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L’affaire des tournantes de Fontenay donne le tournis

L’affaire des tournantes de Fontenay donne le tournis. Le 11 octobre dernier, la Cour d’assises du Val de Marne, au terme de 12 heures de délibéré, a acquitté dix des accusés et condamné les quatre autres, pour des faits de viols en réunion, à des peines modérées. A l’énoncé du verdict, les conseils des parties civiles ne sont pas d’accord, l’une se désole d’un verdict dont elle ne comprend pas le sens, qui nie aux plaignantes la qualité de victime, l’autre prétend que la Cour d’assises a dit à sa cliente « on vous croit ». Il faudrait s’entendre, Mesdames. On ne peut décemment pas, d’une part ameuter la basse-cour féministe, crier au scandale et au déni judicaire, et d’autre part oser soutenir qu’avec ce verdict la Cour d’assises de Créteil a dit aux plaignantes « on vous croit ». En vérité, on a peine à vous croire, et on les croit à peine, avec peine, avec beaucoup de peine pour ces deux femmes, dont la vie, c’est vrai, est effarante et douloureuse, pour ces victimes impropres qu’on a cru avec émoi et avec tout le zèle de la compassion. C’est humain. Et il est bien naturel qu’une affaire de cette ampleur suscite, à longueur d’articles et de tweets, les commentaires d’un nombre considérable de gens qui n’y connaissent rien, et font écho inévitablement à la plainte et à l’indignation. On est vraiment dans l’air du temps, et l’air du temps, ça propage bien, c’est bon pour l’écho… Impossible ici de ne pas se souvenir avec Orwell que le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela est vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment.

Car si l’affaire des tournantes de Fontenay a fait l’objet de très nombreux commentaires avant et pendant le procès, ceux-ci étaient uniquement alimentés par les dires des plaignantes, confuses à la barre, mais en vérité fort loquaces et crédibles devant une caméra.

Et soudain ce récit des plaignantes, complaisamment relayé, est apparu absolument sans rapport et sans mesure avec l’appréciation des faits par la Cour d’assises, au terme d’un mois de débats contradictoires. De cette audience à publicité restreinte, de cette affaire, très peu, en fait, peuvent parler, et certainement pas les associations féministes qui se comportent si souvent en accusateur privé, qui curieusement ne se sont pas constituées partie civiles, et osent après verdict prétendre que cette affaire est « un fiasco judiciaire pour les femmes ». Osez le féminisme ! On travestit totalement l’enjeu de ce procès qui n’est pas celui du viol mais de ceux qui en sont accusés. Il faut dire ici avec force qu’on doit évidemment inciter les femmes qui ont été violées à dénoncer les faits, et inciter celles qui ne l’ont pas été à surtout s’en abstenir. Si ce verdict choque, c’est parce que l’opinion publique ne s’explique pas l’abîme entre ce qu’elle a pu croire et ce que d’autres, mieux renseignés, ont pu juger. Comment expliquer que trois magistrats et six jurés, ces derniers tout autant conditionnés que n’importe quel téléspectateur, ont pu à ce point démentir la version des victimes et décevoir tous les professionnels de la douleur ? Ce qu’a d’abord rappelé la Cour c’est qu’une plaignante n’est pas ipso facto une victime, qu’un accusé n’est pas coupable avant d’avoir été déclaré tel, que l’audience est le couronnement du processus judiciaire, et qu’il est bien dommageable qu’elle se soit tenue si tard.

La Cour d’assises du Val de Marne s’est prononcée au terme de vingt jours de débats qui ont permis aux jurés d’entendre, d’observer un certain nombre des protagonistes supposés de cette affaire, au premier rangs desquels les « deux jeunes femmes meurtries » et leurs « barbares agresseurs ». Ces jurés, ces magistrats ont effectivement assisté aux moments de tension, certes inévitables, marqués par quelques outrances langagières qualifiées abusivement d’ « insultes reçues par les plaignantes tout au long du procès » (« j’ai entendu ma cliente traitée de « mytho », de « moche » et de « grosse vache » semble être pourtant le seul grief…). Ils ont connu la réalité contradictoire d’un procès, les récits antagonistes, la parole vivante et vulnérable, les corps à la barre, durant près d’un mois d’audience. Juger est une affaire sérieuse, déjuger l’opinion publique en est une autre. C’est bien tard qu’on a réalisé qu’il était tout bonnement improbable, dans l’affaire d’Outreau, qu’une cage d’escalier abrite un pédophile à chaque palier. On a considéré la chose comme indubitable car elle impliquait des pauvres du Nord, population méprisable dans son ensemble et volontiers abjecte, etc. Idem à Fontenay. On ne s’est guère demandé si ces histoires de viols dans les caves, dans les box, sur les terrasses durant des mois qui, aux dires des parties civiles, attiraient des foules de participants, patientant par dizaines dans les cages d’escaliers, formant une file d’attente devant le hall de leurs domiciles, ou dans la cour d’une école, avaient une once de vraisemblance, si elles pouvaient, ne serait-ce qu’en partie, être confirmées par des témoins. Vraiment n’y avait-il à l’époque, à Fontenay-sous-bois, que des salauds et des lâches ? Personne pour réagir, pas une mère de famille révoltée à son balcon, pas un gardien d’immeuble, pas même un sympathisant du Front National exécrant la racaille? Pas un témoin pour confirmer sur ce point ou sur d’autres les dires des plaignantes… L’enquête et les médias ont absolument adhéré aux déclarations des jeunes femmes sans jamais vérifier quoi que ce soit, sans même réaliser que si aucun témoignage postérieur, ou dénonciation antérieure aux faits allégués n’avaient eu lieu, c’est que ceux-ci manquaient sans doute de consistance… Et lorsque l’accusation lâche une partie du dossier, que la Cour et les jurés prononcent en connaissance de cause, en leur intime conviction peut-être, une décision qui n’est pas très éloignée d’un acquittement général, l’opinion publique s’indigne, les associations féministes protestent et marchent, aveugles à la réalité d’un procès qui n’est pas celui de la parole des femmes, comme elles le prétendent, mais de la parole de deux femmes et de ceux qu’elles accusent. Le pouvoir politique, fidèle aux pratiques du précédent, plutôt que d’en appeler à la raison, plutôt que de prendre acte de cette décision de justice et de sa motivation, sous la clameur féministe clame son malaise, concède un nouveau procès, et justifie l’émoi et la conviction de ceux qui s’émeuvent et ne réfléchiront jamais…

Dans un avenir prochain en temps judiciaire, plus de quatorze ans sans doute après les faits allégués, sept hommes comparaîtront devant la Cour d’assises d’appel des mineurs pour qu’une nouvelle fois, au nom du peuple français, leur soit rendue Justice.

(*)Philippe Geny-Santoni est l’avocat de deux des acquittés dont l’un, après l’appel du Parquet, devra comparaître une nouvelle fois

(**) Photo : Les deux plaignantes du procès dit « des tournantes » de Fontenay, BFMTV

Iles grecques à vendre (sans leurs habitants)

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C’est notre consœur Alexia Kefalas, envoyée spéciale du Point en Grèce et également collaboratrice de Causeur, qui nous l’apprend : les émissaires de l’Union européenne et du FMI auraient conseillé au gouvernement d’Antonis Samaras de « déplacer les habitants des îles comptant moins de 150 habitants ». L’affaire fait grand bruit dans la presse grecque à tel point que le ministre des affaires étrangères qui avait repris cette proposition à son compte, a dû faire marche arrière, la qualifiant de « plaisanterie ».

Alexia Kefalas indique que de nombreux experts pensent que ce projet n’a rien d’une galéjade, puisque, mis en œuvre, il permettrait à la fois de réduire les dépenses publiques liées au fonctionnement de ces îles si peu habitées, et d’augmenter les recettes budgétaires en vendant ces territoires à des investisseurs privés. Allez savoir pourquoi, j’ai pensé à l’île de Porquerolles au large de nos côtes varoises et j’ai consulté sa fiche Wikipédia afin de m’enquérir de sa population. Après tout, dans quelques années, les commissaires bruxellois conseilleront peut-être une solution similaire à notre gouvernement, que ce dernier, afin de respecter le TSCG, ne sera pas en situation de refuser.

L’île comptait 200 âmes au recensement de 2004. Je ne sais si sa population a augmenté ou diminué depuis et je n’ai pas eu accès à sa pyramide des âges. Mais dans le doute, je n’ai qu’un conseil à donner à ses habitants : si vous souhaitez demeurer chez vous, oubliez préservatifs et autres contraceptifs, croissez et multipliez !

« La charia n’est qu’une construction humaine »

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Pourquoi entend-on si peu les théologiens musulmans « éclairés » ?

Parce que, tout simplement, ils n’arrivent pas à se faire entendre ! À eux de se faire valoir et de se faire comprendre en fondant des écoles de pensée qui renouent avec l’audace intellectuelle et la hardiesse des mutazilites ou d’al-Fârâbî.
Fârâbî, le second maître − après Platon − selon la dénomination affectueuse de Maimonide, théorisait dans sa Cité vertueuse la conquête du bonheur et la quête du salut sans aucun lien avec la révélation coranique ! Certains théologiens contemporains, à l’instar de Nasir Hamed Abu Zeyd ou Mahmoud Taha, l’ont fait, non sans grand courage, mais ils ont dû le payer cher, parfois de leur vie, avec la complicité lâche des autocrates arabes. En outre, les rares voix dissonantes qui parviennent à percer ne trouvent pas d’écho dans les tribunes médiatiques, occupées qu’elles sont par la surenchère sur les dérives maladives de l’islam et la focalisation sur les exactions commises en son nom. Imaginez que je ne connaisse notre société française qu’à travers l’unique canal de la revue Détective et son lot de faits divers atroces : il y aurait de quoi désespérer de l’âme humaine en France ! Mutatis mutandis, c’est ainsi que fonctionne la perception médiatique de l’islam. Aux heures de grande écoute, on assiste à des débats supposés objectifs qui donnent, tour à tour, la parole à un rugbyman, un judoka, un basketteur, un rappeur ou une lofteuse pour parler de géostratégie, de sociographie des musulmans en France, de théologie fine ! Avec comme caution habituelle, un imam ânonnant qu’on « pique » sur le voile et réagissant dans son réflexe pavlovien sur la nécessaire pudibonderie et autres fadaises éculées… Ces débats asymétriques confortent la thèse d’une médiocrité congénitale aux musulmans, perçus comme un élément incongru, allogène à la nation. Sans nourrir une logique de complot ni se complaire dans une approche victimaire, on peut observer que l’histoire du petit margoulin polygame de Nantes est passée en boucle ad nauseam, alors que les médias ne disaient pas un mot de la disparation de l’islamologue Mohammed Arkoun.[access capability= »lire_inedits »]

En même temps, les médias passent leur temps à dénoncer par avance le risque d’amalgame et sont plutôt indulgents avec les expressions les plus extrémistes de l’islam. Or, ces expressions existent. Les gens qui se font enquiquiner parce qu’ils mangent pendant le ramadan ne sont pas une invention. On a aussi peu commenté le vote des Tunisiens de France qui, proportionnellement, ont plus voté pour les islamistes d’Ennahda que leurs compatriotes résidant au pays…

Une presse libre et responsable est le socle de la démocratie. Elle ne doit surtout pas afficher la moindre indulgence avec l’extrémisme. Bien au contraire, les gens qui se font « enquiquiner », comme vous dites − dans certains cas, ce verbe est euphémistique − parce qu’ils n’ont pas observé le jeûne du mois de ramadan sont en droit d’être protégés d’abord en alertant l’opinion publique. Nous devons, qui que nous soyons, dénoncer ces atteintes intolérables à l’intégrité physique et morale de nos concitoyens, et par-delà de quiconque ploie sous le joug de l’extrémisme. Nous savons gré à la presse qui nous informe de la forfaiture inqualifiable dont a été victime la jeune femme violée à Carthage et qui doit comparaître devant la Justice pour attentat à la pudeur ! Entendons-nous bien : je ne disculpe pas les musulmans de France et d’ailleurs de leur responsabilité première dans la situation de crise que nous vivons tous. Il faut voir la poutre chez soi avant de déplorer la paille des autres. La communauté tunisienne de l’étranger qui a le moins voté pour Ennahda se trouve en Algérie alors que les Tunisiens français ont plébiscité les islamistes. Cela montre que nos quartiers dits « sensibles » sont gangrénés par les idées islamistes. Si nous le savons, c’est que cela a été médiatisé, sobrement peut-être, par souci d’équilibre, mais médiatisé. De toute façon, que pèse cette sobriété par rapport aux « unes » des magazines sur l’argent des intégristes, Marianne voilée, le djihad traduit systématiquement et abusivement en « guerre sainte », les chrétiens d’Orient persécutés par l’islam et sur le fanatisme islamiste ? Ce genre de marronniers entraîne de terribles dégâts dans la psyché de nos compatriotes. De plus, au cours du dernier quinquennat, on a aggravé les choses en distillant des idées infectieuses, en hiérarchisant les civilisations, en distinguant les Français d’origine immigrée du corps national traditionnel ou en instaurant un débat sur l’islam. Et aujourd’hui, lorsque Manuel Valls annonce vouloir expulser les prêcheurs de haine, où voudrait-il envoyer ceux qui ne sont pas ressortissants d’États étrangers, mais bel et bien français ? Il est curieux de persister à voir les musulmans comme un greffon adventice dans la société française. C’est hélas une réalité pour les islamistes, mais ceux-ci n’en restent pas moins majoritairement des citoyens français qu’il faut traiter comme tels. À ce sujet, la responsabilité des hiérarques musulmans en France est plus qu’engagée. S’ils avaient eu le courage et l’autorité nécessaires, ils auraient étouffé ab ovo l’affaire des deux collégiennes à peine nubiles qu’on voulait emmitoufler dans un fichu et nous ne serions pas arrivés, de démission en démission, à l’histoire du voile intégral quelques années plus tard. Leur inertie et leur passivité devant les prières de rue attestent également leur incompétence et leur pusillanimité.

Là encore, les persécutions des chrétiens d’Orient ne sont pas une invention, si ?

Le mot « invention » qui revient deux fois dans vos questions commence à pointer une forme de désobligeance. Aucun être au monde sensible et sensé ne peut rester indifférent devant le drame que subissent aujourd’hui les chrétiens d’Orient, obligés qu’ils sont de quitter leurs demeures, leur terre natale et leur pays, alors qu’ils s’y trouvaient bien avant l’avènement de l’islam. Le degré d’avancement éthique d’une société donnée est jaugé à l’aune de la situation des minorités en son sein, en attendant d’arriver au statut de citoyen in abstracto de ses déterminismes ethniques, de ses orientations sexuelles, de ses options métaphysiques ou de ses appartenances confessionnelles. En réalité, en démocratie, il n’y a de majorité et de « minorité » qu’au Parlement. Mais laisser penser que les persécutions sont le lot quotidien depuis toujours des chrétiens d’Orient est aussi erroné. C’est oublier leur rôle, leur influence et leur présence dans les cours califales et princières dans cette région depuis l’islamisation de leurs contrées. C’est surtout minimiser leur ardeur dans la Nahda (dans son sens étymologique et historique de « renaissance » et non pas dans le sens piteux partisan islamiste) à la charnière des XIXe et XXe siècles. Toujours est-il que la liberté religieuse, l’autonomie du sujet, le pluralisme, la citoyenneté aconfessionnelle, le respect des droits de la personne humaine, la laïcité sont autant d’enjeux et de chantiers titanesques qu’il faut mener en contexte islamique avec ou sans les révolutions et surtout avec toutes les composantes de la nation arabe.

Que pensez-vous de la notion d’islamophobie? Peut-on parler d’une montée de l’« islamophobie » en France ?

Je conçois que certains essayent de récuser l’idée d’« islamophobie » au nom de la liberté de critiquer l’islam, mais l’argument est fallacieux car il entretient la confusion entre critique et détestation. Or, la critique objective est recevable et opportune. Toute doctrine, toute philosophie et toute tradition religieuse qui fuit le débat, esquive le choc des idées et élude les questions de l’heure finit par s’atrophier. Se sentant vulnérable et redoutant l’asphyxie, il ne lui reste alors plus que le fanatisme et la terreur pour subsister quelques instants. Toute critique est salutaire et donc bienvenue. À ce sujet, étymologiquement, le terme « islamophobie » désigne une peur maladive, irraisonnée, pathologique de l’islam, que l’on peut sinon admettre, du moins expliquer : la décennie noire du GIA en Algérie, l’affaire Kelkal, les talibans, le 11-Septembre 2001, l’affaire Merah peuvent provoquer une peur compréhensible.
J’utiliserai en revanche le néologisme de mis-islamie pour ceux qui se reconnaissent comme hostiles, haineux et antimusulmans par principe, tel un misogyne qui n’aime pas les femmes ou un misanthrope exécrant ses semblables. Cette attitude n’est pas normale. On ne peut cependant pas parler de « racisme antimusulman » puisque l’islam n’est ni une race ni une ethnie. Que dire et que faire du Bosniaque musulman ou de son coreligionnaire allemand vivant tous les deux en France ?

La plupart des clercs musulmans peinent à penser la séparation moderne entre individu, citoyen et croyant, le mot « politique » (siyasa) étant d’ailleurs absent du Coran. Dans ces conditions, comment concilier islam et laïcité ?

D’un point de vue méthodologique, je ne me fonderai pas sur la mention ou l’absence de tel ou tel mot dans le Coran ni dans une autre référence scripturaire religieuse pour construire un ordre politique, surtout si je veux qu’il soit aconfessionnel. Les fondements de la gestion de la Cité doivent relever de paramètres extra-religieux. Dans le sillage de l’abolition du califat par Mustapha Kemal Atatürk, l’œuvre monumentale d’Ali Abderraziq, L’Islam et les fondements du pouvoir, a provoqué un séisme dans le monde arabe puis, au-delà, dans le monde islamique, l’effervescence intellectuelle et la réforme qui s’en sont suivies, dans un élan de foi et d’espérance dans les idées du progrès, ont été, hélas, stoppées par la contre-réforme des Frères musulmans.

À supposer que les différents islamistes veuillent appliquer « la » charia comprise comme loi et mode de gouvernement, ils ne le pourront pas car celle-ci reste muette sur le droit maritime, celui des affaires et des assurances, sur les arsenaux nucléaires, sur la militarisation de l’espace, sur Internet et les canaux satellitaires, sur le génie génétique, etc. Si la charia a un mot à dire, cela concerne seulement le droit personnel… et encore, selon quelle école ? Dans le monde sunnite, il y a quatre écoles juridiques reconnues. On aurait pu en avoir trois ou cinq : le nombre quatre n’est pas garanti par le divin ! En outre, on a telle ou telle disposition dans l’une ou l’autre de ces quatre écoles parce que le maître éponyme a triomphé de ses contradicteurs, parfois avec le concours politique du souverain. Quelles auraient été ces dispositions qu’on sacralise maintenant si les contradicteurs l’avaient emporté ? De surcroît, l’élaboration du corpus juridico-religieux de cette fameuse charia s’est étalée de 767 à 855. Ainsi, tous les califes omeyyades et une partie des abbassides ont-ils gouverné d’une manière, sinon anti-islamique, au moins an-islamique au regard de cette gouvernance monolithique fondée sur la charia chère aux islamistes ! Pourtant, personne ne dénie à ceux-là leur islamité. C’est dire que la gouvernance selon la charia n’est qu’une construction humaine ! Quant à la conciliation de l’islam et de la laïcité, il faut une réponse fleuve pour cerner ce sujet complexe. Et, pour n’en donner qu’une facette, je m’en tiendrai aux requêtes du président de l’association des ulémas algériens devant le Conseil d’État pour appliquer la loi de Séparation, celle du 9 décembre 1905 en Algérie, alors départements français. Nous savons tous d’où le refus est venu…

La difficulté de séparer politique et religieux semble pourtant être une constante…

Oui, vous avez tout à fait raison : la séparation des deux ordres temporel et spirituel, en contexte islamique, tarde à venir. Soulignons simplement que la déconnexion du politique d’avec le religieux est une conquête relativement récente dans la gestion des affaires de la Cité et une marque forte du progrès humain. Et, en admettant qu’il faille se fonder sur le Coran pour établir la dévolution des prérogatives entre les ordres spirituel et temporel, le verset 38 de la sourate 42 dit : « Et leurs affaires sont objets de consultation entre eux. » Certains modernistes laïcisants y ont vu le fondement de la démocratie. C’est une vue étriquée et fort discutable, car on peut toujours exhiber des versets contradictoires. Par hypothèse, s’il faut chercher un verset coranique allant dans le sens que je souhaite, je citerai plutôt le verset 59 de la sourate IV: « Ô vous qui avez cru, obéissez à Dieu, au Prophète et aux détenteurs de l’ordre parmi vous. » La simultanéité de ceux auxquels on doit obéissance montre qu’il y a clairement deux ordres : Dieu et le Prophète d’un côté, les détenteurs de l’ordre de l’autre.

Autrement dit, le Coran, comme l’Évangile, contient les germes de la laïcité ?

Non, la laïcité, tout comme la politique, ne doit pas être arrimée à la religion. Et je ne crois pas davantage à l’idée d’une matrice chrétienne de la laïcité, même en présence du denier de César dans l’Évangile de Matthieu : la doctrine des deux glaives, la Cité de Dieu, la querelle des investitures, la monarchie de droit divin, les harangues de Bourdaloue ou de Dupanloup, l’encyclique Vehementor nos excommuniant les députés catholiques ayant voté la loi de séparation de l’Église et de l’État démontrent le contraire. C’est grâce au travail considérable de théologiens catholiques et protestants comme Karl Rahner, Yves Congar, Urs van Balthazar, Karl Barth ou Paul Tillich − puis des travaux de Vatican II − que les chrétiens ont intégré peu à peu le principe de laïcité. Ce qui a été mené dans un contexte pourra l’être dans un autre contexte. Rien d’intrinsèque à l’islam ne l’interdit. Inspirons-nous de l’audace et du génie d’Avempace ou d’Averroès ![/access]

(*) Ghaleb Bencheikh est docteur ès sciences. Il est notamment l’auteur de Lettre ouverte aux islamistes (avec Antoine Sfeir, Bayard, 2008). Il anime par ailleurs l’émission « Islam », tous les dimanches matin sur France 2.

Anne Hidalgo : Osons le charabia !

L’année 2014 sera marquée par plusieurs jalons faramineux… le 21 janvier nous célébrerons les 90 ans de la mort de Lénine, le 15 avril une éclipse totale de lune ravira les astronomes, le 12 août l’anniversaire des 60 ans de François Hollande sera fêté en grande pompe et le 17 août la tenue des Jeux équestres mondiaux à Caen (Calvados) fera mon bonheur. Une année riche en émotions donc ! Mais n’oublions pas d’ajouter à cela les élections municipales, qui se tiendront très probablement au mois de mars de cette année 2014 tant attendue…

A Paris, flucuat nec mergitur, la bataille s’annonce rude pour trouver le successeur de Bertrand Delanoë. A droite les prétendants à l’investiture de l’UMP se bousculent au portillon médiatique… et le choc titanesque de Rachida Dati et François Fillon fait rire les journalistes étrangers et les petits enfants. A gauche, la candidate du Parti socialiste est déjà connue. Anne Hidalgo, actuelle adjointe au maire chargée de l’égalité hommes/femmes et du nébuleux « Bureau des temps », briguera le rôle de premier magistrat de la ville.

Son programme, résumons le comme ceci : rendre la nuit aux « usagers » de la nuit ! Livrer les voies sur berge aux « teufeurs » citoyens ! Et poursuivre, de manière générale, la grand œuvre du précédent édile à coups de tonitruantes opérations bouffonnes visant à étendre l’empire du « vivre-ensemble », grâce – pour ne prendre qu’un exemple – à des vélos en libre-service taillés dans des blocs de fonte.

Pour défendre son programme Anne Hidalgo a lancé une association appelée : Osez Paris ! Car, comme le suggère la candidate, ce n’est pas le hasard ou la nécessité qui mène à Lutèce… « C’est souvent un coup d’audace de venir à Paris, il faut suivre le rythme de cette ville qui se réinvente en permanence ! » Essayez : « Osez Besançon ! » ou « Osez Vesoul ! » ça marche moins bien. Tandis qu’Osez Paris ! Evidemment on ne sait pas très bien ce que ça veut dire une ville qui se « réinvente en permanence », si ce n’est qu’elle vit au rythme de l’évènementiel et de la virtualité, mais ça en jette ! L’association en question est parrainée par des membres de la société civile aussi colossaux que Bruno Julliard l’éternel lycéen tête à claques anti-CPE ou l’urgentiste apolitique Patrick Pelloux…

Un site web destiné à animer une campagne de type « démocratie participative » a également été lancé. Il n’est pas sans renvoyer aux velléités présidentielles passées de Ségolène Royal et à sa « Ségosphère » de sinistre mémoire… Jean-Louis Missika, sociologue aligné et président d’Osez Paris ! est plein d’une fougue lyrique : « Nous voulons provoquer une prise de pouvoir de l’imagination et un bouillonnement d’idées ! » Ailleurs, Missika défend en ces termes son titanesque projet de plateforme numérique hidalgoparticipative, qui va révolutionner la démocratie – et la réduire à la trivialité jeuniste et affligeante d’un jeu en réseau : « L’idée est de créer une démocratie multi-citoyenne sur le modèle des jeux vidéo massivement multi-joueurs. » Osons le charabia !
Game over.

Et si les Nobels nous f… la paix ?

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L’Union européenne est bien mal en point puisque le jury norvégien du prix Nobel se croit obligé de voler à son secours. Rappelons que la Norvège, pays fort prospère, a refusé d’intégrer l’Union par deux fois (1972 et 1994) – tout lien entre les deux ne pouvant être que fortuit – et que son premier ministre vient de la féliciter … tout en excluant de nouveau une adhésion.
Quoi qu’il en soit, le prix Nobel de la paix vient donc d’être attribué à l’Union européenne par le Comité du Nobel au motif que « L’Union et ses ancêtres contribuent depuis plus de six décennies à l’avancement de la paix et à la réconciliation, la démocratie et les droits de l’homme en Europe. ». Dont acte.

Pourtant, nul ne peut nier que la stabilité européenne depuis le second conflit mondial est avant tout le fait de la politique volontariste d’États-nations et même de chefs d’États, et non d’une Union bien incapable d’agir seule. Les couples De Gaulle-Adenauer, Giscard-Schmidt, ou Mitterrand-Kohl, sans parler de Sarkozy-Merkel, ont plus fait pour la paix en Europe que tous les présidents de la Commission qui se sont succédés – y compris un Jacques Delors qui restera surtout dans l’histoire pour avoir été le père de Martine Aubry. On ne sache pas non plus que l’actuelle « Haute Représentante pour la Politique Étrangère et de Sécurité Communes », l’inexistante Catherine Ashton, soit par ses bourdes un facteur de paix entre les nations.

Par contre, lorsque l’Europe des Balkans fut à feu et à sang (détail sans importance sans doute pour nos amis du jury Nobel), l’Union fit très clairement la preuve de son impuissance ou de son inexistence. Les États reprirent le dessus, aboutissant à un éclatement diplomatique entre les principaux membres de l’Union, caractérisé par une reconnaissance des États nés de l’effondrement de l’ex-Yougoslavie faite dans le désordre le plus total, chacun suivant ses propres inclinations. A l’époque, l’Allemagne se précipitait ainsi pour soutenir la Croatie, quand la France, sous la pression douteuse – déjà – d’un philosophe en chemise blanche, se passionnait pour la si multiculturelle Bosnie, devenue depuis une puissance résolument musulmane.

Même distribution prétentieuse des bons et mauvais points quelques années plus tard lors du conflit du Kosovo, et même inefficacité de l’Union, puisque les USA intervinrent sur le théâtre de ce que l’on peut difficilement nommer autrement qu’une guerre européenne, même si certains préfèreront le terme d’opération de police internationale. Le fait que l’actuel secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, ait déclaré que « l’UE a joué un rôle majeur pour cicatriser (sic) les blessures de l’Histoire » montre d’ailleurs que les Danois n’ont rien à envier aux Norvégiens en matière d’humour noir. « De nombreux conflits liés aux origines ethniques ont été résolus » a par ailleurs le culot de prétendre le jury Nobel pour justifier son prix. Les quelques milliers de Serbes qui tentent de survivre de nos jours sur leurs terres du Kosovo et font face aux attaques permanentes des milices musulmanes apprécieront !

Quant à l’impossibilité future des guerres, l’exemple même de la Yougoslavie, cette fédération présentée pendant des années par tous les spécialistes du droit international comme la preuve de l’efficacité pacificatrice d’un État multinational est là pour semer le doute. « Aujourd’hui, une guerre entre l’Allemagne et la France est impensable » disent les Nobels. Aujourd’hui peut-être, mais demain personne n’en sait rien.
Alors pourquoi ce prix ? C’est Jacques Delors qui finalement mange le morceau. Le Nobel est selon lui « un message politique à un moment où il y a beaucoup de critiques, beaucoup de statistiques, de pronostics défavorables à l’Europe ». « C’est aussi un message d’encouragement pour nos peuples et nos gouvernements parfois assaillis par le doute et les vents contraires des populismes et des nationalismes étroits », ajoute le technocrate-chrétien. Il faudrait donc suivre ses conseils – hélas, il n’aurait pas été assez écouté – et aller à marche forcée vers plus de coopération et d’intégration.
Mais voici que pour Angela Merkel le Nobel est un soutien non seulement à l’Union mais aussi… à l’Euro, car « plus qu’une monnaie il s’agit de l’idée de l’Europe en tant que communauté de paix et de valeurs ». « On ne peut pas jouer avec l’intégrité de l’Europe et de la zone euro qui en est la partie avancée, le fer de lance. Voilà ce que nous rappelle cette récompense du comité Nobel » ajoute en écho Pierre Moscovici. Et sans surprise Daniel Cohn Bendit va plus loin encore, puisque ce prix serait selon lui une incitation à demander pour l’Union européenne un siège au Conseil de sécurité de l’ONU.

Las, encore faudrait-il recevoir le prix. Qui va monter sur l’estrade au nom des « 500 millions d’Européens » ? Comme l’hydre de Lerne, mais sans son efficacité, l’Europe ne manque pas de têtes. L’ineffable José Manuel Barroso, président de la Commission depuis 2004, s’estime bien évidemment directement concerné. Mais Herman Van Rompuy, le président du Conseil européen depuis 2009, se verrait bien lui aussi en jaquette à Oslo pour représenter rien moins que, dit-il, « la plus grande force de paix de l’Histoire » ! Quant à Martin Shulz, illustre inconnu barbu, président d’un Parlement européen dont l’élection bat les records d’abstention dans tous les pays de l’Union, il estime qu’il est le seul à diriger une institution démocratiquement élue et qu’il ne faudrait donc pas l’oublier. Pour ce lecteur assidu d’Orwell, l’Union a « remplacé la guerre par la paix, la haine par la solidarité ».

Devant ce trop plein de candidats, la Commissaire aux Affaires Intérieures, la suédoise Cécilia Malmström – quand on vous dit que les nordiques ont le sens de l’humour ! – a proposé d’envoyer 27 enfants recevoir le prix. Et il est vrai que voir monter sur la scène norvégienne 27 malheureux gamins choisis selon des critères ethniques, nationaux et sexuels pour que toutes les minorités européennes y trouvent leur compte, et les entendre entonner l’hymne à la joie en volapük serait certainement l’apothéose de cette comédie !

* images : revers de la médaille du prix Nobel de la paix, Photo : Chris Campbell/Flickr

Un prix peut en gâcher un autre

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A Stockholm et à Oslo rien ne va plus… Les membres du comité norvégien du prix Nobel de la paix l’ont décerné cette année à l’Union européenne, une décision qui a attiré beaucoup de critiques et inspiré pas mal de blagues. Or, une certaine confusion semble s’introduire entre les Norvégiens qui se sont penché sur la paix et les Suédois qui étudiaient les dossiers des candidats au plus récent « Prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » alias « prix Nobel d’économie ». A tel point qu’on peut se demander si les deux jurys ne se seraient pas un peu mélangé les pinceaux.

En fait, l’un des deux lauréats du prix en sciences économiques, Lloyd Shapely, n’est pas vraiment économiste. C’est un brillant mathématicien spécialisé, comme son co-lauréat Alvin Roth, dans la théorie des jeux. Et puisque vous allez avoir droit aux exploits de Roth dans « l’affectation de nouveaux docteurs dans les hôpitaux, d’étudiants dans les écoles, des organes à transplanter avec les receveurs », il nous incombe de parler des travaux du talentueux Mr Shapely.

Très jeune, Shapely a prouvé son savoir-faire pendant la deuxième guerre mondiale, en craquant un des codes utilisés par l’Armée Rouge. Mais cette contribution à la défense nationale de son pays n’était que la première et pas la plus importante. Un peu plus de dix ans plus tard, le jeune Shapely, doctorat de Princeton en poche, est embauché par la Rand Corporation, un énorme think tank aux moyens quasi illimités créé après la guerre pour atteler le monde universitaire américain aux efforts de recherche et développement de la défense.

Shapely a passé 27 ans de sa vie (1954-1981) dans cet organisme. Vu ses compétences, il est quasi certain que Shapely a travaillé sur les algorithmes de la théorie de jeux qui ont permis le développement de la stratégie américaine pendant la guerre froide et notamment la dissuasion et la notion de « destruction mutuelle assurée » (mutually assured destruction, MAD). Celui qui a dirigé les travaux dans ce domaine au sein de la Rand Corporation et donc le chef de Shapely, était Herman Kahn, l’homme qui a inspiré – bien plus que Von Braun- le personnage du Dr Strangelove dans le film homonyme de Stanely Kubrick.

Mais ne nous arrêtons pas aux caricatures, fussent elles géniales : sous des dehors apparemment bellicistes, ces gens-là -et peut-être aussi, un peu, leurs anonymes collègues soviétiques- ont quand même réussi à empêcher le pire en modélisant le si délicat équilibre de la terreur. C’est grâce à eux que la planète n’a pas fini comme dans Folamour.

Malgré des arsenaux de millions d’équivalents Hiroshima, malgré des généraux va-t-en-guerre, malgré des politiciens plus soucieux de leur réélection que de l’avenir de l’Humanité, Shapely a éminemment contribué à ce que la guerre froide ne se transforme pas en guerre thermonucléaire généralisée, et donc plutôt chaude.

Et si ça, ça ne vaut pas un prix Nobel de la paix…

« Les manifestations violentes ont fait plus de tort à l’islam que les caricatures de Charlie »

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Daoud Boughezala : Après l’épisode des caricatures danoises en 2005, on dirait que le film se répète : une vidéo de série Z et quelques dessins de Charlie Hebdo suffisent à embraser des foules qui appellent au meurtre contre l’ « islamophobie ». Malgré la vague révolutionnaire qui a déferlé sur le monde arabe, il semble que tout a changé pour que rien ne change…

Ghaleb Bencheikh : Nous sommes au lendemain de révolutions. Pour paraphraser Gramsci, « lorsque le passé se meurt et que le futur n’est pas encore advenu, c’est dans le clair-obscur que peuvent surgir les monstres ». Nous y sommes, et la grande vigilance est requise pour ne pas se laisser « dévorer » par les monstres idéologiques et les fanatiques salafistes. J’ajoute que, malheureusement, sous les dictatures, les différentes oppositions aux régimes en place étaient de type islamiste. La référence identitaire islamique était donc déjà présente chez les peuples de la région. Et les régimes en place, en manque de légitimité, avaient eux-mêmes domestiqué, manipulé et instrumentalisé la religion pour se maintenir au pouvoir. Les oppositions, n’ayant pas d’espace d’expression, ont utilisé ce canal pour exister et accéder à leur tour au pouvoir. Il n’est donc pas étonnant que l’on assiste à l’émergence de l’islamisme politique après la chute des dictatures arabes. Le phénomène est certes inquiétant, mais nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins : soit les peuples arabes et musulmans s’apercevront que le progrès, la civilisation et la modernité passent par la désintrication du politique et du religieux et, moyennant quelques adaptations aux contextes locaux, ils intégreront le club des démocraties ; soit l’embrasement que vous évoquez, allié au jeu des extrémistes, entraînera une instabilité aux effets désastreux imprévisibles…[access capability= »lire_inedits »]

Cela dit, le film et les caricatures qui ont suscité tant de colère sont des productions occidentales. Nos libertés sont-elles excessives, dès lors que leur exercice chagrine un certain nombre de nos concitoyens ?

Non, en aucun cas et d’aucune manière, la liberté ne peut être excessive. Dans l’affaire des caricatures danoises et même aujourd’hui, je suis sidéré qu’« on » veuille nous faire croire qu’il y aurait deux catégories d’individus : ceux qui sont attachés à la liberté d’expression et les musulmans ! Pour la première fois, le citoyen français que je suis, scrupuleusement respectueux de la laïcité, met sciemment en avant sa confession islamique dans une interview pour affirmer haut et fort qu’il est viscéralement attaché à la liberté d’expression. Si je devais arbitrer entre la liberté et la censure, je placerais toujours le curseur du côté de la liberté. Parce que si on commence à transiger, la pente glissante et périlleuse vers la censure sera amorcée. Auquel cas, on ira vers des lendemains qui déchantent et des situations aux conséquences fâcheuses. De plus, le républicain que je suis rappellera que la liberté d’expression est garantie constitutionnellement. On n’a donc pas à gloser là-dessus. Alors, vous vous attendez peut-être que je précise : « la liberté d’expression, mais… ». Non, il n’y a pas de « mais » ni de « cependant » ni de « toutefois »…

Vous ne soumettez donc pas la liberté à une clause de « responsabilité », à l’inverse des pourfendeurs de Charlie Hebdo…

Si la liberté d’expression va de pair avec l’esprit de responsabilité, tant mieux, nous nous en réjouirons tous. Et plus encore que l’esprit de responsabilité, c’est le sentiment de fraternité que j’évoquerais à partir d’une posture éthique qui consiste à ne pas outrager son semblable vainement… Dans le cas contraire, on doit exercer sa liberté d’expression jusqu’au bout, en acceptant que ceux qui ont été offensés le fassent savoir par des moyens civilisés et pacifiques, en saisissant la justice et en traduisant les auteurs de l’outrage devant les tribunaux. Il revient alors au juge de dire le droit et de trancher. D’ailleurs, la plupart des cas d’offense ont été déboutés par la justice. Un des rares contre-exemples que je connaisse est celui de la publicité Benetton parodiant la Cène : le juge a argué d’une intrusion indue dans les tréfonds de la foi d’une catégorie de citoyens. Et Benetton fut condamné et la campagne de publicité suspendue.
C’est une appréciation sage que nous respectons dans un État de droit. J’estime par ailleurs que les images d’hystérie et de violence collectives ont porté beaucoup plus de tort à l’islam et aux musulmans que les caricatures de Charlie Hebdo ou le film américain contre le Prophète que vous avez qualifié vous-même de « série Z ». Les auteurs de violences corroborent l’image guerrière de l’islam contre laquelle ils se sont insurgés. Les réactions de brutalité de ces radicaux dénotent au mieux un manque de maturation émotionnelle, au pire le bellicisme intrinsèque à la tradition islamique.

Les musulmans ont-ils toujours répondu au blasphème par la violence ?

Loin de là. Ceux qui s’en prennent à des ambassades et des consulats, ceux qui attentent à la vie d’autrui altèrent l’enseignement de leur propre Prophète en voulant le défendre. Lorsque Muhammad s’est rendu à Taëf en 619, alors qu’on l’avait battu, lapidé à coups de pierres et injurié, il n’a rien dit d’autre que, avec sa mâchoire cassée, son visage ensanglanté, des éléments putrides sur la tête : « Ô mon Dieu, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » reprenant ainsi les paroles amènes de Jésus connaissant la Passion. Cela signifie que la magnanimité et le pardon sont une meilleure réponse aux affronts que la violence. C’est cela le fameux « désarmement par la douceur » enseigné par le Prophète. Ce furent aussi l’attitude de Saladin en reprenant Jérusalem, proclamant qu’il faut pardonner car le pardon fait convertir les cœurs, et celle de l’émir Abdelkader à Damas défendant les maronites.

Du reste, peut-on parler de blasphème dans les cas qui nous occupent ?

En tout cas, L’Innocence des musulmans et les caricatures de Charlie Hebdo ne blasphèment pas plus le Prophète que La Divine comédie de Dante, le génie en moins. L’œuvre de Dante place Muhammad dans le Pandémonium − huitième cercle, neuvième bolge[1. La capitale des Enfers où sont suppliciés les faux prophètes. Dante y représente Muhammad les entrailles ouvertes] − et en dresse une description terrible. La Divine comédie et ses représentations artistiques − de Botticelli à Salvador Dali via William Blake et Gustave Doré − n’ont pas offusqué outre mesure les musulmans. Les lettrés ont plutôt mis en avant le pastiche de L’Épître au pardon du poète Maârri (973-1057) commis par Dante. Et le débat entre fins connaisseurs musulmans et chrétiens se poursuit jusqu’à nos jours.
Lorsque l’islam était une civilisation en expansion, dans ce qu’on appelait l’« Empire monde » notamment sous le règne des Abbassides, se déroulaient alors dans les « maisons de la sagesse » des joutes, des disputationes, qui blasphémaient le Coran et attaquaient le Prophète. À l’époque, cela ne dérangeait pas les croyants outre mesure car ils ne mettaient pas le fondement de leur foi dans ces considérations. Il ne faut donc pas essentialiser l’islam comme une religion qui n’admettrait pas la critique. Ayons à l’esprit qu’il n’y a pas de « Monsieur islam », mais des hommes et des femmes qui s’y réfèrent, aux conceptions divergentes voire antagoniques.

Mais tout ceci devrait à la limite toucher les sociétés musulmanes. En quoi l’interdit religieux du blasphème concerne-t-il les non-musulmans ou les non-croyants ?

Si l’on est sérieux, le blasphème, comme discours outrageant ou attitude irrévérencieuse contre la religion, ne concerne pas les non-croyants, mais il ne devrait pas non plus être opposable aux musulmans eux-mêmes s’ils voulaient abjurer leur islam. Plusieurs versets coraniques militent dans ce sens et contredisent les idées reçues sur l’apostasie. Le verset 54 de la sourate V, entre autres, dit en substance : « Ô vous qui avez cru, s’il advenait que quelqu’un parmi vous reniât sa foi, Dieu suscitera un peuple qui l’aimera et qu’il aimera… », ou bien le verset 29 de la sourate XVIII qui rappelle clairement : « La vérité émane de ton Seigneur, croit qui veut et ne croit pas qui veut. » Il n’est pas dit qu’il faille occire ou étrangler l’apostat. Sauf que je ne veux pas entrer dans cette logique d’exhibition des versets coraniques car elle est inopérante épistémologiquement dès lors que les fondamentalistes pourraient étayer le point de vue contraire par d’autres versets qu’ils tordent et plient dans leur sens…

Reste qu’aujourd’hui, c’est plutôt leur rigorisme que vos lumières qui domine le monde musulman. Pourquoi la tradition dissidente des Omar Khayyâm, Hafez[2. Poètes persans des XIe et XIVe siècles] et autres Halladj[3. Mystique soufi du IXe siècle condamné à mort pour hérésie. L’orientaliste Louis Massignon lui consacra une célèbre étude] a-t-elle été occultée ?

Merci pour mes « lumières » et je ne suis pas seul à dire cela. Mais pour répondre sérieusement à la question, j’y vois deux causes principales : la première relève de considérations intrinsèques et de facteurs endogènes, et la seconde cause est due à des raisons extrinsèques au monde musulman. À l’intérieur de la sphère islamique, après un apogée civilisationnel qui correspond grosso modo à l’époque de Soliman le Magnifique (1520-1566), il y a eu stagnation, déclin, repli, « colonisabilité » − le néologisme est de Malek Benabi −, profonde léthargie, réveil post-colonial douloureux et dictatures pesantes. Cela a induit une crispation, une régression tragique, aggravée par l’absence d’autorité islamique centrale, notamment dans le monde sunnite. L’absence d’un clergé implique une grande liberté, puisque la foi n’a pas besoin de directeur de conscience ni de médiateur, mais elle est aussi et surtout une source de problèmes inextricables. L’absence d’une structure cléricale et d’un souverain pontife permet à n’importe qui de dire et de faire n’importe quoi. Et c’est la surenchère extrémiste qui aboutit à l’abdication de la raison interdisant de toucher à quoi ce soit, arguant d’un dit prophétique (hadith) apocryphe, soutenant que toute innovation est blâmable, que tout innovateur est dans l’erreur, que l’erreur mène à l’égarement, et l’égarement à l’enfer, etc.
À l’extérieur du monde arabo-musulman, la question islamique n’arrive pas à s’émanciper de sa gangue sociétale, comme en France où les problèmes socio-économiques se drapent dans le religieux, ni à s’extraire d’une géostratégie complexe dans laquelle l’islam, essentialisé une fois de plus, est considéré comme homogène à des régimes antinomiques se faisant la guerre entre eux. La realpolitik de certaines chancelleries occidentales poussait à s’accommoder de et avec l’obscurantisme wahhabite, par exemple.[/access]

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(*) Ghaleb Bencheikh est docteur ès sciences. Il est notamment l’auteur de Lettre ouverte aux islamistes (avec Antoine Sfeir, Bayard, 2008). Il anime par ailleurs l’émission « Islam », tous les dimanches matin sur France 2.

Cannabis : « Engueulade maîtrisée » pour Peillon

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D’après le site d’Europe 1, Vincent Peillon, qui réclamait dimanche l’ouverture d’un débat sur la dépénalisation de l’usage du cannabis, aurait reçu lundi un appel téléphonique de la part du Président Hollande et subi, selon la confidence d’un conseiller du Château, une « engueulade maîtrisée ». Cet adjectif me laisse songeur. Est-ce à dire qu’un chef d’Etat normal ne traite plus, comme aux heures les plus sombres de notre histoire sarkozyste, ses collaborateurs, pardon, je voulais dire ses ministres de connard ou d’enfoiré ? Qu’il se contente de les qualifier de foutriquet, de triple-buse ou de bachibouzouk ? Il faut dire que le ministre de l’éducation nationale avait besoin de ce recadrage. Faire une telle annonce le lendemain de la mise en examen d’une élue de la majorité, pour blanchiment d’argent de la drogue, ce n’est pas forcément faire preuve d’un sens de l’opportunité politique hors du commun. Dans ces conditions, d’aucuns regretteraient presque de ne pouvoir appliquer au locataire de la rue de Grenelle quelques châtiments corporels. Tel n’est plus le cas, heureusement, de nos jours. Inspirons-nous de cette volonté de maîtriser les engueulades ! Tiens, moi, je vais essayer avec les gosses.

Lettre ouverte aux parlementaires à propos de l’imposition des œuvres d’art

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Messieurs les députés, messieurs les sénateurs,

La question est devenue tellement idéologique qu’il est peu probable que certains d’entre vous, notamment les promoteurs de l’amendement incluant les œuvres d’art dans l’ISF, soient accessibles à des arguments raisonnés et raisonnables. Mais vous êtes sans doute nombreux à être honnêtement convaincus que cette mesure est bonne et juste mais à avoir encore assez de sens commun pour comprendre les arguments qui démontrent au contraire son caractère désastreux. C’est donc à vous que je m’adresse.

Ces arguments ont été développés ces derniers jours dans la presse par de nombreuses personnes et par nous même dans La Tribune de l’Art. Notre objectif est d’essayer d’en faire une synthèse. Ils sont tellement nombreux qu’il est impossible, en examinant froidement la question, qu’ils n’en convainquent pas beaucoup comme, en son temps, avait été convaincu François Mitterrand.

1. Faisabilité

Avant de regarder les conséquences d’une imposition des œuvres d’art, il convient de se poser la question de la faisabilité.

– Estimation des œuvres.

Comment estime-t-on correctement une œuvre unique qui n’est pas passée en vente depuis longtemps ? Même les experts ne tombent jamais juste, il suffit de regarder les estimations en vente publique. Telle œuvre ne se vendra pas, n’atteignant pas l’estimation basse, telle autre fera deux fois, parfois dix fois la valeur imaginée au départ. Se baser sur celle d’assurance ne peut se faire que pour les œuvres assurées, et beaucoup ne le sont pas. Et cette valeur ne constitue qu’un accord pour un remboursement en cas de vol ou de destruction, forcément approximatif, et aucunement une réelle valeur vénale par nature inconnue tant que l’œuvre n’a pas été vendue.
De plus, le prix d’une œuvre peut varier du simple au décuple, voire davantage, selon qu’elle se trouve chez un petit brocanteur de province ou un grand antiquaire londonien. Un objet d’art n’a pas de prix fixe. Comment, alors, demander aux propriétaires de faire une estimation, par nature aussi incertaine. Comment demander aux contrôleurs du fisc, qui ne sont pas spécialistes dans ce domaine, de réussir ce que les experts eux-mêmes ne savent pas vraiment faire.

– Exonération des œuvres exposées au public

Comment peut-on imaginer que chaque année les œuvres soumises à l’ISF soient exposées au public ? Christian Eckert nous explique que celles-ci n’auront qu’à être présentées dans un musée.
Comment pensez-vous que les dizaines, voire les centaines de milliers d’œuvres concernées pourraient être exposées dans des musées qui ne peuvent déjà pas accrocher l’intégralité de leurs collections. Connaissez-vous les coûts de transport, d’assurance, d’installation, de gardiennage qu’entrainerait une telle présentation ? Savez-vous que les baisses de budget du ministère de la Culture vont occasionner une diminution des expositions et pensez-vous vraiment qu’on pourrait imposer aux musées une telle opération annuelle ?
Ou alors, peut-être pensez-vous qu’il est possible pour les propriétaires d’œuvres d’art d’ouvrir leur appartement ou leur maison chaque année aux visites ? Imaginez des visiteurs inconnus (dont probablement quelques cambrioleurs en repérage) venir dans votre appartement pour le visiter ? Tout cela est totalement ridicule et impossible.

– Œuvres d’art concernées par cette taxe.

Qu’est-ce qu’une œuvre d’art, et comment les identifier. Manifestement, cette question n’est pas venue à l’esprit des promoteurs de l’amendement. Or, si une sculpture ou un tableau anciens sont indubitablement des œuvres d’art, qu’en est-il des robes de couturier ou des objets de grand luxe ? Une robe Chanel des années 30 ou Saint Laurent des années 70 que l’on vend désormais en vente public, sont-ils des objets d’art ou des vêtements ? Un Stradivarius est-il une œuvre d’art ou un simple instrument de musique ? Que dire des grands crus, de la joaillerie, des voitures de collection ? Et si les voitures de collection sont concernées (pourquoi ne le seraient-elles pas), qu’est-ce qu’une voiture de collection ? A partir de quelle date de production cela cesse-t-elle de devenir une voiture de luxe pour prendre le statut de voiture de collection ?

– Contrôle

Comment les agents du budget pourront-ils contrôler l’application de cette taxe ? Nous avons déjà vu plus haut qu’il leur serait impossible d’estimer les objets. Mais comment pourront-ils savoir, même s’ils pouvaient pénétrer à l’intérieur des appartements, que tel meuble n’est pas uniquement un meuble d’usage mais est une œuvre d’art, que tel tableau n’est pas une croûte mais une toile d’un maître important ? Comment les douanes pourront-elles efficacement empêcher l’exportation massive d’œuvres d’art, même de celles qui devraient donner lieu à un certificat, alors qu’il est si simple de leur faire passer les frontières européennes. Va-t-on rétablir des postes frontières partout pour l’empêcher ?

2. Efficacité économique

– Rendement fiscal

Il est nécessaire de trouver des recettes fiscales supplémentaires. Nous ne discuterons pas ce point. Mais pour des rentrées d’argent supplémentaires extrêmement faibles, comme le reconnaît lui même Christian Eckert (moins de 100 millions d’euros), les pertes fiscales induites seront, elles, bien plus considérables.
Le marché de l’art serait en effet touché de plein fouet par cette mesure. Or, ces galeries payent des impôts, des taxes, de la TVA… La baisse considérable de leur activité sera extrêmement pénalisant.
Ceci fera boule de neige auprès d’un grand nombre de métiers très dépendants du marché de l’art. Déjà touchés par la baisse très forte du budget du ministère de la Culture, les restaurateurs, encadreurs, doreurs, ébénistes, marbriers, socleurs, tapissiers comptent encore davantage sur le privé (marchands et collectionneurs) pour travailler. Ils verraient au mieux leur activité diminuer, au pire serait obligés de l’arrêter. Là encore, c’est de la TVA, des taxes, des impôts en moins. Où serait l’économie. Le même raisonnement pourrait être tenu pour les assureurs, notamment ceux spécialisés dans les œuvres d’art.
Savez-vous que depuis l’annonce de cet amendement, plusieurs ventes aux enchère prévues à Paris viennent d’être délocalisées sur Londres, les vendeurs ne voulant plus rien avoir à faire avec la France ? Imaginez le manque à gagner pour le trésor public de ces ventes annulées. Pensez-vous que Christie’s et Sotheby’s vont rester à Paris dans un environnement sinistré comme celui que créerait l’imposition des œuvres d’art ? Ils ont choisi Paris, ont contribué à l’amélioration du marché de l’art dans la capitale, demain ils n’hésiteront pas à choisir Bruxelles. Faites le calcul du manque à gagner en taxes, en impôts, en TVA… Savez-vous qu’à l’Hôtel Drouot, où les objets atteignant le prix de 50 000 € ne sont pas majoritaires, les ventes de la semaine dernière ont été très mauvaises rien qu’à l’annonce d’une éventuelle taxation ?

– Emploi

Dans un rapport d’information provenant du Sénat et consacré au marché de l’art, datant de 1996, on apprend qu’à cette date les effectifs des seules galeries d’art étaient de 21 000 personnes. Si l’on y ajoute ceux des sociétés de vente volontaire, des artisans d’art, des aristés et de toutes les professions dépendant de cette activité économique (pour ne rien dire des artistes vivants), on réalise que ce sont plusieurs dizaines de milliers d’emploi qui sont concernés. Des statistiques plus récentes sont fournies par le Syndicat Nationale des Antiquaires, 50 000 emplois directs seraient concernés, et 80 000 emplois induits. A l’heure où le chômage connaît de nouveaux records, est-il raisonnable de mettre en œuvre une mesure peu rentable fiscalement (voire déficitaire) qui, de plus, menacerait des milliers d’emplois ?

3. Injustice fiscale

On parle de justice fiscale à propos de cette mesure. C’est hélas faux.

Les œuvres d’art pendant toute la durée de leur conservation en collection privée, ne rapportent rien. Au contraire, elles coûtent puisqu’il faut les restaurer, les encadrer, les socler… (ce qui permet, on l’a vu plus haut, de faire travailler des artisans d’art). Elles peuvent, dans certains cas, mais certainement pas systématiquement, comme on l’a vu plus haut, rapporter de l’argent lorsqu’elles sont vendues. Mais elles constituent alors une source de rentrées fiscales pour l’Etat, comme elles le sont lorsqu’elles sont transmises dans un héritage. Il n’y a aucune justice économique à taxer leur simple possession (ce qu’aucun pays comparable à la France ne fait).

De nombreux collectionneurs français ont donné des œuvres aux musées, pour des valeurs atteignant parfois plusieurs centaines de milliers, voire plusieurs millions d’euros. Trouvez-vous normal qu’ils soient désormais taxés sur les œuvres qu’ils conservent encore ? Trouvez-vous cela juste ?

Contrairement à ce que l’on peut croire, la plupart des collectionneurs ne sont pas des spéculateurs ; et ceux qui cherchent à le devenir courent un grand risque car la plupart des études à ce sujet montre que la rentabilité (hypothétique) est au mieux de quelques pourcents, bien inférieure à la plupart des autres placements. Un exemple simple le démontre : la BNP-Paribas avait créé, dans les années 1980, un fonds d’investissement en œuvres d’art dont chacun pouvait acheter une part, l’objectif étant de les revendre à une date donnée. Or, le marché avait baissé, et les ventes ont eu lieu à perte.

4. Menaces sur le patrimoine et les musées

– Conservation en France des œuvres d’art

Avant tout, il faut comprendre que des œuvres d’art conservées en France ont bien plus de chances de finir dans un musée, soit par don, soit par dation, soit même par achat car les conservateurs français ne peuvent suivre aussi bien le marché de l’art international que le marché français. Une grande partie des achats des musées est effectuée sur notre territoire.
Pour cette raison, le patrimoine national est constitué autant par les œuvres des collections publiques que par celles des collections privées. Une œuvre qui sort de France a fort peu de chances d’y revenir (et est d’ailleurs pénalisé par une TVA à l’importation).
Même si certains assujettis à l’impôt sur la fortune achetaient des œuvres d’art pour en diminuer le montant (ce qui reste à prouver car il est de toute façon préférable de mettre l’argent dans des placements qui rapportent plutôt que dans quelque chose de risqué qui ne rapporte rien pendant la durée de sa détention), il faudrait s’en féliciter car cela enrichirait le patrimoine national.

– Exportations des œuvres d’art

Or, les œuvres sortent de France, encore plus facilement que les personnes physiques. Cette menace n’est pas virtuelle. L’évocation seule de la mise en place de cet impôt, depuis plusieurs années, a déjà contribué à faire sortir de France de nombreuses collections qui se sont installées à Bruxelles et à Londres.
Savez-vous que depuis quelques jours, le nombre de demandes de certificat de sortie d’œuvres d’art a triplé et que le service des musées de France est totalement débordé ?
Imaginons donc que la mesure soit votée et que la France devienne le seul pays à taxer la possession d’œuvres d’art. Vous pouvez être certain que les exportations d’œuvres d’art importantes se multiplieraient encore davantage, appauvrissant sans remède le patrimoine français, les musées étant bien incapables d’acheter toutes les œuvres dont l’exportation serait refusée temporairement.

– Donations aux musées

Il faudra être décidément bien vertueux pour continuer à collectionner en France si l’on est taxé sur la simple possession de sa collection. Il faudra l’être encore davantage pour donner ou léguer ses œuvres d’art à la collectivité publique qui vous aura si mal traité. Or, les musées se sont formés en grande partie grâce à des dons ou à des legs, dont le montant global est sans commune mesure avec ce que l’on pourrait espérer tirer d’un tel impôt. Pour ne prendre qu’un seul exemple, la collection Lambert offerte cette année à l’Etat est valorisée à 90 millions d’euros !

– Prêts aux expositions

En 1995, les collectionneurs particuliers ayant prêté des œuvres à l’exposition Passions privées au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, ont selon le Figaro fait l’objet d’un contrôle fiscal. On peut imaginer meilleure publicité pour inciter les collectionneurs à prêter aux musées. Or, la plupart des expositions d’art dans les musées bénéficient de prêts de collections privées. Il est évident que la taxation des œuvres d’art incitera ceux-ci à ne plus prêter (c’est déjà le cas de nombre d’entre eux, inquiets depuis longtemps d’une possible taxation). Les œuvres rentreront ainsi dans la clandestinité. Pour la même raison, il deviendra quasiment impossible de publier dans des ouvrages ou des revues savantes des œuvres inédites et appartenant au patrimoine privé. L’histoire de l’art en sera durablement touchée.

Conclusion :

Tous ces arguments ont été, depuis trente ans, régulièrement rappelés à chaque fois qu’il était à nouveau question d’une inclusion des œuvres d’art dans l’impôt sur la fortune. Elles, sont, à l’heure où le marché de l’art français relève la tête avec de nombreuses manifestations internationales (Biennale, FIAC, Salon du dessin, Paris-Tableau…), plus jamais d’actualité. A l’heure où les budgets d’acquisition des musées diminuent comme jamais, l’encouragement des collectionneurs privés, futurs donateurs, est encore plus nécessaire qu’auparavant. Car au final, l’enrichissement du patrimoine public qui permet à ceux qui ne peuvent pas acheter d’œuvres d’art d’en profiter en visitant les musées est une mesure d’équité. En 1981, comme nous le rappelons par ailleurs, le parti communiste était opposé à cette mesure au nom de la défense du patrimoine. Ils avaient compris, comme François Mitterrand ou Lionel Jospin, que celui-ci n’est ni de droite, ni de gauche.

*image : michaelhenley/Flickr

Bulldozer de Vitry : et si le PCF avait raison ?

PCF Vitry Hue Marchais

Le 24 décembre 1980 au matin, 300 travailleurs maliens quittèrent le foyer qu’ils occupaient sur le territoire de la commune de Saint-Maur et furent transportés pour être hébergés dans un bâtiment en cours de rénovation à Vitry-sur-Seine. Commençait alors la fameuse affaire dite du « bulldozer de Vitry ».
À la demande du maire de Saint-Maur, le gestionnaire du foyer avait accepté de débarrasser cette commune résidentielle de ses occupants encombrants. L’immeuble de Vitry était en pleins travaux, pour une bonne part financés par la mairie et devait accueillir en contrepartie, des jeunes travailleurs dont la liste était d’ailleurs arrêtée.
La section du PCF Vitry, informée, réagit par une action de commando où quelques militants, « armés » d’une pelleteuse s’employèrent à écrouler un escalier extérieur pour empêcher les nouveaux occupants d’y rentrer. Le maire de Vitry, Paul Mercieca, mis devant le fait accompli, et en désaccord avec la méthode, accepta pourtant de l’assumer politiquement. Noël passé, se déclencha alors une formidable campagne médiatique contre le PCF visant à le faire passer pour intrinsèquement raciste.

Je fus sollicité par la direction du PCF pour assister, en tant qu’avocat, Paul Mercieca, au centre de la tourmente. Je garde le souvenir du caractère absolument effarant du déferlement médiatique et de la pression quasi physique que l’on pouvait ressentir si l’on essayait de résister. Je garde également celui de la souffrance de Paul Mercieca, fils d’immigrés maltais, profondément blessé par l’accusation de racisme. Il y avait de quoi… A en croire les médias et les commentateurs politiques unanimes, il aurait lui-même conduit le bulldozer et détruit de fond en comble le « foyer » alors que les « résidents » maliens étaient à l’intérieur.
Il essaya alors, en pure perte, d’expliquer, soutenu par la direction nationale du PCF, que son intention était de refuser que se constituent dans les banlieues ouvrières de véritables ghettos, de nature à affecter des quartiers déjà frappés par la pauvreté. Le slogan des maigres manifestations de soutien au maire était d’ailleurs : « Mercieca a raison, pas de ghetto à Vitry ». En vain. Le coût politique fut très élevé pour le Parti communiste.

Quelques semaines plus tard, Robert Hue, alors maire de Montigny-lès-Cormeilles, lança une campagne contre le trafic de drogue qui pourrissait les cités de sa commune et mit en cause une famille d’origine marocaine considérée comme étant pourvoyeuse d’un quartier.
Bis repetita. Incroyable tsunami médiatique, insultes, prises à partie, et même manipulations policières. Là aussi, l’avocat que j’étais fut choisi pour assister Robert Hue. Deux fois aux premières loges, deux fois confronté à la tempête, et deux fois contraint de constater la quasi impossibilité d’y résister et les dégâts occasionnés.
Le Monde de l’époque condescendit, quelques semaines plus tard, à admettre que « le PCF posait mal de bonnes questions ».

Que craignait à l’époque le Parti communiste ?

Que les cités ouvrières, qu’en général il gérait, se transforment sous la pression du chômage, de la pauvreté mais aussi d’une immigration déséquilibrée, en « territoires perdus de la République », qu’au sein de ces territoires, le marché de la drogue devienne une économie de substitution, c’était leur crainte. Les dirigeants du PCF, forts de leur expérience de terrain, avaient parfaitement vu le danger, témoin de premier rang, je peux en attester. La déchirure du lien social, le communautarisme, la division des classes populaires, tout cela les préoccupait au premier chef. À juste titre.
Ce qu’ils avaient combattu, essayé de conjurer, sous les accusations, les injures et les quolibets, s’est produit. Les ouvriers sont partis, les plus pauvres d’entre eux devenant des « périurbains ». Ils l’ont fait avec leurs bagages, mais en oubliant leurs armes, et la plus importante d’entre elles, « la conscience de classe ». Celle que le Parti communiste avait réussi à forger entre les deux guerres et surtout dans la Résistance. Aujourd’hui, le Parti communiste effondré, marqués par un fort sentiment d’abandon, les ouvriers votent en nombre pour le Front National, pendant que les intellectuels dominants du Parti socialiste théorisent la nécessité de les passer par pertes et profits.
On fait mine aujourd’hui de découvrir les « territoires perdus de la république », on s’effarouche de l’économie de la drogue, on s’affole devant les kalachnikovs, on pleure sur le vote ouvrier capté par le Front National. On cite abondamment Brustier-Huelin et Christophe Guilluy. Trop tard ?

Le Parti communiste français était un parti bourré de défauts. Ouvriériste et stalinien, porteur du syndrome si français de « fille aînée de l’église », Rome étant cette fois-ci à Moscou… Il était attaché aux dogmes, adorait la liturgie, et célébrait ses grand-messes avec un faste sans pareil chaque rentrée à La Courneuve. Ah, on ne faisait pas dans le sociétal, place du colonel Fabien. On peut même se poser la question de savoir, la question du mariage gay étant posée à cette époque, si l’on n’aurait pas constaté des convergences entre Georges Marchais et Monseigneur Barbarin.
Mais le PCF fut aussi et surtout, l’outil de l’intégration à la Nation de la classe ouvrière. Il lui donna sa conscience de classe et sa fierté. Il fut aussi l’instrument de l’assimilation (oui, l’assimilation) de plusieurs vagues de travailleurs immigrés du fait de son hégémonie au sein du monde du travail. De sa formidable capacité d’éducation.
Sa disparition comme parti politique majeur, due à des facteurs historiques de diverses natures, était inévitable.
On peut quand même constater, sans que ce soit de la nostalgie, qu’il nous manque. Et qu’il savait faire preuve, parfois, de pertinence politique. Tiens, deux autres slogans de l’époque lancés, (très précisément à l’occasion des premières élections européennes, en 1979), là encore sous les quolibets du Monde, de Libé et du Figaro, et les accusations de chauvinisme et de xénophobie, voire pire.

– « Produisons français ! » François Bayrou en a fait un thème de campagne, et François Hollande un ministère.
– « Non à l’Europe allemande ! ». Sous une autre forme (plus élégante ?) les opposants au TSCG ne disent pas autre chose…

C’était il y a 30 ans. Eh, camarades, il n’y a pas à avoir honte !

*Photo : ina.fr

L’affaire des tournantes de Fontenay donne le tournis

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L’affaire des tournantes de Fontenay donne le tournis. Le 11 octobre dernier, la Cour d’assises du Val de Marne, au terme de 12 heures de délibéré, a acquitté dix des accusés et condamné les quatre autres, pour des faits de viols en réunion, à des peines modérées. A l’énoncé du verdict, les conseils des parties civiles ne sont pas d’accord, l’une se désole d’un verdict dont elle ne comprend pas le sens, qui nie aux plaignantes la qualité de victime, l’autre prétend que la Cour d’assises a dit à sa cliente « on vous croit ». Il faudrait s’entendre, Mesdames. On ne peut décemment pas, d’une part ameuter la basse-cour féministe, crier au scandale et au déni judicaire, et d’autre part oser soutenir qu’avec ce verdict la Cour d’assises de Créteil a dit aux plaignantes « on vous croit ». En vérité, on a peine à vous croire, et on les croit à peine, avec peine, avec beaucoup de peine pour ces deux femmes, dont la vie, c’est vrai, est effarante et douloureuse, pour ces victimes impropres qu’on a cru avec émoi et avec tout le zèle de la compassion. C’est humain. Et il est bien naturel qu’une affaire de cette ampleur suscite, à longueur d’articles et de tweets, les commentaires d’un nombre considérable de gens qui n’y connaissent rien, et font écho inévitablement à la plainte et à l’indignation. On est vraiment dans l’air du temps, et l’air du temps, ça propage bien, c’est bon pour l’écho… Impossible ici de ne pas se souvenir avec Orwell que le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela est vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment.

Car si l’affaire des tournantes de Fontenay a fait l’objet de très nombreux commentaires avant et pendant le procès, ceux-ci étaient uniquement alimentés par les dires des plaignantes, confuses à la barre, mais en vérité fort loquaces et crédibles devant une caméra.

Et soudain ce récit des plaignantes, complaisamment relayé, est apparu absolument sans rapport et sans mesure avec l’appréciation des faits par la Cour d’assises, au terme d’un mois de débats contradictoires. De cette audience à publicité restreinte, de cette affaire, très peu, en fait, peuvent parler, et certainement pas les associations féministes qui se comportent si souvent en accusateur privé, qui curieusement ne se sont pas constituées partie civiles, et osent après verdict prétendre que cette affaire est « un fiasco judiciaire pour les femmes ». Osez le féminisme ! On travestit totalement l’enjeu de ce procès qui n’est pas celui du viol mais de ceux qui en sont accusés. Il faut dire ici avec force qu’on doit évidemment inciter les femmes qui ont été violées à dénoncer les faits, et inciter celles qui ne l’ont pas été à surtout s’en abstenir. Si ce verdict choque, c’est parce que l’opinion publique ne s’explique pas l’abîme entre ce qu’elle a pu croire et ce que d’autres, mieux renseignés, ont pu juger. Comment expliquer que trois magistrats et six jurés, ces derniers tout autant conditionnés que n’importe quel téléspectateur, ont pu à ce point démentir la version des victimes et décevoir tous les professionnels de la douleur ? Ce qu’a d’abord rappelé la Cour c’est qu’une plaignante n’est pas ipso facto une victime, qu’un accusé n’est pas coupable avant d’avoir été déclaré tel, que l’audience est le couronnement du processus judiciaire, et qu’il est bien dommageable qu’elle se soit tenue si tard.

La Cour d’assises du Val de Marne s’est prononcée au terme de vingt jours de débats qui ont permis aux jurés d’entendre, d’observer un certain nombre des protagonistes supposés de cette affaire, au premier rangs desquels les « deux jeunes femmes meurtries » et leurs « barbares agresseurs ». Ces jurés, ces magistrats ont effectivement assisté aux moments de tension, certes inévitables, marqués par quelques outrances langagières qualifiées abusivement d’ « insultes reçues par les plaignantes tout au long du procès » (« j’ai entendu ma cliente traitée de « mytho », de « moche » et de « grosse vache » semble être pourtant le seul grief…). Ils ont connu la réalité contradictoire d’un procès, les récits antagonistes, la parole vivante et vulnérable, les corps à la barre, durant près d’un mois d’audience. Juger est une affaire sérieuse, déjuger l’opinion publique en est une autre. C’est bien tard qu’on a réalisé qu’il était tout bonnement improbable, dans l’affaire d’Outreau, qu’une cage d’escalier abrite un pédophile à chaque palier. On a considéré la chose comme indubitable car elle impliquait des pauvres du Nord, population méprisable dans son ensemble et volontiers abjecte, etc. Idem à Fontenay. On ne s’est guère demandé si ces histoires de viols dans les caves, dans les box, sur les terrasses durant des mois qui, aux dires des parties civiles, attiraient des foules de participants, patientant par dizaines dans les cages d’escaliers, formant une file d’attente devant le hall de leurs domiciles, ou dans la cour d’une école, avaient une once de vraisemblance, si elles pouvaient, ne serait-ce qu’en partie, être confirmées par des témoins. Vraiment n’y avait-il à l’époque, à Fontenay-sous-bois, que des salauds et des lâches ? Personne pour réagir, pas une mère de famille révoltée à son balcon, pas un gardien d’immeuble, pas même un sympathisant du Front National exécrant la racaille? Pas un témoin pour confirmer sur ce point ou sur d’autres les dires des plaignantes… L’enquête et les médias ont absolument adhéré aux déclarations des jeunes femmes sans jamais vérifier quoi que ce soit, sans même réaliser que si aucun témoignage postérieur, ou dénonciation antérieure aux faits allégués n’avaient eu lieu, c’est que ceux-ci manquaient sans doute de consistance… Et lorsque l’accusation lâche une partie du dossier, que la Cour et les jurés prononcent en connaissance de cause, en leur intime conviction peut-être, une décision qui n’est pas très éloignée d’un acquittement général, l’opinion publique s’indigne, les associations féministes protestent et marchent, aveugles à la réalité d’un procès qui n’est pas celui de la parole des femmes, comme elles le prétendent, mais de la parole de deux femmes et de ceux qu’elles accusent. Le pouvoir politique, fidèle aux pratiques du précédent, plutôt que d’en appeler à la raison, plutôt que de prendre acte de cette décision de justice et de sa motivation, sous la clameur féministe clame son malaise, concède un nouveau procès, et justifie l’émoi et la conviction de ceux qui s’émeuvent et ne réfléchiront jamais…

Dans un avenir prochain en temps judiciaire, plus de quatorze ans sans doute après les faits allégués, sept hommes comparaîtront devant la Cour d’assises d’appel des mineurs pour qu’une nouvelle fois, au nom du peuple français, leur soit rendue Justice.

(*)Philippe Geny-Santoni est l’avocat de deux des acquittés dont l’un, après l’appel du Parquet, devra comparaître une nouvelle fois

(**) Photo : Les deux plaignantes du procès dit « des tournantes » de Fontenay, BFMTV

Iles grecques à vendre (sans leurs habitants)

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C’est notre consœur Alexia Kefalas, envoyée spéciale du Point en Grèce et également collaboratrice de Causeur, qui nous l’apprend : les émissaires de l’Union européenne et du FMI auraient conseillé au gouvernement d’Antonis Samaras de « déplacer les habitants des îles comptant moins de 150 habitants ». L’affaire fait grand bruit dans la presse grecque à tel point que le ministre des affaires étrangères qui avait repris cette proposition à son compte, a dû faire marche arrière, la qualifiant de « plaisanterie ».

Alexia Kefalas indique que de nombreux experts pensent que ce projet n’a rien d’une galéjade, puisque, mis en œuvre, il permettrait à la fois de réduire les dépenses publiques liées au fonctionnement de ces îles si peu habitées, et d’augmenter les recettes budgétaires en vendant ces territoires à des investisseurs privés. Allez savoir pourquoi, j’ai pensé à l’île de Porquerolles au large de nos côtes varoises et j’ai consulté sa fiche Wikipédia afin de m’enquérir de sa population. Après tout, dans quelques années, les commissaires bruxellois conseilleront peut-être une solution similaire à notre gouvernement, que ce dernier, afin de respecter le TSCG, ne sera pas en situation de refuser.

L’île comptait 200 âmes au recensement de 2004. Je ne sais si sa population a augmenté ou diminué depuis et je n’ai pas eu accès à sa pyramide des âges. Mais dans le doute, je n’ai qu’un conseil à donner à ses habitants : si vous souhaitez demeurer chez vous, oubliez préservatifs et autres contraceptifs, croissez et multipliez !

« La charia n’est qu’une construction humaine »

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Pourquoi entend-on si peu les théologiens musulmans « éclairés » ?

Parce que, tout simplement, ils n’arrivent pas à se faire entendre ! À eux de se faire valoir et de se faire comprendre en fondant des écoles de pensée qui renouent avec l’audace intellectuelle et la hardiesse des mutazilites ou d’al-Fârâbî.
Fârâbî, le second maître − après Platon − selon la dénomination affectueuse de Maimonide, théorisait dans sa Cité vertueuse la conquête du bonheur et la quête du salut sans aucun lien avec la révélation coranique ! Certains théologiens contemporains, à l’instar de Nasir Hamed Abu Zeyd ou Mahmoud Taha, l’ont fait, non sans grand courage, mais ils ont dû le payer cher, parfois de leur vie, avec la complicité lâche des autocrates arabes. En outre, les rares voix dissonantes qui parviennent à percer ne trouvent pas d’écho dans les tribunes médiatiques, occupées qu’elles sont par la surenchère sur les dérives maladives de l’islam et la focalisation sur les exactions commises en son nom. Imaginez que je ne connaisse notre société française qu’à travers l’unique canal de la revue Détective et son lot de faits divers atroces : il y aurait de quoi désespérer de l’âme humaine en France ! Mutatis mutandis, c’est ainsi que fonctionne la perception médiatique de l’islam. Aux heures de grande écoute, on assiste à des débats supposés objectifs qui donnent, tour à tour, la parole à un rugbyman, un judoka, un basketteur, un rappeur ou une lofteuse pour parler de géostratégie, de sociographie des musulmans en France, de théologie fine ! Avec comme caution habituelle, un imam ânonnant qu’on « pique » sur le voile et réagissant dans son réflexe pavlovien sur la nécessaire pudibonderie et autres fadaises éculées… Ces débats asymétriques confortent la thèse d’une médiocrité congénitale aux musulmans, perçus comme un élément incongru, allogène à la nation. Sans nourrir une logique de complot ni se complaire dans une approche victimaire, on peut observer que l’histoire du petit margoulin polygame de Nantes est passée en boucle ad nauseam, alors que les médias ne disaient pas un mot de la disparation de l’islamologue Mohammed Arkoun.[access capability= »lire_inedits »]

En même temps, les médias passent leur temps à dénoncer par avance le risque d’amalgame et sont plutôt indulgents avec les expressions les plus extrémistes de l’islam. Or, ces expressions existent. Les gens qui se font enquiquiner parce qu’ils mangent pendant le ramadan ne sont pas une invention. On a aussi peu commenté le vote des Tunisiens de France qui, proportionnellement, ont plus voté pour les islamistes d’Ennahda que leurs compatriotes résidant au pays…

Une presse libre et responsable est le socle de la démocratie. Elle ne doit surtout pas afficher la moindre indulgence avec l’extrémisme. Bien au contraire, les gens qui se font « enquiquiner », comme vous dites − dans certains cas, ce verbe est euphémistique − parce qu’ils n’ont pas observé le jeûne du mois de ramadan sont en droit d’être protégés d’abord en alertant l’opinion publique. Nous devons, qui que nous soyons, dénoncer ces atteintes intolérables à l’intégrité physique et morale de nos concitoyens, et par-delà de quiconque ploie sous le joug de l’extrémisme. Nous savons gré à la presse qui nous informe de la forfaiture inqualifiable dont a été victime la jeune femme violée à Carthage et qui doit comparaître devant la Justice pour attentat à la pudeur ! Entendons-nous bien : je ne disculpe pas les musulmans de France et d’ailleurs de leur responsabilité première dans la situation de crise que nous vivons tous. Il faut voir la poutre chez soi avant de déplorer la paille des autres. La communauté tunisienne de l’étranger qui a le moins voté pour Ennahda se trouve en Algérie alors que les Tunisiens français ont plébiscité les islamistes. Cela montre que nos quartiers dits « sensibles » sont gangrénés par les idées islamistes. Si nous le savons, c’est que cela a été médiatisé, sobrement peut-être, par souci d’équilibre, mais médiatisé. De toute façon, que pèse cette sobriété par rapport aux « unes » des magazines sur l’argent des intégristes, Marianne voilée, le djihad traduit systématiquement et abusivement en « guerre sainte », les chrétiens d’Orient persécutés par l’islam et sur le fanatisme islamiste ? Ce genre de marronniers entraîne de terribles dégâts dans la psyché de nos compatriotes. De plus, au cours du dernier quinquennat, on a aggravé les choses en distillant des idées infectieuses, en hiérarchisant les civilisations, en distinguant les Français d’origine immigrée du corps national traditionnel ou en instaurant un débat sur l’islam. Et aujourd’hui, lorsque Manuel Valls annonce vouloir expulser les prêcheurs de haine, où voudrait-il envoyer ceux qui ne sont pas ressortissants d’États étrangers, mais bel et bien français ? Il est curieux de persister à voir les musulmans comme un greffon adventice dans la société française. C’est hélas une réalité pour les islamistes, mais ceux-ci n’en restent pas moins majoritairement des citoyens français qu’il faut traiter comme tels. À ce sujet, la responsabilité des hiérarques musulmans en France est plus qu’engagée. S’ils avaient eu le courage et l’autorité nécessaires, ils auraient étouffé ab ovo l’affaire des deux collégiennes à peine nubiles qu’on voulait emmitoufler dans un fichu et nous ne serions pas arrivés, de démission en démission, à l’histoire du voile intégral quelques années plus tard. Leur inertie et leur passivité devant les prières de rue attestent également leur incompétence et leur pusillanimité.

Là encore, les persécutions des chrétiens d’Orient ne sont pas une invention, si ?

Le mot « invention » qui revient deux fois dans vos questions commence à pointer une forme de désobligeance. Aucun être au monde sensible et sensé ne peut rester indifférent devant le drame que subissent aujourd’hui les chrétiens d’Orient, obligés qu’ils sont de quitter leurs demeures, leur terre natale et leur pays, alors qu’ils s’y trouvaient bien avant l’avènement de l’islam. Le degré d’avancement éthique d’une société donnée est jaugé à l’aune de la situation des minorités en son sein, en attendant d’arriver au statut de citoyen in abstracto de ses déterminismes ethniques, de ses orientations sexuelles, de ses options métaphysiques ou de ses appartenances confessionnelles. En réalité, en démocratie, il n’y a de majorité et de « minorité » qu’au Parlement. Mais laisser penser que les persécutions sont le lot quotidien depuis toujours des chrétiens d’Orient est aussi erroné. C’est oublier leur rôle, leur influence et leur présence dans les cours califales et princières dans cette région depuis l’islamisation de leurs contrées. C’est surtout minimiser leur ardeur dans la Nahda (dans son sens étymologique et historique de « renaissance » et non pas dans le sens piteux partisan islamiste) à la charnière des XIXe et XXe siècles. Toujours est-il que la liberté religieuse, l’autonomie du sujet, le pluralisme, la citoyenneté aconfessionnelle, le respect des droits de la personne humaine, la laïcité sont autant d’enjeux et de chantiers titanesques qu’il faut mener en contexte islamique avec ou sans les révolutions et surtout avec toutes les composantes de la nation arabe.

Que pensez-vous de la notion d’islamophobie? Peut-on parler d’une montée de l’« islamophobie » en France ?

Je conçois que certains essayent de récuser l’idée d’« islamophobie » au nom de la liberté de critiquer l’islam, mais l’argument est fallacieux car il entretient la confusion entre critique et détestation. Or, la critique objective est recevable et opportune. Toute doctrine, toute philosophie et toute tradition religieuse qui fuit le débat, esquive le choc des idées et élude les questions de l’heure finit par s’atrophier. Se sentant vulnérable et redoutant l’asphyxie, il ne lui reste alors plus que le fanatisme et la terreur pour subsister quelques instants. Toute critique est salutaire et donc bienvenue. À ce sujet, étymologiquement, le terme « islamophobie » désigne une peur maladive, irraisonnée, pathologique de l’islam, que l’on peut sinon admettre, du moins expliquer : la décennie noire du GIA en Algérie, l’affaire Kelkal, les talibans, le 11-Septembre 2001, l’affaire Merah peuvent provoquer une peur compréhensible.
J’utiliserai en revanche le néologisme de mis-islamie pour ceux qui se reconnaissent comme hostiles, haineux et antimusulmans par principe, tel un misogyne qui n’aime pas les femmes ou un misanthrope exécrant ses semblables. Cette attitude n’est pas normale. On ne peut cependant pas parler de « racisme antimusulman » puisque l’islam n’est ni une race ni une ethnie. Que dire et que faire du Bosniaque musulman ou de son coreligionnaire allemand vivant tous les deux en France ?

La plupart des clercs musulmans peinent à penser la séparation moderne entre individu, citoyen et croyant, le mot « politique » (siyasa) étant d’ailleurs absent du Coran. Dans ces conditions, comment concilier islam et laïcité ?

D’un point de vue méthodologique, je ne me fonderai pas sur la mention ou l’absence de tel ou tel mot dans le Coran ni dans une autre référence scripturaire religieuse pour construire un ordre politique, surtout si je veux qu’il soit aconfessionnel. Les fondements de la gestion de la Cité doivent relever de paramètres extra-religieux. Dans le sillage de l’abolition du califat par Mustapha Kemal Atatürk, l’œuvre monumentale d’Ali Abderraziq, L’Islam et les fondements du pouvoir, a provoqué un séisme dans le monde arabe puis, au-delà, dans le monde islamique, l’effervescence intellectuelle et la réforme qui s’en sont suivies, dans un élan de foi et d’espérance dans les idées du progrès, ont été, hélas, stoppées par la contre-réforme des Frères musulmans.

À supposer que les différents islamistes veuillent appliquer « la » charia comprise comme loi et mode de gouvernement, ils ne le pourront pas car celle-ci reste muette sur le droit maritime, celui des affaires et des assurances, sur les arsenaux nucléaires, sur la militarisation de l’espace, sur Internet et les canaux satellitaires, sur le génie génétique, etc. Si la charia a un mot à dire, cela concerne seulement le droit personnel… et encore, selon quelle école ? Dans le monde sunnite, il y a quatre écoles juridiques reconnues. On aurait pu en avoir trois ou cinq : le nombre quatre n’est pas garanti par le divin ! En outre, on a telle ou telle disposition dans l’une ou l’autre de ces quatre écoles parce que le maître éponyme a triomphé de ses contradicteurs, parfois avec le concours politique du souverain. Quelles auraient été ces dispositions qu’on sacralise maintenant si les contradicteurs l’avaient emporté ? De surcroît, l’élaboration du corpus juridico-religieux de cette fameuse charia s’est étalée de 767 à 855. Ainsi, tous les califes omeyyades et une partie des abbassides ont-ils gouverné d’une manière, sinon anti-islamique, au moins an-islamique au regard de cette gouvernance monolithique fondée sur la charia chère aux islamistes ! Pourtant, personne ne dénie à ceux-là leur islamité. C’est dire que la gouvernance selon la charia n’est qu’une construction humaine ! Quant à la conciliation de l’islam et de la laïcité, il faut une réponse fleuve pour cerner ce sujet complexe. Et, pour n’en donner qu’une facette, je m’en tiendrai aux requêtes du président de l’association des ulémas algériens devant le Conseil d’État pour appliquer la loi de Séparation, celle du 9 décembre 1905 en Algérie, alors départements français. Nous savons tous d’où le refus est venu…

La difficulté de séparer politique et religieux semble pourtant être une constante…

Oui, vous avez tout à fait raison : la séparation des deux ordres temporel et spirituel, en contexte islamique, tarde à venir. Soulignons simplement que la déconnexion du politique d’avec le religieux est une conquête relativement récente dans la gestion des affaires de la Cité et une marque forte du progrès humain. Et, en admettant qu’il faille se fonder sur le Coran pour établir la dévolution des prérogatives entre les ordres spirituel et temporel, le verset 38 de la sourate 42 dit : « Et leurs affaires sont objets de consultation entre eux. » Certains modernistes laïcisants y ont vu le fondement de la démocratie. C’est une vue étriquée et fort discutable, car on peut toujours exhiber des versets contradictoires. Par hypothèse, s’il faut chercher un verset coranique allant dans le sens que je souhaite, je citerai plutôt le verset 59 de la sourate IV: « Ô vous qui avez cru, obéissez à Dieu, au Prophète et aux détenteurs de l’ordre parmi vous. » La simultanéité de ceux auxquels on doit obéissance montre qu’il y a clairement deux ordres : Dieu et le Prophète d’un côté, les détenteurs de l’ordre de l’autre.

Autrement dit, le Coran, comme l’Évangile, contient les germes de la laïcité ?

Non, la laïcité, tout comme la politique, ne doit pas être arrimée à la religion. Et je ne crois pas davantage à l’idée d’une matrice chrétienne de la laïcité, même en présence du denier de César dans l’Évangile de Matthieu : la doctrine des deux glaives, la Cité de Dieu, la querelle des investitures, la monarchie de droit divin, les harangues de Bourdaloue ou de Dupanloup, l’encyclique Vehementor nos excommuniant les députés catholiques ayant voté la loi de séparation de l’Église et de l’État démontrent le contraire. C’est grâce au travail considérable de théologiens catholiques et protestants comme Karl Rahner, Yves Congar, Urs van Balthazar, Karl Barth ou Paul Tillich − puis des travaux de Vatican II − que les chrétiens ont intégré peu à peu le principe de laïcité. Ce qui a été mené dans un contexte pourra l’être dans un autre contexte. Rien d’intrinsèque à l’islam ne l’interdit. Inspirons-nous de l’audace et du génie d’Avempace ou d’Averroès ![/access]

(*) Ghaleb Bencheikh est docteur ès sciences. Il est notamment l’auteur de Lettre ouverte aux islamistes (avec Antoine Sfeir, Bayard, 2008). Il anime par ailleurs l’émission « Islam », tous les dimanches matin sur France 2.

Anne Hidalgo : Osons le charabia !

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L’année 2014 sera marquée par plusieurs jalons faramineux… le 21 janvier nous célébrerons les 90 ans de la mort de Lénine, le 15 avril une éclipse totale de lune ravira les astronomes, le 12 août l’anniversaire des 60 ans de François Hollande sera fêté en grande pompe et le 17 août la tenue des Jeux équestres mondiaux à Caen (Calvados) fera mon bonheur. Une année riche en émotions donc ! Mais n’oublions pas d’ajouter à cela les élections municipales, qui se tiendront très probablement au mois de mars de cette année 2014 tant attendue…

A Paris, flucuat nec mergitur, la bataille s’annonce rude pour trouver le successeur de Bertrand Delanoë. A droite les prétendants à l’investiture de l’UMP se bousculent au portillon médiatique… et le choc titanesque de Rachida Dati et François Fillon fait rire les journalistes étrangers et les petits enfants. A gauche, la candidate du Parti socialiste est déjà connue. Anne Hidalgo, actuelle adjointe au maire chargée de l’égalité hommes/femmes et du nébuleux « Bureau des temps », briguera le rôle de premier magistrat de la ville.

Son programme, résumons le comme ceci : rendre la nuit aux « usagers » de la nuit ! Livrer les voies sur berge aux « teufeurs » citoyens ! Et poursuivre, de manière générale, la grand œuvre du précédent édile à coups de tonitruantes opérations bouffonnes visant à étendre l’empire du « vivre-ensemble », grâce – pour ne prendre qu’un exemple – à des vélos en libre-service taillés dans des blocs de fonte.

Pour défendre son programme Anne Hidalgo a lancé une association appelée : Osez Paris ! Car, comme le suggère la candidate, ce n’est pas le hasard ou la nécessité qui mène à Lutèce… « C’est souvent un coup d’audace de venir à Paris, il faut suivre le rythme de cette ville qui se réinvente en permanence ! » Essayez : « Osez Besançon ! » ou « Osez Vesoul ! » ça marche moins bien. Tandis qu’Osez Paris ! Evidemment on ne sait pas très bien ce que ça veut dire une ville qui se « réinvente en permanence », si ce n’est qu’elle vit au rythme de l’évènementiel et de la virtualité, mais ça en jette ! L’association en question est parrainée par des membres de la société civile aussi colossaux que Bruno Julliard l’éternel lycéen tête à claques anti-CPE ou l’urgentiste apolitique Patrick Pelloux…

Un site web destiné à animer une campagne de type « démocratie participative » a également été lancé. Il n’est pas sans renvoyer aux velléités présidentielles passées de Ségolène Royal et à sa « Ségosphère » de sinistre mémoire… Jean-Louis Missika, sociologue aligné et président d’Osez Paris ! est plein d’une fougue lyrique : « Nous voulons provoquer une prise de pouvoir de l’imagination et un bouillonnement d’idées ! » Ailleurs, Missika défend en ces termes son titanesque projet de plateforme numérique hidalgoparticipative, qui va révolutionner la démocratie – et la réduire à la trivialité jeuniste et affligeante d’un jeu en réseau : « L’idée est de créer une démocratie multi-citoyenne sur le modèle des jeux vidéo massivement multi-joueurs. » Osons le charabia !
Game over.

Et si les Nobels nous f… la paix ?

34

L’Union européenne est bien mal en point puisque le jury norvégien du prix Nobel se croit obligé de voler à son secours. Rappelons que la Norvège, pays fort prospère, a refusé d’intégrer l’Union par deux fois (1972 et 1994) – tout lien entre les deux ne pouvant être que fortuit – et que son premier ministre vient de la féliciter … tout en excluant de nouveau une adhésion.
Quoi qu’il en soit, le prix Nobel de la paix vient donc d’être attribué à l’Union européenne par le Comité du Nobel au motif que « L’Union et ses ancêtres contribuent depuis plus de six décennies à l’avancement de la paix et à la réconciliation, la démocratie et les droits de l’homme en Europe. ». Dont acte.

Pourtant, nul ne peut nier que la stabilité européenne depuis le second conflit mondial est avant tout le fait de la politique volontariste d’États-nations et même de chefs d’États, et non d’une Union bien incapable d’agir seule. Les couples De Gaulle-Adenauer, Giscard-Schmidt, ou Mitterrand-Kohl, sans parler de Sarkozy-Merkel, ont plus fait pour la paix en Europe que tous les présidents de la Commission qui se sont succédés – y compris un Jacques Delors qui restera surtout dans l’histoire pour avoir été le père de Martine Aubry. On ne sache pas non plus que l’actuelle « Haute Représentante pour la Politique Étrangère et de Sécurité Communes », l’inexistante Catherine Ashton, soit par ses bourdes un facteur de paix entre les nations.

Par contre, lorsque l’Europe des Balkans fut à feu et à sang (détail sans importance sans doute pour nos amis du jury Nobel), l’Union fit très clairement la preuve de son impuissance ou de son inexistence. Les États reprirent le dessus, aboutissant à un éclatement diplomatique entre les principaux membres de l’Union, caractérisé par une reconnaissance des États nés de l’effondrement de l’ex-Yougoslavie faite dans le désordre le plus total, chacun suivant ses propres inclinations. A l’époque, l’Allemagne se précipitait ainsi pour soutenir la Croatie, quand la France, sous la pression douteuse – déjà – d’un philosophe en chemise blanche, se passionnait pour la si multiculturelle Bosnie, devenue depuis une puissance résolument musulmane.

Même distribution prétentieuse des bons et mauvais points quelques années plus tard lors du conflit du Kosovo, et même inefficacité de l’Union, puisque les USA intervinrent sur le théâtre de ce que l’on peut difficilement nommer autrement qu’une guerre européenne, même si certains préfèreront le terme d’opération de police internationale. Le fait que l’actuel secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, ait déclaré que « l’UE a joué un rôle majeur pour cicatriser (sic) les blessures de l’Histoire » montre d’ailleurs que les Danois n’ont rien à envier aux Norvégiens en matière d’humour noir. « De nombreux conflits liés aux origines ethniques ont été résolus » a par ailleurs le culot de prétendre le jury Nobel pour justifier son prix. Les quelques milliers de Serbes qui tentent de survivre de nos jours sur leurs terres du Kosovo et font face aux attaques permanentes des milices musulmanes apprécieront !

Quant à l’impossibilité future des guerres, l’exemple même de la Yougoslavie, cette fédération présentée pendant des années par tous les spécialistes du droit international comme la preuve de l’efficacité pacificatrice d’un État multinational est là pour semer le doute. « Aujourd’hui, une guerre entre l’Allemagne et la France est impensable » disent les Nobels. Aujourd’hui peut-être, mais demain personne n’en sait rien.
Alors pourquoi ce prix ? C’est Jacques Delors qui finalement mange le morceau. Le Nobel est selon lui « un message politique à un moment où il y a beaucoup de critiques, beaucoup de statistiques, de pronostics défavorables à l’Europe ». « C’est aussi un message d’encouragement pour nos peuples et nos gouvernements parfois assaillis par le doute et les vents contraires des populismes et des nationalismes étroits », ajoute le technocrate-chrétien. Il faudrait donc suivre ses conseils – hélas, il n’aurait pas été assez écouté – et aller à marche forcée vers plus de coopération et d’intégration.
Mais voici que pour Angela Merkel le Nobel est un soutien non seulement à l’Union mais aussi… à l’Euro, car « plus qu’une monnaie il s’agit de l’idée de l’Europe en tant que communauté de paix et de valeurs ». « On ne peut pas jouer avec l’intégrité de l’Europe et de la zone euro qui en est la partie avancée, le fer de lance. Voilà ce que nous rappelle cette récompense du comité Nobel » ajoute en écho Pierre Moscovici. Et sans surprise Daniel Cohn Bendit va plus loin encore, puisque ce prix serait selon lui une incitation à demander pour l’Union européenne un siège au Conseil de sécurité de l’ONU.

Las, encore faudrait-il recevoir le prix. Qui va monter sur l’estrade au nom des « 500 millions d’Européens » ? Comme l’hydre de Lerne, mais sans son efficacité, l’Europe ne manque pas de têtes. L’ineffable José Manuel Barroso, président de la Commission depuis 2004, s’estime bien évidemment directement concerné. Mais Herman Van Rompuy, le président du Conseil européen depuis 2009, se verrait bien lui aussi en jaquette à Oslo pour représenter rien moins que, dit-il, « la plus grande force de paix de l’Histoire » ! Quant à Martin Shulz, illustre inconnu barbu, président d’un Parlement européen dont l’élection bat les records d’abstention dans tous les pays de l’Union, il estime qu’il est le seul à diriger une institution démocratiquement élue et qu’il ne faudrait donc pas l’oublier. Pour ce lecteur assidu d’Orwell, l’Union a « remplacé la guerre par la paix, la haine par la solidarité ».

Devant ce trop plein de candidats, la Commissaire aux Affaires Intérieures, la suédoise Cécilia Malmström – quand on vous dit que les nordiques ont le sens de l’humour ! – a proposé d’envoyer 27 enfants recevoir le prix. Et il est vrai que voir monter sur la scène norvégienne 27 malheureux gamins choisis selon des critères ethniques, nationaux et sexuels pour que toutes les minorités européennes y trouvent leur compte, et les entendre entonner l’hymne à la joie en volapük serait certainement l’apothéose de cette comédie !

* images : revers de la médaille du prix Nobel de la paix, Photo : Chris Campbell/Flickr

Un prix peut en gâcher un autre

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A Stockholm et à Oslo rien ne va plus… Les membres du comité norvégien du prix Nobel de la paix l’ont décerné cette année à l’Union européenne, une décision qui a attiré beaucoup de critiques et inspiré pas mal de blagues. Or, une certaine confusion semble s’introduire entre les Norvégiens qui se sont penché sur la paix et les Suédois qui étudiaient les dossiers des candidats au plus récent « Prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » alias « prix Nobel d’économie ». A tel point qu’on peut se demander si les deux jurys ne se seraient pas un peu mélangé les pinceaux.

En fait, l’un des deux lauréats du prix en sciences économiques, Lloyd Shapely, n’est pas vraiment économiste. C’est un brillant mathématicien spécialisé, comme son co-lauréat Alvin Roth, dans la théorie des jeux. Et puisque vous allez avoir droit aux exploits de Roth dans « l’affectation de nouveaux docteurs dans les hôpitaux, d’étudiants dans les écoles, des organes à transplanter avec les receveurs », il nous incombe de parler des travaux du talentueux Mr Shapely.

Très jeune, Shapely a prouvé son savoir-faire pendant la deuxième guerre mondiale, en craquant un des codes utilisés par l’Armée Rouge. Mais cette contribution à la défense nationale de son pays n’était que la première et pas la plus importante. Un peu plus de dix ans plus tard, le jeune Shapely, doctorat de Princeton en poche, est embauché par la Rand Corporation, un énorme think tank aux moyens quasi illimités créé après la guerre pour atteler le monde universitaire américain aux efforts de recherche et développement de la défense.

Shapely a passé 27 ans de sa vie (1954-1981) dans cet organisme. Vu ses compétences, il est quasi certain que Shapely a travaillé sur les algorithmes de la théorie de jeux qui ont permis le développement de la stratégie américaine pendant la guerre froide et notamment la dissuasion et la notion de « destruction mutuelle assurée » (mutually assured destruction, MAD). Celui qui a dirigé les travaux dans ce domaine au sein de la Rand Corporation et donc le chef de Shapely, était Herman Kahn, l’homme qui a inspiré – bien plus que Von Braun- le personnage du Dr Strangelove dans le film homonyme de Stanely Kubrick.

Mais ne nous arrêtons pas aux caricatures, fussent elles géniales : sous des dehors apparemment bellicistes, ces gens-là -et peut-être aussi, un peu, leurs anonymes collègues soviétiques- ont quand même réussi à empêcher le pire en modélisant le si délicat équilibre de la terreur. C’est grâce à eux que la planète n’a pas fini comme dans Folamour.

Malgré des arsenaux de millions d’équivalents Hiroshima, malgré des généraux va-t-en-guerre, malgré des politiciens plus soucieux de leur réélection que de l’avenir de l’Humanité, Shapely a éminemment contribué à ce que la guerre froide ne se transforme pas en guerre thermonucléaire généralisée, et donc plutôt chaude.

Et si ça, ça ne vaut pas un prix Nobel de la paix…

« Les manifestations violentes ont fait plus de tort à l’islam que les caricatures de Charlie »

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Daoud Boughezala : Après l’épisode des caricatures danoises en 2005, on dirait que le film se répète : une vidéo de série Z et quelques dessins de Charlie Hebdo suffisent à embraser des foules qui appellent au meurtre contre l’ « islamophobie ». Malgré la vague révolutionnaire qui a déferlé sur le monde arabe, il semble que tout a changé pour que rien ne change…

Ghaleb Bencheikh : Nous sommes au lendemain de révolutions. Pour paraphraser Gramsci, « lorsque le passé se meurt et que le futur n’est pas encore advenu, c’est dans le clair-obscur que peuvent surgir les monstres ». Nous y sommes, et la grande vigilance est requise pour ne pas se laisser « dévorer » par les monstres idéologiques et les fanatiques salafistes. J’ajoute que, malheureusement, sous les dictatures, les différentes oppositions aux régimes en place étaient de type islamiste. La référence identitaire islamique était donc déjà présente chez les peuples de la région. Et les régimes en place, en manque de légitimité, avaient eux-mêmes domestiqué, manipulé et instrumentalisé la religion pour se maintenir au pouvoir. Les oppositions, n’ayant pas d’espace d’expression, ont utilisé ce canal pour exister et accéder à leur tour au pouvoir. Il n’est donc pas étonnant que l’on assiste à l’émergence de l’islamisme politique après la chute des dictatures arabes. Le phénomène est certes inquiétant, mais nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins : soit les peuples arabes et musulmans s’apercevront que le progrès, la civilisation et la modernité passent par la désintrication du politique et du religieux et, moyennant quelques adaptations aux contextes locaux, ils intégreront le club des démocraties ; soit l’embrasement que vous évoquez, allié au jeu des extrémistes, entraînera une instabilité aux effets désastreux imprévisibles…[access capability= »lire_inedits »]

Cela dit, le film et les caricatures qui ont suscité tant de colère sont des productions occidentales. Nos libertés sont-elles excessives, dès lors que leur exercice chagrine un certain nombre de nos concitoyens ?

Non, en aucun cas et d’aucune manière, la liberté ne peut être excessive. Dans l’affaire des caricatures danoises et même aujourd’hui, je suis sidéré qu’« on » veuille nous faire croire qu’il y aurait deux catégories d’individus : ceux qui sont attachés à la liberté d’expression et les musulmans ! Pour la première fois, le citoyen français que je suis, scrupuleusement respectueux de la laïcité, met sciemment en avant sa confession islamique dans une interview pour affirmer haut et fort qu’il est viscéralement attaché à la liberté d’expression. Si je devais arbitrer entre la liberté et la censure, je placerais toujours le curseur du côté de la liberté. Parce que si on commence à transiger, la pente glissante et périlleuse vers la censure sera amorcée. Auquel cas, on ira vers des lendemains qui déchantent et des situations aux conséquences fâcheuses. De plus, le républicain que je suis rappellera que la liberté d’expression est garantie constitutionnellement. On n’a donc pas à gloser là-dessus. Alors, vous vous attendez peut-être que je précise : « la liberté d’expression, mais… ». Non, il n’y a pas de « mais » ni de « cependant » ni de « toutefois »…

Vous ne soumettez donc pas la liberté à une clause de « responsabilité », à l’inverse des pourfendeurs de Charlie Hebdo…

Si la liberté d’expression va de pair avec l’esprit de responsabilité, tant mieux, nous nous en réjouirons tous. Et plus encore que l’esprit de responsabilité, c’est le sentiment de fraternité que j’évoquerais à partir d’une posture éthique qui consiste à ne pas outrager son semblable vainement… Dans le cas contraire, on doit exercer sa liberté d’expression jusqu’au bout, en acceptant que ceux qui ont été offensés le fassent savoir par des moyens civilisés et pacifiques, en saisissant la justice et en traduisant les auteurs de l’outrage devant les tribunaux. Il revient alors au juge de dire le droit et de trancher. D’ailleurs, la plupart des cas d’offense ont été déboutés par la justice. Un des rares contre-exemples que je connaisse est celui de la publicité Benetton parodiant la Cène : le juge a argué d’une intrusion indue dans les tréfonds de la foi d’une catégorie de citoyens. Et Benetton fut condamné et la campagne de publicité suspendue.
C’est une appréciation sage que nous respectons dans un État de droit. J’estime par ailleurs que les images d’hystérie et de violence collectives ont porté beaucoup plus de tort à l’islam et aux musulmans que les caricatures de Charlie Hebdo ou le film américain contre le Prophète que vous avez qualifié vous-même de « série Z ». Les auteurs de violences corroborent l’image guerrière de l’islam contre laquelle ils se sont insurgés. Les réactions de brutalité de ces radicaux dénotent au mieux un manque de maturation émotionnelle, au pire le bellicisme intrinsèque à la tradition islamique.

Les musulmans ont-ils toujours répondu au blasphème par la violence ?

Loin de là. Ceux qui s’en prennent à des ambassades et des consulats, ceux qui attentent à la vie d’autrui altèrent l’enseignement de leur propre Prophète en voulant le défendre. Lorsque Muhammad s’est rendu à Taëf en 619, alors qu’on l’avait battu, lapidé à coups de pierres et injurié, il n’a rien dit d’autre que, avec sa mâchoire cassée, son visage ensanglanté, des éléments putrides sur la tête : « Ô mon Dieu, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » reprenant ainsi les paroles amènes de Jésus connaissant la Passion. Cela signifie que la magnanimité et le pardon sont une meilleure réponse aux affronts que la violence. C’est cela le fameux « désarmement par la douceur » enseigné par le Prophète. Ce furent aussi l’attitude de Saladin en reprenant Jérusalem, proclamant qu’il faut pardonner car le pardon fait convertir les cœurs, et celle de l’émir Abdelkader à Damas défendant les maronites.

Du reste, peut-on parler de blasphème dans les cas qui nous occupent ?

En tout cas, L’Innocence des musulmans et les caricatures de Charlie Hebdo ne blasphèment pas plus le Prophète que La Divine comédie de Dante, le génie en moins. L’œuvre de Dante place Muhammad dans le Pandémonium − huitième cercle, neuvième bolge[1. La capitale des Enfers où sont suppliciés les faux prophètes. Dante y représente Muhammad les entrailles ouvertes] − et en dresse une description terrible. La Divine comédie et ses représentations artistiques − de Botticelli à Salvador Dali via William Blake et Gustave Doré − n’ont pas offusqué outre mesure les musulmans. Les lettrés ont plutôt mis en avant le pastiche de L’Épître au pardon du poète Maârri (973-1057) commis par Dante. Et le débat entre fins connaisseurs musulmans et chrétiens se poursuit jusqu’à nos jours.
Lorsque l’islam était une civilisation en expansion, dans ce qu’on appelait l’« Empire monde » notamment sous le règne des Abbassides, se déroulaient alors dans les « maisons de la sagesse » des joutes, des disputationes, qui blasphémaient le Coran et attaquaient le Prophète. À l’époque, cela ne dérangeait pas les croyants outre mesure car ils ne mettaient pas le fondement de leur foi dans ces considérations. Il ne faut donc pas essentialiser l’islam comme une religion qui n’admettrait pas la critique. Ayons à l’esprit qu’il n’y a pas de « Monsieur islam », mais des hommes et des femmes qui s’y réfèrent, aux conceptions divergentes voire antagoniques.

Mais tout ceci devrait à la limite toucher les sociétés musulmanes. En quoi l’interdit religieux du blasphème concerne-t-il les non-musulmans ou les non-croyants ?

Si l’on est sérieux, le blasphème, comme discours outrageant ou attitude irrévérencieuse contre la religion, ne concerne pas les non-croyants, mais il ne devrait pas non plus être opposable aux musulmans eux-mêmes s’ils voulaient abjurer leur islam. Plusieurs versets coraniques militent dans ce sens et contredisent les idées reçues sur l’apostasie. Le verset 54 de la sourate V, entre autres, dit en substance : « Ô vous qui avez cru, s’il advenait que quelqu’un parmi vous reniât sa foi, Dieu suscitera un peuple qui l’aimera et qu’il aimera… », ou bien le verset 29 de la sourate XVIII qui rappelle clairement : « La vérité émane de ton Seigneur, croit qui veut et ne croit pas qui veut. » Il n’est pas dit qu’il faille occire ou étrangler l’apostat. Sauf que je ne veux pas entrer dans cette logique d’exhibition des versets coraniques car elle est inopérante épistémologiquement dès lors que les fondamentalistes pourraient étayer le point de vue contraire par d’autres versets qu’ils tordent et plient dans leur sens…

Reste qu’aujourd’hui, c’est plutôt leur rigorisme que vos lumières qui domine le monde musulman. Pourquoi la tradition dissidente des Omar Khayyâm, Hafez[2. Poètes persans des XIe et XIVe siècles] et autres Halladj[3. Mystique soufi du IXe siècle condamné à mort pour hérésie. L’orientaliste Louis Massignon lui consacra une célèbre étude] a-t-elle été occultée ?

Merci pour mes « lumières » et je ne suis pas seul à dire cela. Mais pour répondre sérieusement à la question, j’y vois deux causes principales : la première relève de considérations intrinsèques et de facteurs endogènes, et la seconde cause est due à des raisons extrinsèques au monde musulman. À l’intérieur de la sphère islamique, après un apogée civilisationnel qui correspond grosso modo à l’époque de Soliman le Magnifique (1520-1566), il y a eu stagnation, déclin, repli, « colonisabilité » − le néologisme est de Malek Benabi −, profonde léthargie, réveil post-colonial douloureux et dictatures pesantes. Cela a induit une crispation, une régression tragique, aggravée par l’absence d’autorité islamique centrale, notamment dans le monde sunnite. L’absence d’un clergé implique une grande liberté, puisque la foi n’a pas besoin de directeur de conscience ni de médiateur, mais elle est aussi et surtout une source de problèmes inextricables. L’absence d’une structure cléricale et d’un souverain pontife permet à n’importe qui de dire et de faire n’importe quoi. Et c’est la surenchère extrémiste qui aboutit à l’abdication de la raison interdisant de toucher à quoi ce soit, arguant d’un dit prophétique (hadith) apocryphe, soutenant que toute innovation est blâmable, que tout innovateur est dans l’erreur, que l’erreur mène à l’égarement, et l’égarement à l’enfer, etc.
À l’extérieur du monde arabo-musulman, la question islamique n’arrive pas à s’émanciper de sa gangue sociétale, comme en France où les problèmes socio-économiques se drapent dans le religieux, ni à s’extraire d’une géostratégie complexe dans laquelle l’islam, essentialisé une fois de plus, est considéré comme homogène à des régimes antinomiques se faisant la guerre entre eux. La realpolitik de certaines chancelleries occidentales poussait à s’accommoder de et avec l’obscurantisme wahhabite, par exemple.[/access]

Lire la suite de l’entretien

(*) Ghaleb Bencheikh est docteur ès sciences. Il est notamment l’auteur de Lettre ouverte aux islamistes (avec Antoine Sfeir, Bayard, 2008). Il anime par ailleurs l’émission « Islam », tous les dimanches matin sur France 2.

Cannabis : « Engueulade maîtrisée » pour Peillon

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D’après le site d’Europe 1, Vincent Peillon, qui réclamait dimanche l’ouverture d’un débat sur la dépénalisation de l’usage du cannabis, aurait reçu lundi un appel téléphonique de la part du Président Hollande et subi, selon la confidence d’un conseiller du Château, une « engueulade maîtrisée ». Cet adjectif me laisse songeur. Est-ce à dire qu’un chef d’Etat normal ne traite plus, comme aux heures les plus sombres de notre histoire sarkozyste, ses collaborateurs, pardon, je voulais dire ses ministres de connard ou d’enfoiré ? Qu’il se contente de les qualifier de foutriquet, de triple-buse ou de bachibouzouk ? Il faut dire que le ministre de l’éducation nationale avait besoin de ce recadrage. Faire une telle annonce le lendemain de la mise en examen d’une élue de la majorité, pour blanchiment d’argent de la drogue, ce n’est pas forcément faire preuve d’un sens de l’opportunité politique hors du commun. Dans ces conditions, d’aucuns regretteraient presque de ne pouvoir appliquer au locataire de la rue de Grenelle quelques châtiments corporels. Tel n’est plus le cas, heureusement, de nos jours. Inspirons-nous de cette volonté de maîtriser les engueulades ! Tiens, moi, je vais essayer avec les gosses.

Lettre ouverte aux parlementaires à propos de l’imposition des œuvres d’art

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Messieurs les députés, messieurs les sénateurs,

La question est devenue tellement idéologique qu’il est peu probable que certains d’entre vous, notamment les promoteurs de l’amendement incluant les œuvres d’art dans l’ISF, soient accessibles à des arguments raisonnés et raisonnables. Mais vous êtes sans doute nombreux à être honnêtement convaincus que cette mesure est bonne et juste mais à avoir encore assez de sens commun pour comprendre les arguments qui démontrent au contraire son caractère désastreux. C’est donc à vous que je m’adresse.

Ces arguments ont été développés ces derniers jours dans la presse par de nombreuses personnes et par nous même dans La Tribune de l’Art. Notre objectif est d’essayer d’en faire une synthèse. Ils sont tellement nombreux qu’il est impossible, en examinant froidement la question, qu’ils n’en convainquent pas beaucoup comme, en son temps, avait été convaincu François Mitterrand.

1. Faisabilité

Avant de regarder les conséquences d’une imposition des œuvres d’art, il convient de se poser la question de la faisabilité.

– Estimation des œuvres.

Comment estime-t-on correctement une œuvre unique qui n’est pas passée en vente depuis longtemps ? Même les experts ne tombent jamais juste, il suffit de regarder les estimations en vente publique. Telle œuvre ne se vendra pas, n’atteignant pas l’estimation basse, telle autre fera deux fois, parfois dix fois la valeur imaginée au départ. Se baser sur celle d’assurance ne peut se faire que pour les œuvres assurées, et beaucoup ne le sont pas. Et cette valeur ne constitue qu’un accord pour un remboursement en cas de vol ou de destruction, forcément approximatif, et aucunement une réelle valeur vénale par nature inconnue tant que l’œuvre n’a pas été vendue.
De plus, le prix d’une œuvre peut varier du simple au décuple, voire davantage, selon qu’elle se trouve chez un petit brocanteur de province ou un grand antiquaire londonien. Un objet d’art n’a pas de prix fixe. Comment, alors, demander aux propriétaires de faire une estimation, par nature aussi incertaine. Comment demander aux contrôleurs du fisc, qui ne sont pas spécialistes dans ce domaine, de réussir ce que les experts eux-mêmes ne savent pas vraiment faire.

– Exonération des œuvres exposées au public

Comment peut-on imaginer que chaque année les œuvres soumises à l’ISF soient exposées au public ? Christian Eckert nous explique que celles-ci n’auront qu’à être présentées dans un musée.
Comment pensez-vous que les dizaines, voire les centaines de milliers d’œuvres concernées pourraient être exposées dans des musées qui ne peuvent déjà pas accrocher l’intégralité de leurs collections. Connaissez-vous les coûts de transport, d’assurance, d’installation, de gardiennage qu’entrainerait une telle présentation ? Savez-vous que les baisses de budget du ministère de la Culture vont occasionner une diminution des expositions et pensez-vous vraiment qu’on pourrait imposer aux musées une telle opération annuelle ?
Ou alors, peut-être pensez-vous qu’il est possible pour les propriétaires d’œuvres d’art d’ouvrir leur appartement ou leur maison chaque année aux visites ? Imaginez des visiteurs inconnus (dont probablement quelques cambrioleurs en repérage) venir dans votre appartement pour le visiter ? Tout cela est totalement ridicule et impossible.

– Œuvres d’art concernées par cette taxe.

Qu’est-ce qu’une œuvre d’art, et comment les identifier. Manifestement, cette question n’est pas venue à l’esprit des promoteurs de l’amendement. Or, si une sculpture ou un tableau anciens sont indubitablement des œuvres d’art, qu’en est-il des robes de couturier ou des objets de grand luxe ? Une robe Chanel des années 30 ou Saint Laurent des années 70 que l’on vend désormais en vente public, sont-ils des objets d’art ou des vêtements ? Un Stradivarius est-il une œuvre d’art ou un simple instrument de musique ? Que dire des grands crus, de la joaillerie, des voitures de collection ? Et si les voitures de collection sont concernées (pourquoi ne le seraient-elles pas), qu’est-ce qu’une voiture de collection ? A partir de quelle date de production cela cesse-t-elle de devenir une voiture de luxe pour prendre le statut de voiture de collection ?

– Contrôle

Comment les agents du budget pourront-ils contrôler l’application de cette taxe ? Nous avons déjà vu plus haut qu’il leur serait impossible d’estimer les objets. Mais comment pourront-ils savoir, même s’ils pouvaient pénétrer à l’intérieur des appartements, que tel meuble n’est pas uniquement un meuble d’usage mais est une œuvre d’art, que tel tableau n’est pas une croûte mais une toile d’un maître important ? Comment les douanes pourront-elles efficacement empêcher l’exportation massive d’œuvres d’art, même de celles qui devraient donner lieu à un certificat, alors qu’il est si simple de leur faire passer les frontières européennes. Va-t-on rétablir des postes frontières partout pour l’empêcher ?

2. Efficacité économique

– Rendement fiscal

Il est nécessaire de trouver des recettes fiscales supplémentaires. Nous ne discuterons pas ce point. Mais pour des rentrées d’argent supplémentaires extrêmement faibles, comme le reconnaît lui même Christian Eckert (moins de 100 millions d’euros), les pertes fiscales induites seront, elles, bien plus considérables.
Le marché de l’art serait en effet touché de plein fouet par cette mesure. Or, ces galeries payent des impôts, des taxes, de la TVA… La baisse considérable de leur activité sera extrêmement pénalisant.
Ceci fera boule de neige auprès d’un grand nombre de métiers très dépendants du marché de l’art. Déjà touchés par la baisse très forte du budget du ministère de la Culture, les restaurateurs, encadreurs, doreurs, ébénistes, marbriers, socleurs, tapissiers comptent encore davantage sur le privé (marchands et collectionneurs) pour travailler. Ils verraient au mieux leur activité diminuer, au pire serait obligés de l’arrêter. Là encore, c’est de la TVA, des taxes, des impôts en moins. Où serait l’économie. Le même raisonnement pourrait être tenu pour les assureurs, notamment ceux spécialisés dans les œuvres d’art.
Savez-vous que depuis l’annonce de cet amendement, plusieurs ventes aux enchère prévues à Paris viennent d’être délocalisées sur Londres, les vendeurs ne voulant plus rien avoir à faire avec la France ? Imaginez le manque à gagner pour le trésor public de ces ventes annulées. Pensez-vous que Christie’s et Sotheby’s vont rester à Paris dans un environnement sinistré comme celui que créerait l’imposition des œuvres d’art ? Ils ont choisi Paris, ont contribué à l’amélioration du marché de l’art dans la capitale, demain ils n’hésiteront pas à choisir Bruxelles. Faites le calcul du manque à gagner en taxes, en impôts, en TVA… Savez-vous qu’à l’Hôtel Drouot, où les objets atteignant le prix de 50 000 € ne sont pas majoritaires, les ventes de la semaine dernière ont été très mauvaises rien qu’à l’annonce d’une éventuelle taxation ?

– Emploi

Dans un rapport d’information provenant du Sénat et consacré au marché de l’art, datant de 1996, on apprend qu’à cette date les effectifs des seules galeries d’art étaient de 21 000 personnes. Si l’on y ajoute ceux des sociétés de vente volontaire, des artisans d’art, des aristés et de toutes les professions dépendant de cette activité économique (pour ne rien dire des artistes vivants), on réalise que ce sont plusieurs dizaines de milliers d’emploi qui sont concernés. Des statistiques plus récentes sont fournies par le Syndicat Nationale des Antiquaires, 50 000 emplois directs seraient concernés, et 80 000 emplois induits. A l’heure où le chômage connaît de nouveaux records, est-il raisonnable de mettre en œuvre une mesure peu rentable fiscalement (voire déficitaire) qui, de plus, menacerait des milliers d’emplois ?

3. Injustice fiscale

On parle de justice fiscale à propos de cette mesure. C’est hélas faux.

Les œuvres d’art pendant toute la durée de leur conservation en collection privée, ne rapportent rien. Au contraire, elles coûtent puisqu’il faut les restaurer, les encadrer, les socler… (ce qui permet, on l’a vu plus haut, de faire travailler des artisans d’art). Elles peuvent, dans certains cas, mais certainement pas systématiquement, comme on l’a vu plus haut, rapporter de l’argent lorsqu’elles sont vendues. Mais elles constituent alors une source de rentrées fiscales pour l’Etat, comme elles le sont lorsqu’elles sont transmises dans un héritage. Il n’y a aucune justice économique à taxer leur simple possession (ce qu’aucun pays comparable à la France ne fait).

De nombreux collectionneurs français ont donné des œuvres aux musées, pour des valeurs atteignant parfois plusieurs centaines de milliers, voire plusieurs millions d’euros. Trouvez-vous normal qu’ils soient désormais taxés sur les œuvres qu’ils conservent encore ? Trouvez-vous cela juste ?

Contrairement à ce que l’on peut croire, la plupart des collectionneurs ne sont pas des spéculateurs ; et ceux qui cherchent à le devenir courent un grand risque car la plupart des études à ce sujet montre que la rentabilité (hypothétique) est au mieux de quelques pourcents, bien inférieure à la plupart des autres placements. Un exemple simple le démontre : la BNP-Paribas avait créé, dans les années 1980, un fonds d’investissement en œuvres d’art dont chacun pouvait acheter une part, l’objectif étant de les revendre à une date donnée. Or, le marché avait baissé, et les ventes ont eu lieu à perte.

4. Menaces sur le patrimoine et les musées

– Conservation en France des œuvres d’art

Avant tout, il faut comprendre que des œuvres d’art conservées en France ont bien plus de chances de finir dans un musée, soit par don, soit par dation, soit même par achat car les conservateurs français ne peuvent suivre aussi bien le marché de l’art international que le marché français. Une grande partie des achats des musées est effectuée sur notre territoire.
Pour cette raison, le patrimoine national est constitué autant par les œuvres des collections publiques que par celles des collections privées. Une œuvre qui sort de France a fort peu de chances d’y revenir (et est d’ailleurs pénalisé par une TVA à l’importation).
Même si certains assujettis à l’impôt sur la fortune achetaient des œuvres d’art pour en diminuer le montant (ce qui reste à prouver car il est de toute façon préférable de mettre l’argent dans des placements qui rapportent plutôt que dans quelque chose de risqué qui ne rapporte rien pendant la durée de sa détention), il faudrait s’en féliciter car cela enrichirait le patrimoine national.

– Exportations des œuvres d’art

Or, les œuvres sortent de France, encore plus facilement que les personnes physiques. Cette menace n’est pas virtuelle. L’évocation seule de la mise en place de cet impôt, depuis plusieurs années, a déjà contribué à faire sortir de France de nombreuses collections qui se sont installées à Bruxelles et à Londres.
Savez-vous que depuis quelques jours, le nombre de demandes de certificat de sortie d’œuvres d’art a triplé et que le service des musées de France est totalement débordé ?
Imaginons donc que la mesure soit votée et que la France devienne le seul pays à taxer la possession d’œuvres d’art. Vous pouvez être certain que les exportations d’œuvres d’art importantes se multiplieraient encore davantage, appauvrissant sans remède le patrimoine français, les musées étant bien incapables d’acheter toutes les œuvres dont l’exportation serait refusée temporairement.

– Donations aux musées

Il faudra être décidément bien vertueux pour continuer à collectionner en France si l’on est taxé sur la simple possession de sa collection. Il faudra l’être encore davantage pour donner ou léguer ses œuvres d’art à la collectivité publique qui vous aura si mal traité. Or, les musées se sont formés en grande partie grâce à des dons ou à des legs, dont le montant global est sans commune mesure avec ce que l’on pourrait espérer tirer d’un tel impôt. Pour ne prendre qu’un seul exemple, la collection Lambert offerte cette année à l’Etat est valorisée à 90 millions d’euros !

– Prêts aux expositions

En 1995, les collectionneurs particuliers ayant prêté des œuvres à l’exposition Passions privées au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, ont selon le Figaro fait l’objet d’un contrôle fiscal. On peut imaginer meilleure publicité pour inciter les collectionneurs à prêter aux musées. Or, la plupart des expositions d’art dans les musées bénéficient de prêts de collections privées. Il est évident que la taxation des œuvres d’art incitera ceux-ci à ne plus prêter (c’est déjà le cas de nombre d’entre eux, inquiets depuis longtemps d’une possible taxation). Les œuvres rentreront ainsi dans la clandestinité. Pour la même raison, il deviendra quasiment impossible de publier dans des ouvrages ou des revues savantes des œuvres inédites et appartenant au patrimoine privé. L’histoire de l’art en sera durablement touchée.

Conclusion :

Tous ces arguments ont été, depuis trente ans, régulièrement rappelés à chaque fois qu’il était à nouveau question d’une inclusion des œuvres d’art dans l’impôt sur la fortune. Elles, sont, à l’heure où le marché de l’art français relève la tête avec de nombreuses manifestations internationales (Biennale, FIAC, Salon du dessin, Paris-Tableau…), plus jamais d’actualité. A l’heure où les budgets d’acquisition des musées diminuent comme jamais, l’encouragement des collectionneurs privés, futurs donateurs, est encore plus nécessaire qu’auparavant. Car au final, l’enrichissement du patrimoine public qui permet à ceux qui ne peuvent pas acheter d’œuvres d’art d’en profiter en visitant les musées est une mesure d’équité. En 1981, comme nous le rappelons par ailleurs, le parti communiste était opposé à cette mesure au nom de la défense du patrimoine. Ils avaient compris, comme François Mitterrand ou Lionel Jospin, que celui-ci n’est ni de droite, ni de gauche.

*image : michaelhenley/Flickr

Bulldozer de Vitry : et si le PCF avait raison ?

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PCF Vitry Hue Marchais

PCF Vitry Hue Marchais

Le 24 décembre 1980 au matin, 300 travailleurs maliens quittèrent le foyer qu’ils occupaient sur le territoire de la commune de Saint-Maur et furent transportés pour être hébergés dans un bâtiment en cours de rénovation à Vitry-sur-Seine. Commençait alors la fameuse affaire dite du « bulldozer de Vitry ».
À la demande du maire de Saint-Maur, le gestionnaire du foyer avait accepté de débarrasser cette commune résidentielle de ses occupants encombrants. L’immeuble de Vitry était en pleins travaux, pour une bonne part financés par la mairie et devait accueillir en contrepartie, des jeunes travailleurs dont la liste était d’ailleurs arrêtée.
La section du PCF Vitry, informée, réagit par une action de commando où quelques militants, « armés » d’une pelleteuse s’employèrent à écrouler un escalier extérieur pour empêcher les nouveaux occupants d’y rentrer. Le maire de Vitry, Paul Mercieca, mis devant le fait accompli, et en désaccord avec la méthode, accepta pourtant de l’assumer politiquement. Noël passé, se déclencha alors une formidable campagne médiatique contre le PCF visant à le faire passer pour intrinsèquement raciste.

Je fus sollicité par la direction du PCF pour assister, en tant qu’avocat, Paul Mercieca, au centre de la tourmente. Je garde le souvenir du caractère absolument effarant du déferlement médiatique et de la pression quasi physique que l’on pouvait ressentir si l’on essayait de résister. Je garde également celui de la souffrance de Paul Mercieca, fils d’immigrés maltais, profondément blessé par l’accusation de racisme. Il y avait de quoi… A en croire les médias et les commentateurs politiques unanimes, il aurait lui-même conduit le bulldozer et détruit de fond en comble le « foyer » alors que les « résidents » maliens étaient à l’intérieur.
Il essaya alors, en pure perte, d’expliquer, soutenu par la direction nationale du PCF, que son intention était de refuser que se constituent dans les banlieues ouvrières de véritables ghettos, de nature à affecter des quartiers déjà frappés par la pauvreté. Le slogan des maigres manifestations de soutien au maire était d’ailleurs : « Mercieca a raison, pas de ghetto à Vitry ». En vain. Le coût politique fut très élevé pour le Parti communiste.

Quelques semaines plus tard, Robert Hue, alors maire de Montigny-lès-Cormeilles, lança une campagne contre le trafic de drogue qui pourrissait les cités de sa commune et mit en cause une famille d’origine marocaine considérée comme étant pourvoyeuse d’un quartier.
Bis repetita. Incroyable tsunami médiatique, insultes, prises à partie, et même manipulations policières. Là aussi, l’avocat que j’étais fut choisi pour assister Robert Hue. Deux fois aux premières loges, deux fois confronté à la tempête, et deux fois contraint de constater la quasi impossibilité d’y résister et les dégâts occasionnés.
Le Monde de l’époque condescendit, quelques semaines plus tard, à admettre que « le PCF posait mal de bonnes questions ».

Que craignait à l’époque le Parti communiste ?

Que les cités ouvrières, qu’en général il gérait, se transforment sous la pression du chômage, de la pauvreté mais aussi d’une immigration déséquilibrée, en « territoires perdus de la République », qu’au sein de ces territoires, le marché de la drogue devienne une économie de substitution, c’était leur crainte. Les dirigeants du PCF, forts de leur expérience de terrain, avaient parfaitement vu le danger, témoin de premier rang, je peux en attester. La déchirure du lien social, le communautarisme, la division des classes populaires, tout cela les préoccupait au premier chef. À juste titre.
Ce qu’ils avaient combattu, essayé de conjurer, sous les accusations, les injures et les quolibets, s’est produit. Les ouvriers sont partis, les plus pauvres d’entre eux devenant des « périurbains ». Ils l’ont fait avec leurs bagages, mais en oubliant leurs armes, et la plus importante d’entre elles, « la conscience de classe ». Celle que le Parti communiste avait réussi à forger entre les deux guerres et surtout dans la Résistance. Aujourd’hui, le Parti communiste effondré, marqués par un fort sentiment d’abandon, les ouvriers votent en nombre pour le Front National, pendant que les intellectuels dominants du Parti socialiste théorisent la nécessité de les passer par pertes et profits.
On fait mine aujourd’hui de découvrir les « territoires perdus de la république », on s’effarouche de l’économie de la drogue, on s’affole devant les kalachnikovs, on pleure sur le vote ouvrier capté par le Front National. On cite abondamment Brustier-Huelin et Christophe Guilluy. Trop tard ?

Le Parti communiste français était un parti bourré de défauts. Ouvriériste et stalinien, porteur du syndrome si français de « fille aînée de l’église », Rome étant cette fois-ci à Moscou… Il était attaché aux dogmes, adorait la liturgie, et célébrait ses grand-messes avec un faste sans pareil chaque rentrée à La Courneuve. Ah, on ne faisait pas dans le sociétal, place du colonel Fabien. On peut même se poser la question de savoir, la question du mariage gay étant posée à cette époque, si l’on n’aurait pas constaté des convergences entre Georges Marchais et Monseigneur Barbarin.
Mais le PCF fut aussi et surtout, l’outil de l’intégration à la Nation de la classe ouvrière. Il lui donna sa conscience de classe et sa fierté. Il fut aussi l’instrument de l’assimilation (oui, l’assimilation) de plusieurs vagues de travailleurs immigrés du fait de son hégémonie au sein du monde du travail. De sa formidable capacité d’éducation.
Sa disparition comme parti politique majeur, due à des facteurs historiques de diverses natures, était inévitable.
On peut quand même constater, sans que ce soit de la nostalgie, qu’il nous manque. Et qu’il savait faire preuve, parfois, de pertinence politique. Tiens, deux autres slogans de l’époque lancés, (très précisément à l’occasion des premières élections européennes, en 1979), là encore sous les quolibets du Monde, de Libé et du Figaro, et les accusations de chauvinisme et de xénophobie, voire pire.

– « Produisons français ! » François Bayrou en a fait un thème de campagne, et François Hollande un ministère.
– « Non à l’Europe allemande ! ». Sous une autre forme (plus élégante ?) les opposants au TSCG ne disent pas autre chose…

C’était il y a 30 ans. Eh, camarades, il n’y a pas à avoir honte !

*Photo : ina.fr