Bernard Frank entouré de Maurice Rheims, Jean-Edern Hallier, Philippe Sollers.
Bernard Frank aura admirablement « raté » sa vie. Ce n’est pas une chose si aisée pour un écrivain qui avait la patte d’un écorché et un fond lancinant de mélancolie. Faut-il du génie pour bousiller une oeuvre, gaspiller son temps dans des mondanités et crécher chez l’habitant ? Le riche habitant de préférence, ce garçon n’étant pas complètement inconscient, il tenait à son petit confort.
Comme tous les surdoués, Frank avait démarré sa carrière littéraire sur un succès d’estime à un âge où l’on devrait plutôt potasser son droit, sa philo ou son histoire sur les bancs d’une triste université. Sa géographie universelle avait amusé : il y avait là un ton, une humeur et un style. Le milieu frémissait d’avoir trouvé sa nouvelle coqueluche. Repéré puis choyé, il avait même écrit dans Les Temps Modernes de Sartre. Un vrai sacre. C’était écrit, Frank obtiendrait le Goncourt avant 1960. Histoire de le faire patienter, on lui filerait l’Interallié, puis il nous produirait un joli roman dans l’air du temps chaque année et un chef d’œuvre tous les cinq ans.
Mais pour cela, il fallait être bien sage et obstiné, deux qualités dont Frank était malheureusement dépourvu. Les existentialistes, qui se déplaçaient alors en bande comme les maquereaux, ne lui pardonnèrent pas son roman Les rats. Ils s’étaient reconnus dans ces nuisibles rongeurs. Jean Cau, le secrétaire garde-chiourme de Sartre, avait été dépêché pour mater ce quartier-maître félon. Ce garçon manquait de respect et de savoir-vivre : on l’avait fait entrer dans la belle famille sartrienne et il vous crachait à la figure. Il allait payer son infamie. Pour qui se prenait-il ? Quand on a la chance d’avoir tonton Jean-Paul et tata Simone comme parents en littérature, on ne rue pas dans les brancards. Mais Frank n’avait pas le sens de la hiérarchie militaire et les oukases des amants du Flore l’indisposaient.
Spadassin esseulé des lettres, il mûrissait sa rancœur. Après s’être moqué des écrivains dits de Droite, ces fameux Hussards sortis de son imagination, ceux dits de Gauche se mettaient à le détester. Carton plein à St Germain ! Strike à la NRF ! Frank pouvait enfin se lancer dans la littérature, la vraie. Au lieu de cela, son caractère épidermique l’a poussé à répliquer. Grasset dans sa collection Les Cahiers Rouges republie cet hiver Le dernier des mohicans, la réponse de Frank au picador Cau. Ce recueil réunit quatre textes écrits en 53, 54, 55 et 56. Les trois premiers (Nos critiques, Contre Cau et Les Mandarins) n’ont que l’intérêt historique de nous replacer dans le contexte des luttes de pouvoir qui secouaient le monde de l’édition de l’Après Guerre. Une polémique, à vrai dire, assez pathétique où se mêlent attaques personnelles et considérations poussives qui donnent parfois la nausée.
La dernière partie qui s’intitule sobrement « Fin » est autrement plus excitante. Frank passe en revue les auteurs de son époque (Marceau, Blondin, Barthes, Robbe-Grillet et consorts) et ses désillusions sur le métier. C’est souvent méchant, juste et perforant. On jubile à cette salve qui gomme le Nouveau Roman : « Il me déplaît qu’un tempérament se métamorphose en dictature littéraire, tente de se faire passer pour l’unique chance de la littérature, surtout lorsque ce tempérament est maigre et somme toute ne s’est exprimé jusqu’ici dans aucun bon livre ». Fermez le ban ! On sourit à cette pique qui vise Nimier et ses « frères » d’armes : « Où sont-ils ces jeunes écrivains « insolents » de 1950 ? ».
On le prend en flagrant délit de mauvaise foi avec son péremptoire « jamais autant qu’aujourd’hui la littérature n’a été passion aussi vaine », lui qui y a consacré sa vie entière. Mais là où Frank touche en plein cœur, où sa plume se fait plus intime donc universelle, c’est lorsqu’il écrit : « Ce talent, si talent il y avait, le plus souvent exigeait pour s’épanouir des lieux étroits, malsains, qui permettent à la mauvaise foi de trouver sa vraie terre. Car, sans mauvaise foi, comment pourrions-nous encore écrire ? ». A défaut de grands livres, Frank aura laissé à la postérité des chroniques par centaines, comme une quête obstinée et talentueuse de cette « vraie terre ».
Le dernier des Mohicans de Bernard Frank (Grasset/Cahiers rouges), 2011.
Jean-Pierre Chevènement a tiré le premier. Normal, l’homme est connu pour son art d’avoir raison avant les autres. En fin de semaine dernière, il fut donc le premier à traiter Europe Ecologie-Les Verts de « secte fanatique », ce que personne n’avait encore osé faire, quoique tout le monde fût au courant depuis longtemps. C’est vrai, quoi. Quand on voit Cécile Duflot se contorsionner pour obtenir une circonscription parisienne aux législatives alors qu’il est de notoriété publique que la capitale est la ville la plus polluée de France !
Nicolas Sarkozy, qui aime à mettre ses pas dans ceux des gaullistes en dépit du différentiel ostensible de pointure, ne tarda pas à lui emboîter le pas. En déplacement mardi dans le Gers, où il allait serrer les mains calleuses de quelques paysans plus fauchés que leur blé, le président de la République stigmatisa vivement les écologistes, en dénonçant leurs positions « sectaires » sur l’agriculture. Quant à l’entourage présidentiel, il avait en partie préparé le terrain, en confiant il y a peu à Paris Match « nous avons en face de nous la gauche la plus sectaire d’Europe ».
Mais, s’il en est un que nous n’attendions pas, ni sur ce terrain là, ni sur aucun autre, c’est bien Robert Hue. Pourtant, n’omettant de céder à aucune mode, l’ancien communiste s’engouffra dans la brèche. Et, sans doute pour prouver qu’il bouge encore, il s’en prit à Jean-Luc Mélenchon en ces termes : « Mélenchon est dans une dérive sectaire. Et une partie de l’électorat communiste ne se retrouve pas dans cette démarche d’agression. Car, au final, l’excès dont il fait preuve risque d’hypothéquer la victoire de la gauche ». C’est vrai qu’en matière de démarche politico-sectaire, celui qui fut l’instigateur du NEP (nouvel espace progressiste) et du MUP (mouvement unitaire progressiste), sait de quoi il parle…
Qu’on se le tienne pour dit. L’adversaire, désormais, n’est plus « conservateur », « ringard » ou « dépassé », il est « sectaire », ce qui n’étonnera guère les téléspectateurs de France3, ayant appris hier soir que la campagne de Le Pen en 1988 fut financée par la secte Moon. Aussi méditera-t-on -parce qu’on n’est jamais trop prudent – ce conseil avisé de Marc Escayrol : « le meilleur moyen de se protéger contre la présence d’une secte est de se munir de produit contre les mystiques ».
A cinq mois de la présidentielle on voit refleurir la douloureuse question des parrainages. Ces fameuses 500 signatures d’élus qui permettent à un candidat potentiel de se présenter à la magistrature suprême.
Et comme tous les 5 ans, certains candidats, les petits mais pas seulement, enragent, menacent et dénoncent le système (« l’établissement » disait le Pen père) qui transforme cette pêche aux signatures en course d’obstacles.
La semaine passée, devant le congrès des maires (regroupant 3600 élus et autant de promesses de dons, pardon de paraphes) Marine Le Pen a plaidé pour le retour de l’anonymat du parrainage, comme avant 2001.
Le 22 novembre, elle a écrit en ce sens au premier Ministre pour lui demander cette réforme. Aujourd’hui, elle annonce disposer de 200 signatures et considère que le maintien du mode de sélection des candidats démontre une volonté de l’éliminer purement et simplement de la campagne. Veille rengaine utilisée par son père en 2002. Mais, dans cette lutte, elle a reçu des soutiens de choix. Le leader du Front de Gauche Jean-Luc Mélenchon, lui aussi candidat, est venu à son secours : « Le Front national a le droit d’être présent dans les élections, c’est ce qui a été décidé. Pas par moi, mais ça a été décidé. » Même ton rassurant du côté du ministre de l’Intérieur, Claude Guéant : « Eliminer de la possibilité de la candidature quelqu’un qui représente 17-18% des voix, cela pose problème. »
Evidemment, le même argument est valable pour Frédéric Nihous (les chasseurs, les traditions) ou Christine Boutin (les catholiques, les prisonniers, les démocrates). Bien sûr, ces deux derniers éventuels candidats ne menacent pas le président sortant et son rival socialiste. Et j’imagine que, pour un maire rural, accorder publiquement son parrainage au sniper de tourterelles ou à la dame BCBG n’a pas le même impact que de voir son nom accolé au logo du Front National.
Il semble en outre que les maires se sentent surveillés d’un peu trop près. Comme nombre d’élus ruraux, alors qu’ils avaient promis de voter pour des candidats de droite aux sénatoriales, se sont laisser aller dans l’isoloir, la majorité présidentielle serre les boulons. On appelle cela poliment des pressions amicales. Exemple : si tu donnes ta voix à Madame Le Pen, même au nom de la démocratie et du droit à la diversité des candidats, on expliquera à tes électeurs que tu es un affreux jojo. Valable aussi pour Philippe Poutou, mais avec une ampleur moindre question diabolisation.
Hélas, on n’exclura pas des pressions encore plus insidieuses, via les conseils généraux et régionaux ou bien les préfets : gare à qui tu parraines si tu veux qu’on finance ton rond-point sur la D26 ou ta médiathèque Mimie Mathy. Ou si tu ne veux pas qu’on te fusionne ton village avec les huit communes contigües sans autre forme de procès…
Cela posé, je me demande néanmoins si la droite a vraiment intérêt à bloquer une candidature de Marine le Pen. Je n’ai pas de vision paranoïaque de l’histoire, contrairement aux biographes de DSK. Où retrouverait-on les 13 à 20% que les divers sondeurs lui prédisent? Sans doute pas directement chez Nicolas Sarkozy : le ras-le-bol généralisé des électeurs FN, c’est logiquement un rejet du pouvoir en place… Mais on peut ne pas partager mon analyse et considérer que l’UMP est prête à toutes les éliminations pour faire un max de voix au premier tour.
Ce faisant, faut-il réformer les parrainages et aller vers une pétition citoyenne pour montrer l’audience des potentiels candidats, comme le propose Corinne Lepage (elle aussi candidate, au cas où vous l’auriez oublié, comme moi-même avant de préparer ma doc pour écrire ce papier) ? Autant dire que si le problème est d’avoir son nom associé à celui d’un candidat, ou d’une candidate considéré comme sulfureux, il est loin d’être résolu par un pseudo premier tour de votation populaire. Souvenons-nous de ces bataillons de sympathisants de gauche qui n’ont pas osé aller voter aux primaires socialistes de peur de finir fichés dans les ordis de Solferino. Sans compter que le parrainage n’est pas un premier tour de la présidentielle. C’est une opération administrative et technique, qu’on le veuille ou non. Et que le plébiscite pré-électoral, je n’aime pas trop.
Finalement l’anonymat avait peut-être du bon. François Fillon, dans sa réponse à la patronne du Front National, explique que la publicité des parrainages est rendue nécessaire par « la demande de transparence », des citoyens. Mais de quoi parle-t-on ? Est-ce qu’on demande à son maire ou à son conseiller général pour qui il a voté aux sénatoriales ? Est-ce qu’à la sortie de l’isoloir on nous demande d’afficher pour qui on a voté ?
Bizarre transparence, qui conduit à un seul résultat, l’instrumentalisation permanente de ces parrainages. Un marronnier de plus pour journalistes politiques (j’y cède) et une occasion de plus de faire campagne pour ceux qui font croire qu’ils ne pourront pas se présenter
Le Président de la République intervenait ce mercredi à l’occasion de la remise des écharpes d’or de la sécurité routière. A cette occasion, il a annoncé un train de mesures dont l’objectif est de réduire encore davantage le nombre des tués sur les routes.
Parmi ces annonces, deux retiennent notre attention. A partir du printemps prochain, il deviendra obligatoire de disposer d’un éthylotest dans sa voiture sous peine de contravention de première catégorie, à l’instar du fameux gilet jaune que la loi impose depuis quelques années. Si nous approuvons cette décision, nous regrettons qu’une amende de deuxième catégorie ne vienne pas sanctionner les automobilistes qui ont le mauvais goût de placer le fameux gilet fluo sur leur siège et qui -n’en doutons pas- trouveront tout aussi esthétique d’accrocher l’éthylotest à leur rétroviseur entre le fanion de l’OM et la fausse queue de castor.
En revanche, la décision du Président de la République de créer une Journée nationale des victimes de la route me scandalise personnellement. Non pas qu’une journée dédiée supplémentaire soit a priori gênante. Mais il s’agit d’un plagiat éhonté du projet de réforme calendaire d’Eva Joly que Causeur avait divulgué en début de semaine dernière. Qu’on s’entende bien : que le Président lise d’excellents sites aurait plutôt tendance à nous réjouir. Mais qu’il plagie la copie des petits camarades en s’attribuant le travail, tel la première Rama Yade venue, voilà qui n’est guère digne d’un chef de l’Etat.
Gare de Stuttgart. Photo : Alex - åšå¯çˆ±çš„上海人.
La nouvelle est passée totalement inaperçue, car elle ne s’inscrit pas dans l’air du temps, fort agité, il est vrai. Dimanche 27 novembre, le peuple du Land de Bade-Wurtemberg était appelé aux urnes pour se prononcer, par référendum, sur la poursuite ou l’arrêt des travaux de rénovation de la gare ferroviaire de Stuttgart. Le résultat a été sans appel : la poursuite des travaux a été approuvée par plus de 58% des votants, avec un taux de participation de près de 50% des électeurs, très élevé pour ce genre de consultation.
Ce résultat est d’autant plus remarquable qu’il survient moins d’un an après la victoire historique des Verts aux élections régionales du 27 mars 2011. Pour la première fois dans l’histoire de la République Fédérale d’Allemagne, un Vert, Winfried Kretschmann, devenait ministre-président d’un Land. Et pas n’importe lequel, puisque c’est celui qui abrite quelques-uns des plus beaux fleurons de l’industrie d’outre-Rhin, comme le siège et les usines Daimler-Benz. Ce succès des Verts (24,2%), qui dépassaient d’un petit point leurs alliés du SPD (23, 1%) avait été analysé, à l’époque, comme la résultante de deux facteurs : le traumatisme de l’accident nucléaire de Fukushima, qui venait de se produire et l’opposition résolue des écologistes à la rénovation de la gare, dit « projet S21 ».
Lancé à la fin des années 90, ce projet visait à adapter les infrastructures ferroviaires de Stuttgart, qui dataient du début des années 1920, au développement économique de la région. La vieille gare, construite par un grand architecte, Paul Bonatz, devait être en partie démolie : on n’en conservait que la partie centrale et la tour devenue emblématique de la ville. La nouvelle gare serait souterraine et rendrait possible l’accueil des TGV venus de France, ainsi que la mise en place d’une liaison directe vers l’aéroport.
Dès le début, les Verts du Bade-Wurtemberg, bien implantés dans les villes universitaires de Tübingen et Fribourg-en-Brisgau, ainsi que dans les quartiers « bobos » de Stuttgart, ont fait de ce projet le mal absolu. Crime architectural, contre la biodiversité (quelques arbres du parc du château voisin devaient être abattus), contre la santé publique (le percement des tunnels allait, selon eux, polluer à jamais la nappe phréatique) : la diabolisation de « S21 » allait bon train. Peu leur importait que cette nouvelle gare allait favoriser le développement des transports en commun, et alléger les embouteillages qui paralysent deux fois par jour les entrées et sorties de la ville : la raison verte ne s’embarrasse pas de ces basses considérations. La contestation prit même un tour violent avec plusieurs manifestations où les affrontements avec la police causèrent des dizaines de blessés de part et d’autre. Après plusieurs années de guérilla administrative, et une tentative d’arbitrage confiée à un ancien dirigeant de la CDU, Heiner Geissler, frappé sur le tard par la grâce écologiste, les travaux furent engagés au printemps 2010.
Les Verts ont cru leur heure de gloire arrivée avec l’accession de l’un des leurs à la tête de l’administration régionale, élu sur un programme dont l’arrêt de « S21 » était le point numéro un. Leurs alliés sociaux-démocrates étaient divisés sur le sujet, entre les « anciens » soucieux du développement économique du Land et du confort des salariés effectuant chaque jour le trajet domicile-travail, et les « modernes » faisant de la surenchère environnementale sur leurs partenaires écologistes. Pour mettre tout le monde d’accord, l’accord de coalition rouge-vert avait prévu que l’arrêt des travaux de la nouvelle gare serait soumis à référendum. Enivrés par leur victoire électorale, les Verts, confortés par une batterie de sondages effectués au cours de la controverse montrant une majorité d’opposants à S21, pensaient qu’ils allaient aisément surmonter l’obstacle référendaire.
Mais, comme les femmes, souvent peuple varie. L’on s’aperçut ainsi, dans les dernières semaines, que la crise économique et la défense de l’emploi prenaient le pas dans l’opinion sur la doxa écologiste. Mais il était trop tard pour reculer. Le 27 novembre au soir, Winfried Kretschmann ne pouvait faire autrement que de déclarer qu’il « acceptait » le verdict des urnes.
Cette affaire n’est pas passée totalement inaperçue de l’autre côté du Rhin, même si la presse n’en a pas fait état. Elle a conforté François Hollande dans une attitude de fermeté vis-à-vis des exigences programmatiques des Verts français, auxquels Martine Aubry, avant la primaire socialiste, avait tout cédé, ou presque.
Anne Lauvergeon, ancienne PDG d’Areva, et femme de gauche, a mis récemment au défi Dany Cohn-Bendit de soumettre la future politique nucléaire de la France à référendum. « Chiche ! » a répondu Dany, qui croit dur comme fer que le peuple français va, d’un cœur joyeux, mettre à bas l’édifice performant construit par la génération précédente. C’était juste avant « l’accident » Kretschmann, et il serait intéressant de savoir si, aujourd’hui, notre Dany serait aussi bravache…
Sans vouloir faire le martyr obscur, vous n’imaginez pas à quel point la situation est anxiogène, en ce moment, pour un militant et un électeur de gauche comme votre serviteur. Je sens bien que ça patine un peu, pour tout dire. J’ai beau savoir, pour y participer, que le Front de Gauche fait une bonne campagne de terrain et que ça paye toujours à la fin, pour l’instant, on avance encore dans le brouillard du silence médiatique.
Quant à François Hollande, dont nous avons déjà dit qu’il était le candidat PS préféré de la droite, il semble confirmer tous les désespoirs que nous avions mis en lui. Et cela va de l’anecdotique au structurel : il a un mal fou à trouver un siège de campagne, il cafouille dans des combinazione ridicules avec des écologistes de plus en plus sectaires, il se laisse piéger dans des débats comme le nucléaire ou le vote des étrangers aux municipales alors que le chômage grimpe en flèche. Et surtout, il fait des risettes à Bayrou, reproduisant l’erreur stratégique de son ex-compagne qui est celle des sociaux-démocrates depuis quelques années : cette vieille lune que les présidentielles et les législatives se gagneraient au centre alors que cela n’a jamais vraiment été vrai. Pour ne prendre que les présidentielles, si l’on excepte Giscard en 74 et Mitterrand en 88, sous la Cinquième République, on gagne soit à droite comme Pompidou en 69, Chirac en 2002 et Sarkozy en 2007 soit à gauche comme Mitterrand en 81 et Chirac en 95. D’ailleurs, si le centre existait, il aurait un vrai parti à lui, Borloo ne se serait pas dégonflé, Hervé Morin ne serait pas confondu avec un clarinettiste et Bayrou n’en serait pas à sa troisième candidature.
Et puis François Hollande oublie qu’il a en face de lui l’une des droites les plus dures qu’on ait vue depuis longtemps. Elle est dure parce que qu’elle a peur de l’extrême droite, de la crise de la dette, de son bilan calamiteux en matière d’emploi, de pouvoir d’achat et de sécurité. La sécurité, c’était son cheval de bataille. La droite a réussi à faire croire qu’elle seule s’en souciait vraiment. On aura beau objecter que la révolution culturelle de la gauche en la matière a eu lieu depuis longtemps et que le colloque de Villepinte, qui actait que la sécurité des citoyens était une priorité républicaine, date tout de même de 1997 quand Jean-Pierre Chevènement était ministre de l’Intérieur, rien n’y fait[1. Sous prétexte que sur les bancs de la gauche à l’Assemblée ou au Sénat, on ne réclame pas une loi d’exception à chaque fait divers atroce, l’accusation de mollesse rousseauiste coupable revient à chaque fois.].
Et que dit François Hollande face à cette nouvelle offensive menée par Claude Guéant ? Pas grand chose, à vrai dire. Il y a bien Manuel Valls, qui fait remarquer que la gauche n’est plus au pouvoir depuis dix ans et que ce n’est pas de sa faute si on en est à voler des surgelés avec des kalachnikovs dans la bonne ville de Marseille, et que cet échec manifeste est celui du gouvernement.
Devant la mollesse toute sociétale du candidat Hollande, on a l’impression que ce ratissage à droite, très à droite, avec des propos de plus en plus violents sur les immigrés, même en situation régulière, pourrait bien réussir.
Le comble, dans cette atmosphère décidément très sombre où l’on nous fait croire sur fond de panique économique que le choix est entre une UMP qui se fait de plus en plus poreuse face au FN et un PS qui discute de tout sauf de ce qui angoisse vraiment les Français, c’est que le réflexe immunitaire vient de la droite elle-même.
Plusieurs voix à l’UMP se sont effet élevées pour dire que non, la droite française, ce n’était pas ça et qu’il y avait des limites à ne pas franchir. Nous avons même cru entrevoir la silhouette lointaine et oubliée de Michel Noir soutenant qu’il valait mieux perdre les élections que perdre son âme.
Je ne sais pas s’il s’agit de calcul politique (certains pensant que les électeurs finissent toujours par préférer l’original frontiste à la copie) ou d’une indignation sincère. Sans doute les deux, et puis quelle importance… Ce qui est vraiment surprenant, c’est que les paroles que j’attendais de la gauche sont venues de …Jean-Pierre Raffarin !
Ai-je pu autrefois le trouver ridicule, ce premier ministre de circonstance nommé par Chirac en 2002 en raison de son innocuité, avec sa tchatche bidon de communicant, son air perpétuellement épuisé à cause d’une fonction qui le dépassait, ses formules ridicules, sa sinophilie d’ex-jeune giscardien, et j’en passe.
Et puis voilà qu’il s’est mis en colère à la tribune du Rendez-vous du Rassemblement organisé par l’UMP il y a quelques jours et qu’il a déclaré : « Ne mélangeons pas tous les immigrés, ne faisons pas des immigrés des adversaires globaux. L’immigré qui respecte la règle, c’est un ami de la République, c’est un ami de la France. Il faut qu’il entende notre message. Il ne doit pas apparaître comme un problème pour notre République. »
Et là, je n’ai plus eu envie de me moquer de Raffarin mais de lui dire merci de faire le boulot du PS.
J’ai eu, naguère, de l’amitié et de l’estime pour Michel Taubmann, croisé à Arte et à la défunte revue Le meilleur des mondes dont il fut le directeur de la rédaction. C’est un garçon attachant, plein d’allant et d’énergie, un peu brouillon peut-être, mais qui a le talent de rassembler autour de lui, dans un projet collectif, des gens connus pour leur ego surdimensionné et leur caractère impossible. Le malheur voulut qu’un jour, il se prenne de passion pour un homme qu’il pensait destiné à occuper la plus haute charge de la République. Il en fit le siège jusqu’à ce dernier lui fit l’aumône de le choisir comme l’un de ses grognards dans la grande armée de la com’ strausskahnienne. Affectation : biographe. Mais Waterloo survint en sautant la case Austerlitz : la parution de l’hagiographie signée Taubmann coïncida avec un incident survenu dans la suite 2806 du Sofitel de New York.
Il en faut pourtant plus pour qu’un vrai grognard pose sa giberne et aille tristement jouir de sa demi-solde au fond de sa province. La garde meurt, mais ne se rend pas !
Taubmann, sabre au clair, mène à nouveau la charge pour défendre son héros terrassé, dans un nouveau livre suggérant que ce dernier est la victime simultanée de sa libido « stupide » et d’une machination diabolique montée dans des boutiques obscures. Et de comparer la vie sexuelle de l’ancien directeur du FMI à celle « d’un notable de province ». Il est grand temps de mettre le caporal Taubmann aux arrêts médiatiques, ne serait-ce que pour le protéger de la vindicte de ces milliers de notables de province qui se contentent de tromper très épisodiquement leur épouse avec une militante de rencontre…
Nos élites monétaires et politiques pataugent dans cette interminable crise financière et ne parviennent pas à éteindre l’incendie des marchés. Elles devraient se remettre à l’étude de … Marx ! Il est bien sûr très difficile de faire reconnaître à la droite que les théories de Karl Marx ne sont pas toutes à jeter aux oubliettes. Dans le même temps, comment une gauche modérée ayant accepté l’avènement des marchés oserait-elle extraire Le Capital des rayons poussiéreux de sa librairie ?
Il est pourtant indéniable aujourd’hui, en pleine crise financière, que l’esprit du grand homme renaît de ses cendres. Ne sommes-nous pas ainsi aux premières loges pour assister impuissants à une « accumulation » (qu’il dénonçait et qu’il prévoyait) de « richesses à un pôle » concomitante à une « accumulation de misère » à un autre pôle ? Quel est aujourd’hui le parti politique ou l’observateur avisé qui n’est pas choqué – au moins en son for intérieur – par cette quête effrénée de profits et de productivité des investisseurs et des entreprises ? Cette boulimie débouche « naturellement » sur son pendant : la création (pour reprendre les termes de Marx) d’une « armée de réserve industrielle », c’est-à-dire de laissés pour compte que l’on ne convoque que pour les payer une misère ! En 2011, le conflit entre capital et travail n’est même plus larvé : il crève les yeux.
Conformément au procédé décrit par Marx, les entreprises réduisent leurs coûts et évitent les embauches afin de gonfler leurs profits. Les bénéfices des grosses entreprises ne sont-ils pas au mieux de leur forme depuis plus d’un demi-siècle alors que le chômage au sein de nos nations « développées » bat des records ? Les États, dominés par des entreprises et des établissements financiers à taille hyperbolique, ont cru pouvoir masquer cette réalité à leur population en les anesthésiant avec l’opium du crédit. En réalité, cette aisance populaire en trompe l’œil consacrait – et dissimulait– le creusement d’une intolérable inégalité de revenus qui se retrouve aujourd’hui au même niveau que dans les années 1920 ! Ces élites économiques vont pourtant recevoir le boomerang en pleine figure car elles vont s’apercevoir qu’elles ont quand même besoin de cette fameuse « armée de réserve » pour consommer les produits de leurs entreprises… Marx (encore lui !) avait bien noté le paradoxe entre surproduction et sous-consommation : difficile de faire tourner industries et commerce alors que les capacités de production ont été étirées à leur extrême et que l’armée des consommateurs est à genoux…
Comment faire comprendre à nos responsables politiques et à nos élites économiques que leur succès et leurs richesses sont directement proportionnels au confort matériel de cette « armée » ? Comment les persuader d’enfin adopter des mesures énergiques entièrement dédiées au redressement des classes populaires ? Qu’on se le dise une fois pour toutes : cette crise, qui est loin d’être provisoire, ne sera jamais réglée par l’austérité imposée aux populations ! La seule et unique clé consiste en une régression durable du chômage qui ne pourra s’opérer qu’à la faveur d’une réduction substantielle de la fiscalité des employeurs et d’encouragements massifs des entreprises aux nouvelles embauches. Il est ainsi impératif de rétablir le pouvoir d’achat afin de relancer la demande et d’éviter la spirale déflationniste, quitte à rééchelonner, voire à éponger, les lourds endettements des ménages (américains principalement). Parallèlement, les États doivent contraindre les banques de financer plus généreusement les PME mais aussi de recapitaliser et de prendre le contrôle (au moins pendant quelques années) des banques qui se sont retrouvées dans une situation périlleuse de leur propre fait. Les banques centrales, enfin, devraient jouer le jeu en achetant généreusement les papiers valeurs émis par les gouvernements et les entreprises. Il faudra qu’elles se résignent à transgresser leurs propres règles en tolérant une inflation modérée qui rendra le fardeau de l’endettement plus supportable.
Il est donc vital d’entreprendre sans tarder toute une batterie de mesures entièrement destinées au bien-être des classes pauvres et moyennes. Car, comme le disait Marx : « la raison ultime de toutes les crises reste la pauvreté et la consommation restreinte des masses »
Heinrich Heine a causé beaucoup de tort à Emmanuel Kant. Quand Nietzsche se contentait d’affubler le « Chinois de Königsberg » de sobriquets dignes de cours de récréation, Heine écrivait les pages les plus vachardes sur l’auteur des trois Critiques. C’est dans De l’Allemagne que le poète dresse, en 1853, le plus calamiteux portrait du philosophe : « L’histoire de la vie d’Emmanuel Kant est difficile à écrire, car il n’eut ni vie ni histoire ; il vécut d’une vie de célibataire, vie mécaniquement réglée et presque abstraite, dans une petite rue écartée de Königsberg. » Et de propager le bruit que les voisins de Kant savaient exactement « qu’il était deux heures et demie » quand ils voyaient passer le philosophe sous les tilleuls d’une allée à laquelle, de son vivant, la rumeur publique avait déjà donné son nom, complétant le tableau par l’image du vieux Lampe, domestique usé, dont la fonction principale consistait à suivre le maître, parapluie sous le bras. En cas d’averse.
Voilà où naît notre modernité philosophique, voilà où ont été forgés les grands concepts avec lesquels nous tentons encore de penser un monde qui n’est plus tout à fait moderne : nous mettons nos pas dans ceux d’un homme dont la pratique du vivre-ensemble consistait essentiellement à sortir huit fois par jour accompagné d’un porte-parapluie… En cas d’averse.[access capability= »lire_inedits »]
C’est pourtant cet homme, dont Heine écrit qu’il était plus précis que la grande horloge de la cathédrale de Königsberg, qui lance le mot d’ordre des Lumières : « Sapere aude ! » Le criticisme kantien n’est pas une oisive occupation. Il impose au penseur de sacrifier sa propre tranquillité aux injonctions d’une raison parfois véhémente. Il y a un emportement tout « finkielkrautien » dans cette position philosophique-là, une exigence également. Critiquer, c’est littéralement, comme l’expliquera Hannah Arendt, mettre en crise la pensée et celui qui pense. Les trois Critiques portent une radicalité philosophique que la force de l’habitude nous fait souvent perdre de vue.
La question, cependant, reste entière. Pourquoi Kant ne goûtait-il pas aux charmes délicats du « vivre-ensemble » et du « lien social » ? Certes, dans L’Anthropologie du point de vue pragmatique, le plus piètre texte kantien – il n’a pas fait que du bon –, nous avons droit à quelques considérations sur les bonnes bouffes entre copains – point trop n’en faut, surtout pas de femmes – ou sur le spectacle agréable de musiciens jouant sur la place d’un village – seule musique vraiment audible aux kantiennes oreilles.
Nous pensons avec Kant la politique et la sociabilité, mais il n’avait pas la tête d’un de ces emplois du « vivre-ensemble » que Philippe Muray décrit avec férocité dans Modernes contre modernes : « agents d’ambiance, accompagnateurs de détenus, agents polyvalents, agents de médiation, aides-éducateurs en temps périscolaire, agents d’accueil des victimes ». Heinrich Heine se hasarde à une explication : ce n’est pas en baguenaudant que le philosophe de Königsberg aurait pu écrire ce qu’il a écrit. Question de volume et de temps.
Au lieu d’aller vider une bière au bistrot du coin et de taper la discussion avec les habitués, Kant lui-même nous révèle la nature profonde de son attitude quasi asociale. Il le fait, au moins, à deux reprises au sein de son œuvre[1. « Analytique du sublime » in Critique de la faculté de juger et « Éléments métaphysiques de la Doctrine de la vertu » in Métaphysique des mœurs].
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Dans la Critique de la faculté de juger, il écrit que la « misanthropie », c’est nul, et que ça va pas le faire. Enfin, il avait un peu de tenue, parce qu’il était allemand, et se contentait de qualifier la misanthropie d’attitude « laide et méprisable ». Mais il va plus loin et passe à confesse : « Il existe toutefois, écrit Kant, une misanthropie (très improprement dénommée), et la disposition à celle-ci vient assez souvent avec l’âge à l’esprit de beaucoup d’hommes bien pensants ; elle est bien assez philanthropique en ce qui touche la bienveillance, mais par une longue et triste expérience elle est bien éloignée de la satisfaction que peuvent donner les hommes ; la tendance à la retraite, le vœu chimérique de passer sa vie dans une maison de campagne écartée, ou (chez les personnes jeunes) de vivre toute sa vie avec une petite famille sur une île inconnue du reste du monde, rêve que les romanciers et les poètes faiseurs de “robinsonnades” savent si bien utiliser, en donnent la preuve. La fausseté, l’ingratitude, l’injustice, la puérilité des fins qui sont considérées par nous comme importantes et grandes et dans la poursuite desquelles les hommes se font les uns aux autres tout le mal possible, se trouvent dans une telle contradiction avec l’Idée de ce qu’ils pourraient être, s’ils le voulaient, et sont si contraires au vif désir de les voir meilleurs, que pour ne point haïr les hommes, puisqu’on ne peut les aimer, le renoncement à toutes les joies de la société paraît seulement un petit sacrifice. »
On sent le vécu, l’expérience de sous-bibliothécaire mal payé et contraint de faire visiter la Bibliothèque royale de Königsberg à des importuns. Est misanthrope, nous dit Kant, celui qui se fait une trop haute idée du genre humain pour pouvoir en côtoyer les spécimens concrets. C’est le vieux geste de Diogène le Cynique qui hante encore et toujours l’histoire de la philosophie : on trimballe sa lanterne sous le soleil, on cherche un Homme parmi les hommes et l’on n’en trouve point. « Je cherche un Homme » : ça a la même intensité poignante que le refrain d’Où sont les femmes ?, sauf qu’il est plus aisé à Patrick Juvet de trouver une femme qu’au philosophe de croiser un Homme.
Molière, dans Le Misanthrope, ne nous dit pas autre chose. Alceste, vieux barbon de 40 ans, s’évertue à « rompre en visière avec le genre humain ». Il le répète tout au long de la pièce et le dit à qui veut l’entendre. C’est que la misanthropie est paradoxale : le misanthrope qui veut clamer sa haine des hommes ne peut le faire qu’au milieu d’eux. Alceste ne serait proprement rien s’il s’était retiré dans un ermitage. C’est à la condition d’être dans le monde qu’il est en capacité d’admonester ses semblables et de les réprimander sur ce qu’ils sont en lieu et place de ce qu’ils devraient être.
Dans un tout autre genre, Casanova n’exprime rien d’autre qu’une forme particulière de misanthropie, c’est-à-dire de bienveillance et de déception mêlées, lorsqu’il cherche, sans jamais trouver ni l’une ni l’autre, la Liberté dans le libertinage et l’Amour parmi les amours.
Jean Genêt portera jusqu’à l’extrême, c’est-à-dire l’assassinat, la figure du misanthrope en la transférant sur celle de l’homosexuel. Des couilles de mâle poussent ici à l’anthrôpos aristotélicien, il devient andros. Qu’on relise Pompes funèbres ou Miracle de la Rose, Genet met en scène des hommes qui, ne trouvant pas autour d’eux l’incarnation concrète de l’idée qu’ils se font de l’Homme et de la virilité, les baisent et les tuent.
Attention : tout misanthrope ne finit pas sa course en assassinant son prochain. Prenez, par exemple, Alain Finkielkraut : 95 % de l’humanité pensante, c’est-à-dire la moitié du 6e arrondissement de Paris, serait prête à jurer, la main sur le cœur, qu’il est le plus achevé des misanthropes actuels. Ah ! ce qu’il est critique, bougon, ronchon. Rien ne semble trouver grâce à ses yeux. Figurez-vous qu’il n’a même pas d’iPad. C’est qu’il voudrait bien faire la courte échelle aux esprits étroits pour les élever un peu, détourner nos yeux des écrans pour nous donner à voir la littérature, l’art, la raison. « Vous montez ? » : c’est la question fondamentale de tout misanthrope convenable. Et de tout philosophe, après Kant.
Dès lors, il n’y a pas de philosophie conséquente qui ne finisse, un jour ou l’autre, par devenir une misanthropie. Elle ne nous apprend pas à vivre ni même à mourir, elle est le fruit d’une « longue et triste expérience », mais aussi d’une exceptionnelle « bienveillance ». Il n’y a pas plus bienveillant que celui qui réserve à l’homme les plus hautes promesses.
Et si cette attitude est sublime, c’est que pèse sur nos têtes la définition qu’Aristote donne de l’homme : « ἄνθρωπος φύσει πολιτικὸν ζῷον » (L’homme est un animal politique). La communauté politique n’est pas une juxtaposition de « je » : on ne fait pas de l’un avec du multiple. Le « nous » (l’espèce, mais aussi la nation, la civilisation, la communauté, etc.) préexiste à chacun et est une condition de possibilité de notre propre existence individuelle. Le nomadisme, c’est-à-dire l’état dans lequel Rousseau conçoit l’homme à l’état de nature, nous est interdit : l’homme, nous dit Aristote, est un être de relation.
Vivre, donc, c’est nécessairement vivre ensemble. Il n’y a pas d’échappatoire. Les thébaïdes, les ermitages et la solitude des déserts n’existent pas. Et lorsque l’on croit en voir, ce ne sont que des mirages. Même saint Antoine, le fondateur de l’érémitisme chrétien au IVe siècle, vivait entouré de disciples et, dans la société, tantôt du Bon Dieu, tantôt du Diable. C’est Gilbert Bécaud qui a raison : « La solitude, ça n’existe pas. » Nous pouvons éprouver l’illusion d’être seuls au monde. Nous ne le sommes, en définitive, jamais : « je » est toujours « nous », même un « nous » qui s’ignore, s’invente et se fantasme.
Nous sommes condamnés à vivre ensemble. Sauf qu’aujourd’hui, on nous demande non seulement d’effectuer notre peine, mais aussi de nous en réjouir. Alexandre avait fait de son cheval Bucéphale un dieu, notre époque a fait du « vivre-ensemble » une valeur hors norme. On ne dénombre plus les missions gouvernementales et parlementaires, les agences et les associations, les collectivités et les entreprises qui font du « vivre-ensemble » un impératif catégorique. Il faut « militer pour le vivre-ensemble », « créer du lien social », le « tisser » et, quand il se défait, en « retisser ». On ne fait plus de politique, mais du textile.
Or, quoi qu’il advienne, nous vivons ensemble et, quoi que nous fassions, nous tissons entre nous du lien social. Un couple fêtant ses noces de diamant a expérimenté la vie commune, une prostituée et son micheton aussi. Un assassin tisse avec la victime qu’il égorge une manière, étrange et définitive, de lien social. La guerre même est l’une des variations les plus extrêmes du vivre-ensemble. Partout où existe un être humain existe de la relation. Partout où la chair humaine exhale son odeur, surgissent à proximité d’autres corps et, bientôt, d’autres cadavres. Tout cannibale digne de ce nom apprend ça dès la maternelle.
Désapprenons alors jusqu’au terme même de « vivre-ensemble », pont-aux-ânes de l’idéologie contemporaine. Acceptons ce que nous sommes : des animaux politiques, c’est-à-dire des êtres doués de vie et de relation, des êtres voués à excéder, par leurs œuvres, leur propre finitude. Cessons de vouloir être tenus pour des animaux de compagnie. C’est le programme des Lumières. Et il est toujours devant nous. [/access]
Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.
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Bien que peu portés aux écoutes illégales, aux vols de Blackberry, ou même au hacking citoyen, la rédaction de Causeur a réussi à se procurer, huit heures avant le discours stratégique sur la crise et l’Europe que doit prononcer le président ce soir, plusieurs extraits-clés de son fameux discours de Toulon.
On ne va pas s’ennuyer ce soir dans le Var, lisez par vous-même, le président ne tournera pas autour du pot, désignera les vrais coupables et pointera explicitement ce qui ne peut plus durer :
« L’autorégulation pour régler tous les problèmes, c’est fini. Le laisser-faire, c’est fini. Le marché qui a toujours raison, c’est fini. Il faut tirer les leçons de la crise pour qu’elle ne se reproduise pas. Nous venons de passer à deux doigts de la catastrophe, on ne peut pas prendre le risque de recommencer. Si l’on veut reconstruire un système financier viable, la moralisation du capitalisme financier demeure la priorité.»
Les oreilles des banquiers vont donc siffler ce soir, mais aussi celles de Moody’s, Fitch et consorts :
« Il va falloir se décider à contrôler les agences de notation qui ont été défaillantes, et faire en sorte que plus aucune institution financière, et plus aucun fonds ne soit en mesure d’échapper au contrôle d’une autorité de régulation. »
Quant à la BCE et la Commission de Bruxelles, elles vont aussi passer une mauvaise soirée :
« L’Europe doit se donner les moyens d’agir quand la situation l’exige et non se condamner à subir. Si l’Europe veut préserver ses intérêts, si elle veut avoir son mot à dire dans la réorganisation de l’économie mondiale, si elle veut se donner les moyens de sortir renforcée et non pas affaiblie de la crise actuelle, elle doit engager une réflexion collective sur sa doctrine de la concurrence qui n’est, à mes yeux, qu’un moyen et non une fin en soi, sur sa capacité à mobiliser des ressources pour préparer l’avenir, sur les instruments de sa politique économique, sur les objectifs assignés à la politique monétaire. Je sais que c’est difficile parce que l’Europe c’est 27 pays, mais quand le monde change, l’Europe doit changer aussi. Elle doit être capable de bousculer ses propres dogmes »
Bon d’accord, j’ai triché. Certes il s’agit bien du discours de Toulon, mais de celui, magnifique par ailleurs, prononcé dans cette même ville il y a déjà trois ans, le 25 septembre 2008, par le même Nicolas Sarkozy. Avec les résultats qu’on sait…
Bernard Frank entouré de Maurice Rheims, Jean-Edern Hallier, Philippe Sollers.
Bernard Frank aura admirablement « raté » sa vie. Ce n’est pas une chose si aisée pour un écrivain qui avait la patte d’un écorché et un fond lancinant de mélancolie. Faut-il du génie pour bousiller une oeuvre, gaspiller son temps dans des mondanités et crécher chez l’habitant ? Le riche habitant de préférence, ce garçon n’étant pas complètement inconscient, il tenait à son petit confort.
Comme tous les surdoués, Frank avait démarré sa carrière littéraire sur un succès d’estime à un âge où l’on devrait plutôt potasser son droit, sa philo ou son histoire sur les bancs d’une triste université. Sa géographie universelle avait amusé : il y avait là un ton, une humeur et un style. Le milieu frémissait d’avoir trouvé sa nouvelle coqueluche. Repéré puis choyé, il avait même écrit dans Les Temps Modernes de Sartre. Un vrai sacre. C’était écrit, Frank obtiendrait le Goncourt avant 1960. Histoire de le faire patienter, on lui filerait l’Interallié, puis il nous produirait un joli roman dans l’air du temps chaque année et un chef d’œuvre tous les cinq ans.
Mais pour cela, il fallait être bien sage et obstiné, deux qualités dont Frank était malheureusement dépourvu. Les existentialistes, qui se déplaçaient alors en bande comme les maquereaux, ne lui pardonnèrent pas son roman Les rats. Ils s’étaient reconnus dans ces nuisibles rongeurs. Jean Cau, le secrétaire garde-chiourme de Sartre, avait été dépêché pour mater ce quartier-maître félon. Ce garçon manquait de respect et de savoir-vivre : on l’avait fait entrer dans la belle famille sartrienne et il vous crachait à la figure. Il allait payer son infamie. Pour qui se prenait-il ? Quand on a la chance d’avoir tonton Jean-Paul et tata Simone comme parents en littérature, on ne rue pas dans les brancards. Mais Frank n’avait pas le sens de la hiérarchie militaire et les oukases des amants du Flore l’indisposaient.
Spadassin esseulé des lettres, il mûrissait sa rancœur. Après s’être moqué des écrivains dits de Droite, ces fameux Hussards sortis de son imagination, ceux dits de Gauche se mettaient à le détester. Carton plein à St Germain ! Strike à la NRF ! Frank pouvait enfin se lancer dans la littérature, la vraie. Au lieu de cela, son caractère épidermique l’a poussé à répliquer. Grasset dans sa collection Les Cahiers Rouges republie cet hiver Le dernier des mohicans, la réponse de Frank au picador Cau. Ce recueil réunit quatre textes écrits en 53, 54, 55 et 56. Les trois premiers (Nos critiques, Contre Cau et Les Mandarins) n’ont que l’intérêt historique de nous replacer dans le contexte des luttes de pouvoir qui secouaient le monde de l’édition de l’Après Guerre. Une polémique, à vrai dire, assez pathétique où se mêlent attaques personnelles et considérations poussives qui donnent parfois la nausée.
La dernière partie qui s’intitule sobrement « Fin » est autrement plus excitante. Frank passe en revue les auteurs de son époque (Marceau, Blondin, Barthes, Robbe-Grillet et consorts) et ses désillusions sur le métier. C’est souvent méchant, juste et perforant. On jubile à cette salve qui gomme le Nouveau Roman : « Il me déplaît qu’un tempérament se métamorphose en dictature littéraire, tente de se faire passer pour l’unique chance de la littérature, surtout lorsque ce tempérament est maigre et somme toute ne s’est exprimé jusqu’ici dans aucun bon livre ». Fermez le ban ! On sourit à cette pique qui vise Nimier et ses « frères » d’armes : « Où sont-ils ces jeunes écrivains « insolents » de 1950 ? ».
On le prend en flagrant délit de mauvaise foi avec son péremptoire « jamais autant qu’aujourd’hui la littérature n’a été passion aussi vaine », lui qui y a consacré sa vie entière. Mais là où Frank touche en plein cœur, où sa plume se fait plus intime donc universelle, c’est lorsqu’il écrit : « Ce talent, si talent il y avait, le plus souvent exigeait pour s’épanouir des lieux étroits, malsains, qui permettent à la mauvaise foi de trouver sa vraie terre. Car, sans mauvaise foi, comment pourrions-nous encore écrire ? ». A défaut de grands livres, Frank aura laissé à la postérité des chroniques par centaines, comme une quête obstinée et talentueuse de cette « vraie terre ».
Le dernier des Mohicans de Bernard Frank (Grasset/Cahiers rouges), 2011.
Jean-Pierre Chevènement a tiré le premier. Normal, l’homme est connu pour son art d’avoir raison avant les autres. En fin de semaine dernière, il fut donc le premier à traiter Europe Ecologie-Les Verts de « secte fanatique », ce que personne n’avait encore osé faire, quoique tout le monde fût au courant depuis longtemps. C’est vrai, quoi. Quand on voit Cécile Duflot se contorsionner pour obtenir une circonscription parisienne aux législatives alors qu’il est de notoriété publique que la capitale est la ville la plus polluée de France !
Nicolas Sarkozy, qui aime à mettre ses pas dans ceux des gaullistes en dépit du différentiel ostensible de pointure, ne tarda pas à lui emboîter le pas. En déplacement mardi dans le Gers, où il allait serrer les mains calleuses de quelques paysans plus fauchés que leur blé, le président de la République stigmatisa vivement les écologistes, en dénonçant leurs positions « sectaires » sur l’agriculture. Quant à l’entourage présidentiel, il avait en partie préparé le terrain, en confiant il y a peu à Paris Match « nous avons en face de nous la gauche la plus sectaire d’Europe ».
Mais, s’il en est un que nous n’attendions pas, ni sur ce terrain là, ni sur aucun autre, c’est bien Robert Hue. Pourtant, n’omettant de céder à aucune mode, l’ancien communiste s’engouffra dans la brèche. Et, sans doute pour prouver qu’il bouge encore, il s’en prit à Jean-Luc Mélenchon en ces termes : « Mélenchon est dans une dérive sectaire. Et une partie de l’électorat communiste ne se retrouve pas dans cette démarche d’agression. Car, au final, l’excès dont il fait preuve risque d’hypothéquer la victoire de la gauche ». C’est vrai qu’en matière de démarche politico-sectaire, celui qui fut l’instigateur du NEP (nouvel espace progressiste) et du MUP (mouvement unitaire progressiste), sait de quoi il parle…
Qu’on se le tienne pour dit. L’adversaire, désormais, n’est plus « conservateur », « ringard » ou « dépassé », il est « sectaire », ce qui n’étonnera guère les téléspectateurs de France3, ayant appris hier soir que la campagne de Le Pen en 1988 fut financée par la secte Moon. Aussi méditera-t-on -parce qu’on n’est jamais trop prudent – ce conseil avisé de Marc Escayrol : « le meilleur moyen de se protéger contre la présence d’une secte est de se munir de produit contre les mystiques ».
A cinq mois de la présidentielle on voit refleurir la douloureuse question des parrainages. Ces fameuses 500 signatures d’élus qui permettent à un candidat potentiel de se présenter à la magistrature suprême.
Et comme tous les 5 ans, certains candidats, les petits mais pas seulement, enragent, menacent et dénoncent le système (« l’établissement » disait le Pen père) qui transforme cette pêche aux signatures en course d’obstacles.
La semaine passée, devant le congrès des maires (regroupant 3600 élus et autant de promesses de dons, pardon de paraphes) Marine Le Pen a plaidé pour le retour de l’anonymat du parrainage, comme avant 2001.
Le 22 novembre, elle a écrit en ce sens au premier Ministre pour lui demander cette réforme. Aujourd’hui, elle annonce disposer de 200 signatures et considère que le maintien du mode de sélection des candidats démontre une volonté de l’éliminer purement et simplement de la campagne. Veille rengaine utilisée par son père en 2002. Mais, dans cette lutte, elle a reçu des soutiens de choix. Le leader du Front de Gauche Jean-Luc Mélenchon, lui aussi candidat, est venu à son secours : « Le Front national a le droit d’être présent dans les élections, c’est ce qui a été décidé. Pas par moi, mais ça a été décidé. » Même ton rassurant du côté du ministre de l’Intérieur, Claude Guéant : « Eliminer de la possibilité de la candidature quelqu’un qui représente 17-18% des voix, cela pose problème. »
Evidemment, le même argument est valable pour Frédéric Nihous (les chasseurs, les traditions) ou Christine Boutin (les catholiques, les prisonniers, les démocrates). Bien sûr, ces deux derniers éventuels candidats ne menacent pas le président sortant et son rival socialiste. Et j’imagine que, pour un maire rural, accorder publiquement son parrainage au sniper de tourterelles ou à la dame BCBG n’a pas le même impact que de voir son nom accolé au logo du Front National.
Il semble en outre que les maires se sentent surveillés d’un peu trop près. Comme nombre d’élus ruraux, alors qu’ils avaient promis de voter pour des candidats de droite aux sénatoriales, se sont laisser aller dans l’isoloir, la majorité présidentielle serre les boulons. On appelle cela poliment des pressions amicales. Exemple : si tu donnes ta voix à Madame Le Pen, même au nom de la démocratie et du droit à la diversité des candidats, on expliquera à tes électeurs que tu es un affreux jojo. Valable aussi pour Philippe Poutou, mais avec une ampleur moindre question diabolisation.
Hélas, on n’exclura pas des pressions encore plus insidieuses, via les conseils généraux et régionaux ou bien les préfets : gare à qui tu parraines si tu veux qu’on finance ton rond-point sur la D26 ou ta médiathèque Mimie Mathy. Ou si tu ne veux pas qu’on te fusionne ton village avec les huit communes contigües sans autre forme de procès…
Cela posé, je me demande néanmoins si la droite a vraiment intérêt à bloquer une candidature de Marine le Pen. Je n’ai pas de vision paranoïaque de l’histoire, contrairement aux biographes de DSK. Où retrouverait-on les 13 à 20% que les divers sondeurs lui prédisent? Sans doute pas directement chez Nicolas Sarkozy : le ras-le-bol généralisé des électeurs FN, c’est logiquement un rejet du pouvoir en place… Mais on peut ne pas partager mon analyse et considérer que l’UMP est prête à toutes les éliminations pour faire un max de voix au premier tour.
Ce faisant, faut-il réformer les parrainages et aller vers une pétition citoyenne pour montrer l’audience des potentiels candidats, comme le propose Corinne Lepage (elle aussi candidate, au cas où vous l’auriez oublié, comme moi-même avant de préparer ma doc pour écrire ce papier) ? Autant dire que si le problème est d’avoir son nom associé à celui d’un candidat, ou d’une candidate considéré comme sulfureux, il est loin d’être résolu par un pseudo premier tour de votation populaire. Souvenons-nous de ces bataillons de sympathisants de gauche qui n’ont pas osé aller voter aux primaires socialistes de peur de finir fichés dans les ordis de Solferino. Sans compter que le parrainage n’est pas un premier tour de la présidentielle. C’est une opération administrative et technique, qu’on le veuille ou non. Et que le plébiscite pré-électoral, je n’aime pas trop.
Finalement l’anonymat avait peut-être du bon. François Fillon, dans sa réponse à la patronne du Front National, explique que la publicité des parrainages est rendue nécessaire par « la demande de transparence », des citoyens. Mais de quoi parle-t-on ? Est-ce qu’on demande à son maire ou à son conseiller général pour qui il a voté aux sénatoriales ? Est-ce qu’à la sortie de l’isoloir on nous demande d’afficher pour qui on a voté ?
Bizarre transparence, qui conduit à un seul résultat, l’instrumentalisation permanente de ces parrainages. Un marronnier de plus pour journalistes politiques (j’y cède) et une occasion de plus de faire campagne pour ceux qui font croire qu’ils ne pourront pas se présenter
Le Président de la République intervenait ce mercredi à l’occasion de la remise des écharpes d’or de la sécurité routière. A cette occasion, il a annoncé un train de mesures dont l’objectif est de réduire encore davantage le nombre des tués sur les routes.
Parmi ces annonces, deux retiennent notre attention. A partir du printemps prochain, il deviendra obligatoire de disposer d’un éthylotest dans sa voiture sous peine de contravention de première catégorie, à l’instar du fameux gilet jaune que la loi impose depuis quelques années. Si nous approuvons cette décision, nous regrettons qu’une amende de deuxième catégorie ne vienne pas sanctionner les automobilistes qui ont le mauvais goût de placer le fameux gilet fluo sur leur siège et qui -n’en doutons pas- trouveront tout aussi esthétique d’accrocher l’éthylotest à leur rétroviseur entre le fanion de l’OM et la fausse queue de castor.
En revanche, la décision du Président de la République de créer une Journée nationale des victimes de la route me scandalise personnellement. Non pas qu’une journée dédiée supplémentaire soit a priori gênante. Mais il s’agit d’un plagiat éhonté du projet de réforme calendaire d’Eva Joly que Causeur avait divulgué en début de semaine dernière. Qu’on s’entende bien : que le Président lise d’excellents sites aurait plutôt tendance à nous réjouir. Mais qu’il plagie la copie des petits camarades en s’attribuant le travail, tel la première Rama Yade venue, voilà qui n’est guère digne d’un chef de l’Etat.
Gare de Stuttgart. Photo : Alex - åšå¯çˆ±çš„上海人.
La nouvelle est passée totalement inaperçue, car elle ne s’inscrit pas dans l’air du temps, fort agité, il est vrai. Dimanche 27 novembre, le peuple du Land de Bade-Wurtemberg était appelé aux urnes pour se prononcer, par référendum, sur la poursuite ou l’arrêt des travaux de rénovation de la gare ferroviaire de Stuttgart. Le résultat a été sans appel : la poursuite des travaux a été approuvée par plus de 58% des votants, avec un taux de participation de près de 50% des électeurs, très élevé pour ce genre de consultation.
Ce résultat est d’autant plus remarquable qu’il survient moins d’un an après la victoire historique des Verts aux élections régionales du 27 mars 2011. Pour la première fois dans l’histoire de la République Fédérale d’Allemagne, un Vert, Winfried Kretschmann, devenait ministre-président d’un Land. Et pas n’importe lequel, puisque c’est celui qui abrite quelques-uns des plus beaux fleurons de l’industrie d’outre-Rhin, comme le siège et les usines Daimler-Benz. Ce succès des Verts (24,2%), qui dépassaient d’un petit point leurs alliés du SPD (23, 1%) avait été analysé, à l’époque, comme la résultante de deux facteurs : le traumatisme de l’accident nucléaire de Fukushima, qui venait de se produire et l’opposition résolue des écologistes à la rénovation de la gare, dit « projet S21 ».
Lancé à la fin des années 90, ce projet visait à adapter les infrastructures ferroviaires de Stuttgart, qui dataient du début des années 1920, au développement économique de la région. La vieille gare, construite par un grand architecte, Paul Bonatz, devait être en partie démolie : on n’en conservait que la partie centrale et la tour devenue emblématique de la ville. La nouvelle gare serait souterraine et rendrait possible l’accueil des TGV venus de France, ainsi que la mise en place d’une liaison directe vers l’aéroport.
Dès le début, les Verts du Bade-Wurtemberg, bien implantés dans les villes universitaires de Tübingen et Fribourg-en-Brisgau, ainsi que dans les quartiers « bobos » de Stuttgart, ont fait de ce projet le mal absolu. Crime architectural, contre la biodiversité (quelques arbres du parc du château voisin devaient être abattus), contre la santé publique (le percement des tunnels allait, selon eux, polluer à jamais la nappe phréatique) : la diabolisation de « S21 » allait bon train. Peu leur importait que cette nouvelle gare allait favoriser le développement des transports en commun, et alléger les embouteillages qui paralysent deux fois par jour les entrées et sorties de la ville : la raison verte ne s’embarrasse pas de ces basses considérations. La contestation prit même un tour violent avec plusieurs manifestations où les affrontements avec la police causèrent des dizaines de blessés de part et d’autre. Après plusieurs années de guérilla administrative, et une tentative d’arbitrage confiée à un ancien dirigeant de la CDU, Heiner Geissler, frappé sur le tard par la grâce écologiste, les travaux furent engagés au printemps 2010.
Les Verts ont cru leur heure de gloire arrivée avec l’accession de l’un des leurs à la tête de l’administration régionale, élu sur un programme dont l’arrêt de « S21 » était le point numéro un. Leurs alliés sociaux-démocrates étaient divisés sur le sujet, entre les « anciens » soucieux du développement économique du Land et du confort des salariés effectuant chaque jour le trajet domicile-travail, et les « modernes » faisant de la surenchère environnementale sur leurs partenaires écologistes. Pour mettre tout le monde d’accord, l’accord de coalition rouge-vert avait prévu que l’arrêt des travaux de la nouvelle gare serait soumis à référendum. Enivrés par leur victoire électorale, les Verts, confortés par une batterie de sondages effectués au cours de la controverse montrant une majorité d’opposants à S21, pensaient qu’ils allaient aisément surmonter l’obstacle référendaire.
Mais, comme les femmes, souvent peuple varie. L’on s’aperçut ainsi, dans les dernières semaines, que la crise économique et la défense de l’emploi prenaient le pas dans l’opinion sur la doxa écologiste. Mais il était trop tard pour reculer. Le 27 novembre au soir, Winfried Kretschmann ne pouvait faire autrement que de déclarer qu’il « acceptait » le verdict des urnes.
Cette affaire n’est pas passée totalement inaperçue de l’autre côté du Rhin, même si la presse n’en a pas fait état. Elle a conforté François Hollande dans une attitude de fermeté vis-à-vis des exigences programmatiques des Verts français, auxquels Martine Aubry, avant la primaire socialiste, avait tout cédé, ou presque.
Anne Lauvergeon, ancienne PDG d’Areva, et femme de gauche, a mis récemment au défi Dany Cohn-Bendit de soumettre la future politique nucléaire de la France à référendum. « Chiche ! » a répondu Dany, qui croit dur comme fer que le peuple français va, d’un cœur joyeux, mettre à bas l’édifice performant construit par la génération précédente. C’était juste avant « l’accident » Kretschmann, et il serait intéressant de savoir si, aujourd’hui, notre Dany serait aussi bravache…
Sans vouloir faire le martyr obscur, vous n’imaginez pas à quel point la situation est anxiogène, en ce moment, pour un militant et un électeur de gauche comme votre serviteur. Je sens bien que ça patine un peu, pour tout dire. J’ai beau savoir, pour y participer, que le Front de Gauche fait une bonne campagne de terrain et que ça paye toujours à la fin, pour l’instant, on avance encore dans le brouillard du silence médiatique.
Quant à François Hollande, dont nous avons déjà dit qu’il était le candidat PS préféré de la droite, il semble confirmer tous les désespoirs que nous avions mis en lui. Et cela va de l’anecdotique au structurel : il a un mal fou à trouver un siège de campagne, il cafouille dans des combinazione ridicules avec des écologistes de plus en plus sectaires, il se laisse piéger dans des débats comme le nucléaire ou le vote des étrangers aux municipales alors que le chômage grimpe en flèche. Et surtout, il fait des risettes à Bayrou, reproduisant l’erreur stratégique de son ex-compagne qui est celle des sociaux-démocrates depuis quelques années : cette vieille lune que les présidentielles et les législatives se gagneraient au centre alors que cela n’a jamais vraiment été vrai. Pour ne prendre que les présidentielles, si l’on excepte Giscard en 74 et Mitterrand en 88, sous la Cinquième République, on gagne soit à droite comme Pompidou en 69, Chirac en 2002 et Sarkozy en 2007 soit à gauche comme Mitterrand en 81 et Chirac en 95. D’ailleurs, si le centre existait, il aurait un vrai parti à lui, Borloo ne se serait pas dégonflé, Hervé Morin ne serait pas confondu avec un clarinettiste et Bayrou n’en serait pas à sa troisième candidature.
Et puis François Hollande oublie qu’il a en face de lui l’une des droites les plus dures qu’on ait vue depuis longtemps. Elle est dure parce que qu’elle a peur de l’extrême droite, de la crise de la dette, de son bilan calamiteux en matière d’emploi, de pouvoir d’achat et de sécurité. La sécurité, c’était son cheval de bataille. La droite a réussi à faire croire qu’elle seule s’en souciait vraiment. On aura beau objecter que la révolution culturelle de la gauche en la matière a eu lieu depuis longtemps et que le colloque de Villepinte, qui actait que la sécurité des citoyens était une priorité républicaine, date tout de même de 1997 quand Jean-Pierre Chevènement était ministre de l’Intérieur, rien n’y fait[1. Sous prétexte que sur les bancs de la gauche à l’Assemblée ou au Sénat, on ne réclame pas une loi d’exception à chaque fait divers atroce, l’accusation de mollesse rousseauiste coupable revient à chaque fois.].
Et que dit François Hollande face à cette nouvelle offensive menée par Claude Guéant ? Pas grand chose, à vrai dire. Il y a bien Manuel Valls, qui fait remarquer que la gauche n’est plus au pouvoir depuis dix ans et que ce n’est pas de sa faute si on en est à voler des surgelés avec des kalachnikovs dans la bonne ville de Marseille, et que cet échec manifeste est celui du gouvernement.
Devant la mollesse toute sociétale du candidat Hollande, on a l’impression que ce ratissage à droite, très à droite, avec des propos de plus en plus violents sur les immigrés, même en situation régulière, pourrait bien réussir.
Le comble, dans cette atmosphère décidément très sombre où l’on nous fait croire sur fond de panique économique que le choix est entre une UMP qui se fait de plus en plus poreuse face au FN et un PS qui discute de tout sauf de ce qui angoisse vraiment les Français, c’est que le réflexe immunitaire vient de la droite elle-même.
Plusieurs voix à l’UMP se sont effet élevées pour dire que non, la droite française, ce n’était pas ça et qu’il y avait des limites à ne pas franchir. Nous avons même cru entrevoir la silhouette lointaine et oubliée de Michel Noir soutenant qu’il valait mieux perdre les élections que perdre son âme.
Je ne sais pas s’il s’agit de calcul politique (certains pensant que les électeurs finissent toujours par préférer l’original frontiste à la copie) ou d’une indignation sincère. Sans doute les deux, et puis quelle importance… Ce qui est vraiment surprenant, c’est que les paroles que j’attendais de la gauche sont venues de …Jean-Pierre Raffarin !
Ai-je pu autrefois le trouver ridicule, ce premier ministre de circonstance nommé par Chirac en 2002 en raison de son innocuité, avec sa tchatche bidon de communicant, son air perpétuellement épuisé à cause d’une fonction qui le dépassait, ses formules ridicules, sa sinophilie d’ex-jeune giscardien, et j’en passe.
Et puis voilà qu’il s’est mis en colère à la tribune du Rendez-vous du Rassemblement organisé par l’UMP il y a quelques jours et qu’il a déclaré : « Ne mélangeons pas tous les immigrés, ne faisons pas des immigrés des adversaires globaux. L’immigré qui respecte la règle, c’est un ami de la République, c’est un ami de la France. Il faut qu’il entende notre message. Il ne doit pas apparaître comme un problème pour notre République. »
Et là, je n’ai plus eu envie de me moquer de Raffarin mais de lui dire merci de faire le boulot du PS.
J’ai eu, naguère, de l’amitié et de l’estime pour Michel Taubmann, croisé à Arte et à la défunte revue Le meilleur des mondes dont il fut le directeur de la rédaction. C’est un garçon attachant, plein d’allant et d’énergie, un peu brouillon peut-être, mais qui a le talent de rassembler autour de lui, dans un projet collectif, des gens connus pour leur ego surdimensionné et leur caractère impossible. Le malheur voulut qu’un jour, il se prenne de passion pour un homme qu’il pensait destiné à occuper la plus haute charge de la République. Il en fit le siège jusqu’à ce dernier lui fit l’aumône de le choisir comme l’un de ses grognards dans la grande armée de la com’ strausskahnienne. Affectation : biographe. Mais Waterloo survint en sautant la case Austerlitz : la parution de l’hagiographie signée Taubmann coïncida avec un incident survenu dans la suite 2806 du Sofitel de New York.
Il en faut pourtant plus pour qu’un vrai grognard pose sa giberne et aille tristement jouir de sa demi-solde au fond de sa province. La garde meurt, mais ne se rend pas !
Taubmann, sabre au clair, mène à nouveau la charge pour défendre son héros terrassé, dans un nouveau livre suggérant que ce dernier est la victime simultanée de sa libido « stupide » et d’une machination diabolique montée dans des boutiques obscures. Et de comparer la vie sexuelle de l’ancien directeur du FMI à celle « d’un notable de province ». Il est grand temps de mettre le caporal Taubmann aux arrêts médiatiques, ne serait-ce que pour le protéger de la vindicte de ces milliers de notables de province qui se contentent de tromper très épisodiquement leur épouse avec une militante de rencontre…
Nos élites monétaires et politiques pataugent dans cette interminable crise financière et ne parviennent pas à éteindre l’incendie des marchés. Elles devraient se remettre à l’étude de … Marx ! Il est bien sûr très difficile de faire reconnaître à la droite que les théories de Karl Marx ne sont pas toutes à jeter aux oubliettes. Dans le même temps, comment une gauche modérée ayant accepté l’avènement des marchés oserait-elle extraire Le Capital des rayons poussiéreux de sa librairie ?
Il est pourtant indéniable aujourd’hui, en pleine crise financière, que l’esprit du grand homme renaît de ses cendres. Ne sommes-nous pas ainsi aux premières loges pour assister impuissants à une « accumulation » (qu’il dénonçait et qu’il prévoyait) de « richesses à un pôle » concomitante à une « accumulation de misère » à un autre pôle ? Quel est aujourd’hui le parti politique ou l’observateur avisé qui n’est pas choqué – au moins en son for intérieur – par cette quête effrénée de profits et de productivité des investisseurs et des entreprises ? Cette boulimie débouche « naturellement » sur son pendant : la création (pour reprendre les termes de Marx) d’une « armée de réserve industrielle », c’est-à-dire de laissés pour compte que l’on ne convoque que pour les payer une misère ! En 2011, le conflit entre capital et travail n’est même plus larvé : il crève les yeux.
Conformément au procédé décrit par Marx, les entreprises réduisent leurs coûts et évitent les embauches afin de gonfler leurs profits. Les bénéfices des grosses entreprises ne sont-ils pas au mieux de leur forme depuis plus d’un demi-siècle alors que le chômage au sein de nos nations « développées » bat des records ? Les États, dominés par des entreprises et des établissements financiers à taille hyperbolique, ont cru pouvoir masquer cette réalité à leur population en les anesthésiant avec l’opium du crédit. En réalité, cette aisance populaire en trompe l’œil consacrait – et dissimulait– le creusement d’une intolérable inégalité de revenus qui se retrouve aujourd’hui au même niveau que dans les années 1920 ! Ces élites économiques vont pourtant recevoir le boomerang en pleine figure car elles vont s’apercevoir qu’elles ont quand même besoin de cette fameuse « armée de réserve » pour consommer les produits de leurs entreprises… Marx (encore lui !) avait bien noté le paradoxe entre surproduction et sous-consommation : difficile de faire tourner industries et commerce alors que les capacités de production ont été étirées à leur extrême et que l’armée des consommateurs est à genoux…
Comment faire comprendre à nos responsables politiques et à nos élites économiques que leur succès et leurs richesses sont directement proportionnels au confort matériel de cette « armée » ? Comment les persuader d’enfin adopter des mesures énergiques entièrement dédiées au redressement des classes populaires ? Qu’on se le dise une fois pour toutes : cette crise, qui est loin d’être provisoire, ne sera jamais réglée par l’austérité imposée aux populations ! La seule et unique clé consiste en une régression durable du chômage qui ne pourra s’opérer qu’à la faveur d’une réduction substantielle de la fiscalité des employeurs et d’encouragements massifs des entreprises aux nouvelles embauches. Il est ainsi impératif de rétablir le pouvoir d’achat afin de relancer la demande et d’éviter la spirale déflationniste, quitte à rééchelonner, voire à éponger, les lourds endettements des ménages (américains principalement). Parallèlement, les États doivent contraindre les banques de financer plus généreusement les PME mais aussi de recapitaliser et de prendre le contrôle (au moins pendant quelques années) des banques qui se sont retrouvées dans une situation périlleuse de leur propre fait. Les banques centrales, enfin, devraient jouer le jeu en achetant généreusement les papiers valeurs émis par les gouvernements et les entreprises. Il faudra qu’elles se résignent à transgresser leurs propres règles en tolérant une inflation modérée qui rendra le fardeau de l’endettement plus supportable.
Il est donc vital d’entreprendre sans tarder toute une batterie de mesures entièrement destinées au bien-être des classes pauvres et moyennes. Car, comme le disait Marx : « la raison ultime de toutes les crises reste la pauvreté et la consommation restreinte des masses »
Heinrich Heine a causé beaucoup de tort à Emmanuel Kant. Quand Nietzsche se contentait d’affubler le « Chinois de Königsberg » de sobriquets dignes de cours de récréation, Heine écrivait les pages les plus vachardes sur l’auteur des trois Critiques. C’est dans De l’Allemagne que le poète dresse, en 1853, le plus calamiteux portrait du philosophe : « L’histoire de la vie d’Emmanuel Kant est difficile à écrire, car il n’eut ni vie ni histoire ; il vécut d’une vie de célibataire, vie mécaniquement réglée et presque abstraite, dans une petite rue écartée de Königsberg. » Et de propager le bruit que les voisins de Kant savaient exactement « qu’il était deux heures et demie » quand ils voyaient passer le philosophe sous les tilleuls d’une allée à laquelle, de son vivant, la rumeur publique avait déjà donné son nom, complétant le tableau par l’image du vieux Lampe, domestique usé, dont la fonction principale consistait à suivre le maître, parapluie sous le bras. En cas d’averse.
Voilà où naît notre modernité philosophique, voilà où ont été forgés les grands concepts avec lesquels nous tentons encore de penser un monde qui n’est plus tout à fait moderne : nous mettons nos pas dans ceux d’un homme dont la pratique du vivre-ensemble consistait essentiellement à sortir huit fois par jour accompagné d’un porte-parapluie… En cas d’averse.[access capability= »lire_inedits »]
C’est pourtant cet homme, dont Heine écrit qu’il était plus précis que la grande horloge de la cathédrale de Königsberg, qui lance le mot d’ordre des Lumières : « Sapere aude ! » Le criticisme kantien n’est pas une oisive occupation. Il impose au penseur de sacrifier sa propre tranquillité aux injonctions d’une raison parfois véhémente. Il y a un emportement tout « finkielkrautien » dans cette position philosophique-là, une exigence également. Critiquer, c’est littéralement, comme l’expliquera Hannah Arendt, mettre en crise la pensée et celui qui pense. Les trois Critiques portent une radicalité philosophique que la force de l’habitude nous fait souvent perdre de vue.
La question, cependant, reste entière. Pourquoi Kant ne goûtait-il pas aux charmes délicats du « vivre-ensemble » et du « lien social » ? Certes, dans L’Anthropologie du point de vue pragmatique, le plus piètre texte kantien – il n’a pas fait que du bon –, nous avons droit à quelques considérations sur les bonnes bouffes entre copains – point trop n’en faut, surtout pas de femmes – ou sur le spectacle agréable de musiciens jouant sur la place d’un village – seule musique vraiment audible aux kantiennes oreilles.
Nous pensons avec Kant la politique et la sociabilité, mais il n’avait pas la tête d’un de ces emplois du « vivre-ensemble » que Philippe Muray décrit avec férocité dans Modernes contre modernes : « agents d’ambiance, accompagnateurs de détenus, agents polyvalents, agents de médiation, aides-éducateurs en temps périscolaire, agents d’accueil des victimes ». Heinrich Heine se hasarde à une explication : ce n’est pas en baguenaudant que le philosophe de Königsberg aurait pu écrire ce qu’il a écrit. Question de volume et de temps.
Au lieu d’aller vider une bière au bistrot du coin et de taper la discussion avec les habitués, Kant lui-même nous révèle la nature profonde de son attitude quasi asociale. Il le fait, au moins, à deux reprises au sein de son œuvre[1. « Analytique du sublime » in Critique de la faculté de juger et « Éléments métaphysiques de la Doctrine de la vertu » in Métaphysique des mœurs].
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Dans la Critique de la faculté de juger, il écrit que la « misanthropie », c’est nul, et que ça va pas le faire. Enfin, il avait un peu de tenue, parce qu’il était allemand, et se contentait de qualifier la misanthropie d’attitude « laide et méprisable ». Mais il va plus loin et passe à confesse : « Il existe toutefois, écrit Kant, une misanthropie (très improprement dénommée), et la disposition à celle-ci vient assez souvent avec l’âge à l’esprit de beaucoup d’hommes bien pensants ; elle est bien assez philanthropique en ce qui touche la bienveillance, mais par une longue et triste expérience elle est bien éloignée de la satisfaction que peuvent donner les hommes ; la tendance à la retraite, le vœu chimérique de passer sa vie dans une maison de campagne écartée, ou (chez les personnes jeunes) de vivre toute sa vie avec une petite famille sur une île inconnue du reste du monde, rêve que les romanciers et les poètes faiseurs de “robinsonnades” savent si bien utiliser, en donnent la preuve. La fausseté, l’ingratitude, l’injustice, la puérilité des fins qui sont considérées par nous comme importantes et grandes et dans la poursuite desquelles les hommes se font les uns aux autres tout le mal possible, se trouvent dans une telle contradiction avec l’Idée de ce qu’ils pourraient être, s’ils le voulaient, et sont si contraires au vif désir de les voir meilleurs, que pour ne point haïr les hommes, puisqu’on ne peut les aimer, le renoncement à toutes les joies de la société paraît seulement un petit sacrifice. »
On sent le vécu, l’expérience de sous-bibliothécaire mal payé et contraint de faire visiter la Bibliothèque royale de Königsberg à des importuns. Est misanthrope, nous dit Kant, celui qui se fait une trop haute idée du genre humain pour pouvoir en côtoyer les spécimens concrets. C’est le vieux geste de Diogène le Cynique qui hante encore et toujours l’histoire de la philosophie : on trimballe sa lanterne sous le soleil, on cherche un Homme parmi les hommes et l’on n’en trouve point. « Je cherche un Homme » : ça a la même intensité poignante que le refrain d’Où sont les femmes ?, sauf qu’il est plus aisé à Patrick Juvet de trouver une femme qu’au philosophe de croiser un Homme.
Molière, dans Le Misanthrope, ne nous dit pas autre chose. Alceste, vieux barbon de 40 ans, s’évertue à « rompre en visière avec le genre humain ». Il le répète tout au long de la pièce et le dit à qui veut l’entendre. C’est que la misanthropie est paradoxale : le misanthrope qui veut clamer sa haine des hommes ne peut le faire qu’au milieu d’eux. Alceste ne serait proprement rien s’il s’était retiré dans un ermitage. C’est à la condition d’être dans le monde qu’il est en capacité d’admonester ses semblables et de les réprimander sur ce qu’ils sont en lieu et place de ce qu’ils devraient être.
Dans un tout autre genre, Casanova n’exprime rien d’autre qu’une forme particulière de misanthropie, c’est-à-dire de bienveillance et de déception mêlées, lorsqu’il cherche, sans jamais trouver ni l’une ni l’autre, la Liberté dans le libertinage et l’Amour parmi les amours.
Jean Genêt portera jusqu’à l’extrême, c’est-à-dire l’assassinat, la figure du misanthrope en la transférant sur celle de l’homosexuel. Des couilles de mâle poussent ici à l’anthrôpos aristotélicien, il devient andros. Qu’on relise Pompes funèbres ou Miracle de la Rose, Genet met en scène des hommes qui, ne trouvant pas autour d’eux l’incarnation concrète de l’idée qu’ils se font de l’Homme et de la virilité, les baisent et les tuent.
Attention : tout misanthrope ne finit pas sa course en assassinant son prochain. Prenez, par exemple, Alain Finkielkraut : 95 % de l’humanité pensante, c’est-à-dire la moitié du 6e arrondissement de Paris, serait prête à jurer, la main sur le cœur, qu’il est le plus achevé des misanthropes actuels. Ah ! ce qu’il est critique, bougon, ronchon. Rien ne semble trouver grâce à ses yeux. Figurez-vous qu’il n’a même pas d’iPad. C’est qu’il voudrait bien faire la courte échelle aux esprits étroits pour les élever un peu, détourner nos yeux des écrans pour nous donner à voir la littérature, l’art, la raison. « Vous montez ? » : c’est la question fondamentale de tout misanthrope convenable. Et de tout philosophe, après Kant.
Dès lors, il n’y a pas de philosophie conséquente qui ne finisse, un jour ou l’autre, par devenir une misanthropie. Elle ne nous apprend pas à vivre ni même à mourir, elle est le fruit d’une « longue et triste expérience », mais aussi d’une exceptionnelle « bienveillance ». Il n’y a pas plus bienveillant que celui qui réserve à l’homme les plus hautes promesses.
Et si cette attitude est sublime, c’est que pèse sur nos têtes la définition qu’Aristote donne de l’homme : « ἄνθρωπος φύσει πολιτικὸν ζῷον » (L’homme est un animal politique). La communauté politique n’est pas une juxtaposition de « je » : on ne fait pas de l’un avec du multiple. Le « nous » (l’espèce, mais aussi la nation, la civilisation, la communauté, etc.) préexiste à chacun et est une condition de possibilité de notre propre existence individuelle. Le nomadisme, c’est-à-dire l’état dans lequel Rousseau conçoit l’homme à l’état de nature, nous est interdit : l’homme, nous dit Aristote, est un être de relation.
Vivre, donc, c’est nécessairement vivre ensemble. Il n’y a pas d’échappatoire. Les thébaïdes, les ermitages et la solitude des déserts n’existent pas. Et lorsque l’on croit en voir, ce ne sont que des mirages. Même saint Antoine, le fondateur de l’érémitisme chrétien au IVe siècle, vivait entouré de disciples et, dans la société, tantôt du Bon Dieu, tantôt du Diable. C’est Gilbert Bécaud qui a raison : « La solitude, ça n’existe pas. » Nous pouvons éprouver l’illusion d’être seuls au monde. Nous ne le sommes, en définitive, jamais : « je » est toujours « nous », même un « nous » qui s’ignore, s’invente et se fantasme.
Nous sommes condamnés à vivre ensemble. Sauf qu’aujourd’hui, on nous demande non seulement d’effectuer notre peine, mais aussi de nous en réjouir. Alexandre avait fait de son cheval Bucéphale un dieu, notre époque a fait du « vivre-ensemble » une valeur hors norme. On ne dénombre plus les missions gouvernementales et parlementaires, les agences et les associations, les collectivités et les entreprises qui font du « vivre-ensemble » un impératif catégorique. Il faut « militer pour le vivre-ensemble », « créer du lien social », le « tisser » et, quand il se défait, en « retisser ». On ne fait plus de politique, mais du textile.
Or, quoi qu’il advienne, nous vivons ensemble et, quoi que nous fassions, nous tissons entre nous du lien social. Un couple fêtant ses noces de diamant a expérimenté la vie commune, une prostituée et son micheton aussi. Un assassin tisse avec la victime qu’il égorge une manière, étrange et définitive, de lien social. La guerre même est l’une des variations les plus extrêmes du vivre-ensemble. Partout où existe un être humain existe de la relation. Partout où la chair humaine exhale son odeur, surgissent à proximité d’autres corps et, bientôt, d’autres cadavres. Tout cannibale digne de ce nom apprend ça dès la maternelle.
Désapprenons alors jusqu’au terme même de « vivre-ensemble », pont-aux-ânes de l’idéologie contemporaine. Acceptons ce que nous sommes : des animaux politiques, c’est-à-dire des êtres doués de vie et de relation, des êtres voués à excéder, par leurs œuvres, leur propre finitude. Cessons de vouloir être tenus pour des animaux de compagnie. C’est le programme des Lumières. Et il est toujours devant nous. [/access]
Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.
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Bien que peu portés aux écoutes illégales, aux vols de Blackberry, ou même au hacking citoyen, la rédaction de Causeur a réussi à se procurer, huit heures avant le discours stratégique sur la crise et l’Europe que doit prononcer le président ce soir, plusieurs extraits-clés de son fameux discours de Toulon.
On ne va pas s’ennuyer ce soir dans le Var, lisez par vous-même, le président ne tournera pas autour du pot, désignera les vrais coupables et pointera explicitement ce qui ne peut plus durer :
« L’autorégulation pour régler tous les problèmes, c’est fini. Le laisser-faire, c’est fini. Le marché qui a toujours raison, c’est fini. Il faut tirer les leçons de la crise pour qu’elle ne se reproduise pas. Nous venons de passer à deux doigts de la catastrophe, on ne peut pas prendre le risque de recommencer. Si l’on veut reconstruire un système financier viable, la moralisation du capitalisme financier demeure la priorité.»
Les oreilles des banquiers vont donc siffler ce soir, mais aussi celles de Moody’s, Fitch et consorts :
« Il va falloir se décider à contrôler les agences de notation qui ont été défaillantes, et faire en sorte que plus aucune institution financière, et plus aucun fonds ne soit en mesure d’échapper au contrôle d’une autorité de régulation. »
Quant à la BCE et la Commission de Bruxelles, elles vont aussi passer une mauvaise soirée :
« L’Europe doit se donner les moyens d’agir quand la situation l’exige et non se condamner à subir. Si l’Europe veut préserver ses intérêts, si elle veut avoir son mot à dire dans la réorganisation de l’économie mondiale, si elle veut se donner les moyens de sortir renforcée et non pas affaiblie de la crise actuelle, elle doit engager une réflexion collective sur sa doctrine de la concurrence qui n’est, à mes yeux, qu’un moyen et non une fin en soi, sur sa capacité à mobiliser des ressources pour préparer l’avenir, sur les instruments de sa politique économique, sur les objectifs assignés à la politique monétaire. Je sais que c’est difficile parce que l’Europe c’est 27 pays, mais quand le monde change, l’Europe doit changer aussi. Elle doit être capable de bousculer ses propres dogmes »
Bon d’accord, j’ai triché. Certes il s’agit bien du discours de Toulon, mais de celui, magnifique par ailleurs, prononcé dans cette même ville il y a déjà trois ans, le 25 septembre 2008, par le même Nicolas Sarkozy. Avec les résultats qu’on sait…