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Muray/Sollers : le désaccord parfait

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Philippe Muray Philippe Sollers EHESS

Depuis sa mort, Philippe Muray est dans une santé éclatante. Comme toujours. Plus que jamais. D’une foulée joviale, féroce et détendue, il gravit quatre à quatre les marches de la gloire. Il écoute d’une oreille distraite les trompettes de la renommée en continuant tranquillement à fumer son cigare. Terrassés par son verbe, l’animal médiatique et la bête universitaire, ses deux antiques ennemis, s’agenouillent l’un après l’autre à ses pieds. Il leur tend sa main auguste afin d’y recevoir avec longanimité leurs tardifs baisers. Mais quand personne ne regarde, il se départit un instant de la noblesse qui est de mise dans les contrées éternelles et en profite aussi tout de même pour leur filer quelques baffes ou leur enfoncer cruellement un doigt dans l’oreille.
Muray ne se trompait pas lorsqu’il disait à Mark Greene ou à Dominique Noguez, quelques mois avant sa mort : « Moi, je vais bien : c’est la mort qui va très mal. » Après les multiples ouvrages consacrés à son oeuvre en 2011, 2012 est encore une année faste pour lui.[access capability= »lire_inedits »]. À une
première traduction de Muray en langue espagnole devraient faire suite plusieurs autres, en allemand et en coréen notamment.
Mais il y a surtout cet inquiétant phénomène qui a sinistré le tourisme parisien de mars à juin. De nombreux touristes ont préféré quitter la ville après avoir observé des feux follets – parfois même en plein jour – au-dessus de l’emplacement de l’ancien Cimetière des Saints-Innocents. Certains autres, qui s’apprêtaient innocemment à photographier le Panthéon et qui en ont hélas perdu leur short d’épouvante, se rappelleront longtemps les craquements sinistres qu’ils ont entendu remonter des profondeurs du temple de l’occulto-socialisme, juste avant que le respectable édifice, soulevé par un éclat de rire tellurique, ne se mette à danser la gigue sous leurs yeux. À l’évidence, les tables ne tournent plus rond. La religion de la mort est aux abois. Ceux qui ont inconsidérément donné lieu à ces phénomènes par un dialogue un peu trop vivant avec l’esprit de Philippe Muray ne sont autres que Philippe Boutry et Guillaume Cuchet. Ces deux éminents et sémillants historiens ont en effet mis Muray à l’honneur à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) en consacrant leur séminaire à une étude détaillée et remarquable de son XIXe siècle à travers les âges. À leurs yeux, les intuitions géniales et cavalières de Muray sur le XIXe siècle s’avèrent le plus souvent justes et pourraient constituer une source féconde d’inspiration pour le travail des jeunes historiens.

« La décadence, c’était le bon temps ! Maintenant, c’est la déliquescence… » L’auteur de ce verdict lucide, drôle et réactionnaire sur l’époque n’est pas Philippe Muray mais celui qui fut, durant vingt
ans, son ami, avant de devenir son plus indéfectible ennemi, un certain Philippe Sollers, invité par Philippe Boutry et Guillaume Cuchet, lors de la séance du 12 juin, à évoquer Le XIXe siècle à travers les âges, édité en 1984. Muray a 25 ans lorsqu’il découvre avec enthousiasme ce qu’il nomme la « littérature vivante de l’époque », celle de Sollers et Tel Quel. La rencontre entre les deux hommes a lieu quelques années plus tard, vers 1975. C’est le début d’une amitié, intellectuellement et esthétiquement féconde. L’amitié passionnée et houleuse de deux solitaires invétérés. Muray écrit dans Tel Quel et Sollers publie, en 1981, son Céline.
Mais, dès 1987, Muray accomplit un premier pas de côté stratégique. Il s’éloigne de Sollers en s’alliant à un autre parrain de la mafia des lettres, Bernard-Henri Lévy. Il publie ainsi Postérité, en 1988, et La Gloire de Rubens, en 1991, chez Grasset. Il se rapproche également de Jean-Edern Hallier et conspue avec lui, en 1992, l’Europe ultralibérale et le traité de Maastricht. En néo situationniste décidément hors norme, Sollers n’hésite pas, en revanche, à en chanter les louanges.
En mai 1993, c’est la rupture définitive, la fin d’un long et irrésistible désensollersement au terme duquel « l’abbé Muray » rend sa soutane au diable. Dans un acte sacrilège, il abandonne sur un trottoir les oeuvres complètes de Bataille et d’Artaud (Ah ! l’heureux clochard qui les découvrit !). Il brise en deux le chalumeau du Joueur de flûte de Talence. Il prend abruptement congé en écrivant à Sollers qu’il n’est pas « un nègre échappé de sa plantation ». Avec sa modestie coutumière, Muray évoquait toujours cette rupture en la comparant à celle de Nietzsche avec Wagner. Celle-ci constitue sans
doute, avec les six mois miraculeux de la rédaction du XIXe siècle, sa deuxième naissance la plus notoire.

Au sein de la sainte Église murayienne, je me signale par deux singularités presque tératologiques : mon attachement à l’extrême gauche et mon admiration pour l’oeuvre de Sollers. Celle-ci ne date pas d’hier − mais d’avant-hier. J’ai commencé à lire Sollers à 15 ans. J’ai lu Muray à 20. À l’un comme à l’autre, je dois tant de bouleversements et de découvertes décisives, tant d’heures de lecture éblouie et de « solitude dorée », tant d’éclats de rire musicaux et libérateurs. Plus les temps s’obscurcissent et plus
la voix de Sollers m’est chère, et plus je me rappelle que ma dette envers son oeuvre est grande. Mes dettes envers l’oeuvre et la personne de Muray m’ont conduit pendant un temps à oublier et sous-estimer l’autre. Parfois, un Philippe peut en cacher un autre. Ces frères ennemis ont toujours été à mes yeux plus frères qu’ennemis, comme s’ils avaient voulu rendre un long hommage à la phrase fameuse de Carl
Schmitt : « L’ennemi est notre propre question ayant pris figure. »
Frères murayiens, je suis las de votre anti-sollersisme primaire ! Frères murayiens, les temps s’obscurcissent, lisez Sollers sans attendre ! Commencez par Femmes, que Muray a toujours considéré comme un chef-d’oeuvre. Traversez Le Coeur absolu, Portrait du joueur,
Paradis II ! Votre corps le réclame ! Lisez Théorie des exceptions, Studio et Discours parfait ! Je vous en conjure ! Je n’irai cependant pas jusqu’à vous inviter à embrasser sur le champ l’européo-maoïsme ségoléno-balladurien de Sollers, qui me laisse assurément plus circonspect. Le Sollers que j’aime n’est pas celui-là : il est catholique et taoïste.

Mais pourquoi Muray a-t-il rompu avec lui ? La mauvaise foi innée et énergique des deux intéressés rend assurément toute tentative de réponse difficile et hasardeuse. Maastricht ? Le goût croissant de Sollers pour le pouvoir et les médias, que Muray vilipendait souvent après leur rupture ? Son manque de probité et de common decency ? Muray s’est-il soudain transformé en monstre réactionnaire ? Il écartait cette hypothèse en riant et affirmait qu’il en était un depuis le berceau et qu’à cet égard, seul Sollers était pire que lui, en dépit de ses danses du ventre progressistes dans les médias.
Un Philippe peut en cacher un autre, et ces deux-là sont plus frères qu’ennemis. Pour ma part, je ne crois pas que la fatalité de leur rupture ait été inscrite dans leurs divergences, qui sont réelles, mais dans leurs trop nombreuses convergences. Eux qui ont travaillé avec tant d’énergie à se distinguer du commun des mortels, il n’est rien qu’ils ne tiennent davantage en horreur que les « points communs
». Mais malgré cela, ils en présentent beaucoup, et leur liste en est d’ailleurs accablante… Ils ont tout d’abord en partage leurs trois principales religions : la littérature, le libertinage et le catholicisme romain, qui pour eux n’en forment qu’une seule. L’un comme l’autre ont subi les influences intellectuelles décisives de Freud et de Lacan, celles de Nietzsche, Heidegger, Kojève et Debord. Leurs admirations littéraires communes sont innombrables, de Baudelaire et Claudel à Roth et Kundera en passant par Céline et Proust. Ils sont animés l’un et l’autre par un amour animal de la peinture,
c’est-à-dire des femmes. Dieu merci, leurs différences aussi sont nombreuses (chez eux, tout est nombreux) : le goût sollersien des voyages et la propension plutôt sédentaire de Muray ; l’indifférence relative ou totale de Sollers à Bernanos, Bloy et Marcel Aymé ; celle de Muray à la Chine, à Joyce, à Rimbaud et à Breton ; et la haine de ce dernier, parfois feinte, des deux arts les plus chers à Sollers : la musique et la poésie ; sans oublier l’impardonnable détestation de Sollers envers Péguy.
Mais les « points communs » reviennent à la charge, ils sont têtus, ils sont partout : leur médisance joyeuse et noire, leur goût du secret et la jouissance que suscite en eux (et quelquefois chez les autres) leur parole surprenante et intarissable, leur mégalomanie enfantine ainsi que leur paranoïa généreuse et féconde.
Après leur rupture, comme un seul homme, en parfaite intelligence avec l’ennemi, ils se sont mutuellement décrétés littérairement morts. Ils n’ont plus cessé, dès lors, de se donner à goûter mutuellement leurs curares les plus délicats en s’envoyant fidèlement, de livre en livre, quelques nouvelles petites fléchettes invisibles. Peu après la mort de Muray, cependant, Sollers commit une regrettable erreur de dosage entre les baumes et les poisons. Comme s’il pressentait l’ombre que Muray mort allait jeter sur lui, il écrivit par deux fois, dans le Journal du dimanche et dans Un vrai roman, des mots indélicats et sans noblesse, dictés par le ressentiment.

Six ans plus tard, le 12 juin 2012, c’est avec joie que j’ai entendu Sollers, invité à l’EHESS, évoquer cette fois la mémoire de Muray sur un autre ton, avec chaleur et amitié. Son éloge vibrant et enthousiaste du XIXe siècle à travers les âges et de La Gloire de Rubens fut une heureuse surprise.
En dépit de quelques sifflements de fléchettes invisibles, durant plus d’une heure, Sollers parla de Muray avec une admiration et un plaisir très sensibles, au point d’en oublier même un peu Sollers de temps à autre. Aux historiens auxquels il s’adressait, il a notamment proposé ce portrait mémorable de son vieil ennemi : « Muray était un aventurier. Un amateur. Ce sont les amateurs qui font l’Histoire… Les historiens arrivent plus tard… un siècle après… en trottinette… »
Pour l’essentiel, l’oeuvre de Sollers, comme celle de Muray, est une méditation poétique sur le Temps. Chez eux, la douleur et l’angoisse se font irrésistiblement rire et style. Ils sont la littérature elle-même, la langue française en personne. La-littérature-à-moi-tout-seul. Tous les deux..[/access]

Les Territoires Perdus de la République, dix ans après

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L’association Ben Gourion du Bnai Brith de l’Ile de France organise demain dimanche 14 octobre, de 13h30 à 18h, une journée d’étude sur le thème :  » Les Territoires Perdus de la République, dix ans après  »

Dès 2002, l’ouvrage dirigé par Emmanuel Brenner alertait sur le racisme, l’antisémitisme, le sexisme et le pouvoir de médias qui endoctrinent les quartiers dits sensibles. Dix ans après, il semblerait que ce message soit encore d’actualité…

Les débats seront animés par Brice Couturier et introduits par l’historien Georges Bensoussan.

Parmi les intervenants, on retrouvera nos amis et Luc Rosenzweig, Iannis Roder, Michèle Tribalat ainsi que maints spécialistes de renom.

Last but not least, c’est Alain Finkielkraut qui conclura le colloque.

La journée d’étude se tiendra à l’A.S.I.E.M. – 6, rue Albert Lapparent, Paris VIIème, Métro Ecole Militaire

J’ai regardé Roselyne Bachelot à la télé

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Roselyne Bachelot Ferrari D8

Pendant longtemps, j’ai éprouvé de la pitié pour Roselyne Bachelot : pas très fine, plus opportuniste que rusée, cachant mal son envie d’en être sous une bruyante jovialité, suffisamment arriviste toutefois pour faire de ses particularités des atouts, elle s’était retrouvée conseillère régionale, puis député, enfin ministre, sans parvenir à inspirer le moindre respect à une classe médiatique qui continuait de la peindre en rombière stupide. Au lieu de se féliciter de cette absence de reconnaissance, d’en faire une sorte de vague fierté provinciale, celle de n’avoir pas été mangée, Roselyne Bachelot en rajoutait piteusement dans l’éclat de rire gras, l’allusif, le clin d’œil grivois, sans parvenir à mettre enfin dans sa poche les arbitres des élégances cruels et coquets, qui dans les rédactions comme sur les plateaux télé, ont oublié le nombre exact de leurs maîtres, tout en connaissant très bien le nom de ceux qu’ils peuvent mépriser sans risques.

Ensuite, elle fit comme les autres, mais plus lourdement sans doute, maniant le népotisme sans discernement, l’amateurisme sans concertation, l’ironie goguenarde sans l’empathie préalable qui la fait si bien passer. On lui reprocha de placer son fils sans qu’il ait les diplômes adéquats, de commander des vaccins sans qu’il y ait de réelle menace sanitaire, de faire des blagues sur l’accident de Furiani (comme n’importe quel pro du stand-up) tout en s’excusant d’un air contrit juste après la page de pub (le remords dans notre société n’a jamais été aussi répandu que depuis la généralisation de l’oreillette). Au point qu’on ne savait plus bien à quel moment elle était la plus obscène, quand elle martelait ses leçons de courage et de dignité ou bien quand elle en rigolait face caméra. En fait, Roselyne Bachelot essayait simplement de plaire à tout le monde en rendant de menus services à quelques-uns, comme n’importe quel politicien qui garde toujours la poésie des trémolos pour l’intérêt général et le poids de son chéquier pour les copains.

Comme il n’était pas question pour elle de renoncer à cette façon de faire éminemment bourgeoise, laquelle consiste, au mépris de toute règle morale et de tout respect du bien commun, à toujours privilégier sa famille, c’est-à-dire ceux avec lesquels on s’est compromis, Roselyne Bachelot finit par trouver comment faire accepter son opportunisme tranquille et sa vulgarité bonhomme : en les faisant rémunérer. Comme n’importe quel romancière de l’année ou philosophe du mois, elle n’avait au fond qu’une véritable ambition : finir en chroniqueuse télé. Dans Le Grand 8, faisant désormais de son manque de finesse et de ses gloussements une sorte de marque déposée, adepte du gros mot impromptu ou de la révélation décomplexée aptes à faire le tour des réseaux sociaux, parfaite dans l’essayage de chaussures ou la vinaigrette, claquant la bise à d’autres insolents de sa trempe, elle s’est changée sans trop d’effort, comme dans un film horrifique d’autrefois, en sa propre marionnette.

Tapie devenu (bon) comédien ou Giscard (très mauvais) écrivain en ont apporté le témoignage : le littéral finit toujours par gagner. Dans le rôle de l’idiote utile, Roselyne Bachelot est enfin elle-même.

Mariage gay : Ayrault, ton mépris est une faute

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Jean-Marc Ayrault mariage gay Eglise

Allons-y pour Jean-Marc, moi, ça me met à l’aise. Et comme vous ne lirez pas ce billet, je ne vais pas rester coincé, tout seul. Bref, Jean-Marc, vous avez choisi d’officialiser aujourd’hui la date de la présentation du projet de loi sur le mariage et l’adoption homosexuels en Conseil des ministres. Pour ceux qui l’ignoraient encore, ce sera donc le 31 octobre 2012. Et pour faire bonne mesure, vous avez déjà annoncé que vous iriez encore une marche plus loin, vers l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples de lesbiennes.

Vous avez montré sans ambiguïté qui a votre oreille. Vous entérinez les revendications des groupes LGBT (selon la dénomination convenue) aux dépens de toutes les réserves exprimées jusqu’à ce jour par des philosophes, des pédiatres, des psychologues, des psychiatres ainsi que par l’ensemble des représentants des religions en France.
Vous avez montré le peu de cas que vous accordiez aux positions des évêques (en dernier lieu, pour ne citer qu’eux, l’ensemble des évêques de l’Ouest et ceux de Normandie). Et avec quel dédain vous traitez le Président de la Conférence des Évêques de France, Monseigneur Vingt-Trois, qui vous a rencontré à sa demande le 5 octobre dernier ! A ses préoccupations, vous répondez par l’ouverture de la PMA…
La porte-parole de votre gouvernement a déjà annoncé qu’elle serait présente pour le premier mariage homosexuel à Montpellier, tenant pour rien les oppositions légitimes et le débat parlementaire, ravalé au rang de formalité.
Votre mépris n’est pas seulement blessant – on fera avec – c’est une faute. Vous prenez le risque de la radicalisation de l’opposition, et vous l’aurez.

Non, le débat n’a pas été tranché par l’élection présidentielle. Cet argument est une farce. Les Français ne comptent plus les promesses que vous avez déjà eu le temps de renier. Votre entêtement à faire valoir celle-ci trahit l’opportunisme politique, surtout quand on fustige par ailleurs votre incapacité à vous imposer. Mais sur celle-là, c’est si bon… Capitaine au petit pied, va.
Non, les Français ne sont pas majoritairement favorables à « cette évolution majeure de notre code civil » (selon vos propres termes), même si c’est plus facile de le croire lorsque les informations sont occultées.

L’AFP peut choisir de cacher ce sondage, 66% des Français interrogés sont favorables à un référendum. Et la presse peut l’occulter, 63 % des personnes répondent « qu’il faut que les enfants puissent avoir un père et une mère » contre 34 % qui affirment « qu’il faut que les couples homosexuels puissent adopter des enfants » (source), lorsqu’on les interroge sur le principe qui, selon eux, doit être garanti prioritairement dans le cadre de ce débat de société.
Les sondages seraient relatifs, Jean-Marc ? 1 partout la balle au centre, alors. La vérité, Jean-Marc, c’est que vous présidez à une « évolution majeure de notre code civil » à l’aveugle, par seule idéologie. Vous vous empressez sur ce sujet par incapacité d’agir sur les autres. L’adoption homo, c’est votre identité nationale (le débat en moins). Même diversion, même rideau de fumée.

Vous ignorez tout de la position des Français, à supposer qu’ils ne soient pas comme un Pierre Charon ou une Chantal Jouanno peuvent l’avouer : tétanisés à la seule idée de ne pas être modernes. Seuls les poissons morts nagent avec le courant, Jean-Marc. Et je me sens bien vivant.
Vous et vos partisans invoquez les maltraitances dans les couples hétérosexuels. Comme si la maltraitance ne pouvait arriver dans un couple homosexuel. Comme si l’homosexualité était un remède à l’alcoolisme, la dépression, la violence : même les gays vous contrediront. Comme si l’homosexualité était une garantie de stabilité : en Suède et Norvège, depuis que l’union homosexuelle est admise, une étude fait état d’un risque de divorce « considérablement plus élevée » pour les couples de même sexe (source).

Vous faites un dérisoire marché dans ce qui serait le moins nuisible, dans une alternative fictive et opportuniste, alors que nous cherchons ce qui serait le meilleur pour un enfant à adopter : entre deux couples, l’un homo, l’autre hétéro, dont on ignore l’évolution future, que faut-il choisir ?
Vous et vos partisans invoquez l’adoption par les célibataires. Mais où est la Grande Guerre qui justifiera votre exception ? Car celle-ci n’est qu’une exception historique qui a survécu. Elle est un pis-aller. Est-ce parce qu’un pis-aller existe déjà que vous vous permettrez cette « évolution majeure de notre code civil » ? Puisqu’il en existe un, créons-en un second ? Comme le tweetait justement Tugdual Derville, à les écouter, « trouver un amputé heureux légitimerait qu’on vous coupe un membre ».
Vous, vos ministres, vos partisans, invoquez des études sociologiques. On sait déjà qu’elles prouvent que dalle. Je n’y reviens pas.
Vous, vos partisans, affirmez qu’il faut encadrer le sort des enfants vivant déjà dans des foyers homoparentaux. C’est faux. On peut déjà organiser une délégation d’autorité parentale. Et s’il s’agit de gérer l’héritage, rien n’impose d’en passer par l’ouverture de l’adoption.

La vérité, Jean-Marc, tes partisans, c’est que par votre faute, demain, on pourra priver délibérément un enfant d’une mère ou d’un père. L’enfant de la DDASS ou de l’orphelinat, qui n’a rien demandé, qui ne pourra pas s’exprimer, qui ne peut pas prendre part au débat aujourd’hui, l’arbitraire d’une commission le confiera à un couple d’hommes ou un couple de femmes. Il le vivra bien ? S’il le vit mal, ce sera pareil… Et si votre ministre de la Justice se plie à une « exigence d’égalité » des adultes, elle foule aux pieds l’exigence d’égalité des enfants, auxquels on n’a pas le droit d’imposer les revendications des adultes. Vous ne pensez qu’aux adultes, vous vous félicitez de lutter contre la discrimination, elle tombera sur les sans-voix. Sans-voix, sans vote.
Plus encore, par votre faute, des enfants seront conçus dans l’optique même d’être privés de père. Cessez alors de prendre prétexte des situations existantes, quand vous en créerez de toutes pièces.

Ces enfants iront bien ? C’est votre méthode Coué qu’ils paieront. Est-ce si difficile de prendre exemple de la souffrance des enfants adoptés, d’accouchements sous X, dont on nous dit si souvent comme ils recherchent leurs origines ? Président, Premier Ministre, députés, sénateurs : mais avec quoi vous jouez ?! On me dit que le combat est perdu. Je ne le crois pas. Et je m’en fous. Faut-il d’ailleurs que je rappelle l’exergue de mon blog ? « L’important n’est pas de réussir, ce qui ne dure jamais, mais d’avoir été là, ce qui est ineffaçable » écrivait Jacques Maritain.
Et je suis là, quoi qu’on pense, quoi qu’on dise. Parce que notre mobilisation vous servira au moins d’avertissement. Parce que je me fous bien d’être moderne, tendance, comme il faut. Votre mépris ne fait que raviver ma détermination. Et je ne serai pas seul à résister, aujourd’hui, demain, par écrit, dans la rue, dans 75 villes et à Paris le 23 octobre.

Un bide nommé Désir

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À l’époque bénie des dieux où l’on décerne le Prix Nobel de la Paix à une Union Européenne en perdition, les victoires cachent souvent de lourds revers. La préparation du congrès socialiste de Toulouse n’échappe pas à cette règle d’airain. Alors qu’on lui prédisait un score bourguibesque, la motion du leader charismatique Harlem Désir n’a recueilli que 68% des suffrages, loin des 80-90% que laissait espérer le ralliement des troupes hamonistes au texte majoritaire Ayrault-Aubry. Les réfractaires de l’aile gauche, emmenés par Emmanuel Maurel, obtiennent plus de 13% des voix, forts du niet des Guedj et Lienemann au traité budgétaire Merkozy-Hollande. Comme quoi, le plat de lentilles des 30 places du conseil national du PS cédées aux hamonistes n’aura pas modéré les ardeurs d’une base militante désespérément indisciplinée.

Divine surprise, la motion « Hessel », dont le texte a été rédigé par le néo-rocardien écologiste Pierre Larrouturou, rassemble près de 12% des votes socialistes. Désormais superstar médiatiquement bankable, le Vieux de la Montagne onusienne recycle ses bons sentiments en capital politique : la semaine de quatre jours, cela en laisse trois pour s’indigner avec le Hamas.

Et la participation ? 50% nous dit-on, signe de la vivacité démocratique d’un parti ultra-majoritaire. Car si Désir est quasi élu d’office à la tête du P.S, souvenons-nous avant de pester que l’UMP n’élisait plus personne sous le dernier quinquennat. Le secrétaire général du parti était alors officieusement nommé par l’Elysée, comme Désir fut préféré à Cambadélis par Hollande. Le changement, c’est maintenant ?

Quand Renault anticipait les suicides du personnel

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Renault suicides Guyancourt Chine

Comme d’habitude, le roman et le cinéma avaient anticipé. Dès les années 1970, René Victor Pilhes nous avait prévenus avec L’Imprécateur du pouvoir démesuré que prenaient ce qu’on appelait encore les multinationales. On ne parlait pas encore mondialisation mais on y était déjà. Pilhes imaginait une espèce de jeu de massacre chez les cadres dirigeants d’un grand groupe à cause de courriers anonymes qui étaient déjà une critique sans concession des métamorphoses du capitalisme. Il y avait, au sens propre et au sens figuré, du sang sur les murs. Le roman avait obtenu le prix Femina 1974 et avait connu un grand succès. On sentait bien, obscurément, que quelque chose changeait, que les grandes entreprises commençaient par obéir à une seule loi : la leur. C’était aussi le propos d’un film assez glaçant, un de ce ces thrillers à la française bien fichu comme savait en faire Henri Verneuil qui n’était pas particulièrement un marxiste léniniste : Mille milliards de dollars date de 1982 et le regretté Patrick Dewaere, journaliste économique, y enquête sur des pots de vins reçus par des dirigeants pour vendre une société française à une multinationale sur le point de devenir monopolistique dans son secteur. Là aussi, il y a des morts. C’est que mille milliards de dollars représentaient, à l’époque, le chiffre d’affaires des vingt premières sociétés mondiales et pour de tels enjeux, on pouvait imaginer que les vies humaines ne pesaient pas lourd. Ces romans et ces films, le public les percevait comme des fables ou des avertissements mais n’y croyait pas vraiment.

Il avait tort, ce qui est imaginable finit toujours par advenir. Nous sommes aujourd’hui de plain pied dans ce monde-là, celui de grands groupes plus puissants que les gouvernements qui imposent leurs règles à des Etats tétanisés par les ravages sociaux qu’induisent le chantage permanent à la délocalisation. Et au sein même de ces entreprises, au nom d’un darwinisme social bien compris, la compétition interne, le management par la terreur est devenu la règle.
Il y eut, par exemple, outre les suicides de France Telecom pour lesquels l’ex PDG Didier Lombard a été mis en examen, la sinistre affaire du technocentre de Guyancourt où Renault mène ses activités de recherche et de développement pour ses futurs véhicules. Entre octobre 2006 et février 2007, trois salariés se sont suicidés dont l’un sera retrouvé noyé dans un lac proche du technocentre. Un cabinet d’expertise mène une enquête dont les conclusions obligent la justice à se saisir de l’affaire sur une plainte qui « envisage la qualification de harcèlement institutionnel qui se caractérise notamment par une absence d’interventionalité dans les méthodes de management et par le fait que ce sont les salariés pris individuellement qui devaient gérer les incohérences ou contradictions de l’organisation du travail ». En mai 2012, « la faute inexcusable » de Renault est reconnue par le Tribunal des affaires sociales de Versailles.

Mais Guyancourt et son technocentre devaient encore faire parler d’eux dans une affaire abracadabrantesque dont les méthodes ne furent pas sans rappeler celles du haut commandement français au moment de l’affaire Dreyfus. En janvier 2011, trois cadres sont accusés d’avoir diffusé des informations sensibles aux Chinois. En gros, ce sont des traîtres, des salauds, des vendus, des taupes. L’espionnage industriel est avéré nous affirme l’inénarrable Carlos Ghosn qui ces temps–ci exige du gouvernement français qu’il réécrive le code du travail à son usage exclusif. Pour mémoires, ces trois taupes sont Michel Balthazard, membre du comité exécutif, son adjoint Bertrand Rochette et Matthieu Tenenbaum, directeur adjoint du programme de voitures électriques.
Eric Besson (vous vous souvenez ? Mais si, un ministre d’ouverture à l’identité nationale puis à l’industrie…) parle alors de « guerre économique » et met la DCRI dans le coup. On sent que la cour martiale n’est pas loin. Seulement, voilà, l’affaire est totalement montée de toutes pièces. Renault doit faire marche arrière et Ghosn sacrifie son numéro 2, Patrick Pelata alors que les trois cadres avaient été licenciés sans que la moindre preuve tangible ait été apportée.

Or, des preuves tangibles et gênantes, on en a de nouvelles. Et si elles sont gênantes, c’est pour la direction de Renault. On vient de découvrir en effet que dans sa « communication de crise » comme on dit dans la novlangue de ce monde-là, il fallait prévoir, comme cela avait été le cas en 2006-2007, que l’un des trois accusés, voire plusieurs, se suicident. Et donc, dans un cynisme parfaitement abject, des communiqués avaient été « préparés » à l’avance. Un exemple ? « Toute l’entreprise est profondément ébranlée par la gravité de ce geste (…) Depuis le début de cette affaire, Renault a toujours veillé à préserver l’identité de ses cadres, dans le plus strict respect des personnes concernées. Face à ce geste qui nous bouleverse, nous entendons maintenir notre position et ne pas faire de commentaires. C’est bien de la dignité des personnes dont il est question ici. La « dignité », il y en a qui ont de ces mots…

On remarquera pour finir que la vulgate actuelle veut présenter l’entreprise comme un lieu d’épanouissement individuel. Notre ministre de l’éducation Peillon voudrait même que les stages en entreprise commencent dès la classe de 6ème – et non plus comme en 3ème comme c’est actuellement le cas.
Pour l’instant, cette perspective a plutôt de quoi faire frissonner.

*Photo : poolie.

Le Nobel de la paix pour l’Union Européenne : faites ce que je dis, pas ce que je fais !

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Les jurés norvégiens du Prix Nobel de la paix ne manquent pas d’humour : ce sont des hommes et des femmes politiques qui ont joué un rôle éminent dans la vie politique d’un pays qui a refusé par référendum à deux reprises, en 1972 et 1994, d’entrer dans l’Union européenne. Cela ne les a pas empêchés d’attribuer le prix 2012 aux institutions de Bruxelles. Tout le monde, même les plus virulents des eurosceptiques créditent, certes, la Communauté, puis l’Union européenne d’avoir contribué à préserver le vieux continent des guerres qui l’avaient déchiré au cours des derniers siècles. On doit tout de même souligner que la dissuasion nucléaire et l’OTAN l’ont bien aidé dans ce domaine.

Quel est donc le message adressé à l’Europe et au monde par ce choix ? Si l’UE était si formidable et si moralement respectable, pourquoi les descendants des farouches Vikings s’en sont-ils si résolument tenus éloignés ? S’ils aiment tellement l’Europe, les dirigeants norvégiens ont mieux à faire que d’inviter Barroso et Van Rompuy à s’habiller en pingouins pour venir recevoir leur prix à Oslo : poser à nouveau leur candidature pour adhérer à l’UE. Et, une fois cette adhésion réalisée, puiser dans les milliards de leur fonds souverain alimenté par les revenus des hydrocarbures de la Mer du Nord pour venir au secours de la Grèce, du Portugal ou de l’Espagne. Et ensuite, ils pourraient décerner le prix Nobel de la paix à la Norvège, pour avoir sauvé l’UE de l’éclatement.

Comment peut-on être islamophobe ?

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Charlie Hebdo Mohamed Merah islamophobie

« Rien à voir » : au lendemain de l’arrestation d’une quinzaine de candidats au djihad présumés, cette formule était psalmodiée en boucle par des commentateurs terrifiés à l’idée que l’on pût faire un lien entre islam et islamisme, le premier n’ayant, répétaient-ils, « rien à voir » avec le second. Comme l’affirma l’excellent Thomas Legrand sur France Inter, ces jeunes égarés évoquaient la secte Moon plutôt que la religion musulmane. On aurait aimé lui faire remarquer que les adeptes de Moon se font rarement exploser la cervelle dans l’espoir de gagner le paradis en tuant le plus grand nombre possible de leurs contemporains et qu’on ne connaît pas de cas où l’un d’eux aurait tiré sur une épicerie cachère ; que dans les classes du « 9-3 », ce ne sont pas des scientologues qui braillent que « M’dame, Hitler, il aurait dû finir le boulot ! » ; et que même les membres de l’Opus Dei ne se livrent pas à des agressions quand des chrétiens d’Égypte ou d’ailleurs sont assassinés.
Alors, d’accord, tueurs et brailleurs ne représentent pas l’islam, mais une « maladie de l’islam » ; et on admettra volontiers que le croyant lambda et même le gamin brailleur n’ont « rien à voir » avec le tueur − ce n’est pas parce qu’on dit « Mort aux juifs ! » à 12 ans qu’on assassinera des juifs à 20 ans. Peut-on décréter pour autant que cette maladie de l’islam serait absolument étrangère à l’islam ? Quelques jours après la fin de l’équipée de Mohamed Merah, Abdenour Bidar donnait sa propre réponse dans Le Monde : « On dit d’un tel fanatisme de quelques-uns que c’est “l’arbre qui cache la forêt” d’un islam pacifique. Mais quel est l’état réel de la forêt dans laquelle un tel arbre peut prendre racine ? Une culture saine et une véritable éducation spirituelle auraient-elles pu accoucher d’un tel monstre ? »[1. « Un “monstre” issu de la maladie de l’islam »,Le Monde, 24 mars 2012.] Bien entendu, on enterra la question et la réponse. Puisque ça n’a « rien à voir ».

L’amalgamisme, voilà l’ennemi !

Comme à chaque fois que des violences sont commises au nom d’Allah ou de son prophète, chacun a donc été invité à dénoncer le véritable danger, qui n’est ni l’intégrisme, ni l’obscurantisme, ni même le terrorisme, si minoritaire qu’il ne saurait avoir la moindre signification, mais l’amalgame − et son cortège de stigmatisation − qui pourrait conduire à confondre dans le même opprobre un milliard de croyants respectables et quelques brebis égarées. La lutte contre l’amalgame a donné naissance à ce que j’ai baptisé le « Parti du “mais” » : il est désolant qu’il y ait des victimes, mais on se demande si elles n’ont pas un peu cherché les ennuis. La violence islamiste est intolérable, mais la provocation islamophobe est insupportable. Fallait pas mettre de mini-jupe, ma fille, si tu ne voulais pas te faire violer. Il faut donc saluer le professeur Ghaleb Bencheikh qui se prononce, sans ambiguïté et sans la moindre réserve, pour la liberté. Même quand elle blesse. Même quand elle choque. Même quand elle est de mauvais goût. Même quand elle n’est pas drôle.
Pour le « Parti du “mais” », les vrais coupables ne sont pas ceux qui tuent à Benghazi ou vocifèrent à Paris, mais les irresponsables qui chatouillent sans précaution une susceptibilité islamique bien compréhensible : la vidéo « anti-islam » a provoqué la mort de l’ambassadeur américain en Libye, les dessins de Charlie Hebdo des émeutes meurtrières à Karachi.
Quant à la dérive potentiellement assassine et divinement inspirée de nos petits voyous fanatisés (qu’ils aient été vraiment dangereux ou pas ne change pas grand-chose à l’analyse), elle a été provoquée conjointement par la pauvreté et le racisme ambiant. Sans oublier le cruel manque d’imams dans les prisons : la candeur des nigauds de gauche ressassant, sans le comprendre, cet argument zemmourien − en l’occurrence qu’il y a une majorité de musulmans dans les prisons françaises − aurait été fort divertissante si on avait le droit de rire de tout, y compris de questions fort sérieuses. Tout aussi tordante était leur insistance à rappeler que la dernière cuvée d’ex-futurs- martyrs était largement constituée de « Français convertis ». Comme, en l’occurrence, ils voulaient parler de « de souche » convertis, on a vaguement l’impression que, pour eux, un Blanc n’est pas tout à fait un musulman comme les autres.
Certes, dans leur esprit, cette insistance visait à disculper l’islam de toute responsabilité dans le fanatisme de quelques-uns ; seulement, du même coup, ils avouaient que, pour eux, musulman n’est pas une religion mais une race. Grâce à cette pirouette, quiconque osant dire qu’il n’aime pas la première peut-être accusé de détester la seconde. Comme le montre Pascal Bruckner, tout l’intérêt du terme « islamophobie » est d’organiser cette confusion sémantique. L’islamophobe n’est pas un anticlérical, mais un raciste. Disons-le d’emblée, on peut être l’un et l’autre. Dans la vraie vie, la distinction entre la critique de pratiques et celle des pratiquants ne va pas toujours de soi et, chez certains, le rejet des croyances n’est que l’alibi de la haine des croyants. Bref, s’il n’y a pas d’un côté d’affreux racistes et de l’autre d’admirables humanistes, le débat ne se résume pas non plus à l’affrontement entre le courage des uns et la lâcheté des autres. La liberté d’expression n’est pas un joker que l’on peut brandir comme si la question de ses limites ne se posait même pas. Ajoutons que les religions posent un problème particulier. Instinctivement, n’importe qui sent bien qu’il est plus facile de rire des idées politiques de ses amis − les affectueuses disputes entre Jérôme Leroy et votre servante en sont la preuve − que de leurs convictions religieuses.
Je persiste à penser que la réponse de la France de 1789 est toujours d’actualité et que nos dieux doivent être suffisamment adultes pour accepter qu’on se paie leur tête sans faire trop d’histoires, autrement dit que les inconvénients de la liberté sont plus acceptables que ceux de la censure.

Mais je dois constater que des esprits éclairés, y compris dans la rédaction de Causeur, pensent différemment. Certes, ils ne joignent pas leur voix au choeur des censeurs, mais à l’instar de Jacques de Guillebon, ils trouvent que les « provocateurs » ne sont vraiment pas au niveau et que leurs pitreries ne valent pas les ennuis qu’elles nous occasionnent.
Quoi qu’il en soit, on n’a pas plus à choisir entre Voltaire et Ben Laden qu’entre Élisabeth Lévy et Pascale Clark[2. Laquelle s’est surpassée, le 9 octobre, dans son interview de Latifa Ibn Ziaten, mère d’un des soldats assassinés par Mohamed Merah, qui affirmait que les jeunes qui avaient fait de Merah un héros étaient des victimes qu’il fallait sauver. Ni l’interviewée, ni l’intervieweuse ne rappelèrent que si Merah est un héros pour certains gamins, c’est parce qu’il a tué des enfants juifs. Cela aurait sans doute cassé l’ambiance.]: entre ces deux pôles, comme dans les pages qui suivent, de nombreuses nuances sont possibles − et même souhaitées.
Certains pensent que nous sommes obsédés par l’islam. Bruno Maillé voit même dans cette obsession présumée l’un des symptômes de notre désarroi métaphysique. Peut-être, mais puisque bon nombre de Français et d’Européens semblent atteints par la même pathologie, il faut tout de même se demander d’où elle vient : de nos cerveaux malades ou de la réalité ? De même que les paranoïaques ont des ennemis et les hypocondriaques des maladies, il doit bien arriver que les obsédés soient confrontés à des sujets obsédants.

Reprenons le film des événements. Lorsque que nous avons envisagé de consacrer ce numéro à la question « Peut-on critiquer l’islam ? », les colonnes de nos journaux étaient occupées par L’Innocence des musulmans et les troubles afférents. Alors que nous venions de prendre la décision en petit comité, c’est-à-dire le mardi 18 septembre vers 19 heures, Paris bruissait, sans que nous le sachions, de rumeurs sur la nouvelle « une » « scandaleuse » de Charlie Hebdo. Et deux jours avant le bouclage de ce numéro, survenait le coup de filet antiterroriste (peut-être apprendra-t-on qu’il s’agissait de Pieds Nickelés éructant plus qu’ils n’agissaient mais l’un d’eux a tout de même tiré sur les policiers venus l’arrêter). Alors, je ne sais pas si nous sommes obsédés, mais l’islam et ses maladies ont une légère tendance à se rappeler régulièrement à notre souvenir. Et ce n’est pas l’essentialiser qu’observer, comme Cyril Bennasar, qu’ils le font souvent dans des termes problématiques. Dans l’ensemble des arguments avancés par les défenseurs d’une critique modérée et empreinte de tact, on retiendra celui de Paul Thibaud, qui explique en substance qu’avant de se moquer du sacré des autres, chacun devrait se demander ce qui est sacré pour lui. De fait, Régis Debray a bien montré que le sacré ne s’arrête pas aux frontières du divin. Et le sacré profane se défend parfois contre les ricaneurs plus férocement encore que son ancêtre religieux. À peine la chasse aux sorcières islamophobes marquait-elle une pause que la traque des scélérats homophobes battait son plein, comme si s’opposer au « droit au mariage et à l’adoption pour tous » était bien pire que se payer la tête de Mahomet, Moïse ou Jésus. On peut juger outranciers ou déplacés les propos de François Lebel, maire UMP du 8e arrondissement de Paris, qui a estimé, dans un éditorial, que si le « tabou immémorial du mariage hétérosexuel » venait à sauter, d’autres, tels que la prohibition de l’inceste, de la polygamie et de la pédophilie pourraient suivre. Ces propos discutables, et peut-être scandaleux, ne furent pas discutés; une fois de plus, des dizaines de marteaux se donnèrent rendez- vous pour taper sur le même clou, comme si la moindre dissidence menaçait de ressusciter « les heures les plus sombres de notre histoire » − chacun sait que la répression des homosexuels bat son plein en France, obligeant ceux-ci à se cacher. Ainsi la psychanalyste Élisabeth Roudinesco a-t-elle dénoncé, dans Libération, tous ceux de ses pairs qui osent émettre la moindre réserve sur cette merveilleuse avancée si conforme, paraît-il, au « sens de l’Histoire » Comme l’a affirmé péremptoirement, en guise d’argument, je ne sais plus qui je ne sais plus où, « nous sommes au XXIe siècle ! ». Tout était dit.
Reste à savoir si cela valait le coup de se délivrer des anciennes divinités pour se prosterner devant les nouvelles vaches sacrées.
 

Cet article en accès libre est extrait du numéro 52 de Causeur magazine. Pour lire l’intégralité de ce numéro, achetez-le ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

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*Photo : Annie Assouline, sonnerie de Charlie Hebdo

Syrie, phase 2

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Après dix-huit mois d’une contestation qui a viré à la guerre civile, le régime de Damas tient toujours même s’il est obligé d’adapter sa stratégie aux circonstances. Ainsi, depuis quelques mois on peut constater que la stratégie initiale « ni place Tahrir ni Benghazi » – consistant à ne pas céder une seule ville ni même une seule place aux forces de l’opposition – a été abandonnée. L’usure des combats, les sanctions et l’écroulement de l’économie vident les caisses de l’Etat et obligent Assad à économiser ses moyens. Il n’est donc plus possible pour les forces gouvernementales, même soutenues par les milices Chabbiha, d’intervenir partout et tout le temps. Depuis la « jihadisation » du conflit civil syrien, qui amène, entre autres, certains islamistes des banlieues françaises dans les faubourgs d’Alep ou de Homs, l’armée supplée largement les unités prétoriennes du régime. Les quelques succès enregistrés ces dernières semaines résultent partiellement d’un virage tactique : en plus de la division blindée de Maher Al-Assad et des supplétifs Chabbiha, l’état-major de l’armée prend une place croissante dans la contre-offensive. Il y a encore quelques mois, le commandement de l’armée était mis sur la touche au profit du noyau dur du régime car jugée peu fiable dans des combats de rue rapprochés qui exigent une loyauté totale. Or, comme cela s’est vu à Alep, l’arrivée massive de jihadistes décuple la motivation des hommes de troupe chrétiens, druzes, alaouites voire des sunnites qui craignent l’instauration de la charia et le morcellement du territoire syrien, suivant un modèle à l’irakienne.

Pour parachever sa stratégie de contre-insurrection, le gouvernement s’est résigné à lâcher le contrôle dans la région kurde où le risque du retrait de l’Etat est jugé acceptable par les stratèges d’Assad puis dans provinces où la présence du pouvoir central se réduit au strict minimum symbolique. Quand cela ira mieux, il aura tout le loisir de reconquérir ces territoires perdus, pense-t-il. En attendant, une Syrie libre existe de facto, plusieurs villes sont actuellement autogérées sans la moindre intervention de Damas et, ce qui semble plus périlleux, de larges secteurs frontaliers sont presque abandonnés. Or, si la Syrie n’a pas à craindre une attaque israélienne et peut donc risquer de diluer ses forces dans le Golan, l’abandon partiel du contrôle de ses frontières avec la Jordanie, l’Iraq et la Turquie, pourrait être plus dangereux : il ouvre aux insurgés des voies de communications libres leur permettant de s’approvisionner en hommes et en matériel. Pendant ce temps, les réserves du régime en devises étrangères fondent rapidement tandis que l’allié iranien se heurte lui aussi à de sévères sanctions économiques. Dans ces conditions, Damas consacre ses dernières forces à la défense de l’essentiel : les centres névralgiques et logistiques de l’Etat.

L’objectif d’Assad est de gagner du temps. Son calcul est simple : comme son père Hafez, il sait que l’atout principal de la Syrie est sa capacité de nuisance. Les conséquences négatives du pourrissement de la situation en Syrie se font de plus en plus sentir dans la région, où les positions commencent à bouger, notamment en Turquie. La recrudescence des attentats du PKK ces derniers mois fait douter l’opinion publique turque. Les médias ainsi que certaines voix au sein de l’opposition turque commencent à s’interroger sur le bien-fondé de la politique étrangère menée par Erdogan et son chef de la diplomatie Davutoglu. Un peu plus d’un an après la rupture brutale de l’alliance turco-syrienne, Ankara se demande s’il ne devrait pas nuancer voire abandonner son soutien aux rebelles syriens. À ces voix dissonnantes, il faut ajouter les tensions croissantes autour des camps de réfugiés syriens en Turquie, en Jordanie et au Liban.

Dans ce contexte, l’argument massue d’Assad « moi ou le chaos » devient chaque jour plus audible. Le président syrien peut de nouveau espérer mobiliser ses troupes et ressouder ses alliances. Par rapport au déluge de mauvaises nouvelles qu’il affronte depuis de longs mois, l’exportation de la crise syrienne dans la région est à coup sûr une bonne nouvelle pour le palais présidentiel de Damas. L’espoir de Bachar et de ses proches est que les principaux soutiens des rebelles, d’Ankara à Doha, en viennent à couper les vivres – hormis le strict nécessaire humanitaire – aux principales forces armées antigouvernementales.

Mais, au-delà des succès de sa nouvelle stratégie militaire, et malgré l’espoir renaissant, le bilan global de la crise reste désastreux pour le régime. Plus que jamais, la dynastie Assad joue son va-tout.

*Photo : FreedomHouse2 (« Bachar Al-Assad est un criminel de guerre »)

Le Chinois Mo Yan Prix Nobel de Littérature 2012

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C’est donc le romancier chinois Mo Yan, qui a obtenu jeudi le prix Nobel de Littérature 2012, pour une œuvre qui « unit avec un réalisme hallucinatoire, le conte, l’Histoire et le contemporain », selon l’Académie suédoise qui n’a pas hésité à comparer ses livres à ceux de prestigieux récipiendaires du siècle passé: « il a créé un univers qui, par sa complexité, rappelle celui d’écrivains tels William Faulkner et Gabriel Garcia Marquez, tout en s’ancrant dans la littérature ancienne chinoise et la tradition populaire du conte »,

D’après le secrétaire perpétuel de l’institution, interrogé par la télévision suédoise, Mo Yan, a été informé de la bonne nouvelle par l’Académie, alors qu’il était chez son père. « Il est extrêmement heureux et terrifié » , a précisé Peter Englund.

Comme je n’ai pas encore lu cet écrivain, je n’émettrai pas la moindre opinion sur ce choix, et n’expliquerai même pas qu’il aurait été plus opportun de récompenser quelques autres génies des Lettres universellement reconnus et que le prix s’obstine à ignorer.

Je remarque néanmoins qu’une fois de plus, l’Académie a fait un choix académique, en ignorant les auteurs de chansons, de dialogues de films, de bandes dessinées, de SF ou de romans noirs.

Et signale donc à nos amis suédois que Bob Dylan, Woody Allen, Robert Crumb, Norman Spinrad ou James Ellroy sont encore vivants.

Muray/Sollers : le désaccord parfait

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Philippe Muray Philippe Sollers EHESS

Philippe Muray Philippe Sollers EHESS

Depuis sa mort, Philippe Muray est dans une santé éclatante. Comme toujours. Plus que jamais. D’une foulée joviale, féroce et détendue, il gravit quatre à quatre les marches de la gloire. Il écoute d’une oreille distraite les trompettes de la renommée en continuant tranquillement à fumer son cigare. Terrassés par son verbe, l’animal médiatique et la bête universitaire, ses deux antiques ennemis, s’agenouillent l’un après l’autre à ses pieds. Il leur tend sa main auguste afin d’y recevoir avec longanimité leurs tardifs baisers. Mais quand personne ne regarde, il se départit un instant de la noblesse qui est de mise dans les contrées éternelles et en profite aussi tout de même pour leur filer quelques baffes ou leur enfoncer cruellement un doigt dans l’oreille.
Muray ne se trompait pas lorsqu’il disait à Mark Greene ou à Dominique Noguez, quelques mois avant sa mort : « Moi, je vais bien : c’est la mort qui va très mal. » Après les multiples ouvrages consacrés à son oeuvre en 2011, 2012 est encore une année faste pour lui.[access capability= »lire_inedits »]. À une
première traduction de Muray en langue espagnole devraient faire suite plusieurs autres, en allemand et en coréen notamment.
Mais il y a surtout cet inquiétant phénomène qui a sinistré le tourisme parisien de mars à juin. De nombreux touristes ont préféré quitter la ville après avoir observé des feux follets – parfois même en plein jour – au-dessus de l’emplacement de l’ancien Cimetière des Saints-Innocents. Certains autres, qui s’apprêtaient innocemment à photographier le Panthéon et qui en ont hélas perdu leur short d’épouvante, se rappelleront longtemps les craquements sinistres qu’ils ont entendu remonter des profondeurs du temple de l’occulto-socialisme, juste avant que le respectable édifice, soulevé par un éclat de rire tellurique, ne se mette à danser la gigue sous leurs yeux. À l’évidence, les tables ne tournent plus rond. La religion de la mort est aux abois. Ceux qui ont inconsidérément donné lieu à ces phénomènes par un dialogue un peu trop vivant avec l’esprit de Philippe Muray ne sont autres que Philippe Boutry et Guillaume Cuchet. Ces deux éminents et sémillants historiens ont en effet mis Muray à l’honneur à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) en consacrant leur séminaire à une étude détaillée et remarquable de son XIXe siècle à travers les âges. À leurs yeux, les intuitions géniales et cavalières de Muray sur le XIXe siècle s’avèrent le plus souvent justes et pourraient constituer une source féconde d’inspiration pour le travail des jeunes historiens.

« La décadence, c’était le bon temps ! Maintenant, c’est la déliquescence… » L’auteur de ce verdict lucide, drôle et réactionnaire sur l’époque n’est pas Philippe Muray mais celui qui fut, durant vingt
ans, son ami, avant de devenir son plus indéfectible ennemi, un certain Philippe Sollers, invité par Philippe Boutry et Guillaume Cuchet, lors de la séance du 12 juin, à évoquer Le XIXe siècle à travers les âges, édité en 1984. Muray a 25 ans lorsqu’il découvre avec enthousiasme ce qu’il nomme la « littérature vivante de l’époque », celle de Sollers et Tel Quel. La rencontre entre les deux hommes a lieu quelques années plus tard, vers 1975. C’est le début d’une amitié, intellectuellement et esthétiquement féconde. L’amitié passionnée et houleuse de deux solitaires invétérés. Muray écrit dans Tel Quel et Sollers publie, en 1981, son Céline.
Mais, dès 1987, Muray accomplit un premier pas de côté stratégique. Il s’éloigne de Sollers en s’alliant à un autre parrain de la mafia des lettres, Bernard-Henri Lévy. Il publie ainsi Postérité, en 1988, et La Gloire de Rubens, en 1991, chez Grasset. Il se rapproche également de Jean-Edern Hallier et conspue avec lui, en 1992, l’Europe ultralibérale et le traité de Maastricht. En néo situationniste décidément hors norme, Sollers n’hésite pas, en revanche, à en chanter les louanges.
En mai 1993, c’est la rupture définitive, la fin d’un long et irrésistible désensollersement au terme duquel « l’abbé Muray » rend sa soutane au diable. Dans un acte sacrilège, il abandonne sur un trottoir les oeuvres complètes de Bataille et d’Artaud (Ah ! l’heureux clochard qui les découvrit !). Il brise en deux le chalumeau du Joueur de flûte de Talence. Il prend abruptement congé en écrivant à Sollers qu’il n’est pas « un nègre échappé de sa plantation ». Avec sa modestie coutumière, Muray évoquait toujours cette rupture en la comparant à celle de Nietzsche avec Wagner. Celle-ci constitue sans
doute, avec les six mois miraculeux de la rédaction du XIXe siècle, sa deuxième naissance la plus notoire.

Au sein de la sainte Église murayienne, je me signale par deux singularités presque tératologiques : mon attachement à l’extrême gauche et mon admiration pour l’oeuvre de Sollers. Celle-ci ne date pas d’hier − mais d’avant-hier. J’ai commencé à lire Sollers à 15 ans. J’ai lu Muray à 20. À l’un comme à l’autre, je dois tant de bouleversements et de découvertes décisives, tant d’heures de lecture éblouie et de « solitude dorée », tant d’éclats de rire musicaux et libérateurs. Plus les temps s’obscurcissent et plus
la voix de Sollers m’est chère, et plus je me rappelle que ma dette envers son oeuvre est grande. Mes dettes envers l’oeuvre et la personne de Muray m’ont conduit pendant un temps à oublier et sous-estimer l’autre. Parfois, un Philippe peut en cacher un autre. Ces frères ennemis ont toujours été à mes yeux plus frères qu’ennemis, comme s’ils avaient voulu rendre un long hommage à la phrase fameuse de Carl
Schmitt : « L’ennemi est notre propre question ayant pris figure. »
Frères murayiens, je suis las de votre anti-sollersisme primaire ! Frères murayiens, les temps s’obscurcissent, lisez Sollers sans attendre ! Commencez par Femmes, que Muray a toujours considéré comme un chef-d’oeuvre. Traversez Le Coeur absolu, Portrait du joueur,
Paradis II ! Votre corps le réclame ! Lisez Théorie des exceptions, Studio et Discours parfait ! Je vous en conjure ! Je n’irai cependant pas jusqu’à vous inviter à embrasser sur le champ l’européo-maoïsme ségoléno-balladurien de Sollers, qui me laisse assurément plus circonspect. Le Sollers que j’aime n’est pas celui-là : il est catholique et taoïste.

Mais pourquoi Muray a-t-il rompu avec lui ? La mauvaise foi innée et énergique des deux intéressés rend assurément toute tentative de réponse difficile et hasardeuse. Maastricht ? Le goût croissant de Sollers pour le pouvoir et les médias, que Muray vilipendait souvent après leur rupture ? Son manque de probité et de common decency ? Muray s’est-il soudain transformé en monstre réactionnaire ? Il écartait cette hypothèse en riant et affirmait qu’il en était un depuis le berceau et qu’à cet égard, seul Sollers était pire que lui, en dépit de ses danses du ventre progressistes dans les médias.
Un Philippe peut en cacher un autre, et ces deux-là sont plus frères qu’ennemis. Pour ma part, je ne crois pas que la fatalité de leur rupture ait été inscrite dans leurs divergences, qui sont réelles, mais dans leurs trop nombreuses convergences. Eux qui ont travaillé avec tant d’énergie à se distinguer du commun des mortels, il n’est rien qu’ils ne tiennent davantage en horreur que les « points communs
». Mais malgré cela, ils en présentent beaucoup, et leur liste en est d’ailleurs accablante… Ils ont tout d’abord en partage leurs trois principales religions : la littérature, le libertinage et le catholicisme romain, qui pour eux n’en forment qu’une seule. L’un comme l’autre ont subi les influences intellectuelles décisives de Freud et de Lacan, celles de Nietzsche, Heidegger, Kojève et Debord. Leurs admirations littéraires communes sont innombrables, de Baudelaire et Claudel à Roth et Kundera en passant par Céline et Proust. Ils sont animés l’un et l’autre par un amour animal de la peinture,
c’est-à-dire des femmes. Dieu merci, leurs différences aussi sont nombreuses (chez eux, tout est nombreux) : le goût sollersien des voyages et la propension plutôt sédentaire de Muray ; l’indifférence relative ou totale de Sollers à Bernanos, Bloy et Marcel Aymé ; celle de Muray à la Chine, à Joyce, à Rimbaud et à Breton ; et la haine de ce dernier, parfois feinte, des deux arts les plus chers à Sollers : la musique et la poésie ; sans oublier l’impardonnable détestation de Sollers envers Péguy.
Mais les « points communs » reviennent à la charge, ils sont têtus, ils sont partout : leur médisance joyeuse et noire, leur goût du secret et la jouissance que suscite en eux (et quelquefois chez les autres) leur parole surprenante et intarissable, leur mégalomanie enfantine ainsi que leur paranoïa généreuse et féconde.
Après leur rupture, comme un seul homme, en parfaite intelligence avec l’ennemi, ils se sont mutuellement décrétés littérairement morts. Ils n’ont plus cessé, dès lors, de se donner à goûter mutuellement leurs curares les plus délicats en s’envoyant fidèlement, de livre en livre, quelques nouvelles petites fléchettes invisibles. Peu après la mort de Muray, cependant, Sollers commit une regrettable erreur de dosage entre les baumes et les poisons. Comme s’il pressentait l’ombre que Muray mort allait jeter sur lui, il écrivit par deux fois, dans le Journal du dimanche et dans Un vrai roman, des mots indélicats et sans noblesse, dictés par le ressentiment.

Six ans plus tard, le 12 juin 2012, c’est avec joie que j’ai entendu Sollers, invité à l’EHESS, évoquer cette fois la mémoire de Muray sur un autre ton, avec chaleur et amitié. Son éloge vibrant et enthousiaste du XIXe siècle à travers les âges et de La Gloire de Rubens fut une heureuse surprise.
En dépit de quelques sifflements de fléchettes invisibles, durant plus d’une heure, Sollers parla de Muray avec une admiration et un plaisir très sensibles, au point d’en oublier même un peu Sollers de temps à autre. Aux historiens auxquels il s’adressait, il a notamment proposé ce portrait mémorable de son vieil ennemi : « Muray était un aventurier. Un amateur. Ce sont les amateurs qui font l’Histoire… Les historiens arrivent plus tard… un siècle après… en trottinette… »
Pour l’essentiel, l’oeuvre de Sollers, comme celle de Muray, est une méditation poétique sur le Temps. Chez eux, la douleur et l’angoisse se font irrésistiblement rire et style. Ils sont la littérature elle-même, la langue française en personne. La-littérature-à-moi-tout-seul. Tous les deux..[/access]

Les Territoires Perdus de la République, dix ans après

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L’association Ben Gourion du Bnai Brith de l’Ile de France organise demain dimanche 14 octobre, de 13h30 à 18h, une journée d’étude sur le thème :  » Les Territoires Perdus de la République, dix ans après  »

Dès 2002, l’ouvrage dirigé par Emmanuel Brenner alertait sur le racisme, l’antisémitisme, le sexisme et le pouvoir de médias qui endoctrinent les quartiers dits sensibles. Dix ans après, il semblerait que ce message soit encore d’actualité…

Les débats seront animés par Brice Couturier et introduits par l’historien Georges Bensoussan.

Parmi les intervenants, on retrouvera nos amis et Luc Rosenzweig, Iannis Roder, Michèle Tribalat ainsi que maints spécialistes de renom.

Last but not least, c’est Alain Finkielkraut qui conclura le colloque.

La journée d’étude se tiendra à l’A.S.I.E.M. – 6, rue Albert Lapparent, Paris VIIème, Métro Ecole Militaire

J’ai regardé Roselyne Bachelot à la télé

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Roselyne Bachelot Ferrari D8

Roselyne Bachelot Ferrari D8

Pendant longtemps, j’ai éprouvé de la pitié pour Roselyne Bachelot : pas très fine, plus opportuniste que rusée, cachant mal son envie d’en être sous une bruyante jovialité, suffisamment arriviste toutefois pour faire de ses particularités des atouts, elle s’était retrouvée conseillère régionale, puis député, enfin ministre, sans parvenir à inspirer le moindre respect à une classe médiatique qui continuait de la peindre en rombière stupide. Au lieu de se féliciter de cette absence de reconnaissance, d’en faire une sorte de vague fierté provinciale, celle de n’avoir pas été mangée, Roselyne Bachelot en rajoutait piteusement dans l’éclat de rire gras, l’allusif, le clin d’œil grivois, sans parvenir à mettre enfin dans sa poche les arbitres des élégances cruels et coquets, qui dans les rédactions comme sur les plateaux télé, ont oublié le nombre exact de leurs maîtres, tout en connaissant très bien le nom de ceux qu’ils peuvent mépriser sans risques.

Ensuite, elle fit comme les autres, mais plus lourdement sans doute, maniant le népotisme sans discernement, l’amateurisme sans concertation, l’ironie goguenarde sans l’empathie préalable qui la fait si bien passer. On lui reprocha de placer son fils sans qu’il ait les diplômes adéquats, de commander des vaccins sans qu’il y ait de réelle menace sanitaire, de faire des blagues sur l’accident de Furiani (comme n’importe quel pro du stand-up) tout en s’excusant d’un air contrit juste après la page de pub (le remords dans notre société n’a jamais été aussi répandu que depuis la généralisation de l’oreillette). Au point qu’on ne savait plus bien à quel moment elle était la plus obscène, quand elle martelait ses leçons de courage et de dignité ou bien quand elle en rigolait face caméra. En fait, Roselyne Bachelot essayait simplement de plaire à tout le monde en rendant de menus services à quelques-uns, comme n’importe quel politicien qui garde toujours la poésie des trémolos pour l’intérêt général et le poids de son chéquier pour les copains.

Comme il n’était pas question pour elle de renoncer à cette façon de faire éminemment bourgeoise, laquelle consiste, au mépris de toute règle morale et de tout respect du bien commun, à toujours privilégier sa famille, c’est-à-dire ceux avec lesquels on s’est compromis, Roselyne Bachelot finit par trouver comment faire accepter son opportunisme tranquille et sa vulgarité bonhomme : en les faisant rémunérer. Comme n’importe quel romancière de l’année ou philosophe du mois, elle n’avait au fond qu’une véritable ambition : finir en chroniqueuse télé. Dans Le Grand 8, faisant désormais de son manque de finesse et de ses gloussements une sorte de marque déposée, adepte du gros mot impromptu ou de la révélation décomplexée aptes à faire le tour des réseaux sociaux, parfaite dans l’essayage de chaussures ou la vinaigrette, claquant la bise à d’autres insolents de sa trempe, elle s’est changée sans trop d’effort, comme dans un film horrifique d’autrefois, en sa propre marionnette.

Tapie devenu (bon) comédien ou Giscard (très mauvais) écrivain en ont apporté le témoignage : le littéral finit toujours par gagner. Dans le rôle de l’idiote utile, Roselyne Bachelot est enfin elle-même.

Mariage gay : Ayrault, ton mépris est une faute

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Jean-Marc Ayrault mariage gay Eglise

Jean-Marc Ayrault mariage gay Eglise

Allons-y pour Jean-Marc, moi, ça me met à l’aise. Et comme vous ne lirez pas ce billet, je ne vais pas rester coincé, tout seul. Bref, Jean-Marc, vous avez choisi d’officialiser aujourd’hui la date de la présentation du projet de loi sur le mariage et l’adoption homosexuels en Conseil des ministres. Pour ceux qui l’ignoraient encore, ce sera donc le 31 octobre 2012. Et pour faire bonne mesure, vous avez déjà annoncé que vous iriez encore une marche plus loin, vers l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples de lesbiennes.

Vous avez montré sans ambiguïté qui a votre oreille. Vous entérinez les revendications des groupes LGBT (selon la dénomination convenue) aux dépens de toutes les réserves exprimées jusqu’à ce jour par des philosophes, des pédiatres, des psychologues, des psychiatres ainsi que par l’ensemble des représentants des religions en France.
Vous avez montré le peu de cas que vous accordiez aux positions des évêques (en dernier lieu, pour ne citer qu’eux, l’ensemble des évêques de l’Ouest et ceux de Normandie). Et avec quel dédain vous traitez le Président de la Conférence des Évêques de France, Monseigneur Vingt-Trois, qui vous a rencontré à sa demande le 5 octobre dernier ! A ses préoccupations, vous répondez par l’ouverture de la PMA…
La porte-parole de votre gouvernement a déjà annoncé qu’elle serait présente pour le premier mariage homosexuel à Montpellier, tenant pour rien les oppositions légitimes et le débat parlementaire, ravalé au rang de formalité.
Votre mépris n’est pas seulement blessant – on fera avec – c’est une faute. Vous prenez le risque de la radicalisation de l’opposition, et vous l’aurez.

Non, le débat n’a pas été tranché par l’élection présidentielle. Cet argument est une farce. Les Français ne comptent plus les promesses que vous avez déjà eu le temps de renier. Votre entêtement à faire valoir celle-ci trahit l’opportunisme politique, surtout quand on fustige par ailleurs votre incapacité à vous imposer. Mais sur celle-là, c’est si bon… Capitaine au petit pied, va.
Non, les Français ne sont pas majoritairement favorables à « cette évolution majeure de notre code civil » (selon vos propres termes), même si c’est plus facile de le croire lorsque les informations sont occultées.

L’AFP peut choisir de cacher ce sondage, 66% des Français interrogés sont favorables à un référendum. Et la presse peut l’occulter, 63 % des personnes répondent « qu’il faut que les enfants puissent avoir un père et une mère » contre 34 % qui affirment « qu’il faut que les couples homosexuels puissent adopter des enfants » (source), lorsqu’on les interroge sur le principe qui, selon eux, doit être garanti prioritairement dans le cadre de ce débat de société.
Les sondages seraient relatifs, Jean-Marc ? 1 partout la balle au centre, alors. La vérité, Jean-Marc, c’est que vous présidez à une « évolution majeure de notre code civil » à l’aveugle, par seule idéologie. Vous vous empressez sur ce sujet par incapacité d’agir sur les autres. L’adoption homo, c’est votre identité nationale (le débat en moins). Même diversion, même rideau de fumée.

Vous ignorez tout de la position des Français, à supposer qu’ils ne soient pas comme un Pierre Charon ou une Chantal Jouanno peuvent l’avouer : tétanisés à la seule idée de ne pas être modernes. Seuls les poissons morts nagent avec le courant, Jean-Marc. Et je me sens bien vivant.
Vous et vos partisans invoquez les maltraitances dans les couples hétérosexuels. Comme si la maltraitance ne pouvait arriver dans un couple homosexuel. Comme si l’homosexualité était un remède à l’alcoolisme, la dépression, la violence : même les gays vous contrediront. Comme si l’homosexualité était une garantie de stabilité : en Suède et Norvège, depuis que l’union homosexuelle est admise, une étude fait état d’un risque de divorce « considérablement plus élevée » pour les couples de même sexe (source).

Vous faites un dérisoire marché dans ce qui serait le moins nuisible, dans une alternative fictive et opportuniste, alors que nous cherchons ce qui serait le meilleur pour un enfant à adopter : entre deux couples, l’un homo, l’autre hétéro, dont on ignore l’évolution future, que faut-il choisir ?
Vous et vos partisans invoquez l’adoption par les célibataires. Mais où est la Grande Guerre qui justifiera votre exception ? Car celle-ci n’est qu’une exception historique qui a survécu. Elle est un pis-aller. Est-ce parce qu’un pis-aller existe déjà que vous vous permettrez cette « évolution majeure de notre code civil » ? Puisqu’il en existe un, créons-en un second ? Comme le tweetait justement Tugdual Derville, à les écouter, « trouver un amputé heureux légitimerait qu’on vous coupe un membre ».
Vous, vos ministres, vos partisans, invoquez des études sociologiques. On sait déjà qu’elles prouvent que dalle. Je n’y reviens pas.
Vous, vos partisans, affirmez qu’il faut encadrer le sort des enfants vivant déjà dans des foyers homoparentaux. C’est faux. On peut déjà organiser une délégation d’autorité parentale. Et s’il s’agit de gérer l’héritage, rien n’impose d’en passer par l’ouverture de l’adoption.

La vérité, Jean-Marc, tes partisans, c’est que par votre faute, demain, on pourra priver délibérément un enfant d’une mère ou d’un père. L’enfant de la DDASS ou de l’orphelinat, qui n’a rien demandé, qui ne pourra pas s’exprimer, qui ne peut pas prendre part au débat aujourd’hui, l’arbitraire d’une commission le confiera à un couple d’hommes ou un couple de femmes. Il le vivra bien ? S’il le vit mal, ce sera pareil… Et si votre ministre de la Justice se plie à une « exigence d’égalité » des adultes, elle foule aux pieds l’exigence d’égalité des enfants, auxquels on n’a pas le droit d’imposer les revendications des adultes. Vous ne pensez qu’aux adultes, vous vous félicitez de lutter contre la discrimination, elle tombera sur les sans-voix. Sans-voix, sans vote.
Plus encore, par votre faute, des enfants seront conçus dans l’optique même d’être privés de père. Cessez alors de prendre prétexte des situations existantes, quand vous en créerez de toutes pièces.

Ces enfants iront bien ? C’est votre méthode Coué qu’ils paieront. Est-ce si difficile de prendre exemple de la souffrance des enfants adoptés, d’accouchements sous X, dont on nous dit si souvent comme ils recherchent leurs origines ? Président, Premier Ministre, députés, sénateurs : mais avec quoi vous jouez ?! On me dit que le combat est perdu. Je ne le crois pas. Et je m’en fous. Faut-il d’ailleurs que je rappelle l’exergue de mon blog ? « L’important n’est pas de réussir, ce qui ne dure jamais, mais d’avoir été là, ce qui est ineffaçable » écrivait Jacques Maritain.
Et je suis là, quoi qu’on pense, quoi qu’on dise. Parce que notre mobilisation vous servira au moins d’avertissement. Parce que je me fous bien d’être moderne, tendance, comme il faut. Votre mépris ne fait que raviver ma détermination. Et je ne serai pas seul à résister, aujourd’hui, demain, par écrit, dans la rue, dans 75 villes et à Paris le 23 octobre.

Un bide nommé Désir

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À l’époque bénie des dieux où l’on décerne le Prix Nobel de la Paix à une Union Européenne en perdition, les victoires cachent souvent de lourds revers. La préparation du congrès socialiste de Toulouse n’échappe pas à cette règle d’airain. Alors qu’on lui prédisait un score bourguibesque, la motion du leader charismatique Harlem Désir n’a recueilli que 68% des suffrages, loin des 80-90% que laissait espérer le ralliement des troupes hamonistes au texte majoritaire Ayrault-Aubry. Les réfractaires de l’aile gauche, emmenés par Emmanuel Maurel, obtiennent plus de 13% des voix, forts du niet des Guedj et Lienemann au traité budgétaire Merkozy-Hollande. Comme quoi, le plat de lentilles des 30 places du conseil national du PS cédées aux hamonistes n’aura pas modéré les ardeurs d’une base militante désespérément indisciplinée.

Divine surprise, la motion « Hessel », dont le texte a été rédigé par le néo-rocardien écologiste Pierre Larrouturou, rassemble près de 12% des votes socialistes. Désormais superstar médiatiquement bankable, le Vieux de la Montagne onusienne recycle ses bons sentiments en capital politique : la semaine de quatre jours, cela en laisse trois pour s’indigner avec le Hamas.

Et la participation ? 50% nous dit-on, signe de la vivacité démocratique d’un parti ultra-majoritaire. Car si Désir est quasi élu d’office à la tête du P.S, souvenons-nous avant de pester que l’UMP n’élisait plus personne sous le dernier quinquennat. Le secrétaire général du parti était alors officieusement nommé par l’Elysée, comme Désir fut préféré à Cambadélis par Hollande. Le changement, c’est maintenant ?

Quand Renault anticipait les suicides du personnel

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Renault suicides Guyancourt Chine

Renault suicides Guyancourt Chine

Comme d’habitude, le roman et le cinéma avaient anticipé. Dès les années 1970, René Victor Pilhes nous avait prévenus avec L’Imprécateur du pouvoir démesuré que prenaient ce qu’on appelait encore les multinationales. On ne parlait pas encore mondialisation mais on y était déjà. Pilhes imaginait une espèce de jeu de massacre chez les cadres dirigeants d’un grand groupe à cause de courriers anonymes qui étaient déjà une critique sans concession des métamorphoses du capitalisme. Il y avait, au sens propre et au sens figuré, du sang sur les murs. Le roman avait obtenu le prix Femina 1974 et avait connu un grand succès. On sentait bien, obscurément, que quelque chose changeait, que les grandes entreprises commençaient par obéir à une seule loi : la leur. C’était aussi le propos d’un film assez glaçant, un de ce ces thrillers à la française bien fichu comme savait en faire Henri Verneuil qui n’était pas particulièrement un marxiste léniniste : Mille milliards de dollars date de 1982 et le regretté Patrick Dewaere, journaliste économique, y enquête sur des pots de vins reçus par des dirigeants pour vendre une société française à une multinationale sur le point de devenir monopolistique dans son secteur. Là aussi, il y a des morts. C’est que mille milliards de dollars représentaient, à l’époque, le chiffre d’affaires des vingt premières sociétés mondiales et pour de tels enjeux, on pouvait imaginer que les vies humaines ne pesaient pas lourd. Ces romans et ces films, le public les percevait comme des fables ou des avertissements mais n’y croyait pas vraiment.

Il avait tort, ce qui est imaginable finit toujours par advenir. Nous sommes aujourd’hui de plain pied dans ce monde-là, celui de grands groupes plus puissants que les gouvernements qui imposent leurs règles à des Etats tétanisés par les ravages sociaux qu’induisent le chantage permanent à la délocalisation. Et au sein même de ces entreprises, au nom d’un darwinisme social bien compris, la compétition interne, le management par la terreur est devenu la règle.
Il y eut, par exemple, outre les suicides de France Telecom pour lesquels l’ex PDG Didier Lombard a été mis en examen, la sinistre affaire du technocentre de Guyancourt où Renault mène ses activités de recherche et de développement pour ses futurs véhicules. Entre octobre 2006 et février 2007, trois salariés se sont suicidés dont l’un sera retrouvé noyé dans un lac proche du technocentre. Un cabinet d’expertise mène une enquête dont les conclusions obligent la justice à se saisir de l’affaire sur une plainte qui « envisage la qualification de harcèlement institutionnel qui se caractérise notamment par une absence d’interventionalité dans les méthodes de management et par le fait que ce sont les salariés pris individuellement qui devaient gérer les incohérences ou contradictions de l’organisation du travail ». En mai 2012, « la faute inexcusable » de Renault est reconnue par le Tribunal des affaires sociales de Versailles.

Mais Guyancourt et son technocentre devaient encore faire parler d’eux dans une affaire abracadabrantesque dont les méthodes ne furent pas sans rappeler celles du haut commandement français au moment de l’affaire Dreyfus. En janvier 2011, trois cadres sont accusés d’avoir diffusé des informations sensibles aux Chinois. En gros, ce sont des traîtres, des salauds, des vendus, des taupes. L’espionnage industriel est avéré nous affirme l’inénarrable Carlos Ghosn qui ces temps–ci exige du gouvernement français qu’il réécrive le code du travail à son usage exclusif. Pour mémoires, ces trois taupes sont Michel Balthazard, membre du comité exécutif, son adjoint Bertrand Rochette et Matthieu Tenenbaum, directeur adjoint du programme de voitures électriques.
Eric Besson (vous vous souvenez ? Mais si, un ministre d’ouverture à l’identité nationale puis à l’industrie…) parle alors de « guerre économique » et met la DCRI dans le coup. On sent que la cour martiale n’est pas loin. Seulement, voilà, l’affaire est totalement montée de toutes pièces. Renault doit faire marche arrière et Ghosn sacrifie son numéro 2, Patrick Pelata alors que les trois cadres avaient été licenciés sans que la moindre preuve tangible ait été apportée.

Or, des preuves tangibles et gênantes, on en a de nouvelles. Et si elles sont gênantes, c’est pour la direction de Renault. On vient de découvrir en effet que dans sa « communication de crise » comme on dit dans la novlangue de ce monde-là, il fallait prévoir, comme cela avait été le cas en 2006-2007, que l’un des trois accusés, voire plusieurs, se suicident. Et donc, dans un cynisme parfaitement abject, des communiqués avaient été « préparés » à l’avance. Un exemple ? « Toute l’entreprise est profondément ébranlée par la gravité de ce geste (…) Depuis le début de cette affaire, Renault a toujours veillé à préserver l’identité de ses cadres, dans le plus strict respect des personnes concernées. Face à ce geste qui nous bouleverse, nous entendons maintenir notre position et ne pas faire de commentaires. C’est bien de la dignité des personnes dont il est question ici. La « dignité », il y en a qui ont de ces mots…

On remarquera pour finir que la vulgate actuelle veut présenter l’entreprise comme un lieu d’épanouissement individuel. Notre ministre de l’éducation Peillon voudrait même que les stages en entreprise commencent dès la classe de 6ème – et non plus comme en 3ème comme c’est actuellement le cas.
Pour l’instant, cette perspective a plutôt de quoi faire frissonner.

*Photo : poolie.

Le Nobel de la paix pour l’Union Européenne : faites ce que je dis, pas ce que je fais !

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Les jurés norvégiens du Prix Nobel de la paix ne manquent pas d’humour : ce sont des hommes et des femmes politiques qui ont joué un rôle éminent dans la vie politique d’un pays qui a refusé par référendum à deux reprises, en 1972 et 1994, d’entrer dans l’Union européenne. Cela ne les a pas empêchés d’attribuer le prix 2012 aux institutions de Bruxelles. Tout le monde, même les plus virulents des eurosceptiques créditent, certes, la Communauté, puis l’Union européenne d’avoir contribué à préserver le vieux continent des guerres qui l’avaient déchiré au cours des derniers siècles. On doit tout de même souligner que la dissuasion nucléaire et l’OTAN l’ont bien aidé dans ce domaine.

Quel est donc le message adressé à l’Europe et au monde par ce choix ? Si l’UE était si formidable et si moralement respectable, pourquoi les descendants des farouches Vikings s’en sont-ils si résolument tenus éloignés ? S’ils aiment tellement l’Europe, les dirigeants norvégiens ont mieux à faire que d’inviter Barroso et Van Rompuy à s’habiller en pingouins pour venir recevoir leur prix à Oslo : poser à nouveau leur candidature pour adhérer à l’UE. Et, une fois cette adhésion réalisée, puiser dans les milliards de leur fonds souverain alimenté par les revenus des hydrocarbures de la Mer du Nord pour venir au secours de la Grèce, du Portugal ou de l’Espagne. Et ensuite, ils pourraient décerner le prix Nobel de la paix à la Norvège, pour avoir sauvé l’UE de l’éclatement.

Comment peut-on être islamophobe ?

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Charlie Hebdo Mohamed Merah islamophobie

Charlie Hebdo Mohamed Merah islamophobie

« Rien à voir » : au lendemain de l’arrestation d’une quinzaine de candidats au djihad présumés, cette formule était psalmodiée en boucle par des commentateurs terrifiés à l’idée que l’on pût faire un lien entre islam et islamisme, le premier n’ayant, répétaient-ils, « rien à voir » avec le second. Comme l’affirma l’excellent Thomas Legrand sur France Inter, ces jeunes égarés évoquaient la secte Moon plutôt que la religion musulmane. On aurait aimé lui faire remarquer que les adeptes de Moon se font rarement exploser la cervelle dans l’espoir de gagner le paradis en tuant le plus grand nombre possible de leurs contemporains et qu’on ne connaît pas de cas où l’un d’eux aurait tiré sur une épicerie cachère ; que dans les classes du « 9-3 », ce ne sont pas des scientologues qui braillent que « M’dame, Hitler, il aurait dû finir le boulot ! » ; et que même les membres de l’Opus Dei ne se livrent pas à des agressions quand des chrétiens d’Égypte ou d’ailleurs sont assassinés.
Alors, d’accord, tueurs et brailleurs ne représentent pas l’islam, mais une « maladie de l’islam » ; et on admettra volontiers que le croyant lambda et même le gamin brailleur n’ont « rien à voir » avec le tueur − ce n’est pas parce qu’on dit « Mort aux juifs ! » à 12 ans qu’on assassinera des juifs à 20 ans. Peut-on décréter pour autant que cette maladie de l’islam serait absolument étrangère à l’islam ? Quelques jours après la fin de l’équipée de Mohamed Merah, Abdenour Bidar donnait sa propre réponse dans Le Monde : « On dit d’un tel fanatisme de quelques-uns que c’est “l’arbre qui cache la forêt” d’un islam pacifique. Mais quel est l’état réel de la forêt dans laquelle un tel arbre peut prendre racine ? Une culture saine et une véritable éducation spirituelle auraient-elles pu accoucher d’un tel monstre ? »[1. « Un “monstre” issu de la maladie de l’islam »,Le Monde, 24 mars 2012.] Bien entendu, on enterra la question et la réponse. Puisque ça n’a « rien à voir ».

L’amalgamisme, voilà l’ennemi !

Comme à chaque fois que des violences sont commises au nom d’Allah ou de son prophète, chacun a donc été invité à dénoncer le véritable danger, qui n’est ni l’intégrisme, ni l’obscurantisme, ni même le terrorisme, si minoritaire qu’il ne saurait avoir la moindre signification, mais l’amalgame − et son cortège de stigmatisation − qui pourrait conduire à confondre dans le même opprobre un milliard de croyants respectables et quelques brebis égarées. La lutte contre l’amalgame a donné naissance à ce que j’ai baptisé le « Parti du “mais” » : il est désolant qu’il y ait des victimes, mais on se demande si elles n’ont pas un peu cherché les ennuis. La violence islamiste est intolérable, mais la provocation islamophobe est insupportable. Fallait pas mettre de mini-jupe, ma fille, si tu ne voulais pas te faire violer. Il faut donc saluer le professeur Ghaleb Bencheikh qui se prononce, sans ambiguïté et sans la moindre réserve, pour la liberté. Même quand elle blesse. Même quand elle choque. Même quand elle est de mauvais goût. Même quand elle n’est pas drôle.
Pour le « Parti du “mais” », les vrais coupables ne sont pas ceux qui tuent à Benghazi ou vocifèrent à Paris, mais les irresponsables qui chatouillent sans précaution une susceptibilité islamique bien compréhensible : la vidéo « anti-islam » a provoqué la mort de l’ambassadeur américain en Libye, les dessins de Charlie Hebdo des émeutes meurtrières à Karachi.
Quant à la dérive potentiellement assassine et divinement inspirée de nos petits voyous fanatisés (qu’ils aient été vraiment dangereux ou pas ne change pas grand-chose à l’analyse), elle a été provoquée conjointement par la pauvreté et le racisme ambiant. Sans oublier le cruel manque d’imams dans les prisons : la candeur des nigauds de gauche ressassant, sans le comprendre, cet argument zemmourien − en l’occurrence qu’il y a une majorité de musulmans dans les prisons françaises − aurait été fort divertissante si on avait le droit de rire de tout, y compris de questions fort sérieuses. Tout aussi tordante était leur insistance à rappeler que la dernière cuvée d’ex-futurs- martyrs était largement constituée de « Français convertis ». Comme, en l’occurrence, ils voulaient parler de « de souche » convertis, on a vaguement l’impression que, pour eux, un Blanc n’est pas tout à fait un musulman comme les autres.
Certes, dans leur esprit, cette insistance visait à disculper l’islam de toute responsabilité dans le fanatisme de quelques-uns ; seulement, du même coup, ils avouaient que, pour eux, musulman n’est pas une religion mais une race. Grâce à cette pirouette, quiconque osant dire qu’il n’aime pas la première peut-être accusé de détester la seconde. Comme le montre Pascal Bruckner, tout l’intérêt du terme « islamophobie » est d’organiser cette confusion sémantique. L’islamophobe n’est pas un anticlérical, mais un raciste. Disons-le d’emblée, on peut être l’un et l’autre. Dans la vraie vie, la distinction entre la critique de pratiques et celle des pratiquants ne va pas toujours de soi et, chez certains, le rejet des croyances n’est que l’alibi de la haine des croyants. Bref, s’il n’y a pas d’un côté d’affreux racistes et de l’autre d’admirables humanistes, le débat ne se résume pas non plus à l’affrontement entre le courage des uns et la lâcheté des autres. La liberté d’expression n’est pas un joker que l’on peut brandir comme si la question de ses limites ne se posait même pas. Ajoutons que les religions posent un problème particulier. Instinctivement, n’importe qui sent bien qu’il est plus facile de rire des idées politiques de ses amis − les affectueuses disputes entre Jérôme Leroy et votre servante en sont la preuve − que de leurs convictions religieuses.
Je persiste à penser que la réponse de la France de 1789 est toujours d’actualité et que nos dieux doivent être suffisamment adultes pour accepter qu’on se paie leur tête sans faire trop d’histoires, autrement dit que les inconvénients de la liberté sont plus acceptables que ceux de la censure.

Mais je dois constater que des esprits éclairés, y compris dans la rédaction de Causeur, pensent différemment. Certes, ils ne joignent pas leur voix au choeur des censeurs, mais à l’instar de Jacques de Guillebon, ils trouvent que les « provocateurs » ne sont vraiment pas au niveau et que leurs pitreries ne valent pas les ennuis qu’elles nous occasionnent.
Quoi qu’il en soit, on n’a pas plus à choisir entre Voltaire et Ben Laden qu’entre Élisabeth Lévy et Pascale Clark[2. Laquelle s’est surpassée, le 9 octobre, dans son interview de Latifa Ibn Ziaten, mère d’un des soldats assassinés par Mohamed Merah, qui affirmait que les jeunes qui avaient fait de Merah un héros étaient des victimes qu’il fallait sauver. Ni l’interviewée, ni l’intervieweuse ne rappelèrent que si Merah est un héros pour certains gamins, c’est parce qu’il a tué des enfants juifs. Cela aurait sans doute cassé l’ambiance.]: entre ces deux pôles, comme dans les pages qui suivent, de nombreuses nuances sont possibles − et même souhaitées.
Certains pensent que nous sommes obsédés par l’islam. Bruno Maillé voit même dans cette obsession présumée l’un des symptômes de notre désarroi métaphysique. Peut-être, mais puisque bon nombre de Français et d’Européens semblent atteints par la même pathologie, il faut tout de même se demander d’où elle vient : de nos cerveaux malades ou de la réalité ? De même que les paranoïaques ont des ennemis et les hypocondriaques des maladies, il doit bien arriver que les obsédés soient confrontés à des sujets obsédants.

Reprenons le film des événements. Lorsque que nous avons envisagé de consacrer ce numéro à la question « Peut-on critiquer l’islam ? », les colonnes de nos journaux étaient occupées par L’Innocence des musulmans et les troubles afférents. Alors que nous venions de prendre la décision en petit comité, c’est-à-dire le mardi 18 septembre vers 19 heures, Paris bruissait, sans que nous le sachions, de rumeurs sur la nouvelle « une » « scandaleuse » de Charlie Hebdo. Et deux jours avant le bouclage de ce numéro, survenait le coup de filet antiterroriste (peut-être apprendra-t-on qu’il s’agissait de Pieds Nickelés éructant plus qu’ils n’agissaient mais l’un d’eux a tout de même tiré sur les policiers venus l’arrêter). Alors, je ne sais pas si nous sommes obsédés, mais l’islam et ses maladies ont une légère tendance à se rappeler régulièrement à notre souvenir. Et ce n’est pas l’essentialiser qu’observer, comme Cyril Bennasar, qu’ils le font souvent dans des termes problématiques. Dans l’ensemble des arguments avancés par les défenseurs d’une critique modérée et empreinte de tact, on retiendra celui de Paul Thibaud, qui explique en substance qu’avant de se moquer du sacré des autres, chacun devrait se demander ce qui est sacré pour lui. De fait, Régis Debray a bien montré que le sacré ne s’arrête pas aux frontières du divin. Et le sacré profane se défend parfois contre les ricaneurs plus férocement encore que son ancêtre religieux. À peine la chasse aux sorcières islamophobes marquait-elle une pause que la traque des scélérats homophobes battait son plein, comme si s’opposer au « droit au mariage et à l’adoption pour tous » était bien pire que se payer la tête de Mahomet, Moïse ou Jésus. On peut juger outranciers ou déplacés les propos de François Lebel, maire UMP du 8e arrondissement de Paris, qui a estimé, dans un éditorial, que si le « tabou immémorial du mariage hétérosexuel » venait à sauter, d’autres, tels que la prohibition de l’inceste, de la polygamie et de la pédophilie pourraient suivre. Ces propos discutables, et peut-être scandaleux, ne furent pas discutés; une fois de plus, des dizaines de marteaux se donnèrent rendez- vous pour taper sur le même clou, comme si la moindre dissidence menaçait de ressusciter « les heures les plus sombres de notre histoire » − chacun sait que la répression des homosexuels bat son plein en France, obligeant ceux-ci à se cacher. Ainsi la psychanalyste Élisabeth Roudinesco a-t-elle dénoncé, dans Libération, tous ceux de ses pairs qui osent émettre la moindre réserve sur cette merveilleuse avancée si conforme, paraît-il, au « sens de l’Histoire » Comme l’a affirmé péremptoirement, en guise d’argument, je ne sais plus qui je ne sais plus où, « nous sommes au XXIe siècle ! ». Tout était dit.
Reste à savoir si cela valait le coup de se délivrer des anciennes divinités pour se prosterner devant les nouvelles vaches sacrées.
 

Cet article en accès libre est extrait du numéro 52 de Causeur magazine. Pour lire l’intégralité de ce numéro, achetez-le ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

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*Photo : Annie Assouline, sonnerie de Charlie Hebdo

Syrie, phase 2

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syrie-bachar-assad-turquie

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Après dix-huit mois d’une contestation qui a viré à la guerre civile, le régime de Damas tient toujours même s’il est obligé d’adapter sa stratégie aux circonstances. Ainsi, depuis quelques mois on peut constater que la stratégie initiale « ni place Tahrir ni Benghazi » – consistant à ne pas céder une seule ville ni même une seule place aux forces de l’opposition – a été abandonnée. L’usure des combats, les sanctions et l’écroulement de l’économie vident les caisses de l’Etat et obligent Assad à économiser ses moyens. Il n’est donc plus possible pour les forces gouvernementales, même soutenues par les milices Chabbiha, d’intervenir partout et tout le temps. Depuis la « jihadisation » du conflit civil syrien, qui amène, entre autres, certains islamistes des banlieues françaises dans les faubourgs d’Alep ou de Homs, l’armée supplée largement les unités prétoriennes du régime. Les quelques succès enregistrés ces dernières semaines résultent partiellement d’un virage tactique : en plus de la division blindée de Maher Al-Assad et des supplétifs Chabbiha, l’état-major de l’armée prend une place croissante dans la contre-offensive. Il y a encore quelques mois, le commandement de l’armée était mis sur la touche au profit du noyau dur du régime car jugée peu fiable dans des combats de rue rapprochés qui exigent une loyauté totale. Or, comme cela s’est vu à Alep, l’arrivée massive de jihadistes décuple la motivation des hommes de troupe chrétiens, druzes, alaouites voire des sunnites qui craignent l’instauration de la charia et le morcellement du territoire syrien, suivant un modèle à l’irakienne.

Pour parachever sa stratégie de contre-insurrection, le gouvernement s’est résigné à lâcher le contrôle dans la région kurde où le risque du retrait de l’Etat est jugé acceptable par les stratèges d’Assad puis dans provinces où la présence du pouvoir central se réduit au strict minimum symbolique. Quand cela ira mieux, il aura tout le loisir de reconquérir ces territoires perdus, pense-t-il. En attendant, une Syrie libre existe de facto, plusieurs villes sont actuellement autogérées sans la moindre intervention de Damas et, ce qui semble plus périlleux, de larges secteurs frontaliers sont presque abandonnés. Or, si la Syrie n’a pas à craindre une attaque israélienne et peut donc risquer de diluer ses forces dans le Golan, l’abandon partiel du contrôle de ses frontières avec la Jordanie, l’Iraq et la Turquie, pourrait être plus dangereux : il ouvre aux insurgés des voies de communications libres leur permettant de s’approvisionner en hommes et en matériel. Pendant ce temps, les réserves du régime en devises étrangères fondent rapidement tandis que l’allié iranien se heurte lui aussi à de sévères sanctions économiques. Dans ces conditions, Damas consacre ses dernières forces à la défense de l’essentiel : les centres névralgiques et logistiques de l’Etat.

L’objectif d’Assad est de gagner du temps. Son calcul est simple : comme son père Hafez, il sait que l’atout principal de la Syrie est sa capacité de nuisance. Les conséquences négatives du pourrissement de la situation en Syrie se font de plus en plus sentir dans la région, où les positions commencent à bouger, notamment en Turquie. La recrudescence des attentats du PKK ces derniers mois fait douter l’opinion publique turque. Les médias ainsi que certaines voix au sein de l’opposition turque commencent à s’interroger sur le bien-fondé de la politique étrangère menée par Erdogan et son chef de la diplomatie Davutoglu. Un peu plus d’un an après la rupture brutale de l’alliance turco-syrienne, Ankara se demande s’il ne devrait pas nuancer voire abandonner son soutien aux rebelles syriens. À ces voix dissonnantes, il faut ajouter les tensions croissantes autour des camps de réfugiés syriens en Turquie, en Jordanie et au Liban.

Dans ce contexte, l’argument massue d’Assad « moi ou le chaos » devient chaque jour plus audible. Le président syrien peut de nouveau espérer mobiliser ses troupes et ressouder ses alliances. Par rapport au déluge de mauvaises nouvelles qu’il affronte depuis de longs mois, l’exportation de la crise syrienne dans la région est à coup sûr une bonne nouvelle pour le palais présidentiel de Damas. L’espoir de Bachar et de ses proches est que les principaux soutiens des rebelles, d’Ankara à Doha, en viennent à couper les vivres – hormis le strict nécessaire humanitaire – aux principales forces armées antigouvernementales.

Mais, au-delà des succès de sa nouvelle stratégie militaire, et malgré l’espoir renaissant, le bilan global de la crise reste désastreux pour le régime. Plus que jamais, la dynastie Assad joue son va-tout.

*Photo : FreedomHouse2 (« Bachar Al-Assad est un criminel de guerre »)

Le Chinois Mo Yan Prix Nobel de Littérature 2012

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C’est donc le romancier chinois Mo Yan, qui a obtenu jeudi le prix Nobel de Littérature 2012, pour une œuvre qui « unit avec un réalisme hallucinatoire, le conte, l’Histoire et le contemporain », selon l’Académie suédoise qui n’a pas hésité à comparer ses livres à ceux de prestigieux récipiendaires du siècle passé: « il a créé un univers qui, par sa complexité, rappelle celui d’écrivains tels William Faulkner et Gabriel Garcia Marquez, tout en s’ancrant dans la littérature ancienne chinoise et la tradition populaire du conte »,

D’après le secrétaire perpétuel de l’institution, interrogé par la télévision suédoise, Mo Yan, a été informé de la bonne nouvelle par l’Académie, alors qu’il était chez son père. « Il est extrêmement heureux et terrifié » , a précisé Peter Englund.

Comme je n’ai pas encore lu cet écrivain, je n’émettrai pas la moindre opinion sur ce choix, et n’expliquerai même pas qu’il aurait été plus opportun de récompenser quelques autres génies des Lettres universellement reconnus et que le prix s’obstine à ignorer.

Je remarque néanmoins qu’une fois de plus, l’Académie a fait un choix académique, en ignorant les auteurs de chansons, de dialogues de films, de bandes dessinées, de SF ou de romans noirs.

Et signale donc à nos amis suédois que Bob Dylan, Woody Allen, Robert Crumb, Norman Spinrad ou James Ellroy sont encore vivants.