Accueil Site Page 2768

Ayrault a du mal à trouver le joint

85

Pour une fois, Jean-Marc Ayrault a été clair, ferme, définitif.
Un communiqué laconique de Matignon, ce lundi, nous annonce qu’il n’y aura pas de dépénalisation du cannabis. Il ne faut pas charrier dans le sociétal, ça va se voir à la longue. Vincent Peillon qui n’est pourtant pas un gauchiste avait désiré, au moins, ouvrir le débat. Et il est vrai que s’il y avait une question sociétale, justement, qui était une aussi une question sociale, c’était pourtant celle-là. Naguère, nous avions rendu compté ici de l’intéressant livre de Stéphane Gatignon et Serge Supersac sur cette dépénalisation. Les auteurs, le maire écolo (ex-communiste) de Sevran et l’ancien responsable des CRS sur la Seine Saint Denis savaient de quoi ils parlaient. Ils étaient depuis des années sur le terrain et avaient constaté que l’essentiel de la petite et moyenne délinquance, de plus en plus violente, avaient pour origine l’économie parallèle du deal. Et que la prohibition du cannabis comme celle de l’alcool aux USA avaient des conséquences désastreuses sur le plan sanitaire (on consomme de mauvais produits) et celui de la sécurité (les Al Capone, dans de telles situations, fleurissent comme les champignons après la pluie.)

Le débat n’aura pas lieu. L’austère Ayrault veut sans doute durcir son image. Il faut dire qu’il y ait allé fort sur le mariage gay. Non seulement il va le faire voter mais en plus il n’est pas contre la procréation médicale assistée pour les couples du même sexe. Ben voyons ! Dans le genre, « je cherche à énerver les cathos behavioristes sur la question » et tous ceux qui voudraient rééditer sur le dos des homos leur victoire chouanne de 1984 contre le grand service laïque unifié d’éducation, on pouvait difficilement faire mieux.

Si j’étais sûr que Ayrault ne le pensait pas mais qu’il ait fait cette sortie sur la PMA uniquement pour énerver le camp d’en face, qui retrouve vite ses réflexes inquisitoriaux dès qu’il s’agit de la façon dont les autres prennent leur pied et sur le mode juridique qui pourrait leur garantir une certaine tranquillité, voire une certaine indifférence, j’aurais trouvé cette sortie hyperbolique un peu farce. Il est bon, parfois, d’agiter des chiffons rouges devant les bêtes à cornes qui voudraient un referendum pour le mariage gay mais n’en voient pas l’utilité sur un traité européen clairement néolibéral qui va en finir avec l’indépendance nationale.

Mais le problème c’est que Ayrault, comme tous les vrais puritains de gauche, pense sincèrement ce qu’il dit. Il ne trouve rien d’aberrant d’une part à autoriser cette procréation médicale assistée pour les couples homos et d’autre part à interdire le cannabis. C’est à dire à approuver une action prométhéenne pour forcer la nature à faire d’un couple homosexuel un couple qui n’aurait pas seulement les mêmes droits mais aussi les mêmes possibilités biologiques. Au nom d’une vision paradoxalement familialiste de la société, homos et hétéros, même combat posthumain. Et Ayrault est tout aussi sincère pour le cannabis : dans la tradition de Claude Evin sur le tabac et l’alcool, tout ce qui fait plaisir, tout ce qui permet d’oublier un monde en crise que ce soit en faisant tourner le bédo ou en partageant une bouteille d’Antidote de Jean-Christophe Comor, cela agace profondément les socialistes austères qui ne veulent pas se marrer, tendance parpaillote et salle des profs.

On peut aussi penser que la récente affaire touchant une adjointe verte du XIIIème arrondissement qui aurait transformé son appartement en annexe du cartel de Medellin n’est pas non plus pour rien dans cette annonce ferme et précipitée. Mais bon…
Donc, je résume : en France, Paulo et Alfred vont pouvoir louer un ventre pour avoir un bébé mais il n’auront pas le droit de fumer un joint pour fêter ça.
Y’a pas à dire, la morale est sauve…

*image : smokershighlife/Flickr

Et si les ripoux de Marseille avaient des circonstances atténuantes ?

95

Quand survient un fait divers en zone dite sensible, ils se trouve toujours un expert (journaliste, sociologue, voire magistrat) pour incriminer la responsabilité de la Société, qui c’est bien connu est toujours la vraie coupable. Si des « jeunes » sont devenus des dealers, c’est parce qu’ « elle » les a placé dans de telles conditions de vie et de pauvreté qu’il ne leur restait que la transgression de la loi pour survivre. Et les sociologues, politiques ou médias soutiennent souvent que cet aspect des choses est déterminant. Admettons.

Mais où sont ces avocats, sociologues, politiques, médias pour avoir les mêmes réflexes non pas avec les policiers de la BAC qui sont devenus des ripoux à Marseille, mais avec ces hommes qui étaient ces policiers de la BAC ? Toute empathie aurait-elle disparue ? Un dealer serait-il plus homme qu’un policier ? S’il faut évidemment être intraitable avec le sort qui doit leur être réservé en tant que fonctionnaires de l’Etat, car ils sont tenus d’être exemplaires plus que tout autre pour la bonne santé d’une société, mettons-nous une seconde dans leur peau, eux aussi y ont droit.

Passons sur un aspect des choses négligé : ils n’ont pas racketté d’honnêtes commerçants ou demandé des bakchichs à des automobilistes, ils ont dépouillés des criminels, volé des voleurs. Mais laissons cela.
Voici des hommes surentraînés qui ont pour métier de protéger le citoyen. C’est à eux qu’on confie les missions les plus difficiles, les plus ingrates, les plus dangereuses. Ils mettent chaque jour leur vie en péril pour notre sécurité. Mais voici que l’Etat les cantonne à ne jamais accomplir leur devoir par peur d’une bavure et d’émeutes urbaines. La paix sociale ne devenant rien d’autre qu’une guerre froide intérieure. Et si par malheur ils accomplissent leur devoir et que ce faisant un délinquant trouve la mort, même sans bavures, sociologues, politiques ou médias les méprisent.

Imaginons ces policiers regardant chaque jour que Dieu fait des voyous commettre le crime de vente de drogue devant eux, alors qu’eux sont tenus à l’inaction. Ils les regardent, chaque jour, se mettre plus d’argent dans les poches qu’ils ne touchent de salaire en un mois. Si par inconscience leur chef leur dit d’intervenir, ils voient chaque jour les délinquants être rapidement libérés par la Justice et revenir les toiser, les narguer. Chaque jour, l’impunité d’un côté, le rôle de spectateurs de l’autre. Chaque jour, d’un côté la liberté de mal agir et de l’autre l’interdiction de bien agir. Où l’on voit des forces de l’ordre, affutées, aguerries, prêtes à jouer leur rôle et finalement, à qui l’on met des menottes invisibles pour les emprisonner dans leur voiture devenue cage. Je crois que ce qu’on leur demandait peut rendre fou.

Alors si je ne l’admets pas, je comprends qu’ils aient pu craquer.
Le policier est né juste, c’est l’absence d’homme d’Etat qui le corrompt !

Catalogne, Flandre : les séparatistes à l’offensive

70

Le 11 septembre, une foule évaluée à 1,5 million de personnes, selon une police et des organisateurs faisant cause commune, défilait dans les rues de Barcelone. Le slogan le plus populaire était : « Yes, we Cat ! » Non, ce n’était pas un rassemblement d’amateurs de félins domestiques, mais des partisans enthousiastes de l’indépendance de la Catalogne, dont « Cat » est l’apocope familière. Si l’on considère que la population totale de la province s’élève à 7,5 millions d’habitants, on ne peut que constater que l’immense majorité des Catalans est favorable à un divorce avec Madrid. À l’échelle française, imaginons une manifestation rassemblant 12 millions de personnes à Paris : quel que soit son objectif, il serait impossible au pouvoir en place de ne pas en tenir compte.[access capability= »lire_inedits »]

La revendication nationale catalane ne date pas d’hier : elle a pu se manifester au grand jour dès la fin du franquisme, aboutissant à l’octroi, en 1977, d’un statut d’autonomie pour la province. Celui-ci a été régulièrement élargi au fil des années, la Generalitat (région) obtenant toujours plus de compétences, sans toutefois aboutir à une autonomie fiscale semblable à celle qui fut concédée au Pays basque. Madrid perçoit toujours directement une partie des impôts des Catalans et doit, en retour, leur fournir les services publics correspondants. Et c’est justement là où le bât blesse, comme dirait un ânier de cette province qui est le berceau de la plus belle des races de bourriques européennes[1. L’âne catalan ou ruc català, dans l’idiome local, est un animal de belle prestance (1,65 m au garrot), à la robe noire, sauf autour de la bouche et des naseaux. Les catalanistes revendiquent le ruc català en tant que symbole catalan, en opposition au taureau, symbole de l’Espagne]. Avec 15% de la population espagnole, la Catalogne assure près du quart du PIB, et une proportion encore plus grande des exportations. Aujourd’hui, elle est la province la plus endettée d’Espagne, avec 22% de son PIB, et les partisans de l’indépendance estiment que ce déficit est la conséquence de la ponction excessive effectuée par Madrid sur la riche province au bénéfice des régions plus pauvres du Sud de la péninsule.

L’Espagne offre donc un cas classique de « nationalisme patrimonial », où l’on voit des nations se défaire en raison du refus des provinces riches d’aider les régions pauvres. Ce comportement a provoqué l’éclatement de la Yougoslavie en 1991, lorsque la Slovénie et la Croatie sont sorties de la fédération, en estimant qu’elles avaient tout à gagner en abandonnant à leur triste sort les républiques moins bien dotées, comme la Bosnie ou le Monténégro. On connaît la suite.
En Espagne, la crise économique et la diète radicale à laquelle la population est soumise ont réveillé en sursaut le sentiment nationaliste catalan. Ces dernières années, les nationalistes avaient concentré leurs efforts sur l’autonomie culturelle de leur province : la langue catalane est désormais la principale utilisée dans l’enseignement primaire et son usage, fortement réprimé sous le franquisme, est vigoureusement promu par le gouvernement provincial. Présidé par Artur Mas (droite nationaliste modérée), celui-ci vient de décider, à la suite de la manifestation du 11 septembre, d’avancer de deux ans les élections provinciales, fixées au 25 novembre. « Il est temps, pour la Catalogne, d’exercer son droit à l’autodétermination », a précisé Artur Mas en annonçant ce scrutin anticipé.
Le choix est donc clair : si les partis séparatistes l’emportent nettement, le président de la Generalitat s’estimera autorisé à organiser un référendum sur l’indépendance de la province. Les sondages montrent que les partisans de la séparation gagnent régulièrement du terrain dans l’opinion : aujourd’hui, cette option séduit 51% des sondés, alors que 18% y sont fortement opposés, le reste de l’échantillon se déclarant hésitant ou sans opinion. Cette situation a incité le roi Juan Carlos à sortir de la discrétion qu’il s’était imposée depuis ses déboires cynégétiques en Afrique[2. En avril 2012, le roi Juan Carlos avait été victime d’une fracture de la hanche lors d’une chasse à l’éléphant au Botswana. Cette expédition cynégétique n’était pas destinée à être rendue publique, et l’opinion espagnole avait été choquée par les dépenses engagées par le roi à cette occasion, alors que le pays s’enfonçait dans la crise]. Dans une lettre à ses sujets, le souverain les met en garde contre une « division des forces » et une stratégie consistant à « poursuivre des chimères » tout en « ravivant des blessures ». Autant dire qu’à Madrid, on juge la situation sérieuse, alors que le gouvernement de Mariano Rajoy doit déjà affronter la colère des victimes de la crise financière, de l’austérité budgétaire et du chômage.

En Belgique, après deux ans de crise gouvernementale, une accalmie dans l’affrontement Flamands-Francophones était intervenue en décembre 2011 avec l’investiture d’un gouvernement de coalition, dirigé par le socialiste wallon Elio di Rupo, et l’adoption de réformes institutionnelles souhaitées par les partis flamands. Au prix de concessions sur le statut des Francophones de la périphérie bruxelloise, les Wallons et Bruxellois francophones avaient obtenu que la riche Flandre continue à accepter des transferts financiers vers le Sud, concernant notamment les dépenses d’assurances sociales. Le parti séparatiste flamand NVA, dirigé par le charismatique Bart De Wever, était rejeté dans l’opposition à un gouvernement fédéral regroupant la gauche, la droite et le centre, flamands et francophones.

Cependant, Bart De Wever ne restait pas inactif. Il s’est d’abord soumis à une cure d’amaigrissement spectaculaire : en six mois, il a perdu près de 60 kilos, passant de 140 à 83 kg. Le livre où il raconte son combat titanesque contre l’obésité comme « régime le plus marrant du monde » est un best-seller en Flandre. Les intentions de vote en faveur de la NVA aux élections municipales du 14 octobre évoluent de manière inversement proportionnelle à son tour de taille : ses amis pourraient recueillir 40% des suffrages en Flandre, soit davantage que tous les autres partis fédéralistes réunis (démocrates-chrétiens, socialistes, libéraux). Le poste de bourgmestre d’Anvers, la principale ville de Flandre ne devrait pas échapper à De Wever lui-même, qui s’est porté candidat contre le sortant, le socialiste Patrick Janssens.

Ce scrutin pourrait donc avoir des conséquences dévastatrices pour l’avenir du gouvernement fédéral. Dans une conjoncture où tout le monde doit se serrer la ceinture, aiguillonnés par le vote De Wever, qui manifeste clairement le refus des Flamands de payer pour les feignants francophones, les autres partis flamands ne pourront que durcir leurs positions. La fin de la solidarité interrégionale serait alors le prélude à la fin de l’État belge. Aussi grande soit l’habileté tactique d’Elio Di Rupo, elle pourrait se révéler impuissante à enrayer la machine à diviser le royaume.

Les séparatistes catalans et flamands réclament également, pour le cas où ils obtiendraient l’indépendance, le maintien automatique de leurs pays respectifs dans l’Union européenne. Or, aucun article des traités régissant l’UE ne prévoit ce cas de figure ! Les experts estiment qu’en l’état actuel des institutions, la province sécessionniste se verrait appliquer les règles prévues pour les pays candidats à l’adhésion : ouverture de négociations, vérifications des critères démocratiques et autres procédures longues et complexes… C’est pourquoi, à la Commission, au Conseil européen et au Parlement, on fait tout ce qui est possible pour dissuader les peuples des provinces irrédentistes de se lancer dans des aventures qui risquent de mettre à mal les équilibres communautaires. Cette attitude n’est pas de nature à conforter la popularité des institutions européennes dans les régions concernées, mais les Bruxellois ont déjà montré qu’ils pouvaient aisément se passer des peuples, ces emmerdeurs.

1. L’âne catalan ou ruc català, dans l’idiome local, est un animal de belle prestance (1,65 m au garrot), à la robe noire, sauf autour de la bouche et des naseaux. Les catalanistes revendiquent le ruc català en tant que symbole catalan, en opposition au taureau, symbole de l’Espagne.
2. En avril 2012, le roi Juan Carlos avait été victime d’une fracture de la hanche lors d’une chasse à l’éléphant au Botswana. Cette expédition cynégétique n’était pas destinée à être rendue publique, et l’opinion espagnole avait été choquée par les dépenses engagées par le roi à cette occasion, alors que le pays s’enfonçait dans la crise.[/access]

*image : SBA73/Flickr

Vivement le procès en islamophobie contre Jean-François Copé !

34

Sans plaisanter, j’appelle tous les lecteurs qui ont été traités d’islamophobes à applaudir de toutes leurs mains ce procès. J’y vois la première avancée de l’Islam de France dans la voie de la laïcité, de la démocratie et de l’État de droit.

Un procès pour diffamation, c’est le contraire d’une fatwa. Quand les assassins qui ont mis sa tête à prix feront un procès à Salman Rushdie, ces Musulmans seront de nos amis.
Un procès en diffamation, c’est aussi le contraire d’un lynchage pour un mauvais regard. Quand les djeunes des cités auront admis qu’ils ne doivent pas se venger eux-mêmes ou en bandes quand ils jugent que quelqu’un leur a manqué de respect, ils seront des nôtres, de nos jeunes. Car c’est le juge qui décide si un acte est permis ou interdit. À lui de dire si Coppé a menti, a insulté, à incité à la haine raciale ou religieuse.

Ce procès, Dieu fasse qu’il ait lieu et que les plaignants ne mollissent pas,( je n’ai pas écrit ne mohllissent pas), nous promet des moments délicieux. J’attends le moment où l’avocat du CFCM dira que l’Islam n’a rien à voir avec les paroles et les gestes agressifs à l’égard de ceux qui ne respectent pas le ramadan ou des filles qui ne s’habillent pas comme leur religion le demande.

J’espère que J.F. Coppé va se féliciter publiquement que l’accusation d’islamophobie soit portée devant la justice.

Car à partir de cette jurisprudence, il sera possible d’accuser de diffamation ceux qui nous accusent d’islamophobie, au sens d’incitation à la haine envers tous les Musulmans, quand nous combattons seulement la bêtise, l’intolérance et les crimes commis chaque jour par certains Musulmans au nom de l’Islam.

Nous ne tombons pas sous cette accusation puisque nous chérissons les Musulmans qui condamnent comme nous ces fautes et ces crimes.

FIAC : le nouvel art bourgeois contemporain

Wim Delvoye Fiac

Préparez-vous à en prendre plein la gueule, ils reviennent plus grands, plus forts, et ils ne vous louperont pas. L’édition 2012 de la Fiac (Foire Internationale d’Art Contemporain) annonce un cru d’exception, « une programmation renforcée et enrichie ». Avec elle, son lot d’esprits convaincus de leur supériorité d’âme pour trouver aux enfants involontaires de la mouvance duchampienne un génie artistique que peu ne peuvent percevoir – les autres ne sont pas artistes, ils ne sont pas sensibles, ils ne peuvent pas comprendre. Si quelqu’un ose la critique, haro sur le baudet et reductio ad hitlerum garantie[1. Pour s’en convaincre, il suffit de relire l’article du philosophe Jean Baudrillard dans Libération de mai 1996 fustigeant l’art contemporain. Cet article avait suscité une réponse des tenants de l’art contemporain qui n’avaient pas manqué de taxer le philosophe de fasciste].

On y verra des dandys assommés par le bénéfice narcissique s’entretenir de leur œuvre avec Onin et des impétrants sommés de s’exstasier sur des univers Vespasien où la merde et la pisse sont sanctuarisés. Bien sûr on qualifiera les œuvres de subversives en se réclamant de Baudelaire condamné par le procureur Pinard, alors même que chaque année l’ordre mondialisé – François Pinault en tête – déroule le tapis rouge à ces déconstructionnistes qui vivent des lois du libre échange. Il ne faut pas oublier que si ce sont les marxistes qui ont voulu faire de l’art une expression commune minimale à toute l’humanité (donc qui ne nécessite aucun savoir-faire) pour détruire le monde bourgeois, son sens de la culture et de l’esthétique, ce sont désormais la gauche universaliste et la droite libérale (donc les bourgeois) qui se régalent de ce qui est devenu un moyen de spéculation.

Que verrons-nous cette année ? Les petites culottes-balançoires se promenant au plafond comme à Beaubourg lors de sa réouverture ? Le « Cloaca » de Wim Delvoye, une machine révolutionnaire qui nous fabrique des cacas d’une finition à faire pâlir de jalousie les meilleurs orfèvres de la place Vendôme ? Le lapin transgénique vert fluo d’Eduardo Kac qui n’a même pas peur de José Bové ? Les fragments de cadavre humains de Teresa Margolles parce que en art on peut tout faire, même ignorer que les restes des personnes décédées doivent être traités avec respect, dignité et décence – putain de code civil ? Peut-être qu’on aura mieux encore ! Des martyrs de l’art contemporain qui se jetteront du vingtième étage pour marquer le linceul blanc de leur sang, des anthropométries nature en quelque sorte ? Hervé Paraponaris pourrait revenir avec sa collection de menues rapines qu’il exposa à la Fiac en 1994 et que la police saisit en 1996 ? À moins que le groupe chinois « Cadavre » ne débarque à Paris et cuisine comme à son habitude un fœtus avant de le dévorer – Goya et son Saturne dévorant ses fils peut aller se rhabiller ! Et si Libera revenait créer son camp de concentration en legos comme il le fit au musée du jeu de Paume ?

Transgresser, choquer, blesser pour tordre le cou à l’ordre établi, à la morale bourgeoise, alors même que toutes ces œuvres ne trouvent leur existence que dans l’allégeance à Mammon, voilà tout le paradoxe d’un « art » qui a chassé à tout jamais l’idée de Beau et détruit le rapport de force qu’entretiennent le concept et l’imaginaire. Car il faut désormais conceptualiser à outrance la matière pour l’élever, comme la pornographie a conceptualisé le sexe, lui enlevant par la même ce qui faisait sa beauté. Où est l’objet sans concept d’une satisfaction nécessaire dont parlait Kant dans son Analytique du beau ? Car il existe.

Garder l’idée de Beau comme référentiel de distinction entre ce qui est de l’art et ce qui n’en n’est pas paraît être la valeur la plus sûre pour ne pas succomber au narcissisme moderne du « tout artistique » prôné par les solipsistes. Opérer une dualité entre le concept et l’objet dans une satisfaction désintéressée, en considérant l’esthétisme du concept et la saveur de l’objet, voilà comment doit s’apprécier une œuvre d’art. Car une œuvre d’art doit pouvoir se passer du discours qui l’accompagne pour se révéler, ce dont souffre incontestablement l’art contemporain. Alors que l’art véritable s’impose de lui-même au spectateur comme œuvre (transcendance), l’art contemporain n’est que ce que le spectateur ressent (immanence), aidé en cela par la rhétorique de l’artiste et des institutions complices qui comblent le non-sens de l’œuvre. C’est l’art du hasard, de l’éphémère, contre celui qui s’appuie sur la réflexion, le savoir-faire, la construction, l’expérience, l’esthétique. Et qui n’oserait ressentir n’est pas artiste. En 1837, un petit conteur danois[2. HC Andersen, Les habits neufs de l’empereur] soulevait déjà l’absurdité de ce mécanisme intellectuel. Il mettait en scène un empereur à qui deux charlatans avaient promis un habit à l’étoffe uniquement visible par les sujets intelligents. Ni l’empereur, ni ses ministres, ni ses courtisans n’osèrent constater l’absence réelle de l’habit. Ils préférèrent admirer cet habit que, pour preuve d’intelligence, ils voulaient percevoir malgré son inexistence. Il n’y eut qu’un enfant pour s’écrier « le roi est nu ». Dans une lettre écrite en 1952 par Picasso à son ami Giovanni Papini, on retrouve sur le sujet une confession étonnante : « Dans l’art, le peuple ne cherche plus consolation et exaltation […] mais l’étrange, l’original, l’extravagant, le scandaleux […] J’ai contenté ces maîtres et ces critiques avec toutes les bizarreries changeantes qui me sont passées en tête. Et moins ils comprenaient, plus ils m’admiraient […] Je n’ai pas le courage de me considérer comme un artiste dans le sens grand et antique du mot […] Je suis seulement un amuseur public qui a compris son temps et épuisé le mieux qu’il a pu l’imbécilité, la vanité, la cupidité de ses contemporains. »

Le mouvement des arts incohérents du XIXème siècle aide à comprendre le défaut de base artistique de l’art contemporain dont il est le géniteur. Il commence avec Alphonse Allais qui propose un sobre bristol blanc intitulé « Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige » ; en 1884, le rouge est à l’honneur et Allais expose la « Récolte de la tomate sur le bord de la mer rouge par des cardinaux apoplectiques ». Suivrons Malevitch, Klein ou Soulages qui n’ont, en réalité, rien inventé. Dans le même mouvement, d’autres sensibilités se dégagent. La marche funèbre incohérente est composée : une partition vierge puisque les grandes douleurs sont muettes. Et entre un cheval vivant peint aux couleurs nationales en 1889 et quelques sculptures en gruyère, on retrouve un cadre vide : le « Tableau d’à-venir ». Avec ce qui nous est proposé aujourd’hui, finalement, rien de choquant. Sauf que ce mouvement avait l’honnêteté d’affirmer « Nous ne faisons point de l’art ».

Quoiqu’il en soit, la mort de l’art contemporain est imminente, elle a été annoncée. Elle remonte au 11 septembre 2001, lors de l’attentat contre les tours du World Trade Center. Stockhausen, le chef de file de la musique sérielle (une sommité dans le milieu de l’art contemporain) affirma alors à l’occasion d’une conférence de presse : « Ce qui s’est passé là est la plus grande œuvre d’art au monde ! ». Que reste-t-il à faire maintenant ?
Attendre patiemment la mort de l’entreprise de crétinisation dont parlait Salvador Dali (un intégriste ?) et relire le courageux Baudrillard : « Toute la duplicité de l’art contemporain est là : revendiquer la nullité, l’insignifiance, le non-sens, viser la nullité alors qu’on est déjà nul. Viser le non-sens alors qu’on est déjà insignifiant. Prétendre à la superficialité en des termes superficiels ».
Enfin pour ceux qui croient aux possibilités de l’art avec le temps (contemporaneus) et non pas à ce qui constitue à la production d’« une avancée dans la progression des avant-gardes»[3. Nathalie Heinich, « L’art contemporain est-il une sociologie ? » p. 63 in Grand Dictionnaire de la philosophie, sous la dir. de Michel Blay, Larousse – CNRS Éditions, 2003], il existe ,selon le 1er marquis de Púbol, trois choses pour ne pas verser « dans le ridicule anecdotique du simple dilettantisme expérimental et narcissique » : « Du talent et de préférence du génie, réapprendre à peindre aussi bien que Velasquez et, de préférence comme Vermeer, posséder une cosmogonie monarchique et catholique aussi absolue que possible et à tendances impérialistes. »[4. Salvador Dalí – Les cocus du vieil art moderne]

*Photo: Wim Delvoye, « cochon tatoué », Ergonomik/Flickr

Souvenirs de vacances chez les Jeunes Pops

3

UMP Jeunes populaires Fillon Copé Lancar

Alors que la guerre Copé-Fillon fait rage, c’est le moment de publier ce reportage effectué fin août chez les jeunes de l’UMP

L’austérité a de bons côtés. C’est en son nom que le Campus des Jeunes Populaires[1. C’est ainsi que, depuis quelques années, sont nommées les universités des jeunes de l’UMP.] a été annulé cette année. Frustrée de son rendez-vous annuel, la jeune garde franc-comtoise de l’UMP avait donc décidé d’organiser son campus régional, quitte à faire appel à des amis d’autres régions pour être assez nombreux. Il était donc beaucoup plus facile à votre serviteur d’obtenir une accréditation pour un événement organisé à une demi-heure de route de ses pénates[2. Toutefois, que Julien D. soit remercié de me l’avoir obtenue.] à Ornans, ville du peintre Gustave Courbet dont les oeuvres les plus connues demeurent un enterrement dans cette bourgade et une « pussy riot » en gros plan.
Le dossier de presse annonçait la présence de Valérie Pécresse et Laurent Wauquiez en début de soirée. Venus porter la parole de François Fillon dont ils constituent avec Eric Ciotti la garde rapprochée, les deux anciens ministres ne m’intéressaient pas. Il suffit d’ouvrir son poste de télé pour savoir ce qu’une telle personnalité va dire. Ce dont j’étais curieux, en revanche, c’était l’opinion de ces jeunes qui avaient fait la campagne de Nicolas Sarkozy. C’était de recueillir leur avis, non sur le passé mais sur l’avenir. Avec quel président et avec quels alliés comptent-ils reconquérir villes, départements et régions en 2014 ?

Après avoir écouté les intervenants d’un atelier « Nos idées, nos valeurs » où leurs aînés détaillaient le bilan de Nicolas Sarkozy dont ils n’avaient pas à rougir, mais qui ressemblait fort à un exercice de pleurs sur le lait renversé, la défaite ayant été actée et ledit bilan jugé – sans appel possible – par les Français, l’heure de la promenade avait sonné dans les rues d’Ornans. Passant de l’un à l’autre, je leur demandai s’ils préféraient être présidés par François Fillon ou Jean-François Copé, considérant que s’enquérir de l’avis de ceux qui vont faire la décision le 18 novembre prochain constitue une méthode plus scientifique que de sonder les sympathisants au sens large de l’UMP, comme le font actuellement les instituts, prenant le risque de se prendre une claque genre Nicolas Hulot.
Pour Clément, ce sera Fillon qui lui semble plus respectueux de l’avis des fédérations alors que Copé aurait un fonctionnement « trop directif ». Pour Inès, jurassienne comme Clément, c’est aussi Fillon car Copé a le défaut d’être… chiraquien. Philippe est savoyard, il assume faire partie de la droite du mouvement. Il a une légère préférence pour Copé mais ne respire pas l’enthousiasme devant le choix qu’on lui présente. Andréa, responsable jeune en Haute-Saône, soutient d’autant plus le maire de Meaux qu’elle a signé son appel à candidature. Elle se définit comme libérale et trouve Copé plus proche de ses idées économiques. Stéphane est venu de l’Alsace voisine. Il votera Fillon, essentiellement par anti-copéisme. L’actuel secrétaire général lui semble « trop à droite, trop clivant, pas assez rassembleur ». Jérôme, qui l’a accompagné en terre franc-comtoise, ne souhaite pas se prononcer en début de discussion mais finit par lâcher qu’il « ne faut pas prendre le risque d’élire quelqu’un qui ne soit pas en phase avec nos sympathisants ». Un seul des jeunes m’ayant accordé quelques minutes semble vraiment indécis. François, jurassien, voit Fillon présidentiable mais Copé chef de parti. Il rêve d’une alliance entre les deux sur cette base. Je lui fais remarquer que les deux protagonistes n’ont pas l’air d’accord avec lui. Il me répond en être conscient. Sa décision n’est donc pas prise même si on croit comprendre qu’il s’agit de l’élection d’un simple chef de parti et que Copé pourrait finalement avoir son vote.

Je les interroge ensuite sur l’attitude que l’UMP doit adopter dans le cadre des futures élections locales : alliances ou pas alliances avec le FN pour conquérir des collectivités ? Bien décidé à les pousser dans leur retranchements, je me fais l’avocat du diable : « En 1998, ceux qui refusaient l’alliance -dont j’étais, avaient pour eux le soutien de l’électorat, qui refusait une telle compromission. Tel n’est plus le cas aujourd’hui. Si vous refusez l’alliance et perdez villes et régions à cause de cette attitude, vos électeurs vont être furieux ! » Ils en conviennent mais refusent presque tous cette perspective. Clément m’explique que la question ne se pose pas puisque Fillon et Copé ont martelé qu’ils excluraient tout contrevenant à la règle. Inès refuse pour des raisons morales. François trouve Marine Le Pen « trop anticapitaliste ». Quant à Stéphane, il n’est pas loin de sortir crucifix et gousses d’ail tandis que j’évoque cette idée. Seul Philippe souhaite des alliances locales dans le dos des états-majors de l’UMP et du FN mariniste. Il trouve Marine Le Pen « socialiste » sur l’économie et note qu’elle veut la défaite de l’UMP. Il préfère la vieille garde proche de Gollnisch, plus libérale sur l’économie et plus soucieuse de « faire gagner la droite ». Il me dit que ces accords auront inéluctablement lieu dans le Grand Sud et me rappelle que Jean-Claude Gaudin lui-même n’avait pas rechigné à en conclure il y a vingt ans.

La promenade est terminée. Députés et anciens ministres ne vont plus tarder. Je préfère quitter le campus. Ces jeunes m’ont parlé sans langue de bois, sans détour. Rafraîchissants. Ils n’ont montré aucune animosité devant mes questions alors que le badge presse n’était plus très populaire dans les réunions UMP ces derniers temps. Une seule ombre au tableau. J’y ai vu le fils d’un ancien compagnon avec qui j’avais vécu, il y a près de vingt ans, des universités d’été. Charmant, bien élevé. Mais qui m’a foutu un sacré coup de vieux.

*Photos : UMP.

À Venise, les palais du futur

Biennale Venise 2012 architecture urbanisme

Depuis sa création, en 1895, la Biennale de Venise peut être considérée comme les Jeux olympiques de l’architecture. Cette année, 41 pays, représentés par leurs plus beaux talents, rivalisent pour emporter le Lion d’or, tout en participant à une discussion sur le thème « Common Ground », choisi par le Britannique David Chipperfield, personnalité indiscutée de la discipline à qui l’on doit la reconstruction du Neues Museum de Berlin, mais également le troisième étage de l’hôtel Puerta America de Madrid. Il s’agit de débattre de ce qui rassemble − ou devrait rassembler − les architectes : l’amélioration du quotidien des gens ordinaires. Chipperfield invite ses pairs à adopter une approche résolument humble du métier, loin de l’architecture-spectacle insensée et hors normes promue par quelques stars aux airs de gourous.[access capability= »lire_inedits »]

Retour, donc, à la modestie et au travail d’équipe. Cette année, les réflexions des sommités de l’architecture partent du point de vue du citoyen ordinaire, sensible à son environnement.

Les pavillons nationaux installés dans les Giardini, bijoux du design de la Belle Époque proposent à la fois des variations sur le thème de l’année et une évocation de l’architecture de chaque pays. Les nouveaux participants, comme le Pérou, le Kosovo ou le Koweït, qui n’ont pas de place dans les Giardini, sont disséminés dans la ville, ici dans une église, là dans une maison particulière, tandis que les architectes invités présentent leurs créations, réelles ou imaginaires, à la corderie de l’Arsenal, bâtiment du XIIIe siècle d’une longueur de 300 mètres.

Au hasard de cette édition 2012, on fait de réjouissantes découvertes. Le pavillon hongrois, par exemple, présente « Spacemaker », les réalisations de l’école internationale d’Antal Kelle : posées sur une centaine de stèles transparentes, dans un univers blanc et gris, des compositions d’édifices, potentiellement réels ou totalement imaginaires, fabriquées en carton, papier, boutons, polystyrène et autre matériel d’écolier. Il y a dans ces petites constructions d’étudiants plus d’ingéniosité et de joie que dans bon nombre de projets d’architectes réputés.

Au pavillon français, les ateliers Yves Lion se sont associés à Sciences-Po et à l’École d’architecture de la ville et des territoires pour parler des « Grands ensembles » (expression datant de 1935, aujourd’hui galvaudée) : allongé sur de larges coussins, le visiteur visionne des entretiens filmés avec les habitants de villes mal-aimées comme Sevran, Aulnay-sous Bois ou Montfermeil, qui décrivent leur rapport quotidien à la cité et lancent des idées simples pour l’améliorer.

Illustrant à merveille le thème du « Common Ground », le pavillon américain fait la part belle aux initiatives individuelles observées dans de nombreuses régions des États-Unis pour améliorer l’urbanisme de tous les jours. « Spontaneous Interventions : Design Actions for the Common Good » (« Interventions spontanées : agir pour le bien commun »), montre par exemple, « I wish this was », une initiative née à La Nouvelle-Orléans : devant les magasins fermés et autres espaces urbains vides et abandonnés, les passants appliquent un autocollant marqué de ces mots : « I wish this was » (« J’aimerais bien que cela soit »), sur lequel ils précisent le type de commerce et d’activités qu’ils souhaiteraient voir s’installer dans leur quartier. Le but : que les édiles et tous les décisionnaires prennent en considération les besoins des habitants.

À l’Arsenal, les maquettes et dessins de Zaha Hadid et Renzo Piano jouxtent la reproduction d’un café de Caracas, qui a pour particularité d’être situé dans un gratte-ciel (la Torre de David) qui ne fut jamais achevé et que les habitants de la capitale vénézuélienne se sont appropriés, y créant, pour reprendre l’expression du critique d’art Rowan Moore, « une communauté verticale de squatters ». Cette œuvre, qui illustre l’urgence de bâtir des villes pour ceux qui les habitent, mérite amplement son Lion d’or.[access capability= »lire_inedits »]

13e Biennale de Venise, jusqu’au 25 novembre 2012.

*Photo : holia.

Et l’acier fut trompé, troisième épisode : Pas de quiche sans lardons !

1

Résumé des épisodes précédents : prenez un cadavre d’indien (capitale Dehli), placez-le dans la cave d’une maison à Florange (Moselle) , mort, une balle dans la tête . Accompagnez d’un vieux flic, Muller, et de son adjoint puis adjoignez leur un légiste obèse, arrosez le tout d’une mystérieuse inscription sur le postérieur de l’industriel défunt…

– Trêve de conneries Patron, lâcha Gallino dans un sanglot, comme on lâche un vent pour détendre l’atmosphère, et la mère Schimanski qu’en fait-on ?
je la veux bien, hurla le gros, se prenant tout à coup pour un Bérurier des calanques.
Bouclez-là et faites-la parler Pippo, usez de la gégène s’il le faut.

– Bien chef ! Et de cavaler dans l’escalier, pistolet au poing comme au sortir de la tranchée à Caporetto.
La pluie venait d’entamer son déluge, sous les coups de gouttes monstrueuses comme des pierres célestes, le soupirail de la cave, qui affleurait au trottoir, s’ouvrir subitement laissant pénétrer le vacarme aqueux ainsi qu’ une coulure boueuse et rougeâtre. Muller s’en approcha, reniflant comme un limier, puis soudain recula , terrifié et tremblant, parvenant à grand peine à se tenir sur ses jambes.

– Oh lâ ! Derrick tu tournes de l’oeil, qu’est-ce qui ne va pas mon petit vieux ?

– Une vision, un souvenir, la pluie, le sang qui ruisselle, merde…

– La guerre pute vierge, j’oubliais.

Gallino reparut alors dans l’encadrement de la porte, l’air déconfit, trempé comme un minestrone

– Nom de Dieu chef elle s’est taillée, je lui ai couru derrière mais vous ne me croirez pas si je vous dis qu’elle m’a semé la vieille, moi qui cours le 100 mètres en 10’30…

Chers lecteurs, camarades, vous attendez sans doute comme toutes les semaines, petit oiseau niché au creux de ce palpitant feuilleton, l’intermède, l’incontournable retour au réel : Nouvelles du Front de l’est, Stalingrad sur Fensch, Koursk sur Moselle. Les chars de la CGT ne sont pas encore en route vers Paris ; l’ expectative des désespérés, chacun contemple les usines qui aux quatre coins de l’hexagone (qui en compte pourtant six) s’écroulent les unes derrière les autres comme des châteaux de cartes : il s’agit évidemment d’un jeu : Technicolor, tu perds, Aulnay, tu perds, Florange, tu perds, et j’en passe, les règles sont pourtant simples : gagner plus, réduire les coûts. Investir là où la main d’œuvre est moins chère, plus dure à l’ouvrage, docile et moins exigeante.
À un saut de puce par delà la Moselle, l’eldorado chinois (Terra Lorraine) semble se concrétiser : une convention a été signée le 21 septembre : trois mille emplois à l’horizon 2014, je ne sais pourquoi mais ça sent confusément l’arnaque. Annoncé comme un point d’entrée sur notre continent de quelque deux mille entreprises chinoises le projet est entre autres piloté par une holding luxembourgeoise, la Comex… J’avoue, je préfère la Chine au Qatar, quitte à manger de la quiche lorraine, autant que ce soit avec des baguettes plutôt que sans lard…

Le reste de la matinée, alors que la pluie redoublait, transforma la maison en une fourmilière d’experts en tous genres ; des pandores furent chargés d’éloigner les curieux, le corps fut emmené discrètement afin que l’homme de l’art puisse le dépiauter tranquillement. Muller qui s’ennuyait ferme entreprit d’inventorier les livres qui garnissaient un meuble-bibliothèque massif comme un panzer, dans le salon. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir au milieu des best-sellers encore emballés une édition serbo-croate en 26 volumes des œuvres complètes d’Arnaud Montebourg, ancien ministre socialiste devenu guérillero au Pérou après une déception amoureuse, et plus particulièrement l’ouvrage Tactique du sabotage de l’industrie capitaliste, qui était truffé de notes et farci de coupures diverses, dont une carte postale expédiée depuis Iquitos (Pérou) le 22 octobre 2019 , mais dont le nom du destinataire avait été soigneusement effacé, le texte était aussi étrange que succinct : « Acheter votre vie au prix qu’elle vous coûte, déchirez le bandeau qui recouvre vos yeux, dites ce mot, mon fils, que je l’emporte aux cieux !…Il faut que Mittal paie » Arnaud El Macho Monteb. Nous étions le 8 novembre de la même année et Muller n’eut aucune difficulté à reconnaître Lamartine…

à suivre…

Un JT comme les autres

29

TF1 Claire Chazal

J’étais plongée dans la démocratie tocquevillienne de l’Amérique du 19ème siècle lorsque j’entendis sonner 20h, tiens c’est l’heure du journal. J’allume la télévision. Allez, TF1 ce soir.
Mon fils adolescent passe devant moi et dit :
« Mais pourquoi tu regardes encore les infos si ça t’énerve, ça sert à rien »
– Si ça sert, ça sert à se tenir au courant…bon, ça sert surtout à prendre la température, tu vois, ce qui est intéressant ce ne sont pas les nouvelles, on peut les lire dans les journaux ou sur internet, non, ce qui est intéressant, c’est LA façon qu’on a de nous présenter les nouvelles.
– Mais ça sert à rien
– Ça sert à garder l’esprit critique
– Pour quoi faire, tu vas pas changer le monde;
– Tu NE vas pas. Non mais garder les yeux ouverts c’est déjà ça. C’est un peu comme rester debout… »
Il me regarde d’un air accablé, qu’est-ce qu’elle raconte encore, sa mère avec ses bouquins et ses grands discours qui ne connaît rien à la « vraie vie ». Il renonce cependant, sort de la pièce, retourne à sa console.
Quinze ans sur les bancs de l’éducation nationale et sa plus tendre enfance avec une mère qui a cru malin de lire Dolto, il a des excuses.

Bon TF1 donc. Ça commence fort : Claire Chazal annonce d’un air grave que dans un quartier « sensible » de Grenoble deux jeunes se sont fait tuer à coups de couteau… par un groupe d’une quinzaine de personnes. Il s’agit de quoi ?? Du lynchage de deux criminels ? ah non. Ils sortaient seulement de l’école mais ont eu « un mauvais regard » avec d’autres jeunes. Appel au calme, marche silencieuse prévue. Pas de panique, les policiers ont demandé aux 15 criminels (pardon : jeunes en difficulté) de se rendre. On est tout à fait tranquilles ensuite lorsqu’on nous montre en exemple les collèges des « quartiers » à Nice, qui font dorénavant appel à des médiateurs à la sortie des cours pour éviter que les élèves ne s’entretuent. Depuis qu’ils désamorcent les conflits au portail de l’école, il y a moins d’agressions et les professeurs se disent soulagés. Violence à l’école ? non nous rassure-t-on, juste des enfants qui ont grand besoin de dialogue. Et les médiateurs sont là pour ça. Ouf.

La suite. Les ouvriers de PSA manifestent. On ne dit plus ouvrier fait remarquer le journaliste, on dit : opérateur. C’est vrai « ouvrier » ça fait lutte des classes, tout ça, alors qu’opérateur c’est plus technique et puis ça rime avec ingénieur, c’est mieux. Les opérateurs sont un peu inquiets car ils ont peur de perdre leur emploi, l’usine d’Aulnay est passée en soixante ans de 20.000 salariés à 3.500. Mais ils ont l’amour de leur travail et gardent l’espoir nous dit-on. Je garde donc ma compassion pour le prochain sujet.

Et le voilà le sujet justement, magnifique exemple de générosité. Un père de famille avec ses trois enfants dans un mobil-home.
Pris de compassion, tout le village se mobilise pour leur construire, leur offrir une maison toute neuve. Je commençais à sortir mon mouchoir sentant les larmes me venir à la vue du pauvre homme devenu débiteur à vie de tout un village, balbutiant des remerciements embarrassés sous l’œil gourmand des caméras…mais ça n’est pas pour ça qu’il fallait pleurer, hors sujet une fois de plus, c’est l’acte de donner qui est émouvant, pas cet homme qui reçoit publiquement ce qu’il n’avait pas demandé.

Je passe sur la hausse prévue de la taxation des auto-entrepreneurs qui gagnent moins que le Smic et ne demandent rien à personne, mais il faut bien que notre président trouve des sous pour combler le déficit ou renflouer les banques et puis les auto-entrepreneurs sont des patrons, non ? La gauche devait faire payer les patrons, elle vient de les trouver.
La crise, c’est dur. Ben non, nous dit Claire Chazal. Ça donne de l’imagination aux français. La ménagère fait ses courses à coup de bons de réduction car ce qu’elle économise lui permet de s’acheter un sandwich le midi, elle est pas belle la vie ? Mieux. La crise nous rend « éco-citoyens » : telle famille passe son temps à surveiller tout ce qui pourrait consommer de l’électricité, telle autre offre à ses enfants des jouets recyclés.
Ce fut un beau journal. Les nouvelles passent bien avec Claire Chazal, elle sait nous montrer le bon côté des choses, celui qui échappe aux gens comme moi, affligés de pessimisme.

Le journal était sponsorisé par Leroy Merlin :
Magnifique demeure au Maroc, cours intérieures, pièces chargées de meubles précieux, jardin planté d’essences rares, piscine immense en harmonie avec la nature (dont le propriétaire nous dit avec fierté qu’elle est fabriquée de façon responsable) un vrai paradis terrestre.
Je commençais à regarder d’un air maussade mon trois pièces tristounet meublé Ikéa, lorsque j’entendis le slogan : « Vos envies prennent vie du côté de chez vous »
Que demande le peuple ?

Allo, mademoiselle, je ne vous entends plus…

26

Frank Alamo yéyé

Frank Alamo est mort. Je vais aller rechercher la mallette-tourne-disque, avec le haut parleur intégré dans le couvercle et je vais écouter toute la nuit les 45 tours du plus beau gosse des années yéyé. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir une tante née en 48 qui vous a laissé son Tepaz et les disques qui vont avec quand vous aviez dix ans. On s’est drogué au paysage sonore français des années 60 durant toute notre puberté. Résultat, on ne comprend rien à rien à la musique dodécaphonique et on préfère Les Surfs à Pierre Boulez. Vous vous souvenez des Surfs ? Des petits malgaches, le seul authentique groupe hexagonal de doo wop. Les Platters du gaullisme qui vocalisaient en plein putsch d’Alger. « À présent tu peux t’en aller ». Un message subliminal pour le général Salan. Ce morceau- là aussi, Frank Alamo l’a chanté. On a tort de ne pas écouter davantage les paroles de ces ritournelles chromées comme des Cadillac et nerveuses comme les petites décapotables MG. Elles disent l’essentiel. C’est une Fanny Ardant dévastée par l’amour dans La Femme d’à côté de Truffaut qui explique que tout ce qu’on peut ressentir de plus violent est déjà dans les paroles naïves des chansons d’amour pour minettes romantiques. Par exemple, nous, et bien que l’on n’ait pas été une minette romantique, on a quand même soigné notre premier chagrin d’amour, l’année de la sécheresse, en écoutant de manière monomaniaque Pas cette chanson de Johnny Hallyday. C’était en 1976, quinze ans après le putsch d’Alger justement. Que cette blonde qui s’appelait Corinne nous ait préféré un grand de 3ème nous avait achevé. Putsch sentimental réussi.

Alors Johnny… Alors Pas cette chanson… :
Toi, que j’aime
Mais tu sais que tu mens
Toi, que j’aime
Mais tu sais que tu mens
Toi, que j’aime
Mais tu sais que tu mens
Tu mens, oui, oui, oui…

De toute façon, il y a prescription et on est littérairement couvert. Proust dans Les Plaisirs et les Jours a écrit un « Éloge de la mauvaise musique ». D’ailleurs, on n’est même pas certain que ce soit de la mauvaise musique. Quelque chose qui façonne l’imaginaire amoureux d’un petit garçon de douze ans, et pour la vie, ne peut pas être franchement néfaste.

Frank Alamo, ce qu’on aimait bien d’abord, chez lui, c’était son look. Cette pochette du 45 tours de Biche, oh ma biche. Il est allongé contre une roue de charrette. Il a un jean crème, une chemise bleu ciel, des boots et un blouson en daim. Le seul qui égalera cette virilité tranquille et mélancolique avec une allure similaire, c’est Steve Mc Queen dans Bullit. Frank Alamo et Steve Mac Queen : ils étaient les plus beaux pour aller danser même si l’on sait avec Norman Mailer que les vrais durs ne dansent pas. Heureusement qu’il y avait le regard battu de Sylvie qui voulait que l’on froisse sa robe et la grande indolence flexible de Françoise Hardy qui trouvait que, même en regardant les autres, elle ne leur trouvait rien, sinon on se serait laissés aller à l’homoérotisme sans s’en rendre compte.
Biche oh ma biche, sinon, dans son genre, n’est pas seulement le plus grand tube de Frank Alamo, c’est aussi une réévaluation de la pensée baudelairienne sur le maquillage. Frank Alamo, avec Baudelaire, n’est pas contre le fait de souligner au crayon noir de jolis yeux et de s’imaginer, biche, oh ma biche que ce sont deux papillons bleus. Mais il n’est pas, comme Baudelaire, définitivement ennemi du naturel et il le dit clairement à la fin de la chanson :
Laisse tes yeux sans rien autour
Pour moi, ma biche, quoi que tu leur fasses
Tes yeux sont les yeux de l’amour.

Il y a aussi l’inoubliable Allo mademoiselle maillot 38 37. Une chanson prophétique de la surveillance planétaire généralisée, une lecture anticipatrice de la société orwellienne du smartphone. On croit que Winston peut aimer Julia alors que leur histoire est sous contrôle de Big Brother, depuis le début. On exagère ? Si peu. Ecoutez plutôt…
J’ai votre numéro qui chante dans ma tête
Je viens de me le procurer
Par quel moyen ? C’est un secret!

Frank Alamo ne s’appelait pas Frank Alamo, évidemment. Comme Johnny, Eddy et Dick ne s’appelaient pas Johnny, Eddy et Dick. Je ne sais pas si Frank Alamo s’est rendu compte qu’il prenait pour pseudo un nom de défaite héroïque mais de défaite tout de même. On dit qu’il avait adoré le film homonyme de et avec John Wayne.
Frank Alamo est mort à 71 ans d’une sclérose latérale amyotrophique qui est une maladie absolument épouvantable. Pour ceux qui voudraient des renseignements, se reporter au Journal de Matthieu Galley, mort de cette saloperie en 1986. Le journal est caviardé et Grasset ne se presse pas de le rééditer mais c’est une autre histoire.
Frank Alamo, lui, a perdu héroïquement comme les défenseurs texans sur leurs remparts en ruines et moi, ce soir, je ne peux que chanter devant le vieux Tepaz avunculaire :
On a eu tort de vouloir nous séparer
On a eu tort aujourd’hui je peux bien l’avouer
Tout comme un enfant perdu
Je vais seul au long des rues.

Ayrault a du mal à trouver le joint

85

Pour une fois, Jean-Marc Ayrault a été clair, ferme, définitif.
Un communiqué laconique de Matignon, ce lundi, nous annonce qu’il n’y aura pas de dépénalisation du cannabis. Il ne faut pas charrier dans le sociétal, ça va se voir à la longue. Vincent Peillon qui n’est pourtant pas un gauchiste avait désiré, au moins, ouvrir le débat. Et il est vrai que s’il y avait une question sociétale, justement, qui était une aussi une question sociale, c’était pourtant celle-là. Naguère, nous avions rendu compté ici de l’intéressant livre de Stéphane Gatignon et Serge Supersac sur cette dépénalisation. Les auteurs, le maire écolo (ex-communiste) de Sevran et l’ancien responsable des CRS sur la Seine Saint Denis savaient de quoi ils parlaient. Ils étaient depuis des années sur le terrain et avaient constaté que l’essentiel de la petite et moyenne délinquance, de plus en plus violente, avaient pour origine l’économie parallèle du deal. Et que la prohibition du cannabis comme celle de l’alcool aux USA avaient des conséquences désastreuses sur le plan sanitaire (on consomme de mauvais produits) et celui de la sécurité (les Al Capone, dans de telles situations, fleurissent comme les champignons après la pluie.)

Le débat n’aura pas lieu. L’austère Ayrault veut sans doute durcir son image. Il faut dire qu’il y ait allé fort sur le mariage gay. Non seulement il va le faire voter mais en plus il n’est pas contre la procréation médicale assistée pour les couples du même sexe. Ben voyons ! Dans le genre, « je cherche à énerver les cathos behavioristes sur la question » et tous ceux qui voudraient rééditer sur le dos des homos leur victoire chouanne de 1984 contre le grand service laïque unifié d’éducation, on pouvait difficilement faire mieux.

Si j’étais sûr que Ayrault ne le pensait pas mais qu’il ait fait cette sortie sur la PMA uniquement pour énerver le camp d’en face, qui retrouve vite ses réflexes inquisitoriaux dès qu’il s’agit de la façon dont les autres prennent leur pied et sur le mode juridique qui pourrait leur garantir une certaine tranquillité, voire une certaine indifférence, j’aurais trouvé cette sortie hyperbolique un peu farce. Il est bon, parfois, d’agiter des chiffons rouges devant les bêtes à cornes qui voudraient un referendum pour le mariage gay mais n’en voient pas l’utilité sur un traité européen clairement néolibéral qui va en finir avec l’indépendance nationale.

Mais le problème c’est que Ayrault, comme tous les vrais puritains de gauche, pense sincèrement ce qu’il dit. Il ne trouve rien d’aberrant d’une part à autoriser cette procréation médicale assistée pour les couples homos et d’autre part à interdire le cannabis. C’est à dire à approuver une action prométhéenne pour forcer la nature à faire d’un couple homosexuel un couple qui n’aurait pas seulement les mêmes droits mais aussi les mêmes possibilités biologiques. Au nom d’une vision paradoxalement familialiste de la société, homos et hétéros, même combat posthumain. Et Ayrault est tout aussi sincère pour le cannabis : dans la tradition de Claude Evin sur le tabac et l’alcool, tout ce qui fait plaisir, tout ce qui permet d’oublier un monde en crise que ce soit en faisant tourner le bédo ou en partageant une bouteille d’Antidote de Jean-Christophe Comor, cela agace profondément les socialistes austères qui ne veulent pas se marrer, tendance parpaillote et salle des profs.

On peut aussi penser que la récente affaire touchant une adjointe verte du XIIIème arrondissement qui aurait transformé son appartement en annexe du cartel de Medellin n’est pas non plus pour rien dans cette annonce ferme et précipitée. Mais bon…
Donc, je résume : en France, Paulo et Alfred vont pouvoir louer un ventre pour avoir un bébé mais il n’auront pas le droit de fumer un joint pour fêter ça.
Y’a pas à dire, la morale est sauve…

*image : smokershighlife/Flickr

Et si les ripoux de Marseille avaient des circonstances atténuantes ?

95

Quand survient un fait divers en zone dite sensible, ils se trouve toujours un expert (journaliste, sociologue, voire magistrat) pour incriminer la responsabilité de la Société, qui c’est bien connu est toujours la vraie coupable. Si des « jeunes » sont devenus des dealers, c’est parce qu’ « elle » les a placé dans de telles conditions de vie et de pauvreté qu’il ne leur restait que la transgression de la loi pour survivre. Et les sociologues, politiques ou médias soutiennent souvent que cet aspect des choses est déterminant. Admettons.

Mais où sont ces avocats, sociologues, politiques, médias pour avoir les mêmes réflexes non pas avec les policiers de la BAC qui sont devenus des ripoux à Marseille, mais avec ces hommes qui étaient ces policiers de la BAC ? Toute empathie aurait-elle disparue ? Un dealer serait-il plus homme qu’un policier ? S’il faut évidemment être intraitable avec le sort qui doit leur être réservé en tant que fonctionnaires de l’Etat, car ils sont tenus d’être exemplaires plus que tout autre pour la bonne santé d’une société, mettons-nous une seconde dans leur peau, eux aussi y ont droit.

Passons sur un aspect des choses négligé : ils n’ont pas racketté d’honnêtes commerçants ou demandé des bakchichs à des automobilistes, ils ont dépouillés des criminels, volé des voleurs. Mais laissons cela.
Voici des hommes surentraînés qui ont pour métier de protéger le citoyen. C’est à eux qu’on confie les missions les plus difficiles, les plus ingrates, les plus dangereuses. Ils mettent chaque jour leur vie en péril pour notre sécurité. Mais voici que l’Etat les cantonne à ne jamais accomplir leur devoir par peur d’une bavure et d’émeutes urbaines. La paix sociale ne devenant rien d’autre qu’une guerre froide intérieure. Et si par malheur ils accomplissent leur devoir et que ce faisant un délinquant trouve la mort, même sans bavures, sociologues, politiques ou médias les méprisent.

Imaginons ces policiers regardant chaque jour que Dieu fait des voyous commettre le crime de vente de drogue devant eux, alors qu’eux sont tenus à l’inaction. Ils les regardent, chaque jour, se mettre plus d’argent dans les poches qu’ils ne touchent de salaire en un mois. Si par inconscience leur chef leur dit d’intervenir, ils voient chaque jour les délinquants être rapidement libérés par la Justice et revenir les toiser, les narguer. Chaque jour, l’impunité d’un côté, le rôle de spectateurs de l’autre. Chaque jour, d’un côté la liberté de mal agir et de l’autre l’interdiction de bien agir. Où l’on voit des forces de l’ordre, affutées, aguerries, prêtes à jouer leur rôle et finalement, à qui l’on met des menottes invisibles pour les emprisonner dans leur voiture devenue cage. Je crois que ce qu’on leur demandait peut rendre fou.

Alors si je ne l’admets pas, je comprends qu’ils aient pu craquer.
Le policier est né juste, c’est l’absence d’homme d’Etat qui le corrompt !

Catalogne, Flandre : les séparatistes à l’offensive

70

Le 11 septembre, une foule évaluée à 1,5 million de personnes, selon une police et des organisateurs faisant cause commune, défilait dans les rues de Barcelone. Le slogan le plus populaire était : « Yes, we Cat ! » Non, ce n’était pas un rassemblement d’amateurs de félins domestiques, mais des partisans enthousiastes de l’indépendance de la Catalogne, dont « Cat » est l’apocope familière. Si l’on considère que la population totale de la province s’élève à 7,5 millions d’habitants, on ne peut que constater que l’immense majorité des Catalans est favorable à un divorce avec Madrid. À l’échelle française, imaginons une manifestation rassemblant 12 millions de personnes à Paris : quel que soit son objectif, il serait impossible au pouvoir en place de ne pas en tenir compte.[access capability= »lire_inedits »]

La revendication nationale catalane ne date pas d’hier : elle a pu se manifester au grand jour dès la fin du franquisme, aboutissant à l’octroi, en 1977, d’un statut d’autonomie pour la province. Celui-ci a été régulièrement élargi au fil des années, la Generalitat (région) obtenant toujours plus de compétences, sans toutefois aboutir à une autonomie fiscale semblable à celle qui fut concédée au Pays basque. Madrid perçoit toujours directement une partie des impôts des Catalans et doit, en retour, leur fournir les services publics correspondants. Et c’est justement là où le bât blesse, comme dirait un ânier de cette province qui est le berceau de la plus belle des races de bourriques européennes[1. L’âne catalan ou ruc català, dans l’idiome local, est un animal de belle prestance (1,65 m au garrot), à la robe noire, sauf autour de la bouche et des naseaux. Les catalanistes revendiquent le ruc català en tant que symbole catalan, en opposition au taureau, symbole de l’Espagne]. Avec 15% de la population espagnole, la Catalogne assure près du quart du PIB, et une proportion encore plus grande des exportations. Aujourd’hui, elle est la province la plus endettée d’Espagne, avec 22% de son PIB, et les partisans de l’indépendance estiment que ce déficit est la conséquence de la ponction excessive effectuée par Madrid sur la riche province au bénéfice des régions plus pauvres du Sud de la péninsule.

L’Espagne offre donc un cas classique de « nationalisme patrimonial », où l’on voit des nations se défaire en raison du refus des provinces riches d’aider les régions pauvres. Ce comportement a provoqué l’éclatement de la Yougoslavie en 1991, lorsque la Slovénie et la Croatie sont sorties de la fédération, en estimant qu’elles avaient tout à gagner en abandonnant à leur triste sort les républiques moins bien dotées, comme la Bosnie ou le Monténégro. On connaît la suite.
En Espagne, la crise économique et la diète radicale à laquelle la population est soumise ont réveillé en sursaut le sentiment nationaliste catalan. Ces dernières années, les nationalistes avaient concentré leurs efforts sur l’autonomie culturelle de leur province : la langue catalane est désormais la principale utilisée dans l’enseignement primaire et son usage, fortement réprimé sous le franquisme, est vigoureusement promu par le gouvernement provincial. Présidé par Artur Mas (droite nationaliste modérée), celui-ci vient de décider, à la suite de la manifestation du 11 septembre, d’avancer de deux ans les élections provinciales, fixées au 25 novembre. « Il est temps, pour la Catalogne, d’exercer son droit à l’autodétermination », a précisé Artur Mas en annonçant ce scrutin anticipé.
Le choix est donc clair : si les partis séparatistes l’emportent nettement, le président de la Generalitat s’estimera autorisé à organiser un référendum sur l’indépendance de la province. Les sondages montrent que les partisans de la séparation gagnent régulièrement du terrain dans l’opinion : aujourd’hui, cette option séduit 51% des sondés, alors que 18% y sont fortement opposés, le reste de l’échantillon se déclarant hésitant ou sans opinion. Cette situation a incité le roi Juan Carlos à sortir de la discrétion qu’il s’était imposée depuis ses déboires cynégétiques en Afrique[2. En avril 2012, le roi Juan Carlos avait été victime d’une fracture de la hanche lors d’une chasse à l’éléphant au Botswana. Cette expédition cynégétique n’était pas destinée à être rendue publique, et l’opinion espagnole avait été choquée par les dépenses engagées par le roi à cette occasion, alors que le pays s’enfonçait dans la crise]. Dans une lettre à ses sujets, le souverain les met en garde contre une « division des forces » et une stratégie consistant à « poursuivre des chimères » tout en « ravivant des blessures ». Autant dire qu’à Madrid, on juge la situation sérieuse, alors que le gouvernement de Mariano Rajoy doit déjà affronter la colère des victimes de la crise financière, de l’austérité budgétaire et du chômage.

En Belgique, après deux ans de crise gouvernementale, une accalmie dans l’affrontement Flamands-Francophones était intervenue en décembre 2011 avec l’investiture d’un gouvernement de coalition, dirigé par le socialiste wallon Elio di Rupo, et l’adoption de réformes institutionnelles souhaitées par les partis flamands. Au prix de concessions sur le statut des Francophones de la périphérie bruxelloise, les Wallons et Bruxellois francophones avaient obtenu que la riche Flandre continue à accepter des transferts financiers vers le Sud, concernant notamment les dépenses d’assurances sociales. Le parti séparatiste flamand NVA, dirigé par le charismatique Bart De Wever, était rejeté dans l’opposition à un gouvernement fédéral regroupant la gauche, la droite et le centre, flamands et francophones.

Cependant, Bart De Wever ne restait pas inactif. Il s’est d’abord soumis à une cure d’amaigrissement spectaculaire : en six mois, il a perdu près de 60 kilos, passant de 140 à 83 kg. Le livre où il raconte son combat titanesque contre l’obésité comme « régime le plus marrant du monde » est un best-seller en Flandre. Les intentions de vote en faveur de la NVA aux élections municipales du 14 octobre évoluent de manière inversement proportionnelle à son tour de taille : ses amis pourraient recueillir 40% des suffrages en Flandre, soit davantage que tous les autres partis fédéralistes réunis (démocrates-chrétiens, socialistes, libéraux). Le poste de bourgmestre d’Anvers, la principale ville de Flandre ne devrait pas échapper à De Wever lui-même, qui s’est porté candidat contre le sortant, le socialiste Patrick Janssens.

Ce scrutin pourrait donc avoir des conséquences dévastatrices pour l’avenir du gouvernement fédéral. Dans une conjoncture où tout le monde doit se serrer la ceinture, aiguillonnés par le vote De Wever, qui manifeste clairement le refus des Flamands de payer pour les feignants francophones, les autres partis flamands ne pourront que durcir leurs positions. La fin de la solidarité interrégionale serait alors le prélude à la fin de l’État belge. Aussi grande soit l’habileté tactique d’Elio Di Rupo, elle pourrait se révéler impuissante à enrayer la machine à diviser le royaume.

Les séparatistes catalans et flamands réclament également, pour le cas où ils obtiendraient l’indépendance, le maintien automatique de leurs pays respectifs dans l’Union européenne. Or, aucun article des traités régissant l’UE ne prévoit ce cas de figure ! Les experts estiment qu’en l’état actuel des institutions, la province sécessionniste se verrait appliquer les règles prévues pour les pays candidats à l’adhésion : ouverture de négociations, vérifications des critères démocratiques et autres procédures longues et complexes… C’est pourquoi, à la Commission, au Conseil européen et au Parlement, on fait tout ce qui est possible pour dissuader les peuples des provinces irrédentistes de se lancer dans des aventures qui risquent de mettre à mal les équilibres communautaires. Cette attitude n’est pas de nature à conforter la popularité des institutions européennes dans les régions concernées, mais les Bruxellois ont déjà montré qu’ils pouvaient aisément se passer des peuples, ces emmerdeurs.

1. L’âne catalan ou ruc català, dans l’idiome local, est un animal de belle prestance (1,65 m au garrot), à la robe noire, sauf autour de la bouche et des naseaux. Les catalanistes revendiquent le ruc català en tant que symbole catalan, en opposition au taureau, symbole de l’Espagne.
2. En avril 2012, le roi Juan Carlos avait été victime d’une fracture de la hanche lors d’une chasse à l’éléphant au Botswana. Cette expédition cynégétique n’était pas destinée à être rendue publique, et l’opinion espagnole avait été choquée par les dépenses engagées par le roi à cette occasion, alors que le pays s’enfonçait dans la crise.[/access]

*image : SBA73/Flickr

Vivement le procès en islamophobie contre Jean-François Copé !

34

Sans plaisanter, j’appelle tous les lecteurs qui ont été traités d’islamophobes à applaudir de toutes leurs mains ce procès. J’y vois la première avancée de l’Islam de France dans la voie de la laïcité, de la démocratie et de l’État de droit.

Un procès pour diffamation, c’est le contraire d’une fatwa. Quand les assassins qui ont mis sa tête à prix feront un procès à Salman Rushdie, ces Musulmans seront de nos amis.
Un procès en diffamation, c’est aussi le contraire d’un lynchage pour un mauvais regard. Quand les djeunes des cités auront admis qu’ils ne doivent pas se venger eux-mêmes ou en bandes quand ils jugent que quelqu’un leur a manqué de respect, ils seront des nôtres, de nos jeunes. Car c’est le juge qui décide si un acte est permis ou interdit. À lui de dire si Coppé a menti, a insulté, à incité à la haine raciale ou religieuse.

Ce procès, Dieu fasse qu’il ait lieu et que les plaignants ne mollissent pas,( je n’ai pas écrit ne mohllissent pas), nous promet des moments délicieux. J’attends le moment où l’avocat du CFCM dira que l’Islam n’a rien à voir avec les paroles et les gestes agressifs à l’égard de ceux qui ne respectent pas le ramadan ou des filles qui ne s’habillent pas comme leur religion le demande.

J’espère que J.F. Coppé va se féliciter publiquement que l’accusation d’islamophobie soit portée devant la justice.

Car à partir de cette jurisprudence, il sera possible d’accuser de diffamation ceux qui nous accusent d’islamophobie, au sens d’incitation à la haine envers tous les Musulmans, quand nous combattons seulement la bêtise, l’intolérance et les crimes commis chaque jour par certains Musulmans au nom de l’Islam.

Nous ne tombons pas sous cette accusation puisque nous chérissons les Musulmans qui condamnent comme nous ces fautes et ces crimes.

FIAC : le nouvel art bourgeois contemporain

47
Wim Delvoye Fiac

Wim Delvoye Fiac

Préparez-vous à en prendre plein la gueule, ils reviennent plus grands, plus forts, et ils ne vous louperont pas. L’édition 2012 de la Fiac (Foire Internationale d’Art Contemporain) annonce un cru d’exception, « une programmation renforcée et enrichie ». Avec elle, son lot d’esprits convaincus de leur supériorité d’âme pour trouver aux enfants involontaires de la mouvance duchampienne un génie artistique que peu ne peuvent percevoir – les autres ne sont pas artistes, ils ne sont pas sensibles, ils ne peuvent pas comprendre. Si quelqu’un ose la critique, haro sur le baudet et reductio ad hitlerum garantie[1. Pour s’en convaincre, il suffit de relire l’article du philosophe Jean Baudrillard dans Libération de mai 1996 fustigeant l’art contemporain. Cet article avait suscité une réponse des tenants de l’art contemporain qui n’avaient pas manqué de taxer le philosophe de fasciste].

On y verra des dandys assommés par le bénéfice narcissique s’entretenir de leur œuvre avec Onin et des impétrants sommés de s’exstasier sur des univers Vespasien où la merde et la pisse sont sanctuarisés. Bien sûr on qualifiera les œuvres de subversives en se réclamant de Baudelaire condamné par le procureur Pinard, alors même que chaque année l’ordre mondialisé – François Pinault en tête – déroule le tapis rouge à ces déconstructionnistes qui vivent des lois du libre échange. Il ne faut pas oublier que si ce sont les marxistes qui ont voulu faire de l’art une expression commune minimale à toute l’humanité (donc qui ne nécessite aucun savoir-faire) pour détruire le monde bourgeois, son sens de la culture et de l’esthétique, ce sont désormais la gauche universaliste et la droite libérale (donc les bourgeois) qui se régalent de ce qui est devenu un moyen de spéculation.

Que verrons-nous cette année ? Les petites culottes-balançoires se promenant au plafond comme à Beaubourg lors de sa réouverture ? Le « Cloaca » de Wim Delvoye, une machine révolutionnaire qui nous fabrique des cacas d’une finition à faire pâlir de jalousie les meilleurs orfèvres de la place Vendôme ? Le lapin transgénique vert fluo d’Eduardo Kac qui n’a même pas peur de José Bové ? Les fragments de cadavre humains de Teresa Margolles parce que en art on peut tout faire, même ignorer que les restes des personnes décédées doivent être traités avec respect, dignité et décence – putain de code civil ? Peut-être qu’on aura mieux encore ! Des martyrs de l’art contemporain qui se jetteront du vingtième étage pour marquer le linceul blanc de leur sang, des anthropométries nature en quelque sorte ? Hervé Paraponaris pourrait revenir avec sa collection de menues rapines qu’il exposa à la Fiac en 1994 et que la police saisit en 1996 ? À moins que le groupe chinois « Cadavre » ne débarque à Paris et cuisine comme à son habitude un fœtus avant de le dévorer – Goya et son Saturne dévorant ses fils peut aller se rhabiller ! Et si Libera revenait créer son camp de concentration en legos comme il le fit au musée du jeu de Paume ?

Transgresser, choquer, blesser pour tordre le cou à l’ordre établi, à la morale bourgeoise, alors même que toutes ces œuvres ne trouvent leur existence que dans l’allégeance à Mammon, voilà tout le paradoxe d’un « art » qui a chassé à tout jamais l’idée de Beau et détruit le rapport de force qu’entretiennent le concept et l’imaginaire. Car il faut désormais conceptualiser à outrance la matière pour l’élever, comme la pornographie a conceptualisé le sexe, lui enlevant par la même ce qui faisait sa beauté. Où est l’objet sans concept d’une satisfaction nécessaire dont parlait Kant dans son Analytique du beau ? Car il existe.

Garder l’idée de Beau comme référentiel de distinction entre ce qui est de l’art et ce qui n’en n’est pas paraît être la valeur la plus sûre pour ne pas succomber au narcissisme moderne du « tout artistique » prôné par les solipsistes. Opérer une dualité entre le concept et l’objet dans une satisfaction désintéressée, en considérant l’esthétisme du concept et la saveur de l’objet, voilà comment doit s’apprécier une œuvre d’art. Car une œuvre d’art doit pouvoir se passer du discours qui l’accompagne pour se révéler, ce dont souffre incontestablement l’art contemporain. Alors que l’art véritable s’impose de lui-même au spectateur comme œuvre (transcendance), l’art contemporain n’est que ce que le spectateur ressent (immanence), aidé en cela par la rhétorique de l’artiste et des institutions complices qui comblent le non-sens de l’œuvre. C’est l’art du hasard, de l’éphémère, contre celui qui s’appuie sur la réflexion, le savoir-faire, la construction, l’expérience, l’esthétique. Et qui n’oserait ressentir n’est pas artiste. En 1837, un petit conteur danois[2. HC Andersen, Les habits neufs de l’empereur] soulevait déjà l’absurdité de ce mécanisme intellectuel. Il mettait en scène un empereur à qui deux charlatans avaient promis un habit à l’étoffe uniquement visible par les sujets intelligents. Ni l’empereur, ni ses ministres, ni ses courtisans n’osèrent constater l’absence réelle de l’habit. Ils préférèrent admirer cet habit que, pour preuve d’intelligence, ils voulaient percevoir malgré son inexistence. Il n’y eut qu’un enfant pour s’écrier « le roi est nu ». Dans une lettre écrite en 1952 par Picasso à son ami Giovanni Papini, on retrouve sur le sujet une confession étonnante : « Dans l’art, le peuple ne cherche plus consolation et exaltation […] mais l’étrange, l’original, l’extravagant, le scandaleux […] J’ai contenté ces maîtres et ces critiques avec toutes les bizarreries changeantes qui me sont passées en tête. Et moins ils comprenaient, plus ils m’admiraient […] Je n’ai pas le courage de me considérer comme un artiste dans le sens grand et antique du mot […] Je suis seulement un amuseur public qui a compris son temps et épuisé le mieux qu’il a pu l’imbécilité, la vanité, la cupidité de ses contemporains. »

Le mouvement des arts incohérents du XIXème siècle aide à comprendre le défaut de base artistique de l’art contemporain dont il est le géniteur. Il commence avec Alphonse Allais qui propose un sobre bristol blanc intitulé « Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige » ; en 1884, le rouge est à l’honneur et Allais expose la « Récolte de la tomate sur le bord de la mer rouge par des cardinaux apoplectiques ». Suivrons Malevitch, Klein ou Soulages qui n’ont, en réalité, rien inventé. Dans le même mouvement, d’autres sensibilités se dégagent. La marche funèbre incohérente est composée : une partition vierge puisque les grandes douleurs sont muettes. Et entre un cheval vivant peint aux couleurs nationales en 1889 et quelques sculptures en gruyère, on retrouve un cadre vide : le « Tableau d’à-venir ». Avec ce qui nous est proposé aujourd’hui, finalement, rien de choquant. Sauf que ce mouvement avait l’honnêteté d’affirmer « Nous ne faisons point de l’art ».

Quoiqu’il en soit, la mort de l’art contemporain est imminente, elle a été annoncée. Elle remonte au 11 septembre 2001, lors de l’attentat contre les tours du World Trade Center. Stockhausen, le chef de file de la musique sérielle (une sommité dans le milieu de l’art contemporain) affirma alors à l’occasion d’une conférence de presse : « Ce qui s’est passé là est la plus grande œuvre d’art au monde ! ». Que reste-t-il à faire maintenant ?
Attendre patiemment la mort de l’entreprise de crétinisation dont parlait Salvador Dali (un intégriste ?) et relire le courageux Baudrillard : « Toute la duplicité de l’art contemporain est là : revendiquer la nullité, l’insignifiance, le non-sens, viser la nullité alors qu’on est déjà nul. Viser le non-sens alors qu’on est déjà insignifiant. Prétendre à la superficialité en des termes superficiels ».
Enfin pour ceux qui croient aux possibilités de l’art avec le temps (contemporaneus) et non pas à ce qui constitue à la production d’« une avancée dans la progression des avant-gardes»[3. Nathalie Heinich, « L’art contemporain est-il une sociologie ? » p. 63 in Grand Dictionnaire de la philosophie, sous la dir. de Michel Blay, Larousse – CNRS Éditions, 2003], il existe ,selon le 1er marquis de Púbol, trois choses pour ne pas verser « dans le ridicule anecdotique du simple dilettantisme expérimental et narcissique » : « Du talent et de préférence du génie, réapprendre à peindre aussi bien que Velasquez et, de préférence comme Vermeer, posséder une cosmogonie monarchique et catholique aussi absolue que possible et à tendances impérialistes. »[4. Salvador Dalí – Les cocus du vieil art moderne]

*Photo: Wim Delvoye, « cochon tatoué », Ergonomik/Flickr

Souvenirs de vacances chez les Jeunes Pops

3
UMP Jeunes populaires Fillon Copé Lancar

UMP Jeunes populaires Fillon Copé Lancar

Alors que la guerre Copé-Fillon fait rage, c’est le moment de publier ce reportage effectué fin août chez les jeunes de l’UMP

L’austérité a de bons côtés. C’est en son nom que le Campus des Jeunes Populaires[1. C’est ainsi que, depuis quelques années, sont nommées les universités des jeunes de l’UMP.] a été annulé cette année. Frustrée de son rendez-vous annuel, la jeune garde franc-comtoise de l’UMP avait donc décidé d’organiser son campus régional, quitte à faire appel à des amis d’autres régions pour être assez nombreux. Il était donc beaucoup plus facile à votre serviteur d’obtenir une accréditation pour un événement organisé à une demi-heure de route de ses pénates[2. Toutefois, que Julien D. soit remercié de me l’avoir obtenue.] à Ornans, ville du peintre Gustave Courbet dont les oeuvres les plus connues demeurent un enterrement dans cette bourgade et une « pussy riot » en gros plan.
Le dossier de presse annonçait la présence de Valérie Pécresse et Laurent Wauquiez en début de soirée. Venus porter la parole de François Fillon dont ils constituent avec Eric Ciotti la garde rapprochée, les deux anciens ministres ne m’intéressaient pas. Il suffit d’ouvrir son poste de télé pour savoir ce qu’une telle personnalité va dire. Ce dont j’étais curieux, en revanche, c’était l’opinion de ces jeunes qui avaient fait la campagne de Nicolas Sarkozy. C’était de recueillir leur avis, non sur le passé mais sur l’avenir. Avec quel président et avec quels alliés comptent-ils reconquérir villes, départements et régions en 2014 ?

Après avoir écouté les intervenants d’un atelier « Nos idées, nos valeurs » où leurs aînés détaillaient le bilan de Nicolas Sarkozy dont ils n’avaient pas à rougir, mais qui ressemblait fort à un exercice de pleurs sur le lait renversé, la défaite ayant été actée et ledit bilan jugé – sans appel possible – par les Français, l’heure de la promenade avait sonné dans les rues d’Ornans. Passant de l’un à l’autre, je leur demandai s’ils préféraient être présidés par François Fillon ou Jean-François Copé, considérant que s’enquérir de l’avis de ceux qui vont faire la décision le 18 novembre prochain constitue une méthode plus scientifique que de sonder les sympathisants au sens large de l’UMP, comme le font actuellement les instituts, prenant le risque de se prendre une claque genre Nicolas Hulot.
Pour Clément, ce sera Fillon qui lui semble plus respectueux de l’avis des fédérations alors que Copé aurait un fonctionnement « trop directif ». Pour Inès, jurassienne comme Clément, c’est aussi Fillon car Copé a le défaut d’être… chiraquien. Philippe est savoyard, il assume faire partie de la droite du mouvement. Il a une légère préférence pour Copé mais ne respire pas l’enthousiasme devant le choix qu’on lui présente. Andréa, responsable jeune en Haute-Saône, soutient d’autant plus le maire de Meaux qu’elle a signé son appel à candidature. Elle se définit comme libérale et trouve Copé plus proche de ses idées économiques. Stéphane est venu de l’Alsace voisine. Il votera Fillon, essentiellement par anti-copéisme. L’actuel secrétaire général lui semble « trop à droite, trop clivant, pas assez rassembleur ». Jérôme, qui l’a accompagné en terre franc-comtoise, ne souhaite pas se prononcer en début de discussion mais finit par lâcher qu’il « ne faut pas prendre le risque d’élire quelqu’un qui ne soit pas en phase avec nos sympathisants ». Un seul des jeunes m’ayant accordé quelques minutes semble vraiment indécis. François, jurassien, voit Fillon présidentiable mais Copé chef de parti. Il rêve d’une alliance entre les deux sur cette base. Je lui fais remarquer que les deux protagonistes n’ont pas l’air d’accord avec lui. Il me répond en être conscient. Sa décision n’est donc pas prise même si on croit comprendre qu’il s’agit de l’élection d’un simple chef de parti et que Copé pourrait finalement avoir son vote.

Je les interroge ensuite sur l’attitude que l’UMP doit adopter dans le cadre des futures élections locales : alliances ou pas alliances avec le FN pour conquérir des collectivités ? Bien décidé à les pousser dans leur retranchements, je me fais l’avocat du diable : « En 1998, ceux qui refusaient l’alliance -dont j’étais, avaient pour eux le soutien de l’électorat, qui refusait une telle compromission. Tel n’est plus le cas aujourd’hui. Si vous refusez l’alliance et perdez villes et régions à cause de cette attitude, vos électeurs vont être furieux ! » Ils en conviennent mais refusent presque tous cette perspective. Clément m’explique que la question ne se pose pas puisque Fillon et Copé ont martelé qu’ils excluraient tout contrevenant à la règle. Inès refuse pour des raisons morales. François trouve Marine Le Pen « trop anticapitaliste ». Quant à Stéphane, il n’est pas loin de sortir crucifix et gousses d’ail tandis que j’évoque cette idée. Seul Philippe souhaite des alliances locales dans le dos des états-majors de l’UMP et du FN mariniste. Il trouve Marine Le Pen « socialiste » sur l’économie et note qu’elle veut la défaite de l’UMP. Il préfère la vieille garde proche de Gollnisch, plus libérale sur l’économie et plus soucieuse de « faire gagner la droite ». Il me dit que ces accords auront inéluctablement lieu dans le Grand Sud et me rappelle que Jean-Claude Gaudin lui-même n’avait pas rechigné à en conclure il y a vingt ans.

La promenade est terminée. Députés et anciens ministres ne vont plus tarder. Je préfère quitter le campus. Ces jeunes m’ont parlé sans langue de bois, sans détour. Rafraîchissants. Ils n’ont montré aucune animosité devant mes questions alors que le badge presse n’était plus très populaire dans les réunions UMP ces derniers temps. Une seule ombre au tableau. J’y ai vu le fils d’un ancien compagnon avec qui j’avais vécu, il y a près de vingt ans, des universités d’été. Charmant, bien élevé. Mais qui m’a foutu un sacré coup de vieux.

*Photos : UMP.

À Venise, les palais du futur

4
Biennale Venise 2012 architecture urbanisme

Biennale Venise 2012 architecture urbanisme

Depuis sa création, en 1895, la Biennale de Venise peut être considérée comme les Jeux olympiques de l’architecture. Cette année, 41 pays, représentés par leurs plus beaux talents, rivalisent pour emporter le Lion d’or, tout en participant à une discussion sur le thème « Common Ground », choisi par le Britannique David Chipperfield, personnalité indiscutée de la discipline à qui l’on doit la reconstruction du Neues Museum de Berlin, mais également le troisième étage de l’hôtel Puerta America de Madrid. Il s’agit de débattre de ce qui rassemble − ou devrait rassembler − les architectes : l’amélioration du quotidien des gens ordinaires. Chipperfield invite ses pairs à adopter une approche résolument humble du métier, loin de l’architecture-spectacle insensée et hors normes promue par quelques stars aux airs de gourous.[access capability= »lire_inedits »]

Retour, donc, à la modestie et au travail d’équipe. Cette année, les réflexions des sommités de l’architecture partent du point de vue du citoyen ordinaire, sensible à son environnement.

Les pavillons nationaux installés dans les Giardini, bijoux du design de la Belle Époque proposent à la fois des variations sur le thème de l’année et une évocation de l’architecture de chaque pays. Les nouveaux participants, comme le Pérou, le Kosovo ou le Koweït, qui n’ont pas de place dans les Giardini, sont disséminés dans la ville, ici dans une église, là dans une maison particulière, tandis que les architectes invités présentent leurs créations, réelles ou imaginaires, à la corderie de l’Arsenal, bâtiment du XIIIe siècle d’une longueur de 300 mètres.

Au hasard de cette édition 2012, on fait de réjouissantes découvertes. Le pavillon hongrois, par exemple, présente « Spacemaker », les réalisations de l’école internationale d’Antal Kelle : posées sur une centaine de stèles transparentes, dans un univers blanc et gris, des compositions d’édifices, potentiellement réels ou totalement imaginaires, fabriquées en carton, papier, boutons, polystyrène et autre matériel d’écolier. Il y a dans ces petites constructions d’étudiants plus d’ingéniosité et de joie que dans bon nombre de projets d’architectes réputés.

Au pavillon français, les ateliers Yves Lion se sont associés à Sciences-Po et à l’École d’architecture de la ville et des territoires pour parler des « Grands ensembles » (expression datant de 1935, aujourd’hui galvaudée) : allongé sur de larges coussins, le visiteur visionne des entretiens filmés avec les habitants de villes mal-aimées comme Sevran, Aulnay-sous Bois ou Montfermeil, qui décrivent leur rapport quotidien à la cité et lancent des idées simples pour l’améliorer.

Illustrant à merveille le thème du « Common Ground », le pavillon américain fait la part belle aux initiatives individuelles observées dans de nombreuses régions des États-Unis pour améliorer l’urbanisme de tous les jours. « Spontaneous Interventions : Design Actions for the Common Good » (« Interventions spontanées : agir pour le bien commun »), montre par exemple, « I wish this was », une initiative née à La Nouvelle-Orléans : devant les magasins fermés et autres espaces urbains vides et abandonnés, les passants appliquent un autocollant marqué de ces mots : « I wish this was » (« J’aimerais bien que cela soit »), sur lequel ils précisent le type de commerce et d’activités qu’ils souhaiteraient voir s’installer dans leur quartier. Le but : que les édiles et tous les décisionnaires prennent en considération les besoins des habitants.

À l’Arsenal, les maquettes et dessins de Zaha Hadid et Renzo Piano jouxtent la reproduction d’un café de Caracas, qui a pour particularité d’être situé dans un gratte-ciel (la Torre de David) qui ne fut jamais achevé et que les habitants de la capitale vénézuélienne se sont appropriés, y créant, pour reprendre l’expression du critique d’art Rowan Moore, « une communauté verticale de squatters ». Cette œuvre, qui illustre l’urgence de bâtir des villes pour ceux qui les habitent, mérite amplement son Lion d’or.[access capability= »lire_inedits »]

13e Biennale de Venise, jusqu’au 25 novembre 2012.

*Photo : holia.

Et l’acier fut trompé, troisième épisode : Pas de quiche sans lardons !

1

Résumé des épisodes précédents : prenez un cadavre d’indien (capitale Dehli), placez-le dans la cave d’une maison à Florange (Moselle) , mort, une balle dans la tête . Accompagnez d’un vieux flic, Muller, et de son adjoint puis adjoignez leur un légiste obèse, arrosez le tout d’une mystérieuse inscription sur le postérieur de l’industriel défunt…

– Trêve de conneries Patron, lâcha Gallino dans un sanglot, comme on lâche un vent pour détendre l’atmosphère, et la mère Schimanski qu’en fait-on ?
je la veux bien, hurla le gros, se prenant tout à coup pour un Bérurier des calanques.
Bouclez-là et faites-la parler Pippo, usez de la gégène s’il le faut.

– Bien chef ! Et de cavaler dans l’escalier, pistolet au poing comme au sortir de la tranchée à Caporetto.
La pluie venait d’entamer son déluge, sous les coups de gouttes monstrueuses comme des pierres célestes, le soupirail de la cave, qui affleurait au trottoir, s’ouvrir subitement laissant pénétrer le vacarme aqueux ainsi qu’ une coulure boueuse et rougeâtre. Muller s’en approcha, reniflant comme un limier, puis soudain recula , terrifié et tremblant, parvenant à grand peine à se tenir sur ses jambes.

– Oh lâ ! Derrick tu tournes de l’oeil, qu’est-ce qui ne va pas mon petit vieux ?

– Une vision, un souvenir, la pluie, le sang qui ruisselle, merde…

– La guerre pute vierge, j’oubliais.

Gallino reparut alors dans l’encadrement de la porte, l’air déconfit, trempé comme un minestrone

– Nom de Dieu chef elle s’est taillée, je lui ai couru derrière mais vous ne me croirez pas si je vous dis qu’elle m’a semé la vieille, moi qui cours le 100 mètres en 10’30…

Chers lecteurs, camarades, vous attendez sans doute comme toutes les semaines, petit oiseau niché au creux de ce palpitant feuilleton, l’intermède, l’incontournable retour au réel : Nouvelles du Front de l’est, Stalingrad sur Fensch, Koursk sur Moselle. Les chars de la CGT ne sont pas encore en route vers Paris ; l’ expectative des désespérés, chacun contemple les usines qui aux quatre coins de l’hexagone (qui en compte pourtant six) s’écroulent les unes derrière les autres comme des châteaux de cartes : il s’agit évidemment d’un jeu : Technicolor, tu perds, Aulnay, tu perds, Florange, tu perds, et j’en passe, les règles sont pourtant simples : gagner plus, réduire les coûts. Investir là où la main d’œuvre est moins chère, plus dure à l’ouvrage, docile et moins exigeante.
À un saut de puce par delà la Moselle, l’eldorado chinois (Terra Lorraine) semble se concrétiser : une convention a été signée le 21 septembre : trois mille emplois à l’horizon 2014, je ne sais pourquoi mais ça sent confusément l’arnaque. Annoncé comme un point d’entrée sur notre continent de quelque deux mille entreprises chinoises le projet est entre autres piloté par une holding luxembourgeoise, la Comex… J’avoue, je préfère la Chine au Qatar, quitte à manger de la quiche lorraine, autant que ce soit avec des baguettes plutôt que sans lard…

Le reste de la matinée, alors que la pluie redoublait, transforma la maison en une fourmilière d’experts en tous genres ; des pandores furent chargés d’éloigner les curieux, le corps fut emmené discrètement afin que l’homme de l’art puisse le dépiauter tranquillement. Muller qui s’ennuyait ferme entreprit d’inventorier les livres qui garnissaient un meuble-bibliothèque massif comme un panzer, dans le salon. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir au milieu des best-sellers encore emballés une édition serbo-croate en 26 volumes des œuvres complètes d’Arnaud Montebourg, ancien ministre socialiste devenu guérillero au Pérou après une déception amoureuse, et plus particulièrement l’ouvrage Tactique du sabotage de l’industrie capitaliste, qui était truffé de notes et farci de coupures diverses, dont une carte postale expédiée depuis Iquitos (Pérou) le 22 octobre 2019 , mais dont le nom du destinataire avait été soigneusement effacé, le texte était aussi étrange que succinct : « Acheter votre vie au prix qu’elle vous coûte, déchirez le bandeau qui recouvre vos yeux, dites ce mot, mon fils, que je l’emporte aux cieux !…Il faut que Mittal paie » Arnaud El Macho Monteb. Nous étions le 8 novembre de la même année et Muller n’eut aucune difficulté à reconnaître Lamartine…

à suivre…

Un JT comme les autres

29
TF1 Claire Chazal

TF1 Claire Chazal

J’étais plongée dans la démocratie tocquevillienne de l’Amérique du 19ème siècle lorsque j’entendis sonner 20h, tiens c’est l’heure du journal. J’allume la télévision. Allez, TF1 ce soir.
Mon fils adolescent passe devant moi et dit :
« Mais pourquoi tu regardes encore les infos si ça t’énerve, ça sert à rien »
– Si ça sert, ça sert à se tenir au courant…bon, ça sert surtout à prendre la température, tu vois, ce qui est intéressant ce ne sont pas les nouvelles, on peut les lire dans les journaux ou sur internet, non, ce qui est intéressant, c’est LA façon qu’on a de nous présenter les nouvelles.
– Mais ça sert à rien
– Ça sert à garder l’esprit critique
– Pour quoi faire, tu vas pas changer le monde;
– Tu NE vas pas. Non mais garder les yeux ouverts c’est déjà ça. C’est un peu comme rester debout… »
Il me regarde d’un air accablé, qu’est-ce qu’elle raconte encore, sa mère avec ses bouquins et ses grands discours qui ne connaît rien à la « vraie vie ». Il renonce cependant, sort de la pièce, retourne à sa console.
Quinze ans sur les bancs de l’éducation nationale et sa plus tendre enfance avec une mère qui a cru malin de lire Dolto, il a des excuses.

Bon TF1 donc. Ça commence fort : Claire Chazal annonce d’un air grave que dans un quartier « sensible » de Grenoble deux jeunes se sont fait tuer à coups de couteau… par un groupe d’une quinzaine de personnes. Il s’agit de quoi ?? Du lynchage de deux criminels ? ah non. Ils sortaient seulement de l’école mais ont eu « un mauvais regard » avec d’autres jeunes. Appel au calme, marche silencieuse prévue. Pas de panique, les policiers ont demandé aux 15 criminels (pardon : jeunes en difficulté) de se rendre. On est tout à fait tranquilles ensuite lorsqu’on nous montre en exemple les collèges des « quartiers » à Nice, qui font dorénavant appel à des médiateurs à la sortie des cours pour éviter que les élèves ne s’entretuent. Depuis qu’ils désamorcent les conflits au portail de l’école, il y a moins d’agressions et les professeurs se disent soulagés. Violence à l’école ? non nous rassure-t-on, juste des enfants qui ont grand besoin de dialogue. Et les médiateurs sont là pour ça. Ouf.

La suite. Les ouvriers de PSA manifestent. On ne dit plus ouvrier fait remarquer le journaliste, on dit : opérateur. C’est vrai « ouvrier » ça fait lutte des classes, tout ça, alors qu’opérateur c’est plus technique et puis ça rime avec ingénieur, c’est mieux. Les opérateurs sont un peu inquiets car ils ont peur de perdre leur emploi, l’usine d’Aulnay est passée en soixante ans de 20.000 salariés à 3.500. Mais ils ont l’amour de leur travail et gardent l’espoir nous dit-on. Je garde donc ma compassion pour le prochain sujet.

Et le voilà le sujet justement, magnifique exemple de générosité. Un père de famille avec ses trois enfants dans un mobil-home.
Pris de compassion, tout le village se mobilise pour leur construire, leur offrir une maison toute neuve. Je commençais à sortir mon mouchoir sentant les larmes me venir à la vue du pauvre homme devenu débiteur à vie de tout un village, balbutiant des remerciements embarrassés sous l’œil gourmand des caméras…mais ça n’est pas pour ça qu’il fallait pleurer, hors sujet une fois de plus, c’est l’acte de donner qui est émouvant, pas cet homme qui reçoit publiquement ce qu’il n’avait pas demandé.

Je passe sur la hausse prévue de la taxation des auto-entrepreneurs qui gagnent moins que le Smic et ne demandent rien à personne, mais il faut bien que notre président trouve des sous pour combler le déficit ou renflouer les banques et puis les auto-entrepreneurs sont des patrons, non ? La gauche devait faire payer les patrons, elle vient de les trouver.
La crise, c’est dur. Ben non, nous dit Claire Chazal. Ça donne de l’imagination aux français. La ménagère fait ses courses à coup de bons de réduction car ce qu’elle économise lui permet de s’acheter un sandwich le midi, elle est pas belle la vie ? Mieux. La crise nous rend « éco-citoyens » : telle famille passe son temps à surveiller tout ce qui pourrait consommer de l’électricité, telle autre offre à ses enfants des jouets recyclés.
Ce fut un beau journal. Les nouvelles passent bien avec Claire Chazal, elle sait nous montrer le bon côté des choses, celui qui échappe aux gens comme moi, affligés de pessimisme.

Le journal était sponsorisé par Leroy Merlin :
Magnifique demeure au Maroc, cours intérieures, pièces chargées de meubles précieux, jardin planté d’essences rares, piscine immense en harmonie avec la nature (dont le propriétaire nous dit avec fierté qu’elle est fabriquée de façon responsable) un vrai paradis terrestre.
Je commençais à regarder d’un air maussade mon trois pièces tristounet meublé Ikéa, lorsque j’entendis le slogan : « Vos envies prennent vie du côté de chez vous »
Que demande le peuple ?

Allo, mademoiselle, je ne vous entends plus…

26
Frank Alamo yéyé

Frank Alamo yéyé

Frank Alamo est mort. Je vais aller rechercher la mallette-tourne-disque, avec le haut parleur intégré dans le couvercle et je vais écouter toute la nuit les 45 tours du plus beau gosse des années yéyé. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir une tante née en 48 qui vous a laissé son Tepaz et les disques qui vont avec quand vous aviez dix ans. On s’est drogué au paysage sonore français des années 60 durant toute notre puberté. Résultat, on ne comprend rien à rien à la musique dodécaphonique et on préfère Les Surfs à Pierre Boulez. Vous vous souvenez des Surfs ? Des petits malgaches, le seul authentique groupe hexagonal de doo wop. Les Platters du gaullisme qui vocalisaient en plein putsch d’Alger. « À présent tu peux t’en aller ». Un message subliminal pour le général Salan. Ce morceau- là aussi, Frank Alamo l’a chanté. On a tort de ne pas écouter davantage les paroles de ces ritournelles chromées comme des Cadillac et nerveuses comme les petites décapotables MG. Elles disent l’essentiel. C’est une Fanny Ardant dévastée par l’amour dans La Femme d’à côté de Truffaut qui explique que tout ce qu’on peut ressentir de plus violent est déjà dans les paroles naïves des chansons d’amour pour minettes romantiques. Par exemple, nous, et bien que l’on n’ait pas été une minette romantique, on a quand même soigné notre premier chagrin d’amour, l’année de la sécheresse, en écoutant de manière monomaniaque Pas cette chanson de Johnny Hallyday. C’était en 1976, quinze ans après le putsch d’Alger justement. Que cette blonde qui s’appelait Corinne nous ait préféré un grand de 3ème nous avait achevé. Putsch sentimental réussi.

Alors Johnny… Alors Pas cette chanson… :
Toi, que j’aime
Mais tu sais que tu mens
Toi, que j’aime
Mais tu sais que tu mens
Toi, que j’aime
Mais tu sais que tu mens
Tu mens, oui, oui, oui…

De toute façon, il y a prescription et on est littérairement couvert. Proust dans Les Plaisirs et les Jours a écrit un « Éloge de la mauvaise musique ». D’ailleurs, on n’est même pas certain que ce soit de la mauvaise musique. Quelque chose qui façonne l’imaginaire amoureux d’un petit garçon de douze ans, et pour la vie, ne peut pas être franchement néfaste.

Frank Alamo, ce qu’on aimait bien d’abord, chez lui, c’était son look. Cette pochette du 45 tours de Biche, oh ma biche. Il est allongé contre une roue de charrette. Il a un jean crème, une chemise bleu ciel, des boots et un blouson en daim. Le seul qui égalera cette virilité tranquille et mélancolique avec une allure similaire, c’est Steve Mc Queen dans Bullit. Frank Alamo et Steve Mac Queen : ils étaient les plus beaux pour aller danser même si l’on sait avec Norman Mailer que les vrais durs ne dansent pas. Heureusement qu’il y avait le regard battu de Sylvie qui voulait que l’on froisse sa robe et la grande indolence flexible de Françoise Hardy qui trouvait que, même en regardant les autres, elle ne leur trouvait rien, sinon on se serait laissés aller à l’homoérotisme sans s’en rendre compte.
Biche oh ma biche, sinon, dans son genre, n’est pas seulement le plus grand tube de Frank Alamo, c’est aussi une réévaluation de la pensée baudelairienne sur le maquillage. Frank Alamo, avec Baudelaire, n’est pas contre le fait de souligner au crayon noir de jolis yeux et de s’imaginer, biche, oh ma biche que ce sont deux papillons bleus. Mais il n’est pas, comme Baudelaire, définitivement ennemi du naturel et il le dit clairement à la fin de la chanson :
Laisse tes yeux sans rien autour
Pour moi, ma biche, quoi que tu leur fasses
Tes yeux sont les yeux de l’amour.

Il y a aussi l’inoubliable Allo mademoiselle maillot 38 37. Une chanson prophétique de la surveillance planétaire généralisée, une lecture anticipatrice de la société orwellienne du smartphone. On croit que Winston peut aimer Julia alors que leur histoire est sous contrôle de Big Brother, depuis le début. On exagère ? Si peu. Ecoutez plutôt…
J’ai votre numéro qui chante dans ma tête
Je viens de me le procurer
Par quel moyen ? C’est un secret!

Frank Alamo ne s’appelait pas Frank Alamo, évidemment. Comme Johnny, Eddy et Dick ne s’appelaient pas Johnny, Eddy et Dick. Je ne sais pas si Frank Alamo s’est rendu compte qu’il prenait pour pseudo un nom de défaite héroïque mais de défaite tout de même. On dit qu’il avait adoré le film homonyme de et avec John Wayne.
Frank Alamo est mort à 71 ans d’une sclérose latérale amyotrophique qui est une maladie absolument épouvantable. Pour ceux qui voudraient des renseignements, se reporter au Journal de Matthieu Galley, mort de cette saloperie en 1986. Le journal est caviardé et Grasset ne se presse pas de le rééditer mais c’est une autre histoire.
Frank Alamo, lui, a perdu héroïquement comme les défenseurs texans sur leurs remparts en ruines et moi, ce soir, je ne peux que chanter devant le vieux Tepaz avunculaire :
On a eu tort de vouloir nous séparer
On a eu tort aujourd’hui je peux bien l’avouer
Tout comme un enfant perdu
Je vais seul au long des rues.