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Vers une loi anti-lolitas

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Anamaria Vartolomei et Isabelle Huppert sur l'affiche de My Little Princess

Roselyne Bachelot est ministre des Solidarités et de la Cohésion Sociale. On pourrait penser, par temps de gros vent économique, qu’il s’agit d’un poste clé dans un gouvernement de combat contre les tornades à répétitions qui ravagent l’Europe. C’est vrai, pour être de droite, on n’en est pas moins homme (ou femme) avec un cœur gros comme ça, coeur dont on sait depuis Giscard que la gauche n’a pas le monopole. La solidarité, la cohésion sociale, quand la rigueur s’abat sur le pays et dit, comme L’Héautontimorouménos de Baudelaire : « Je te frapperai sans colère/Et sans haine, comme un boucher », ce devrait même être une ardente préoccupation. Le pays était déjà assez fragmenté avant par les inégalités, alors imaginez un peu après.

En même temps, pour corriger par un peu de social la violence du choc, il faut faire de la politique. Et pour faire de la politique, il faut des moyens. Mais comme il n’y a plus de moyens, on ne fait plus de politique. On attend en serrant les fesses que ça passe et on prie pour retrouver quelque chose dans les ruines. Il faut dire qu’à force d’avoir comparé la crise financière à une catastrophe naturelle contre laquelle on ne peut rien, on ne lui a pas franchement fait du bien, à la politique. Parce que tout de même, ce sont biens des êtres humains, jusqu’à preuve du contraire, qui sont à la manoeuvre sur les places boursières, dans les agences de notation, les banques centrales ou au FMI.

Ne pas faire de la politique, quand on ne peut plus en faire, n’empêche pas de faire semblant d’en faire. C’est même tout un art. Persuader le citoyen qu’on agit encore quand on est réduit en fait à l’impuissance. Et c’est ainsi qu’on inventa le sociétalisme. Le sociétalisme, c’est une technique qui consiste à amuser le tapis pendant que l’essentiel se joue ailleurs. On trouve un « sujet de société », au besoin on l’invente, et on en fait une grande cause nationale. Jospin, en son temps, avait été un grand spécialiste du sociétalisme puisqu’il ne pouvait, ou ne voulait plus, faire du socialisme. Pendant qu’il privatisait à tout va pour accélérer l’intégration européenne, il nous parlait du Pacs et des mutins de 17 qu’il fallait réhabiliter.

Roselyne Bachelot, elle, vient de décider de s’intéresser à « l’hypersexualisation des petites filles ». Elle a même chargé la jeune sénatrice de Paris, Chantal Jouanno, d’une mission sur la question, sans doute pour la récompenser lors des dernières élections à la Haute Assemblée, d’avoir résisté tant bien que mal aux dissidences qui ont balkanisé[1. Le mot ne vient pas, contrairement au apparences, de Patrick et Isabelle Balkany] l’UMP parisienne.

L’hypersexualisation des petites filles, c’est pour faire vite, ces modes abjectes qui transforment sur papier glacé ou sur écran une gamine de neuf ans en objet potentiel de désir. Et pour ce faire, on l’affuble de quelques accessoires et artifices que l’on estime, d’ailleurs un peu vite, être le comble de la séduction pour le mâle lambda : string, maquillage, lunettes noires, boas en plume, etc…

En même temps, on peut douter que cette mission aille jusqu’au bout de sa logique, et cela pour une raison simple : toute question sociétale, si on la pousse vraiment jusqu’au bout, redevient une question politique. Le sociétalisme consiste à éviter à tout prix ce risque et à traiter le symptôme sans jamais s’attaquer à la cause. Car cette hypersexualisation des petites filles, finalement, pose toute une série de questions très désagréables sur notre société, sa schizophrénie et son hypocrisie.

Schizophrénie ? On fait de la pédophilie le tabou absolu, reléguant le négationnisme en seconde position mais on laisse pour des convenances marchandes des gamines qui feraient passer Lolita pour une grand-mère s’afficher partout avec des poses éminemment suggestives.

Hypocrisie ? Dans le fait de ne pas se poser la question du pourquoi de cette hyper sexualisation, ne pas émettre sur son origine quelques hypothèses désagréables. Par exemple, se souvenir que la séduction est une compétition, que la compétition et le culte de la performance sont devenues les valeurs cardinales des sociétés de marché et s’étendent à tous les domaines de l’existence, y compris la sexualité. Michel Houellebecq ne voulait pas dire autre chose dans son premier roman, Extension du domaine de la lutte.

Comment s’étonner alors que la petite fille ne soit pas considérée, en dernière analyse, comme une manière de bête à concours qu’il faut préparer le plus tôt possible si elle ne veut pas être exclue de la course au meilleur parti. On sait, en effet, la violence des statistiques : elles indiquent que nous sommes dans un monde de célibataires, un monde de monades trentenaires figées devant des écrans où une sexualité hyperexposée est devenue la forme la plus subtile du refoulement et de la frustration. On ne plaira donc jamais assez tôt si on veut éviter ce cauchemar…

Le rapport de Chantal Jouanno sera sans doute plein de salubres recommandations qui ne seront pas suivies d’effet et n’expliqueront rien. Nous, pendant ce temps-là, on relira Houellebecq. Pour comprendre. Pour faire de la politique, en fait.

Cathos, où sont vos œuvres ?

Jesus chasse les marchands du Temple. Image : More Good Foundation.

Je ne suis pas allé manifester au Théâtre de la Ville contre le spectacle de Romeo Castellucci. Pareillement, je n’irai pas, comme nous y invitent divers cénacles chrétiens, déposer de fleurs blanches devant le Théâtre du Rond-Point à partir du 8 décembre, date à laquelle on représentera Golgota Picnic, conçu par Rodrigo Garcia ; et malgré le respect que m’inspire le cardinal Vingt-Trois, je ne me conformerai pas à sa suggestion (enfin, paraît-il, à sa suggestion, car je ne l’ai pas retrouvée sur le site de l’archevêché) d’aller prier, durant ces jours-là, à Notre-Dame. Je veux bien aller prier, mais certainement pas à cause d’un spectacle théâtral.

De deux choses l’une : ou bien ces spectacles n’éveillent en moi aucune curiosité et, en ce cas, je n’y vais pas. Ou bien ils éveillent ma curiosité, et je commencerai alors par aller les voir, après quoi je me ferai une opinion. Et là encore, de deux choses l’une : ou bien j’aurai l’impression d’avoir assisté à un spectacle bassement inspiré par le goût du scandale ; en ce cas, tant pis pour moi et, à l’occasion, j’exercerai mon droit de critique. Ou bien j’aurai l’impression d’avoir assisté à un spectacle où l’on s’interroge sincèrement sur la présence du Christ. Et dans ce cas-là, je le trouverai peut-être plus ou moins réussi. Mais voilà, j’aurai vu une œuvre, c’est-à-dire un fait d’expression et de suggestion dont on peut discuter.
On doit parfois rappeler les fondamentaux. Je suis un écrivain. J’ai publié une vingtaine de livres, et un grand nombre d’articles dans divers journaux, magazines, revues. On en pense ce qu’on veut. C’est ma vie, tout simplement. Et puis, pendant des années, à la Société des gens de lettres (SGDL), j’ai contribué à ma modeste mesure à affirmer les droits des créateurs. Jamais je ne me suis associé à une quelconque censure ou démarche d’« empêchement » d’une œuvre quelconque, en tout domaine. Jamais. Et jamais je ne m’y associerai. La critique, oui. La polémique, pourquoi pas. L’ironie, la férocité. Tout ce qu’on veut. L’obstruction, jamais.[access capability= »lire_inedits »] Jamais. Mais ceci ne suffit pas.

Aux chrétiens qui s’indignent (et il n’est pas besoin, j’espère, de préciser que ceci ne s’adresse pas aux chrétiens intelligents, qui existent – Dieu merci !), moi qui adhère à la foi chrétienne à travers l’Église catholique, et qui ne me suis jamais gêné pour le dire dès le moment que c’était vrai, j’ai deux questions à poser.
La première est : « bons chrétiens », où sont vos œuvres ? Je reprends ici une idée fortement exprimée par notre ami Jacques de Guillebon dans une récente tribune à Nouvelles de France et je crois que cette idée, il faut lui donner écho. Puisque vous êtes si déterminés, « bons chrétiens », à dénoncer ce qui ne vous plaît pas en matière d’expression artistique, eh bien où sont-elles, vos œuvres ?
Tout le monde sait que, depuis au moins deux siècles, à quelques heureuses exceptions près (qui hélas confirment la règle), l’Église catholique n’a plus été capable de maintenir avec l’art les liens fondamentaux qui avaient fait sa gloire en même temps qu’ils en ouvraient les chemins. Tout le monde sait que le monde catholique, depuis fort longtemps, n’a guère produit ou commandité que de la peinture de pompiers et de la littérature de chanoines. C’est un prêtre catholique qui me disait récemment, en évoquant le film Des hommes et des dieux : « Heureusement que ce ne sont pas les cathos qui ont fait ce film… » Pourquoi ? Parce que la force de ce film, c’était d’être l’œuvre de ceux qui s’interrogent. Pas de ceux qui croient qu’ils savent.
Mais allons plus loin encore. De quelles œuvres voulez-vous, « bons chrétiens » ?

Lorsque Verlaine écrivait de bouleversants poèmes qui sont ceux d’un pêcheur cherchant la Grâce, vous, beau monde chrétien indigné, vous vous détourniez avec horreur au motif qu’il était ivrogne et pédé. Lorsque Barbey d’Aurevilly se fit le défenseur flamboyant de notre foi, vous vous détourniez encore, au motif qu’il avait des obsessions sexuelles bizarres. Lorsque Léon Bloy, ce martyr de la littérature, clama dans une prose fulminante l’amour du Pauvre et de la Putain, vous l’avez ignoré lui aussi, au motif qu’il n’était pas poli avec les gens en place ! Lorsque François Mauriac fut le magnifique romancier de Genitrix et de La Pharisienne, vous avez chipoté encore, parce qu’il ne représentait pas convenablement les intérêts de la bourgeoisie bordelaise (sauf que Mauriac, journaliste de haut vol, sut vous clore le bec et s’imposer à vous malgré vous…). Et lorsque s’élevait la grande voix de Georges Bernanos, cela ne vous convenait pas non plus, car il n’aimait pas assez les franquistes !
M. Escada, de Civitas, et autres bons apôtres pétitionnaires, vous a-t-on jamais entendu réciter les vers de Paul Claudel ? De Charles Péguy ? De Marie Noël ? Vous a-t-on jamais vu, pour ne prendre que quelques exemples au hasard, admirer en masse la sublime architecture d’Auguste Perret (qui n’était pas croyant) à Saint-Joseph du Havre ? Ou les vitraux de Chagall à Saint-Benoît sur Loire ? Avez-vous entendu Guillaume Apollinaire, dans le légendaire poème Zone, s’exclamer : « Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme / L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X » ? L’un de nos plus grands poètes ouvrant son plus beau livre sur cette invocation ! Vous êtes allés déposer des fleurs blanches sur sa tombe ? Pas que je sache !
Oui, de quelles œuvres voulez-vous ? Puisque vous dénoncez des œuvres « impies » ou « scandaleuses », c’est sans doute que vous préféreriez des œuvres pies et non scandaleuses. Alors, allez-y ! À vos crayons, à vos caméras ! On va bien rire ! Mais les vraies œuvres d’art, faites par ceux qui cherchent, par ceux qui doutent, par ceux qui s’interrogent à travers ce qu’ils vivent, autrement dit par ceux qui créent, par ceux que Sa Sainteté Benoît XVI, dans son inoubliable discours prononcé aux Bernardins, a si profondément compris, ceux-là, vous a-t-on vus souvent les applaudir ?

Combien étiez-vous, il y a peu de temps, à saluer le merveilleux film Lourdes, de Jessica Hausner ? Où l’on voit une réalisatrice qui ne se réclame plus de la foi chrétienne depuis l’enfance s’interroger sur les guérisons miraculeuses, dans un film plein d’incertitude, de fascination, de vérité – c’est-à-dire, tout simplement, de talent, d’inspiration, de travail ? Vous étiez là, pour lui porter des fleurs blanches ? Non ! Et quand le génial Nanni Moretti, dans Habemus Papam, nous pose une question essentielle sur la responsabilité et les pauvres forces de l’homme – et que cette question bouleversante, il la pose précisément à travers un pape de l’Église catholique, est-ce que vous êtes là, les « bons chrétiens », pour vous émerveiller de ce qu’il nous donne ? Et vous avez remarqué que cette histoire apparemment si fantaisiste, c’est tout simplement celle qui, d’après diverses sources, advint à Grégoire le Grand ? Vous y avez pensé, à tout ça ? Et les fleurs, elles sont où ?

Nulle part ! Car ça ne vous intéresse pas. En fait, l’art et la création, vous vous en fichez éperdument. Au reste, et puisque il s’agit d’art, on ne vous a jamais vus non plus vous insurger contre les misérables bondieuseries en sucre d’orge dont on fait un si lucratif commerce en tout lieu chrétien, de Rome à Lourdes et à Compostelle. Les saintes vierges en plastique fluo, les assiettes à soupe à l’effigie du pape, ça, ça ne vous dérange pas ! Du moment que vous la mangez, votre soupe, et que rien ne trouble vos papotages de sortie de messe !

On m’assure que le spectacle de Rodrigo Garcia (à la différence de celui de Castellucci, ou du fameux Piss Christ que vous avez démoli) est réellement antichrétien. C’est possible. Mais vous savez, le ressentiment antichrétien, c’est encore une imploration. Et peut-être aussi est-il tout simplement mauvais (je n’en sais rien, mais moi, je dis que je n’en sais rien). Ce qui est sûr, c’est qu’à la faveur de vos indignations costumées et de vos prides carnavalesques, moi, il m’est devenu sacré, et que si vous prétendez l’empêcher, j’irai le défendre, pour la seule, simple et suffisante raison qu’il déclenche vos cris de putois.[/access]

 

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Deux assassinats islamiquement modérés

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Les islamistes modérés d’Iran auraient bien aimé pouvoir tranquillement tuer à coups de pierres Sakineh Mohammadi, condamnée pour adultère, pour complicité dans le meurtre de son mari, et pour éventuellement d’autres crimes si ces deux-là ne suffisent pas. Mais les islamophobes extrémistes occidentaux les en ont empêchés, oubliant d’abord que la lapidation est un fait de culture, et que toutes les cultures sont également respectables.

Oubliant ensuite que le Coran, qui seul apporte la solution islamique en toute circonstance, ignore le fusil et les balles, et, qu’à la différence des balles, les pierres sont réutilisables, et ne polluent pas, ce qui n’est pas à négliger sur le plan écologique. Oubliant encore que les Juifs et les Chrétiens pratiquaient la lapidation des adultères il y a à peine deux mille ans. Heureusement, une solution modérée été trouvée dans le cadre de la charia, permettant de sortir de l’impasse par le haut. Par la pendaison !

L’ayatollah Sadegh Larijani, a estimé que « dans la mesure où l’objectif est l’exécution de la condamnée, si on n’a pas les moyens d’appliquer la lapidation, on peut choisir la pendaison », et il a ordonné qu’on demande l’avis d’autres juristes religieux. Que demander de plus ?

Tant de précautions modérantistes devraient nous arracher des larmes de reconnaissance, surtout si on compare cette pendaison au sort des femmes accusées de sorcellerie en Arabie saoudite. On vient d’y décapiter le 11 décembre, une femme de 60 ans, Amina bint Abdul Halim bin Salem Nasser, dans la province septentrionale de Jawf, pour « pratique de la sorcellerie ». Selon les informations reprises par la presse, son crime était en effet de nature à jeter l’épouvante : cette femme a été accusée par la police religieuse qui a procédé à son arrestation, de « tromper les gens en leur faisant croire qu’elle pouvait guérir les maladies » et de leur demander de l’argent en échange de ses « soins ». Vous avez bien lu : elle demandait de l’argent en échange de ses soins, et on l’a seulement décapitée ! On se demande jusqu’où ira cette vague de modération islamiste.

Fin de partie pour le Tea Party ?

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Photo : nmfbihop (Flickr)

Un juif d’origine anglaise saura-t-il sauver le Tea Party, la frange la plus conservatrice de la société américaine ? Récemment naturalisé américain, Simon Conway anime pour des auditeurs de droite une émission de radio désormais bien connue, le Who-AM radio show. Mais il aura fort à faire car, rattrapé par la réalité des rapports de force et des compromis politiques, le Tea Party est redescendu de son nuage ces derniers mois. La virginité « hors système » des activistes du mouvement cède la place à la volonté de s’organiser, d’établir une stratégie, bref s’institutionnaliser et transformer la guérilla politique en armée régulière. Car pour battre le système il faut devenir un parti de système, exercice compliquée pour un mouvement antisystème…

Depuis 2009, la puissante vague conservatrice comptait pourtant ses succès, avec un groupe parlementaire fort de plusieurs dizaines de membres, une attention médiatique soutenue, et surtout 20% d’opinions favorables dans les sondages. Sonné par la victoire quasi religieuse d’Obama, le Parti Républicain n’est sorti de sa torpeur que sous l’impulsion des provocations du Tea Party, mouvement hors cadre, issu de la base et totalement décentralisé. Pour ces francs-tireurs l’horreur, c’est l’« Etat », c’est-à-dire « Washington » et ses impôts et ses régulations. Antisystème, anti-élites, ses adeptes ne jure que sur le respect des libertés individuelles.

Cette irruption inespérée d’énergie politique a regonflé les voiles républicaines les permettant lors des dernières élections de remporter la donne au Congrès et grignoter la majorité démocrate au Senat. Au sommet de leur influence, il y a quelques mois encore, les deux figures soutenus par cette mouvance partaient favoris à droite dans la course aux présidentielles : Ron Paul et Michele Bachmann.

Aujourd’hui la bataille des investitures républicaines s’est muée en duel entre Newt Gingrich et Mitt Romney, deux candidats beaucoup plus modérés et surtout pas redevable au Tea Party. Selon un sondage du Gallup Daily Tracking Poll publié mardi, le premier est crédité de 25% des intentions de votes parmi les inscrits républicains et le second de 24%. Il faut descendre bien plus bas sur cette échelle pour trouver les candidats « AOC » Tea Party : Ron Paul avec 11% des intentions exprimées et Michele Bachmann bénéficiant de seulement 6% des intentions de votes aux primaires. Les partisans du Tea Party pourront toutefois se consoler avec le New Hampshire, où la compétition place Paul, Romney, et Gingrich au coude à coude.

Si l’élan du Tea Party s’essouffle c’est essentiellement parce qu’il n’a pas su gérer sa crise de croissance au sein des institutions. Dernier exemple en date : quand une loi sur la prolongation des allègements fiscaux pour les salariés a récemment été présentée au Congrès les partisans du Tea Party se sont déchirés. Fallait-il s’opposer, conformément à leurs convictions ou bien transiger pour ne pas se mettre à dos une opinion publique très favorable à cette mesure ? Situation inédite pour le mouvement ultraconservateur, beaucoup plus à l’aise lorsqu’il s’agit de s’opposer au nouveau système de santé proposé par la Maison blanche, mais bien embarrassé face à l’exercice du pouvoir, ici au Congrès. Quand finalement ils ont décidé de faire marche arrière et soutenir la loi – c’est-à-dire de faire la politique – la frange la plus intransigeante du mouvement a jugé qu’en scellant ce compromis avec les Démocrates, certains congressmen avaient trahi la pureté de leurs principes.
Dans un régime où la vie politique progresse par compromis parlementaires, le Tea Party, dont la pureté idéologique et le refus de transiger est la marque de fabrique, découvre les limites de l’exercice.

Autre difficulté : bien définir le périmètre idéologique du mouvement et créer une sorte d’AOC « Tea Party ». «Le plus grand défi du Tea Party : protéger sa marque », écrit ainsi Carolyn McKinney, un militant de New Hampshire. Partant du constat que la mouvance n’a jamais été dirigée par personne, elle estime qu’il peut donc être volé par tous. La décentralisation, force de cette vague conservatrice, fait aussi sa faiblesse. « Certains candidats affichent maintenant leurs liens avec le mouvement, dénoncent-elle, mais leur bilan montre un clair décalage avec le Tea Party ». Pour résoudre le problème Carolyn McKinney souhaite ainsi que son mouvement établisse des priorités et un agenda, autrement dit, qu’elle s’institutionnalise.

Mais le temps presse. Les candidats républicains modérés ont déjà marqué des points face à leurs rivaux labélisés Tea Party. Sur la soixantaine de parlementaires identifiés avec le Tea Party, un seul soutien la candidature de Michele Bachmann, alors que Mitt Romney en compte huit, et Newt Gingrich quatre. Quant à Ron Paul, sur lesquels nombre de « tea-partistes » portaient leurs espoirs, il ne recueille qu’un seul soutien. Celui de Rand Paul. Son fils… Le Tea Party est donc arrivé à imposer certains de ses thèmes dans les débats mais n’arrive pas à muer ses élans protestaires en une organisation politique structurée, avec leadership et stratégie. Comme jadis l’Eglise catholique avec les faiseurs de miracles charismatiques devenus saints officiels et absorbés dans l’Institution, le parti républicain va probablement canaliser cette irruption d’enthousiasme populaire non contrôlable et d’énergie politique, et la harnacher à sa vieux carrosse.

À Thor et à travers

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Photo : zeroplate.

« Le blasphème dépend de la croyance et il disparaît avec elle. Si quelqu’un en doute, qu’il y songe sérieusement et qu’il essaie de concevoir des idées blasphématoires contre Thor. Je crois que sa famille le retrouvera à la fin de la journée dans un état proche de l’épuisement. » Il y a un certain temps déjà que cette phrase d’Hérétiques, de Chesterton, m’était apparue comme une sorte de défi personnel.

Mais l’urgence qu’il y a à blasphémer contre Thor est devenue plus évidente encore depuis que certains adorateurs du dieu du tonnerre d’indignation se sont lancés dans une hasardeuse campagne publicitaire pour la pièce indigente du nommé Castellucci. Comme si celle-ci ne constituait pas déjà pour elle-même une punition suffisante et sur-mesure ! Hélas, le renouveau du culte de Thor ne s’arrête pas là. Ainsi, une autre poignée de sectateurs de Thor incomparablement plus néfaste n’est-elle parvenue à se convaincre de l’ardeur de sa foi qu’en incendiant criminellement les locaux de Charlie Hebdo.[access capability= »lire_inedits »]

Les adorateurs de Thor passent leur temps à montrer leur grosse irascibilité aux passants en espérant que ceux-ci vont s’arrêter et leur dire qu’ils ont une grande foi. Ils confondent la foi avec leur susceptibilité chicanière et agressive. Si l’on en croit les oiseuses légendes nordiques, l’unique mérite de celui qu’ils révèrent serait d’être le champion toutes catégories (poids-hommes, poids-dieux, poids-géants) en matière de lutte scandinave.
Thor n’est pas un dieu mais un sur-caïd grotesque, une dérisoire montagne de muscles informe et perpétuellement courroucée. Une distance infinie sépare ce tas de chair bodybuildé et viriloïde de la virilité réelle. Mais une distance encore « infiniment plus infinie » le sépare de la divinité. Thor, le plus raté des fils d’Odin et de Jörd, est le seul dieu ne connaissant que la force et la menace et incapable de résoudre ses problèmes de voisinage sans son marteau. Ce n’est que dans son incapacité relationnelle absolue qu’il peut prétendre toucher à l’infini.

Dans la mesure où Thor est un blasphème fait dieu, blasphémer contre lui peut poser dans un premier temps quelques problèmes techniques, ne nous le cachons pas. Affirmer que n’importe quel dieu normalement divin est juché sur un char tiré par deux boucs constituerait assurément une insulte inouïe. Dans le cas de Thor, essayez et vous constaterez vite que ses adeptes vous saluent par des acclamations et des vivats. Vous n’aurez fait là, en effet, que mentionner fidèlement l’unique moyen de transport officiel de leur dieu. Vous pouvez tenter votre chance en qualifiant ignoblement Thor de « Gardien des géants et des femmes-trolls ». Ce blasphème ne suscitera chez les ahurissants adorateurs de Thor pas le moindre haussement de sourcil désapprobateur. Vous les verrez bientôt, tout au contraire, accourir vers vous pour vous porter cette fois en triomphe, car vous venez d’user d’une manière parfaitement orthodoxe d’un de ses noms les plus sacrés à leurs yeux.

Pour blasphémer réellement contre le dieu Thor, vous allez devoir vous résoudre à renoncer à tous vos acquis en matière de blasphème. Oubliez définitivement tout sens commun et toute idée reçue sur ce qui constitue ou non une insulte. Si, comme moi, vous souhaitez que les locaux de Causeur soient dévastés par des hordes de Vikings mal-comprenants, il est temps de réveiller ces tafioles en saisissant ce qui est vraiment sacré pour elles et en frappant là où ça fait mal.

Pour passer aux choses sérieuses, commencez par soutenir mordicus que le char de Thor n’est pas tiré par deux boucs, mais par un poulet et un poulpe. Quant à son tonnerre glaçant, n’hésitez pas à le comparer à un pet inaudible. Niez systématiquement tous ses mérites guerriers, ses beuveries, sa fertilité et sa puissance sexuelle d’opérette. Répandez le bruit qu’avant tous ses combats ratés, il passait cinq heures dans sa salle de bain. Thor prenait délicatement des bains dans du lait de castor polaire ! Il jouait dans son bain avec ses canards ! Il pratiquait ensuite sans relâche le tricot et la broderie !

Réservez votre dernier coup bas à Mjöllnir, son impayable marteau de guerre doué des vertus d’un boomerang, qui constitue son attribut le plus sacré et le secret de sa virilitude de carnaval. Les rares fois où Thor a réussi à le soulever, avec l’aide des deux assistants blondinets dont il était inséparable, il n’a jamais atteint le moindre géant. Pour tout dire, il ratait même les écureuils des neiges dont il avait une peur bleue. En revanche, Mjöllnir, lui, ne le ratait pas lorsqu’il revenait immanquablement à la gueule du dieu du tonnerre. Ce phénomène et lui seul constitue l’origine véridique des éclairs.[/access]

 

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Affaire africaine

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La censure ne m’a jamais passionné, mais elle est parfois amusante. Bernard Lugan vient d’en faire les frais sur i-Télé, où son interview a été assez cavalièrement déprogrammée par la direction. Le malheureux s’appliquait à défendre le point de vue suivant :

« L’aide, en plus d’être inutile, infantilise l’Afrique en lui interdisant de se prendre en main, de se responsabiliser. Dans la décennie 1950-1960, les Africains mangeaient à leur faim et connaissaient la paix tandis que l’Asie subissait de terribles conflits et d’affreuses famines. Un demi siècle plus tard, sans avoir été aidées, la Chine et l’Inde sont devenues des « dragons » parce qu’elles ont décidé de ne compter que sur leurs propres forces, en un mot, de se prendre en charge. Au même moment, le couple sado-masochiste composé de la repentance européenne et de la victimisation africaine a enfanté d’une Afrique immobile attribuant tous ses maux à la colonisation ».

Catastrophe avérée, repentance répandue, raisonnement impeccable. A ceci près que l’aide humanitaire fait vivre un nombre considérable de hauts (et de moins hauts) fonctionnaires onusiens, européens et français : personne ne les mettra à la paille comme ça, et moins encore à l’aide d’un raisonnement. Allons, Monsieur Lugan, encore un effort pour être tout à fait réaliste.

Vers des présidentielles censitaires ?

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« J’ai changé ». Celui qui voulait décomplexer la droite a trouvé le meilleur slogan pour décomplexer quiconque d’adopter une position fort différente de celle qu’il tenait par le passé. De fait, moi aussi j’ai changé. Il y a encore cinq ans, j’aurais probablement été de ceux qui considèrent que les petits candidats ont tendance à polluer un débat présidentiel sérieux. En gros. Tiens, j’aurais peut-être même été du côté de Christophe Barbier, à juger qu’au lieu de 500, il faudrait 1.000 signatures pour se présenter. Le gars branché sur l’efficacité, voyez, plus que sur les idées. Mais puisque j’ai changé…
J’ai changé et Christophe Barbier, par son édito maladroit, ambigu et pour tout dire, un poil fauderche, aura eu le mérite de m’inciter à formaliser ce changement. Tiens, sans lui, je crois même que vous ne liriez pas ce billet. Qu’il en soit remercié.

Oui, je considère que les « petits candidats » doivent avoir leur place et, au premier rang d’entre eux, ça ne vous surprendra guère, Christine Boutin.
Car la position adoptée par Christophe Barbier est frappée au coin du caporalisme et du cynisme. Et on en crève, du cynisme, en politique. Ecoutez-le affirmer, avec ce léger sourire propre à celui qui connaît les ficelles, que ces petites candidatures n’ont d’autre finalité que l’argent. Il s’agirait de mieux rebondir sur les présidentielles pour présenter aux législatives des candidats sur son nom et, ainsi, empocher des subventions pour vivre dessus jusqu’aux prochains scrutins.
Eh bien, croyez-le si ça vous chante mais : merde. Non, sérieux : merde. Merde à cette attitude éternelle de ceux qui se croient plus intelligents parce qu’ils sont plus cyniques, de ceux qui ont abdiqué tout espoir dans la politique, ceux en fin de compte qui sont trop soucieux de la bonne soupe pour laisser des « petits candidats » perturber – si peu – le système.

Bien sûr, il y a des stratégies ou des contingences politiques. Les « petits » devraient-ils en être exempts, ou s’en abstenir, parce que les gros, eux, seraient purs (ils s’abstiendraient, à droite comme à gauche, de faire obstacle aux parrainages des autres). Il faut certes connaître les stratégies politiques sous-jacentes, puisqu’elles prennent leur part de toute décision. Mais qui les néglige, qui les ignore ?! Au-delà de ce substrat commun, il reste les idées. Qu’on me pardonne ce mot grossier qui fait passer pour un naïf, un benêt. Mais, oui, il reste des idées qui méritent qu’on les défende, quel que soit le succès qu’elles rencontrent dans l’opinion publique – dont on ne se souvient pas, au demeurant, qu’elle soit infaillible.

Christophe Barbier, qui n’est jamais en reste d’un mauvais argument, soutient perfidement que lesdits « petits candidats » feraient mieux d’abonder à la campagne des vrais, des durs, des sérieux, bref, de Nicolas Sarkozy, plutôt que de risquer de ridiculiser leurs idées par un piètre score. Prenant l’exemple d’Hervé Morin, il soutient qu’il pourrait « recentrer » le projet de Nicolas Sarkozy. Christophe Barbier, est-il frappé de catatonie ? A-t-il perçu un signe, au cours de ce quinquennat, que la présence d’Hervé Morin aurait pu recentrer la présidence de Nicolas Sarkozy, ou celle de Christine Boutin, la chrétien-démocratiser ? La stratégie du ralliement spontané, Christine Boutin l’a menée, et avec enthousiasme, en 2007. Le résultat n’a pas été probant.
Alors Christine Boutin menace d’une « bombe nucléaire » si elle n’obtient pas ses parrainages. Je crains qu’elle n’inquiète pas grand-monde, d’autant moins que sortir les poubelles du quinquennat serait peu conforme à son éthique politique – comme elle le laisse d’ailleurs entendre.
On dit qu’il y a là une dramatisation excessive, un scénario rebattu.

Mais peut-on vraiment penser que les élus locaux qui ont montré si peu d’empressement à voler au secours de Nicolas Sarkozy lors des divers scrutins – et, dernièrement, aux sénatoriales – mettraient aujourd’hui le petit doigt sur la couture du pantalon dans un parfait élan de spontanéité ? La lettre de Martine Aubry pour verrouiller les parrainages est connue : on n’imagine pas que Jean-François Copé n’ait pas pris la plume. On n’entend d’ailleurs guère de démentis.

Notez que j’ignore encore pour qui je voterai. Lesn priorités de 2012 de Christine Boutin me laissent parfois perplexe – ainsi notamment de « Rétablir la liberté d’expression en supprimant la Halde » quoi que je pense de la Halde, de « créer une monnaie nationale complémentaire à l’euro, l’eurofranc », ou de créer un ministère de l’Instruction Publique. Je trouve de meilleures idées dans son projet.

Mais quoi que l’on pense de ses idées, il est légitime qu’elle puisse les exprimer et il ne l’est pas de faire pression sur les maires, dont le parrainage est censé être libre. Notre système est bipartiste, de fait. Le premier tour est là pour permettre l’expression la plus large. Il est une forme de respiration de la démocratie. C’est notre Constitution.
J’avoue aussi que, dans le cas de Christine Boutin, je suis sensible au fait qu’une parole issue d’une longue tradition chrétienne, d’une moins longue tradition démocrate-chrétienne, profondément enracinée dans notre culture et dans la construction de la France et de l’Europe, une parole qui a plus que toutes les raisons d’être entendue dans les circonstances de crise dans lesquelles nous nous trouvons, soit entendue.

Ce verrouillage d’ailleurs est-il un si bon calcul ? Comment exclure que des électeurs déjà échaudés – comme ils l’ont montré lors des précédents scrutins – ne fassent preuve d’encore plus de distance à l’égard de Nicolas Sarkozy, et d’un premier tour confisqué ? « S’ils se taisent, les pierres crieront » : on sait, depuis 2.000 ans, qu’on ne peut pas empêcher le message de passer.

Contre la littérature anxiolytique

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Lolita

À quoi sert la littérature − ou à quoi devrait-elle servir ? À blasphémer. Le blasphème est la seule fiction qui puisse dépasser la réalité.
La littérature qui ne blasphème pas est une littérature anxiolytique. Elle calme, elle apaise, elle noie les chagrins et surtout, surtout, elle raconte des histoires qui se finissent bien. Le marché du livre l’exige. Prenons les histoires d’amour : c’est Harlequin à tous les étages. Le roman féminin auto-fictionnel a gagné sur tous les fronts. Le roman homosexuel aussi. Parce que cela fait longtemps que l’homosexualité n’est plus du côté du blasphème. Par les temps qui courent, le héros homo est une plus-value. On ne peut pas vouloir se marier à la mairie, adopter des enfants et se la jouer subversif, tels ces pédés blasphémateurs, magnifiques et incontrôlables, que furent Genet ou Pasolini et qui ne cessèrent de gifler leur époque.
Chez nos grands surréalistes, amour était synonyme de révolution. « Je vous souhaite de d’être follement aimée », écrit Breton en conclusion de L’Amour fou. Follement aimée, on se doute que ce n’est pour acheter un pavillon, consommer et voter pour des partis raisonnables, non, follement aimée pour faire le beau travail du négatif, celui qui bouleverse, détruit, sape toutes les certitudes politiques et morales d’une société. Bref, pour blasphémer, à l’image de « ceux qui, sans erreur possible et sans distinction de tendances, voulaient coûte que coûte en finir avec le vieil « ordre » fondé sur le culte de cette trinité abjecte : la famille, la patrie et la religion. »[access capability= »lire_inedits »]

Or, avec les délateurs et autres traqueurs de déviances qui pullulent, déplaçant toujours plus loin les frontières de ce qui ne se dit pas, la littérature est en liberté surveillée.[access capability= »lire_inedits »] Imaginons un écrivain qui apporte un manuscrit chez un éditeur : le personnage principal, professeur de littérature, homme d’âge déjà mûr, tombe amoureux d’une fille de 12 ans. Le professeur se sert de la mère pour conquérir la gamine. La gamine, dans son genre, est incroyablement perverse mais, depuis Freud − un autre sacré blasphémateur −, on sait que cela n’a rien de très étonnant. Ils fuient sur la route, de motel en motel. L’adolescente, au bout du compte, se révèle incroyablement décevante, une femme comme les autres finalement, dans la demande constante, la névrose froide, la jalousie morbide. Le professeur et elle se séparent. Elle finira sa vie dans un mobil-home minable tandis que lui se demandera pourquoi les nymphettes ne le restent pas.
Imaginez la tête de l’éditeur, là, comme ça, pour rire. Il vous jette à la rue. Vous venez de toucher à ce qu’il y a de plus sacré, de plus tabou dans notre époque : l’adolescence. La pédophilie n’est pas loin. L’affaire Dutroux non plus. Vous aurez reconnu, sans doute, la trame de Lolita, de Vladimir Nabokov. Le roman fit certes scandale à sa parution, mais il fut publié. Aujourd’hui, il ne le serait plus.

Même en tablant sur de bonnes ventes, les comptes seraient vite faits pour l’éditeur. Les procès tomberaient comme à Gravelotte, associations familiales de droite, de gauche, du centre, demande de retrait des librairies par le ministère de la famille, ou de la jeunesse et des sports. Pas les enfants ! Surtout pas les enfants ! Blasphème garanti ! Et à celui qui oserait vaguement rappeler qu’il s’agit seulement d’un livre et dire que ce ne sont pas les livres qui tuent les enfants mais le travail forcé dans les usines du tiers-monde ou la prostitution sur les trottoirs de destinations lointaines, pas loin des plages, on répondrait ce qu’on nous répondrait toujours dans ces cas-là: « Ce n’est pas la même chose, c’est plus compliqué. »

C’est toujours plus compliqué. En revanche, il est toujours plus facile de s’attaquer à des livres plutôt qu’au réel. Salman Rushdie en sait quelque chose, et je suis très fier de posséder encore l’édition pirate des Versets sataniques parue dans un numéro de L’Idiot International.
Cette méthode ne remonte pas à hier. On sait qu’une malice de l’Histoire confia, à un an d’intervalle, au même procureur, Ernest Pinard[1. Alexandre Najjar, Ernest Pinard, procureur de l’Empire (Table ronde).], le soin de porter l’accusation contre Madame Bovary et Les Fleurs du mal, tous deux jugés pour immoralité − entre autres parce qu’ils étaient attentatoires à la religion. Pensons à cette scène où Emma Bovary est d’autant plus excitée qu’elle fait l’amour sous un crucifix ou qu’elle confond, alors qu’on lui apporte l’extrême-onction, son agonie avec un orgasme. Quant à Baudelaire, on lui reprochait des poèmes où l’acte sexuel, y compris homosexuel, est représenté de manière explicite sans compter ses odes à Satan et la consommation exagérée de vins et de produits psychotropes. En réalité, les deux écrivains étaient bel et bien blasphémateurs puisqu’ils piétinaient allègrement les valeurs sacrées de la bourgeoisie montante, à commencer par celles de la famille.

On voit bien ici que le blasphème, au sens religieux du terme, est encore une fois un prétexte. Ce qui est reproché par la Justice à ces deux textes majeurs de notre littérature, c’est qu’ils touchent aux valeurs les plus sacrées de la société bourgeoise du temps de Napoléon III, à ses préjugés, à ses tabous : le mariage, l’adultère, la sexualité, les désordres divers des vies célibataires[2. Sur la figure suspecte du célibataire au XIXe siècle, lire Jean Borie, Le Célibataire français (Livre de poche/Biblio).].

Si nous voulons de la littérature, nous devons admettre qu’elle puisse choquer nos propres convictions, nos certitudes les plus ancrées. Il faut accepter qu’un écrivain de génie se glisse à la première personne dans la peau d’un narrateur pédophile et antisémite − si le génie n’est pas au rendez-vous, on tombe juste dans l’obscénité.

Dans son journal, Renaud Camus évoque la possibilité d’un tel texte. Il s’appellerait L’Ombre gagne et ferait entendre ce qui est indicible.
Il n’y a pas de plus beau projet, finalement. Ni de plus insoutenable. Ni, finalement, de plus littéraire.[/access]

Inscrits ? Non merci…

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Il n’ y a pas besoin des analyses de la brillante fondation socialiste de droite Terra Nova pour estimer que décidément l’électorat des pue-la-sueur, ce n’est pas franchement utile pour un PS moderne, centriste et européen. Il suffit tout simplement de laisser les classes populaires continuer à s’auto-exclure de tous les scrutins en ne menant aucune initiative auprès d’elles pour les inciter à s’inscrire sur les listes électorales.

Les partis politiques « de gouvernement », et pas seulement le PS, feignent de s’apercevoir que la clôture de ses inscriptions est proche et que les jeunes, des quartiers populaires notamment, ne répondent pas présent. Et de pleurer des larmes de crocodile sur cette défaite civique. François Hollande, par exemple, s’est avisé le 20 décembre, avec la force de conviction qu’on lui connaît : « Beaucoup de jeunes croient être inscrits automatiquement. Il n’y a pas d’inscription automatique, il faut faire la démarche.». Monsieur est trop bon.

Cette placidité dangereuse qui flirte avec l’indifférence a énervé jusque dans les rangs de ses partisans et du MJS qui ont tenté de montrer que leur candidat n’avait pas le monopole de cette indifférence : « Cinq millions d’euros pour la campagne sur la réforme des retraites, zéro euro pour la campagne d’inscription sur les listes électorales. On voit que pour le gouvernement, un bon jeune est un jeune qui n’est pas inscrit et qui ne vote pas », a déclaré le président du MJS, Thierry Marchal-Beck.

La naïveté d’un socialiste, surtout quand il est jeune, est simplement de croire que c’est un gouvernement de droite qui va l’aider à créer un électorat qui lui serait probablement hostile. Alors, ne pleure pas, camarade, et plutôt que d’attendre une campagne de com, fais plutôt du porte-à-porte. Tu verras que ça marche aussi, et même mieux… Ça s’appelle militer.

Noël à Paris, c’est pas un cadeau

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On n’a rien vu venir. Certes, quelques intellectuels, à l’image d’Elisabeth Badinter, ou une institution comme le Haut Conseil à l’Intégration, tentent régulièrement d’alerter l’opinion au sujet des menaces pesant sur la laïcité. Seulement, aveuglés par la paille islamiste, ils ne voient pas les poutres bien de chez nous. Le danger ne vient pas du communautarisme qui se déploie tous azimuts, des revendications religieuses qui se multiplient de l’école à l’entreprise, ni même des abrutis qui ont incendié le siège de Charlie Hebdo. Ce qui menace la laïcité, c’est l’ordre moral ancienne manière. Le catholicisme, voilà l’ennemi !

Ces jours-ci, c’est donc à tous les coins de rue que la laïcité est attaquée. Pour commencer, il y a ces hordes catho-tradis (plusieurs centaines d’enragés puissamment armés de croix et de missels) qui bombardent à coups d’œufs pourris ou de prières les scènes où sont jouées des œuvres « blasphématoires ». Pour ma part, je pense qu’un cours sur la philosophie des Lumières, voire sur Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin, leur ferait le plus grand bien. Et je trouve par ailleurs désolant qu’ils témoignent de leur attachement à la modernité en proclamant leur statut de majorité opprimée, victime, comme tout groupe qui se respecte, de la phobie de ses contemporains. Mais bien qu’ils aient, ces dernières semaines, rendu difficile l’accès à RTL pour cause de présence policière massive autour du Théâtre du Rond-Point, j’avoue avoir du mal à les percevoir comme un danger pour la République – preuve, sans doute, que ma vigilance faiblit.

Ce n’est pas tout. Il y a aussi ces conifères décorés comme des généraux en retraite que des inconscients appellent encore « sapins de Noël ». Il y en a même un dans la cour de l’Elysée : voilà à quoi sert l’argent du contribuable, à endoctriner les masses avec de vieilles lunes. Alors, s’ils ne peuvent renoncer à ces symboles archaïques et outrageants, que mes concitoyens fassent au moins l’effort de parler « d’arbres de la laïcité » quand ils vont chercher le leur (ou le rapporter après usage comme le fait tout bon citoyen éco-responsable) à la grande surface du coin. Encore que si beaucoup de commerçants souhaitent prudemment de « bonnes fêtes » à leur clientèle, certains s’obstinent à lui infliger ces « Joyeux Noël !» d’un autre temps. Ils devraient suivent l’exemple du gouvernement de la province canadienne de l’Ontario qui a invité ses employés à fêter « les célébrations dites du solstice d’hiver », les vœux de Noël risquant, parait-il, de heurter les sensibilités culturelles et religieuses différentes. Mais on peut aussi préférer les très poétiques « Joyeuses festivités saisonnières » ou « Joyeux long congé ». Et bonne année de connerie, on a le droit ? Après les chants, la crèche et le sapin, les décorations et vœux de Noël sont en effet menacés de disparition au Canada. « Service Canada », l’organisme chargé de distribuer les prestations sociales, a récemment voulu interdire les décorations de Noël dans les lieux publics. Le gouvernement a finalement reculé devant la grogne mais journalistes et élus sont très attentifs à expurger leur langage de tout ce qui pourrait donner au 25 décembre une connotation chrétienne.

Il est facile de se payer la tête des Canadiens, mais comme on dit à Ankara, faudrait voir à balayer devant sa porte. Or, un titre de L’Express révèle que « le maire de Neuilly invite… à la messe ». On apprend à la lecture de l’article que, par souci d’économiser les deniers publics, Jean-Christophe Fromantin a décidé de remplacer les nombreuses cérémonies de vœux par un unique concert où sera jouée la « Grande Messe en ut mineur » de Mozart. Citant des élus courageux, laïques et anonymes, la consœur de L’Express souligne le caractère « ambigu » de l’événement, d’autant plus, précise-t-elle, qu’il est organisé « par un homme qui a dû se défendre à plusieurs reprises d’être membre de l’Opus Dei, organisation controversée de l’Eglise catholique ». Ah bon, ce n’est pas l’Eglise elle-même qui est controversée – et dont il faudrait en conséquence exiger l’interdiction sur le champ ? Et puis, se défendre d’une accusation, n’est-ce pas déjà un aveu ? À l’appui de cette affirmation, la journaliste renvoie à un vieil article de Libération qui faisait état de « ragots » colportés par les adversaires de Fromantin – en l’occurrence le jeune Sarkozy mais c’est une autre histoire. Trois ans et un peu de bonne volonté suffisent donc à transformer un ragot en information digne de L’Express. Gageons que cette estimable journaliste ne voit aucune ambiguïté dans les cérémonies organisées par de nombreuses municipalités pour célébrer la fin du Ramadan. Elle pense certainement que les prières organisées dans les rues de Paris ou Marseille sont une réponse légitime au sous-équipement de la France en mosquées, mais doit prôner la plus grande sévérité à l’encontre des catholiques énervés ou exaltés qui envahissent le parvis de Notre Dame pour y prier – vous n’allez pas me dire qu’on manque d’églises ?

Qu’on n’essaye pas de m’entuber avec des considérations artistiques. Mozart ou pas, une messe est une messe. Dans ce bastion de la Réaction qu’est Neuilly, c’est franchement louche. Il serait bon de l’interdire, de même que le Requiem et toute la musique religieuse. Dans la foulée, expulsons des librairies Chateaubriand et les innombrables auteurs manifestant de coupables tendances chrétiennes. Enfin, débarrassons les musées des « Descentes au tombeau » et autres « Annonciations », insultantes pour tout esprit laïque. À la place, on installera des rappeurs ou des artistes issus de la diversité. Du coup, comme il ne restera plus grand-chose de la culture française, on pourra fermer les écoles. En plus d’avoir sauvé la laïcité, on aura réglé le problème de la dette.

Vers une loi anti-lolitas

8
Anamaria Vartolomei et Isabelle Huppert sur l'affiche de My Little Princess

Roselyne Bachelot est ministre des Solidarités et de la Cohésion Sociale. On pourrait penser, par temps de gros vent économique, qu’il s’agit d’un poste clé dans un gouvernement de combat contre les tornades à répétitions qui ravagent l’Europe. C’est vrai, pour être de droite, on n’en est pas moins homme (ou femme) avec un cœur gros comme ça, coeur dont on sait depuis Giscard que la gauche n’a pas le monopole. La solidarité, la cohésion sociale, quand la rigueur s’abat sur le pays et dit, comme L’Héautontimorouménos de Baudelaire : « Je te frapperai sans colère/Et sans haine, comme un boucher », ce devrait même être une ardente préoccupation. Le pays était déjà assez fragmenté avant par les inégalités, alors imaginez un peu après.

En même temps, pour corriger par un peu de social la violence du choc, il faut faire de la politique. Et pour faire de la politique, il faut des moyens. Mais comme il n’y a plus de moyens, on ne fait plus de politique. On attend en serrant les fesses que ça passe et on prie pour retrouver quelque chose dans les ruines. Il faut dire qu’à force d’avoir comparé la crise financière à une catastrophe naturelle contre laquelle on ne peut rien, on ne lui a pas franchement fait du bien, à la politique. Parce que tout de même, ce sont biens des êtres humains, jusqu’à preuve du contraire, qui sont à la manoeuvre sur les places boursières, dans les agences de notation, les banques centrales ou au FMI.

Ne pas faire de la politique, quand on ne peut plus en faire, n’empêche pas de faire semblant d’en faire. C’est même tout un art. Persuader le citoyen qu’on agit encore quand on est réduit en fait à l’impuissance. Et c’est ainsi qu’on inventa le sociétalisme. Le sociétalisme, c’est une technique qui consiste à amuser le tapis pendant que l’essentiel se joue ailleurs. On trouve un « sujet de société », au besoin on l’invente, et on en fait une grande cause nationale. Jospin, en son temps, avait été un grand spécialiste du sociétalisme puisqu’il ne pouvait, ou ne voulait plus, faire du socialisme. Pendant qu’il privatisait à tout va pour accélérer l’intégration européenne, il nous parlait du Pacs et des mutins de 17 qu’il fallait réhabiliter.

Roselyne Bachelot, elle, vient de décider de s’intéresser à « l’hypersexualisation des petites filles ». Elle a même chargé la jeune sénatrice de Paris, Chantal Jouanno, d’une mission sur la question, sans doute pour la récompenser lors des dernières élections à la Haute Assemblée, d’avoir résisté tant bien que mal aux dissidences qui ont balkanisé[1. Le mot ne vient pas, contrairement au apparences, de Patrick et Isabelle Balkany] l’UMP parisienne.

L’hypersexualisation des petites filles, c’est pour faire vite, ces modes abjectes qui transforment sur papier glacé ou sur écran une gamine de neuf ans en objet potentiel de désir. Et pour ce faire, on l’affuble de quelques accessoires et artifices que l’on estime, d’ailleurs un peu vite, être le comble de la séduction pour le mâle lambda : string, maquillage, lunettes noires, boas en plume, etc…

En même temps, on peut douter que cette mission aille jusqu’au bout de sa logique, et cela pour une raison simple : toute question sociétale, si on la pousse vraiment jusqu’au bout, redevient une question politique. Le sociétalisme consiste à éviter à tout prix ce risque et à traiter le symptôme sans jamais s’attaquer à la cause. Car cette hypersexualisation des petites filles, finalement, pose toute une série de questions très désagréables sur notre société, sa schizophrénie et son hypocrisie.

Schizophrénie ? On fait de la pédophilie le tabou absolu, reléguant le négationnisme en seconde position mais on laisse pour des convenances marchandes des gamines qui feraient passer Lolita pour une grand-mère s’afficher partout avec des poses éminemment suggestives.

Hypocrisie ? Dans le fait de ne pas se poser la question du pourquoi de cette hyper sexualisation, ne pas émettre sur son origine quelques hypothèses désagréables. Par exemple, se souvenir que la séduction est une compétition, que la compétition et le culte de la performance sont devenues les valeurs cardinales des sociétés de marché et s’étendent à tous les domaines de l’existence, y compris la sexualité. Michel Houellebecq ne voulait pas dire autre chose dans son premier roman, Extension du domaine de la lutte.

Comment s’étonner alors que la petite fille ne soit pas considérée, en dernière analyse, comme une manière de bête à concours qu’il faut préparer le plus tôt possible si elle ne veut pas être exclue de la course au meilleur parti. On sait, en effet, la violence des statistiques : elles indiquent que nous sommes dans un monde de célibataires, un monde de monades trentenaires figées devant des écrans où une sexualité hyperexposée est devenue la forme la plus subtile du refoulement et de la frustration. On ne plaira donc jamais assez tôt si on veut éviter ce cauchemar…

Le rapport de Chantal Jouanno sera sans doute plein de salubres recommandations qui ne seront pas suivies d’effet et n’expliqueront rien. Nous, pendant ce temps-là, on relira Houellebecq. Pour comprendre. Pour faire de la politique, en fait.

Cathos, où sont vos œuvres ?

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Jesus chasse les marchands du Temple. Image : More Good Foundation.

Je ne suis pas allé manifester au Théâtre de la Ville contre le spectacle de Romeo Castellucci. Pareillement, je n’irai pas, comme nous y invitent divers cénacles chrétiens, déposer de fleurs blanches devant le Théâtre du Rond-Point à partir du 8 décembre, date à laquelle on représentera Golgota Picnic, conçu par Rodrigo Garcia ; et malgré le respect que m’inspire le cardinal Vingt-Trois, je ne me conformerai pas à sa suggestion (enfin, paraît-il, à sa suggestion, car je ne l’ai pas retrouvée sur le site de l’archevêché) d’aller prier, durant ces jours-là, à Notre-Dame. Je veux bien aller prier, mais certainement pas à cause d’un spectacle théâtral.

De deux choses l’une : ou bien ces spectacles n’éveillent en moi aucune curiosité et, en ce cas, je n’y vais pas. Ou bien ils éveillent ma curiosité, et je commencerai alors par aller les voir, après quoi je me ferai une opinion. Et là encore, de deux choses l’une : ou bien j’aurai l’impression d’avoir assisté à un spectacle bassement inspiré par le goût du scandale ; en ce cas, tant pis pour moi et, à l’occasion, j’exercerai mon droit de critique. Ou bien j’aurai l’impression d’avoir assisté à un spectacle où l’on s’interroge sincèrement sur la présence du Christ. Et dans ce cas-là, je le trouverai peut-être plus ou moins réussi. Mais voilà, j’aurai vu une œuvre, c’est-à-dire un fait d’expression et de suggestion dont on peut discuter.
On doit parfois rappeler les fondamentaux. Je suis un écrivain. J’ai publié une vingtaine de livres, et un grand nombre d’articles dans divers journaux, magazines, revues. On en pense ce qu’on veut. C’est ma vie, tout simplement. Et puis, pendant des années, à la Société des gens de lettres (SGDL), j’ai contribué à ma modeste mesure à affirmer les droits des créateurs. Jamais je ne me suis associé à une quelconque censure ou démarche d’« empêchement » d’une œuvre quelconque, en tout domaine. Jamais. Et jamais je ne m’y associerai. La critique, oui. La polémique, pourquoi pas. L’ironie, la férocité. Tout ce qu’on veut. L’obstruction, jamais.[access capability= »lire_inedits »] Jamais. Mais ceci ne suffit pas.

Aux chrétiens qui s’indignent (et il n’est pas besoin, j’espère, de préciser que ceci ne s’adresse pas aux chrétiens intelligents, qui existent – Dieu merci !), moi qui adhère à la foi chrétienne à travers l’Église catholique, et qui ne me suis jamais gêné pour le dire dès le moment que c’était vrai, j’ai deux questions à poser.
La première est : « bons chrétiens », où sont vos œuvres ? Je reprends ici une idée fortement exprimée par notre ami Jacques de Guillebon dans une récente tribune à Nouvelles de France et je crois que cette idée, il faut lui donner écho. Puisque vous êtes si déterminés, « bons chrétiens », à dénoncer ce qui ne vous plaît pas en matière d’expression artistique, eh bien où sont-elles, vos œuvres ?
Tout le monde sait que, depuis au moins deux siècles, à quelques heureuses exceptions près (qui hélas confirment la règle), l’Église catholique n’a plus été capable de maintenir avec l’art les liens fondamentaux qui avaient fait sa gloire en même temps qu’ils en ouvraient les chemins. Tout le monde sait que le monde catholique, depuis fort longtemps, n’a guère produit ou commandité que de la peinture de pompiers et de la littérature de chanoines. C’est un prêtre catholique qui me disait récemment, en évoquant le film Des hommes et des dieux : « Heureusement que ce ne sont pas les cathos qui ont fait ce film… » Pourquoi ? Parce que la force de ce film, c’était d’être l’œuvre de ceux qui s’interrogent. Pas de ceux qui croient qu’ils savent.
Mais allons plus loin encore. De quelles œuvres voulez-vous, « bons chrétiens » ?

Lorsque Verlaine écrivait de bouleversants poèmes qui sont ceux d’un pêcheur cherchant la Grâce, vous, beau monde chrétien indigné, vous vous détourniez avec horreur au motif qu’il était ivrogne et pédé. Lorsque Barbey d’Aurevilly se fit le défenseur flamboyant de notre foi, vous vous détourniez encore, au motif qu’il avait des obsessions sexuelles bizarres. Lorsque Léon Bloy, ce martyr de la littérature, clama dans une prose fulminante l’amour du Pauvre et de la Putain, vous l’avez ignoré lui aussi, au motif qu’il n’était pas poli avec les gens en place ! Lorsque François Mauriac fut le magnifique romancier de Genitrix et de La Pharisienne, vous avez chipoté encore, parce qu’il ne représentait pas convenablement les intérêts de la bourgeoisie bordelaise (sauf que Mauriac, journaliste de haut vol, sut vous clore le bec et s’imposer à vous malgré vous…). Et lorsque s’élevait la grande voix de Georges Bernanos, cela ne vous convenait pas non plus, car il n’aimait pas assez les franquistes !
M. Escada, de Civitas, et autres bons apôtres pétitionnaires, vous a-t-on jamais entendu réciter les vers de Paul Claudel ? De Charles Péguy ? De Marie Noël ? Vous a-t-on jamais vu, pour ne prendre que quelques exemples au hasard, admirer en masse la sublime architecture d’Auguste Perret (qui n’était pas croyant) à Saint-Joseph du Havre ? Ou les vitraux de Chagall à Saint-Benoît sur Loire ? Avez-vous entendu Guillaume Apollinaire, dans le légendaire poème Zone, s’exclamer : « Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme / L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X » ? L’un de nos plus grands poètes ouvrant son plus beau livre sur cette invocation ! Vous êtes allés déposer des fleurs blanches sur sa tombe ? Pas que je sache !
Oui, de quelles œuvres voulez-vous ? Puisque vous dénoncez des œuvres « impies » ou « scandaleuses », c’est sans doute que vous préféreriez des œuvres pies et non scandaleuses. Alors, allez-y ! À vos crayons, à vos caméras ! On va bien rire ! Mais les vraies œuvres d’art, faites par ceux qui cherchent, par ceux qui doutent, par ceux qui s’interrogent à travers ce qu’ils vivent, autrement dit par ceux qui créent, par ceux que Sa Sainteté Benoît XVI, dans son inoubliable discours prononcé aux Bernardins, a si profondément compris, ceux-là, vous a-t-on vus souvent les applaudir ?

Combien étiez-vous, il y a peu de temps, à saluer le merveilleux film Lourdes, de Jessica Hausner ? Où l’on voit une réalisatrice qui ne se réclame plus de la foi chrétienne depuis l’enfance s’interroger sur les guérisons miraculeuses, dans un film plein d’incertitude, de fascination, de vérité – c’est-à-dire, tout simplement, de talent, d’inspiration, de travail ? Vous étiez là, pour lui porter des fleurs blanches ? Non ! Et quand le génial Nanni Moretti, dans Habemus Papam, nous pose une question essentielle sur la responsabilité et les pauvres forces de l’homme – et que cette question bouleversante, il la pose précisément à travers un pape de l’Église catholique, est-ce que vous êtes là, les « bons chrétiens », pour vous émerveiller de ce qu’il nous donne ? Et vous avez remarqué que cette histoire apparemment si fantaisiste, c’est tout simplement celle qui, d’après diverses sources, advint à Grégoire le Grand ? Vous y avez pensé, à tout ça ? Et les fleurs, elles sont où ?

Nulle part ! Car ça ne vous intéresse pas. En fait, l’art et la création, vous vous en fichez éperdument. Au reste, et puisque il s’agit d’art, on ne vous a jamais vus non plus vous insurger contre les misérables bondieuseries en sucre d’orge dont on fait un si lucratif commerce en tout lieu chrétien, de Rome à Lourdes et à Compostelle. Les saintes vierges en plastique fluo, les assiettes à soupe à l’effigie du pape, ça, ça ne vous dérange pas ! Du moment que vous la mangez, votre soupe, et que rien ne trouble vos papotages de sortie de messe !

On m’assure que le spectacle de Rodrigo Garcia (à la différence de celui de Castellucci, ou du fameux Piss Christ que vous avez démoli) est réellement antichrétien. C’est possible. Mais vous savez, le ressentiment antichrétien, c’est encore une imploration. Et peut-être aussi est-il tout simplement mauvais (je n’en sais rien, mais moi, je dis que je n’en sais rien). Ce qui est sûr, c’est qu’à la faveur de vos indignations costumées et de vos prides carnavalesques, moi, il m’est devenu sacré, et que si vous prétendez l’empêcher, j’irai le défendre, pour la seule, simple et suffisante raison qu’il déclenche vos cris de putois.[/access]

 

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Deux assassinats islamiquement modérés

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Les islamistes modérés d’Iran auraient bien aimé pouvoir tranquillement tuer à coups de pierres Sakineh Mohammadi, condamnée pour adultère, pour complicité dans le meurtre de son mari, et pour éventuellement d’autres crimes si ces deux-là ne suffisent pas. Mais les islamophobes extrémistes occidentaux les en ont empêchés, oubliant d’abord que la lapidation est un fait de culture, et que toutes les cultures sont également respectables.

Oubliant ensuite que le Coran, qui seul apporte la solution islamique en toute circonstance, ignore le fusil et les balles, et, qu’à la différence des balles, les pierres sont réutilisables, et ne polluent pas, ce qui n’est pas à négliger sur le plan écologique. Oubliant encore que les Juifs et les Chrétiens pratiquaient la lapidation des adultères il y a à peine deux mille ans. Heureusement, une solution modérée été trouvée dans le cadre de la charia, permettant de sortir de l’impasse par le haut. Par la pendaison !

L’ayatollah Sadegh Larijani, a estimé que « dans la mesure où l’objectif est l’exécution de la condamnée, si on n’a pas les moyens d’appliquer la lapidation, on peut choisir la pendaison », et il a ordonné qu’on demande l’avis d’autres juristes religieux. Que demander de plus ?

Tant de précautions modérantistes devraient nous arracher des larmes de reconnaissance, surtout si on compare cette pendaison au sort des femmes accusées de sorcellerie en Arabie saoudite. On vient d’y décapiter le 11 décembre, une femme de 60 ans, Amina bint Abdul Halim bin Salem Nasser, dans la province septentrionale de Jawf, pour « pratique de la sorcellerie ». Selon les informations reprises par la presse, son crime était en effet de nature à jeter l’épouvante : cette femme a été accusée par la police religieuse qui a procédé à son arrestation, de « tromper les gens en leur faisant croire qu’elle pouvait guérir les maladies » et de leur demander de l’argent en échange de ses « soins ». Vous avez bien lu : elle demandait de l’argent en échange de ses soins, et on l’a seulement décapitée ! On se demande jusqu’où ira cette vague de modération islamiste.

Fin de partie pour le Tea Party ?

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Photo : nmfbihop (Flickr)

Un juif d’origine anglaise saura-t-il sauver le Tea Party, la frange la plus conservatrice de la société américaine ? Récemment naturalisé américain, Simon Conway anime pour des auditeurs de droite une émission de radio désormais bien connue, le Who-AM radio show. Mais il aura fort à faire car, rattrapé par la réalité des rapports de force et des compromis politiques, le Tea Party est redescendu de son nuage ces derniers mois. La virginité « hors système » des activistes du mouvement cède la place à la volonté de s’organiser, d’établir une stratégie, bref s’institutionnaliser et transformer la guérilla politique en armée régulière. Car pour battre le système il faut devenir un parti de système, exercice compliquée pour un mouvement antisystème…

Depuis 2009, la puissante vague conservatrice comptait pourtant ses succès, avec un groupe parlementaire fort de plusieurs dizaines de membres, une attention médiatique soutenue, et surtout 20% d’opinions favorables dans les sondages. Sonné par la victoire quasi religieuse d’Obama, le Parti Républicain n’est sorti de sa torpeur que sous l’impulsion des provocations du Tea Party, mouvement hors cadre, issu de la base et totalement décentralisé. Pour ces francs-tireurs l’horreur, c’est l’« Etat », c’est-à-dire « Washington » et ses impôts et ses régulations. Antisystème, anti-élites, ses adeptes ne jure que sur le respect des libertés individuelles.

Cette irruption inespérée d’énergie politique a regonflé les voiles républicaines les permettant lors des dernières élections de remporter la donne au Congrès et grignoter la majorité démocrate au Senat. Au sommet de leur influence, il y a quelques mois encore, les deux figures soutenus par cette mouvance partaient favoris à droite dans la course aux présidentielles : Ron Paul et Michele Bachmann.

Aujourd’hui la bataille des investitures républicaines s’est muée en duel entre Newt Gingrich et Mitt Romney, deux candidats beaucoup plus modérés et surtout pas redevable au Tea Party. Selon un sondage du Gallup Daily Tracking Poll publié mardi, le premier est crédité de 25% des intentions de votes parmi les inscrits républicains et le second de 24%. Il faut descendre bien plus bas sur cette échelle pour trouver les candidats « AOC » Tea Party : Ron Paul avec 11% des intentions exprimées et Michele Bachmann bénéficiant de seulement 6% des intentions de votes aux primaires. Les partisans du Tea Party pourront toutefois se consoler avec le New Hampshire, où la compétition place Paul, Romney, et Gingrich au coude à coude.

Si l’élan du Tea Party s’essouffle c’est essentiellement parce qu’il n’a pas su gérer sa crise de croissance au sein des institutions. Dernier exemple en date : quand une loi sur la prolongation des allègements fiscaux pour les salariés a récemment été présentée au Congrès les partisans du Tea Party se sont déchirés. Fallait-il s’opposer, conformément à leurs convictions ou bien transiger pour ne pas se mettre à dos une opinion publique très favorable à cette mesure ? Situation inédite pour le mouvement ultraconservateur, beaucoup plus à l’aise lorsqu’il s’agit de s’opposer au nouveau système de santé proposé par la Maison blanche, mais bien embarrassé face à l’exercice du pouvoir, ici au Congrès. Quand finalement ils ont décidé de faire marche arrière et soutenir la loi – c’est-à-dire de faire la politique – la frange la plus intransigeante du mouvement a jugé qu’en scellant ce compromis avec les Démocrates, certains congressmen avaient trahi la pureté de leurs principes.
Dans un régime où la vie politique progresse par compromis parlementaires, le Tea Party, dont la pureté idéologique et le refus de transiger est la marque de fabrique, découvre les limites de l’exercice.

Autre difficulté : bien définir le périmètre idéologique du mouvement et créer une sorte d’AOC « Tea Party ». «Le plus grand défi du Tea Party : protéger sa marque », écrit ainsi Carolyn McKinney, un militant de New Hampshire. Partant du constat que la mouvance n’a jamais été dirigée par personne, elle estime qu’il peut donc être volé par tous. La décentralisation, force de cette vague conservatrice, fait aussi sa faiblesse. « Certains candidats affichent maintenant leurs liens avec le mouvement, dénoncent-elle, mais leur bilan montre un clair décalage avec le Tea Party ». Pour résoudre le problème Carolyn McKinney souhaite ainsi que son mouvement établisse des priorités et un agenda, autrement dit, qu’elle s’institutionnalise.

Mais le temps presse. Les candidats républicains modérés ont déjà marqué des points face à leurs rivaux labélisés Tea Party. Sur la soixantaine de parlementaires identifiés avec le Tea Party, un seul soutien la candidature de Michele Bachmann, alors que Mitt Romney en compte huit, et Newt Gingrich quatre. Quant à Ron Paul, sur lesquels nombre de « tea-partistes » portaient leurs espoirs, il ne recueille qu’un seul soutien. Celui de Rand Paul. Son fils… Le Tea Party est donc arrivé à imposer certains de ses thèmes dans les débats mais n’arrive pas à muer ses élans protestaires en une organisation politique structurée, avec leadership et stratégie. Comme jadis l’Eglise catholique avec les faiseurs de miracles charismatiques devenus saints officiels et absorbés dans l’Institution, le parti républicain va probablement canaliser cette irruption d’enthousiasme populaire non contrôlable et d’énergie politique, et la harnacher à sa vieux carrosse.

À Thor et à travers

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Photo : zeroplate.

« Le blasphème dépend de la croyance et il disparaît avec elle. Si quelqu’un en doute, qu’il y songe sérieusement et qu’il essaie de concevoir des idées blasphématoires contre Thor. Je crois que sa famille le retrouvera à la fin de la journée dans un état proche de l’épuisement. » Il y a un certain temps déjà que cette phrase d’Hérétiques, de Chesterton, m’était apparue comme une sorte de défi personnel.

Mais l’urgence qu’il y a à blasphémer contre Thor est devenue plus évidente encore depuis que certains adorateurs du dieu du tonnerre d’indignation se sont lancés dans une hasardeuse campagne publicitaire pour la pièce indigente du nommé Castellucci. Comme si celle-ci ne constituait pas déjà pour elle-même une punition suffisante et sur-mesure ! Hélas, le renouveau du culte de Thor ne s’arrête pas là. Ainsi, une autre poignée de sectateurs de Thor incomparablement plus néfaste n’est-elle parvenue à se convaincre de l’ardeur de sa foi qu’en incendiant criminellement les locaux de Charlie Hebdo.[access capability= »lire_inedits »]

Les adorateurs de Thor passent leur temps à montrer leur grosse irascibilité aux passants en espérant que ceux-ci vont s’arrêter et leur dire qu’ils ont une grande foi. Ils confondent la foi avec leur susceptibilité chicanière et agressive. Si l’on en croit les oiseuses légendes nordiques, l’unique mérite de celui qu’ils révèrent serait d’être le champion toutes catégories (poids-hommes, poids-dieux, poids-géants) en matière de lutte scandinave.
Thor n’est pas un dieu mais un sur-caïd grotesque, une dérisoire montagne de muscles informe et perpétuellement courroucée. Une distance infinie sépare ce tas de chair bodybuildé et viriloïde de la virilité réelle. Mais une distance encore « infiniment plus infinie » le sépare de la divinité. Thor, le plus raté des fils d’Odin et de Jörd, est le seul dieu ne connaissant que la force et la menace et incapable de résoudre ses problèmes de voisinage sans son marteau. Ce n’est que dans son incapacité relationnelle absolue qu’il peut prétendre toucher à l’infini.

Dans la mesure où Thor est un blasphème fait dieu, blasphémer contre lui peut poser dans un premier temps quelques problèmes techniques, ne nous le cachons pas. Affirmer que n’importe quel dieu normalement divin est juché sur un char tiré par deux boucs constituerait assurément une insulte inouïe. Dans le cas de Thor, essayez et vous constaterez vite que ses adeptes vous saluent par des acclamations et des vivats. Vous n’aurez fait là, en effet, que mentionner fidèlement l’unique moyen de transport officiel de leur dieu. Vous pouvez tenter votre chance en qualifiant ignoblement Thor de « Gardien des géants et des femmes-trolls ». Ce blasphème ne suscitera chez les ahurissants adorateurs de Thor pas le moindre haussement de sourcil désapprobateur. Vous les verrez bientôt, tout au contraire, accourir vers vous pour vous porter cette fois en triomphe, car vous venez d’user d’une manière parfaitement orthodoxe d’un de ses noms les plus sacrés à leurs yeux.

Pour blasphémer réellement contre le dieu Thor, vous allez devoir vous résoudre à renoncer à tous vos acquis en matière de blasphème. Oubliez définitivement tout sens commun et toute idée reçue sur ce qui constitue ou non une insulte. Si, comme moi, vous souhaitez que les locaux de Causeur soient dévastés par des hordes de Vikings mal-comprenants, il est temps de réveiller ces tafioles en saisissant ce qui est vraiment sacré pour elles et en frappant là où ça fait mal.

Pour passer aux choses sérieuses, commencez par soutenir mordicus que le char de Thor n’est pas tiré par deux boucs, mais par un poulet et un poulpe. Quant à son tonnerre glaçant, n’hésitez pas à le comparer à un pet inaudible. Niez systématiquement tous ses mérites guerriers, ses beuveries, sa fertilité et sa puissance sexuelle d’opérette. Répandez le bruit qu’avant tous ses combats ratés, il passait cinq heures dans sa salle de bain. Thor prenait délicatement des bains dans du lait de castor polaire ! Il jouait dans son bain avec ses canards ! Il pratiquait ensuite sans relâche le tricot et la broderie !

Réservez votre dernier coup bas à Mjöllnir, son impayable marteau de guerre doué des vertus d’un boomerang, qui constitue son attribut le plus sacré et le secret de sa virilitude de carnaval. Les rares fois où Thor a réussi à le soulever, avec l’aide des deux assistants blondinets dont il était inséparable, il n’a jamais atteint le moindre géant. Pour tout dire, il ratait même les écureuils des neiges dont il avait une peur bleue. En revanche, Mjöllnir, lui, ne le ratait pas lorsqu’il revenait immanquablement à la gueule du dieu du tonnerre. Ce phénomène et lui seul constitue l’origine véridique des éclairs.[/access]

 

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Affaire africaine

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La censure ne m’a jamais passionné, mais elle est parfois amusante. Bernard Lugan vient d’en faire les frais sur i-Télé, où son interview a été assez cavalièrement déprogrammée par la direction. Le malheureux s’appliquait à défendre le point de vue suivant :

« L’aide, en plus d’être inutile, infantilise l’Afrique en lui interdisant de se prendre en main, de se responsabiliser. Dans la décennie 1950-1960, les Africains mangeaient à leur faim et connaissaient la paix tandis que l’Asie subissait de terribles conflits et d’affreuses famines. Un demi siècle plus tard, sans avoir été aidées, la Chine et l’Inde sont devenues des « dragons » parce qu’elles ont décidé de ne compter que sur leurs propres forces, en un mot, de se prendre en charge. Au même moment, le couple sado-masochiste composé de la repentance européenne et de la victimisation africaine a enfanté d’une Afrique immobile attribuant tous ses maux à la colonisation ».

Catastrophe avérée, repentance répandue, raisonnement impeccable. A ceci près que l’aide humanitaire fait vivre un nombre considérable de hauts (et de moins hauts) fonctionnaires onusiens, européens et français : personne ne les mettra à la paille comme ça, et moins encore à l’aide d’un raisonnement. Allons, Monsieur Lugan, encore un effort pour être tout à fait réaliste.

Vers des présidentielles censitaires ?

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« J’ai changé ». Celui qui voulait décomplexer la droite a trouvé le meilleur slogan pour décomplexer quiconque d’adopter une position fort différente de celle qu’il tenait par le passé. De fait, moi aussi j’ai changé. Il y a encore cinq ans, j’aurais probablement été de ceux qui considèrent que les petits candidats ont tendance à polluer un débat présidentiel sérieux. En gros. Tiens, j’aurais peut-être même été du côté de Christophe Barbier, à juger qu’au lieu de 500, il faudrait 1.000 signatures pour se présenter. Le gars branché sur l’efficacité, voyez, plus que sur les idées. Mais puisque j’ai changé…
J’ai changé et Christophe Barbier, par son édito maladroit, ambigu et pour tout dire, un poil fauderche, aura eu le mérite de m’inciter à formaliser ce changement. Tiens, sans lui, je crois même que vous ne liriez pas ce billet. Qu’il en soit remercié.

Oui, je considère que les « petits candidats » doivent avoir leur place et, au premier rang d’entre eux, ça ne vous surprendra guère, Christine Boutin.
Car la position adoptée par Christophe Barbier est frappée au coin du caporalisme et du cynisme. Et on en crève, du cynisme, en politique. Ecoutez-le affirmer, avec ce léger sourire propre à celui qui connaît les ficelles, que ces petites candidatures n’ont d’autre finalité que l’argent. Il s’agirait de mieux rebondir sur les présidentielles pour présenter aux législatives des candidats sur son nom et, ainsi, empocher des subventions pour vivre dessus jusqu’aux prochains scrutins.
Eh bien, croyez-le si ça vous chante mais : merde. Non, sérieux : merde. Merde à cette attitude éternelle de ceux qui se croient plus intelligents parce qu’ils sont plus cyniques, de ceux qui ont abdiqué tout espoir dans la politique, ceux en fin de compte qui sont trop soucieux de la bonne soupe pour laisser des « petits candidats » perturber – si peu – le système.

Bien sûr, il y a des stratégies ou des contingences politiques. Les « petits » devraient-ils en être exempts, ou s’en abstenir, parce que les gros, eux, seraient purs (ils s’abstiendraient, à droite comme à gauche, de faire obstacle aux parrainages des autres). Il faut certes connaître les stratégies politiques sous-jacentes, puisqu’elles prennent leur part de toute décision. Mais qui les néglige, qui les ignore ?! Au-delà de ce substrat commun, il reste les idées. Qu’on me pardonne ce mot grossier qui fait passer pour un naïf, un benêt. Mais, oui, il reste des idées qui méritent qu’on les défende, quel que soit le succès qu’elles rencontrent dans l’opinion publique – dont on ne se souvient pas, au demeurant, qu’elle soit infaillible.

Christophe Barbier, qui n’est jamais en reste d’un mauvais argument, soutient perfidement que lesdits « petits candidats » feraient mieux d’abonder à la campagne des vrais, des durs, des sérieux, bref, de Nicolas Sarkozy, plutôt que de risquer de ridiculiser leurs idées par un piètre score. Prenant l’exemple d’Hervé Morin, il soutient qu’il pourrait « recentrer » le projet de Nicolas Sarkozy. Christophe Barbier, est-il frappé de catatonie ? A-t-il perçu un signe, au cours de ce quinquennat, que la présence d’Hervé Morin aurait pu recentrer la présidence de Nicolas Sarkozy, ou celle de Christine Boutin, la chrétien-démocratiser ? La stratégie du ralliement spontané, Christine Boutin l’a menée, et avec enthousiasme, en 2007. Le résultat n’a pas été probant.
Alors Christine Boutin menace d’une « bombe nucléaire » si elle n’obtient pas ses parrainages. Je crains qu’elle n’inquiète pas grand-monde, d’autant moins que sortir les poubelles du quinquennat serait peu conforme à son éthique politique – comme elle le laisse d’ailleurs entendre.
On dit qu’il y a là une dramatisation excessive, un scénario rebattu.

Mais peut-on vraiment penser que les élus locaux qui ont montré si peu d’empressement à voler au secours de Nicolas Sarkozy lors des divers scrutins – et, dernièrement, aux sénatoriales – mettraient aujourd’hui le petit doigt sur la couture du pantalon dans un parfait élan de spontanéité ? La lettre de Martine Aubry pour verrouiller les parrainages est connue : on n’imagine pas que Jean-François Copé n’ait pas pris la plume. On n’entend d’ailleurs guère de démentis.

Notez que j’ignore encore pour qui je voterai. Lesn priorités de 2012 de Christine Boutin me laissent parfois perplexe – ainsi notamment de « Rétablir la liberté d’expression en supprimant la Halde » quoi que je pense de la Halde, de « créer une monnaie nationale complémentaire à l’euro, l’eurofranc », ou de créer un ministère de l’Instruction Publique. Je trouve de meilleures idées dans son projet.

Mais quoi que l’on pense de ses idées, il est légitime qu’elle puisse les exprimer et il ne l’est pas de faire pression sur les maires, dont le parrainage est censé être libre. Notre système est bipartiste, de fait. Le premier tour est là pour permettre l’expression la plus large. Il est une forme de respiration de la démocratie. C’est notre Constitution.
J’avoue aussi que, dans le cas de Christine Boutin, je suis sensible au fait qu’une parole issue d’une longue tradition chrétienne, d’une moins longue tradition démocrate-chrétienne, profondément enracinée dans notre culture et dans la construction de la France et de l’Europe, une parole qui a plus que toutes les raisons d’être entendue dans les circonstances de crise dans lesquelles nous nous trouvons, soit entendue.

Ce verrouillage d’ailleurs est-il un si bon calcul ? Comment exclure que des électeurs déjà échaudés – comme ils l’ont montré lors des précédents scrutins – ne fassent preuve d’encore plus de distance à l’égard de Nicolas Sarkozy, et d’un premier tour confisqué ? « S’ils se taisent, les pierres crieront » : on sait, depuis 2.000 ans, qu’on ne peut pas empêcher le message de passer.

Contre la littérature anxiolytique

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Lolita

À quoi sert la littérature − ou à quoi devrait-elle servir ? À blasphémer. Le blasphème est la seule fiction qui puisse dépasser la réalité.
La littérature qui ne blasphème pas est une littérature anxiolytique. Elle calme, elle apaise, elle noie les chagrins et surtout, surtout, elle raconte des histoires qui se finissent bien. Le marché du livre l’exige. Prenons les histoires d’amour : c’est Harlequin à tous les étages. Le roman féminin auto-fictionnel a gagné sur tous les fronts. Le roman homosexuel aussi. Parce que cela fait longtemps que l’homosexualité n’est plus du côté du blasphème. Par les temps qui courent, le héros homo est une plus-value. On ne peut pas vouloir se marier à la mairie, adopter des enfants et se la jouer subversif, tels ces pédés blasphémateurs, magnifiques et incontrôlables, que furent Genet ou Pasolini et qui ne cessèrent de gifler leur époque.
Chez nos grands surréalistes, amour était synonyme de révolution. « Je vous souhaite de d’être follement aimée », écrit Breton en conclusion de L’Amour fou. Follement aimée, on se doute que ce n’est pour acheter un pavillon, consommer et voter pour des partis raisonnables, non, follement aimée pour faire le beau travail du négatif, celui qui bouleverse, détruit, sape toutes les certitudes politiques et morales d’une société. Bref, pour blasphémer, à l’image de « ceux qui, sans erreur possible et sans distinction de tendances, voulaient coûte que coûte en finir avec le vieil « ordre » fondé sur le culte de cette trinité abjecte : la famille, la patrie et la religion. »[access capability= »lire_inedits »]

Or, avec les délateurs et autres traqueurs de déviances qui pullulent, déplaçant toujours plus loin les frontières de ce qui ne se dit pas, la littérature est en liberté surveillée.[access capability= »lire_inedits »] Imaginons un écrivain qui apporte un manuscrit chez un éditeur : le personnage principal, professeur de littérature, homme d’âge déjà mûr, tombe amoureux d’une fille de 12 ans. Le professeur se sert de la mère pour conquérir la gamine. La gamine, dans son genre, est incroyablement perverse mais, depuis Freud − un autre sacré blasphémateur −, on sait que cela n’a rien de très étonnant. Ils fuient sur la route, de motel en motel. L’adolescente, au bout du compte, se révèle incroyablement décevante, une femme comme les autres finalement, dans la demande constante, la névrose froide, la jalousie morbide. Le professeur et elle se séparent. Elle finira sa vie dans un mobil-home minable tandis que lui se demandera pourquoi les nymphettes ne le restent pas.
Imaginez la tête de l’éditeur, là, comme ça, pour rire. Il vous jette à la rue. Vous venez de toucher à ce qu’il y a de plus sacré, de plus tabou dans notre époque : l’adolescence. La pédophilie n’est pas loin. L’affaire Dutroux non plus. Vous aurez reconnu, sans doute, la trame de Lolita, de Vladimir Nabokov. Le roman fit certes scandale à sa parution, mais il fut publié. Aujourd’hui, il ne le serait plus.

Même en tablant sur de bonnes ventes, les comptes seraient vite faits pour l’éditeur. Les procès tomberaient comme à Gravelotte, associations familiales de droite, de gauche, du centre, demande de retrait des librairies par le ministère de la famille, ou de la jeunesse et des sports. Pas les enfants ! Surtout pas les enfants ! Blasphème garanti ! Et à celui qui oserait vaguement rappeler qu’il s’agit seulement d’un livre et dire que ce ne sont pas les livres qui tuent les enfants mais le travail forcé dans les usines du tiers-monde ou la prostitution sur les trottoirs de destinations lointaines, pas loin des plages, on répondrait ce qu’on nous répondrait toujours dans ces cas-là: « Ce n’est pas la même chose, c’est plus compliqué. »

C’est toujours plus compliqué. En revanche, il est toujours plus facile de s’attaquer à des livres plutôt qu’au réel. Salman Rushdie en sait quelque chose, et je suis très fier de posséder encore l’édition pirate des Versets sataniques parue dans un numéro de L’Idiot International.
Cette méthode ne remonte pas à hier. On sait qu’une malice de l’Histoire confia, à un an d’intervalle, au même procureur, Ernest Pinard[1. Alexandre Najjar, Ernest Pinard, procureur de l’Empire (Table ronde).], le soin de porter l’accusation contre Madame Bovary et Les Fleurs du mal, tous deux jugés pour immoralité − entre autres parce qu’ils étaient attentatoires à la religion. Pensons à cette scène où Emma Bovary est d’autant plus excitée qu’elle fait l’amour sous un crucifix ou qu’elle confond, alors qu’on lui apporte l’extrême-onction, son agonie avec un orgasme. Quant à Baudelaire, on lui reprochait des poèmes où l’acte sexuel, y compris homosexuel, est représenté de manière explicite sans compter ses odes à Satan et la consommation exagérée de vins et de produits psychotropes. En réalité, les deux écrivains étaient bel et bien blasphémateurs puisqu’ils piétinaient allègrement les valeurs sacrées de la bourgeoisie montante, à commencer par celles de la famille.

On voit bien ici que le blasphème, au sens religieux du terme, est encore une fois un prétexte. Ce qui est reproché par la Justice à ces deux textes majeurs de notre littérature, c’est qu’ils touchent aux valeurs les plus sacrées de la société bourgeoise du temps de Napoléon III, à ses préjugés, à ses tabous : le mariage, l’adultère, la sexualité, les désordres divers des vies célibataires[2. Sur la figure suspecte du célibataire au XIXe siècle, lire Jean Borie, Le Célibataire français (Livre de poche/Biblio).].

Si nous voulons de la littérature, nous devons admettre qu’elle puisse choquer nos propres convictions, nos certitudes les plus ancrées. Il faut accepter qu’un écrivain de génie se glisse à la première personne dans la peau d’un narrateur pédophile et antisémite − si le génie n’est pas au rendez-vous, on tombe juste dans l’obscénité.

Dans son journal, Renaud Camus évoque la possibilité d’un tel texte. Il s’appellerait L’Ombre gagne et ferait entendre ce qui est indicible.
Il n’y a pas de plus beau projet, finalement. Ni de plus insoutenable. Ni, finalement, de plus littéraire.[/access]

Inscrits ? Non merci…

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Il n’ y a pas besoin des analyses de la brillante fondation socialiste de droite Terra Nova pour estimer que décidément l’électorat des pue-la-sueur, ce n’est pas franchement utile pour un PS moderne, centriste et européen. Il suffit tout simplement de laisser les classes populaires continuer à s’auto-exclure de tous les scrutins en ne menant aucune initiative auprès d’elles pour les inciter à s’inscrire sur les listes électorales.

Les partis politiques « de gouvernement », et pas seulement le PS, feignent de s’apercevoir que la clôture de ses inscriptions est proche et que les jeunes, des quartiers populaires notamment, ne répondent pas présent. Et de pleurer des larmes de crocodile sur cette défaite civique. François Hollande, par exemple, s’est avisé le 20 décembre, avec la force de conviction qu’on lui connaît : « Beaucoup de jeunes croient être inscrits automatiquement. Il n’y a pas d’inscription automatique, il faut faire la démarche.». Monsieur est trop bon.

Cette placidité dangereuse qui flirte avec l’indifférence a énervé jusque dans les rangs de ses partisans et du MJS qui ont tenté de montrer que leur candidat n’avait pas le monopole de cette indifférence : « Cinq millions d’euros pour la campagne sur la réforme des retraites, zéro euro pour la campagne d’inscription sur les listes électorales. On voit que pour le gouvernement, un bon jeune est un jeune qui n’est pas inscrit et qui ne vote pas », a déclaré le président du MJS, Thierry Marchal-Beck.

La naïveté d’un socialiste, surtout quand il est jeune, est simplement de croire que c’est un gouvernement de droite qui va l’aider à créer un électorat qui lui serait probablement hostile. Alors, ne pleure pas, camarade, et plutôt que d’attendre une campagne de com, fais plutôt du porte-à-porte. Tu verras que ça marche aussi, et même mieux… Ça s’appelle militer.

Noël à Paris, c’est pas un cadeau

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On n’a rien vu venir. Certes, quelques intellectuels, à l’image d’Elisabeth Badinter, ou une institution comme le Haut Conseil à l’Intégration, tentent régulièrement d’alerter l’opinion au sujet des menaces pesant sur la laïcité. Seulement, aveuglés par la paille islamiste, ils ne voient pas les poutres bien de chez nous. Le danger ne vient pas du communautarisme qui se déploie tous azimuts, des revendications religieuses qui se multiplient de l’école à l’entreprise, ni même des abrutis qui ont incendié le siège de Charlie Hebdo. Ce qui menace la laïcité, c’est l’ordre moral ancienne manière. Le catholicisme, voilà l’ennemi !

Ces jours-ci, c’est donc à tous les coins de rue que la laïcité est attaquée. Pour commencer, il y a ces hordes catho-tradis (plusieurs centaines d’enragés puissamment armés de croix et de missels) qui bombardent à coups d’œufs pourris ou de prières les scènes où sont jouées des œuvres « blasphématoires ». Pour ma part, je pense qu’un cours sur la philosophie des Lumières, voire sur Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin, leur ferait le plus grand bien. Et je trouve par ailleurs désolant qu’ils témoignent de leur attachement à la modernité en proclamant leur statut de majorité opprimée, victime, comme tout groupe qui se respecte, de la phobie de ses contemporains. Mais bien qu’ils aient, ces dernières semaines, rendu difficile l’accès à RTL pour cause de présence policière massive autour du Théâtre du Rond-Point, j’avoue avoir du mal à les percevoir comme un danger pour la République – preuve, sans doute, que ma vigilance faiblit.

Ce n’est pas tout. Il y a aussi ces conifères décorés comme des généraux en retraite que des inconscients appellent encore « sapins de Noël ». Il y en a même un dans la cour de l’Elysée : voilà à quoi sert l’argent du contribuable, à endoctriner les masses avec de vieilles lunes. Alors, s’ils ne peuvent renoncer à ces symboles archaïques et outrageants, que mes concitoyens fassent au moins l’effort de parler « d’arbres de la laïcité » quand ils vont chercher le leur (ou le rapporter après usage comme le fait tout bon citoyen éco-responsable) à la grande surface du coin. Encore que si beaucoup de commerçants souhaitent prudemment de « bonnes fêtes » à leur clientèle, certains s’obstinent à lui infliger ces « Joyeux Noël !» d’un autre temps. Ils devraient suivent l’exemple du gouvernement de la province canadienne de l’Ontario qui a invité ses employés à fêter « les célébrations dites du solstice d’hiver », les vœux de Noël risquant, parait-il, de heurter les sensibilités culturelles et religieuses différentes. Mais on peut aussi préférer les très poétiques « Joyeuses festivités saisonnières » ou « Joyeux long congé ». Et bonne année de connerie, on a le droit ? Après les chants, la crèche et le sapin, les décorations et vœux de Noël sont en effet menacés de disparition au Canada. « Service Canada », l’organisme chargé de distribuer les prestations sociales, a récemment voulu interdire les décorations de Noël dans les lieux publics. Le gouvernement a finalement reculé devant la grogne mais journalistes et élus sont très attentifs à expurger leur langage de tout ce qui pourrait donner au 25 décembre une connotation chrétienne.

Il est facile de se payer la tête des Canadiens, mais comme on dit à Ankara, faudrait voir à balayer devant sa porte. Or, un titre de L’Express révèle que « le maire de Neuilly invite… à la messe ». On apprend à la lecture de l’article que, par souci d’économiser les deniers publics, Jean-Christophe Fromantin a décidé de remplacer les nombreuses cérémonies de vœux par un unique concert où sera jouée la « Grande Messe en ut mineur » de Mozart. Citant des élus courageux, laïques et anonymes, la consœur de L’Express souligne le caractère « ambigu » de l’événement, d’autant plus, précise-t-elle, qu’il est organisé « par un homme qui a dû se défendre à plusieurs reprises d’être membre de l’Opus Dei, organisation controversée de l’Eglise catholique ». Ah bon, ce n’est pas l’Eglise elle-même qui est controversée – et dont il faudrait en conséquence exiger l’interdiction sur le champ ? Et puis, se défendre d’une accusation, n’est-ce pas déjà un aveu ? À l’appui de cette affirmation, la journaliste renvoie à un vieil article de Libération qui faisait état de « ragots » colportés par les adversaires de Fromantin – en l’occurrence le jeune Sarkozy mais c’est une autre histoire. Trois ans et un peu de bonne volonté suffisent donc à transformer un ragot en information digne de L’Express. Gageons que cette estimable journaliste ne voit aucune ambiguïté dans les cérémonies organisées par de nombreuses municipalités pour célébrer la fin du Ramadan. Elle pense certainement que les prières organisées dans les rues de Paris ou Marseille sont une réponse légitime au sous-équipement de la France en mosquées, mais doit prôner la plus grande sévérité à l’encontre des catholiques énervés ou exaltés qui envahissent le parvis de Notre Dame pour y prier – vous n’allez pas me dire qu’on manque d’églises ?

Qu’on n’essaye pas de m’entuber avec des considérations artistiques. Mozart ou pas, une messe est une messe. Dans ce bastion de la Réaction qu’est Neuilly, c’est franchement louche. Il serait bon de l’interdire, de même que le Requiem et toute la musique religieuse. Dans la foulée, expulsons des librairies Chateaubriand et les innombrables auteurs manifestant de coupables tendances chrétiennes. Enfin, débarrassons les musées des « Descentes au tombeau » et autres « Annonciations », insultantes pour tout esprit laïque. À la place, on installera des rappeurs ou des artistes issus de la diversité. Du coup, comme il ne restera plus grand-chose de la culture française, on pourra fermer les écoles. En plus d’avoir sauvé la laïcité, on aura réglé le problème de la dette.