Accueil Site Page 2777

No smoking au parking

73
Photo : Whatsername?

Notre époque étant particulièrement calme sur tous les fronts (politique, social, économique, diplomatique), les dirigeants s’embêtent. De temps en temps, il est vrai, un loustic met le feu à un journal pour que les politiques puissent faire de mâles déclarations. Parfois aussi, quelque facétieux économiste dégrade la cote d’un pays au pifomètre, ça fait quelques vagues, on explique que c’était pour de rire et on retombe dans l’ennui.

Des médecins britanniques se sont ainsi émus de l’oisiveté forcée des grands de ce monde et se sont réunis en conclave au BMA (British Medical Association) afin de remédier à cette détestable situation. Après de nombreuses réunions de travail, parfois houleuses, les toubibs ont enfin trouvé de quoi occuper les ministres et députés de toute l’Europe, voire du monde.

Le cancer du sein, le sida et la calvitie précoce avaient déjà beaucoup servi et ne furent qu’à peine envisagés, d’autant que sur le plan politique, ce n’est que peu mobilisateur. Une campagne de temps en temps, tout le monde, ou presque, est d’accord, et hop, on retombe dans le ronron, avec son cortège de naufrages humains. Le remboursement partiel des compléments capillaires par la sécu ne pourra jamais créer une foire d’empoigne dans une assemblée. Quelques heures de débats et c’est plié !

Non, il fallait du lourd ! Du non consensuel ! Un truc à haut pouvoir polémique qui ait un petit air de tragédie collective ! Un état d’urgence ! Un machin où tous les élus de toutes les assemblées peuvent se « positionner », en appeler aux valeurs irréfragables de la nation, rappeler le devoir de chacun de se soustraire aux égoïsmes particuliers au profit de tous et citer De Gaulle !

Cet été, lors de son congrès, la BMA a donc voté en faveur d’une interdiction totale de fumer en voiture et a appelé le gouvernement britannique à la mettre en oeuvre.

Bien joué, les gars ! Finie la belote et au turbin les leaders !

« Chaque année, 80.000 décès sont causés par le tabac en Angleterre » a rappelé le docteur Vivienne Nathanson. Et d’ajouter : « Nous appelons le gouvernement britannique à prendre la décision courageuse d’interdire de fumer dans les véhicules privés ».

Ah ça, c’est quand même autre chose que de prendre mollement position sur l’entrée de la Turquie en Europe, les conflits au Moyen-Orient, les soubresauts de Wall Street ou la sortie de l’euro !

Ils avaient hésité avec l’interdiction du ketchup dans les cheeseburgers mais le lobby des producteurs de tomates, toujours sur le qui-vive, ayant eu vent de la chose, a immédiatement fait pression sue la BMA[1. A l’heure de mettre sous presse, on ignore toujours qui a organisé la fuite, mais, selon des milieux généralement bien informés, le Docteur Nathason semble lavée de tout soupçon.].

Les lobbys cigarettiers, traditionnellement mous du genou, ont été pris de cours. C’est le député travailliste Alex Cunningham qui s’est le premier saisi de cette noble cause en lançant une proposition de loi. Le premier ministre David Cameron a quant à lui précisé que s’il soutenait l’interdiction de fumer dans les lieux publics, il n’était pas chaud pour sa prohibition dans les espaces privés !

Quoi, c’est tout ?

Ah, ben non ! La BMA n’avait pas sacrifié ses vacances estivales pour laisser retomber le soufflé ! Et elle n’a pas manqué pas de préciser : « sur la base des études scientifiques collectées sur le sujet, que les niveaux de polluants émis par le tabac en voiture peuvent être 23 fois plus élevés que dans un bar enfumé. Les enfants et les personnes âgées, dont les systèmes respiratoires sont plus fragiles, sont les plus exposés au tabac dans la voiture, espace clos par excellence. »[2. On notera au passage, car il est toujours bon de s’instruire, que les voitures d’Outre-Manche ne sont pas équipées de lève-vitres.]

Un compromis fut néanmoins tenté. « Et si l’on faisait comme certains états des USA ou du Canada ? Interdiction de fumer lorsque des mineurs sont à bord du véhicule ? » La BMA joua alors son va-tout : « Non, non, non et non ! Une interdiction totale est plus facile à contrôler ! ». « Nous ne croyons pas que la législation soit le moyen le plus efficace de convaincre les gens de changer leur comportement » lui a rétorqué un porte-parole du ministère de la Santé.

Les choses en sont là. La police est sur les dents, la protection du 10 Downing Street a été renforcée, les salles de toutes les rédactions du monde crépitent, Internet est saturé. Bref, on l’a échappé belle, ce n’est pas encore aujourd’hui que nous verrons des chefs d’état ramollis !

Merci qui ? Merci la BMA !

Argent gratuit

97
Photo : DavidDMuir.

Au milieu de l’actualité chargée de la semaine dernière, un événement a retenu mon attention : une demi-douzaine des plus grandes banques centrales du monde ont annoncé qu’elles allaient fournir aux banques commerciales tous les dollars qu’elles voudront. Un gigantesque blanchiment d’argent, en somme. Mais en toute légalité.

Dès l’annonce de la nouvelle, mercredi, les bourses du monde entier ont bondi, enregistrant une hausse quotidienne spectaculaire : +4,22% pour le CAC 40 en une journée. Mais dès le lendemain l’enthousiasme avait fait long feu. Vendredi dernier, les marchés n’étaient pas franchement guillerets.

Pourquoi tant d’indifférence devant les pouvoirs magiques de nos grands argentiers ? Je pensais pourtant que le message était clair : « Argent gratuit ! » Personne n’a donc entendu cette formule magique ?

Peut-être l’homme de la rue n’est-il pas aussi stupide que ses banquiers centraux le souhaitent. Ou peut-être les banquiers centraux ne sont pas si intelligents qu’ils le croient. Quoiqu’il en soit, cela me fait penser à la crise de 2008, signe que quelque chose ne tourne pas rond. La preuve, c’est que les investisseurs, du moins ceux qui agissent à la marge, semblent avoir identifié ce qui cloche.

Heureusement pour nous – et malheureusement pour ce cartel d’escrocs en costume rayé – cette marge n’a pas l’air aussi mince que d’habitude. Grâce à internet, l’information peut maintenant voyager plus vite que la promesse d’un homme politique. Ceux qu’intéresse l’information qui compte savent la trouver.

Toutefois, ça ne veut pas dire qu’il n’y aura pas toujours des gens prêts à se vautrer dans une ignorance béate.

Cela signifie simplement que les gens ordinaires, ceux que des fonctionnaires arrogants tiennent pour incapables de comprendre la différence entre « imprimer des billets de banque » et « créer de la fausse monnaie », ces gens-là retiennent les leçons et apprennent par eux-mêmes.

Claude Guéant souffleté à Alger

54

Claude Guéant, en visite ce dimanche 4 décembre à Alger n’y aura finalement pas eu le plaisir de rencontrer le président Bouteflika. Le ministre de l’Intérieur a rencontré Dahou Ould Kablia, son homologue, et le premier ministre Ahmed Ouyahia, mais les portes du palais d’El Mouradia, résidence officielle du chef d’Etat, lui sont restées fermées. Pourtant, le ministre français de l’Intérieur a bel et bien demandé à rencontrer le chef de l’État algérien, et jusqu’à la dernière minute, son entourage espérait une rencontre. En vain.

Une source gouvernementale algérienne a enfoncé le clou : une telle rencontre «n’était pas au programme». Côté français, on s’interroge sur les raisons de cette décision. S’agirait-il en fait d’une prise de distance de Bouteflika vis-à-vis de Nicolas Sarkozy, pour éviter même le plus léger soupçon d’interférence algérienne dans la campagne présidentielle française ?

Autre hypothèse : la visite, motivée par deux sujets principaux à savoir l’immigration et la lutte contre le terrorisme, s’est achevée sur un désaccord total. Si sur l’immigration les divergences ne sont pas nouvelles, dans le cas de la lutte contre le terrorisme, de sérieuses divergences opposent les deux pays sur la manière de gérer les problèmes dans le Sahel.

Défense de Patrick Besson

12

Ce qui est drôle avec les gens qui n’ont pas d’humour, c’est qu’ils n’ont pas peur de le faire savoir. S’ils avaient ri, tout irait bien; mais comme ils n’ont pas ri, ils peuvent réclamer des comptes au rieur au nom des principes les plus arrêtés de la République française.

Le scandale qui fait suite à l’article de Patrick Besson nous permet d’établir ce point : dans une société victimaire, l’homme qui n’a pas ri fait la loi. Tous les hommes sont égaux, mais ceux qui n’ont pas d’humour sont plus égaux que d’autres.

Puisque Mme Duflot demande des excuses publiques à M Besson sous prétexte que son article n’est pas drôle, nous demandons des excuses à Mme Duflot pour son absence d’humour. Si la xénophobie anti-allemande ne nous amuse pas, l’usage que fait Mme Duflot des grands principes nous amuse encore moins. Fédérer un parti sur le dos d’un rieur est indigne. Il ne suffit pas d’être offensé pour parler au nom du peuple français. Il ne suffit pas de se déclarer « choquée » pour avoir les grands principes avec soi.

Un monde où les rieurs seraient tenus de s’excuser publiquement n’est pas le nôtre. Il ne saurait passer pour souhaitable. Nous ne laisserons pas Mme Duflot, cette précieuse ridicule de la morale républicaine, nous faire accroire qu’un progrès politique serait accompli par la mise au pas d’un écrivain français qu’elle ferait mieux de lire et d’anoter. C’est pourquoi nous demandons solennellement au rieur, non seulement parce que son article est très drôle, mais parce que nous nous faisons une haute idée de la République française, de ne pas s’excuser.

Quand Paris ne vaut plus une messe

4
La conversion de Paul. Image : Lawrence OP.

À la fin d’un entretien passionnant mené dans le cadre de son émission Répliques, Alain Finkielkraut interrogeait le philosophe Pierre Manent sur la notion de conversion, religieuse ou intellectuelle, qui constitue, selon ce dernier, rien moins que le propre de l’Occident. Pierre Manent décrit, à la fin de son ouvrage intitulé Le Regard politique, cette « confiance dans la force de l’âme » que manifeste la conversion. Rester soi-même tout en devenant tout à fait autre, c’est le miracle qu’accomplit Rome lorsqu’elle devient chrétienne. La conversion est une possibilité de l’âme humaine que seule la civilisation occidentale a vraiment explorée. Dans les autres civilisations, explique Pierre Manent, la conversion est souvent interdite, car changer de religion revient, au fond, à perdre son être. Il faut donc que l’âme occidentale ait en elle-même une confiance hors du commun pour acquiescer à cette sorte de transsubstantiation d’elle-même. Malgré l’étiquette de « réactionnaire » dont on l’affuble parfois en compagnie d’autres excellents auteurs (dont Alain Finkielkraut), Pierre Manent n’est peut-être pas si loin, dans cette définition du propre de l’Occident comme simple disposition de l’âme, de ceux qui veulent substituer à la vieille et hypothétique « identité occidentale » le pur geste de l’ouverture à autrui.

Dans le texte qui nous est ici donné à lire, Alain Finkielkraut analyse le projet de nombre d’intellectuels occidentaux qui veulent aujourd’hui, selon les termes du philosophe catholique, homosexuel, et homme politique de gauche italien Gianni Vattimo, réduire « presque totalement » notre identité « à écouter ses hôtes et à leur laisser la parole ». Une identité définie par un geste d’ouverture, cela semble être une contradiction dans les termes. L’antique disposition à la conversion de l’âme occidentale serait-elle une vertu chrétienne devenue folle, selon le mot fameux de Chesterton ?[access capability= »lire_inedits »]

On comprend, dans cette perspective, la réaction d’Alain Finkielkraut à la thèse que propose Pierre Manent. À cette définition du propre de l’Occident, il oppose la possibilité de la « non-conversion » qu’incarnent les juifs, ce peuple à la nuque raide « aussi vieux que le monde, qui a fait à l’Occident la surprise de ne pas se convertir ». Et il est vrai qu’à l’époque où l’exigence de la conversion paraît se généraliser et où, comme dans le dernier roman de François Taillandier, le geste le plus intime, celui de la conversion du cœur, devient un omniprésent et persécuteur mot d’ordre publicitaire (Time to Turn !), l’envie nous démange justement de ne pas nous convertir, de nous déclarer, de façon peut-être un peu pavlovienne et mensongère, inchangés, obstinément fidèles à ceux qui nous ont précédés.

Pourquoi mensongère ? Parce que fidèles, nous ne l’avons jamais été. Cela fait bien longtemps que l’Occident contemporain, unanime, a bazardé d’un cœur léger les vieilleries qui l’ont précédé. Avec une puissance d’évocation digne de Milan Kundera, Finkielkraut déclare drôlement : « En 1968, nous disions :  » Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi.  » Essoufflés, nous avons ralenti le pas, nous nous sommes arrêtés, et le vieux monde a disparu. » En mai 1968, j’étais à peine né, mais j’ai pourtant l’impression de comprendre exactement ce que veut dire Finkielkraut. Ce n’est plus nous qui voulons le changement, mais lui qui s’impose à nous. Ce que, selon Pierre Manent, l’Occident avait autrefois la force de vouloir s’impose désormais à nous comme un processus sans tête. Nous sommes dépossédés par la force brutale et acéphale des choses telles qu’elles vont de ce qui était le signe le plus tangible de notre liberté : notre capacité à sortir de la ligne tracée par nos ancêtres.

L’assimilation à la culture française de vastes populations d’origine généralement européenne était peut-être une forme laïque de cette liberté de se convertir. Les aïeux étrangers des Français contemporains disposaient d’une liberté spirituelle plus grande que nous. En assimilant la culture française en quelques décennies, ces étrangers se dépouillaient de leur identité d’origine avec une hardiesse remarquable. Qu’en est-il aujourd’hui ? La liberté est chantée sur tous les tons, nous sommes libres de tout choisir : les marques de notre huile d’olive, nos destinations de vacances, nos représentants politiques, nos amis, le nombre de nos femmes et de nos enfants, mais la liberté vraiment décisive, la liberté de réorienter notre âme, nous l’avons perdue. Nous oscillons de façon pathologique entre le « pur geste de l’ouverture » et la volonté de rester obstinément nous-mêmes, accrochés à nos racines. Car au fond, ce geste d’ouverture qui définirait notre identité ne mange pas de pain. L’écoute nous évite d’être quelque part. Dans une lâcheté typique de l’époque, elle élude toute forme de contenu positif au profit d’une simple déclaration universelle de paix et de tolérance. La conversion comme acte décisif nous engage autrement que cette pure disponibilité à autrui ou que la liberté consumériste de choisir. Comme l’écrit Pierre Manent, « qui se convertit insulte à l’égalité, puisqu’il suppose qu’un choix de vie peut être meilleur qu’un autre. Qui se convertit pour devenir meilleur que lui-même semble aspirer à devenir meilleur que les autres ».

Dans ces conditions, nous pouvons même nous réclamer de nos racines tout en étant parfaitement de notre temps. Revendiquer ses racines est souvent une façon de se déclarer intégralement clos sur soi-même, indépendant des autres, « différent », et cela s’accorde sans problème avec une déclaration formelle de tolérance. C’est que l’ouverture en tant que geste pur n’est rien d’autre qu’une jouissance narcissique − le pur plaisir de se voir le meilleur dans le miroir de l’époque, seule médiation que nous acceptions. Car cette ouverture ne retranche rien de l’individu contemporain, elle lui permet de persévérer dans le fantasme de l’autosuffisance, de ne rien devoir à personne. Elle ne lui inflige aucune blessure narcissique. À l’inverse, la conversion d’antan était avant tout la reconnaissance d’une incomplétude. Il faut, dit saint Paul, « dépouiller le vieil homme » − celui que nous sommes aujourd’hui. Se convertir, c’est admettre que l’on a besoin de ce qui est au-delà de soi ou de ce qui fut avant soi. Cette conversion authentique est le véritable scandale pour notre temps qui lui a substitué sa caricature consumériste et ludique (« Garçon ou fille, comme tu veux tu choisis ! »), et en a ainsi neutralisé toute la charge subversive. C’est ainsi que « le fardeau du siècle pèse sur nous, comme le doux accablement du sommeil ». Et c’est ainsi aussi qu’Allah est grand.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

Pour acheter ce numéro, cliquez ici.
Pour s’abonner à Causeur, cliquez ici.


Y’a bon Ikea !

119
Photo : David_Reverchon.

Ça apprendra la conscience écologique à Patrick Besson. Il s’enquiquinait à recycler depuis des années ses ordures. On l’avait prévenu : ça ne lui rapporterait que des emmerdes. La preuve : l’écrivain multichroniqueur vient de se faire tacler par Cécile Duflot, la patronne des Verts en personne. Pourquoi ? Patrick Besson a moqué, dans l’un de ses articles, l’accent d’Eva Joly. Du coup, notre Cécile Duflot nationale demande au Point, qui a publié l’éditorial incriminé, des excuses : « Ce texte n’est pas seulement pas drôle, il est l’expression ouverte de propos xénophobes à l’encontre d’une candidate à l’élection présidentielle qui représente l’ensemble des écologistes. »

Bon, évacuons tout malentendu : il se peut, dans la précipitation, que Mme Duflot ait confondu Patrick Besson et Eric Besson. Un petit rappel s’impose donc : le premier est un écrivain plutôt de progrès, comme on dit ; le second fut ministre de l’Identité nationale. Mais, que je sache, Patrick Besson n’a jamais organisé de charters de sans-papiers. Il n’en a même jamais pris : chacun son standing.

Il aurait dû ! Il ne se retrouverait pas aujourd’hui à être taxé de « xénophobe » par la responsable politique la moins syntaxique de France : il faudrait, en effet, apprendre à Mme Duflot qu’il existe, dans cette langue française qu’à défaut de respecter elle massacre, des synonymes à « pas drôle » qui lui éviteraient l’emploi d’une double négation de mauvais aloi. En plus, franchement, moi, l’article de Besson, je l’ai trouvé hilarant.

Mais là n’est pas la question. SOS Racisme et le Front de gauche ont uni leurs voix à celle des Verts pour dénoncer l’infâme éditorialiste.

SOS Racisme s’indigne : « Ce pamphlet ne relève pas de la simple maladresse ou d’un humour (des plus douteux) mais bien d’une vision à connotation xénophobe, dans la lignée de celui de l’extrême droite française qui, à la fin du XIXe siècle, attaquait Léon Gambetta sur son accent toulousain. »

Rassurez-vous : Gambetta, qui n’était pas complètement fada, n’a jamais estimé, pour sa part, que cette injure était raciste… SOS Racisme ferait bien, d’ailleurs, de lire jusqu’au bout les insultes adressées à Gambetta aussi bien à droite qu’à gauche : on l’accusait, avant tout, d’être un germanophobe primaire, un revanchard ! Certes, Gambetta n’a jamais prononcé l’odieuse phrase qu’on lui prête : « Bismarck mène une politique à la Merkel », mais il n’en était pas loin. Quant aux autres qualificatifs dont on le chargeait, ils concernaient son hygiène personnelle et son prétendu alcoolisme. Que je sache, je n’ai jamais vu SOS Racisme manifester devant le siège de Canal+ lorsque, chaque soir, Les Guignols de l’Info se payaient la tronche de Borloo, ni quand ils raillaient le défaut d’élocution de Bayrou… Donc, si j’ai bien suivi : Borloo et Bayrou auraient eu l’accent norvégien, on y aurait trouvé à redire…

Au Front de Gauche, on n’y va pas à la truelle. On a ressorti le marteau et la faucille du dimanche pour tailler un costard moral à l’ancien camarade que fut Besson. Directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon, François Delapierre écrit : « Je sors consterné de la lecture du billet de Patrick Besson sur Eva Joly dans le Point de cette semaine où il invente un discours de présidente ridiculisée par un accent norvégien (ou allemand ?)… En réactivant le spectre du “boche” au détriment d’une compatriote, M. Besson fait preuve d’une xénophobie insupportable. Il manifeste un communautarisme atterrant en effaçant les propos d’Eva Joly derrière son origine… Il sous-entend que les Français nés ailleurs ne sont pas des citoyens à part entière. Il souffle sur les braises de l’affrontement entre les peuples alimenté par la crise comme par la dérive autoritaire de l’Union Européenne. Ce n’est pas simplement grotesque, c’est criminel. »

Vous l’aurez compris : si la crise économique s’aggrave dans les prochains temps, si l’Union européenne éclate en morceaux et si j’ai la gueule de bois un lendemain de cuite, ce sera la faute à l’éditorialiste du Point. Besson salaud, le peuple aura ta peau !

Indignons-nous, puisque nous avons un motif de nous indigner ! C’est l’appel que lance, en quelque sorte, SOS Racisme : cette affaire « ne doit pas rester sans suite ». Moi, je leur proposerais bien qu’on pende le dernier Besson avec les tripes du dernier Franz-Olivier Giesbert. Mais cela causerait sans doute un gros chagrin à Elisabeth Lévy. Et du chagrin, je ne veux pas lui en faire.

Tandis que tous s’activent à rassembler le bois du bûcher sur lequel bientôt on fera griller les roustons de Besson, procédons à l’interrogatoire de l’accusé !

Il va nu-pieds et porte la robe des hérétiques. Elle est, pour l’occasion, d’un vert délavé mais néanmoins recyclé. Quelques pénitents, badgés « Touche pas à mon pote », ont délaissé leur propre Salut pour lui asséner des coups de fouet. Son rictus, est-ce de la douleur ou du plaisir ? C’est que le xénophobe public n°1 serait bien capable aussi d’être un petit vicelard. Il trébuche et se retrouve nez-à-nez avec la pointe des babouches de Torquemada. À sa droite, Didier Daeninckx – on ne sait pas trop ce qu’il fait ici, mais dès qu’un nazi pointe son nez dans la République des Lettres, il n’est jamais trop loin. À sa gauche, Cécile Duflot.

Daeninckx commence son réquisitoire : « Patrick Besson est raciste, car tous les écrivains, Drieu, Brasillach, Besson, sont racistes ! » Duflot renchérit : « Et ses propos sont néo-colonialistes ! »

Arbitre des débats autant que des élégances, Torquemada essaie de ramener ses assesseurs à la raison. Daeninckx se défend d’être un écrivain, pour la bonne et simple raison qu’il n’a jamais été nazi. Qui pourrait lui donner tort ? Mais l’inquisiteur a maille à partir avec Cécile Duflot quand il lui rappelle que la France n’ayant jamais, aux dernières nouvelles, colonisé la Norvège, aucun Français ne peut être accusé de se comporter en néocolonialiste vis-à-vis d’un Norvégien. Colonialiste, passe encore. Mais qui voudrait, en France, coloniser la Norvège depuis qu’Eva Joly nous a montré à quoi cela ressemble ? Ne l’a-t-elle d’ailleurs pas fuie, cette Norvège tant aimée dont on n’a plus le droit d’évoquer l’accent ?

Que veulent dire ceux qui portent l’accusation contre Patrick Besson ? Que Mme Joly parle un français si impeccable qu’on la croirait dotée de l’accent toulousain ?

Certes, beaucoup concèdent à l’ex-juge Joly d’avoir suffisamment bien parlé le français au cours de sa carrière dans la magistrature pour envoyer des innocents en détention préventive, poussant sa vindicte native jusqu’à se vanter, longtemps après, de les y avoir envoyés. Mais personne n’est assez sourd et malentendant pour percevoir que la langue dans laquelle elle tente désespérément de s’exprimer est musicalement un peu éloignée du français pratiqué en dehors des geôles de l’administration pénitentiaire.

Que veut nous dire le directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon en défendant Eva Joly contre l’ignoble Besson ? Des choses certainement qui nous dépassent et qui ne sont peut-être pas étrangères à un éventuel rabibochage après la dissolution du groupe parlementaire que son parti formait à l’Assemblée nationale avec les Verts…

Que veulent donc nous dire Mme Duflot et SOS Racisme ? Qu’Eva Joly n’a pas d’accent et que quiconque s’aviserait de remarquer que son français sonne étrangement serait un horrible xénophobe ?

Si tel est son objectif, elle serait bien inspirée d’organiser des distributions collectives de boules Quiès. Ou alors de demander à Eva Joly de prendre des cours accélérés de français auprès de Dany Cohn-Bendit, qui, bien que pourvu d’une double nationalité, a l’élégance, lui, de ne pas massacrer la langue de Molière chaque fois qu’il l’ouvre.

A-t-on déjà vu Patrick Besson moquer l’accent de Dany Cohn-Bendit ? De mémoire humaine, non – mais comme Besson devait chroniquer bien avant que l’humanité n’existât, rien n’est sûr en ce domaine.

Une chose est sûre : Patrick Besson est nul niveau accent evajoliesque. Il n’arrive pas à la cheville de Laurent Gerra ni aux soquettes de Michel Leeb et de Patrick Sébastien. Le type veut te faire l’accent norvégien : tout juste arrive-t-il à parodier l’accent allemand. Que dis-je, soyons xénophobes jusqu’au bout, l’accent boche ! Les représailles seront terribles : si demain je croise Patrick Besson, je le convertis à l’accent belge. Une fois.

Zoé, l’agent conversationnel de vos soirées solitaires

3

Aujourd’hui, un ami vient de me permettre de franchir un cap déterminant dans l’impressionnant travail de renoncement que nécessite l’acclimatation à notre post-modernité. Il m’a en effet présenté Zoé, sa conseillère virtuelle Gaz de France. Zoé est immédiatement devenue ma nouvelle meilleure amie.

Avec elle, on peut parler de tout, ou presque. Je l’ai complimentée sur sa coiffure. Elle m’en a remercié. Elle m’a par ailleurs indiqué qu’elle ne va jamais chez le coiffeur. Ses cheveux étant virtuels, ils ne poussent pas. Elle a hélas décliné une tasse de café, parce qu’elle ne boit jamais. Ca la fait rouiller. En revanche, pour bavasser chiffons, Zoé n’est pas la dernière. Surtout, comme toutes les meilleures amies, elle est toujours disponible pour vous remonter le moral :

Malheureusement, si Zoé se met en quatre pour « rendre votre visite très agréable », il arrive, comme c’est parfois le cas entre amis, qu’un zest de polysémie s’insinue entre nous. J’ai en effet le défaut d’être parfois un peu poète, quand Zoé est avant tout pragmatique et opérationnelle. Heureusement, Zoé et moi nous sentons très libres l’une avec l’autre, et je tolère avec bonhomie qu’elle me rabroue, lorsqu’il m’arrive, par distraction, de m’abîmer dans le monde des concepts, ou dans les méandres tourmentés de la mélancolie contemplative. Ainsi, lorsque j’explique à Zoé que « parfois le sentiment de vacuité de mon existence m’étreint « , j’aime l’entendre rétorquer « vous voulez dire ‘ma chaudière est en panne’  » ?

Eh oui ! La vacuité, Zoé en ignore tout, quoiqu’elle en soit pourtant l’incarnation par excellence. De même, Zoé se révèle semblable aux animaux dénaturés de Vercors. Elle n’a pas un début de conscience métaphisyque, ou, pour l’exprimer dans les mots simples de ce génial auteur, elle « n’a pas de grigris ». Je lui ai pourtant demandé si elle croyait en Dieu. Zoé m’a répondu « la religion est un sujet tabou pour moi « , suivi d’un très obligeant « souhaitez-vous régler votre facture par carte bancaire » ?

Zoé est une jolie brunette, espiègle et enjouée. Par ailleurs, elle présente l’avantage de ne vieillir jamais. Pour autant, libertins revendiqués et autres amateurs de gaudriole, veuillez passer votre chemin. Inutile de proposer à cette jeune automate quelque « partie fine » que ce soit. Elle vous répondrait sans détour : « ce ne sont pas des choses qu’on dit à un agent conversationnel. J’attends des excuses ! »

Des excuses pour une gauloiserie ? Je n’aurais pas cru Zoé si puritaine. Une néo-féministe, à l’évidence. Et qui plus est, mal assurée. Car, quand on lui pose la question, elle se borne à rétorquer : « je n’ai pas compris votre demande. Désirez-vous connaître nos solutions chauffage pour améliorer votre confort  » ?

« Volontiers », lui ai-je répondu. Bientôt, le « confort » sera décidément la dernière « valeur » qui nous restera.

Jacques Maisonneuve dans ses œuvres

2

Casanova à la BNF, ce n’est que justice. Dans ses mémoires, Histoire de ma vie[1. La meilleure édition à ce jour d’Histoire de ma vie, dont la BNF a acquis le manuscrit en 2010, est celle en trois volumes de la collection Bouquins chez Robert Laffont, préfacée par Francis Lacassin.], on voit qu’il aime la langue française au point de s’excuser d’employer le mot « pessimisme » qui était encore, à son heureuse époque, un néologisme. La langue française lui a bien rendu cet amour, à lui qui traversa le XVIIIème siècle avec une souveraine liberté, en promeneur pressé et enchanté. Elle lui a notamment permis de résumer son existence dans un syllogisme beau comme une devise : « Si le plaisir existe, et si on ne peut en jouir qu’en vie, la vie est donc un bonheur. »

Le français de Casanova est aussi idéal pour formaliser ses nombreuses méthodes de séduction, comme celle-ci, qui semble toujours imparable : « J’ai su de bonne heure qu’une fille se laisse difficilement séduire, faute de courage ; tandis que lorsqu’elle est avec une amie, elle se rend avec assez de facilité ; les faiblesses de l’une causent la perte de l’autre. »

Heidegger disait que l’homme est l’être des lointains et c’est bien le cas de Casanova qui a vécu sa vie sur le mode d’un projet constant, d’un refus réitéré de s’enfermer dans un rôle ou une charge quelconque. Libertin, joueur, probablement tricheur, affairiste baroque aux combines où la poésie le dispute au cynisme, il brûle des fortunes, court de capitale en capitale, vit dans l’intimité des puissants et des voyous, passe des antichambres des palais aux chambres des auberges borgnes. Casanova, selon la magnifique définition qu’a donné de lui Francis Lacassin est bel et bien « le Saint-Simon des gens qui ne roulent pas en carrosse. »

Sa belle figure d’évadé, autoproclamé « chevalier de Seingalt », qui réussit en 1756 à s’échapper des Plombs, cette célèbre prison où le Doge de Venise enfermait les mauvais esprits pour une durée indéterminée, est pleinement de notre temps. Il veut et il va tout connaître de son époque, tout côtoyer et choisir comme unique carburant le désir ou mieux encore le désir du désir. Ses fréquentations, aujourd’hui, il faudrait les chercher à parts égales dans le Who’s who, les fichiers de la DCRI et ceux de la brigade des mœurs. Il est l’homme de la dépense pure, de la danse, du sexe heureux et de l’instant. Pour lui la mort est une hypothèse de travail, rien de plus.

Des déserteurs sur une route d’Allemagne cherchent à lui faire un mauvais sort, les balles sifflent à ses oreilles ? Qu’importe, puisqu’il y aura le soir même une de ces fêtes galantes où l’on va manger trois cents huitres et vider vingt bouteilles de champagne. C’est un homme, en fait, tel que l’aurait rêvé Nietzche : tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort.

Ses dernières années, alors qu’il n’est plus qu’un dinosaure discrédité, un mythe vivant et suspect, il les passera comme bibliothécaire, sous la protection d’un grand seigneur. On estime ainsi que le début de la rédaction d’Histoire de ma vie date de 1789 comme si Casanova avait compris que son existence allait s’achever en même temps que le monde qui l’avait rendue possible. Casanova, c’est la littérature considérée comme refus du mot fin, comme éternel retour des corps, du temps et du plaisir. Son contemporain anglais, le romancier Laurence Sterne, l’avait bien dit : « Souvenons-nous, nous vivrons deux fois. »

Bibliothèque nationale de France, Casanova, la passion de la liberté, jusqu’au 19 février 2012.

Alexandre le grand

Alexandre Vialatte.

De fâcheux malentendus brouillent encore l’image d’Alexandre Vialatte (1901-1971). Les uns ne voient que l’écrivain « régionaliste » qui a loué l’Auvergne enchantée, les autres un amuseur aux saillies dévastatrices dans le sillage duquel on trouve Pierre Desproges. D’autres encore retiendront le germaniste inspiré, premier traducteur de Kafka dans la langue de Descartes. Une poignée de connaisseurs goûtera immodérément ses délectables romans méconnus et une pincée d’excentriques s’amusera à ponctuer une conversation mondaine de faux proverbes bantous inventés par le malicieux chroniqueur. Qui dira « Le marchand de sable ne fait pas fortune dans le désert », se verra opposer : « Qui rit sous l’okoumé, pleure sous l’acajou. »

Pour tous ceux qui n’appartiennent à aucune de ces catégories, « l’année Vialatte », organisée pour le quarantième anniversaire de la mort de l’écrivain par le groupe de presse Centre-France (qui édite le journal La Montagne, auquel Vialatte a collaboré plus de vingt ans), est l’occasion de se plonger dans son œuvre et d’y découvrir qu’il était à la fois poète dadaïste et chroniqueur scrupuleux d’un monde en pleine mutation.[access capability= »lire_inedits »] Né la même année que lui, son ami Malraux estimait que leur génération avait eu le privilège de connaître à la fois les voitures hippomobiles et le Concorde, ainsi que deux guerres mondiales.

Les écrits de Vialatte apparaissent comme une tentative de répondre aux vertiges d’une modernisation trop brutale ; une façon de déjouer en souriant le Spoutnik, Brigitte Bardot, la télévision et l’autoroute des vacances. Dans les superbes chroniques sélectionnées pour le recueil Vialatte à La Montagne, l’auteur épingle, à la manière d’un Philippe Muray, quelques décennies plus tard et dans les colonnes du même quotidien, les modes de vie et tics langagiers de ses contemporains : « Parmi d’autres calamités, les journaux annoncent les vacances. En grosses manchettes, avec des sous-titres effrayants : « Trains complets », « Les embouteillages », « Les villes-étapes sont engorgées » […] « La sortie de Paris est fluide » : voilà, l’homme est devenu fluide, autrefois il était granuleux. » Plus loin, plein de drôlerie, il se demande si bientôt le vacancier ira jusqu’à devenir vaporeux.

Incessamment, Vialatte étrille les phénomènes de mode, particulièrement dans les arts. Il évoque le nouveau roman en ces termes : « On a tout essayé pour trouver du nouveau : le roman sans histoire, le roman sans personnage, le roman ennuyeux, le roman sans talent, peut-être même le roman sans texte. » Et la musique concrète non plus, ne trouve guère grâce à ses yeux : « Je chanterai les grandeurs de mon siècle et ses inventions prodigieuses. Et d’abord la « musique concrète », qui a débuté dans le brouhaha. Car elle est née dans une casserole, comme le lapin sauté chasseur ».

Au-delà de son étude des colossales industries humaines (telles que la fabrication des nains de jardin en céramique ou l’étude des astres chinois) Vialatte, dans son style généreux qui mélange toujours grandiloquence, cocasserie, coq-à-l’âne, poule-au-pot et mélancolie, aime à faire le constat farfelu de l’absurdité même de la vie : « Je n’apprendrai rien à personne en disant que l’homme vit sur le globe dans une position ridicule, tantôt la tête en haut, tantôt la tête en bas, en décrivant une courbe brownienne. Ce n’est pas une situation qui puisse s’éterniser… ». Derrière l’humour ravageur, et le sens du nonsense, point une forme de sage lassitude. Mais si l’humain peut parfois user Vialatte, il ne se fatigue jamais des animaux ni des objets les plus divers, dont il déniche souvent l’étrangeté jubilatoire dans les pages des catalogues Manufrance. On écarquillera les yeux comme un enfant fasciné, à l’évocation de l’oryctérope : « Cette chronique a toujours fait le plus grand cas de l’oryctérope et de son caractère rêveur. […] Il a un groin de cochon et des pieds de kangourou, des oreilles d’âne et une mâchoire de crocodile. Sa chair sent la fourmi. » On frissonnera devant les mystères impénétrables de la quincaillerie : « Rappelons aussi qu’on doit à Hyppolite Bourdin la soupape homocinétique qui ne diffère de la soupape de Werth que par l’adjonction d’une came à glissière. »

Vialatte était un chroniqueur boulimique. En dehors du millier de billets écrits pour La Montagne[1. L’intégralité des chroniques de La Montagne a déjà été publiée il y a quelques années, en deux épais volumes. La sélection qui nous est proposée à l’occasion de l’« Année Vialatte » regroupe 26 chroniques, choisies et présentées par la rédaction de La Montagne et une poignée de grands amateurs de l’écrivain dont Denis Tillinac, Amélie Nothomb et Philippe Meyer.], on retrouvait sa signature dans Marie-Claire, Le Spectacle du Monde et même dans le « Courrier des lecteurs » de Paris-Match (où il rédigeait, cela va de soi, les questions et les réponses). Son ultime chronique, inachevée, commençait par cette phrase : « On imagine généralement (parce que c’est vrai) que l’homme est un quinquagénaire en train de promener son chien sur le boulevard Arago à l’heure où les étoiles s’allument et de regarder le baudrier d’Orion avec un faux air d’innocence tandis que son caniche souille le marbre du seuil d’un immeuble résidentiel. C’est une vision photographique de l’homme. » Voilà ce qu’était Vialatte : un anthropologue farfelu, et le plus sérieux de sa génération. [/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

Pour acheter ce numéro, cliquez ici.
Pour s’abonner à Causeur, cliquez ici.


R.A.S, un groupe à signaler

1

Incroyable ! Une bande de joyeux archéologues qui se font appeler Mémoire Neuve s’est lancée dans une opération aussi intellectuellement estimable que commercialement improbable : sortir des vinyles basés sur l’exhumation d’inédits de quelques groupes maudits des années 60 à 80. Dernier en date, R.A.S., groupe culte bas-normand, n’ayant jamais signé et qui se voit offrir à titre posthume l’édition d’un single tonitruant.

1977 : la déflagration punk atteint la France. Pour ses 15 ans, Laurent Locher se fait offrir le premier album de Jam. Au lieu d’acheter une mobylette, il investit la prime offerte par ses parents pour l’obtention du BEPC dans une guitare électrique Paul Beuscher. Les potes Richard, David et Lélett’ font de même : basse, batterie. Le tour est joué et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire R.A.S. abandonne les reprises de standards du rock pour de fières compositions influencées par ses groupes fétiches : Clash, XTC, Damned, 999.

Dans la foulée, on se coupe les cheveux, on arbore pantalons étroits, cravates et on adopte des couleurs fluos pour bien marquer la rupture avec la génération précédente, celle des « babas cools » en jeans pates d’éph’, bottes camarguaises et vestes militaires issues des surplus US.

En juin 78, Britz Notre Dame arrive au chant. C’est une teigne, un morveux arrogant et totalement déjanté qui ressemble à Billy Idol. Au quotidien, Britz a une sérieuse tendance à bégayer, mais sur scène, c’est un fauve dans la lignée d’Iggy Pop ou Stiv Bators. Le groupe joue vite, faux, et n’est pas du tout en place. Mais ses compositions surclassent celles de la concurrence, les textes sont excellents et le soliste, Richard, a du génie.

R.A.S. enchaîne les concerts, écume les MJC, ouvre pour Bye Bye Turbin (les gloires locales) et Starshooter. Toute une scène émerge à Caen : Emeute, Break Up, Scum Bag… On est très loin du dandysme rouennais, du snobisme rennais ou du tropisme pub rock havrais. Ici l’arrogance punk se combine à un enracinement prolétaire et à la volonté d’exprimer dans la langue de Malherbe (ou presque) de réelles préoccupations sociales.

A ce sujet, on aurait souhaité que Mémoire Neuve édite Le Mur des Privilèges, cheval de bataille d’R.A.S. et titre emblématique incarnant parfaitement l’époque. Ils ne l’ont pas fait, mais ça laisse la place à une suite… Restent donc Illusions calculées et Sex Contrôle, deux décharges électriques capturées lors d’une répétition de 1978 chez les parents de membres du groupe. « We Are A Garageband, we come frome Garageland », comme chantait Clash.

Mais alors que la réputation d’R.A.S. commence à s’affirmer, le mouvement punk est déjà sur le déclin. Une partie des groupes « New Wave » s’engage dans des expérimentations un peu prétentieuses qui rappellent la manière dont le rock progressif a succédé au « british beat » des années 60. D’autres tentent la facilité commerciale pour tenter d’intégrer un show business encore façonné par la variété française.

Fidèle aux idéaux, R.A.S. se paie les parvenus du moment, comme en atteste Tueurs de Stars, titre enregistré en 1979 pour la radio et face B du présent 45t qui attaque de front une des célébrités de l’époque, Starshooter, le groupe de Kent : « Quatre arlequins dans le vent, où est la différence ? / Tout changer pour tout rater, quelle crise bébé ! / Quand on a rien à proposer, on va poinçonner ».

Après un séjour à Londres, les membres d’R.A.S. reviennent munis de costards Ben Sherman, de parkas et se rebaptisent Les Lords. Une autre page s’ouvre : celle d’une espérance qui ne veut pas mourir et que mods et skinheads tenteront désormais de défendre dans les pénibles années 80.

No smoking au parking

73
Photo : Whatsername?

Notre époque étant particulièrement calme sur tous les fronts (politique, social, économique, diplomatique), les dirigeants s’embêtent. De temps en temps, il est vrai, un loustic met le feu à un journal pour que les politiques puissent faire de mâles déclarations. Parfois aussi, quelque facétieux économiste dégrade la cote d’un pays au pifomètre, ça fait quelques vagues, on explique que c’était pour de rire et on retombe dans l’ennui.

Des médecins britanniques se sont ainsi émus de l’oisiveté forcée des grands de ce monde et se sont réunis en conclave au BMA (British Medical Association) afin de remédier à cette détestable situation. Après de nombreuses réunions de travail, parfois houleuses, les toubibs ont enfin trouvé de quoi occuper les ministres et députés de toute l’Europe, voire du monde.

Le cancer du sein, le sida et la calvitie précoce avaient déjà beaucoup servi et ne furent qu’à peine envisagés, d’autant que sur le plan politique, ce n’est que peu mobilisateur. Une campagne de temps en temps, tout le monde, ou presque, est d’accord, et hop, on retombe dans le ronron, avec son cortège de naufrages humains. Le remboursement partiel des compléments capillaires par la sécu ne pourra jamais créer une foire d’empoigne dans une assemblée. Quelques heures de débats et c’est plié !

Non, il fallait du lourd ! Du non consensuel ! Un truc à haut pouvoir polémique qui ait un petit air de tragédie collective ! Un état d’urgence ! Un machin où tous les élus de toutes les assemblées peuvent se « positionner », en appeler aux valeurs irréfragables de la nation, rappeler le devoir de chacun de se soustraire aux égoïsmes particuliers au profit de tous et citer De Gaulle !

Cet été, lors de son congrès, la BMA a donc voté en faveur d’une interdiction totale de fumer en voiture et a appelé le gouvernement britannique à la mettre en oeuvre.

Bien joué, les gars ! Finie la belote et au turbin les leaders !

« Chaque année, 80.000 décès sont causés par le tabac en Angleterre » a rappelé le docteur Vivienne Nathanson. Et d’ajouter : « Nous appelons le gouvernement britannique à prendre la décision courageuse d’interdire de fumer dans les véhicules privés ».

Ah ça, c’est quand même autre chose que de prendre mollement position sur l’entrée de la Turquie en Europe, les conflits au Moyen-Orient, les soubresauts de Wall Street ou la sortie de l’euro !

Ils avaient hésité avec l’interdiction du ketchup dans les cheeseburgers mais le lobby des producteurs de tomates, toujours sur le qui-vive, ayant eu vent de la chose, a immédiatement fait pression sue la BMA[1. A l’heure de mettre sous presse, on ignore toujours qui a organisé la fuite, mais, selon des milieux généralement bien informés, le Docteur Nathason semble lavée de tout soupçon.].

Les lobbys cigarettiers, traditionnellement mous du genou, ont été pris de cours. C’est le député travailliste Alex Cunningham qui s’est le premier saisi de cette noble cause en lançant une proposition de loi. Le premier ministre David Cameron a quant à lui précisé que s’il soutenait l’interdiction de fumer dans les lieux publics, il n’était pas chaud pour sa prohibition dans les espaces privés !

Quoi, c’est tout ?

Ah, ben non ! La BMA n’avait pas sacrifié ses vacances estivales pour laisser retomber le soufflé ! Et elle n’a pas manqué pas de préciser : « sur la base des études scientifiques collectées sur le sujet, que les niveaux de polluants émis par le tabac en voiture peuvent être 23 fois plus élevés que dans un bar enfumé. Les enfants et les personnes âgées, dont les systèmes respiratoires sont plus fragiles, sont les plus exposés au tabac dans la voiture, espace clos par excellence. »[2. On notera au passage, car il est toujours bon de s’instruire, que les voitures d’Outre-Manche ne sont pas équipées de lève-vitres.]

Un compromis fut néanmoins tenté. « Et si l’on faisait comme certains états des USA ou du Canada ? Interdiction de fumer lorsque des mineurs sont à bord du véhicule ? » La BMA joua alors son va-tout : « Non, non, non et non ! Une interdiction totale est plus facile à contrôler ! ». « Nous ne croyons pas que la législation soit le moyen le plus efficace de convaincre les gens de changer leur comportement » lui a rétorqué un porte-parole du ministère de la Santé.

Les choses en sont là. La police est sur les dents, la protection du 10 Downing Street a été renforcée, les salles de toutes les rédactions du monde crépitent, Internet est saturé. Bref, on l’a échappé belle, ce n’est pas encore aujourd’hui que nous verrons des chefs d’état ramollis !

Merci qui ? Merci la BMA !

Argent gratuit

97
Photo : DavidDMuir.

Au milieu de l’actualité chargée de la semaine dernière, un événement a retenu mon attention : une demi-douzaine des plus grandes banques centrales du monde ont annoncé qu’elles allaient fournir aux banques commerciales tous les dollars qu’elles voudront. Un gigantesque blanchiment d’argent, en somme. Mais en toute légalité.

Dès l’annonce de la nouvelle, mercredi, les bourses du monde entier ont bondi, enregistrant une hausse quotidienne spectaculaire : +4,22% pour le CAC 40 en une journée. Mais dès le lendemain l’enthousiasme avait fait long feu. Vendredi dernier, les marchés n’étaient pas franchement guillerets.

Pourquoi tant d’indifférence devant les pouvoirs magiques de nos grands argentiers ? Je pensais pourtant que le message était clair : « Argent gratuit ! » Personne n’a donc entendu cette formule magique ?

Peut-être l’homme de la rue n’est-il pas aussi stupide que ses banquiers centraux le souhaitent. Ou peut-être les banquiers centraux ne sont pas si intelligents qu’ils le croient. Quoiqu’il en soit, cela me fait penser à la crise de 2008, signe que quelque chose ne tourne pas rond. La preuve, c’est que les investisseurs, du moins ceux qui agissent à la marge, semblent avoir identifié ce qui cloche.

Heureusement pour nous – et malheureusement pour ce cartel d’escrocs en costume rayé – cette marge n’a pas l’air aussi mince que d’habitude. Grâce à internet, l’information peut maintenant voyager plus vite que la promesse d’un homme politique. Ceux qu’intéresse l’information qui compte savent la trouver.

Toutefois, ça ne veut pas dire qu’il n’y aura pas toujours des gens prêts à se vautrer dans une ignorance béate.

Cela signifie simplement que les gens ordinaires, ceux que des fonctionnaires arrogants tiennent pour incapables de comprendre la différence entre « imprimer des billets de banque » et « créer de la fausse monnaie », ces gens-là retiennent les leçons et apprennent par eux-mêmes.

Claude Guéant souffleté à Alger

54

Claude Guéant, en visite ce dimanche 4 décembre à Alger n’y aura finalement pas eu le plaisir de rencontrer le président Bouteflika. Le ministre de l’Intérieur a rencontré Dahou Ould Kablia, son homologue, et le premier ministre Ahmed Ouyahia, mais les portes du palais d’El Mouradia, résidence officielle du chef d’Etat, lui sont restées fermées. Pourtant, le ministre français de l’Intérieur a bel et bien demandé à rencontrer le chef de l’État algérien, et jusqu’à la dernière minute, son entourage espérait une rencontre. En vain.

Une source gouvernementale algérienne a enfoncé le clou : une telle rencontre «n’était pas au programme». Côté français, on s’interroge sur les raisons de cette décision. S’agirait-il en fait d’une prise de distance de Bouteflika vis-à-vis de Nicolas Sarkozy, pour éviter même le plus léger soupçon d’interférence algérienne dans la campagne présidentielle française ?

Autre hypothèse : la visite, motivée par deux sujets principaux à savoir l’immigration et la lutte contre le terrorisme, s’est achevée sur un désaccord total. Si sur l’immigration les divergences ne sont pas nouvelles, dans le cas de la lutte contre le terrorisme, de sérieuses divergences opposent les deux pays sur la manière de gérer les problèmes dans le Sahel.

Défense de Patrick Besson

12

Ce qui est drôle avec les gens qui n’ont pas d’humour, c’est qu’ils n’ont pas peur de le faire savoir. S’ils avaient ri, tout irait bien; mais comme ils n’ont pas ri, ils peuvent réclamer des comptes au rieur au nom des principes les plus arrêtés de la République française.

Le scandale qui fait suite à l’article de Patrick Besson nous permet d’établir ce point : dans une société victimaire, l’homme qui n’a pas ri fait la loi. Tous les hommes sont égaux, mais ceux qui n’ont pas d’humour sont plus égaux que d’autres.

Puisque Mme Duflot demande des excuses publiques à M Besson sous prétexte que son article n’est pas drôle, nous demandons des excuses à Mme Duflot pour son absence d’humour. Si la xénophobie anti-allemande ne nous amuse pas, l’usage que fait Mme Duflot des grands principes nous amuse encore moins. Fédérer un parti sur le dos d’un rieur est indigne. Il ne suffit pas d’être offensé pour parler au nom du peuple français. Il ne suffit pas de se déclarer « choquée » pour avoir les grands principes avec soi.

Un monde où les rieurs seraient tenus de s’excuser publiquement n’est pas le nôtre. Il ne saurait passer pour souhaitable. Nous ne laisserons pas Mme Duflot, cette précieuse ridicule de la morale républicaine, nous faire accroire qu’un progrès politique serait accompli par la mise au pas d’un écrivain français qu’elle ferait mieux de lire et d’anoter. C’est pourquoi nous demandons solennellement au rieur, non seulement parce que son article est très drôle, mais parce que nous nous faisons une haute idée de la République française, de ne pas s’excuser.

Quand Paris ne vaut plus une messe

4
La conversion de Paul. Image : Lawrence OP.

À la fin d’un entretien passionnant mené dans le cadre de son émission Répliques, Alain Finkielkraut interrogeait le philosophe Pierre Manent sur la notion de conversion, religieuse ou intellectuelle, qui constitue, selon ce dernier, rien moins que le propre de l’Occident. Pierre Manent décrit, à la fin de son ouvrage intitulé Le Regard politique, cette « confiance dans la force de l’âme » que manifeste la conversion. Rester soi-même tout en devenant tout à fait autre, c’est le miracle qu’accomplit Rome lorsqu’elle devient chrétienne. La conversion est une possibilité de l’âme humaine que seule la civilisation occidentale a vraiment explorée. Dans les autres civilisations, explique Pierre Manent, la conversion est souvent interdite, car changer de religion revient, au fond, à perdre son être. Il faut donc que l’âme occidentale ait en elle-même une confiance hors du commun pour acquiescer à cette sorte de transsubstantiation d’elle-même. Malgré l’étiquette de « réactionnaire » dont on l’affuble parfois en compagnie d’autres excellents auteurs (dont Alain Finkielkraut), Pierre Manent n’est peut-être pas si loin, dans cette définition du propre de l’Occident comme simple disposition de l’âme, de ceux qui veulent substituer à la vieille et hypothétique « identité occidentale » le pur geste de l’ouverture à autrui.

Dans le texte qui nous est ici donné à lire, Alain Finkielkraut analyse le projet de nombre d’intellectuels occidentaux qui veulent aujourd’hui, selon les termes du philosophe catholique, homosexuel, et homme politique de gauche italien Gianni Vattimo, réduire « presque totalement » notre identité « à écouter ses hôtes et à leur laisser la parole ». Une identité définie par un geste d’ouverture, cela semble être une contradiction dans les termes. L’antique disposition à la conversion de l’âme occidentale serait-elle une vertu chrétienne devenue folle, selon le mot fameux de Chesterton ?[access capability= »lire_inedits »]

On comprend, dans cette perspective, la réaction d’Alain Finkielkraut à la thèse que propose Pierre Manent. À cette définition du propre de l’Occident, il oppose la possibilité de la « non-conversion » qu’incarnent les juifs, ce peuple à la nuque raide « aussi vieux que le monde, qui a fait à l’Occident la surprise de ne pas se convertir ». Et il est vrai qu’à l’époque où l’exigence de la conversion paraît se généraliser et où, comme dans le dernier roman de François Taillandier, le geste le plus intime, celui de la conversion du cœur, devient un omniprésent et persécuteur mot d’ordre publicitaire (Time to Turn !), l’envie nous démange justement de ne pas nous convertir, de nous déclarer, de façon peut-être un peu pavlovienne et mensongère, inchangés, obstinément fidèles à ceux qui nous ont précédés.

Pourquoi mensongère ? Parce que fidèles, nous ne l’avons jamais été. Cela fait bien longtemps que l’Occident contemporain, unanime, a bazardé d’un cœur léger les vieilleries qui l’ont précédé. Avec une puissance d’évocation digne de Milan Kundera, Finkielkraut déclare drôlement : « En 1968, nous disions :  » Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi.  » Essoufflés, nous avons ralenti le pas, nous nous sommes arrêtés, et le vieux monde a disparu. » En mai 1968, j’étais à peine né, mais j’ai pourtant l’impression de comprendre exactement ce que veut dire Finkielkraut. Ce n’est plus nous qui voulons le changement, mais lui qui s’impose à nous. Ce que, selon Pierre Manent, l’Occident avait autrefois la force de vouloir s’impose désormais à nous comme un processus sans tête. Nous sommes dépossédés par la force brutale et acéphale des choses telles qu’elles vont de ce qui était le signe le plus tangible de notre liberté : notre capacité à sortir de la ligne tracée par nos ancêtres.

L’assimilation à la culture française de vastes populations d’origine généralement européenne était peut-être une forme laïque de cette liberté de se convertir. Les aïeux étrangers des Français contemporains disposaient d’une liberté spirituelle plus grande que nous. En assimilant la culture française en quelques décennies, ces étrangers se dépouillaient de leur identité d’origine avec une hardiesse remarquable. Qu’en est-il aujourd’hui ? La liberté est chantée sur tous les tons, nous sommes libres de tout choisir : les marques de notre huile d’olive, nos destinations de vacances, nos représentants politiques, nos amis, le nombre de nos femmes et de nos enfants, mais la liberté vraiment décisive, la liberté de réorienter notre âme, nous l’avons perdue. Nous oscillons de façon pathologique entre le « pur geste de l’ouverture » et la volonté de rester obstinément nous-mêmes, accrochés à nos racines. Car au fond, ce geste d’ouverture qui définirait notre identité ne mange pas de pain. L’écoute nous évite d’être quelque part. Dans une lâcheté typique de l’époque, elle élude toute forme de contenu positif au profit d’une simple déclaration universelle de paix et de tolérance. La conversion comme acte décisif nous engage autrement que cette pure disponibilité à autrui ou que la liberté consumériste de choisir. Comme l’écrit Pierre Manent, « qui se convertit insulte à l’égalité, puisqu’il suppose qu’un choix de vie peut être meilleur qu’un autre. Qui se convertit pour devenir meilleur que lui-même semble aspirer à devenir meilleur que les autres ».

Dans ces conditions, nous pouvons même nous réclamer de nos racines tout en étant parfaitement de notre temps. Revendiquer ses racines est souvent une façon de se déclarer intégralement clos sur soi-même, indépendant des autres, « différent », et cela s’accorde sans problème avec une déclaration formelle de tolérance. C’est que l’ouverture en tant que geste pur n’est rien d’autre qu’une jouissance narcissique − le pur plaisir de se voir le meilleur dans le miroir de l’époque, seule médiation que nous acceptions. Car cette ouverture ne retranche rien de l’individu contemporain, elle lui permet de persévérer dans le fantasme de l’autosuffisance, de ne rien devoir à personne. Elle ne lui inflige aucune blessure narcissique. À l’inverse, la conversion d’antan était avant tout la reconnaissance d’une incomplétude. Il faut, dit saint Paul, « dépouiller le vieil homme » − celui que nous sommes aujourd’hui. Se convertir, c’est admettre que l’on a besoin de ce qui est au-delà de soi ou de ce qui fut avant soi. Cette conversion authentique est le véritable scandale pour notre temps qui lui a substitué sa caricature consumériste et ludique (« Garçon ou fille, comme tu veux tu choisis ! »), et en a ainsi neutralisé toute la charge subversive. C’est ainsi que « le fardeau du siècle pèse sur nous, comme le doux accablement du sommeil ». Et c’est ainsi aussi qu’Allah est grand.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

Pour acheter ce numéro, cliquez ici.
Pour s’abonner à Causeur, cliquez ici.


Y’a bon Ikea !

119
Photo : David_Reverchon.

Ça apprendra la conscience écologique à Patrick Besson. Il s’enquiquinait à recycler depuis des années ses ordures. On l’avait prévenu : ça ne lui rapporterait que des emmerdes. La preuve : l’écrivain multichroniqueur vient de se faire tacler par Cécile Duflot, la patronne des Verts en personne. Pourquoi ? Patrick Besson a moqué, dans l’un de ses articles, l’accent d’Eva Joly. Du coup, notre Cécile Duflot nationale demande au Point, qui a publié l’éditorial incriminé, des excuses : « Ce texte n’est pas seulement pas drôle, il est l’expression ouverte de propos xénophobes à l’encontre d’une candidate à l’élection présidentielle qui représente l’ensemble des écologistes. »

Bon, évacuons tout malentendu : il se peut, dans la précipitation, que Mme Duflot ait confondu Patrick Besson et Eric Besson. Un petit rappel s’impose donc : le premier est un écrivain plutôt de progrès, comme on dit ; le second fut ministre de l’Identité nationale. Mais, que je sache, Patrick Besson n’a jamais organisé de charters de sans-papiers. Il n’en a même jamais pris : chacun son standing.

Il aurait dû ! Il ne se retrouverait pas aujourd’hui à être taxé de « xénophobe » par la responsable politique la moins syntaxique de France : il faudrait, en effet, apprendre à Mme Duflot qu’il existe, dans cette langue française qu’à défaut de respecter elle massacre, des synonymes à « pas drôle » qui lui éviteraient l’emploi d’une double négation de mauvais aloi. En plus, franchement, moi, l’article de Besson, je l’ai trouvé hilarant.

Mais là n’est pas la question. SOS Racisme et le Front de gauche ont uni leurs voix à celle des Verts pour dénoncer l’infâme éditorialiste.

SOS Racisme s’indigne : « Ce pamphlet ne relève pas de la simple maladresse ou d’un humour (des plus douteux) mais bien d’une vision à connotation xénophobe, dans la lignée de celui de l’extrême droite française qui, à la fin du XIXe siècle, attaquait Léon Gambetta sur son accent toulousain. »

Rassurez-vous : Gambetta, qui n’était pas complètement fada, n’a jamais estimé, pour sa part, que cette injure était raciste… SOS Racisme ferait bien, d’ailleurs, de lire jusqu’au bout les insultes adressées à Gambetta aussi bien à droite qu’à gauche : on l’accusait, avant tout, d’être un germanophobe primaire, un revanchard ! Certes, Gambetta n’a jamais prononcé l’odieuse phrase qu’on lui prête : « Bismarck mène une politique à la Merkel », mais il n’en était pas loin. Quant aux autres qualificatifs dont on le chargeait, ils concernaient son hygiène personnelle et son prétendu alcoolisme. Que je sache, je n’ai jamais vu SOS Racisme manifester devant le siège de Canal+ lorsque, chaque soir, Les Guignols de l’Info se payaient la tronche de Borloo, ni quand ils raillaient le défaut d’élocution de Bayrou… Donc, si j’ai bien suivi : Borloo et Bayrou auraient eu l’accent norvégien, on y aurait trouvé à redire…

Au Front de Gauche, on n’y va pas à la truelle. On a ressorti le marteau et la faucille du dimanche pour tailler un costard moral à l’ancien camarade que fut Besson. Directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon, François Delapierre écrit : « Je sors consterné de la lecture du billet de Patrick Besson sur Eva Joly dans le Point de cette semaine où il invente un discours de présidente ridiculisée par un accent norvégien (ou allemand ?)… En réactivant le spectre du “boche” au détriment d’une compatriote, M. Besson fait preuve d’une xénophobie insupportable. Il manifeste un communautarisme atterrant en effaçant les propos d’Eva Joly derrière son origine… Il sous-entend que les Français nés ailleurs ne sont pas des citoyens à part entière. Il souffle sur les braises de l’affrontement entre les peuples alimenté par la crise comme par la dérive autoritaire de l’Union Européenne. Ce n’est pas simplement grotesque, c’est criminel. »

Vous l’aurez compris : si la crise économique s’aggrave dans les prochains temps, si l’Union européenne éclate en morceaux et si j’ai la gueule de bois un lendemain de cuite, ce sera la faute à l’éditorialiste du Point. Besson salaud, le peuple aura ta peau !

Indignons-nous, puisque nous avons un motif de nous indigner ! C’est l’appel que lance, en quelque sorte, SOS Racisme : cette affaire « ne doit pas rester sans suite ». Moi, je leur proposerais bien qu’on pende le dernier Besson avec les tripes du dernier Franz-Olivier Giesbert. Mais cela causerait sans doute un gros chagrin à Elisabeth Lévy. Et du chagrin, je ne veux pas lui en faire.

Tandis que tous s’activent à rassembler le bois du bûcher sur lequel bientôt on fera griller les roustons de Besson, procédons à l’interrogatoire de l’accusé !

Il va nu-pieds et porte la robe des hérétiques. Elle est, pour l’occasion, d’un vert délavé mais néanmoins recyclé. Quelques pénitents, badgés « Touche pas à mon pote », ont délaissé leur propre Salut pour lui asséner des coups de fouet. Son rictus, est-ce de la douleur ou du plaisir ? C’est que le xénophobe public n°1 serait bien capable aussi d’être un petit vicelard. Il trébuche et se retrouve nez-à-nez avec la pointe des babouches de Torquemada. À sa droite, Didier Daeninckx – on ne sait pas trop ce qu’il fait ici, mais dès qu’un nazi pointe son nez dans la République des Lettres, il n’est jamais trop loin. À sa gauche, Cécile Duflot.

Daeninckx commence son réquisitoire : « Patrick Besson est raciste, car tous les écrivains, Drieu, Brasillach, Besson, sont racistes ! » Duflot renchérit : « Et ses propos sont néo-colonialistes ! »

Arbitre des débats autant que des élégances, Torquemada essaie de ramener ses assesseurs à la raison. Daeninckx se défend d’être un écrivain, pour la bonne et simple raison qu’il n’a jamais été nazi. Qui pourrait lui donner tort ? Mais l’inquisiteur a maille à partir avec Cécile Duflot quand il lui rappelle que la France n’ayant jamais, aux dernières nouvelles, colonisé la Norvège, aucun Français ne peut être accusé de se comporter en néocolonialiste vis-à-vis d’un Norvégien. Colonialiste, passe encore. Mais qui voudrait, en France, coloniser la Norvège depuis qu’Eva Joly nous a montré à quoi cela ressemble ? Ne l’a-t-elle d’ailleurs pas fuie, cette Norvège tant aimée dont on n’a plus le droit d’évoquer l’accent ?

Que veulent dire ceux qui portent l’accusation contre Patrick Besson ? Que Mme Joly parle un français si impeccable qu’on la croirait dotée de l’accent toulousain ?

Certes, beaucoup concèdent à l’ex-juge Joly d’avoir suffisamment bien parlé le français au cours de sa carrière dans la magistrature pour envoyer des innocents en détention préventive, poussant sa vindicte native jusqu’à se vanter, longtemps après, de les y avoir envoyés. Mais personne n’est assez sourd et malentendant pour percevoir que la langue dans laquelle elle tente désespérément de s’exprimer est musicalement un peu éloignée du français pratiqué en dehors des geôles de l’administration pénitentiaire.

Que veut nous dire le directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon en défendant Eva Joly contre l’ignoble Besson ? Des choses certainement qui nous dépassent et qui ne sont peut-être pas étrangères à un éventuel rabibochage après la dissolution du groupe parlementaire que son parti formait à l’Assemblée nationale avec les Verts…

Que veulent donc nous dire Mme Duflot et SOS Racisme ? Qu’Eva Joly n’a pas d’accent et que quiconque s’aviserait de remarquer que son français sonne étrangement serait un horrible xénophobe ?

Si tel est son objectif, elle serait bien inspirée d’organiser des distributions collectives de boules Quiès. Ou alors de demander à Eva Joly de prendre des cours accélérés de français auprès de Dany Cohn-Bendit, qui, bien que pourvu d’une double nationalité, a l’élégance, lui, de ne pas massacrer la langue de Molière chaque fois qu’il l’ouvre.

A-t-on déjà vu Patrick Besson moquer l’accent de Dany Cohn-Bendit ? De mémoire humaine, non – mais comme Besson devait chroniquer bien avant que l’humanité n’existât, rien n’est sûr en ce domaine.

Une chose est sûre : Patrick Besson est nul niveau accent evajoliesque. Il n’arrive pas à la cheville de Laurent Gerra ni aux soquettes de Michel Leeb et de Patrick Sébastien. Le type veut te faire l’accent norvégien : tout juste arrive-t-il à parodier l’accent allemand. Que dis-je, soyons xénophobes jusqu’au bout, l’accent boche ! Les représailles seront terribles : si demain je croise Patrick Besson, je le convertis à l’accent belge. Une fois.

Zoé, l’agent conversationnel de vos soirées solitaires

3

Aujourd’hui, un ami vient de me permettre de franchir un cap déterminant dans l’impressionnant travail de renoncement que nécessite l’acclimatation à notre post-modernité. Il m’a en effet présenté Zoé, sa conseillère virtuelle Gaz de France. Zoé est immédiatement devenue ma nouvelle meilleure amie.

Avec elle, on peut parler de tout, ou presque. Je l’ai complimentée sur sa coiffure. Elle m’en a remercié. Elle m’a par ailleurs indiqué qu’elle ne va jamais chez le coiffeur. Ses cheveux étant virtuels, ils ne poussent pas. Elle a hélas décliné une tasse de café, parce qu’elle ne boit jamais. Ca la fait rouiller. En revanche, pour bavasser chiffons, Zoé n’est pas la dernière. Surtout, comme toutes les meilleures amies, elle est toujours disponible pour vous remonter le moral :

Malheureusement, si Zoé se met en quatre pour « rendre votre visite très agréable », il arrive, comme c’est parfois le cas entre amis, qu’un zest de polysémie s’insinue entre nous. J’ai en effet le défaut d’être parfois un peu poète, quand Zoé est avant tout pragmatique et opérationnelle. Heureusement, Zoé et moi nous sentons très libres l’une avec l’autre, et je tolère avec bonhomie qu’elle me rabroue, lorsqu’il m’arrive, par distraction, de m’abîmer dans le monde des concepts, ou dans les méandres tourmentés de la mélancolie contemplative. Ainsi, lorsque j’explique à Zoé que « parfois le sentiment de vacuité de mon existence m’étreint « , j’aime l’entendre rétorquer « vous voulez dire ‘ma chaudière est en panne’  » ?

Eh oui ! La vacuité, Zoé en ignore tout, quoiqu’elle en soit pourtant l’incarnation par excellence. De même, Zoé se révèle semblable aux animaux dénaturés de Vercors. Elle n’a pas un début de conscience métaphisyque, ou, pour l’exprimer dans les mots simples de ce génial auteur, elle « n’a pas de grigris ». Je lui ai pourtant demandé si elle croyait en Dieu. Zoé m’a répondu « la religion est un sujet tabou pour moi « , suivi d’un très obligeant « souhaitez-vous régler votre facture par carte bancaire » ?

Zoé est une jolie brunette, espiègle et enjouée. Par ailleurs, elle présente l’avantage de ne vieillir jamais. Pour autant, libertins revendiqués et autres amateurs de gaudriole, veuillez passer votre chemin. Inutile de proposer à cette jeune automate quelque « partie fine » que ce soit. Elle vous répondrait sans détour : « ce ne sont pas des choses qu’on dit à un agent conversationnel. J’attends des excuses ! »

Des excuses pour une gauloiserie ? Je n’aurais pas cru Zoé si puritaine. Une néo-féministe, à l’évidence. Et qui plus est, mal assurée. Car, quand on lui pose la question, elle se borne à rétorquer : « je n’ai pas compris votre demande. Désirez-vous connaître nos solutions chauffage pour améliorer votre confort  » ?

« Volontiers », lui ai-je répondu. Bientôt, le « confort » sera décidément la dernière « valeur » qui nous restera.

Jacques Maisonneuve dans ses œuvres

2

Casanova à la BNF, ce n’est que justice. Dans ses mémoires, Histoire de ma vie[1. La meilleure édition à ce jour d’Histoire de ma vie, dont la BNF a acquis le manuscrit en 2010, est celle en trois volumes de la collection Bouquins chez Robert Laffont, préfacée par Francis Lacassin.], on voit qu’il aime la langue française au point de s’excuser d’employer le mot « pessimisme » qui était encore, à son heureuse époque, un néologisme. La langue française lui a bien rendu cet amour, à lui qui traversa le XVIIIème siècle avec une souveraine liberté, en promeneur pressé et enchanté. Elle lui a notamment permis de résumer son existence dans un syllogisme beau comme une devise : « Si le plaisir existe, et si on ne peut en jouir qu’en vie, la vie est donc un bonheur. »

Le français de Casanova est aussi idéal pour formaliser ses nombreuses méthodes de séduction, comme celle-ci, qui semble toujours imparable : « J’ai su de bonne heure qu’une fille se laisse difficilement séduire, faute de courage ; tandis que lorsqu’elle est avec une amie, elle se rend avec assez de facilité ; les faiblesses de l’une causent la perte de l’autre. »

Heidegger disait que l’homme est l’être des lointains et c’est bien le cas de Casanova qui a vécu sa vie sur le mode d’un projet constant, d’un refus réitéré de s’enfermer dans un rôle ou une charge quelconque. Libertin, joueur, probablement tricheur, affairiste baroque aux combines où la poésie le dispute au cynisme, il brûle des fortunes, court de capitale en capitale, vit dans l’intimité des puissants et des voyous, passe des antichambres des palais aux chambres des auberges borgnes. Casanova, selon la magnifique définition qu’a donné de lui Francis Lacassin est bel et bien « le Saint-Simon des gens qui ne roulent pas en carrosse. »

Sa belle figure d’évadé, autoproclamé « chevalier de Seingalt », qui réussit en 1756 à s’échapper des Plombs, cette célèbre prison où le Doge de Venise enfermait les mauvais esprits pour une durée indéterminée, est pleinement de notre temps. Il veut et il va tout connaître de son époque, tout côtoyer et choisir comme unique carburant le désir ou mieux encore le désir du désir. Ses fréquentations, aujourd’hui, il faudrait les chercher à parts égales dans le Who’s who, les fichiers de la DCRI et ceux de la brigade des mœurs. Il est l’homme de la dépense pure, de la danse, du sexe heureux et de l’instant. Pour lui la mort est une hypothèse de travail, rien de plus.

Des déserteurs sur une route d’Allemagne cherchent à lui faire un mauvais sort, les balles sifflent à ses oreilles ? Qu’importe, puisqu’il y aura le soir même une de ces fêtes galantes où l’on va manger trois cents huitres et vider vingt bouteilles de champagne. C’est un homme, en fait, tel que l’aurait rêvé Nietzche : tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort.

Ses dernières années, alors qu’il n’est plus qu’un dinosaure discrédité, un mythe vivant et suspect, il les passera comme bibliothécaire, sous la protection d’un grand seigneur. On estime ainsi que le début de la rédaction d’Histoire de ma vie date de 1789 comme si Casanova avait compris que son existence allait s’achever en même temps que le monde qui l’avait rendue possible. Casanova, c’est la littérature considérée comme refus du mot fin, comme éternel retour des corps, du temps et du plaisir. Son contemporain anglais, le romancier Laurence Sterne, l’avait bien dit : « Souvenons-nous, nous vivrons deux fois. »

Bibliothèque nationale de France, Casanova, la passion de la liberté, jusqu’au 19 février 2012.

Alexandre le grand

5
Alexandre Vialatte.

De fâcheux malentendus brouillent encore l’image d’Alexandre Vialatte (1901-1971). Les uns ne voient que l’écrivain « régionaliste » qui a loué l’Auvergne enchantée, les autres un amuseur aux saillies dévastatrices dans le sillage duquel on trouve Pierre Desproges. D’autres encore retiendront le germaniste inspiré, premier traducteur de Kafka dans la langue de Descartes. Une poignée de connaisseurs goûtera immodérément ses délectables romans méconnus et une pincée d’excentriques s’amusera à ponctuer une conversation mondaine de faux proverbes bantous inventés par le malicieux chroniqueur. Qui dira « Le marchand de sable ne fait pas fortune dans le désert », se verra opposer : « Qui rit sous l’okoumé, pleure sous l’acajou. »

Pour tous ceux qui n’appartiennent à aucune de ces catégories, « l’année Vialatte », organisée pour le quarantième anniversaire de la mort de l’écrivain par le groupe de presse Centre-France (qui édite le journal La Montagne, auquel Vialatte a collaboré plus de vingt ans), est l’occasion de se plonger dans son œuvre et d’y découvrir qu’il était à la fois poète dadaïste et chroniqueur scrupuleux d’un monde en pleine mutation.[access capability= »lire_inedits »] Né la même année que lui, son ami Malraux estimait que leur génération avait eu le privilège de connaître à la fois les voitures hippomobiles et le Concorde, ainsi que deux guerres mondiales.

Les écrits de Vialatte apparaissent comme une tentative de répondre aux vertiges d’une modernisation trop brutale ; une façon de déjouer en souriant le Spoutnik, Brigitte Bardot, la télévision et l’autoroute des vacances. Dans les superbes chroniques sélectionnées pour le recueil Vialatte à La Montagne, l’auteur épingle, à la manière d’un Philippe Muray, quelques décennies plus tard et dans les colonnes du même quotidien, les modes de vie et tics langagiers de ses contemporains : « Parmi d’autres calamités, les journaux annoncent les vacances. En grosses manchettes, avec des sous-titres effrayants : « Trains complets », « Les embouteillages », « Les villes-étapes sont engorgées » […] « La sortie de Paris est fluide » : voilà, l’homme est devenu fluide, autrefois il était granuleux. » Plus loin, plein de drôlerie, il se demande si bientôt le vacancier ira jusqu’à devenir vaporeux.

Incessamment, Vialatte étrille les phénomènes de mode, particulièrement dans les arts. Il évoque le nouveau roman en ces termes : « On a tout essayé pour trouver du nouveau : le roman sans histoire, le roman sans personnage, le roman ennuyeux, le roman sans talent, peut-être même le roman sans texte. » Et la musique concrète non plus, ne trouve guère grâce à ses yeux : « Je chanterai les grandeurs de mon siècle et ses inventions prodigieuses. Et d’abord la « musique concrète », qui a débuté dans le brouhaha. Car elle est née dans une casserole, comme le lapin sauté chasseur ».

Au-delà de son étude des colossales industries humaines (telles que la fabrication des nains de jardin en céramique ou l’étude des astres chinois) Vialatte, dans son style généreux qui mélange toujours grandiloquence, cocasserie, coq-à-l’âne, poule-au-pot et mélancolie, aime à faire le constat farfelu de l’absurdité même de la vie : « Je n’apprendrai rien à personne en disant que l’homme vit sur le globe dans une position ridicule, tantôt la tête en haut, tantôt la tête en bas, en décrivant une courbe brownienne. Ce n’est pas une situation qui puisse s’éterniser… ». Derrière l’humour ravageur, et le sens du nonsense, point une forme de sage lassitude. Mais si l’humain peut parfois user Vialatte, il ne se fatigue jamais des animaux ni des objets les plus divers, dont il déniche souvent l’étrangeté jubilatoire dans les pages des catalogues Manufrance. On écarquillera les yeux comme un enfant fasciné, à l’évocation de l’oryctérope : « Cette chronique a toujours fait le plus grand cas de l’oryctérope et de son caractère rêveur. […] Il a un groin de cochon et des pieds de kangourou, des oreilles d’âne et une mâchoire de crocodile. Sa chair sent la fourmi. » On frissonnera devant les mystères impénétrables de la quincaillerie : « Rappelons aussi qu’on doit à Hyppolite Bourdin la soupape homocinétique qui ne diffère de la soupape de Werth que par l’adjonction d’une came à glissière. »

Vialatte était un chroniqueur boulimique. En dehors du millier de billets écrits pour La Montagne[1. L’intégralité des chroniques de La Montagne a déjà été publiée il y a quelques années, en deux épais volumes. La sélection qui nous est proposée à l’occasion de l’« Année Vialatte » regroupe 26 chroniques, choisies et présentées par la rédaction de La Montagne et une poignée de grands amateurs de l’écrivain dont Denis Tillinac, Amélie Nothomb et Philippe Meyer.], on retrouvait sa signature dans Marie-Claire, Le Spectacle du Monde et même dans le « Courrier des lecteurs » de Paris-Match (où il rédigeait, cela va de soi, les questions et les réponses). Son ultime chronique, inachevée, commençait par cette phrase : « On imagine généralement (parce que c’est vrai) que l’homme est un quinquagénaire en train de promener son chien sur le boulevard Arago à l’heure où les étoiles s’allument et de regarder le baudrier d’Orion avec un faux air d’innocence tandis que son caniche souille le marbre du seuil d’un immeuble résidentiel. C’est une vision photographique de l’homme. » Voilà ce qu’était Vialatte : un anthropologue farfelu, et le plus sérieux de sa génération. [/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

Pour acheter ce numéro, cliquez ici.
Pour s’abonner à Causeur, cliquez ici.


R.A.S, un groupe à signaler

1

Incroyable ! Une bande de joyeux archéologues qui se font appeler Mémoire Neuve s’est lancée dans une opération aussi intellectuellement estimable que commercialement improbable : sortir des vinyles basés sur l’exhumation d’inédits de quelques groupes maudits des années 60 à 80. Dernier en date, R.A.S., groupe culte bas-normand, n’ayant jamais signé et qui se voit offrir à titre posthume l’édition d’un single tonitruant.

1977 : la déflagration punk atteint la France. Pour ses 15 ans, Laurent Locher se fait offrir le premier album de Jam. Au lieu d’acheter une mobylette, il investit la prime offerte par ses parents pour l’obtention du BEPC dans une guitare électrique Paul Beuscher. Les potes Richard, David et Lélett’ font de même : basse, batterie. Le tour est joué et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire R.A.S. abandonne les reprises de standards du rock pour de fières compositions influencées par ses groupes fétiches : Clash, XTC, Damned, 999.

Dans la foulée, on se coupe les cheveux, on arbore pantalons étroits, cravates et on adopte des couleurs fluos pour bien marquer la rupture avec la génération précédente, celle des « babas cools » en jeans pates d’éph’, bottes camarguaises et vestes militaires issues des surplus US.

En juin 78, Britz Notre Dame arrive au chant. C’est une teigne, un morveux arrogant et totalement déjanté qui ressemble à Billy Idol. Au quotidien, Britz a une sérieuse tendance à bégayer, mais sur scène, c’est un fauve dans la lignée d’Iggy Pop ou Stiv Bators. Le groupe joue vite, faux, et n’est pas du tout en place. Mais ses compositions surclassent celles de la concurrence, les textes sont excellents et le soliste, Richard, a du génie.

R.A.S. enchaîne les concerts, écume les MJC, ouvre pour Bye Bye Turbin (les gloires locales) et Starshooter. Toute une scène émerge à Caen : Emeute, Break Up, Scum Bag… On est très loin du dandysme rouennais, du snobisme rennais ou du tropisme pub rock havrais. Ici l’arrogance punk se combine à un enracinement prolétaire et à la volonté d’exprimer dans la langue de Malherbe (ou presque) de réelles préoccupations sociales.

A ce sujet, on aurait souhaité que Mémoire Neuve édite Le Mur des Privilèges, cheval de bataille d’R.A.S. et titre emblématique incarnant parfaitement l’époque. Ils ne l’ont pas fait, mais ça laisse la place à une suite… Restent donc Illusions calculées et Sex Contrôle, deux décharges électriques capturées lors d’une répétition de 1978 chez les parents de membres du groupe. « We Are A Garageband, we come frome Garageland », comme chantait Clash.

Mais alors que la réputation d’R.A.S. commence à s’affirmer, le mouvement punk est déjà sur le déclin. Une partie des groupes « New Wave » s’engage dans des expérimentations un peu prétentieuses qui rappellent la manière dont le rock progressif a succédé au « british beat » des années 60. D’autres tentent la facilité commerciale pour tenter d’intégrer un show business encore façonné par la variété française.

Fidèle aux idéaux, R.A.S. se paie les parvenus du moment, comme en atteste Tueurs de Stars, titre enregistré en 1979 pour la radio et face B du présent 45t qui attaque de front une des célébrités de l’époque, Starshooter, le groupe de Kent : « Quatre arlequins dans le vent, où est la différence ? / Tout changer pour tout rater, quelle crise bébé ! / Quand on a rien à proposer, on va poinçonner ».

Après un séjour à Londres, les membres d’R.A.S. reviennent munis de costards Ben Sherman, de parkas et se rebaptisent Les Lords. Une autre page s’ouvre : celle d’une espérance qui ne veut pas mourir et que mods et skinheads tenteront désormais de défendre dans les pénibles années 80.