Anamaria Vartolomei et Isabelle Huppert sur l'affiche de My Little Princess

Roselyne Bachelot est ministre des Solidarités et de la Cohésion Sociale. On pourrait penser, par temps de gros vent économique, qu’il s’agit d’un poste clé dans un gouvernement de combat contre les tornades à répétitions qui ravagent l’Europe. C’est vrai, pour être de droite, on n’en est pas moins homme (ou femme) avec un cœur gros comme ça, coeur dont on sait depuis Giscard que la gauche n’a pas le monopole. La solidarité, la cohésion sociale, quand la rigueur s’abat sur le pays et dit, comme L’Héautontimorouménos de Baudelaire : « Je te frapperai sans colère/Et sans haine, comme un boucher », ce devrait même être une ardente préoccupation. Le pays était déjà assez fragmenté avant par les inégalités, alors imaginez un peu après.

En même temps, pour corriger par un peu de social la violence du choc, il faut faire de la politique. Et pour faire de la politique, il faut des moyens. Mais comme il n’y a plus de moyens, on ne fait plus de politique. On attend en serrant les fesses que ça passe et on prie pour retrouver quelque chose dans les ruines. Il faut dire qu’à force d’avoir comparé la crise financière à une catastrophe naturelle contre laquelle on ne peut rien, on ne lui a pas franchement fait du bien, à la politique. Parce que tout de même, ce sont biens des êtres humains, jusqu’à preuve du contraire, qui sont à la manoeuvre sur les places boursières, dans les agences de notation, les banques centrales ou au FMI.

Ne pas faire de la politique, quand on ne peut plus en faire, n’empêche pas de faire semblant d’en faire. C’est même tout un art. Persuader le citoyen qu’on agit encore quand on est réduit en fait à l’impuissance. Et c’est ainsi qu’on inventa le sociétalisme. Le sociétalisme, c’est une technique qui consiste à amuser le tapis pendant que l’essentiel se joue ailleurs. On trouve un « sujet de société », au besoin on l’invente, et on en fait une grande cause nationale. Jospin, en son temps, avait été un grand spécialiste du sociétalisme puisqu’il ne pouvait, ou ne voulait plus, faire du socialisme. Pendant qu’il privatisait à tout va pour accélérer l’intégration européenne, il nous parlait du Pacs et des mutins de 17 qu’il fallait réhabiliter.

Roselyne Bachelot, elle, vient de décider de s’intéresser à « l’hypersexualisation des petites filles ». Elle a même chargé la jeune sénatrice de Paris, Chantal Jouanno, d’une mission sur la question, sans doute pour la récompenser lors des dernières élections à la Haute Assemblée, d’avoir résisté tant bien que mal aux dissidences qui ont balkanisé[1. Le mot ne vient pas, contrairement au apparences, de Patrick et Isabelle Balkany] l’UMP parisienne.

L’hypersexualisation des petites filles, c’est pour faire vite, ces modes abjectes qui transforment sur papier glacé ou sur écran une gamine de neuf ans en objet potentiel de désir. Et pour ce faire, on l’affuble de quelques accessoires et artifices que l’on estime, d’ailleurs un peu vite, être le comble de la séduction pour le mâle lambda : string, maquillage, lunettes noires, boas en plume, etc…

En même temps, on peut douter que cette mission aille jusqu’au bout de sa logique, et cela pour une raison simple : toute question sociétale, si on la pousse vraiment jusqu’au bout, redevient une question politique. Le sociétalisme consiste à éviter à tout prix ce risque et à traiter le symptôme sans jamais s’attaquer à la cause. Car cette hypersexualisation des petites filles, finalement, pose toute une série de questions très désagréables sur notre société, sa schizophrénie et son hypocrisie.

Schizophrénie ? On fait de la pédophilie le tabou absolu, reléguant le négationnisme en seconde position mais on laisse pour des convenances marchandes des gamines qui feraient passer Lolita pour une grand-mère s’afficher partout avec des poses éminemment suggestives.

Hypocrisie ? Dans le fait de ne pas se poser la question du pourquoi de cette hyper sexualisation, ne pas émettre sur son origine quelques hypothèses désagréables. Par exemple, se souvenir que la séduction est une compétition, que la compétition et le culte de la performance sont devenues les valeurs cardinales des sociétés de marché et s’étendent à tous les domaines de l’existence, y compris la sexualité. Michel Houellebecq ne voulait pas dire autre chose dans son premier roman, Extension du domaine de la lutte.

Comment s’étonner alors que la petite fille ne soit pas considérée, en dernière analyse, comme une manière de bête à concours qu’il faut préparer le plus tôt possible si elle ne veut pas être exclue de la course au meilleur parti. On sait, en effet, la violence des statistiques : elles indiquent que nous sommes dans un monde de célibataires, un monde de monades trentenaires figées devant des écrans où une sexualité hyperexposée est devenue la forme la plus subtile du refoulement et de la frustration. On ne plaira donc jamais assez tôt si on veut éviter ce cauchemar…

Le rapport de Chantal Jouanno sera sans doute plein de salubres recommandations qui ne seront pas suivies d’effet et n’expliqueront rien. Nous, pendant ce temps-là, on relira Houellebecq. Pour comprendre. Pour faire de la politique, en fait.

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