ; le PDP a obtenu 17 sièges ; le FDTL (alias Ettakatol) a obtenu 21 sièges. Idéologiquement, ces trois partis se rattachent à la social-démocratie laïque. Alors que le Mouvement Ettajdid et le PDP avaient axé une grande partie de leur campagne sur la dénonciation d’Ennahda et de l’islam politique, le FDLT a adopté une position modérée, sans pour autant se poser en allié potentiel d’Ennahda. Au lendemain des élections, Mustapha Ben Jafaar, secrétaire général du FDLT, a indiqué que son parti examinait la possibilité de participer à un gouvernement de coalition aux côtés d’Ennahda et du CPR. En vertu de l’accord tripartite signé hier, il présidera l’Assemblée Constituante]. Car bien que largement consensuelle, et affirmant l’égalité entre hommes et femmes, la Déclaration n’utilise jamais le mot de « laïcité » et préfère exiger, de manière plus ambiguë, « le respect de l’identité du peuple et de ses valeurs arabo-musulmanes, la garantie de la liberté de croyance à tous et la neutralisation politique des lieux de culte ».

Marzouki se retrouve alors dans une position particulière : avec la défection du PDP et du FDTL, il devient malgré lui le représentant non-officiel de cette gauche qui accepte de s’allier avec les islamistes – un statut qui lui vaudra, tour à tour, les compliments de ceux qui louent son sens du compromis et les griefs de ses anciens alliés laïcs qui l’accusent de trahison.
Au-delà des contingences stratégiques, ce compromis avec les islamistes revêt une dimension idéologique : sans s’aligner sur les positions d’Ennahda sur la place de la religion dans la sphère publique, Marzouki leur cède néanmoins du terrain sur la question de la laïcité.

En particulier, dans un ouvrage publié en 2005[2. Le mal arabe – Entre dictatures et intégrismes : la démocratie interdite, 2005, L’Harmattan], Marzouki expose une vision de la question religieuse largement compatible avec celle des islamistes. Il y affirme que l’islam, l’appartenance à l’Oumma, est la « clef de voûte » de l’identité tunisienne, comme de toutes les identités arabes, et qu’au contraire la laïcité, c’est-à-dire la relégation de la religion dans la sphère privée, est un concept propre à un Occident chrétien, où l’Église formait une entité facile à définir et par conséquent, facile à exclure du champ politique. Ainsi, Bourguiba aurait « violent[é] » la Tunisie en voulant lui imposer une laïcité occidentale. Et Marzouki d’affirmer : « À la question, comment peut-on être laïque en terre d’islam, la réponse est qu’on ne peut pas l’être, à moins de l’être à la façon d’un corps étranger dans un organisme ».

Il est vrai que dans le même ouvrage, et plusieurs fois encore par la suite, il ne manque pas de préciser que, bien qu’il ne défende pas l’instauration d’une laïcité « à la française » en Tunisie, il entend néanmoins en voir appliquée « non la forme, mais l’essence », et notamment l’égalité entre hommes et femmes. Cependant dans ses discours, s’il insiste systématiquement sur la nécessité de défendre cette égalité des sexes, il s’abstient de mentionner d’autres droits qui appartiennent pourtant à « l’essence » de la laïcité, notamment une liberté d’expression incluant le droit de critiquer la religion[3. La liberté d’expression a été remise au cœur des débats sur la place de la religion en Tunisie, suite à des manifestations islamistes contre la diffusion, le 7 octobre 2011, par la chaîne Nessma TV, du film Persépolis, où Dieu apparaît sous les traits d’un vieillard barbu, alors que la représentation de Dieu est interdite par l’islam.].

Après la chute de Ben Ali, en janvier 2011, la volonté de Marzouki de constituer un gouvernement d’union nationale incluant notamment les islamistes n’est un secret pour personne. Étrangement, le discours de Marzouki envers les islamistes se fait alors moins souple. S’il refuse de les diaboliser et accepte de gouverner avec eux, il ne cesse, depuis le 23 octobre 2011, d’affirmer que lui-même et son parti resteront extrêmement vigilants sur les atteintes aux libertés publiques en général, et à l’égalité entre hommes et femmes en particulier. Il s’oppose en outre à l’instauration d’un régime parlementaire où une unique Assemblée détiendrait tous les pouvoirs, position que les islamistes défendent pourtant depuis les premiers jours qui ont suivi la fuite de Ben Ali.

C’est que Moncef Marzouki a compris que la faiblesse relative du CPR par rapport à Ennahda risque de le marginaliser au sein de la coalition, voire de le transformer en caution droit-de-l’hommiste d’un gouvernement islamiste. Il doit donc faire valoir ses spécificités : des convictions de gauche en matière économique, alors qu’Ennahda est plutôt libéral économiquement et socialement, et surtout un bilan irréprochable en matière de défense des libertés individuelles, alors que le Mouvement de la Tendance Islamique, ancêtre d’Ennahda, s’était doublement compromis : par des positions anti-laïques radicales et une collaboration avec la dictature de Ben Ali entre 1987 et 1988.

Dans ses futures relations avec son allié islamiste, il lui faudra apprendre à combiner la rigidité morale dont il s’est longtemps prévalu, avec la force de compromis dont il a fait preuve. Un équilibre délicat pour Marzouki l’intransigeant, le tribun, le dénonciateur. Un défi à relever pour Marzouki le tacticien. Un dernier espoir, à 66 ans, de servir son pays, pour un homme politique dont l’originalité ne s’est pas démentie depuis plus de quinze ans.

Une première version de cet article a été publiée sur le site Arabsthink.

Les schtroumpfs à l’horizon 2015

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La politique est devenue une véritable aubaine pour ces marchands de savoir que sont les économistes, les statisticiens, les sociologues ou les géopolitologues. Nous vivons, paraît-il, le siècle de la connaissance. Cette attirance pour les choses de l’esprit serait une bonne nouvelle si elle ne donnait carrière aux experts. Voyez Bouvard et Pécuchet : entre la bêtise générale et le savoir spécialisé, il n’y a souvent qu’un pas. C’est justement ce pas que nos experts ont décidé de franchir avec une naïveté qui laisse pantois.

Assister à un débat politique aujourd’hui – que ce soit sur l’immigration, le nucléaire ou la cueillette des champignons – c’est regarder des spécialistes se battre au nom des faits. Comment peut-on prendre au sérieux des gens pareils ? Un esprit scientifique, par exemple, ne s’exprimera jamais au nom des faits. Il sait que les faits dépendent étroitement du modèle théorique qu’il se donne, cette armature fragile dont le caractère éphémère incite, non à la certitude, mais à la prudence. Un romancier, pour sa part, préférera s’intéresser aux fictions que les gens se racontent lorsqu’ils s’imaginent aimer pour de bon, ou vivre pour de vrai.

Parler au nom des faits est la manie intellectuelle des escrocs. Chacun va répétant qu’il connaît la réalité mieux que son adversaire, et lorsque le débat est lancé, il n’y en a jamais un pour rattraper l’autre. « Je suis désolé, dira l’un, je suis allé en banlieue, je sais de quoi je parle » . « Vous seriez étonné d’apprendre où j’habite », répondra l’autre. Le plus comique dans cette histoire est que l’expert a toujours l’air d’avoir passé un certain temps avec les faits. On dirait que les faits vivent dans leur petit monde, à la manière des Schtroumpfs, et que l’expert a dû se plier en quatre pour les étudier.

Il serait formidable qu’un expert reconnaisse publiquement la seule vérité qui vaille, à savoir que son savoir repose sur des bases extrêmement douteuses (ce qui n’a rien de déshonorant). Une telle attitude nous ferait basculer, subitement, dans le royaume de l’honnêteté intellectuelle. Cette éventualité est-elle envisageable à l’horizon 2015 ? J’en doute.

Terreurs allemandes, erreurs françaises

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« L’Allemagne souffre d’une peur historique de l’inflation, qui amena Hitler au pouvoir », nous dit-on depuis longtemps. Ces jours-ci, l’antienne connaît d’ailleurs un surcroît de succès.

C’est en son nom que l’on justifie un alignement mécanique de la politique monétaire française sur les choix allemands. Il ne faudrait point contredire lesdits choix, sous peine d’éveiller chez nos cousins germains le souvenir douloureux de leurs « heures les plus sombres ». Qui furent aussi un peu les nôtres, mais passons. L’Allemagne, lorsqu’elle plaide pour une « monnaie stable », un « euro fort » ou une « Banque centrale indépendante », ne défend pas du tout ses intérêts de puissance – ce qu’on ne saurait, au demeurant, lui reprocher – mais lutte contre une « phobie atavique ».

Voilà qui nous oblige à un silence grave, voire au renoncement pur et simple à la défense de nos intérêts propres. Préservons sans ciller un « euromark » surévalué, quitte à aligner comme des perles les plans de rigueur. D’ailleurs, opposer une résistance, ce serait être « germanophobe », et ça, c’est vraiment très mal.

Pourtant, à réécouter Jacques Sapir, invité de Ce soir ou jamais le 15 novembre dernier, on peut cultiver quelques doutes. L’homme se souvient en effet que l’hyperinflation allemande fut observée non au début des 1930, mais dix ans plus tôt, et que le mark fut stabilisé dès 1924. Quant à la situation allemande de 1930 à 1932, il nous la rappelle en ces termes : « un gouvernement dirigé par un économiste de centre-droit, Heinrich Brüning (…) a essayé de sauver la situation par des plans d’austérité qui sont grosso modo ceux qu’on impose à nos pays. Certes, il a sauvé les banques, mais le taux de chômage en Allemagne est passé de 12% à 37%, la demande intérieure s’est contractée de 44%, et quand Brüning est tombé en 1932, la voie était libre pour l’arrivée au pouvoir de von Papen, et après, d’Adolf Hitler ».

Un gouvernement dirigé par un « expert », une vaste entreprise de recapitalisation des banques, une politique déflationniste sans cesse plus rigoureuse, cela ne vous rappelle rien ? Une demande intérieure atone, un chômage qui explose sur fond de montée inexorable des « populismes », cela ne vous rappelle rien ?

Le taux d’inflation moyen dans la zone euro est actuellement de 3%, mais le taux de chômage lui, y dépasse 10%. Il existe donc, si l’on y tient absolument, d’excellentes raisons d’éprouver des « peurs historiques ».

En revanche, rien ne nous oblige à continuer systématiquement à nous tromper de « phobie ».

Encore un grand écrivain français de moins

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La nouvelle vient de tomber : Edouard Limonov, lauréat par procuration du dernier prix Renaudot, renonce à sa deuxième nationalité (française). Oubliées les longues heures d’attente au service de l’immigration du ministère de l’Intérieur à Paris, les rendez-vous pénibles avec un ministre de la culture fanfaron en pleines années 1980 [1. Lire l’excellent Discours d’une grande gueule coiffée d’une casquette de prolo à ce sujet], l’histrion de Kharkov sera désormais russe à 100%.

Par « devoir moral » envers le peuple, nous explique-t-il. Car l’ancien leader postpunk du Parti National-Bolchévique devenu figure de proue de l’opposition – y compris démocratique- à Poutine, entend se présenter à l’élection présidentielle russe de 2012. Dans les prochains mois, il ne se consacrera donc plus qu’à cet ambitieux dessein et pare par avance toute accusation de double allégeance.

Si, dans l’histoire, la France perd l’un de ses trop rares écrivains authentiquement déjantés, le fringant sexagénaire, lui, en tirera probablement une nouvelle source d’inspiration pour une œuvre littéraire qui se confond avec sa vie de vaurien. A moins qu’Edouard Limonov n’ait carrément décidé de se lancer en politique, il y a une quinzaine d’années, pour sublimer par l’encre et le papier tous les déboires et les avanies de sa « carrière » mouvementée.

Espérons que cette fois-ci, Limonov n’aura pas à repasser par la case prison pour nous livrer un nouveau récit plein de feu et de fureur…

Comment le changement a changé

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Je suis né à Paris le 30 juin 1949. J’ai donc grandi et passé une partie de ma vie d’adulte, personnelle et professionnelle, dans une France bien différente de celle que nous habitons aujourd’hui. Dans cette France de naguère, on croyait à la politique, c’est-à-dire à la force de la volonté collective, on avait foi dans le pouvoir des hommes de façonner leur destin. Dans cette France d’autrefois, l’Histoire semblait porteuse de sens.

Vinrent les années gauchistes, puis les années de reflux avant que, sous l’effet du combat antitotalitaire, s’opère la réconciliation avec la démocratie parlementaire et, comme on disait, « bourgeoise ». Mais même si le vote avait succédé à la révolte, il s’agissait encore de « changer la vie » comme le proclamait le slogan de la campagne présidentielle de Mitterrand en 1981.
Rien de tout cela n’est arrivé. Aiguillonnés par le sentiment démocratique de l’égalité des conditions, nous avons fait, certes, évoluer les mœurs, mais nous n’avons changé ni le monde, ni la vie. Sommes-nous devenus plus raisonnable ou, pour reprendre le célèbre mot par lequel Simone de Beauvoir termine ses mémoires, avons-nous été floués ?

À première vue, ce cheminement n’a rien d’original. Depuis que le monde est monde − ou du moins depuis que le monde est moderne −, c’est finalement le lot de toutes les générations. Les hommes, devenus autonomes, doivent composer avec la force des choses.
Mais, première nouveauté, ces grands objectifs ne semblent même plus être à l’ordre du jour.
Certes, on s’indigne à nouveau, parfois avec de bonnes raisons, et l’indignation fait même un tabac comme l’atteste l’opuscule de Stéphane Hessel. Mais qu’est-ce que l’indignation sinon ce qui reste des passions politiques lorsqu’on ne croit plus vraiment à la politique et dans son pouvoir de transformation ?
Cependant, deuxième et stupéfiante nouveauté, au moment même où nous devenons, toutes générations confondues, réalistes, l’impossible est survenu sans crier gare : le monde a changé, la vie a changé, et ce changement est radical. En 1968, nous disions : « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi. » Essoufflés, nous avons ralenti le pas, nous nous sommes arrêtés, et le vieux monde a disparu.[access capability= »lire_inedits »]

C’est à travers la notion de changement que l’homme se pensait comme l’auteur de son histoire, et voici que le changement le dépossède de cette prérogative.
J’ouvre le rapport remis le 28 janvier 2011 au Premier ministre par le Haut Conseil à l’intégration et qui porte sur « Les défis de l’intégration à l’école : recommandations relatives à l’expression religieuse dans les espaces publics de la République ». Je lis, chapitre 3 : « La pression religieuse s’invite au sein des cours et dans la contestation ou l’évitement de certains contenus d’enseignement. Ainsi les cours de gymnastique et de piscine sont évités par des jeunes filles qui ne veulent pas être en mixité avec les garçons. Cette dispense d’enseignement, parfois justifiée par des dérogations médicales de complaisance, pose le problème du vivre-ensemble entre filles et garçons. » D’autres faits similaires sont mentionnés un peu plus loin : « Il nous a été signalé que, dans certains quartiers relevant de la politique de la ville, les cantines sont peu fréquentées bien qu’existe une prise en charge des repas pour des familles défavorisées. Ainsi, dans plusieurs collèges des communes visitées par le HCI, la majorité des élèves de l’établissement ne fréquente pas la cantine scolaire pour des raisons principalement religieuses alors que des plats de substitution sont prévus. » Alors que des groupes se forment au sein des classes, et même à la cantine, le HCI exhorte solennellement l’école républicaine à assumer sa mission originelle : être le creuset où se fabrique le vivre-ensemble au-delà de la simple coexistence et tolérance des différences.

Après avoir passé l’agrégation de Lettres modernes en 1972, j’ai enseigné quelques années dans un lycée technique de Beauvais. Comme la plupart des professeurs de ma génération, j’étais partagé entre deux exigences : d’une part, le souci de transmettre la culture que j’avais acquise à mes élèves qui n’étaient pas des héritiers, afin d’accomplir ce que le poète Mandelstam a appelé la « splendide promesse faite au Tiers-État » ; d’autre part, la volonté de descendre de l’estrade, de démystifier et même d’abandonner l’autorité pédagogique dont j’étais investi et qui m’apparaissait comme une violence symbolique, pour reprendre la terrible formule de Bourdieu. Je voulais enseigner, je ne voulais pas être un maître. Allez vous débrouiller avec ça ! En tout cas, ni mon ardeur, ni ma mauvaise conscience ne me représentaient l’école comme le creuset du vivre-ensemble. D’ailleurs, à cette époque, personne ne parlait de vivre-ensemble. Le mot n’existait pas parce que la chose allait de soi. Certes, il y avait des conflits ou, comme on disait avec gourmandise, des luttes. Nous n’en avions pas conscience, mais la société conflictuelle dans laquelle nous évoluions était aussi une nation homogène.

Du fait de l’ampleur du phénomène migratoire et de la révolution des moyens de communication, la France a changé, la vie a changé, le changement lui-même a changé. Il n’est plus projet mais processus. Le changement n’est plus ce que nous faisons mais ce qui nous arrive. Et ce qui nous arrive de plus préoccupant aujourd’hui, c’est la crise du « vivre-ensemble », c’est-à-dire la crise de ce qui fait de nous un « Nous ». Cette crise prend, en France, la forme d’une querelle de la laïcité.

La suite demain…[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Le projet de réforme calendaire d’Eva Joly

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Certaines mauvaises langues prétendent que la candidate écologiste n’apparaîtrait plus dans les médias depuis quelques jours parce qu’elle serait gênée aux entournures par les négociations entre Cécile Duflot et le Parti socialiste. Je suis en mesure de révéler qu’il ne s’agit là que de contre-vérités ignominieuses certainement distillées par les relais du lobby pro-nucléaire. En réalité, Eva Joly s’est retirée afin de mettre la dernière main à son projet de réforme du calendrier, priorité de son programme présidentiel.

Bien entendu, le défilé militaire du 14 juillet sera remplacé par une parade citoyenne et les commémorations du 11 novembre rebaptisées « Fête de la Paix ». Mais bien au-delà, Eva Joly souhaite être le porte-drapeau d’une ambitieuse réforme calendaire. Grâce à la complicité d’un courant minoritaire d’EELV, j’ai pu me procurer le fameux document de travail.

1er janvier : Remplacement du Jour de l’An par une Fête commémorant la lutte contre le gavage des canards et des oies.

1er dimanche de janvier (ou deuxième, si le 1er janvier tombe un dimanche) : L’Epiphanie est considérée comme trop christianocentrée. Elle fait appel à la glorification monarchique par sa couronne offerte à celui qui trouve une fève, dont la fabrication n’est d’ailleurs guère écologique, placée à l’intérieur du galette même pas bio. Philippe Meirieu ajoute que demander à un enfant de se mettre sous la table, afin qu’il désigne successivement les destinataires des morceaux de galette, va à l’encontre de la condition enfantine.

L’Epiphanie est donc remplacée par une « Fête de la galette bio » sans fève ni couronne. Il sera par ailleurs déconseillé d’aller la quérir à la boulangerie autrement qu’à pied ou à bicyclette.

14 février : La Saint-Valentin, jusque là consacrée aux amoureux, est supprimée. Elle favorisait le patriarcat en étant fêtée le jour d’un saint-patron masculin. Une fête des amoureux et amoureuses LGBT et hétérosexuels est donc instituée sans aucune référence à un Saint. Et pour lutter contre le christianocentrisme, toute référence à des Saints est supprimée. Une commission réfléchira à attribuer pour chaque date une liste de prénoms masculins et féminins d’origines culturelles et cultuelles diverses.

Pâques : Est évidemment et définitivement supprimée pour les mêmes raisons. De toute manière, en calculer la date chaque année était trop compliqué. Elle est remplacée par une Commémoration contre le Nucléaire fixée le 11 mars, en mémoire de la catastrophe de Fukushima.

1er mai : La Fête du Travail est maintenue mais elle sera désormais équilibrée par une fête de l’Oisiveté (voir Pentecôte).

8 mai : La célébration de la capitulation allemande de 1945 est supprimée, considérée comme ferment de nationalisme.

9 mai : La Fête de l’Europe devient fériée. Mais elle est rebaptisée « Fête de l’Europe et de tous les citoyens du Monde », afin de ne pas stigmatiser les autres continents.

Ascension : L’ascension est supprimée pour les mêmes raisons que l’Epiphanie, la Saint-Valentin et Pâques. Afin de participer joyeusement à l’interdiction de l’emprunt des ascenseurs (hors handicap moteur lourd) dans un souci d’économie de l’énergie, une fête des escaliers est créée à la place de l’Ascension.

Pentecôte : La Pentecôte est remplacée par une Fête de l’Oisiveté afin d’équilibrer la fête du Travail, attendu qu’on ne doit pas perdre sa vie à la gagner.

Fête des mères : un grand débat a eu lieu autour de la candidate afin de savoir si cette fête serait maintenue. N’a t-elle pas été instituée par le Maréchal Pétain ? La supprimer ne serait-il pas considéré comme un mauvais signe en direction des femmes, déjà écrasées par les tâches ménagères ? Il a finalement été décidé de la rebaptiser « Fête des mamans », attendu que cela fait plus gentil et donc beaucoup moins pétainiste.

Fête des pères : Comme les femmes se tapent tout le boulot, la fête des pères est supprimée et remplacée par une « Fête commémorant l’interdiction de la fessée ».

Toussaint : Comme les autres fêtes stigmatisant les religions minoritaires, la Toussaint est supprimée. Le week-end de la Toussaint étant réputé pour sa mortalité routière, il est remplacé par une « Commémoration des morts de l’Automobile, par accident et/ou par pollution ».

25 décembre : Comme toutes les autres fêtes religieuses, Noël est supprimée et remplacée par une « Fête des enfants ». Comme ça, on pourra continuer à leur faire des cadeaux, si possible éco-citoyens. Il est en revanche interdit de les déposer sous un sapin coupé, l’arbre devant être impérativement replanté dans un délai d’une semaine.

Meurtre d’Agnès : pour le juge Rosenczveig, « les choses ont mal tourné »

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En pleine polémique sur les circonstances qui ont précédé l’assassinat d’Agnès, au Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), le président du tribunal pour enfants de Bobigny, Jean-Pierre Rosenczveig, figure emblématique de la gauche sociétale, a fait une déclaration pour le moins étonnante ce dimanche à l’AFP

Rappelons qu’un lycéen du même internat que cette collégienne de 13 ans a avoué l’avoir tuée et violée, et que l’établissement scolaire n’avait semble-t-il pas été informé par l’institution judiciaire du passé judiciaire exact de l’adolescent, pourtant déjà mis en examen un an auparavant pour viol.

Questionné par l’AFP sur d’éventuels dysfonctionnements judiciaires dans cette affaire, Jean-Pierre Rosenczveig a été catégorique : « un juge ne prend jamais de risque » a-t-il répondu, excusant donc à l’avance son collègue qui avait remis dans le circuit le meurtrier présumé d’Agnès : « Il était convaincu qu’il n’y avait pas de danger ».

Certes, dans cette même interview à l’AFP, le juge de Bobigny qualifie cette affaire d’ « extrêmement grave », mais pour en diminuer aussitôt la portée : « on a un juge qui, avec la caution du parquet, des psychiatres, des éducateurs, prend une décision, dans le cadre du contrôle judiciaire, qui est de bon sens, avec la décision de le faire partir de Nîmes – pour ne pas qu’il rencontre sa précédente victime- et l’obligation de l’internat », a expliqué M. Rosenczveig, avant d’ajouter : « ce sont des personnes normalement compétentes qui ont fait leur travail et malheureusement les choses ont mal tourné »

« Les choses ont mal tourné », on appréciera l’euphémisme à sa juste valeur. On présente régulièrement dans la presse Jean-Pierre Rosenczveig comme un défenseur acharné des droits de l’enfance. Il m’a plutôt semblé, ce dimanche, qu’il se souciait surtout de défendre l’infaillibilité de sa corporation.

Cachez cette Porsche 911 que je ne saurais voir…

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On nous bassine à longueur de journaux télévisés et d’éditos enflammés avec ce fameux modèle allemand. A force de nous rabâcher que notre pays se désindustrialise à la vitesse d’une strip-teaseuse à la dérive, nous avons désormais sur les épaules une pression d’enfer et de sacrés complexes vis-à-vis de nos voisins allemands. En fait, nous nous demandons bien à quoi ressemble ce modèle teuton, quelles recettes miracles appliquent-ils chez eux pour ne pas tomber dans une profonde dépression ? Est-ce encore une manière détournée pour nous dire que nous sommes trop fainéants, trop payés, trop grévistes et de toute façon incompatibles avec la mondialisation qui impose de nouvelles règles de vie ?

C’est-à-dire fermer sa gueule dans les usines (quand elles existent encore) ou dans la rue, par peur d’affoler les agences de notation. Nous avons bien compris que nos PME hexagonales n’étaient pas assez compétitives, qu’elles n’avaient pas la taille critique pour imposer leur leadership européen et que l’innovation était le nerf de la guerre économique. Malgré tout, ces mécanismes demeurent flous dans nos têtes d’éternels assistés. La vérité sur ce modèle allemand si performant a quelque chose d’impalpable, aussi obscure que les niches fiscales et le refinancement des banques. Les leçons de maintien économique dispensées par nos élites depuis les années 80 ont pourtant réussi à nous faire rentrer au burin quelques idées simples et générales. Nous avons fini par admettre que le succès de l’industrie allemande tenait à plusieurs facteurs. D’abord, un tissu de « grosses » PME débordantes d’imagination qui misent sur les nouvelles technologies, une vénération pour le métier d’ingénieur (roi chez eux, précaire chez nous) et surtout les exploits de leur balance commerciale grâce à des exportations florissantes qui font de l’Allemagne le champion des affaires dans le monde. Admettons que cette revue de détail soit séduisante et que nous pourrions y piocher quelques conseils pour « booster » notre économie. Nous ne sommes pas néanmoins naïfs au point de croire que ce modèle soit parfait et applicable à la virgule près chez nous.

Et pour cause, les tensions que connaît l’Allemagne sur son marché du travail avec un regain d’activité des syndicats laissent entrevoir que cette compétitivité allemande s’est faite (ici comme ailleurs) sur le dos des salariés. L’ouvrier allemand qui faisait rêver l’ouvrier français, italien ou espagnol des années 70 est aujourd’hui un lointain souvenir. N’empêche que leur industrie nationale réussit et exporte à tout-va ! Nous sommes-nous déjà intéressés aux produits allemands ? Ce « Made in Germany » qui fait fantasmer les analystes et les boursicoteurs.
Il y en a un qui, depuis 1963, ne connaît pas la crise, aucun signe d’essoufflement à l’horizon. Il s’agit de la Porsche 911, vitrine technologique et culturelle de l’Allemagne. Il s’est d’ailleurs passé un événement majeur au mois de septembre dernier sur le salon de l’automobile de Francfort que les médias dans leur ensemble ont mis sous silence. Ce n’est pas nouveau, depuis vingt ans, les voitures sont ostracisées à la télévision. Elles sont devenues le mal absolu, on les combat avec presque autant de vigueur que les menaces terroristes.

Alors, vous pensez, la présentation officielle d’une nouvelle 911 dont le moteur boxer de six cylindres développe 350 chevaux, qui abat le 0 à 100 km/h en 4,8 secondes et qui affiche crânement une vitesse de pointe de 289 km/h a peu de chance de faire la Une des journaux. Dans notre société qui n’a de ouatée que l’apparence, un tel engin politiquement incorrect est cloué au pilori de la bien-pensance. Pour ceux qui n’auraient jamais eu connaissance du matricule 911, nous pouvons leur rappeler qu’elle est la Porsche par excellence, le jouet absolu des Hommes, le rêve d’une vie et qu’accessoirement elle est la 7ème d’une lignée prestigieuse. Cette voiture de sport a évolué comme le bon vin.

Cette 7ème génération de 911 se plie, comme il se doit, à l’air du temps en matière de consommations réduites et de respect de l’environnement. Plus légère et moins polluante, elle demeure avant tout un concentré de technologie et de plaisir pur. Pour ceux qui auraient raté les épisodes précédents ou qui seraient hermétiques à la magie automobile, la 911 a gagné ses galons de mythe entre les mains expertes de Steve McQueen, Björn Waldegaard ou Paul Morand. Ce n’est pas simplement une voiture avec quatre roues, c’est beaucoup plus, pour les hommes épris de liberté et de dépassement de soi. On peut donc légitimement se demander si le miracle du modèle allemand ne tiendrait pas en partie dans cet objet fantastique qui reste inabordable au commun des mortels. Car cette 911 est l’incarnation du travail tout simplement bien fait qui implique, à la fois, le respect de ses producteurs et de ses consommateurs. Une voiture pensée et construite par des hommes qualifiés, fiers de leur savoir-faire ayant toujours à l’esprit le souci de voir plus vite, plus beau et plus sûr pour satisfaire au mieux leurs clients.

Que l’on produise des voitures à 10 000 ou à 100 000 euros, on peut déjà s’inspirer de cette exigence-là.

« En Algérie, l’individu ne s’est jamais émancipé »

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Renvoyé, il y a huit ans, de son poste de haut fonctionnaire au ministère algérien de l’Industrie, Boualem Sansal s’emploie désormais à écrire des romans couronnés à l’étranger et interdits dans son pays natal. Le Village de l’Allemand[1. Le Village de l’Allemand, Gallimard, 2008.], où il osait un parallèle entre islamisme et nazisme, lui a valu des menaces de mort et une avalanche d’insultes. L’écrivain récidive avec Rue Darwin[2. Rue Darwin, Gallimard, 2011.] Il y est question des turpitudes familiales de la puissante tribu des Kadri, gérée d’une main de fer un demi-siècle durant par une maquerelle de haut vol, la Djéda, dont l’habileté à composer avec tous les régimes, qu’il s’agisse de l’administration française ou du FLN, fait un personnage quasi allégorique de l’histoire algérienne.

Paulina Dalmayer. La rue Darwin n’existe plus : elle porte désormais le nom d’un certain Benired Mohamed. « C’est une conception du monde qui s’en était allée par la volonté d’une délibération municipale », écrivez-vous… Comment définiriez-vous cette nouvelle « conception du monde » qui s’est imposée en Algérie ?

Boualem Sansal. Il s’agit d’une manière de penser qui exclut la notion d’universel. Il y a « nous » et les « autres », « moi-musulman » et « vous-chrétiens », « moi-pauvre » et « vous-riches ». Le vocabulaire reflète cette vision dichotomique du monde qui fait croire aux gens qu’ils sont au centre de tout, entourés d’ennemis, de colonialistes, d’impérialistes et d’on ne sait qui encore… Des générations naissent et grandissent prises dans les rouages de cette machine. Le cerveau est une pâte molle que l’on forme et déforme comme on veut.

PD. En la matière, les islamistes n’ont rien à envier à l’administration ou aux militaires. Fuir en silence devant l’islamisation est un grand crime, dites-vous, car l’islamisation est « un crime contre l’humanité à venir ». Mais que faire, à part dénoncer ? Existe-t-il des moyens d’agir ?

BS. On dirait que les islamistes ont des pouvoirs magiques ! Évidemment qu’il faut agir ! Maintenant, que faire ? Pour construire une maison, il faut que plusieurs corps de métiers agissent ensemble, un homme seul ne peut pas le faire. Eh bien, c’est la même chose : les enseignants agissent à leur niveau, dans les écoles et les universités ; tous ceux qui ont les moyens d’agir, les associations, les ONG, doivent mener le combat, au besoin de manière violente. Parce que si on ne peut pas conquérir sa liberté par des moyens pacifiques, il faut la prendre par la force. Un homme qui est esclave n’est pas un homme.[access capability= »lire_inedits »]

PD. Par la violence ? Vous ne pouvez pas justifier le terrorisme ou l’arbitraire au prétexte qu’ils s’attaqueraient aux islamistes ! Ne serait-ce pas le plus sûr moyen de décrédibiliser le combat pour la démocratie ?

BS. Il faut en finir avec la naïveté et l’hypocrisie. Ce sont elles qui ont amené au pouvoir des hommes comme Staline, Hitler et tant d’autres, dont certains y sont encore, et dont les victimes se comptent par dizaines de millions. En se taisant, en refusant le combat absolument légitime auquel le devoir les appelait, ceux qui ont laissé faire ont été, en quelque sorte, des complices de ces monstres. Devons-nous, à notre tour, au nom de la démocratie ou de la realpolitik, laisser prospérer des monstres ? Face à l’islamisme, nous devons rester inflexibles : son projet est la mort de l’humanité, du moins celle qui refuse ses diktats. Combattre pour sa liberté, c’est de la légitime défense. Ce n’est pas décrédibiliser la démocratie, c’est la renforcer. Or, la démocratie est la plus grande conquête de l’homme. Reste, évidemment, la question des moyens : bien sûr, il faut absolument et clairement refuser le terrorisme. Nous ne devons en aucun cas recourir à une telle abomination. Nos armes à nous, ce sont le droit, l’éducation, la vigilance, la politique, mais aussi, si c’est vraiment nécessaire, la force utilisée de la manière la plus intelligente possible.

PD. « Un monde sans imams serait nettement plus sûr », écrivez-vous. Admettons. N’oubliez-vous pas que la religion, quelle qu’elle soit, répond encore et toujours au besoin d’espoir, de réconfort et de sens des hommes ?

BS. La religion n’apporte rien du tout. Quand on veut dominer, on fabrique un discours qui soit efficace. Le communisme s’appuyait sur le dogme marxiste-léniniste qui a fait vibrer des millions de gens, la religion s’appuie sur un autre dogme. C’est tout. Il ne faut pas se laisser bercer par la beauté du discours. L’islam fait vibrer les jeunes, oui, et alors ? Pour autant, il ne s’agit pas de renoncer à appréhender la complexité : il y a l’islam et il y a le Coran. On peut croire ou pas à l’histoire que raconte le Coran, cela n’a aucune importance. L’important, c’est de comprendre les processus par lesquels cette histoire a été socialisée et de les combattre en donnant aux citoyens les armes intellectuelles et morales qui leur permettent de résister à toute tentative de subjugation. Car ces processus qui résultent de l’intervention des imams, de l’École, de l’État me paraissent extrêmement dangereux. En Algérie, comme dans beaucoup de pays arabes, l’islam est religion d’État – c’est l’article 2 de la Constitution algérienne. Il faut oser le dire : l’islam doit être expulsé par la porte de la Cité, ou plus précisément de l’espace public. Et il faudra ensuite l’empêcher de revenir par la fenêtre.

PD. L’un de vos personnages, Daoud, arabe et musulman, devient David. En lui infligeant cette transformation, ne prenez-vous pas une forme de revanche personnelle ?

BS. Je ne vois là rien d’extraordinaire. Il y a bien des juifs qui se convertissent au christianisme ou des chrétiens qui deviennent musulmans. Je suis quelqu’un de très tolérant et je conserve mon affection pour mes amis quels que soient les horizons d’où ils viennent. Tant que leurs convictions ou croyances s’inscrivent dans une démarche strictement personnelle, tant qu’ils ne recourent à aucune forme de prosélytisme, ils me restent très proches. J’ai beaucoup de sympathie pour toutes sortes de gens, je dirais même que j’aime tout le monde…

PD. Sauf les imams…

BS. C’est vrai. J’aime tout le monde sauf les imams. L’imam est un bonhomme très dangereux puisque, dans l’univers musulman, il n’y a pas d’Église, pas de hiérarchie. Dans toutes les religions, autant que je sache, il y a la vocation mais aussi l’apprentissage : devenir curé ou rabbin, c’est apprendre un métier et de surcroît un métier très complexe. Dans l’islam, n’importe qui peut s’autoproclamer imam. Comme j’ai étudié le Coran à l’École, je pourrais, moi aussi, décréter que je suis imam. Ma phobie de l’islam vient largement de cela. D’ailleurs, c’est aussi à cause de cette particularité que nombre de pays arabo-musulmans ont, par la voie constitutionnelle, érigé l’islam en religion officielle : cela permet à l’État de surveiller qui prêche quoi et où, d’espionner les mosquées. C’est ainsi qu’on justifie l’État policier. Le résultat, c’est que, pour échapper à cette surveillance, des imams prêchent dans les garages, dans les caves, dans les bois. Puis l’État forme des « contre-imams » chargés de propager des discours contraires à celui des « vrais » imams. Au final, nous assistons à une guerre à l’intérieur de l’islam avec des services secrets qui, dans chaque commune, infiltrent les milieux religieux. J’ajouterai que beaucoup, de part et d’autre, font ça pour l’argent qu’ils gagnent notamment en vendant des talismans et autres gris-gris. Dans cet univers magique, il y a beaucoup de types bizarres ou de charlatans. Or, les croyants autant que les non-croyants ont besoin de règles claires.

PD. De manière générale, vos romans, loin de la mythologie de l’Indépendance, donnent le sentiment que les Algériens subissent leur histoire plus qu’ils ne la façonnent, toujours avec cette espèce de fatalisme qui leur serait propre…

BS. Cet état de « minorité » ou de sujétion est peut-être propre à tous les peuples arabo-musulmans qui n’ont jamais conquis leur autonomie à l’égard du pouvoir temporel ou religieux. En Algérie en particulier, l’individu ne s’est jamais émancipé, au contraire, il demeure toujours le membre d’un groupe dont il subit la loi, la tribu, la famille, l’Oumma. Entre deux irruptions de l’Histoire qui provoquent des réactions éruptives, enflammées, inattendues, il sombre dans une apathie très méditerranéenne : on accepte tout passivement et brusquement, on se révolte. C’est ainsi qu’en octobre 1988, quand les gens sont descendus dans la rue, on a assisté à un début de « printemps algérien ». Le pouvoir a pris peur et a fait pas mal de concessions. Et au lieu de profiter de ce moment de liberté pour jeter les bases d’un État démocratique, la population s’est laissé emporter par l’euphorie de la « victoire », qui a duré trois ans ; au final, on n’a rien construit. L’armée a saisi cette occasion pour mener un travail souterrain et reprendre d’une main ce qu’elle avait donné de l’autre, plus encore par la corruption que par la force des baïonnettes. Quant aux islamistes, ils ont traité directement avec la population, parvenant ainsi à se doter d’une assise sociale très importante. Tout cela a abouti à une guerre civile qui dure encore bien qu’avec une intensité beaucoup moindre.

PD. « La guerre n’est connue que par la paix qu’elle engendre », écrivez-vous. La guerre d’Indépendance ayant engendré une paix médiocre, partagez-vous la nostalgie de l’époque coloniale exprimée, mezzo voce, par certains de vos compatriotes ?

BS. En effet, les gens se sont battus pendant sept ou huit ans pour l’indépendance et qu’ont-ils obtenu ? Même pas la tranquillité. C’est qu’en réalité, la guerre a été menée sous divers étendards. Certains l’ont faite au nom de l’islam : ils parlaient de djihad et se définissaient comme musulmans plus que comme membres de la Nation. D’autres invoquaient le nationalisme, mais il était idéologiquement creux. La notion de nation arabe « une et indivisible » était totalitaire, puisqu’elle niait les identités réelles, mais aussi très bizarre. Enfin, beaucoup se sont battus au nom des valeurs occidentales, de la liberté, des droits de l’homme. En tout cas, jusqu’à ce que la colonisation impose artificiellement l’unification du territoire, l’Algérie n’avait jamais été unifiée. C’est seulement durant les cent trente années de la colonisation que les gens ont commencé à sentir qu’il existait un lien entre eux, que ce fût la religion ou la langue. Il ne faut pas oublier que la nation s’est construite contre la France, mais sous sa bannière.

PD. Dans le monde vacillant, chaotique, tantôt apathique et tantôt violent que vous décrivez, les femmes apparaissent, au contraire, très déterminées, courageuses dans leurs combats et dans leurs convictions. La femme serait-elle l’avenir de l’Algérie ?

BS. J’en ai plus que la conviction. C’est un phénomène que j’ai observé toute ma vie : les hommes sont très fragiles, quand bien même ils peuvent être brillants et réussir professionnellement. Je ne sais d’où vient cette fragilité masculine, peut-être du fait que les hommes vivent à l’extérieur et qu’ils sont, en conséquence, exposés à tous les courants d’air. Les femmes sont le ciment de la société. Elles ont une force incroyable et, de surcroît, elles l’exercent sans ostentation, considérant que c’est une chose normale. Et pendant qu’elles font tourner la machine, les hommes vont dans les cafés et se lamentent…

PD. Cette insoupçonnable énergie des femmes pourrait-elle être le ferment d’une nouvelle Révolution ?

BS. Elle est le ferment d’une révolution, d’une révolution silencieuse. Elle est en train de se faire. 80% des femmes sont dans la vie active à présent, elles n’étaient même pas 1% en 1962. C’est une marche lente mais porteuse d’espoir. Et il ne faut pas oublier les jeunes qui jouent un rôle de plus en plus important dans la société. Intellectuellement et culturellement, ils s’émancipent beaucoup plus tôt de leurs parents, donc de la tradition.

PD. En attendant, le monde arabe est en ébullition et l’ordre règne en Algérie. « Après le foot, les mots croisés sont le hobby chéri de l’Algérien lettré », dites-vous. Ces honorables passions nationales n’expliquent sans doute pas à elles seules cet immobilisme…

BS. Si les Algériens ne font pas la révolution, c’est parce qu’ils ne croient plus en eux-mêmes et en leurs élites. J’ai déjà évoqué les événements de 1988, l’euphorie, puis les destructions inimaginables, les morts, les disparus. Nous sommes restés sur cet échec d’il y a vingt ans avec le sentiment d’avoir été trahis par l’armée, la société civile, les intellectuels. Pour nombre de ces acteurs, la crise de 1988 a d’ailleurs été un tremplin social qui leur a permis d’acquérir des positions importantes. Du coup, la population voit l’armée comme une bande de voyous et déteste la société intellectuelle. Et j’ai bien peur que les Égyptiens, les Tunisiens ou les Libyens vivent la même déception avec une non moindre intensité.

PD. Seriez-vous sceptique quant aux lendemains des « lendemains qui chantent » ? N’attendez-vous pas un progrès des révolutions arabes ?

BS. Sur ce point, je suis en effet plutôt pessimiste. Une fois l’exaltation tombée, le retour à la vie de tous les jours, petite et mesquine, sera très douloureux. Les gens vont observer le théâtre du pouvoir et ils verront des choses abominables. Nous avons connu cela et l’Égypte le connaîtra à son tour, car l’armée ne lâchera jamais rien. En revanche, je suis assez serein pour la Tunisie qui est un petit pays doté d’une administration en bon état. Le rôle de l’Occident sera également très important. Espérons qu’il ne se soumettra pas aux fausses alternatives d’antan en se demandant qui il va jouer contre qui. Il faut aider tout le monde, y compris les islamistes dès lors qu’ils seront une force politique.

PD. La liberté de parole, que vous parvenez d’une manière ou d’une autre à préserver, ne risque-t-elle pas, paradoxalement, de légitimer le discours officiel qui prétend que l’Algérie est un pays libre, démocratique et pluraliste ?

BS. C’est un risque et il est très troublant pour moi. Je ne sais pas comment échapper à ce piège, car me taire serait pire encore. De fait, à entendre le discours officiel et les rappels constants de l’existence de 150 journaux, on pourrait penser que nous sommes plus libres en Algérie que vous en France ! Alors oui, nous servons de caution, nous contribuons à solidifier la façade démocratique que le pouvoir a construite. Que faire ? Partir ? Oui, je pourrais partir. Mais partir revient à leur céder la place. Bref, en restant comme en partant, on court le risque d’aider le pouvoir. Ce qui me conduit à penser que mon devoir est de rester, c’est que la bataille se mène sur deux fronts : ce n’est pas tant la dictature qui est responsable de notre régression culturelle que l’islamisme. Et s’il peut sembler romantique de résister à une dictature, l’islamisme, c’est une autre affaire. C’est une pression constante des voisins, des gens dans la rue, c’est la peur de pendant le ramadan… Cela détruit l’homme. L’encéphalogramme culturel de l’Algérie est plat. Voilà pourquoi je reste.[/access]

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Alain Finkielkraut : la France résiste au voile

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En octobre 1989, trois élèves d’un collège de Creil sont exclues pour avoir refusé d’ôter leur foulard islamique en classe malgré la décision du conseil d’administration. L’affaire met le feu aux poudres. La classe intellectuelle se divise et se déchire. Les uns défendent l’intransigeance du principal et louent sa fermeté, les autres, soutenus par SOS-Racisme, fustigent son inhumanité et condamnent sa fermeture.

Consultés par Lionel Jospin, ministre de l’Éducation, les « Sages » du Conseil d’État préconisent de confier aux chefs d’établissement le soin d’apprécier, au cas par cas, s’il y a exagération, prosélytisme, propagande ou perturbation du bon déroulement des activités d’enseignement. Mais comme cet avis n’est pas clair, les contentieux se multiplient. C’est ainsi qu’en 2003, le chef de l’État, Jacques Chirac, charge Bernard Stasi de présider une commission de réflexion sur le principe de laïcité dans la République. D’abord hostile à une loi d’interdiction, la majorité des membres de la Commission Stasi change d’avis après avoir entendu les intervenants de terrain qui expriment leur inquiétude et leur désarroi devant un phénomène jusqu’alors peu perceptible en France : le communautarisme, qui fait prévaloir l’allégeance à un groupe particulier sur l’appartenance à la République et les convictions propres à ce groupe sur la règle générale. Le 15 mars 2004, conformément à la recommandation de la commission, le Parlement vote une loi interdisant dans les écoles, collèges, lycées publics, le port de signes ou de tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse.
Nous sommes aujourd’hui tributaires de cette loi de 2004.

Ce n’est pas la première querelle de la laïcité qui éclate en France. La laïcité telle que nous la connaissons est elle-même née d’une querelle. L’école fut le théâtre et l’enjeu d’une bataille acharnée entre cléricaux qui voulaient que les sociétés européennes restent chrétiennes et que l’enseignement demeure confessionnel et laïques qui critiquaient l’emprisonnement de l’esprit par le cléricalisme. « On devient clérical à l’instant précis où l’on incline sa raison et sa conscience sous une autorité extérieure qui s’arroge et à qui on reconnaît un caractère divin », disait Ferdinand Buisson.
C’est, dans le fond, le programme des Lumières tel qu’il a été magnifiquement résumé par Kant : « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme de l’état de minorité dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de servir son propre entendement sans la conduite d’un autre. […]  » Sapere aude « , Aie le courage de te servir de ton propre entendement, voilà la devise des Lumières. » Mais ce courage ne vient pas tout seul. La finalité de l’enseignement laïque consiste donc à donner à chacun les moyens de devenir majeur.

Dans la grande querelle du curé et de l’instituteur, deux autorités se font face : l’autorité devant laquelle la pensée s’incline, et l’autorité par laquelle la pensée s’affirme.
Cependant, la querelle de la laïcité qui fait rage aujourd’hui n’est pas une réédition de la querelle du curé et de l’instituteur. Aujourd’hui, tout le monde parle le même idiome, en France et en Occident, et même l’Église ne défend pas la loi de Dieu contre l’ordre humain. Aussi, lorsque le quotidien polonais Gazeta critique la loi française sur le voile, ce n’est pas au nom des valeurs du catholicisme, mais au nom des valeurs de la dissidence. « Comment se peut-il que la France, patrie des droits de l’homme et berceau de la démocratie moderne, pratique cette forme indigne de discrimination ? »[access capability= »lire_inedits »] Et la presse anglo-saxonne fait entendre le même son de cloche. Pour le New York Times comme pour Gazeta, la loi française n’est pas sacrilège, elle est liberticide. Ces journaux n’appartiennent pas du tout au camp de la Réaction. Ils brandissent, contre ce qu’ils considèrent comme un abus d’autorité, l’étendard progressiste de l’autorisation.

Pour comprendre cela, il faut rappeler que la modernité réside non seulement dans le passage de l’hétéronomie à l’autonomie mais également dans le passage de l’absolu au relatif, du fanatisme au scepticisme. Au sortir des Guerres de religion, l’homme européen prend le pouvoir sur son destin et, faisant le deuil de l’absolu, il reconnaît simultanément sa faillibilité, sa finitude. La laïcité est fille de cet orgueil et de cette modestie, de l’audacieuse émancipation et de la sage tolérance. Une sagesse à l’œuvre chez Benjamin Constant, l’un des plus grands penseurs libéraux, lorsqu’il écrit : « Que l’autorité se borne à être juste, nous nous chargeons d’être heureux ». Il y a priorité du Juste sur le Bien car désormais, de son Bien chacun est juge. Ce n’est pas à une instance surplombante, Eglise ou Etat, de le fixer et de l’imposer. Dans le respect des règles de droit, nous voulons mener notre vie comme nous l’entendons, comme ça nous chante, à la lumière de nos propres choix de conscience. Aucune conception du Bien ne doit prévaloir, aucune croyance ne doit régner.
D’où le fait que, dans nos sociétés, le vivre-ensemble soit le contraire d’un vivre ensemble ; ce n’est pas un vivre à l’unisson, fusionnel ou communautaire, mais un vivre à distance, indépendant, chacun selon ses convictions, ses envies, ses aspirations, libre des autres et en paix avec eux. Telle est la liberté des Modernes, « cette paisible jouissance de l’indépendance privée » comme dit encore Benjamin Constant.

C’est cette liberté des Modernes qu’invoquent tous les défenseurs du voile, en France comme à l’étranger. Je me souviendrai toujours des propos tenus par un jeune manifestant musulman interrogé dans le cadre d’un reportage durant les semaines précédant le vote de la loi : « Nous ne revendiquons aucun privilège, nous voulons que l’école soit à l’image de la société telle qu’elle est. » Il n’invoquait pas le Ciel. Il n’était pas un confident du Très-Haut mais un porte-parole du monde réel. Il ne voulait pas soumettre l’école à une vérité transcendante, il contestait la transcendance indue de l’école, son privilège d’extraterritorialité, et demandait qu’elle soit absorbée dans l’immanence du social. Ferdinand Buisson lui aurait rétorqué qu’il ne revient pas à l’école d’être à l’image de la société mais de la tenir à distance. Il aurait pu se référer non seulement à Kant mais également à Pascal, penseur chrétien de la distinction des ordres. La vie humaine, nous dit Pascal, n’est pas d’un seul tenant. Elle se déploie sur trois registres : l’ordre de la chair, l’ordre de l’esprit et l’ordre de la charité. La charité est située au sommet de l’échelle, elle témoigne de Dieu et porte son empreinte. Mais si le principe religieux reste le principe suprême, il n’est plus hégémonique et englobant, il oriente les âmes et ne gouverne plus les intelligences. Pascal, et c’est en cela qu’il est éminemment laïque, proclame la séparation des ordres. « Tout l’éclat des grandeurs de chair n’a point de lustre pour des gens qui sont dans les recherches de l’esprit et la grandeur des gens d’esprit est invisible au roi, au riche, au capitaine, à tous les gens de chair. » Pascal reconnaît l’indépendance de l’ordre spécifiquement spirituel. Il circonscrit le territoire de l’esprit. Et ce territoire, écrit Péguy au moment où se crée l’école républicaine, est celui de l’instituteur : « Ce n’est pas un président du conseil, ce n’est pas une majorité qu’il faut que l’instituteur dans sa commune représente. Il est le seul et inestimable représentant des poètes et des artistes, des philosophes et de tous les hommes qui ont fait et qui maintiennent l’humanité. Il doit assurer la représentation de la culture. »

Ce texte est d’autant plus émouvant qu’il témoigne d’un monde enseveli. Certes, les enseignants défendent jalousement leur indépendance et ne manquent pas une occasion de montrer qu’ils ne sont pas les représentants du gouvernement. Mais combien sont-ils à se vivre encore comme les représentants des poètes et des artistes ? Bien sûr, le public a changé. Dans un livre-enquête publié à l’aube de notre siècle et intitulé Et pourtant ils lisent, le sociologue Christian Baudelot constate que « la pratique de la lecture n’est plus parmi les jeunes l’objet d’une valorisation et de légitimation aussi forte qu’il y a trente ans » : « Finis les ermitages et les isolements, les nouveaux moyens de communication, télévision, presse, magazine, téléphone portable, ordinateur, console de jeux, engendrent et forment peu à peu l’esprit à de nouvelles catégories mentales de perception et de réception. »
Mais au diable la nostalgie ! Le sociologue refuse de se désoler de la disparition de cette lecture monastique et révérencieuse. Que cette pratique soit devenue une activité ordinaire est une bonne nouvelle pour une société qui met son point d’honneur à ne s’agenouiller devant rien et à ne prescrire aucun modèle. Le sociologue demande donc aux enseignants qui pratiquent encore la culture comme culte un ultime effort pour entrer enfin dans l’âge séculier.

Et le sociologue a été entendu. Dans un monde régi par la distinction des ordres, l’enfant ou l’adolescent était la même personne que l’élève mais ne se confondait pas avec lui. Une métamorphose subtile s’opérait dans la classe. L’enfant se séparait de ses humeurs, de ses affects, de ses besoins immédiats. Il se détachait de ses appartenances, il n’était plus rivé à lui-même et à son environnement, il devenait autre et c’est de cet autre, exclusivement, que s’occupait le maître. Les psychologues et les pédagogues refusent depuis longtemps cette distinction. Dans les années 1920, le philosophe Alain leur répondait déjà que « l’école n’est pas une famille plus grande ». L’enfant n’est pas l’enfant du maître, mais son élève.
À l’époque d’Alain, c’est la blouse qui faisait de l’enfant un élève et signifiait que, pour être instruit, il fallait s’abstraire de soi-même. Je n’ai pas porté la blouse, sinon dans le primaire, mais j’ai bénéficié de cette distinction. À présent, elle s’estompe. Il n’y a plus ni élève, ni enfant : nous sommes entrés dans l’ère du « jeune ». Toujours le même et toujours lui-même, à la maison, dans la rue, dans la cour de récréation, dans la classe ou sur Facebook, le « jeune » est un individu, certes en devenir, mais déjà sûr de ses choix, maître de la hiérarchie de ses buts personnels. La liberté des Modernes que Benjamin Constant, d’accord en cela avec Kant, réservait à l’adulte, revient de droit au « jeune ».
C’est à ce moment précis que la laïcité libérale se retourne contre la laïcité républicaine et que l’école change de mandat. Il ne lui incombe plus de représenter la culture et d’y conduire les élèves, mais de former les jeunes et – voici le mot-clé – de s’ouvrir sur la vie. On ne dit plus avec Alain : « L’école est un lieu admirable où les bruits extérieurs ne pénètrent point. J’aime ces murs nus. » On se félicite, avec le sociologue François Dubet, de voir que « les murs de ces sanctuaires s’effritent devant la force des demandes sociales et des revendications individualistes ». Les murs s’effritent : la vie force les portes du temple, le pluralisme démocratique met la transcendance républicaine à la raison, la société, avec ses besoins, ses modes, ses marques et ses emblèmes, déboule à l’école.

Reste à comprendre un paradoxe : au moment où triomphe la laïcité libérale dont se réclament les défenseurs du voile, le voile est interdit. Pourquoi le voile est-il resté à la porte de l’école ouverte et dé-sanctuarisée ? Pourquoi la vie et pas le voile ? Peut-être les motifs profonds qui ont inspiré cette soustraction ont-ils beaucoup à nous dire sur le « Nous » que nous formons.

La suite demain…[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Moncef Marzouki, la transgression en politique

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Moncef Marzouki

Au lendemain de l’élection tunisienne, l’omniprésence médiatique du parti islamiste Ennahda – certes justifiée par sa victoire incontestable, avec 89 sièges sur les 217 de l’Assemblée Constituante – a laissé dans l’ombre un acteur politique important : Moncef Marzouki, président du Congrès pour la République, formation arrivée en deuxième position avec 29 sièges. Fort de ce succès, de plus de trente ans d’opposition et de son indéniable charisme tribunicien, Marzouki a été désigné candidat à la Présidence de la République à l’issue d’un accord tripartite conclu hier par les principales forces politiques de la Tunisie nouvelle.

Marzouki l’intransigeant

C’est dans la défense des droits de l’homme que Moncef Marzouki commence son engagement politique : il intègre en 1980 la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH), dont il deviendra président en 1989. Toute sa vie, parallèlement à ses engagements politiques, il s’implique au sein des organisations de défense des droits de l’homme présentes en Tunisie, principalement la section tunisienne d’Amnesty International et surtout le Conseil National pour les Libertés en Tunisie (CNLT), qui prend en 1998 le relais d’une LDTH jugée trop sensible aux pressions du régime de Ben Ali.

Pendant toutes ces années, il fréquente les figures de la défense des droits de l’homme en Tunisie, notamment Sana Ben Achour (membre puis présidente de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates), Kamel Jendoubi (actuellement président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections), ou encore Sihem Bensedrine et Naziha Rjiba, journalistes et cofondatrices de la radio libre Kalima. Cependant, à partir de 1994 et de son exclusion du bureau de la LTDH, il prend ses distances avec ce milieu, dont il fustige volontiers les coups bas, les compromissions avec un régime qui se prétend réformateur, et le mépris pour la question sociale.

Ses idées politiques sont déjà bien arrêtées. Il associe aux valeurs traditionnelles de la gauche associative – État de droit, liberté d’expression, laïcité et féminisme – une préoccupation constante pour les revendications sociales, notamment celles de l’intérieur du pays (il est originaire d’un village de Bédouins du sud), qu’ignore trop souvent la bourgeoisie intellectuelle de la côte. Lorsqu’à presque cinquante ans, en 1994, il fait une entrée tardive en politique, son corpus idéologique est entièrement formé.

Son exclusion de la LTDH, au profit d’une tendance plus complaisante envers le régime Ben Ali, déclenche une véritable prise de conscience politique. Le médecin qu’il est réalise alors que la défense des droits de l’homme ne traite que les symptômes et néglige la maladie : les moyens de l’État policier de Ben Ali sont infinis, et les organisations de la société civile ne peuvent qu’être écrasées ou survivre en collaborant plus ou moins avec les institutions en place. Désormais, Marzouki fait du régime son ennemi numéro un.

Lorsqu’il participe à la création du CNLT, plus radical que la LTDH, il a déjà acquis ses galons de tribun politique, à travers une candidature de témoignage – bien vite avortée – à la Présidence de la République. En Tunisie, puis à l’étranger lorsqu’il est forcé à l’exil, il se fait un dénonciateur virulent du régime de Ben Ali. Jusqu’aux élections de 2009, qu’il appellera à boycotter, il ne cesse d’affirmer qu’aucun compromis n’est possible avec la dictature, qu’aucun droit ne doit être acquis par compromission avec le régime, et que sa chute est le préalable à toute discussion sur l’avenir de la Tunisie.

Pour structurer son activité politique, il lui faut un parti : ce sera le Congrès pour la République (CPR), qu’il crée avec Naziha Rjiba. « La » République, parce qu’il entend fonder la première véritable République Tunisienne – celle de Bourguiba n’étant, dit-il, qu’une dictature, et celle de Ben Ali une dictature pire encore.

Ennahda : je t’aime, moi non plus…

Jusqu’au-boutiste dans son opposition à Ben Ali, Marzouki se montre nettement plus enclin au compromis lorsqu’il s’agit de négocier avec les autres forces contestataires – particulièrement les islamistes d’Ennahda, qui en constituent la frange la plus cohérente et la mieux organisée. Il s’est déjà rapproché des islamistes lors de son passage à la LTDH, où il a pu constater qu’ils étaient, comme les militants gauchistes et libéraux, victimes de la répression du régime, mais suscitaient moins la sympathie des élites intellectuelles et laïques.
Cependant, au début des années 1990, s’il sympathise avec des islamistes dont il défend les droits, Marzouki est encore méfiant envers cette tendance politique. En effet, au-delà de son attachement à la laïcité, alors toujours vivace, il soupçonne les islamistes de ne respecter les libertés individuelles, voire de s’accommoder d’un certain autoritarisme – comme les Frères Musulmans dans l’Égypte de Sadate.

Le renversement s’amorce en 2001 : en créant le CPR, Marzouki intègre plusieurs anciens islamistes à son parti, qui a vocation à rassembler toutes les sensibilités de l’opposition. C’est toutefois en mai 2003 que se produit la véritable rupture. À Aix-en-Provence, lors d’une rencontre rassemblant pour la première fois l’ensemble de l’opposition tunisienne, le CPR s’associe aux islamistes d’Ennahda dans l’écriture d’une charte commune, qui sera la base de la Déclaration de Tunis du 17 juin 2003, dont Marzouki est l’un des maîtres d’œuvre, et qui reste le fondement de l’alliance entre les deux mouvements.

Cette Déclaration suscite la réprobation des autres partis de l’opposition de gauche. Les laïcs les plus radicaux, regroupés autour du Mouvement Ettajdid, refusent d’emblée de participer à son élaboration. Les deux grands partis de gauche, le Parti Démocrate Progressiste (PDP) et le Forum Démocratique pour le Travail et les Libertés (FDLT) participent aux travaux préparatoires de la Déclaration, mais s’abstiennent finalement de la signer[1. Le Mouvement Ettajdid, rassemblé avec ses alliés au sein du Pôle Démocratique Moderniste (PDM), a obtenu 5 sièges à l’Assemblée Constituante ; le PDP a obtenu 17 sièges ; le FDTL (alias Ettakatol) a obtenu 21 sièges. Idéologiquement, ces trois partis se rattachent à la social-démocratie laïque. Alors que le Mouvement Ettajdid et le PDP avaient axé une grande partie de leur campagne sur la dénonciation d’Ennahda et de l’islam politique, le FDLT a adopté une position modérée, sans pour autant se poser en allié potentiel d’Ennahda. Au lendemain des élections, Mustapha Ben Jafaar, secrétaire général du FDLT, a indiqué que son parti examinait la possibilité de participer à un gouvernement de coalition aux côtés d’Ennahda et du CPR. En vertu de l’accord tripartite signé hier, il présidera l’Assemblée Constituante]. Car bien que largement consensuelle, et affirmant l’égalité entre hommes et femmes, la Déclaration n’utilise jamais le mot de « laïcité » et préfère exiger, de manière plus ambiguë, « le respect de l’identité du peuple et de ses valeurs arabo-musulmanes, la garantie de la liberté de croyance à tous et la neutralisation politique des lieux de culte ».

Marzouki se retrouve alors dans une position particulière : avec la défection du PDP et du FDTL, il devient malgré lui le représentant non-officiel de cette gauche qui accepte de s’allier avec les islamistes – un statut qui lui vaudra, tour à tour, les compliments de ceux qui louent son sens du compromis et les griefs de ses anciens alliés laïcs qui l’accusent de trahison.
Au-delà des contingences stratégiques, ce compromis avec les islamistes revêt une dimension idéologique : sans s’aligner sur les positions d’Ennahda sur la place de la religion dans la sphère publique, Marzouki leur cède néanmoins du terrain sur la question de la laïcité.

En particulier, dans un ouvrage publié en 2005[2. Le mal arabe – Entre dictatures et intégrismes : la démocratie interdite, 2005, L’Harmattan], Marzouki expose une vision de la question religieuse largement compatible avec celle des islamistes. Il y affirme que l’islam, l’appartenance à l’Oumma, est la « clef de voûte » de l’identité tunisienne, comme de toutes les identités arabes, et qu’au contraire la laïcité, c’est-à-dire la relégation de la religion dans la sphère privée, est un concept propre à un Occident chrétien, où l’Église formait une entité facile à définir et par conséquent, facile à exclure du champ politique. Ainsi, Bourguiba aurait « violent[é] » la Tunisie en voulant lui imposer une laïcité occidentale. Et Marzouki d’affirmer : « À la question, comment peut-on être laïque en terre d’islam, la réponse est qu’on ne peut pas l’être, à moins de l’être à la façon d’un corps étranger dans un organisme ».

Il est vrai que dans le même ouvrage, et plusieurs fois encore par la suite, il ne manque pas de préciser que, bien qu’il ne défende pas l’instauration d’une laïcité « à la française » en Tunisie, il entend néanmoins en voir appliquée « non la forme, mais l’essence », et notamment l’égalité entre hommes et femmes. Cependant dans ses discours, s’il insiste systématiquement sur la nécessité de défendre cette égalité des sexes, il s’abstient de mentionner d’autres droits qui appartiennent pourtant à « l’essence » de la laïcité, notamment une liberté d’expression incluant le droit de critiquer la religion[3. La liberté d’expression a été remise au cœur des débats sur la place de la religion en Tunisie, suite à des manifestations islamistes contre la diffusion, le 7 octobre 2011, par la chaîne Nessma TV, du film Persépolis, où Dieu apparaît sous les traits d’un vieillard barbu, alors que la représentation de Dieu est interdite par l’islam.].

Après la chute de Ben Ali, en janvier 2011, la volonté de Marzouki de constituer un gouvernement d’union nationale incluant notamment les islamistes n’est un secret pour personne. Étrangement, le discours de Marzouki envers les islamistes se fait alors moins souple. S’il refuse de les diaboliser et accepte de gouverner avec eux, il ne cesse, depuis le 23 octobre 2011, d’affirmer que lui-même et son parti resteront extrêmement vigilants sur les atteintes aux libertés publiques en général, et à l’égalité entre hommes et femmes en particulier. Il s’oppose en outre à l’instauration d’un régime parlementaire où une unique Assemblée détiendrait tous les pouvoirs, position que les islamistes défendent pourtant depuis les premiers jours qui ont suivi la fuite de Ben Ali.

C’est que Moncef Marzouki a compris que la faiblesse relative du CPR par rapport à Ennahda risque de le marginaliser au sein de la coalition, voire de le transformer en caution droit-de-l’hommiste d’un gouvernement islamiste. Il doit donc faire valoir ses spécificités : des convictions de gauche en matière économique, alors qu’Ennahda est plutôt libéral économiquement et socialement, et surtout un bilan irréprochable en matière de défense des libertés individuelles, alors que le Mouvement de la Tendance Islamique, ancêtre d’Ennahda, s’était doublement compromis : par des positions anti-laïques radicales et une collaboration avec la dictature de Ben Ali entre 1987 et 1988.

Dans ses futures relations avec son allié islamiste, il lui faudra apprendre à combiner la rigidité morale dont il s’est longtemps prévalu, avec la force de compromis dont il a fait preuve. Un équilibre délicat pour Marzouki l’intransigeant, le tribun, le dénonciateur. Un défi à relever pour Marzouki le tacticien. Un dernier espoir, à 66 ans, de servir son pays, pour un homme politique dont l’originalité ne s’est pas démentie depuis plus de quinze ans.

Une première version de cet article a été publiée sur le site Arabsthink.

Les schtroumpfs à l’horizon 2015

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La politique est devenue une véritable aubaine pour ces marchands de savoir que sont les économistes, les statisticiens, les sociologues ou les géopolitologues. Nous vivons, paraît-il, le siècle de la connaissance. Cette attirance pour les choses de l’esprit serait une bonne nouvelle si elle ne donnait carrière aux experts. Voyez Bouvard et Pécuchet : entre la bêtise générale et le savoir spécialisé, il n’y a souvent qu’un pas. C’est justement ce pas que nos experts ont décidé de franchir avec une naïveté qui laisse pantois.

Assister à un débat politique aujourd’hui – que ce soit sur l’immigration, le nucléaire ou la cueillette des champignons – c’est regarder des spécialistes se battre au nom des faits. Comment peut-on prendre au sérieux des gens pareils ? Un esprit scientifique, par exemple, ne s’exprimera jamais au nom des faits. Il sait que les faits dépendent étroitement du modèle théorique qu’il se donne, cette armature fragile dont le caractère éphémère incite, non à la certitude, mais à la prudence. Un romancier, pour sa part, préférera s’intéresser aux fictions que les gens se racontent lorsqu’ils s’imaginent aimer pour de bon, ou vivre pour de vrai.

Parler au nom des faits est la manie intellectuelle des escrocs. Chacun va répétant qu’il connaît la réalité mieux que son adversaire, et lorsque le débat est lancé, il n’y en a jamais un pour rattraper l’autre. « Je suis désolé, dira l’un, je suis allé en banlieue, je sais de quoi je parle » . « Vous seriez étonné d’apprendre où j’habite », répondra l’autre. Le plus comique dans cette histoire est que l’expert a toujours l’air d’avoir passé un certain temps avec les faits. On dirait que les faits vivent dans leur petit monde, à la manière des Schtroumpfs, et que l’expert a dû se plier en quatre pour les étudier.

Il serait formidable qu’un expert reconnaisse publiquement la seule vérité qui vaille, à savoir que son savoir repose sur des bases extrêmement douteuses (ce qui n’a rien de déshonorant). Une telle attitude nous ferait basculer, subitement, dans le royaume de l’honnêteté intellectuelle. Cette éventualité est-elle envisageable à l’horizon 2015 ? J’en doute.

Terreurs allemandes, erreurs françaises

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« L’Allemagne souffre d’une peur historique de l’inflation, qui amena Hitler au pouvoir », nous dit-on depuis longtemps. Ces jours-ci, l’antienne connaît d’ailleurs un surcroît de succès.

C’est en son nom que l’on justifie un alignement mécanique de la politique monétaire française sur les choix allemands. Il ne faudrait point contredire lesdits choix, sous peine d’éveiller chez nos cousins germains le souvenir douloureux de leurs « heures les plus sombres ». Qui furent aussi un peu les nôtres, mais passons. L’Allemagne, lorsqu’elle plaide pour une « monnaie stable », un « euro fort » ou une « Banque centrale indépendante », ne défend pas du tout ses intérêts de puissance – ce qu’on ne saurait, au demeurant, lui reprocher – mais lutte contre une « phobie atavique ».

Voilà qui nous oblige à un silence grave, voire au renoncement pur et simple à la défense de nos intérêts propres. Préservons sans ciller un « euromark » surévalué, quitte à aligner comme des perles les plans de rigueur. D’ailleurs, opposer une résistance, ce serait être « germanophobe », et ça, c’est vraiment très mal.

Pourtant, à réécouter Jacques Sapir, invité de Ce soir ou jamais le 15 novembre dernier, on peut cultiver quelques doutes. L’homme se souvient en effet que l’hyperinflation allemande fut observée non au début des 1930, mais dix ans plus tôt, et que le mark fut stabilisé dès 1924. Quant à la situation allemande de 1930 à 1932, il nous la rappelle en ces termes : « un gouvernement dirigé par un économiste de centre-droit, Heinrich Brüning (…) a essayé de sauver la situation par des plans d’austérité qui sont grosso modo ceux qu’on impose à nos pays. Certes, il a sauvé les banques, mais le taux de chômage en Allemagne est passé de 12% à 37%, la demande intérieure s’est contractée de 44%, et quand Brüning est tombé en 1932, la voie était libre pour l’arrivée au pouvoir de von Papen, et après, d’Adolf Hitler ».

Un gouvernement dirigé par un « expert », une vaste entreprise de recapitalisation des banques, une politique déflationniste sans cesse plus rigoureuse, cela ne vous rappelle rien ? Une demande intérieure atone, un chômage qui explose sur fond de montée inexorable des « populismes », cela ne vous rappelle rien ?

Le taux d’inflation moyen dans la zone euro est actuellement de 3%, mais le taux de chômage lui, y dépasse 10%. Il existe donc, si l’on y tient absolument, d’excellentes raisons d’éprouver des « peurs historiques ».

En revanche, rien ne nous oblige à continuer systématiquement à nous tromper de « phobie ».

Encore un grand écrivain français de moins

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La nouvelle vient de tomber : Edouard Limonov, lauréat par procuration du dernier prix Renaudot, renonce à sa deuxième nationalité (française). Oubliées les longues heures d’attente au service de l’immigration du ministère de l’Intérieur à Paris, les rendez-vous pénibles avec un ministre de la culture fanfaron en pleines années 1980 [1. Lire l’excellent Discours d’une grande gueule coiffée d’une casquette de prolo à ce sujet], l’histrion de Kharkov sera désormais russe à 100%.

Par « devoir moral » envers le peuple, nous explique-t-il. Car l’ancien leader postpunk du Parti National-Bolchévique devenu figure de proue de l’opposition – y compris démocratique- à Poutine, entend se présenter à l’élection présidentielle russe de 2012. Dans les prochains mois, il ne se consacrera donc plus qu’à cet ambitieux dessein et pare par avance toute accusation de double allégeance.

Si, dans l’histoire, la France perd l’un de ses trop rares écrivains authentiquement déjantés, le fringant sexagénaire, lui, en tirera probablement une nouvelle source d’inspiration pour une œuvre littéraire qui se confond avec sa vie de vaurien. A moins qu’Edouard Limonov n’ait carrément décidé de se lancer en politique, il y a une quinzaine d’années, pour sublimer par l’encre et le papier tous les déboires et les avanies de sa « carrière » mouvementée.

Espérons que cette fois-ci, Limonov n’aura pas à repasser par la case prison pour nous livrer un nouveau récit plein de feu et de fureur…

Comment le changement a changé

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Je suis né à Paris le 30 juin 1949. J’ai donc grandi et passé une partie de ma vie d’adulte, personnelle et professionnelle, dans une France bien différente de celle que nous habitons aujourd’hui. Dans cette France de naguère, on croyait à la politique, c’est-à-dire à la force de la volonté collective, on avait foi dans le pouvoir des hommes de façonner leur destin. Dans cette France d’autrefois, l’Histoire semblait porteuse de sens.

Vinrent les années gauchistes, puis les années de reflux avant que, sous l’effet du combat antitotalitaire, s’opère la réconciliation avec la démocratie parlementaire et, comme on disait, « bourgeoise ». Mais même si le vote avait succédé à la révolte, il s’agissait encore de « changer la vie » comme le proclamait le slogan de la campagne présidentielle de Mitterrand en 1981.
Rien de tout cela n’est arrivé. Aiguillonnés par le sentiment démocratique de l’égalité des conditions, nous avons fait, certes, évoluer les mœurs, mais nous n’avons changé ni le monde, ni la vie. Sommes-nous devenus plus raisonnable ou, pour reprendre le célèbre mot par lequel Simone de Beauvoir termine ses mémoires, avons-nous été floués ?

À première vue, ce cheminement n’a rien d’original. Depuis que le monde est monde − ou du moins depuis que le monde est moderne −, c’est finalement le lot de toutes les générations. Les hommes, devenus autonomes, doivent composer avec la force des choses.
Mais, première nouveauté, ces grands objectifs ne semblent même plus être à l’ordre du jour.
Certes, on s’indigne à nouveau, parfois avec de bonnes raisons, et l’indignation fait même un tabac comme l’atteste l’opuscule de Stéphane Hessel. Mais qu’est-ce que l’indignation sinon ce qui reste des passions politiques lorsqu’on ne croit plus vraiment à la politique et dans son pouvoir de transformation ?
Cependant, deuxième et stupéfiante nouveauté, au moment même où nous devenons, toutes générations confondues, réalistes, l’impossible est survenu sans crier gare : le monde a changé, la vie a changé, et ce changement est radical. En 1968, nous disions : « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi. » Essoufflés, nous avons ralenti le pas, nous nous sommes arrêtés, et le vieux monde a disparu.[access capability= »lire_inedits »]

C’est à travers la notion de changement que l’homme se pensait comme l’auteur de son histoire, et voici que le changement le dépossède de cette prérogative.
J’ouvre le rapport remis le 28 janvier 2011 au Premier ministre par le Haut Conseil à l’intégration et qui porte sur « Les défis de l’intégration à l’école : recommandations relatives à l’expression religieuse dans les espaces publics de la République ». Je lis, chapitre 3 : « La pression religieuse s’invite au sein des cours et dans la contestation ou l’évitement de certains contenus d’enseignement. Ainsi les cours de gymnastique et de piscine sont évités par des jeunes filles qui ne veulent pas être en mixité avec les garçons. Cette dispense d’enseignement, parfois justifiée par des dérogations médicales de complaisance, pose le problème du vivre-ensemble entre filles et garçons. » D’autres faits similaires sont mentionnés un peu plus loin : « Il nous a été signalé que, dans certains quartiers relevant de la politique de la ville, les cantines sont peu fréquentées bien qu’existe une prise en charge des repas pour des familles défavorisées. Ainsi, dans plusieurs collèges des communes visitées par le HCI, la majorité des élèves de l’établissement ne fréquente pas la cantine scolaire pour des raisons principalement religieuses alors que des plats de substitution sont prévus. » Alors que des groupes se forment au sein des classes, et même à la cantine, le HCI exhorte solennellement l’école républicaine à assumer sa mission originelle : être le creuset où se fabrique le vivre-ensemble au-delà de la simple coexistence et tolérance des différences.

Après avoir passé l’agrégation de Lettres modernes en 1972, j’ai enseigné quelques années dans un lycée technique de Beauvais. Comme la plupart des professeurs de ma génération, j’étais partagé entre deux exigences : d’une part, le souci de transmettre la culture que j’avais acquise à mes élèves qui n’étaient pas des héritiers, afin d’accomplir ce que le poète Mandelstam a appelé la « splendide promesse faite au Tiers-État » ; d’autre part, la volonté de descendre de l’estrade, de démystifier et même d’abandonner l’autorité pédagogique dont j’étais investi et qui m’apparaissait comme une violence symbolique, pour reprendre la terrible formule de Bourdieu. Je voulais enseigner, je ne voulais pas être un maître. Allez vous débrouiller avec ça ! En tout cas, ni mon ardeur, ni ma mauvaise conscience ne me représentaient l’école comme le creuset du vivre-ensemble. D’ailleurs, à cette époque, personne ne parlait de vivre-ensemble. Le mot n’existait pas parce que la chose allait de soi. Certes, il y avait des conflits ou, comme on disait avec gourmandise, des luttes. Nous n’en avions pas conscience, mais la société conflictuelle dans laquelle nous évoluions était aussi une nation homogène.

Du fait de l’ampleur du phénomène migratoire et de la révolution des moyens de communication, la France a changé, la vie a changé, le changement lui-même a changé. Il n’est plus projet mais processus. Le changement n’est plus ce que nous faisons mais ce qui nous arrive. Et ce qui nous arrive de plus préoccupant aujourd’hui, c’est la crise du « vivre-ensemble », c’est-à-dire la crise de ce qui fait de nous un « Nous ». Cette crise prend, en France, la forme d’une querelle de la laïcité.

La suite demain…[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Le projet de réforme calendaire d’Eva Joly

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Certaines mauvaises langues prétendent que la candidate écologiste n’apparaîtrait plus dans les médias depuis quelques jours parce qu’elle serait gênée aux entournures par les négociations entre Cécile Duflot et le Parti socialiste. Je suis en mesure de révéler qu’il ne s’agit là que de contre-vérités ignominieuses certainement distillées par les relais du lobby pro-nucléaire. En réalité, Eva Joly s’est retirée afin de mettre la dernière main à son projet de réforme du calendrier, priorité de son programme présidentiel.

Bien entendu, le défilé militaire du 14 juillet sera remplacé par une parade citoyenne et les commémorations du 11 novembre rebaptisées « Fête de la Paix ». Mais bien au-delà, Eva Joly souhaite être le porte-drapeau d’une ambitieuse réforme calendaire. Grâce à la complicité d’un courant minoritaire d’EELV, j’ai pu me procurer le fameux document de travail.

1er janvier : Remplacement du Jour de l’An par une Fête commémorant la lutte contre le gavage des canards et des oies.

1er dimanche de janvier (ou deuxième, si le 1er janvier tombe un dimanche) : L’Epiphanie est considérée comme trop christianocentrée. Elle fait appel à la glorification monarchique par sa couronne offerte à celui qui trouve une fève, dont la fabrication n’est d’ailleurs guère écologique, placée à l’intérieur du galette même pas bio. Philippe Meirieu ajoute que demander à un enfant de se mettre sous la table, afin qu’il désigne successivement les destinataires des morceaux de galette, va à l’encontre de la condition enfantine.

L’Epiphanie est donc remplacée par une « Fête de la galette bio » sans fève ni couronne. Il sera par ailleurs déconseillé d’aller la quérir à la boulangerie autrement qu’à pied ou à bicyclette.

14 février : La Saint-Valentin, jusque là consacrée aux amoureux, est supprimée. Elle favorisait le patriarcat en étant fêtée le jour d’un saint-patron masculin. Une fête des amoureux et amoureuses LGBT et hétérosexuels est donc instituée sans aucune référence à un Saint. Et pour lutter contre le christianocentrisme, toute référence à des Saints est supprimée. Une commission réfléchira à attribuer pour chaque date une liste de prénoms masculins et féminins d’origines culturelles et cultuelles diverses.

Pâques : Est évidemment et définitivement supprimée pour les mêmes raisons. De toute manière, en calculer la date chaque année était trop compliqué. Elle est remplacée par une Commémoration contre le Nucléaire fixée le 11 mars, en mémoire de la catastrophe de Fukushima.

1er mai : La Fête du Travail est maintenue mais elle sera désormais équilibrée par une fête de l’Oisiveté (voir Pentecôte).

8 mai : La célébration de la capitulation allemande de 1945 est supprimée, considérée comme ferment de nationalisme.

9 mai : La Fête de l’Europe devient fériée. Mais elle est rebaptisée « Fête de l’Europe et de tous les citoyens du Monde », afin de ne pas stigmatiser les autres continents.

Ascension : L’ascension est supprimée pour les mêmes raisons que l’Epiphanie, la Saint-Valentin et Pâques. Afin de participer joyeusement à l’interdiction de l’emprunt des ascenseurs (hors handicap moteur lourd) dans un souci d’économie de l’énergie, une fête des escaliers est créée à la place de l’Ascension.

Pentecôte : La Pentecôte est remplacée par une Fête de l’Oisiveté afin d’équilibrer la fête du Travail, attendu qu’on ne doit pas perdre sa vie à la gagner.

Fête des mères : un grand débat a eu lieu autour de la candidate afin de savoir si cette fête serait maintenue. N’a t-elle pas été instituée par le Maréchal Pétain ? La supprimer ne serait-il pas considéré comme un mauvais signe en direction des femmes, déjà écrasées par les tâches ménagères ? Il a finalement été décidé de la rebaptiser « Fête des mamans », attendu que cela fait plus gentil et donc beaucoup moins pétainiste.

Fête des pères : Comme les femmes se tapent tout le boulot, la fête des pères est supprimée et remplacée par une « Fête commémorant l’interdiction de la fessée ».

Toussaint : Comme les autres fêtes stigmatisant les religions minoritaires, la Toussaint est supprimée. Le week-end de la Toussaint étant réputé pour sa mortalité routière, il est remplacé par une « Commémoration des morts de l’Automobile, par accident et/ou par pollution ».

25 décembre : Comme toutes les autres fêtes religieuses, Noël est supprimée et remplacée par une « Fête des enfants ». Comme ça, on pourra continuer à leur faire des cadeaux, si possible éco-citoyens. Il est en revanche interdit de les déposer sous un sapin coupé, l’arbre devant être impérativement replanté dans un délai d’une semaine.

Meurtre d’Agnès : pour le juge Rosenczveig, « les choses ont mal tourné »

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En pleine polémique sur les circonstances qui ont précédé l’assassinat d’Agnès, au Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), le président du tribunal pour enfants de Bobigny, Jean-Pierre Rosenczveig, figure emblématique de la gauche sociétale, a fait une déclaration pour le moins étonnante ce dimanche à l’AFP

Rappelons qu’un lycéen du même internat que cette collégienne de 13 ans a avoué l’avoir tuée et violée, et que l’établissement scolaire n’avait semble-t-il pas été informé par l’institution judiciaire du passé judiciaire exact de l’adolescent, pourtant déjà mis en examen un an auparavant pour viol.

Questionné par l’AFP sur d’éventuels dysfonctionnements judiciaires dans cette affaire, Jean-Pierre Rosenczveig a été catégorique : « un juge ne prend jamais de risque » a-t-il répondu, excusant donc à l’avance son collègue qui avait remis dans le circuit le meurtrier présumé d’Agnès : « Il était convaincu qu’il n’y avait pas de danger ».

Certes, dans cette même interview à l’AFP, le juge de Bobigny qualifie cette affaire d’ « extrêmement grave », mais pour en diminuer aussitôt la portée : « on a un juge qui, avec la caution du parquet, des psychiatres, des éducateurs, prend une décision, dans le cadre du contrôle judiciaire, qui est de bon sens, avec la décision de le faire partir de Nîmes – pour ne pas qu’il rencontre sa précédente victime- et l’obligation de l’internat », a expliqué M. Rosenczveig, avant d’ajouter : « ce sont des personnes normalement compétentes qui ont fait leur travail et malheureusement les choses ont mal tourné »

« Les choses ont mal tourné », on appréciera l’euphémisme à sa juste valeur. On présente régulièrement dans la presse Jean-Pierre Rosenczveig comme un défenseur acharné des droits de l’enfance. Il m’a plutôt semblé, ce dimanche, qu’il se souciait surtout de défendre l’infaillibilité de sa corporation.

Cachez cette Porsche 911 que je ne saurais voir…

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On nous bassine à longueur de journaux télévisés et d’éditos enflammés avec ce fameux modèle allemand. A force de nous rabâcher que notre pays se désindustrialise à la vitesse d’une strip-teaseuse à la dérive, nous avons désormais sur les épaules une pression d’enfer et de sacrés complexes vis-à-vis de nos voisins allemands. En fait, nous nous demandons bien à quoi ressemble ce modèle teuton, quelles recettes miracles appliquent-ils chez eux pour ne pas tomber dans une profonde dépression ? Est-ce encore une manière détournée pour nous dire que nous sommes trop fainéants, trop payés, trop grévistes et de toute façon incompatibles avec la mondialisation qui impose de nouvelles règles de vie ?

C’est-à-dire fermer sa gueule dans les usines (quand elles existent encore) ou dans la rue, par peur d’affoler les agences de notation. Nous avons bien compris que nos PME hexagonales n’étaient pas assez compétitives, qu’elles n’avaient pas la taille critique pour imposer leur leadership européen et que l’innovation était le nerf de la guerre économique. Malgré tout, ces mécanismes demeurent flous dans nos têtes d’éternels assistés. La vérité sur ce modèle allemand si performant a quelque chose d’impalpable, aussi obscure que les niches fiscales et le refinancement des banques. Les leçons de maintien économique dispensées par nos élites depuis les années 80 ont pourtant réussi à nous faire rentrer au burin quelques idées simples et générales. Nous avons fini par admettre que le succès de l’industrie allemande tenait à plusieurs facteurs. D’abord, un tissu de « grosses » PME débordantes d’imagination qui misent sur les nouvelles technologies, une vénération pour le métier d’ingénieur (roi chez eux, précaire chez nous) et surtout les exploits de leur balance commerciale grâce à des exportations florissantes qui font de l’Allemagne le champion des affaires dans le monde. Admettons que cette revue de détail soit séduisante et que nous pourrions y piocher quelques conseils pour « booster » notre économie. Nous ne sommes pas néanmoins naïfs au point de croire que ce modèle soit parfait et applicable à la virgule près chez nous.

Et pour cause, les tensions que connaît l’Allemagne sur son marché du travail avec un regain d’activité des syndicats laissent entrevoir que cette compétitivité allemande s’est faite (ici comme ailleurs) sur le dos des salariés. L’ouvrier allemand qui faisait rêver l’ouvrier français, italien ou espagnol des années 70 est aujourd’hui un lointain souvenir. N’empêche que leur industrie nationale réussit et exporte à tout-va ! Nous sommes-nous déjà intéressés aux produits allemands ? Ce « Made in Germany » qui fait fantasmer les analystes et les boursicoteurs.
Il y en a un qui, depuis 1963, ne connaît pas la crise, aucun signe d’essoufflement à l’horizon. Il s’agit de la Porsche 911, vitrine technologique et culturelle de l’Allemagne. Il s’est d’ailleurs passé un événement majeur au mois de septembre dernier sur le salon de l’automobile de Francfort que les médias dans leur ensemble ont mis sous silence. Ce n’est pas nouveau, depuis vingt ans, les voitures sont ostracisées à la télévision. Elles sont devenues le mal absolu, on les combat avec presque autant de vigueur que les menaces terroristes.

Alors, vous pensez, la présentation officielle d’une nouvelle 911 dont le moteur boxer de six cylindres développe 350 chevaux, qui abat le 0 à 100 km/h en 4,8 secondes et qui affiche crânement une vitesse de pointe de 289 km/h a peu de chance de faire la Une des journaux. Dans notre société qui n’a de ouatée que l’apparence, un tel engin politiquement incorrect est cloué au pilori de la bien-pensance. Pour ceux qui n’auraient jamais eu connaissance du matricule 911, nous pouvons leur rappeler qu’elle est la Porsche par excellence, le jouet absolu des Hommes, le rêve d’une vie et qu’accessoirement elle est la 7ème d’une lignée prestigieuse. Cette voiture de sport a évolué comme le bon vin.

Cette 7ème génération de 911 se plie, comme il se doit, à l’air du temps en matière de consommations réduites et de respect de l’environnement. Plus légère et moins polluante, elle demeure avant tout un concentré de technologie et de plaisir pur. Pour ceux qui auraient raté les épisodes précédents ou qui seraient hermétiques à la magie automobile, la 911 a gagné ses galons de mythe entre les mains expertes de Steve McQueen, Björn Waldegaard ou Paul Morand. Ce n’est pas simplement une voiture avec quatre roues, c’est beaucoup plus, pour les hommes épris de liberté et de dépassement de soi. On peut donc légitimement se demander si le miracle du modèle allemand ne tiendrait pas en partie dans cet objet fantastique qui reste inabordable au commun des mortels. Car cette 911 est l’incarnation du travail tout simplement bien fait qui implique, à la fois, le respect de ses producteurs et de ses consommateurs. Une voiture pensée et construite par des hommes qualifiés, fiers de leur savoir-faire ayant toujours à l’esprit le souci de voir plus vite, plus beau et plus sûr pour satisfaire au mieux leurs clients.

Que l’on produise des voitures à 10 000 ou à 100 000 euros, on peut déjà s’inspirer de cette exigence-là.

« En Algérie, l’individu ne s’est jamais émancipé »

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Renvoyé, il y a huit ans, de son poste de haut fonctionnaire au ministère algérien de l’Industrie, Boualem Sansal s’emploie désormais à écrire des romans couronnés à l’étranger et interdits dans son pays natal. Le Village de l’Allemand[1. Le Village de l’Allemand, Gallimard, 2008.], où il osait un parallèle entre islamisme et nazisme, lui a valu des menaces de mort et une avalanche d’insultes. L’écrivain récidive avec Rue Darwin[2. Rue Darwin, Gallimard, 2011.] Il y est question des turpitudes familiales de la puissante tribu des Kadri, gérée d’une main de fer un demi-siècle durant par une maquerelle de haut vol, la Djéda, dont l’habileté à composer avec tous les régimes, qu’il s’agisse de l’administration française ou du FLN, fait un personnage quasi allégorique de l’histoire algérienne.

Paulina Dalmayer. La rue Darwin n’existe plus : elle porte désormais le nom d’un certain Benired Mohamed. « C’est une conception du monde qui s’en était allée par la volonté d’une délibération municipale », écrivez-vous… Comment définiriez-vous cette nouvelle « conception du monde » qui s’est imposée en Algérie ?

Boualem Sansal. Il s’agit d’une manière de penser qui exclut la notion d’universel. Il y a « nous » et les « autres », « moi-musulman » et « vous-chrétiens », « moi-pauvre » et « vous-riches ». Le vocabulaire reflète cette vision dichotomique du monde qui fait croire aux gens qu’ils sont au centre de tout, entourés d’ennemis, de colonialistes, d’impérialistes et d’on ne sait qui encore… Des générations naissent et grandissent prises dans les rouages de cette machine. Le cerveau est une pâte molle que l’on forme et déforme comme on veut.

PD. En la matière, les islamistes n’ont rien à envier à l’administration ou aux militaires. Fuir en silence devant l’islamisation est un grand crime, dites-vous, car l’islamisation est « un crime contre l’humanité à venir ». Mais que faire, à part dénoncer ? Existe-t-il des moyens d’agir ?

BS. On dirait que les islamistes ont des pouvoirs magiques ! Évidemment qu’il faut agir ! Maintenant, que faire ? Pour construire une maison, il faut que plusieurs corps de métiers agissent ensemble, un homme seul ne peut pas le faire. Eh bien, c’est la même chose : les enseignants agissent à leur niveau, dans les écoles et les universités ; tous ceux qui ont les moyens d’agir, les associations, les ONG, doivent mener le combat, au besoin de manière violente. Parce que si on ne peut pas conquérir sa liberté par des moyens pacifiques, il faut la prendre par la force. Un homme qui est esclave n’est pas un homme.[access capability= »lire_inedits »]

PD. Par la violence ? Vous ne pouvez pas justifier le terrorisme ou l’arbitraire au prétexte qu’ils s’attaqueraient aux islamistes ! Ne serait-ce pas le plus sûr moyen de décrédibiliser le combat pour la démocratie ?

BS. Il faut en finir avec la naïveté et l’hypocrisie. Ce sont elles qui ont amené au pouvoir des hommes comme Staline, Hitler et tant d’autres, dont certains y sont encore, et dont les victimes se comptent par dizaines de millions. En se taisant, en refusant le combat absolument légitime auquel le devoir les appelait, ceux qui ont laissé faire ont été, en quelque sorte, des complices de ces monstres. Devons-nous, à notre tour, au nom de la démocratie ou de la realpolitik, laisser prospérer des monstres ? Face à l’islamisme, nous devons rester inflexibles : son projet est la mort de l’humanité, du moins celle qui refuse ses diktats. Combattre pour sa liberté, c’est de la légitime défense. Ce n’est pas décrédibiliser la démocratie, c’est la renforcer. Or, la démocratie est la plus grande conquête de l’homme. Reste, évidemment, la question des moyens : bien sûr, il faut absolument et clairement refuser le terrorisme. Nous ne devons en aucun cas recourir à une telle abomination. Nos armes à nous, ce sont le droit, l’éducation, la vigilance, la politique, mais aussi, si c’est vraiment nécessaire, la force utilisée de la manière la plus intelligente possible.

PD. « Un monde sans imams serait nettement plus sûr », écrivez-vous. Admettons. N’oubliez-vous pas que la religion, quelle qu’elle soit, répond encore et toujours au besoin d’espoir, de réconfort et de sens des hommes ?

BS. La religion n’apporte rien du tout. Quand on veut dominer, on fabrique un discours qui soit efficace. Le communisme s’appuyait sur le dogme marxiste-léniniste qui a fait vibrer des millions de gens, la religion s’appuie sur un autre dogme. C’est tout. Il ne faut pas se laisser bercer par la beauté du discours. L’islam fait vibrer les jeunes, oui, et alors ? Pour autant, il ne s’agit pas de renoncer à appréhender la complexité : il y a l’islam et il y a le Coran. On peut croire ou pas à l’histoire que raconte le Coran, cela n’a aucune importance. L’important, c’est de comprendre les processus par lesquels cette histoire a été socialisée et de les combattre en donnant aux citoyens les armes intellectuelles et morales qui leur permettent de résister à toute tentative de subjugation. Car ces processus qui résultent de l’intervention des imams, de l’École, de l’État me paraissent extrêmement dangereux. En Algérie, comme dans beaucoup de pays arabes, l’islam est religion d’État – c’est l’article 2 de la Constitution algérienne. Il faut oser le dire : l’islam doit être expulsé par la porte de la Cité, ou plus précisément de l’espace public. Et il faudra ensuite l’empêcher de revenir par la fenêtre.

PD. L’un de vos personnages, Daoud, arabe et musulman, devient David. En lui infligeant cette transformation, ne prenez-vous pas une forme de revanche personnelle ?

BS. Je ne vois là rien d’extraordinaire. Il y a bien des juifs qui se convertissent au christianisme ou des chrétiens qui deviennent musulmans. Je suis quelqu’un de très tolérant et je conserve mon affection pour mes amis quels que soient les horizons d’où ils viennent. Tant que leurs convictions ou croyances s’inscrivent dans une démarche strictement personnelle, tant qu’ils ne recourent à aucune forme de prosélytisme, ils me restent très proches. J’ai beaucoup de sympathie pour toutes sortes de gens, je dirais même que j’aime tout le monde…

PD. Sauf les imams…

BS. C’est vrai. J’aime tout le monde sauf les imams. L’imam est un bonhomme très dangereux puisque, dans l’univers musulman, il n’y a pas d’Église, pas de hiérarchie. Dans toutes les religions, autant que je sache, il y a la vocation mais aussi l’apprentissage : devenir curé ou rabbin, c’est apprendre un métier et de surcroît un métier très complexe. Dans l’islam, n’importe qui peut s’autoproclamer imam. Comme j’ai étudié le Coran à l’École, je pourrais, moi aussi, décréter que je suis imam. Ma phobie de l’islam vient largement de cela. D’ailleurs, c’est aussi à cause de cette particularité que nombre de pays arabo-musulmans ont, par la voie constitutionnelle, érigé l’islam en religion officielle : cela permet à l’État de surveiller qui prêche quoi et où, d’espionner les mosquées. C’est ainsi qu’on justifie l’État policier. Le résultat, c’est que, pour échapper à cette surveillance, des imams prêchent dans les garages, dans les caves, dans les bois. Puis l’État forme des « contre-imams » chargés de propager des discours contraires à celui des « vrais » imams. Au final, nous assistons à une guerre à l’intérieur de l’islam avec des services secrets qui, dans chaque commune, infiltrent les milieux religieux. J’ajouterai que beaucoup, de part et d’autre, font ça pour l’argent qu’ils gagnent notamment en vendant des talismans et autres gris-gris. Dans cet univers magique, il y a beaucoup de types bizarres ou de charlatans. Or, les croyants autant que les non-croyants ont besoin de règles claires.

PD. De manière générale, vos romans, loin de la mythologie de l’Indépendance, donnent le sentiment que les Algériens subissent leur histoire plus qu’ils ne la façonnent, toujours avec cette espèce de fatalisme qui leur serait propre…

BS. Cet état de « minorité » ou de sujétion est peut-être propre à tous les peuples arabo-musulmans qui n’ont jamais conquis leur autonomie à l’égard du pouvoir temporel ou religieux. En Algérie en particulier, l’individu ne s’est jamais émancipé, au contraire, il demeure toujours le membre d’un groupe dont il subit la loi, la tribu, la famille, l’Oumma. Entre deux irruptions de l’Histoire qui provoquent des réactions éruptives, enflammées, inattendues, il sombre dans une apathie très méditerranéenne : on accepte tout passivement et brusquement, on se révolte. C’est ainsi qu’en octobre 1988, quand les gens sont descendus dans la rue, on a assisté à un début de « printemps algérien ». Le pouvoir a pris peur et a fait pas mal de concessions. Et au lieu de profiter de ce moment de liberté pour jeter les bases d’un État démocratique, la population s’est laissé emporter par l’euphorie de la « victoire », qui a duré trois ans ; au final, on n’a rien construit. L’armée a saisi cette occasion pour mener un travail souterrain et reprendre d’une main ce qu’elle avait donné de l’autre, plus encore par la corruption que par la force des baïonnettes. Quant aux islamistes, ils ont traité directement avec la population, parvenant ainsi à se doter d’une assise sociale très importante. Tout cela a abouti à une guerre civile qui dure encore bien qu’avec une intensité beaucoup moindre.

PD. « La guerre n’est connue que par la paix qu’elle engendre », écrivez-vous. La guerre d’Indépendance ayant engendré une paix médiocre, partagez-vous la nostalgie de l’époque coloniale exprimée, mezzo voce, par certains de vos compatriotes ?

BS. En effet, les gens se sont battus pendant sept ou huit ans pour l’indépendance et qu’ont-ils obtenu ? Même pas la tranquillité. C’est qu’en réalité, la guerre a été menée sous divers étendards. Certains l’ont faite au nom de l’islam : ils parlaient de djihad et se définissaient comme musulmans plus que comme membres de la Nation. D’autres invoquaient le nationalisme, mais il était idéologiquement creux. La notion de nation arabe « une et indivisible » était totalitaire, puisqu’elle niait les identités réelles, mais aussi très bizarre. Enfin, beaucoup se sont battus au nom des valeurs occidentales, de la liberté, des droits de l’homme. En tout cas, jusqu’à ce que la colonisation impose artificiellement l’unification du territoire, l’Algérie n’avait jamais été unifiée. C’est seulement durant les cent trente années de la colonisation que les gens ont commencé à sentir qu’il existait un lien entre eux, que ce fût la religion ou la langue. Il ne faut pas oublier que la nation s’est construite contre la France, mais sous sa bannière.

PD. Dans le monde vacillant, chaotique, tantôt apathique et tantôt violent que vous décrivez, les femmes apparaissent, au contraire, très déterminées, courageuses dans leurs combats et dans leurs convictions. La femme serait-elle l’avenir de l’Algérie ?

BS. J’en ai plus que la conviction. C’est un phénomène que j’ai observé toute ma vie : les hommes sont très fragiles, quand bien même ils peuvent être brillants et réussir professionnellement. Je ne sais d’où vient cette fragilité masculine, peut-être du fait que les hommes vivent à l’extérieur et qu’ils sont, en conséquence, exposés à tous les courants d’air. Les femmes sont le ciment de la société. Elles ont une force incroyable et, de surcroît, elles l’exercent sans ostentation, considérant que c’est une chose normale. Et pendant qu’elles font tourner la machine, les hommes vont dans les cafés et se lamentent…

PD. Cette insoupçonnable énergie des femmes pourrait-elle être le ferment d’une nouvelle Révolution ?

BS. Elle est le ferment d’une révolution, d’une révolution silencieuse. Elle est en train de se faire. 80% des femmes sont dans la vie active à présent, elles n’étaient même pas 1% en 1962. C’est une marche lente mais porteuse d’espoir. Et il ne faut pas oublier les jeunes qui jouent un rôle de plus en plus important dans la société. Intellectuellement et culturellement, ils s’émancipent beaucoup plus tôt de leurs parents, donc de la tradition.

PD. En attendant, le monde arabe est en ébullition et l’ordre règne en Algérie. « Après le foot, les mots croisés sont le hobby chéri de l’Algérien lettré », dites-vous. Ces honorables passions nationales n’expliquent sans doute pas à elles seules cet immobilisme…

BS. Si les Algériens ne font pas la révolution, c’est parce qu’ils ne croient plus en eux-mêmes et en leurs élites. J’ai déjà évoqué les événements de 1988, l’euphorie, puis les destructions inimaginables, les morts, les disparus. Nous sommes restés sur cet échec d’il y a vingt ans avec le sentiment d’avoir été trahis par l’armée, la société civile, les intellectuels. Pour nombre de ces acteurs, la crise de 1988 a d’ailleurs été un tremplin social qui leur a permis d’acquérir des positions importantes. Du coup, la population voit l’armée comme une bande de voyous et déteste la société intellectuelle. Et j’ai bien peur que les Égyptiens, les Tunisiens ou les Libyens vivent la même déception avec une non moindre intensité.

PD. Seriez-vous sceptique quant aux lendemains des « lendemains qui chantent » ? N’attendez-vous pas un progrès des révolutions arabes ?

BS. Sur ce point, je suis en effet plutôt pessimiste. Une fois l’exaltation tombée, le retour à la vie de tous les jours, petite et mesquine, sera très douloureux. Les gens vont observer le théâtre du pouvoir et ils verront des choses abominables. Nous avons connu cela et l’Égypte le connaîtra à son tour, car l’armée ne lâchera jamais rien. En revanche, je suis assez serein pour la Tunisie qui est un petit pays doté d’une administration en bon état. Le rôle de l’Occident sera également très important. Espérons qu’il ne se soumettra pas aux fausses alternatives d’antan en se demandant qui il va jouer contre qui. Il faut aider tout le monde, y compris les islamistes dès lors qu’ils seront une force politique.

PD. La liberté de parole, que vous parvenez d’une manière ou d’une autre à préserver, ne risque-t-elle pas, paradoxalement, de légitimer le discours officiel qui prétend que l’Algérie est un pays libre, démocratique et pluraliste ?

BS. C’est un risque et il est très troublant pour moi. Je ne sais pas comment échapper à ce piège, car me taire serait pire encore. De fait, à entendre le discours officiel et les rappels constants de l’existence de 150 journaux, on pourrait penser que nous sommes plus libres en Algérie que vous en France ! Alors oui, nous servons de caution, nous contribuons à solidifier la façade démocratique que le pouvoir a construite. Que faire ? Partir ? Oui, je pourrais partir. Mais partir revient à leur céder la place. Bref, en restant comme en partant, on court le risque d’aider le pouvoir. Ce qui me conduit à penser que mon devoir est de rester, c’est que la bataille se mène sur deux fronts : ce n’est pas tant la dictature qui est responsable de notre régression culturelle que l’islamisme. Et s’il peut sembler romantique de résister à une dictature, l’islamisme, c’est une autre affaire. C’est une pression constante des voisins, des gens dans la rue, c’est la peur de pendant le ramadan… Cela détruit l’homme. L’encéphalogramme culturel de l’Algérie est plat. Voilà pourquoi je reste.[/access]

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