On ne dira jamais à quel point la période des Fêtes est un moment difficile pour les personnes seules (vieux, misanthropes, électeurs du Nouveau Centre, lecteurs de poésies, dictateur en fin de règne). Baudelaire, déjà, remarquait à propos du Nouvel An, dans Le Spleen de Paris : « C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort. »
Le comble de la solitude, cependant semble aujourd’hui par un certain Vladimir P. de Moscou. Vladimir P est actuellement premier ministre après avoir été président mais il aspire à le redevenir en mars, après les récentes élections législatives moyennement cachères. Son peuple lui a fait savoir, par de conséquentes manifestations que cette façon d’envisager la démocratie était peut être hors de saison désormais. Le drame, c’est que Vladimir P. se déclare prêt au dialogue après avoir minimisé l’ampleur de la contestation. Mais figurez-vous que le pauvre homme, malgré les défilés dans les rues, vient d’avouer son désarroi et confie de manière très émouvante son égarement et son isolement : « Ecoutez, je ne sais même pas qui était là-bas. (…) Il n’y a personne à qui parler. »
Ne laissez pas Vladimir P. seul ! Envoyez lui vite un mot de soutien ou un colis à la Douma ou au Kremlin. La solitude, dans nos sociétés si cruelles, est l’affaire de tous.
Alors comme ça il faut s’offusquer. Dénoncer, quasi s’indigner. De quoi ? Mais enfin, de l’annonce du parachutage d’un certain nombre de personnalités dans des circonscriptions dont ils ne sont pas natifs, ou dans laquelle ils ne militent pas depuis 1912. C’est en tous les cas ce qui monte depuis quelques jours, alors que Jack Lang quitte le Pas-de-Calais pour une terre inconnue et que Claude Guéant, le ministre de l’Intérieur vient d’annoncer sa candidature aux législatives à Boulogne-Billancourt.
Reprenons, Jack Lang, 72 ans, a refusé de se présenter au vote des militants dans sa circonscription nordiste et est donc, sans terre d’élection fixe depuis quelques semaines. Lui assure que Hollande lui a promis qu’on ne pouvait se passer de lui, et qu’on lui trouverait une bonne terre prête à l’accueillir avec ses cols mao, ses costards Thierry Mugler et son rejécolor violine.
Et depuis les bonnes âmes socialistes hurlent : quoi on l’annonce dans le Jura, bouh on le voit rôder dans les Vosges, ahhh, le voici dans la Somme. Avec toujours cette phrase qui fait peur : il est parachuté, au mépris des militants locaux qui veulent eux un candidat légitime issu de leurs rangs, un brave kéké (ou Titi selon l’appellation locale contrôlée) local qui connaît le terroir mieux que sa poche. Certes, l’argument peut se défendre. Mais on voit bien que ce qui peut faire grincer dans la candidature de Lang, ce n’est pas le parachutage qui mépriserait le travail de fourmi de militants locaux.
C’est la candidature de Lang elle-même. Trop vieilli, usé, fatigué. Socialisme amateur de fête de la musique, d’un autre âge. Seulement, à gauche on n’ose jamais tellement aller jusqu’au bout de la logique. On ne tire pas contre son camp, on fait de l’ironie sur touitteur, c’est plus chic. D’ailleurs, nous ne sommes pas la dernière à faire des blagues à ce sujet.
Mais je le dis solennellement, si Jack Lang veut venir dans les Vosges, il est le bienvenu : d’abord il est né à Mirecourt (sous préfecture de la plaine), il a présidé aux destinées d’administrés d’origine modeste à Boulogne, et il habite place des Vosges à Paris. Voilà trop de signes ! Jack Lang avec nous.
Des parachutés, à gauche comme à droite, il y en a des palanquées : Mitterrand et la Nièvre, Guigou et la Seine-Saint-Denis, Ségolène Royal et La Rochelle pour la prochaine législature, François Hollande et la Corrèze. Merci de compléter la liste…
Moralement, quel est le problème ? Ne s’agit-il pas de trouver le meilleur élu pour le meilleur territoire ? S’il s’agit de prendre un accent et de dire « j’adooooore la tête de veau » au marché aux bestiaux de Saint-Christophe en Brionnais à 5 heures du matin, ce n’est pas une question de génétique familiale. Quoique pour aimer, ou feindre d’aimer ça, bon… C’est à la portée de la, ou du premier venu.
Et puis, le député n’est-il pas, le député de la Nation et non pas de sa circonscription microscopique ? Même si je sais bien que dans les faits, on s’intéresse aux agriculteurs quand ils constituent la majorité de vos électeurs, ou aux bobos si c’est le cas.
Il n’y a qu’un cas où le parachutage me défrise : quand on dégage un ou une élue de longue date d’une circo sûre pour mettre un ami d’un parti avec qui on a signé des accords électoraux. Genre Duflot à Paris, pour faire plaisir aux partenaires d’EE-Les Verts et leur permettre de faire leur entrée en grande pompe à l’Assemblée nationale, sans trop avoir à mouiller la chemise bio.
Enfin, examinons le cas du ministre de l’Intérieur, Claude Guéant qui vient d’annoncer sa candidature à Boulogne Billancourt, dans la 9ème circonscription des Hauts de Seine. François Bayrou, candidat Modem à la présidentielle a immédiatement dénoncé sur RTL « la stratégie de ces partis provisoirement dominants qui profitent de leur puissance supposée pour aller parachuter des candidats qui n’ont aucun lien avec le terrain qu’ils représenteront. » Aucun lien ? Diantre. Guéant a déjà fait savoir qu’il était très attaché à Boulogne, qu’il y a passé beaucoup de temps dans sa « vie d’adulte. » Dans deux minutes, il nous sort le nom de son bar PMU favori pour montrer qu’il n’ignore rien du territoire, ni du Monoprix de Marcel Sembat.
A gauche d’ailleurs, la hiérarchie du PS ne critique pas le parachutage : on se félicite plutôt qu’un ministre, grand haut fonctionnaire, aille se frotter au suffrage universel. Y compris dans une zone où on ne craint pas les tirs de DCA…
L’UMP annoncera ses candidats pour les législatives le 28 janvier, au PS c’est quasi bouclé sauf quelques cas encore en débat (comme celui de Lang donc). D’ici là amis parachutés, repassez bien votre matériel, pliez le soigneusement, une fois sorti de l’avion en cas de pépin, seul Saint Michel peut vous venir en aide. Mais avec un petit effort de gentillesse, une pointe d’accent –y compris dans le 92- et ce qu’il faut d’autorité, dans quelques années, on racontera que votre grand-mère déjà arpentait le marché local pour vendre ses œufs au petit matin. Un joli chapitre du roman politique familial local, que personne ne prendra soin de vérifier. On est en France, il ne faut pas l’oublier.
L’homme, par la parole, a pris possession du monde. D’Adam nommant les plantes et les bêtes jusqu’à l’entomologiste conférant son propre nom à une nouvelle espèce, l’homme imita ce geste, extrapolant les cycles cosmiques et célébrant une dramaturgie éternelle au cours de ses différentes fêtes.
Ainsi l’homme païen, dans nos contrées, murmurait-il quelque chose au solstice d’hiver, égorgeant un taureau à Mithra au nom du soleil invaincu ou célébrant la renaissance de l’astre à la fête celtique de Yule. L’homme païen murmurait le secret de la vie triomphant au cœur de la mort. Déjà, il illuminait les arbres.
L’homme chrétien alla jusqu’à proférer clairement que le Verbe – à l’origine de ses propres murmures- était la vie. Dès lors, c’est le mystère de cette vie pure et flamboyante osant revêtir l’épaisseur nocturne de la chair qu’il fêta à cet endroit du cycle. Du plus intime de cet homme à l’au-delà du monde s’étirait ainsi la chaîne du Logos.
L’homme contemporain, lui, n’a plus que quelques slogans creux en bouche. Il respecte l’agenda comme le code de la route : en accomplissant son devoir social. Il fait la queue derrière ses semblables parmi des étalages scintillant de mille diodes électriques. Quelle ascèse harassante que son « Noël » devenu une « fête de fin d’année » pour ne pas désespérer les saintes minorités, et maintenu bien que vidé de sens, pour ne pas désespérer les marchands.
Jusque là permanait malgré tout un vague écho de sens à ces actes, un feedback de sacralité, par l’effet de dépense qu’autorisaient ces restes de rite, une dépense dégagée de l’utilitarisme, une possibilité d’offrande, une louange à l’innocence s’emparant du mystère… Mais ces traces d’un ancien mode de relation au monde ne tenaient plus que parce que la machine consumériste les laissait perdurer à l’état d’écorces.
Depuis quelque temps, la machine crisse. L’homme contemporain en est réduit à compter. Ses fêtes ne lui paraissent plus qu’une obligation sociale, un folklore qui l’humilie parce qu’il n’a même plus les moyens de l’honorer correctement. Faute de sève financière, l’écorce se trouve réduite en poudre. L’absence de sens est patente et l’homme actuel n’est désormais qu’un chiffre n’ayant plus les ressources de compter jusqu’à lui-même.
Ô hypocrite acheteur, mon semblable, mon frère, je t’ai vu, encombré de paquets, immobile, perdu dans le long roulis des escalators ! J’ai surpris tes songes secrets qui tous exhalent une fragrance d’apocalypse.
« Le retour au zéro initial » se marmonnait en toi. Ce « retour au zéro initial » porterait peut-être la surprise d’un minimum de sens : la mutation des chiffres en lettres, fût-ce au prix de la pire catastrophe… J’ai senti, mon semblable, comme elle te grisait sourdement, cette prospective de fin du monde, dusses-tu la nourrir par les plus ridicules spéculations aztèques.
Alors, mon frère, je t’ai offert ces mots de Baudelaire glissés à l’improviste dans ton sac plastique constellé. J’espère qu’ils t’ont plu, hypocrite acheteur.
« Le monde va finir », était-il écrit sur la page déchirée que tu portes maintenant avec toi, « Le monde va finir ; la seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? »
Si les guerres ont pour principal avantage de nous amener à réviser nos connaissances en géographie, les crises financières, elles, nous incitent à relire de bon vieux classiques comme Adam Smith, Ricardo, Schumpeter, Keynes ou Milton Friedman. Mais aussi à en découvrir de nouveaux, Joseph E. Stiglitz ou Robert Barro, par exemple. Stiglitz séduit plutôt les altermondialistes, Robert Barro les libertariens. Ils figurent tous deux dans le peloton de tête des économistes les plus influents. À ce titre, quand ils se penchent sur leur boule de cristal pour prédire ce qui nous attend en 2012, nous sommes certes dubitatifs, mais en élèves studieux très attentifs.
Tous deux sont d’accord sur le fait que l’année qui s’achève est bien meilleure que celle qui s’annonce. Stiglitz ne cache pas son pessimisme. 2012 pourrait, entre autres, être l’année au cours de laquelle l’expérience de l’euro prendra fin, « ce qui marquera le début d’une phase nouvelle et plus effrayante de la pire calamité économique du monde en 75 ans. » Ce que redoute Stiglitz est que son pessimisme soit excessif. Rassurons-le : on se trompe rarement en pariant sur le pire.
Robert Barro qui n’est guère plus optimiste, pense que les dépenses sociales en cas de victoire de la gauche, auront un effet à peu près nul sur la croissance : la protection de l’environnement et la lutte contre les inégalités de revenus sont des chimères qu’Eva Joly et François Hollande devraient oublier au plus vite.
Hélas pour nous, la classe politique n’a qu’une manière d’exister et de se valoriser : accroître chaque année la liste des » droits » garantis par l’État providence qui, bien sûr, n’est pas en mesure de les financer. La France est un cas d’école toujours surprenant pour l’étranger – j’en suis un – qui y vit : le droit à l’éducation, à un logement, à des études supérieures, à des congés payés, à des congés parentaux, à des soins médicaux, à des voitures de qualité, à une retraite, à des prêts à taux zéro….et j’en passe, donne le tournis. La liste est interminable et se fonde sur une illusion, car rien n’est jamais acquis. Bref, plutôt que de croire dans la dépense à crédit pour stimuler la demande et l’emploi, il serait préférable d’exhorter les Français à nager sans vouloir à tout prix s’accrocher à la bouée percée de l’Europe.
À partir d’analyses totalement opposées, Stiglitz et Barro parviennent à la même conclusion : 2012 sera l’année de tous les dangers. Il est rassurant, intellectuellement tout au moins, de voir que deux des plus éminents économistes voient la même chose dans leur boule de cristal. Il est vrai que quiconque s’intéresse de près ou de loin à l’économie abondera dans leur sens. Jouer à se faire peur restera encore longtemps le privilège des nations riches. Tout au moins est-ce le vœu que nous formulons pour 2012.
Des jeunes filles en slip et soutien gorge chahutent en attendant leur tour à la visite médicale dans le couloir d’un lycée. Elles se ressemblent toutes : 16-17 ans, cheveux longs, jolies silhouettes, avec chacune ce ventre plat tout neuf qu’aucune grossesse n’a encore abîmé. De grossesse, il va pourtant en être question très vite quand Camille, l’une des élèves, balance à la doctoresse avant de partir : « Je crois que je suis enceinte ». A partir de là, une véritable épidémie de grossesses va s’abattre sur le lycée, 14 adolescentes en tout. Cette histoire a vraiment eu lieu à Gloucester, aux USA, en 2008 et les sœurs Delphine et Muriel Coulin en ont fait leur premier film, 17 filles. Parler de filles, de lycée et de sexe au cinéma est un exercice périlleux. Difficile d’éviter les pièges du psychologique, du social, du mièvre ou du vulgaire. Ici, les réalisatrices les contournent tous.
Grâce au choix de Lorient, d’abord, leur ville d’origine, où se déroule l’histoire. Lorient, détruite par la guerre et dont on a cru, une fois reconstruite en barres dans les années 50, qu’elle allait créer de l’avenir. Aujourd’hui, Les jeunes filles s’y ennuient et n’imaginent pas de futur. On les voit affalées sur leur lit dans leur chambre d’enfant, déjà trop adultes, mais pas complètement ou dans un square désert, quand elles traînent sur un tourniquet d’enfants. « Et si on allait en centre ville ? – Mais on y est en centre ville ! » Tout est dit. Pour jouer, il y a l’océan, bordé de hautes dunes où l’on se cache de la prof de gym qui oblige à un jogging stupide.
Sur la plage, on allume des feux de camp le soir avec les garçons. On enflamme le ballon, c’est dangereux et plus marrant. Et il y a les bains de mer rapides parce qu’on tremble de froid.
Mais les vagues d’ennui et de solitude reviennent vite, dans des familles ni pires ni meilleures que d’autres. Dans ces familles, on ne compense pas les manques à coup de leçons de violon ou d’équitation. On est dans la middle class, comme ils l’appellent de l’autre coté de l’océan. Entre bistrotiers ou infirmières, on ne roule pas sur l’or mais ce n’est pas la misère. Sauf que les filles ne veulent pas de cette vie pour plus tard et elles ont bien envie de se rebeller, mais comment ?
Alors, après l’annonce de la grossesse accidentelle de Camille, c’est parti. Elles vont pouvoir donner une forme à leur révolte : des ventres ronds. Des bébés. Pour les aimer et les éduquer autrement. Et ensemble. Pas chacune dans son coin. Inventer d’autres formes de solidarité et d’entraide. Elles vont se les faire faire par n’importe qui, peu importe. Pendant les fêtes dans les dunes, ce sera facile…
Elles signent un pacte de solidarité totale. Toutes pour une, une pour toutes. Avec des fous rires de gamines, voilà les petites mousquetaires qui caressent bientôt leur gros ventre.
Pourquoi une adolescente veut un bébé ? Pour se recréer en mieux ? Parce que le monde l’effraie par sa cruauté ? Parce que rien ne dure et « qu’au moins elle sera sûre d’être aimée par quelqu’un pour toujours » comme l’explique l’une d’entre elles.
Le tour de force des réalisatrices est de ne donner qu’un point de vue, celui des 17 filles. On ne sait rien des autres élèves du lycée, leur avis n’a aucune importance. Bien sûr, on entend l’incompréhension, la protestation et l’affolement des adultes, éducateurs et parents à propos de ces grossesses folles, mais en vitesse, comme si c’était trop tard. Quant aux garçons géniteurs, leur absence accroît le trouble et l’intensité du film. Les filles se fichent des garçons, elles ne cherchent pas leur amour, n’y croient pas, ils ne les intéressent que pour les engrosser. C’est une affaire entre elles, point.
Cadrage serré, peaux des ventres tendus filmées à la loupe, nous sommes dans l’intime et tendus nous aussi, car on pressent que rien ne va se passer comme prévu. Une inquiétude soulignée par la protection inattendue de son frère envers Camille, un soldat revenu d’Afghanistan. Vidé. Il regrette son choix « d’aller tuer des gens qui ne nous ont rien fait ». Il a appris que la vie ne tient qu’à un fil. Son espoir, son salut semblent dépendre à présent du ventre plein de sa sœur.
17 filles est un film étrange, comme l’est un conte. On y croit, même si ça paraît peu plausible, par la force de son point de vue linéaire. Parce qu’il n’y a pas de fausses notes. Jusqu’à la BO rock qui donne envie de danser avec ces gamines, grâce à des comédiennes formidables, surtout la frêle Yara Pilartz, adorable tanagra symbolisant la fragilité de ces filles obstinées.
Même si la majorité d’entre nous se verra épargner la dure épreuve de passer le réveillon de la Saint-Sylvestre avec une porteuse de prothèses mammaires produites par un ancien charcutier, la cérémonie des vœux à la famille et aux amis risque d’être passablement pénible.
Comment, en effet, souhaiter une bonne année à son prochain lorsqu’un minimum de lucidité prospective nous oblige à ce constat désolant : 2012 devrait être encore plus moche que 2011 ?
Pour fonder cette affirmation, nous nous appuierons uniquement sur des processus déjà en mouvement, dont l’évolution est raisonnablement prévisible dans les douze prochains mois. Tremblements de terre, tsunamis, éruptions volcaniques ou autres catastrophes naturelles, dont il serait bien surprenant qu’aucune d’entre elles ne survienne l’an prochain ne viendront qu’ajouter une touche d’horreur à un tableau déjà bien sombre.
Commençons par la crise de l’euro. Les dirigeants des pays de l’Union européenne ont soigneusement évité d’adopter l’un ou l’autre des deux types de remèdes susceptibles de mettre fin à la descente aux enfers de la monnaie unique depuis le déclenchement de la crise grecque. L’Allemagne s’oppose toujours à faire de la BCE le « prêteur en dernier ressort » des Etats de la zone euro, à l’image de la FED américaine ou de la Banque d’Angleterre. Elle ne veut pas garantir les dettes des « cigales » des pays méditerranéens (et de l’Irlande) avec les surplus de liquidités fournis par ses excédents commerciaux. Comme Berlin n’est pas près de changer d’avis[1. Même si les sociaux-démocrates remplacent Angela Merkel au pouvoir à Berlin en 2013, ils ne seront pas en mesure de faire accepter la solidarité financière paneuropéenne à une opinion allemande farouchement hostile à ce principe.], l’autre solution est celle préconisée par un groupe d’économistes dans une tribune publiée par Le Monde, qui propose de sortir en bon ordre de la monnaie unique. Ils sont traités de fous dangereux par les gens du « mainstream » politique et économique. Alors, on en reste aux demi-mesures et aux usines à gaz mises en place à la suite des multiples « sommets de la dernière chance » de l’Union européenne, dont l’efficacité est équivalente à celle des bouts de fil de fer destinés à maintenir provisoirement en place un pot d’échappement qui se fait la malle. En conséquence, l’hypothèse d’une implosion incontrôlée de l’euro en 2012 n’est pas à exclure. Prosit Neujahr !
« Allons, allons ne nous laissons pas abattre ! » rétorqueront les optimistes de la volonté aux schtroumpfs grognons dont je me fais ici l’interprète, « Cette nouvelle année peut-être aussi celle d’un nouvel élan provoqué par l’élection présidentielle française avec soit une alternance salvatrice, soit un Sarko nouveau ayant enfin compris comment on fait président…».
Imaginons donc les trois scénarios les plus probables à la suite de l’élection présidentielle et des législatives, dans l’ordre de vraisemblance décroissante. François Hollande est élu, et il obtient une courte majorité de députés de gauche (PS, Verts, PRG, Front de gauche). Homme de compromis et de synthèse il est et restera, car il n’y a aucune raison que son entrée à l’Elysée le métamorphose en renverseur de tables. Le harcèlement des Verts, tel qu’on peut déjà l’observer dans les conseils régionaux, ne cessera pas un instant et sera d’autant plus efficace que la vingtaine de députés qu’ils auront extorqués au PS sera indispensable pour construire des majorités, comme c’est déjà le cas au Sénat. Psychodrame assuré à tous les étages.
Deuxième hypothèse : Nicolas Sarkozy réussit, grâce à une énergie et un sens politique que tout le monde lui reconnaît, un rétablissement miraculeux de sa situation politique, et se voit accorder un second mandat. Une fois l’euphorie de la victoire passée, et écoulés les quelque mois où il pourra vraiment agir en patron incontesté de sa majorité, la perversité des institutions donnera toute sa mesure : son camp se divisera inexorablement dans la perspective de la présidentielle de 2017. La droite se transformera en une pétaudière dont on a déjà n avant-goût avec ses pitreries parisiennes. D’ailleurs, dans la Vème République les seconds mandats, comme les histoires d’amour, finissent mal en général.
Enfin, qui pourrait définitivement exclure que Marine Le Pen soit présente au deuxième tour de la présidentielle ? En 2002, en décembre, Jean-Marie Le Pen plafonnait autour de 10% des intentions de vote dans les sondages… Est-il nécessaire de décrire les conséquences d’un tel événement ? D’imaginer la répétition de la « quinzaine antifasciste » d’avril-mai 2002 ? Le dernier refuge des disciples de Candide sera alors de faire valoir que l’on a de toute façon échappé au pire, une campagne présidentielle avec un DSK rattrapé par ses frasques libidinales dans la dernière ligne droite.
Un coup d’œil lancé au delà de nos frontières n’est pas de nature à nous ramener à une vision moins sombre de l’avenir proche. Qui peut aujourd’hui raisonnablement penser que les « printemps arabes » vont accoucher d’une année, suivie d’autres, de liberté et de prospérité pour les peuples débarrassés des despotes ? Il faudrait pour cela que les islamistes tunisiens, égyptiens ou libyens aient dans leur boite à outils idéologique les instruments capables de faire sortir leur pays du retard économique ou de la malédiction de la rente pétrolière accaparée par quelques uns. Or ce n’est pas avec la charia et l’exclusion des femmes de l’espace social et productif que l’on devient un « émergent » !
Le conflit israélo-arabe, dont pourtant tous les éléments du règlement sont depuis longtemps sur la table restera gelé, car il manque l’essentiel : la confiance entre les protagonistes. Enfin, quelque soit le résultat de l’élection présidentielle aux Etats-Unis en novembre, on peut être assuré qu’Obama II ou le républicain qui le remplacerait à la Maison blanche réduira au strict minimum son intervention dans les affaires du monde pour se consacrer aux problèmes intérieurs. Et pendant ce temps-là, les Irakiens se massacreront allégrement entre eux, comme les Syriens s’ils arrivent à chasser le clan Assad, et la nuit talibane retombera sur l’Afghanistan. Le seul pôle de paix et de stabilité se situera alors dans l’Antarctique, mais le bonheur par moins quarante, est-ce bien raisonnable ?
Alors il n’est pas interdit de traiter d’inconscient ou d’hypocrite celui ou celle qui vous souhaitera la bonne année le 31 à minuit pétante, à moins qu’il ou elle ne précise que ces vœux ne concernent que votre santé physique et mentale pour l’année à venir.
Kate Winslet, Jody Foster, John Christopher Reilly et Christoph Waltz, dans Carnage
Adapté du Dieu du carnage, pièce de Yasmina Reza créée en 2008 au Théâtre Antoine à Paris, le nouveau long métrage de Roman Polanski est un chef-d’œuvre d’une grande intelligence et d’une subtilité maligne. C’est une comédie noire d’une rare méchanceté, un film réjouissant, caustique et drôle.
Il nous raconte la rencontre de deux couples à la suite d’un fait divers banal: le fils des uns (les Cowan) a cassé deux incisives et défiguré à coups de bâton le fils des autres (les Longstreet). Superbement interprété par un quatuor d’acteurs justes et brillants, Kate Winslet (Nancy Cowan) est une femme travaillant dans les affaires, stupide, frivole et irréfléchie, Christoph Waltz (Alan Cowan) est un avocat cynique, un goujat magnifique, Jodie Foster (Penelope Longstreet) est austère et rigide, obsédée par l’idée du bien, de la justice et de l’équité morale, et John C. Reilly (Michael Longstreet), représentant en objets domestiques, un couard qui tente d’éviter tous conflits.
Les Cowan viennent chez les Longstreet, pour pacifier la situation. Dès lors Polanski nous entraine dans un huis clos étouffant et anxiogène. Les quatre adultes ne quittent plus l’appartement des Longstreet, et après une série de premiers échanges mielleux et suintant l’hypocrisie, survient une succession de scènes où les alliances et les ruptures se font et se défont à mesure que chacun se dévoile. Lâcheté et mépris, cynisme et lassitude, arrogance et haute estime de soi font éclater les conventions de bon aloi affichées par ces deux couples de la bourgeoisie new-yorkaise. Comme aimanté par une force pulsionnelle de nuisance, de contamination du mal, les deux couples ne peuvent quitter l’appartement. Chaque fois que les Cowan, sur le point de partir, sont sur le pallier, une réplique de l’un ou de l’autre des protagonistes relance la dispute et les quatre personnages rentrent de nouveau dans le logement. Polanski organise de main de maître la circulation des acteurs, évitant le piège du théâtre filmé lié à ce type de projet par un cadrage cinématographique acéré.
Personne n’est épargné dans ce film d’une grande justesse sur la noirceur des êtres humains. C’est une vision à des années lumières de « L’empire du bien ». Les réparties d’Alan, l’avocat et celles mutines de Michael contre l’envahissante soif de justice de sa femme, éternelle indignée et militante des droits de l’homme sont cinglantes. La scène du portable d’Alan jeté dans l’eau d’un vase est un summum de cruauté, tant l’intéressé semble anéanti.
On retrouve dans cette farce sombre tout l’univers du mal selon Polanski, un mal qui hante son cinéma depuis Le Couteau dans l’eau jusqu’à Ghost Writer en passant par Répulsion, Rosemary Baby ou Le Locataire. Carnage est décidément une bonne nouvelle : la méchanceté est enfin de retour dans notre paysage cinématographique actuellement bien englué dans les bons sentiments, tendance Intouchables.
Carnage (la jubilation du mal), Roman Polanski avec Jodie Foster, John C. Reilly, Christoph Waltz, Kate Winslet – 1H20
A comme AAA. En 2011, les économistes ont pris le pouvoir. Crise, krach, chaos, que le grand cric nous croque… les économistes sont partout, et entreprennent de nous aider à conserver un mystérieux « triple A » que l’on ignorait posséder jusqu’à présent. Ils trustent le débat public, les plateaux de télé, les pages débat des journaux et que sais-je encore. Ils arrivent, en sous-main, à la tête du gouvernement de plusieurs pays, et nous réapprennent à vivre, penser, dormir et faire nos lacets. Yann Arthus-Bertrand nous avait fait croire que la fin du monde viendrait des colères du climat. Grave erreur. Les nouveaux faiseurs d’Armageddon sont les agences de notation. Amusant.
B comme béchamel. Bernard-Henri Lévy, qui se prend pour Malraux mais écrit comme Didier Barbelivien, a à lui tout seul libéré la Libye du joug de l’ignoble Kadhafi, grâce à son bronzage et un opinel n°8. Voilà ce que les livres d’Histoire raconteront à nos enfants dans quelques années. On badine, mais la mauvaise nouvelle de 2012 c’est qu’un nouveau film du philosophe est attendu, narrant son épopée : Libya. Ainsi, vous serez prévenus…
C comme cancer. Le président vénézuélien Hugo Chavez jette un pavé dans la mare : le cancer s’inoculerait comme un virus. Dans un discours prononcé devant des soldats, il a trouvé « très bizarre » que plusieurs chefs d’état sud-américains – dont lui-même… – aient développé simultanément des cancers (c’est le cas de la présidente argentine Cristina Kirchner, du président du Paraguay Fernando Lugo, de l’ex-président brésilien Lula et de Dilma Rousseff qui lui a succédé). C’est « difficilement explicable selon les lois de probabilité » a-t-il déclaré, pointant un éventuel complot américain : « Serait-il étrange qu’ils aient développé une technologie pour inoculer le cancer sans que personne ne soit au courant ? » Et si l’Oncle Sam avait aussi sournoisement commandité la mort du Président Pompidou et de Pierre Desproges ? Étonnant non ?
K comme Kate Middleton. En avril, le Prince William d’Angleterre épouse bruyamment – et devant les caméras frétillantes du monde entier – la jeune Kate M., à l’insoupçonné postérieur romanesque et avantageux. Elton John applaudit. Mais John Lennon l’ignore, car mort. Il ne restera que des photos étrangement tristes de cette longue cérémonie de mariage au glamour absent. Et puis ce cul, oui…mais surévalué !
M comme Marine. Le Front National change de tête d’affiche. Jean-Marie Le Pen, épuisé par des siècles de mauvais jeux-de-mots et de coups médiatiques vaseux, prend sa retraite imméritée et cède sa place à sa fille Marine pour l’élection présidentielle de 2012. Qu’elle amorce d’ailleurs très sagement… On ne recense aucun dérapage notable pour l’instant. Les médias s’ennuient profondément de sa fade blondeur. Point de référence embarrassante à l’histoire de la Seconde guerre mondiale, point de saillies provocantes, un discours lisse comme sa chevelure. Les journalistes acceptent de dîner à sa table, et la question de la « fréquentabilité » de ses idées nationalistes semble ne plus se poser… Une page se tourne, et la gauche – malgré les gesticulations verbales distrayantes de Jean-Luc Mélenchon – n’est certainement pas près de récupérer l’électorat ouvrier capté par la petite entreprise des Le Pen, père et fille. C’est rude.
N comme nucléaire. Mars. Un séisme d’une magnitude de 8.9 frappe le Japon, provoquant un raz de marée qui causera plus de 20.000 morts. Les jours suivants, l’océan ne cessera cruellement de rejeter des corps. La centrale nucléaire de Fukushima est frappée et plusieurs réacteurs surchauffent, détruisant des bâtiments. La situation est maîtrisée mais la psychose ne s’arrête pas aux frontières. Les Français, eux, oublient de pleurer les morts du tsunami, préférant alimenter un débat boueux sur le nucléaire. Certes, les écolos prétendent pouvoir faire rouler les TGV avec des énergies vertes… mais à quelle vitesse ?
O comme Or. Le propre des dictateurs sanguinaires est d’avoir un goût effroyable. Le dictateur, en général, aime ce qui est clinquant, ce qui brille, ce qui étincèle… bref, ce qui est moche. Ainsi, les supplétifs libyens – à moins qu’il ne s’agisse de mercenaires américains – qui ont abattu le Colonel Kadhafi (c’est quoi ces pays incertains où l’on ne devient jamais Général… ?) ont eu la surprise de trouver un ridicule révolver en or massif au poing du filou. Une arme d’origine belge, mais pas en chocolat, qui ne peut manquer de faire songer à l’univers de James Bond et son légendaire « golden gun » de 1974, dans le film L’Homme au pistolet d’or. N’importe quoi…
P comme printemps. Mohamed Bouazizi, un marchand ambulant tunisien se suicide au cœur de l’hiver, se disant harcelé par la police locale. Implacable machine à fabriquer des icônes, la « Révolution » fait de Mohamed un héros. Mais à l’hiver succède le printemps, et les rues de plusieurs pays arabes (Tunisie, Libye, Egypte…) s’embrasent. Le peuple exige le retrait des dictateurs moisis qui avaient fait main basse sur ces Etats. Ces péripéties nous valent un édito fascinant de mièvrerie de Laurent Joffrin, dans Libération, qui commence par : « Lénine avait raison » et se termine par : « Une grande lumière vient soudain d’Orient. Nous assistons à un lever de soleil. » Depuis, les Ben Ali, Moubarak et autres Kadhafi sont partis mais les islamistes sont arrivés au pouvoir. Pardon, il convient de dire (c’est plus doux) « islamistes modérés », voire « islamo-conservateurs ». Et pas touche à l’algérien Bouteflika, lui il est gentil.
R comme Ruby. Novembre. Silvio Berlusconi, 75 ans, se retire enfin de la vie politique italienne après plusieurs décennies de règne, émaillées de scandales ridicules. D’Italie nous est parvenu un mot nouveau : la Bunga Bunga, partie sexuelle festive impliquant de très jeunes femmes en compagnie d’un président du conseil Italien. Les Français, qui ont gardé un excellent souvenir de la chaîne de télé poubelle La 5 naguère lancée dans l’hexagone par Berlusconi avec la complicité de François Mitterrand sont inconsolables, comme la petite Ruby…
T comme Turquie. Décembre. En pleine tourmente relative à la loi française condamnant la négation du génocide arménien, nous parvient une fascinante dépêche AFP de noël, depuis les confins de la lointaine Turquie : « Un imam (nous dit-on) accuse le Père Noël de ne pas être honnête ». En effet, explique t-il, « Le Père Noël s’introduit par les fenêtres et les cheminées. S’il était quelqu’un d’honnête, il entrerait par la porte, chez nous il en va ainsi ». Süleyman Yeniçeri, imam de Kesan, sera privé de cadeaux pour cette déclaration si incongrue ! Et débile.
Hier,Rue89 a décidé que le 29 décembre 2011 serait le jour le plus chiant de l’année. D’habitude, ils décrètent plutôt cela en août, mais cette fois-ci, ils étaient à la bourre.
A moins qu’ils n’aient pas un seul journaliste sous la main en ce joyeux entre-deux-fêtes. C’est sans doute pour cela – et aussi parce que « la récréation est devenue participative » – qu’ils ont choisi de mettre à contribution les « twittos »[1. Ainsi appelle-t-on les utilisateurs du réseau social Twitter]. Ils les ont en effet mis à contribution pour démontrer combien ce jour était chiant, au moyen du hashtag (mot-clé) #jourchiant. Après tout, pourquoi pas. Il paraît que tout ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Cent quarante signes devaient donc suffire pour exprimer les quelques bribes nécessaires à cet OCNI (Objet Communicationnel Non Identifié) finalement constitué d’une suite de twitts anonymes que l’on baptisa « article de presse » avec toute la componction nécessaire.
Pourtant, à titre personnel, je ne l’ai pas du tout trouvé chiant, ce 29 décembre 2011. Mais il faut avouer que je ne suis pas très joueuse. J’avais déjà usé de mon droit démocratique au commentariat participatif le 5 août 2009, pour signifier à Rue89 que, si eux s’ennuyaient, moi pas. Hier, pourtant, il m’a semblé que la date était encore plus mal choisie qu’il y a deux ans.
L’effroi…
En ce 29 décembre réputé chiant, en effet, les Restos du cœur ont annoncé qu’ils auraient du mal à boucler la saison 2011-2012 : la demande de repas dans leurs centres de distribution a crû de 5 à 8 % cette année. Effet collatéral de la crise, pour sûr.
Du coup, Frédéric Lefebvre, secrétaire d’Etat au Commerce et à l’Artisanat, enfila sa mine la plus grave pour annoncer sur France2 qu’il avait contacté les patrons de la grande distribution, de Casino à Carrefour, pour solliciter leurs dons au profit des Restos. Et oui, en France, à l’aube de 2012, les pouvoirs publics en sont réduits à organiser la charité, faute d’avoir su faire advenir la justice. Effet collatéral du progrès et de la sainte modernité, pour sûr.
Quand je dis cela, j’omets de parler de l’homme qui jonche le sol sous ma fenêtre chaque hiver depuis trois ans. Il vit et dort sur une bouche de métro de laquelle s’échappe une chaleur malodorante. Il se meut rarement et je l’ai souvent cru mort. Régulièrement, quelqu’un s’assure qu’il ne l’est pas. Dans le voisinage et par ce temps-ci, tout le monde est inquiet de voir grelotter cet amas vaguement humain. L’angoisse se lit dans le regard des riverains. Nous sommes comme glacés des froids, tant le fond de l’air effraie.
Par la force des baïonnettes…
On s’est un peu demandé, du coup, en ce 29 décembre supposé chiant, ce qu’était devenu le DALO, ce droit opposable au logement institué en 2008, en vertu duquel « toute personne qui a effectué une demande de logement et qui n’a pas reçu de proposition adaptée à sa demande (…) peut saisir une commission de médiation dans son département, puis exercer, dans certains cas, un recours devant le tribunal administratif ».
Ce doit être une menace drôlement efficace, à agiter sous le museau de bailleurs rétifs, la saisine d’une « commission de médiation ». Quant aux délais de réponse du tribunal administratif, ils garantissent un avenir faste aux bouches de métro dont émane sans discontinuer une tiédeur poisseuse et âcre.
Signalons toutefois la modification prochaine et bienvenue des principes du DALO. Le 1er janvier 2012 ne sera pas seulement le Jour de l’An, ni la date d’entrée en vigueur du quatrième taux français de TVA[2. Après la TVA à 19,6%, celle à 5,5%, et celle à 2,10%, voici venu le temps des rires et des chants, et de la TVA à sept pour cent], mais aussi celui de l’amendement du droit au logement. Désormais les « demandeurs en délai anormalement long » pourront faire jouer « la garantie de l’Etat ». Bigre ! A l’évidence, ça ne rigole plus. Nous sommes probablement à la lisière d’une très prochaine révolution. A compter de dimanche, il ne sera possible de nous (dé)loger que par la force d’un bail honnête !
Ou par le fil de l’épée
Pour certains, donc, en ce 29 décembre qualifié de jour chiant, il faisait froid et il faisait faim. D’aucuns ont donc décidé que, dans une ambiance aussi pourrie, il était préférable d’expirer.
Ce fut le cas de deux militaires français, tués en Afghanistan par un très mauvais compagnon d’armes de l’ANA (l’Armée Nationale Afghane). Les deux légionnaires sont respectivement les 77ème et 78ème soldats français morts dans la pampa centre-asiatique depuis le début du conflit en 2001. L’année qui s’achève aura par ailleurs été la plus meurtrière pour nos troupes, avec 26 décès.
Pour autant, le Ministre de la Défense a réaffirmé « les liens de confiance qui existent entre les soldats français et afghans et la volonté de la France de participer au développement de l’ANA ». C’est qu’il veut finir sa guerre, Gérard Longuet. Or nous ne sommes pas censés la perdre – et moins encore la gagner – avant 2014. Dès lors, inutile d’être pacifiste avant l’heure : militons pour l’épée dans le monde.
Un titre aussi fleuri pourrait annoncer une brève burlesque, voire comique. Le Colonel Jambon ! Une titraille qui claque pour un joyeux article de Noël, en nous résonnent les noms du Sapeur Camembert ou du Concombre masqué. Mais cette histoire n’est pas drôle et n’a rien d’un conte de Noël.
Le cadavre de Robert Jambon, 86 ans, a été retrouvé il y a quelques semaines par la gendarmerie nationale au pied du Monument aux morts de Dinan, dans les Côtes d’Armor. Militaire de carrière, Jambon avait été mobilisé dans nombre de conflits, dont celui d’Indochine qui l’avait conduit à combattre au côté des Hmong.
Ancien officier de Marine, le Colonel Jambon avait tenté, toute sa vie durant, de sensibiliser le grand public au sort dramatique de ce peuple minoritaire d’Asie, majoritairement chrétien et pro-occidental, victime d’un véritable génocide depuis l’avènement des régimes communistes au Vietnam et au Laos en 1975. Quand je dis que l’on a retrouvé le cadavre de Robert Jambon, je ne donne pas toute la mesure du drame. On est d’abord tombé sur son touchant mot d’adieu, tâché de sang, intitulé : « Ma dernière cartouche – Ultime combat pour une cause orpheline ». Texte dans lequel le vieux soldat revient longuement sur le sort de ses amis, persécutés dans l’indifférence.
Robert Jambon a précisé que son geste n’était pas un suicide, mais un acte de guerre « visant à secourir nos frères en danger de mort ». Le suicide – nous apprenait récemment je ne sais plus quelle étude – c’est pour les adolescents neurasthéniques, les poètes maudits et les vieillards atrabilaires chroniques; Jambon, lui, voulait faire éclater cette réalité scandaleuse : l’Occident ne sait pas porter une égale attention aux tragédies de tous les peuples. Rares ont été les occidentaux à s’inquiéter, en 2009, du sort de plus de 4000 Hmong rapatriés contre leur gré de la Thaïlande vers le Laos, et dont le sort est toujours incertain.
Les Hmong ont une croyance locale pittoresque selon laquelle l’homme reçoit trois âmes à la naissance : la première leur reste après la mort, la deuxième part vers le royaume de l’au-delà et la troisième est réincarnée. Pourquoi pas… Tout est possible… Bon voyage aux trois âmes de Robert Jambon ! Et joyeux Noël, Colonel !
On ne dira jamais à quel point la période des Fêtes est un moment difficile pour les personnes seules (vieux, misanthropes, électeurs du Nouveau Centre, lecteurs de poésies, dictateur en fin de règne). Baudelaire, déjà, remarquait à propos du Nouvel An, dans Le Spleen de Paris : « C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort. »
Le comble de la solitude, cependant semble aujourd’hui par un certain Vladimir P. de Moscou. Vladimir P est actuellement premier ministre après avoir été président mais il aspire à le redevenir en mars, après les récentes élections législatives moyennement cachères. Son peuple lui a fait savoir, par de conséquentes manifestations que cette façon d’envisager la démocratie était peut être hors de saison désormais. Le drame, c’est que Vladimir P. se déclare prêt au dialogue après avoir minimisé l’ampleur de la contestation. Mais figurez-vous que le pauvre homme, malgré les défilés dans les rues, vient d’avouer son désarroi et confie de manière très émouvante son égarement et son isolement : « Ecoutez, je ne sais même pas qui était là-bas. (…) Il n’y a personne à qui parler. »
Ne laissez pas Vladimir P. seul ! Envoyez lui vite un mot de soutien ou un colis à la Douma ou au Kremlin. La solitude, dans nos sociétés si cruelles, est l’affaire de tous.
Alors comme ça il faut s’offusquer. Dénoncer, quasi s’indigner. De quoi ? Mais enfin, de l’annonce du parachutage d’un certain nombre de personnalités dans des circonscriptions dont ils ne sont pas natifs, ou dans laquelle ils ne militent pas depuis 1912. C’est en tous les cas ce qui monte depuis quelques jours, alors que Jack Lang quitte le Pas-de-Calais pour une terre inconnue et que Claude Guéant, le ministre de l’Intérieur vient d’annoncer sa candidature aux législatives à Boulogne-Billancourt.
Reprenons, Jack Lang, 72 ans, a refusé de se présenter au vote des militants dans sa circonscription nordiste et est donc, sans terre d’élection fixe depuis quelques semaines. Lui assure que Hollande lui a promis qu’on ne pouvait se passer de lui, et qu’on lui trouverait une bonne terre prête à l’accueillir avec ses cols mao, ses costards Thierry Mugler et son rejécolor violine.
Et depuis les bonnes âmes socialistes hurlent : quoi on l’annonce dans le Jura, bouh on le voit rôder dans les Vosges, ahhh, le voici dans la Somme. Avec toujours cette phrase qui fait peur : il est parachuté, au mépris des militants locaux qui veulent eux un candidat légitime issu de leurs rangs, un brave kéké (ou Titi selon l’appellation locale contrôlée) local qui connaît le terroir mieux que sa poche. Certes, l’argument peut se défendre. Mais on voit bien que ce qui peut faire grincer dans la candidature de Lang, ce n’est pas le parachutage qui mépriserait le travail de fourmi de militants locaux.
C’est la candidature de Lang elle-même. Trop vieilli, usé, fatigué. Socialisme amateur de fête de la musique, d’un autre âge. Seulement, à gauche on n’ose jamais tellement aller jusqu’au bout de la logique. On ne tire pas contre son camp, on fait de l’ironie sur touitteur, c’est plus chic. D’ailleurs, nous ne sommes pas la dernière à faire des blagues à ce sujet.
Mais je le dis solennellement, si Jack Lang veut venir dans les Vosges, il est le bienvenu : d’abord il est né à Mirecourt (sous préfecture de la plaine), il a présidé aux destinées d’administrés d’origine modeste à Boulogne, et il habite place des Vosges à Paris. Voilà trop de signes ! Jack Lang avec nous.
Des parachutés, à gauche comme à droite, il y en a des palanquées : Mitterrand et la Nièvre, Guigou et la Seine-Saint-Denis, Ségolène Royal et La Rochelle pour la prochaine législature, François Hollande et la Corrèze. Merci de compléter la liste…
Moralement, quel est le problème ? Ne s’agit-il pas de trouver le meilleur élu pour le meilleur territoire ? S’il s’agit de prendre un accent et de dire « j’adooooore la tête de veau » au marché aux bestiaux de Saint-Christophe en Brionnais à 5 heures du matin, ce n’est pas une question de génétique familiale. Quoique pour aimer, ou feindre d’aimer ça, bon… C’est à la portée de la, ou du premier venu.
Et puis, le député n’est-il pas, le député de la Nation et non pas de sa circonscription microscopique ? Même si je sais bien que dans les faits, on s’intéresse aux agriculteurs quand ils constituent la majorité de vos électeurs, ou aux bobos si c’est le cas.
Il n’y a qu’un cas où le parachutage me défrise : quand on dégage un ou une élue de longue date d’une circo sûre pour mettre un ami d’un parti avec qui on a signé des accords électoraux. Genre Duflot à Paris, pour faire plaisir aux partenaires d’EE-Les Verts et leur permettre de faire leur entrée en grande pompe à l’Assemblée nationale, sans trop avoir à mouiller la chemise bio.
Enfin, examinons le cas du ministre de l’Intérieur, Claude Guéant qui vient d’annoncer sa candidature à Boulogne Billancourt, dans la 9ème circonscription des Hauts de Seine. François Bayrou, candidat Modem à la présidentielle a immédiatement dénoncé sur RTL « la stratégie de ces partis provisoirement dominants qui profitent de leur puissance supposée pour aller parachuter des candidats qui n’ont aucun lien avec le terrain qu’ils représenteront. » Aucun lien ? Diantre. Guéant a déjà fait savoir qu’il était très attaché à Boulogne, qu’il y a passé beaucoup de temps dans sa « vie d’adulte. » Dans deux minutes, il nous sort le nom de son bar PMU favori pour montrer qu’il n’ignore rien du territoire, ni du Monoprix de Marcel Sembat.
A gauche d’ailleurs, la hiérarchie du PS ne critique pas le parachutage : on se félicite plutôt qu’un ministre, grand haut fonctionnaire, aille se frotter au suffrage universel. Y compris dans une zone où on ne craint pas les tirs de DCA…
L’UMP annoncera ses candidats pour les législatives le 28 janvier, au PS c’est quasi bouclé sauf quelques cas encore en débat (comme celui de Lang donc). D’ici là amis parachutés, repassez bien votre matériel, pliez le soigneusement, une fois sorti de l’avion en cas de pépin, seul Saint Michel peut vous venir en aide. Mais avec un petit effort de gentillesse, une pointe d’accent –y compris dans le 92- et ce qu’il faut d’autorité, dans quelques années, on racontera que votre grand-mère déjà arpentait le marché local pour vendre ses œufs au petit matin. Un joli chapitre du roman politique familial local, que personne ne prendra soin de vérifier. On est en France, il ne faut pas l’oublier.
L’homme, par la parole, a pris possession du monde. D’Adam nommant les plantes et les bêtes jusqu’à l’entomologiste conférant son propre nom à une nouvelle espèce, l’homme imita ce geste, extrapolant les cycles cosmiques et célébrant une dramaturgie éternelle au cours de ses différentes fêtes.
Ainsi l’homme païen, dans nos contrées, murmurait-il quelque chose au solstice d’hiver, égorgeant un taureau à Mithra au nom du soleil invaincu ou célébrant la renaissance de l’astre à la fête celtique de Yule. L’homme païen murmurait le secret de la vie triomphant au cœur de la mort. Déjà, il illuminait les arbres.
L’homme chrétien alla jusqu’à proférer clairement que le Verbe – à l’origine de ses propres murmures- était la vie. Dès lors, c’est le mystère de cette vie pure et flamboyante osant revêtir l’épaisseur nocturne de la chair qu’il fêta à cet endroit du cycle. Du plus intime de cet homme à l’au-delà du monde s’étirait ainsi la chaîne du Logos.
L’homme contemporain, lui, n’a plus que quelques slogans creux en bouche. Il respecte l’agenda comme le code de la route : en accomplissant son devoir social. Il fait la queue derrière ses semblables parmi des étalages scintillant de mille diodes électriques. Quelle ascèse harassante que son « Noël » devenu une « fête de fin d’année » pour ne pas désespérer les saintes minorités, et maintenu bien que vidé de sens, pour ne pas désespérer les marchands.
Jusque là permanait malgré tout un vague écho de sens à ces actes, un feedback de sacralité, par l’effet de dépense qu’autorisaient ces restes de rite, une dépense dégagée de l’utilitarisme, une possibilité d’offrande, une louange à l’innocence s’emparant du mystère… Mais ces traces d’un ancien mode de relation au monde ne tenaient plus que parce que la machine consumériste les laissait perdurer à l’état d’écorces.
Depuis quelque temps, la machine crisse. L’homme contemporain en est réduit à compter. Ses fêtes ne lui paraissent plus qu’une obligation sociale, un folklore qui l’humilie parce qu’il n’a même plus les moyens de l’honorer correctement. Faute de sève financière, l’écorce se trouve réduite en poudre. L’absence de sens est patente et l’homme actuel n’est désormais qu’un chiffre n’ayant plus les ressources de compter jusqu’à lui-même.
Ô hypocrite acheteur, mon semblable, mon frère, je t’ai vu, encombré de paquets, immobile, perdu dans le long roulis des escalators ! J’ai surpris tes songes secrets qui tous exhalent une fragrance d’apocalypse.
« Le retour au zéro initial » se marmonnait en toi. Ce « retour au zéro initial » porterait peut-être la surprise d’un minimum de sens : la mutation des chiffres en lettres, fût-ce au prix de la pire catastrophe… J’ai senti, mon semblable, comme elle te grisait sourdement, cette prospective de fin du monde, dusses-tu la nourrir par les plus ridicules spéculations aztèques.
Alors, mon frère, je t’ai offert ces mots de Baudelaire glissés à l’improviste dans ton sac plastique constellé. J’espère qu’ils t’ont plu, hypocrite acheteur.
« Le monde va finir », était-il écrit sur la page déchirée que tu portes maintenant avec toi, « Le monde va finir ; la seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? »
Si les guerres ont pour principal avantage de nous amener à réviser nos connaissances en géographie, les crises financières, elles, nous incitent à relire de bon vieux classiques comme Adam Smith, Ricardo, Schumpeter, Keynes ou Milton Friedman. Mais aussi à en découvrir de nouveaux, Joseph E. Stiglitz ou Robert Barro, par exemple. Stiglitz séduit plutôt les altermondialistes, Robert Barro les libertariens. Ils figurent tous deux dans le peloton de tête des économistes les plus influents. À ce titre, quand ils se penchent sur leur boule de cristal pour prédire ce qui nous attend en 2012, nous sommes certes dubitatifs, mais en élèves studieux très attentifs.
Tous deux sont d’accord sur le fait que l’année qui s’achève est bien meilleure que celle qui s’annonce. Stiglitz ne cache pas son pessimisme. 2012 pourrait, entre autres, être l’année au cours de laquelle l’expérience de l’euro prendra fin, « ce qui marquera le début d’une phase nouvelle et plus effrayante de la pire calamité économique du monde en 75 ans. » Ce que redoute Stiglitz est que son pessimisme soit excessif. Rassurons-le : on se trompe rarement en pariant sur le pire.
Robert Barro qui n’est guère plus optimiste, pense que les dépenses sociales en cas de victoire de la gauche, auront un effet à peu près nul sur la croissance : la protection de l’environnement et la lutte contre les inégalités de revenus sont des chimères qu’Eva Joly et François Hollande devraient oublier au plus vite.
Hélas pour nous, la classe politique n’a qu’une manière d’exister et de se valoriser : accroître chaque année la liste des » droits » garantis par l’État providence qui, bien sûr, n’est pas en mesure de les financer. La France est un cas d’école toujours surprenant pour l’étranger – j’en suis un – qui y vit : le droit à l’éducation, à un logement, à des études supérieures, à des congés payés, à des congés parentaux, à des soins médicaux, à des voitures de qualité, à une retraite, à des prêts à taux zéro….et j’en passe, donne le tournis. La liste est interminable et se fonde sur une illusion, car rien n’est jamais acquis. Bref, plutôt que de croire dans la dépense à crédit pour stimuler la demande et l’emploi, il serait préférable d’exhorter les Français à nager sans vouloir à tout prix s’accrocher à la bouée percée de l’Europe.
À partir d’analyses totalement opposées, Stiglitz et Barro parviennent à la même conclusion : 2012 sera l’année de tous les dangers. Il est rassurant, intellectuellement tout au moins, de voir que deux des plus éminents économistes voient la même chose dans leur boule de cristal. Il est vrai que quiconque s’intéresse de près ou de loin à l’économie abondera dans leur sens. Jouer à se faire peur restera encore longtemps le privilège des nations riches. Tout au moins est-ce le vœu que nous formulons pour 2012.
Des jeunes filles en slip et soutien gorge chahutent en attendant leur tour à la visite médicale dans le couloir d’un lycée. Elles se ressemblent toutes : 16-17 ans, cheveux longs, jolies silhouettes, avec chacune ce ventre plat tout neuf qu’aucune grossesse n’a encore abîmé. De grossesse, il va pourtant en être question très vite quand Camille, l’une des élèves, balance à la doctoresse avant de partir : « Je crois que je suis enceinte ». A partir de là, une véritable épidémie de grossesses va s’abattre sur le lycée, 14 adolescentes en tout. Cette histoire a vraiment eu lieu à Gloucester, aux USA, en 2008 et les sœurs Delphine et Muriel Coulin en ont fait leur premier film, 17 filles. Parler de filles, de lycée et de sexe au cinéma est un exercice périlleux. Difficile d’éviter les pièges du psychologique, du social, du mièvre ou du vulgaire. Ici, les réalisatrices les contournent tous.
Grâce au choix de Lorient, d’abord, leur ville d’origine, où se déroule l’histoire. Lorient, détruite par la guerre et dont on a cru, une fois reconstruite en barres dans les années 50, qu’elle allait créer de l’avenir. Aujourd’hui, Les jeunes filles s’y ennuient et n’imaginent pas de futur. On les voit affalées sur leur lit dans leur chambre d’enfant, déjà trop adultes, mais pas complètement ou dans un square désert, quand elles traînent sur un tourniquet d’enfants. « Et si on allait en centre ville ? – Mais on y est en centre ville ! » Tout est dit. Pour jouer, il y a l’océan, bordé de hautes dunes où l’on se cache de la prof de gym qui oblige à un jogging stupide.
Sur la plage, on allume des feux de camp le soir avec les garçons. On enflamme le ballon, c’est dangereux et plus marrant. Et il y a les bains de mer rapides parce qu’on tremble de froid.
Mais les vagues d’ennui et de solitude reviennent vite, dans des familles ni pires ni meilleures que d’autres. Dans ces familles, on ne compense pas les manques à coup de leçons de violon ou d’équitation. On est dans la middle class, comme ils l’appellent de l’autre coté de l’océan. Entre bistrotiers ou infirmières, on ne roule pas sur l’or mais ce n’est pas la misère. Sauf que les filles ne veulent pas de cette vie pour plus tard et elles ont bien envie de se rebeller, mais comment ?
Alors, après l’annonce de la grossesse accidentelle de Camille, c’est parti. Elles vont pouvoir donner une forme à leur révolte : des ventres ronds. Des bébés. Pour les aimer et les éduquer autrement. Et ensemble. Pas chacune dans son coin. Inventer d’autres formes de solidarité et d’entraide. Elles vont se les faire faire par n’importe qui, peu importe. Pendant les fêtes dans les dunes, ce sera facile…
Elles signent un pacte de solidarité totale. Toutes pour une, une pour toutes. Avec des fous rires de gamines, voilà les petites mousquetaires qui caressent bientôt leur gros ventre.
Pourquoi une adolescente veut un bébé ? Pour se recréer en mieux ? Parce que le monde l’effraie par sa cruauté ? Parce que rien ne dure et « qu’au moins elle sera sûre d’être aimée par quelqu’un pour toujours » comme l’explique l’une d’entre elles.
Le tour de force des réalisatrices est de ne donner qu’un point de vue, celui des 17 filles. On ne sait rien des autres élèves du lycée, leur avis n’a aucune importance. Bien sûr, on entend l’incompréhension, la protestation et l’affolement des adultes, éducateurs et parents à propos de ces grossesses folles, mais en vitesse, comme si c’était trop tard. Quant aux garçons géniteurs, leur absence accroît le trouble et l’intensité du film. Les filles se fichent des garçons, elles ne cherchent pas leur amour, n’y croient pas, ils ne les intéressent que pour les engrosser. C’est une affaire entre elles, point.
Cadrage serré, peaux des ventres tendus filmées à la loupe, nous sommes dans l’intime et tendus nous aussi, car on pressent que rien ne va se passer comme prévu. Une inquiétude soulignée par la protection inattendue de son frère envers Camille, un soldat revenu d’Afghanistan. Vidé. Il regrette son choix « d’aller tuer des gens qui ne nous ont rien fait ». Il a appris que la vie ne tient qu’à un fil. Son espoir, son salut semblent dépendre à présent du ventre plein de sa sœur.
17 filles est un film étrange, comme l’est un conte. On y croit, même si ça paraît peu plausible, par la force de son point de vue linéaire. Parce qu’il n’y a pas de fausses notes. Jusqu’à la BO rock qui donne envie de danser avec ces gamines, grâce à des comédiennes formidables, surtout la frêle Yara Pilartz, adorable tanagra symbolisant la fragilité de ces filles obstinées.
Même si la majorité d’entre nous se verra épargner la dure épreuve de passer le réveillon de la Saint-Sylvestre avec une porteuse de prothèses mammaires produites par un ancien charcutier, la cérémonie des vœux à la famille et aux amis risque d’être passablement pénible.
Comment, en effet, souhaiter une bonne année à son prochain lorsqu’un minimum de lucidité prospective nous oblige à ce constat désolant : 2012 devrait être encore plus moche que 2011 ?
Pour fonder cette affirmation, nous nous appuierons uniquement sur des processus déjà en mouvement, dont l’évolution est raisonnablement prévisible dans les douze prochains mois. Tremblements de terre, tsunamis, éruptions volcaniques ou autres catastrophes naturelles, dont il serait bien surprenant qu’aucune d’entre elles ne survienne l’an prochain ne viendront qu’ajouter une touche d’horreur à un tableau déjà bien sombre.
Commençons par la crise de l’euro. Les dirigeants des pays de l’Union européenne ont soigneusement évité d’adopter l’un ou l’autre des deux types de remèdes susceptibles de mettre fin à la descente aux enfers de la monnaie unique depuis le déclenchement de la crise grecque. L’Allemagne s’oppose toujours à faire de la BCE le « prêteur en dernier ressort » des Etats de la zone euro, à l’image de la FED américaine ou de la Banque d’Angleterre. Elle ne veut pas garantir les dettes des « cigales » des pays méditerranéens (et de l’Irlande) avec les surplus de liquidités fournis par ses excédents commerciaux. Comme Berlin n’est pas près de changer d’avis[1. Même si les sociaux-démocrates remplacent Angela Merkel au pouvoir à Berlin en 2013, ils ne seront pas en mesure de faire accepter la solidarité financière paneuropéenne à une opinion allemande farouchement hostile à ce principe.], l’autre solution est celle préconisée par un groupe d’économistes dans une tribune publiée par Le Monde, qui propose de sortir en bon ordre de la monnaie unique. Ils sont traités de fous dangereux par les gens du « mainstream » politique et économique. Alors, on en reste aux demi-mesures et aux usines à gaz mises en place à la suite des multiples « sommets de la dernière chance » de l’Union européenne, dont l’efficacité est équivalente à celle des bouts de fil de fer destinés à maintenir provisoirement en place un pot d’échappement qui se fait la malle. En conséquence, l’hypothèse d’une implosion incontrôlée de l’euro en 2012 n’est pas à exclure. Prosit Neujahr !
« Allons, allons ne nous laissons pas abattre ! » rétorqueront les optimistes de la volonté aux schtroumpfs grognons dont je me fais ici l’interprète, « Cette nouvelle année peut-être aussi celle d’un nouvel élan provoqué par l’élection présidentielle française avec soit une alternance salvatrice, soit un Sarko nouveau ayant enfin compris comment on fait président…».
Imaginons donc les trois scénarios les plus probables à la suite de l’élection présidentielle et des législatives, dans l’ordre de vraisemblance décroissante. François Hollande est élu, et il obtient une courte majorité de députés de gauche (PS, Verts, PRG, Front de gauche). Homme de compromis et de synthèse il est et restera, car il n’y a aucune raison que son entrée à l’Elysée le métamorphose en renverseur de tables. Le harcèlement des Verts, tel qu’on peut déjà l’observer dans les conseils régionaux, ne cessera pas un instant et sera d’autant plus efficace que la vingtaine de députés qu’ils auront extorqués au PS sera indispensable pour construire des majorités, comme c’est déjà le cas au Sénat. Psychodrame assuré à tous les étages.
Deuxième hypothèse : Nicolas Sarkozy réussit, grâce à une énergie et un sens politique que tout le monde lui reconnaît, un rétablissement miraculeux de sa situation politique, et se voit accorder un second mandat. Une fois l’euphorie de la victoire passée, et écoulés les quelque mois où il pourra vraiment agir en patron incontesté de sa majorité, la perversité des institutions donnera toute sa mesure : son camp se divisera inexorablement dans la perspective de la présidentielle de 2017. La droite se transformera en une pétaudière dont on a déjà n avant-goût avec ses pitreries parisiennes. D’ailleurs, dans la Vème République les seconds mandats, comme les histoires d’amour, finissent mal en général.
Enfin, qui pourrait définitivement exclure que Marine Le Pen soit présente au deuxième tour de la présidentielle ? En 2002, en décembre, Jean-Marie Le Pen plafonnait autour de 10% des intentions de vote dans les sondages… Est-il nécessaire de décrire les conséquences d’un tel événement ? D’imaginer la répétition de la « quinzaine antifasciste » d’avril-mai 2002 ? Le dernier refuge des disciples de Candide sera alors de faire valoir que l’on a de toute façon échappé au pire, une campagne présidentielle avec un DSK rattrapé par ses frasques libidinales dans la dernière ligne droite.
Un coup d’œil lancé au delà de nos frontières n’est pas de nature à nous ramener à une vision moins sombre de l’avenir proche. Qui peut aujourd’hui raisonnablement penser que les « printemps arabes » vont accoucher d’une année, suivie d’autres, de liberté et de prospérité pour les peuples débarrassés des despotes ? Il faudrait pour cela que les islamistes tunisiens, égyptiens ou libyens aient dans leur boite à outils idéologique les instruments capables de faire sortir leur pays du retard économique ou de la malédiction de la rente pétrolière accaparée par quelques uns. Or ce n’est pas avec la charia et l’exclusion des femmes de l’espace social et productif que l’on devient un « émergent » !
Le conflit israélo-arabe, dont pourtant tous les éléments du règlement sont depuis longtemps sur la table restera gelé, car il manque l’essentiel : la confiance entre les protagonistes. Enfin, quelque soit le résultat de l’élection présidentielle aux Etats-Unis en novembre, on peut être assuré qu’Obama II ou le républicain qui le remplacerait à la Maison blanche réduira au strict minimum son intervention dans les affaires du monde pour se consacrer aux problèmes intérieurs. Et pendant ce temps-là, les Irakiens se massacreront allégrement entre eux, comme les Syriens s’ils arrivent à chasser le clan Assad, et la nuit talibane retombera sur l’Afghanistan. Le seul pôle de paix et de stabilité se situera alors dans l’Antarctique, mais le bonheur par moins quarante, est-ce bien raisonnable ?
Alors il n’est pas interdit de traiter d’inconscient ou d’hypocrite celui ou celle qui vous souhaitera la bonne année le 31 à minuit pétante, à moins qu’il ou elle ne précise que ces vœux ne concernent que votre santé physique et mentale pour l’année à venir.
Kate Winslet, Jody Foster, John Christopher Reilly et Christoph Waltz, dans Carnage
Adapté du Dieu du carnage, pièce de Yasmina Reza créée en 2008 au Théâtre Antoine à Paris, le nouveau long métrage de Roman Polanski est un chef-d’œuvre d’une grande intelligence et d’une subtilité maligne. C’est une comédie noire d’une rare méchanceté, un film réjouissant, caustique et drôle.
Il nous raconte la rencontre de deux couples à la suite d’un fait divers banal: le fils des uns (les Cowan) a cassé deux incisives et défiguré à coups de bâton le fils des autres (les Longstreet). Superbement interprété par un quatuor d’acteurs justes et brillants, Kate Winslet (Nancy Cowan) est une femme travaillant dans les affaires, stupide, frivole et irréfléchie, Christoph Waltz (Alan Cowan) est un avocat cynique, un goujat magnifique, Jodie Foster (Penelope Longstreet) est austère et rigide, obsédée par l’idée du bien, de la justice et de l’équité morale, et John C. Reilly (Michael Longstreet), représentant en objets domestiques, un couard qui tente d’éviter tous conflits.
Les Cowan viennent chez les Longstreet, pour pacifier la situation. Dès lors Polanski nous entraine dans un huis clos étouffant et anxiogène. Les quatre adultes ne quittent plus l’appartement des Longstreet, et après une série de premiers échanges mielleux et suintant l’hypocrisie, survient une succession de scènes où les alliances et les ruptures se font et se défont à mesure que chacun se dévoile. Lâcheté et mépris, cynisme et lassitude, arrogance et haute estime de soi font éclater les conventions de bon aloi affichées par ces deux couples de la bourgeoisie new-yorkaise. Comme aimanté par une force pulsionnelle de nuisance, de contamination du mal, les deux couples ne peuvent quitter l’appartement. Chaque fois que les Cowan, sur le point de partir, sont sur le pallier, une réplique de l’un ou de l’autre des protagonistes relance la dispute et les quatre personnages rentrent de nouveau dans le logement. Polanski organise de main de maître la circulation des acteurs, évitant le piège du théâtre filmé lié à ce type de projet par un cadrage cinématographique acéré.
Personne n’est épargné dans ce film d’une grande justesse sur la noirceur des êtres humains. C’est une vision à des années lumières de « L’empire du bien ». Les réparties d’Alan, l’avocat et celles mutines de Michael contre l’envahissante soif de justice de sa femme, éternelle indignée et militante des droits de l’homme sont cinglantes. La scène du portable d’Alan jeté dans l’eau d’un vase est un summum de cruauté, tant l’intéressé semble anéanti.
On retrouve dans cette farce sombre tout l’univers du mal selon Polanski, un mal qui hante son cinéma depuis Le Couteau dans l’eau jusqu’à Ghost Writer en passant par Répulsion, Rosemary Baby ou Le Locataire. Carnage est décidément une bonne nouvelle : la méchanceté est enfin de retour dans notre paysage cinématographique actuellement bien englué dans les bons sentiments, tendance Intouchables.
Carnage (la jubilation du mal), Roman Polanski avec Jodie Foster, John C. Reilly, Christoph Waltz, Kate Winslet – 1H20
A comme AAA. En 2011, les économistes ont pris le pouvoir. Crise, krach, chaos, que le grand cric nous croque… les économistes sont partout, et entreprennent de nous aider à conserver un mystérieux « triple A » que l’on ignorait posséder jusqu’à présent. Ils trustent le débat public, les plateaux de télé, les pages débat des journaux et que sais-je encore. Ils arrivent, en sous-main, à la tête du gouvernement de plusieurs pays, et nous réapprennent à vivre, penser, dormir et faire nos lacets. Yann Arthus-Bertrand nous avait fait croire que la fin du monde viendrait des colères du climat. Grave erreur. Les nouveaux faiseurs d’Armageddon sont les agences de notation. Amusant.
B comme béchamel. Bernard-Henri Lévy, qui se prend pour Malraux mais écrit comme Didier Barbelivien, a à lui tout seul libéré la Libye du joug de l’ignoble Kadhafi, grâce à son bronzage et un opinel n°8. Voilà ce que les livres d’Histoire raconteront à nos enfants dans quelques années. On badine, mais la mauvaise nouvelle de 2012 c’est qu’un nouveau film du philosophe est attendu, narrant son épopée : Libya. Ainsi, vous serez prévenus…
C comme cancer. Le président vénézuélien Hugo Chavez jette un pavé dans la mare : le cancer s’inoculerait comme un virus. Dans un discours prononcé devant des soldats, il a trouvé « très bizarre » que plusieurs chefs d’état sud-américains – dont lui-même… – aient développé simultanément des cancers (c’est le cas de la présidente argentine Cristina Kirchner, du président du Paraguay Fernando Lugo, de l’ex-président brésilien Lula et de Dilma Rousseff qui lui a succédé). C’est « difficilement explicable selon les lois de probabilité » a-t-il déclaré, pointant un éventuel complot américain : « Serait-il étrange qu’ils aient développé une technologie pour inoculer le cancer sans que personne ne soit au courant ? » Et si l’Oncle Sam avait aussi sournoisement commandité la mort du Président Pompidou et de Pierre Desproges ? Étonnant non ?
K comme Kate Middleton. En avril, le Prince William d’Angleterre épouse bruyamment – et devant les caméras frétillantes du monde entier – la jeune Kate M., à l’insoupçonné postérieur romanesque et avantageux. Elton John applaudit. Mais John Lennon l’ignore, car mort. Il ne restera que des photos étrangement tristes de cette longue cérémonie de mariage au glamour absent. Et puis ce cul, oui…mais surévalué !
M comme Marine. Le Front National change de tête d’affiche. Jean-Marie Le Pen, épuisé par des siècles de mauvais jeux-de-mots et de coups médiatiques vaseux, prend sa retraite imméritée et cède sa place à sa fille Marine pour l’élection présidentielle de 2012. Qu’elle amorce d’ailleurs très sagement… On ne recense aucun dérapage notable pour l’instant. Les médias s’ennuient profondément de sa fade blondeur. Point de référence embarrassante à l’histoire de la Seconde guerre mondiale, point de saillies provocantes, un discours lisse comme sa chevelure. Les journalistes acceptent de dîner à sa table, et la question de la « fréquentabilité » de ses idées nationalistes semble ne plus se poser… Une page se tourne, et la gauche – malgré les gesticulations verbales distrayantes de Jean-Luc Mélenchon – n’est certainement pas près de récupérer l’électorat ouvrier capté par la petite entreprise des Le Pen, père et fille. C’est rude.
N comme nucléaire. Mars. Un séisme d’une magnitude de 8.9 frappe le Japon, provoquant un raz de marée qui causera plus de 20.000 morts. Les jours suivants, l’océan ne cessera cruellement de rejeter des corps. La centrale nucléaire de Fukushima est frappée et plusieurs réacteurs surchauffent, détruisant des bâtiments. La situation est maîtrisée mais la psychose ne s’arrête pas aux frontières. Les Français, eux, oublient de pleurer les morts du tsunami, préférant alimenter un débat boueux sur le nucléaire. Certes, les écolos prétendent pouvoir faire rouler les TGV avec des énergies vertes… mais à quelle vitesse ?
O comme Or. Le propre des dictateurs sanguinaires est d’avoir un goût effroyable. Le dictateur, en général, aime ce qui est clinquant, ce qui brille, ce qui étincèle… bref, ce qui est moche. Ainsi, les supplétifs libyens – à moins qu’il ne s’agisse de mercenaires américains – qui ont abattu le Colonel Kadhafi (c’est quoi ces pays incertains où l’on ne devient jamais Général… ?) ont eu la surprise de trouver un ridicule révolver en or massif au poing du filou. Une arme d’origine belge, mais pas en chocolat, qui ne peut manquer de faire songer à l’univers de James Bond et son légendaire « golden gun » de 1974, dans le film L’Homme au pistolet d’or. N’importe quoi…
P comme printemps. Mohamed Bouazizi, un marchand ambulant tunisien se suicide au cœur de l’hiver, se disant harcelé par la police locale. Implacable machine à fabriquer des icônes, la « Révolution » fait de Mohamed un héros. Mais à l’hiver succède le printemps, et les rues de plusieurs pays arabes (Tunisie, Libye, Egypte…) s’embrasent. Le peuple exige le retrait des dictateurs moisis qui avaient fait main basse sur ces Etats. Ces péripéties nous valent un édito fascinant de mièvrerie de Laurent Joffrin, dans Libération, qui commence par : « Lénine avait raison » et se termine par : « Une grande lumière vient soudain d’Orient. Nous assistons à un lever de soleil. » Depuis, les Ben Ali, Moubarak et autres Kadhafi sont partis mais les islamistes sont arrivés au pouvoir. Pardon, il convient de dire (c’est plus doux) « islamistes modérés », voire « islamo-conservateurs ». Et pas touche à l’algérien Bouteflika, lui il est gentil.
R comme Ruby. Novembre. Silvio Berlusconi, 75 ans, se retire enfin de la vie politique italienne après plusieurs décennies de règne, émaillées de scandales ridicules. D’Italie nous est parvenu un mot nouveau : la Bunga Bunga, partie sexuelle festive impliquant de très jeunes femmes en compagnie d’un président du conseil Italien. Les Français, qui ont gardé un excellent souvenir de la chaîne de télé poubelle La 5 naguère lancée dans l’hexagone par Berlusconi avec la complicité de François Mitterrand sont inconsolables, comme la petite Ruby…
T comme Turquie. Décembre. En pleine tourmente relative à la loi française condamnant la négation du génocide arménien, nous parvient une fascinante dépêche AFP de noël, depuis les confins de la lointaine Turquie : « Un imam (nous dit-on) accuse le Père Noël de ne pas être honnête ». En effet, explique t-il, « Le Père Noël s’introduit par les fenêtres et les cheminées. S’il était quelqu’un d’honnête, il entrerait par la porte, chez nous il en va ainsi ». Süleyman Yeniçeri, imam de Kesan, sera privé de cadeaux pour cette déclaration si incongrue ! Et débile.
Hier,Rue89 a décidé que le 29 décembre 2011 serait le jour le plus chiant de l’année. D’habitude, ils décrètent plutôt cela en août, mais cette fois-ci, ils étaient à la bourre.
A moins qu’ils n’aient pas un seul journaliste sous la main en ce joyeux entre-deux-fêtes. C’est sans doute pour cela – et aussi parce que « la récréation est devenue participative » – qu’ils ont choisi de mettre à contribution les « twittos »[1. Ainsi appelle-t-on les utilisateurs du réseau social Twitter]. Ils les ont en effet mis à contribution pour démontrer combien ce jour était chiant, au moyen du hashtag (mot-clé) #jourchiant. Après tout, pourquoi pas. Il paraît que tout ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Cent quarante signes devaient donc suffire pour exprimer les quelques bribes nécessaires à cet OCNI (Objet Communicationnel Non Identifié) finalement constitué d’une suite de twitts anonymes que l’on baptisa « article de presse » avec toute la componction nécessaire.
Pourtant, à titre personnel, je ne l’ai pas du tout trouvé chiant, ce 29 décembre 2011. Mais il faut avouer que je ne suis pas très joueuse. J’avais déjà usé de mon droit démocratique au commentariat participatif le 5 août 2009, pour signifier à Rue89 que, si eux s’ennuyaient, moi pas. Hier, pourtant, il m’a semblé que la date était encore plus mal choisie qu’il y a deux ans.
L’effroi…
En ce 29 décembre réputé chiant, en effet, les Restos du cœur ont annoncé qu’ils auraient du mal à boucler la saison 2011-2012 : la demande de repas dans leurs centres de distribution a crû de 5 à 8 % cette année. Effet collatéral de la crise, pour sûr.
Du coup, Frédéric Lefebvre, secrétaire d’Etat au Commerce et à l’Artisanat, enfila sa mine la plus grave pour annoncer sur France2 qu’il avait contacté les patrons de la grande distribution, de Casino à Carrefour, pour solliciter leurs dons au profit des Restos. Et oui, en France, à l’aube de 2012, les pouvoirs publics en sont réduits à organiser la charité, faute d’avoir su faire advenir la justice. Effet collatéral du progrès et de la sainte modernité, pour sûr.
Quand je dis cela, j’omets de parler de l’homme qui jonche le sol sous ma fenêtre chaque hiver depuis trois ans. Il vit et dort sur une bouche de métro de laquelle s’échappe une chaleur malodorante. Il se meut rarement et je l’ai souvent cru mort. Régulièrement, quelqu’un s’assure qu’il ne l’est pas. Dans le voisinage et par ce temps-ci, tout le monde est inquiet de voir grelotter cet amas vaguement humain. L’angoisse se lit dans le regard des riverains. Nous sommes comme glacés des froids, tant le fond de l’air effraie.
Par la force des baïonnettes…
On s’est un peu demandé, du coup, en ce 29 décembre supposé chiant, ce qu’était devenu le DALO, ce droit opposable au logement institué en 2008, en vertu duquel « toute personne qui a effectué une demande de logement et qui n’a pas reçu de proposition adaptée à sa demande (…) peut saisir une commission de médiation dans son département, puis exercer, dans certains cas, un recours devant le tribunal administratif ».
Ce doit être une menace drôlement efficace, à agiter sous le museau de bailleurs rétifs, la saisine d’une « commission de médiation ». Quant aux délais de réponse du tribunal administratif, ils garantissent un avenir faste aux bouches de métro dont émane sans discontinuer une tiédeur poisseuse et âcre.
Signalons toutefois la modification prochaine et bienvenue des principes du DALO. Le 1er janvier 2012 ne sera pas seulement le Jour de l’An, ni la date d’entrée en vigueur du quatrième taux français de TVA[2. Après la TVA à 19,6%, celle à 5,5%, et celle à 2,10%, voici venu le temps des rires et des chants, et de la TVA à sept pour cent], mais aussi celui de l’amendement du droit au logement. Désormais les « demandeurs en délai anormalement long » pourront faire jouer « la garantie de l’Etat ». Bigre ! A l’évidence, ça ne rigole plus. Nous sommes probablement à la lisière d’une très prochaine révolution. A compter de dimanche, il ne sera possible de nous (dé)loger que par la force d’un bail honnête !
Ou par le fil de l’épée
Pour certains, donc, en ce 29 décembre qualifié de jour chiant, il faisait froid et il faisait faim. D’aucuns ont donc décidé que, dans une ambiance aussi pourrie, il était préférable d’expirer.
Ce fut le cas de deux militaires français, tués en Afghanistan par un très mauvais compagnon d’armes de l’ANA (l’Armée Nationale Afghane). Les deux légionnaires sont respectivement les 77ème et 78ème soldats français morts dans la pampa centre-asiatique depuis le début du conflit en 2001. L’année qui s’achève aura par ailleurs été la plus meurtrière pour nos troupes, avec 26 décès.
Pour autant, le Ministre de la Défense a réaffirmé « les liens de confiance qui existent entre les soldats français et afghans et la volonté de la France de participer au développement de l’ANA ». C’est qu’il veut finir sa guerre, Gérard Longuet. Or nous ne sommes pas censés la perdre – et moins encore la gagner – avant 2014. Dès lors, inutile d’être pacifiste avant l’heure : militons pour l’épée dans le monde.
Un titre aussi fleuri pourrait annoncer une brève burlesque, voire comique. Le Colonel Jambon ! Une titraille qui claque pour un joyeux article de Noël, en nous résonnent les noms du Sapeur Camembert ou du Concombre masqué. Mais cette histoire n’est pas drôle et n’a rien d’un conte de Noël.
Le cadavre de Robert Jambon, 86 ans, a été retrouvé il y a quelques semaines par la gendarmerie nationale au pied du Monument aux morts de Dinan, dans les Côtes d’Armor. Militaire de carrière, Jambon avait été mobilisé dans nombre de conflits, dont celui d’Indochine qui l’avait conduit à combattre au côté des Hmong.
Ancien officier de Marine, le Colonel Jambon avait tenté, toute sa vie durant, de sensibiliser le grand public au sort dramatique de ce peuple minoritaire d’Asie, majoritairement chrétien et pro-occidental, victime d’un véritable génocide depuis l’avènement des régimes communistes au Vietnam et au Laos en 1975. Quand je dis que l’on a retrouvé le cadavre de Robert Jambon, je ne donne pas toute la mesure du drame. On est d’abord tombé sur son touchant mot d’adieu, tâché de sang, intitulé : « Ma dernière cartouche – Ultime combat pour une cause orpheline ». Texte dans lequel le vieux soldat revient longuement sur le sort de ses amis, persécutés dans l’indifférence.
Robert Jambon a précisé que son geste n’était pas un suicide, mais un acte de guerre « visant à secourir nos frères en danger de mort ». Le suicide – nous apprenait récemment je ne sais plus quelle étude – c’est pour les adolescents neurasthéniques, les poètes maudits et les vieillards atrabilaires chroniques; Jambon, lui, voulait faire éclater cette réalité scandaleuse : l’Occident ne sait pas porter une égale attention aux tragédies de tous les peuples. Rares ont été les occidentaux à s’inquiéter, en 2009, du sort de plus de 4000 Hmong rapatriés contre leur gré de la Thaïlande vers le Laos, et dont le sort est toujours incertain.
Les Hmong ont une croyance locale pittoresque selon laquelle l’homme reçoit trois âmes à la naissance : la première leur reste après la mort, la deuxième part vers le royaume de l’au-delà et la troisième est réincarnée. Pourquoi pas… Tout est possible… Bon voyage aux trois âmes de Robert Jambon ! Et joyeux Noël, Colonel !