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À Thor et à travers

Photo : zeroplate.

“Le blasphème dépend de la croyance et il disparaît avec elle. Si quelqu’un en doute, qu’il y songe sérieusement et qu’il essaie de concevoir des idées blasphématoires contre Thor. Je crois que sa famille le retrouvera à la fin de la journée dans un état proche de l’épuisement.” Il y a un certain temps déjà que cette phrase d’Hérétiques, de Chesterton, m’était apparue comme une sorte de défi personnel.

Mais l’urgence qu’il y a à blasphémer contre Thor est devenue plus évidente encore depuis que certains adorateurs du dieu du tonnerre d’indignation se sont lancés dans une hasardeuse campagne publicitaire pour la pièce indigente du nommé Castellucci. Comme si celle-ci ne constituait pas déjà pour elle-même une punition suffisante et sur-mesure ! Hélas, le renouveau du culte de Thor ne s’arrête pas là. Ainsi, une autre poignée de sectateurs de Thor incomparablement plus néfaste n’est-elle parvenue à se convaincre de l’ardeur de sa foi qu’en incendiant criminellement les locaux de Charlie Hebdo.[access capability=”lire_inedits”]

Les adorateurs de Thor passent leur temps à montrer leur grosse irascibilité aux passants en espérant que ceux-ci vont s’arrêter et leur dire qu’ils ont une grande foi. Ils confondent la foi avec leur susceptibilité chicanière et agressive. Si l’on en croit les oiseuses légendes nordiques, l’unique mérite de celui qu’ils révèrent serait d’être le champion toutes catégories (poids-hommes, poids-dieux, poids-géants) en matière de lutte scandinave.
Thor n’est pas un dieu mais un sur-caïd grotesque, une dérisoire montagne de muscles informe et perpétuellement courroucée. Une distance infinie sépare ce tas de chair bodybuildé et viriloïde de la virilité réelle. Mais une distance encore « infiniment plus infinie » le sépare de la divinité. Thor, le plus raté des fils d’Odin et de Jörd, est le seul dieu ne connaissant que la force et la menace et incapable de résoudre ses problèmes de voisinage sans son marteau. Ce n’est que dans son incapacité relationnelle absolue qu’il peut prétendre toucher à l’infini.

Dans la mesure où Thor est un blasphème fait dieu, blasphémer contre lui peut poser dans un premier temps quelques problèmes techniques, ne nous le cachons pas. Affirmer que n’importe quel dieu normalement divin est juché sur un char tiré par deux boucs constituerait assurément une insulte inouïe. Dans le cas de Thor, essayez et vous constaterez vite que ses adeptes vous saluent par des acclamations et des vivats. Vous n’aurez fait là, en effet, que mentionner fidèlement l’unique moyen de transport officiel de leur dieu. Vous pouvez tenter votre chance en qualifiant ignoblement Thor de « Gardien des géants et des femmes-trolls ». Ce blasphème ne suscitera chez les ahurissants adorateurs de Thor pas le moindre haussement de sourcil désapprobateur. Vous les verrez bientôt, tout au contraire, accourir vers vous pour vous porter cette fois en triomphe, car vous venez d’user d’une manière parfaitement orthodoxe d’un de ses noms les plus sacrés à leurs yeux.

Pour blasphémer réellement contre le dieu Thor, vous allez devoir vous résoudre à renoncer à tous vos acquis en matière de blasphème. Oubliez définitivement tout sens commun et toute idée reçue sur ce qui constitue ou non une insulte. Si, comme moi, vous souhaitez que les locaux de Causeur soient dévastés par des hordes de Vikings mal-comprenants, il est temps de réveiller ces tafioles en saisissant ce qui est vraiment sacré pour elles et en frappant là où ça fait mal.

Pour passer aux choses sérieuses, commencez par soutenir mordicus que le char de Thor n’est pas tiré par deux boucs, mais par un poulet et un poulpe. Quant à son tonnerre glaçant, n’hésitez pas à le comparer à un pet inaudible. Niez systématiquement tous ses mérites guerriers, ses beuveries, sa fertilité et sa puissance sexuelle d’opérette. Répandez le bruit qu’avant tous ses combats ratés, il passait cinq heures dans sa salle de bain. Thor prenait délicatement des bains dans du lait de castor polaire ! Il jouait dans son bain avec ses canards ! Il pratiquait ensuite sans relâche le tricot et la broderie !

Réservez votre dernier coup bas à Mjöllnir, son impayable marteau de guerre doué des vertus d’un boomerang, qui constitue son attribut le plus sacré et le secret de sa virilitude de carnaval. Les rares fois où Thor a réussi à le soulever, avec l’aide des deux assistants blondinets dont il était inséparable, il n’a jamais atteint le moindre géant. Pour tout dire, il ratait même les écureuils des neiges dont il avait une peur bleue. En revanche, Mjöllnir, lui, ne le ratait pas lorsqu’il revenait immanquablement à la gueule du dieu du tonnerre. Ce phénomène et lui seul constitue l’origine véridique des éclairs.[/access]

 

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Décembre 2011 . N°42

Article extrait du Magazine Causeur


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