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Adieu à Christopher Hitchens, « Hitch » pour les amis

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Christopher Hitchens a trente ans lorsqu’il se rend à Athènes, non pas pour y écrire un livre sur la dictature des colonels, ni sur l’Acropole, ce qu’il fera plus tard, mais pour y ramener en Angleterre le cadavre de sa mère. Elle s’est suicidée avec son amant, un prêtre. Ce dernier s’est ouvert les veines dans la baignoire. L’histoire ne dit pas qui s’est occupé de la dépouille du religieux, mais explique peut-être l’athéisme féroce de Christopher Hitchens qui tenait Dieu pour un empoisonneur public et Mère Térésa pour un imposteur… mot qui, bizarrement, n’existe pas au féminin.

Mais il y avait encore bien pire aux yeux de Hitch: les islamistes. Son soutien à la politique de G.W.Bush et des néo-conservateurs, ainsi que son amitié pour Salman Rushdie, lui valurent d’être classé en 2005 parmi les cinq plus grand intellectuels du monde. Seule la France l’ignora et il le lui rendit bien.

Réactionnaire à la mode anglaise, fortement influencé par George Orwell et Arthur Koestler, aimant s’entourer de jolies femmes, poussant la provocation jusqu’à passer ses vacances à Bagdad, Christopher Hitch ne reculait devant rien. Il insista même pour subir « le supplice de la baignoire », ne serait-ce que pour prouver que les lamentations des prisonniers de Guantanamo concernant leur prétendue torture, relevaient surtout de la propagande.

Par ailleurs, il prenait un vif plaisir à dégommer avec sa verve de polémiste les théories du complot sur le 11 septembre, les mensonges sur la flottille vers Gaza ou les apologistes des émeutiers de Londres (il considérait le socialisme comme une machine à excuses ).

Le directeur de  » Vanity Fair  » dont il était un collaborateur assidu, a écrit à l’occasion de sa mort qu’il donnait l’impression d’écrire pour vous et vous seul. C’est la seule manière d’écrire qui vaille. Son recueil d’essais, Arguably, érudit, paradoxal et drôle avait emballé ses amis Martin Amis et Julian Barnes. Tous deux le considéraient comme un homme cruel, ce qui dans leur bouche était un sacré compliment.

2011 s’en va

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image : aforgrave (Flickr)

Quelle année que l’année 2011, si on n’y pense ! Douze mois qui ont changé la face du monde… On n’avait pas vu ça depuis 1989, au moins. Vous aurez beau dire que l’on dit cela de toutes les années, que l’on manque de recul, tout de même, à feuilleter les suppléments rétrospectifs des différents journaux, on sent bien qu’il y a trop plein d’événements, un vrai trop plein planétaire.
Prenons-en quelques uns.

Plus rien ne sera jamais comme avant, par exemple, dans les pays arabes. Le printemps est passé par là et quand bien même on s’inquièterait des montées islamistes dans des élections libres, on sent bien que des révolutions ne se font pas en un jour et qu’il a bien fallu quatre-vingt longues années à 1789 pour installer durablement la république, quelque part vers 1875. Et encore, on a eu des rechutes, notamment entre 1940 et 1944.
En plus, ce printemps arabe nous montre qu’il va devenir très compliqué de massacrer tranquillement chez soi :les téléphones portables, Twitter, Facebook réalisent pour le pire comme pour le meilleur la prédiction de Baudrillard qui voyait l’information du futur circuler de manière virale.

Pour le meilleur, l’héroïsme des manifestants syriens en direct, pour le pire le lynchage de Kadhafi.
D’ailleurs, 2011 aura marqué une singulière accélération dans la chute des dictateurs et montré que ceux qui font l’histoire choisissent ce qu’il convient de montrer et ce qu’il convient de laisser dans le mystère. Le corps ensanglanté de Kadhafi a un négatif, c’est le corps absent de Ben Laden et dans les deux cas, une utilisation stratégique de l’exposition de l’un et du refoulement de l’autre par les vainqueurs. Si tout n’est pas calculé à l’avance, on ne peut que constater la remarquable plasticité de notre morale sur ces questions-là. Une fois, je te tue et on ne voit rien. Une fois, je te tue et on voit tout. Une autre fois, je t’envoie devant la justice internationale et on ne voit pas grand chose (Mladic, Gbagbo).

2011, ce sera aussi l’année où nous aurons à nouveau appris que nos civilisations sont mortelles, comme le disait Paul Valery après 1918. Mais en 2011, les civilisations nous sont apparues comme mortelles à cause de la rencontre d’une nature en colère et d’un orgueil technologique inconséquent : Fukushima, c’est un tsunami et un accident nucléaire majeur. C’est l’horrible conjonction entre Tchernobyl en 1985 et l’Océan indien en 2004. Tous ceux qui ont vu les images et avaient lu par ailleurs des romans de science-fiction post-apocalyptique (ceux de John Brunner), par exemple voient bien de quoi je veux parler.

2011 aura aussi connu un séisme qui n’a rien de naturel, celui d’une crise dans précédent due aux contradictions de plus en plus manifestes entre les intérêts des marchés financiers et ceux des peuples. 2011 aura fait accepter aux Etats des limitations sans précédents de leur souveraineté, des politiques uniques, forcément uniques, pour tenter de juguler une Dette qui demeure tellement abstraite pour les gens sauf quand on leur explique que c’est à cause de cette Dette que la génération de leurs enfants sera moins éduquée, soignée que la précédente, qu’ils connaîtront le chômage de masse ou les salaires de la précarité.

Comment s’étonner alors de cette révolte mondiale de la jeunesse, des indignés ? Moquons-les dans leur naïveté idéologique, raillons-les en en parlant comme des gosses de riches devenus moins riches, il n’empêche qu’ils ont été partout, de New York à Tel-Aviv en passant par Athènes, Madrid ou Rome, une grande bouffée d’air frais, la preuve presque poignante que l’électrocardiogramme de la désobéissance civique n’était pas désespérément plat.
Les Français, eux, se seront trouvés à l’honneur en inventant non pas la mondialisation de l’économie mais la mondialisation du scandale sexuel. Clinton et Monica Lewinsky battus à plat de couture, plus de Unes que pour le 11 septembre ! Il ne s’agit pas ici d’épiloguer sur les suites nationales de cette affaire mais de constater qu’elle aussi marque apparemment un point de non-retour dans la façon dont on considèrera les rapports entre le sexe, le pouvoir et l’argent, c’est à dire sous le prisme d’une transparence totale, un rien terrifiante.
Et pourtant, comme chaque année ou presque, je me pose une question simple : et si nous étions passés à côté de quelque chose ? A côté d’un événement vraiment considérable mais dont personne n’a pu deviner l’importance décisive.
Dans Deux heures moins le quart avant Jésus Christ de l’indépassable Jean Yanne, on voit à la fin du film Ben Hur Marcel interprété par Coluche s’exclamer devant les informations : « Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre qu’un môme soit né dans une étable à Bethléem ? »

J’aime imaginer que dans quelques siècles, 2011, au bout du compte, restera comme l’année de la naissance d’un nouveau penseur qui ne se contentera pas d’interpréter le monde mais de le changer. Ou bien que ce sera dans l’obscur laboratoire d’un chercheur brésilien que la première étape vers un remède universel sera accomplie. Ou encore qu’un poète aura écrit, quelque part dans une ville d’importance secondaire, le plus beau poème de tous les temps, un poème de voyant qui réenchantera le monde. Et pourquoi pas qu’aura été découverte la nouvelle source d’énergie qui nous permettra d’aller croître et multiplier dans les étoiles, loin, très loin du pessimisme pré-apocalyptique et décroissant qui est le nôtre aujourd’hui. Alors écoutez et lisez bien les brèves dans les média. Si ça se trouve, vous serez le premier à détecter l’essentiel dans l’accessoire. C’est tout le mal que je vous souhaite pour 2012.

Enki Bilal ou le paradoxe

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Enki Bilal

Jadis, les grands créateurs, les artistes géniaux, maudits ou non, soit ignoraient délibérément les jeux dérisoires de la politique politicienne, soit s’engageaient sans vergogne du côté des extrêmes, pour le meilleur ou pour le pire, certes, mais sans déroger à leur statut. Celui qui, dans son art, recherche l’idéal, ne peut aisément se contenter, dans l’ordre temporel, des combinaisons mesquines, des petites compromissions entre amis et des promesses à trois sous que l’on se promet de ne pas renier. En bref, on ne conçoit pas Léon Bloy, « pèlerin de l’absolu », autrement que brandissant le drapeau légitimiste, Aragon et Picasso autrement que staliniens, de même que l’on imagine mal Proust en candidat radsoc aux cantonales de Combray, Eure-et-Loir, ou Céline en partisan sincère de Gaston Doumergue.

Mais tout change : et les mémoires dialogués du fabuleux dessinateur Enki Bilal, Ciels d’orage, publiées ces jours-ci, nous montrent qu’au début du XXIe siècle, on peut-être, de façon pleinement assumée, artistiquement génial et politiquement correct.[access capability= »lire_inedits »]

Les esprits simples pourraient penser que le génie de Bilal se prouve par les chiffres, et par son entrée prochaine dans cette Bible du surréalisme contemporain qu’est le Guinness des records. Enki Bilal ou le paradoxe Comme le lui fait remarquer son interlocuteur Christophe Ono-dit-Biot, il est « aujourd’hui un auteur qui compte sur le marché de l’art ».

En fait, il est même le dessinateur de bande dessinée le plus coté de tous les temps : en mars 2007, l’un des tableaux repris dans son album Bleu sang, initialement estimé 35 000 euros − somme que Bilal jugeait déjà incroyable − est monté jusqu’à 170 000 euros (sans les frais). En avril 2011, le dernier dessin du Sommeil du monstre est parti à plus de 70 000 euros, ce qui en fait la case de BD la plus chère de l’Histoire.

Mais le génie et le marché ont toujours eu des relations bizarres. À la fin du XIXe siècle, alors que la peintre Rosa Bonheur vendait ses Vaches dans un coucher de soleil des prix invraisemblables et que les roses façon boîte de chocolats de Madeleine Lemaire s’arrachaient pour des sommes folles, Van Gogh ne trouvait pas preneur. En somme, la cote ne prouve rien, ni le génie, ni même la nullité. Elle ne veut rien dire. Ce qui prouve le talent, dans le cas de Bilal, ce sont tout simplement les yeux. Des yeux aimantés, quoi qu’on fasse, par ses dessins étranges et ses couleurs improbables, « indicibles », comme « tombées du ciel », ainsi que les décrit ce grand lecteur de Lovecraft, qui explique pourquoi il mélange à la peinture la cendre de ses cigares : parce qu’elle « donne des zones d’ombre, des points aveugles, une certaine buée extraordinairement riche ». « J’aime, moi, que la peinture dérange », ajoute-t-il encore. Et de fait, tel est bien le cas de la sienne, qui ne se réduit pas à ce que l’on entend habituellement par bande dessinée. « Le graphisme est un élément qui ouvre des portes » : Bilal, inventeur de mondes, de formes, d’effrois inédits, est incontestablement l’un de nos grands peintres figuratifs, dans la lignée d’Otto Dix et de Lucian Freud.

Une peinture dérangeante, donc, comme son histoire personnelle. Celle d’un gamin de Belgrade, fils du tailleur personnel et ami intime du maréchal Tito, exilé en France à 9 ans pour des raisons obscures,
vivant chichement dans un pays inconnu, puis confronté à nouveau à l’écroulement du monde de son enfance, à l’explosion de cet agrégat improbable qu’était la Yougoslavie, puis aux tragédies de la guerre civile et aux traumatismes génocidaires. Un grand art forgé dans le malheur des temps. Pas étonnant, alors, que revienne comme un leitmotiv la remarque amère de Paul Virilio : « Quand l’homme invente quelque chose, il invente aussi la catastrophe qui va avec. »

Du coup, il paraît encore plus curieux qu’un artiste aussi visionnaire et doté d’une telle hérédité se range sans hésiter derrière la bannière du politiquement correct, par exemple lorsqu’il déclare : « Retourner au concept de nation serait totalement stupide et irresponsable. Obscurantiste, pour reprendre un terme qui m’est cher. Je sais très bien qu’il y a des problèmes d’immigration, des problèmes économiques,
mais l’Europe est vraiment un progrès, c’est une stabilité. »
Quelques pages auparavant, il affirmait dans la même veine que « l’essor du spirituel et de son corrélat le plus obscur, le plus dangereux, qui est le fondamentalisme […] redonne une identité à des gens qui ont l’impression de ne plus savoir où elle se niche ». Autant de remarques que Bouvard et Pécuchet auraient déclarées « frappées au coin du bon sens », et que Flaubert aurait épinglées avec gourmandise dans son Dictionnaire des idées reçues.

Si l’on ajoute que Bilal, peu avare de lieux communs, se proclame féministe, progressiste, agnostique, qu’il combat pour l’écologie, rebaptisé planétologie, mais qu’il regrette que les verts aient « dézingué »
Nicolas Hulot, avant de préciser qu’il souhaite « bien sûr » la sortie du nucléaire, « mais à terme », de façon progressive, parce qu’il y a tout de même « un minimum de pragmatisme à accepter », on est bien obligé de constater que, de nos jours, un grand artiste peut penser comme un petit-bourgeois.

Après tout, dans la France de François Hollande, tout ceci est peut-être parfaitement « normal ».[/access]

Enki Bilal, Ciels d’orage, conversations avec Christophe Ono-dit-Biot, Flammarion, 2011

Meilleurs yeux (6)

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Bien sûr : ce petit film est une pub pour John Lewis. Mais c’est davantage qu’une simple réclame : on ne se méfie jamais assez des enfants… Il est sage de se le rappeler aujourd’hui. En tout cas, toute l’équipe de Causeur se joint à moi pour vous souhaiter un joyeux Noël !
The Long Wait Réalisé par Dougal Wilson.

L’art de la fugue

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photo : partymonstrrrr (Flickr)

Montherlant appelait des livres comme Echapper aux tueurs de Matthieu de Boisséson des « machins », c’est à dire des livres qui ne sont ni des romans, ni des essais, ni des carnets de notes, ni des aphorismes, ni de la poésie, ni des journaux intimes mais un peu de tout cela à la fois. Evidemment, cette aristocratique désinvolture face aux genres et autres taxinomies autoritaires est de moins en moins de saison. Les éditeurs savent que la littérature, qui a toujours été difficile à vendre, est devenue franchement invendable. Alors ils cherchent dans l’invendable ce qui se vend encore un peu. C’est ce qui explique l’impérialisme du roman. Et encore, on ne va pas se plaindre. Un roman, même mauvais, ça reste de la littérature, malgré tout. Surtout si on le compare aux confessions des vedettes, aux livres des hommes politiques, aux livres sur les hommes politiques, aux manuels de développement personnel, aux méthodes miracles sur les régimes ou la manière d’échapper au cancer en mangeant exclusivement des prunes et de la choucroute.

Echapper aux tueurs est donc une manière de survivance en soi. Le simple fait qu’un livre comme celui-ci puisse encore exister, comme un amer sur l’océan des publications calibrées, a quelque chose de rassurant même si l’on se doute bien que de tels textes ne seront plus là encore très longtemps pour laisser sa chance au goût dans une époque qui en fait si peu preuve. Echapper au tueurs, malgré son titre de polar, serait plutôt un programme de survie en milieu hostile. Les tueurs dont il est question ici sont ainsi définis par l’auteur : « Les tueurs : l’ennemi mortel qui rôde dans un monde affadi ou pétrifié par la technique. A cet ennemi s’opposent la légèreté, la rêverie, la montagne, le dépaysement, les jeunes étrangères, l’amitié et tout ce qui permet, selon Kafka, ‘un bond hors du rangs des meurtiers.’ » Le voyant tchèque n’est qu’une des nombreuses référence de Boisséson, qui cite beaucoup. Parmi tant d’autres, relevons Spinoza et Keith Roberts, Nietzche et Annie Le Brun, Nabokov et Jaccottet, notre plus grande poète vivant, maître de la lumière et de l’effacement dont on prépare pour l’année prochaine l’édition en Pléiade et dont vient de sortir une anthologie réalisée par lui-même[1. L’encre serait de l’ombre de Philippe Jaccottet, notes proses et poèmes choisis par l’auteur, 1946-2008, Poésie/Gallimard].

Citer peut être une manière de pontifier ou au contraire le signe d’une extrême modestie, la modestie de ceux qui savent qu’on ne pense pas tout seul et que d’autres ont ressenti, aimé, joui et lu avant nous, et l’ont souvent mieux dit. Et puis, comme remarquait déjà Guy Debord dans son Panégyrique, « Les citations sont utiles dans les périodes d’ignorance ou de croyances obscurantistes ». Autant dire qu’il s’agit bien pour Matthieu de Boisséson en 2011 de faire comme Montaigne pendant les Guerres de Religion. Dans les deux cas, on cite contre la barbarie car les temps ne paraissent à Boisséson guère plus favorables, ce en quoi on ne peut pas franchement lui donner tort.

Dans Echapper aux tueurs, s’il est question de Spinoza, il est aussi question de mannequins. L’un ne va pas sans les autres puisque la beauté est une manière comme une autre de nous éprouver comme éternels. Les mannequins sont quatre, pour être précis. Irina qui est russe, Ana qui est polonaise, Priscilla qui est brésilienne et Anastassia qui est biélorusse. Le narrateur se retrouve obligé de les loger chez lui. Essayez de vivre avec quatre mannequins chez vous sans y toucher, pour voir, alors qu’elles vous montrent leurs bobos à tout bout de champ : ça va du téton infecté par un piercing de contrebande à une forte tendance à l’alcoolisme, au tabagisme et au mysticisme. Dans ces cas là, il faut faire preuve de stoïcisme et se souvenir, via Roberto Calasso, de l’étymologie de nymphe , à la fois fois la source d’eau et jeune fille prête pour les noces : « Les deux définitions sont chacune le fourreau de l’autre. S’approcher d’une nymphe signifie être saisi, possédé par quelque chose, se plonger dans un élément souple et mobile qui peut se révéler, avec une probabilité égale, exaltant ou funeste. »

Quand il ne cite pas et ne panse pas des mannequins, Matthieu de Boisséson va beaucoup dans les musées. Van Gogh à Amsterdam pour réfléchir au lien entre les bateaux et l’amitié ou Pouchkine à Moscou pour une exposition sur les peintres d’Europe du Nord aux XVème et XVIème siècle, en compagnie d’une jolie fille qui fume trop et s’interroge sur un tableau représentant la Nativité.
C’est qu’il voyage beaucoup, Matthieu de Boisséson. Il ne le fait pas à la manière des nomades de l’hyper classe mais plutôt avec la morale d’un homme en cavale que son humour et sa culture protègent, encore un peu et pour combien de temps, des tueurs qui sont à ses trousses.

Le mystère Jésus

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Jean-Christian Petitfils
Jean-Christian Petitfils. Photo : François Miclo.

Historien, spécialiste du Grand Siècle et auteur de la biographie de référence de Louis XIV, Jean-Christophe Petitfils publie, chez Fayard, une biographie du Christ, sobrement intitulée : Jésus.

François Miclo. Les historiens n’ont-ils pas tout dit sur Jésus ? Pourquoi lui consacrer près de 600 nouvelles pages ?
Jean-Christian Petitfils. Tout a été dit, mais tout et son contraire. La synthèse des plus récentes découvertes en histoire, en philologie, en exégèse, en archéologie était devenue nécessaire pour reconstituer la vie aussi bien que le caractère de Jésus. Les données de l’archéologie biblique sont en constant renouvellement : on vient de découvrir, en novembre 2011, que le mur des Lamentations ne datait pas d’Hérode le Grand. On a découvert, en 2009, une maison au centre du village de Nazareth, alors que beaucoup d’historiens prétendaient jusqu’alors que Nazareth n’existait pas au Ier siècle. Il y a près de trente ans, j’ai entamé une démarche personnelle : je suis croyant, membre d’une religion incarnée, et j’ai voulu, en tant qu’historien, avoir davantage de précisions. Marc Bloch écrivait : « Le christianisme est une religion d’historiens. » J’ai voulu retrouver le Jésus de l’histoire. Mon livre s’adresse aux croyants comme aux incroyants et s’arrête devant le mystère. L’historien n’a pas à prendre parti quant à la réalité des exorcismes, des miracles et, a fortiori, de la résurrection. Renan, dont on va fêter le 150e anniversaire de sa Vie de Jésus, disait : « Si les miracles ont quelque réalité, mon livre n’est qu’un tissu d’erreurs. » C’est un présupposé scientiste et positiviste que de rejeter et de nier le mystère.

« Tout a été dit, mais tout et son contraire. » Comment expliquer un désaccord aussi persistant sur l’historicité de Jésus ? Les sources, en dehors des quatre évangiles, sont minces. Et quand Flavius Josèphe mentionne un certain Jésus, il est légitime de se demander si ce n’est pas un copiste chrétien qui l’aurait tardivement rajouté…
Ce n’est pas impossible qu’il y ait une interpolation chrétienne du texte de Flavius Josèphe, puisqu’on a retrouvé un texte d’Agapios de Manbij, évêque melchite du Xe siècle, qui nous donne une version plus condensée du Testimonium flavianum, dans laquelle ne figurent pas les éléments contestés. Au-delà, nous disposons d’écrits romains de Tacite, de Suétone ou encore d’une lettre datée de l’an 111 de Pline le Jeune disant que « les chrétiens chantent un hymne à “Chrestos” comme à un dieu ». Indépendamment de ce que nous racontent les évangiles et les lettres pauliniennes, on voit que, dès le début du IIe siècle, les chrétiens étaient réputés croire à la divinité de Jésus. Même Celse, philosophe grec du IIe siècle et adversaire très virulent du christianisme, ne remet pas en cause l’existence historique de Jésus. La contestation de cette historicité est, en réalité, une affaire très tardive et très chargée d’idéologie.

Pourquoi procéder à l’inverse de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat, les auteurs de Corpus Christi, en mettant de côté Paul de Tarse et en vous concentrant sur l’évangile de Jean ?
Paul ne nous dit pratiquement rien, en dehors de la 1re Lettre aux Corinthiens, sur le Jésus de l’histoire. Il formule le kérygme, l’énoncé de la foi des premiers chrétiens. Il nous renseigne sur les débats avec les judéo-chrétiens et avec l’Eglise de Jérusalem. Prieur et Mordillat veulent un Jésus sans Eglise. Comme beaucoup aujourd’hui, ils se fabriquent leur propre Jésus. Or, pour l’historien, l’essentiel est ailleurs : les récits évangéliques, qui sont des récits de foi, contiennent-ils une vérité historique et quelle est cette vérité ? J’ai accordé la priorité historique à Jean alors que, d’habitude les historiens partent des évangiles synoptiques (Marc, Luc, Matthieu) et mettent Jean de côté : c’est un texte très symbolique et mystique, dont on ne devrait pas, nous disent-ils, tenir compte. Ce raisonnement me paraît faux. Le récit de Jean est celui d’un témoin oculaire, qu’il nous faut réévaluer par rapport aux trois autres qui, eux, n’ont jamais vu Jésus – même si à l’origine de notre Matthieu actuel se trouve un Matthieu araméen, probablement écrit par l’un des Douze, Lévi dit Matthieu, chef du bureau de péages de Capharnaüm. Les évangiles synoptiques présentent un certain voile par rapport à l’évangile de Jean. D’un point de vue strictement historique, ils me semblent moins fiables : ils résument, dans une optique catéchétique, la vie de Jésus en une seule année. Or, lorsqu’on lit l’évangile de Jean le ministère de Jésus s’étire sur trois ou quatre années. Ainsi nous montre-t-il plusieurs allées et venues, plusieurs discussions avec les autorités juives de Jérusalem ou les pharisiens. Ce sont autant de discussions que les synoptiques rassemblent dans le « procès juif » de Jésus. C’est, à mes yeux, un procès fictif. Jésus n’a pas comparu devant le Sanhédrin en séance plénière. D’ailleurs, tous les historiens du judaïsme l’écrivent depuis longtemps : jamais, au Ier siècle, le Sanhédrin ne se serait réuni au temps de Pessah…

Ouh, le blasphémateur que voilà ! Vous remettez en cause une vérité de la foi !
Non, ce n’est pas une vérité dogmatique. Ce qu’on appelle le « procès juif » de Jésus n’est qu’une présentation schématique des discussions qu’il a eues tout au long de son ministère et qui s’étendent, chez Jean, sur plusieurs chapitres. Les auteurs des synoptiques mettent en scène et rassemblent ces nombreux échanges en un seul récit. Du point de vue historique, ce récit a la même valeur que celui des Tentations : c’est, en quelque sorte, un midrash.

A midrash, midrash et demi : votre Jean me paraît demeurer bien symbolique…
Il a un mode de fonctionnement bien précis : il passe constamment de la réalité historique au mystère. Il assiste, par exemple, aux noces villageoises de Cana. Mais il les transforme en noces eschatologiques, ne nous renseignant ni sur le nom des mariés ni sur leur degré de parenté avec Jésus. Il fait des six jarres de vin le symbole de l’imperfection d’Israël (7 étant le nombre parfait). La tâche de l’historien est de retrouver le soubassement du texte, c’est-à-dire la part de réalité que contient le récit.

Pour autant, Jean se tait sur certains épisodes que les synoptiques développent…
Oui, c’est le cas de Gethsémani, où il reste très elliptique. Quant à la Passion, il ne se prend pas pour Mel Gibson et atténue volontairement les souffrances que Jésus endure lors de la flagellation et de la crucifixion : c’est que son intention n’est pas de sombrer dans le gore, mais de montrer la Croix glorieuse, c’est-à-dire le Christ sur son trône de majesté qui va juger le monde.

Comment séparer ici le bon grain de l’ivraie, la réalité historique de la portée symbolique du texte ?
C’est justement l’intérêt de mobiliser les dernières données mises à notre disposition par la recherche. L’abbé Pierre Courouble, grand spécialiste du grec ancien, a ainsi découvert, il y a quelques années, des latinismes dans deux phrases prononcées par Pilate et rapportées par Jean : « Quelle accusation portez-vous contre cet homme ? » et « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit ». La présence de latinismes dans ces deux phrases nous démontre que Jean était, sinon un témoin direct lorsque ces phrases ont été prononcées, du moins un rapporteur de première main. De même, Jean connaît le nom de la moindre servante des grands prêtres et le moindre arcane du Temple : cela accrédite l’idée qu’il appartiendrait à une famille sacerdotale de Jérusalem. Il est très certainement, comme nous l’indique Polycrate d’Ephèse au IIe siècle, membre de la haute aristocratie hiérosolymite. Il porte le petalum, la lame d’or des grands prêtres de cette époque. Il n’a vraisemblablement rien à voir avec Jean, fils de Zébédée et pécheur de son état…

Ouh là, là, moins vite : j’ai toujours eu du mal avec le nom des disciples…
Souvent, on réduit Jésus à son entourage immédiat des Douze, alors qu’il y avait une multitude de disciples allant et venant, au gré du temps et de leur occupation respective…

Sans compter ses frères et sœurs !
Jésus n’en a jamais eu !

Jacques Duquesne a le droit d’aimer les familles nombreuses, non ?
Oui, mais, dans son Marie, mère de Jésus, il confond frères et cousins. Il ignore notamment les travaux réalisés aux Etats-Unis aussi bien qu’en Europe et qui nous montrent que Jésus est « nazôréen » : c’est un groupe sémite issu de Mésopotamie qui est venu se réinstaller en Galilée et au-delà du Jourdain dans deux villages, dont Nazareth. Ils prétendent être descendants de David et porter, en leur sein, le messie qu’attend Israël…

Tout au long de sa prédication, Jésus semble tenir cette origine comme une vraie croix ! On l’interpelle dans la rue : « Eh toi, fils de David… » Il n’aime pas trop ça…
C’est qu’il ne veut surtout pas qu’on le confonde avec un messie temporel ! Il vit en un temps où il y a déjà eu beaucoup de messies temporels qui se sont révoltés contre l’occupation romaine. C’est le cas de Judas le Galiléen, qui avait fomenté une insurrection, en l’an 6. En représailles, les Romains avaient alors incendié et détruit la ville de Sephoris, située juste à côté de Nazareth. Âgé de douze ou treize ans, Jésus a très certainement aperçu la fumée s’élever au loin et les deux mille croix érigées le long des chemins. Il ne veut pas ça. Et il essaie de rompre avec cette origine qui lui pèse.

Mais comment ! Jésus avait douze ou treize ans en l’an 6 après Lui-même ?
Oui, tout indique qu’il soit né en l’an -7.

Destruction de villes, incendies, crucifixions : c’est une période violente ?
C’est une période d’attente, d’impatience, d’aspiration messianique. Mais c’est une période de relative accalmie : elle succède aux temps troublés qui ont suivi la mort d’Hérode et la déposition de son fils aîné Archélaos. « Sub Tibero quies » (sous Tibère tout était calme), dit laconiquement Tacite. Mais tout était calme, avant l’explosion. Du temps de Jésus, il n’y avait pas de zélotes ni de sicaires. Et quand on parle de Simon le Zélote, l’un des Douze, il s’agit d’un zèle dans la foi : ce n’était pas un révolutionnaire…

Ah mince ! Moi qui croyais que Jésus préfigurait la venue sur la Terre de Stéphane Hessel ! Il n’était donc pas un indigné ?
Non seulement, il n’y a pas de message politique chez Jésus, mais en plus il refusait la politique et le social. Pour la foi chrétienne, le Christ n’est pas le premier des indignés, mais le premier des ressuscités – ce qui est, convenez-en, un peu différent. Certes, il y a bien eu des tentatives de récupération politique du message de Jésus : ce fut le cas avec la théologie de la libération. Or, il ne fait, par exemple, aucune sorte d’allusion à l’esclavage. Jésus n’est pas Spartacus !

Jésus n’était pas Spartacus, mais vous nous apprenez qu’il aurait pu jouer dans un péplum… Ce n’était pas le gringalet aux épaules tombantes du film de Rossellini, mais un beau et solide gaillard !
Mon point de vue se fonde sur les reliques de la Passion. Là se pose le problème de leur authenticité. Longtemps, elle a été sujette à caution. Que ce soit le linceul de Turin, le suaire d’Oviedo ou la tunique d’Argenteuil, les plus récentes découvertes scientifiques invalident ce que nous tenions pour acquis. Ainsi les analyses au carbone 14 menées sur la relique de Turin en 1988 sont aujourd’hui remises en cause. Les incendies qui ont affecté la relique au long des siècles ont causé notamment une forte pollution au carbone. D’autres éléments, comme la détection des pollens, les inscriptions sur le linceul et sur le suaire ou encore la méthode de tissage employée plaident en faveur d’une datation de ces trois reliques au Ier siècle et les situent au Proche Orient. Rajoutez à cela que les tâches de sang et d’humeurs présentes sur les trois reliques se superposent parfaitement et qu’elles correspondent au même groupe sanguin : elles ne sont plus simplement des objets de piété pour le croyant, mais des documents d’étude pour l’historien. Jusqu’à preuve du contraire, elles le renseignent sur l’aspect physique de Jésus et, à travers les épanchements dont elles portent la trace, sur ce que fut sa crucifixion, sa descente de la croix mais également sa mise au tombeau.

Vous publiez ce livre à un moment où la figure de Jésus fait irruption dans le débat public à travers des œuvres comme Piss Christ ou Golgota picnic. Comment expliquer cette focalisation particulière dans une société pourtant largement déchristianisée ?
Ce sont des oeuvres qui probablement ne resteront pas dans l’histoire : ce sont des épiphénomènes. Paradoxalement, elles montrent, au-delà même du dénigrement ou du sacrilège, que la personne de Jésus ne laisse pas indifférents nos contemporains et continue de fasciner. Moi ce qui m’apparaît important, en tant qu’historien, c’est de découvrir la vérité exacte : qui était Jésus vraiment ? Se ressentait-il être le messie d’Israël ? Pensait-il être lui-même le « Fils de Dieu » ou est-ce un sentiment qu’on lui a attribué ultérieurement ? Pourquoi a-t-il été crucifié ? Quels sont les responsables de cette crucifixion ? Voilà des points d’interrogation auxquels j’ai voulu répondre, en faisant abstraction de toutes les œuvres d’art postérieures, critiques ou non, et même des enseignements dogmatiques.

Mais Jésus ne fut-il pas, aux yeux du milieu juif dans lequel il évoluait et notamment des pharisiens, le plus grand blasphémateur de l’histoire ?
Jésus est un provocateur, notamment lorsqu’il guérit un jour de sabbat. C’était un simple artisan de Nazareth et un nazoréen, toujours suspect puisque se prétendant descendre de David. Il n’avait pas suivi l’enseignement des grands rabbins comme Hillel ou Gamliel. Pourtant, il va jusqu’à mettre en cause l’enseignement de Moïse ! « Moïse vous a dit de faire cela, moi je vous dis de faire ceci. » Au nom de quoi, peut-il prétendre cela ? Quand il appelle Dieu « abba » (en araméen, papa), ce n’est pas simplement l’emploi très déférent du mot « père » que font les juifs. Jésus prétend avoir une relation filiale et unique avec Dieu. C’est là où, en tant qu’historien, je dois m’arrêter : je ne peux pas aller au-delà.

C’est plus que de la provoc’. Quand il dit, par exemple, à sa mère, aux noces de Canna ce que l’on pourrait traduire par : « T’es qui toi ? », cela révèle une violence inouïe dans une société où l’on doit, comme l’exige le Décalogue, « honorer son père et sa mère ».
Oui, il y a une violence prophétique chez Jésus. Elle se manifeste également à l’encontre de villages entiers contre lesquels il jette l’anathème : c’est le cas de Capharnaüm. Le souffle prophétique d’Israël continue à s’exprimer en lui.

Y a-t-il du nouveau à découvrir sur Jésus ?
Oui. Je suis parti d’hypothèses. Si l’on en pose d’autres, on pourra arriver à des résultats différents. La recherche et nos connaissances évoluent. En France, le dernier livre qui poursuivait l’objectif de synthétiser l’état le plus récent des connaissances sur Jésus remonte à celui de Daniel Rops, dont la première édition a paru en 1947, c’est-à-dire avant les découvertes de Qumran et des manuscrits de la mer Morte. Le livre que j’ai voulu faire correspond à une étape, un état des lieux de ce que la science met aujourd’hui à notre disposition pour appréhender le Jésus de l’histoire. Il y en aura très certainement d’autres.

BD yin, BD yang

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Chaque année, nous avons droit à notre Tardi de Noël. Il sent bon le papier Munken Pure de 130 g, un peu fort comme un alcool de contrebande, distillation à l’ancienne et effluves poisseuses d’un lendemain de cuite. Il n’y a pas à dire, Futuropolis fait bien les choses. La maison d’édition prépare physiquement le lecteur à vivre une aventure où, forcément, il y aura des morts violentes, des filles aux seins lourds, des psychopathes hypocondriaques, d’habiles manchots et de poussives Simca 1100. Après Le Petit bleu de la côte Ouest, Griffu ou La Position du tireur couché, Tardi adapte encore un roman de Jean-Patrick Manchette, Ô dingos, ô châteaux !, Grand Prix de Littérature policière en 1973.

On peut ironiser sur cette rente annuelle qui tombe à l’automne comme la taxe d’habitation et la redevance télé. Tardi exploite ses filons jusqu’à l’os. Le monde de Céline − avec qui il partage un attrait pour les macabres tranchées de 14-18 − et celui de Léo Malet sont déjà passés entre ses pinceaux et ses feutres. Les vertueux qui ont souvent des gueules de chiens de garde crient à l’exhumation mercantile. En tout cas, soyons sans illusions : sans Tardi et la puissance de son trait, ces grands auteurs finiront par périr dans de poussiéreuses bibliothèques. Bardamu sortira des programmes et des mémoires.[access capability= »lire_inedits »]

Tardi fait partie de ceux qui ont ramené la littérature, donc le réel, dans la BD, créant des personnages « décadents », sans avenir et sans illusions, qui errent dans les années 1970, sa période-fétiche. Dans Ô dingos,Ô châteaux !, Julie, une fille déséquilibrée au grand coeur et Peter, un petit orphelin millionnaire et tête à claques, connaissent toutes les misères qui arrivent aux héros romantiques et tous les malheurs qui s’abattent sur les misérables.

Si Tardi arpente la carte du sombre, Cosey préfère les apaisants mystères de l’Asie qu’on découvre avec Jonathan, son double littéraire. On ressort de Atsuko apaisé, léger, serein, comme réconcilié avec la nature. Le trait de Cosey est sensible à l’extrême, dessinant des vignettes qui sont autant d’estampes japonaises. Les couleurs sont douces. La nouvelle génération de la BD aime le grand spectacle, les planches où l’action explose, saturant chaque case de couleurs pétantes. Cosey maîtrise ses émotions. Et cette retenue fait littéralement chavirer le lecteur dans un monde parallèle, empli de merveilles comme ce petit temple de Kyôto enseveli sous la neige devant lequel on a soudain la certitude d’être en présence de grand art.[/access]

Ô dingos, Ô châteaux ! par Manchette-Tardi/Futuropolis

Atsuko, par Cosey, aux éditions du Lombard dans la série « Jonathan »

Meilleurs yeux (5)

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Voilà un court-métrage signé Eliot Rausch. Une variation légère sur l’enfantement et la difficulté de donner la vie quand on est sans abri. Et pas nécessairement originaire de Nazareth.

Ô Night divine !, Eliot Rausch. Musique d’Adam Taylor.

Christianophobie présumée

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Vous seriez étonnés de savoir de quoi parlent, lorsqu’ils se rencontrent, un jeune prêtre affable et sémillant et un jeune investi en politique, passionné de pensée politique mais à peu près cancre en religion… D’abord ils parlent du temps qu’il fait dehors, des soucis pratiques. Comme par pudeur, pour se montrer l’un l’autre qu’ils sont civilisés. Ils glissent ensuite incidemment sur leurs expériences, à travers leurs engagements respectifs. A ce moment-là ils brûlent généralement les vaisseaux pour aborder le sujet de leurs vraies préoccupations : l’état actuel des sociétés, les difficultés des jeunes, notre rapport à la sexualité, à l’art…

Quel était donc le sujet de nos discussions passionnées ? Les formes de sociabilité et d’engagement dans notre monde désenchanté, dans un contexte de crise qui ne peut que susciter des réactions. Malicieusement, j’ai alors demandé à mon jeune prêtre ce qu’il pensait des manifestations de chrétiens remontés contre la pièce de Romeo Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu, aujourd’hui reprises en cœur contre Golgotha picnic de Rodrigo García. Etonnement, nous nous sommes largement retrouvés sur le diagnostique. Dans une langue savoureuse, le Père Raphaël Prouteau m’a même donné quelques arguments supplémentaires, permettant d’appréhender la polémique d’un point de vue théologique.

En résumé, nous disions que ces manifestations sont symptomatiques de l’atmosphère qui s’est installée en ce début de XXI° siècle. L’individualisme n’est plus heureux ni insouciant, il est triste et angoissé. Des velléités régressives s’expriment, des volontés de ruptures voire de retours en arrière s’affichent. Oui, la crise est passée par là. Nous sommes envahis par un doute lancinant, par le sentiment d’une perte immense et désespérante. Encore avec la prospérité pouvait-on se consoler du relativisme dans le divertissement. Mais avec la chute du fameux pouvoir d’achat, le charme s’est rompu. Nos yeux s’ouvrent sur un champ de ruine où le sens des communautés humaines s’est évaporé, laissant derrière lui un immense sentiment d’abandon. En cela, les protestations contre la christianophobie présumée sont peut-être symptomatiques de l’air du temps.

Processions, tracts, chapelet à genoux face aux CRS, bougies brandies comme des épées, infiltrations des théâtres avec huile de vidange et boules puantes pour boycotter les représentations… Que viennent fiévreusement chercher ces jeunes, à travers la reviviscence d’un « christianisme politique » ? Un surcroît de sens, le « frisson de l’émeute »[1. formule employée par Stéhane Roche dans Le Frisson de l’émeute, violences urbaines et banlieues, Seuil, 2006] ? Ils participent certainement d’un phénomène beaucoup plus large de repli communautaire, avec la volonté d’afficher une identité pour obtenir en retour un sentiment fort d’appartenance. Volonté post-post-moderne de reconnaissance que celle où les individus, loin de chercher la liberté, aspirent au contraire à s’oublier un peu, à échapper à la nécessité de se définir à partir d’un soi introuvable. L’individu post-post-moderne est fatigué de devoir sans cesse auto-justifier et auto-promouvoir son existence. Il a soif de simplification, de communion, il cherche une formule plus simple et clé-en-main de ce qu’il est. Il souhaite, sans pouvoir l’avouer ou même se l’avouer à lui-même, appartenir à un tout, fusionner avec un groupe, se fondre dans une foule. En l’occurrence, il y a dans ce « christianisme de combat » une expression identitaire évidente où l’on vient dire : « je suis un chrétien convaincu ». Un côté Camelot du Roi qui prend les armes pour montrer qu’il existe encore une jeunesse qui a un idéal, qui est capable « d’y aller ». C’est Clovis s’écriant : « Que n’étais-je là avec mes Francs! J’eusse promptement vengé son injure. »

Sur la polémique elle-même, il faut d’abord dire que le ras-le-bol des cathos est assez compréhensible. Ils constituent la cible la plus rentable et la moins risquée. On peut leur taper dessus, ils sont plutôt inoffensifs. On continue de voir, si on n’entre pas dans les détails, à quoi correspond la religion chrétienne. A partir de là, le geste transgressif -pour un art qui se résume souvent à ça-, prend sa valeur sociale (sonnante et trébuchante). Les provocations à leur égard s’apparentent donc à du lynchage. Et puis le christianisme avait appris à ce faire discret. À l’heure où l’Islam s’affirme de façon explicitement politique, une concurrence latente réapparait. Néanmoins les protestataires, qualifiés un peu sommairement dans les médias de « fondamentalistes », font fausse route. D’abord ils font le succès de ces « œuvres d’art » qu’ils prétendent combattre et qui n’existent en fait que par les polémiques qu’elles suscitent à peu de frais. D’autre part ils risquent de tomber dans le piège qu’on leur tend, en collant à l’image facile que la société (du spectacle) veut avoir d’eux : des zozos primaires, obscurantistes, violents. Ce qui permet du même coup à leurs détracteurs de jouer les transgresseurs en rond, les Progressistes…

Sur le fond, nos croisés font également fausse route, au moins en ce qui concerne la pièce de Castellucci, car sa nature blasphématoire de ne va pas de soi. Personnellement, sans connaître grand-chose du christianisme, j’ai le sentiment que ce questionnement sur le sens de l’existence fait partie d’une méditation spirituelle. La révolte du père face à l’épreuve de la déchéance physique s’apparente à celle d’Ivan dans Les frères Karamazov, qui s’insurge contre les atrocités commises sur les enfants et s’exclame : « Je ne veux pas que mon corps, avec ses souffrances et ses fautes, serve uniquement à fumer l’harmonie universelle, à l’intention de je ne sais qui. Je veux voir de mes yeux la biche dormir près du lion, la victime embrasser son meurtrier (…) Mais les enfants, qu’en ferai-je ? Je ne peux résoudre cette équation. (…) je me refuse à accepter cette harmonie supérieure. Je prétends qu’elle ne mérite pas une larme d’enfant. » Il est vrai que Dostoïevski était génialement inspiré alors que, souvent, nos artistocrates subventionnés le sont beaucoup moins…

Selon le père Raphaël Prouteau, le visage du Christ fait partie de notre héritage culturel. En l’arborant -avec ce sublime portrait de Jésus peint par Antonello da Messina au XIVème siècle-, et même en s’en prenant à Dieu, on entretien la flamme métaphysique. Lorsque l’on dit « Dieu, c’est forcément de ta faute », on prolonge une méditation inhérente au christianisme. L’homme expérimente la révolte comme le fou pathétique de Nietzsche criant « Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu ! ». Du reste, si j’ai bien compris le Père Prouteau, Dieu n’est pas tout puissant puisqu’il a lié sa liberté sur la Croix. Justement, le fait que le Christ soit venu partager notre condition humaine, jusqu’à la souffrance et la mort, est ce qui fonde la pensée chrétienne d’une religion qui fait place à la souffrance. Dieu n’est pas un grand magicien hors du monde, il se situe parmi nous.

L’exhortation du Père Prouteau m’a semblé un message valant d’être colporté : que ces pièces de théâtre qui mettent en scène l’humaine révolte contre Dieu soit pour les chrétiens l’occasion d’annoncer l’humaine proximité du Christ : le Verbe s’est fait chair – Dieu s’est fait homme – pour compatir à tous les événements d’une vie, et jusqu’au terrifiant silence du tombeau, pour conduire les hommes à la résurrection. Lorsque Jésus s’exclame au pic de sa souffrance sur la croix : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », comme pour communier aux révoltes communes à tous les siècles, il poursuit ensuite par ses mots de confiance : « Père, en tes mains, je remets mon esprit ». Loin d’abandonner Dieu son Père en raison de la souffrance, il s’abandonne à lui…

Mais nos zélés catholiques veulent, manu militari, régler son compte à notre époque décadente, hic et nunc. Cette fougue vengeresse, comme celle des Indignés, pourrait avoir quelque chose de revigorant, à un moment de notre histoire où, en rupture d’horizon, nos aspirations existentielles ne trouvent plus de débouchés. Néanmoins cette précipitation, cette volonté de coller à l’actualité, de réagir aux agressions, d’invectiver jusqu’à ceux de leur camps qui ne jouent pas le jeu de la surenchère, reflètent une tendance dangereuse à la simplification réductrice. A travers ces phénomènes de radicalité, qui soulagent sans doute momentanément les individus qui s’y engouffrent en leur procurant le sentiment grisant d’être à nouveau dans l’Histoire, on voit se dessiner une société en proie au doute et, demain, aux oppositions communautaires. En somme, une société retournée contre elle-même…

*Texte rédigé avec la bienveillante complicité du Père Raphaël Prouteau

Le cirque, comme une école de dignité

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On ne fréquente pas assez les chapiteaux. C’est un grand tort. Le beau spectacle « Virtuose », actuellement au Cirque d’hiver de Paris, mérite qu’on accepte, l’espace de quelques heures, d’arrêter son téléphone cellulaire et de mettre entre parenthèses le sentiment trompeur de sa propre importance. On renouera alors, pour un instant toujours trop bref, avec le charme fou d’une époque qui s’éloigne. La prouesse n’y avait pas encore besoin de l’assistance du trucage, et l’audace ne recourait pas aux mensonges des effets spéciaux.
Pour une raison un peu obscure, on croit souvent que le cirque est un spectacle pour enfants. C’est singulier. Peut-être cela tient-il à la présence des animaux ? Pourtant, a-t-on jamais considéré la corrida comme un spectacle enfantin ?
Certes, à la fin d’une « bonne » corrida, le taureau doit mourir. Et les flots de sang qu’il verse dans les spasmes de l’agonie, sont mauvais, nous dit-on, pour l’âme sensible des enfants. On se demande d’ailleurs pourquoi. A eux aussi, la mort pend au nez, quoiqu’à plus lointaine échéance. Or, comme on ne s’accoutume jamais de bonne grâce à cette idée-là, autant commencer à s’y habituer tôt.

Et le cirque est une belle école pour ce memento mori : le dépassement de soi et le goût de repousser jusqu’aux limites de l’absurde les facultés de son propre corps expose plus que de raison au danger. Le risque y est pleinement et lucidement assumé, à la manière du danseur de corde de Nietzsche, qui à peine surpris de sa chute et dans son dernier souffle, chuchote à l’oreille de Zarathoustra : « depuis longtemps, je savais que le diable me ferait un croc en jambe. Maintenant, il me traîne en enfer ».

Le cirque est le lieu où s’ébrouent mille danseurs de cordes, qu’ils soient funambules, jongleurs ou trapézistes. Ceux-là ont décidé d’échapper aux lois de la gravité, mais davantage encore à celles de la prudence. Ce n’est pas raisonnable. Ils le savent, et en rient. La chute est la fin nécessaire. Il ne s’agit même pas de l’éviter, mais bien plus de la différer. Pascal Jacob, historien du cirque, l’a bien compris, qui expliquait récemment : « N’oublions pas que le cirque est le seul espace du spectacle vivant où l’on peut mourir en direct. La chute fait partie de l’idée même du cirque : les balles du jongleur tombent, le fildefériste peut trébucher, le trapéziste rater le porteur ».

Dans la touffeur un peu âcre du Cirque d’hiver, on se rappelle cette phrase en regardant un jeune homme brun, prendre des risques gratuits sur un trapèze trop haut perché. Il a du mal à achever son numéro. Il va trop loin. Il tangue et il vacille : peut-être a-t-il un peu peur ? Mais le public crie, applaudit, l’invite à risquer toujours plus. Galvanisé, il continue et, enfin, il conclut. Il a le sourire bravache et cette arrogance que l’on ne peut qu’aimer chez un homme dont tout montre qu’il aurait préféré tomber plutôt que renoncer. Le rythme cardiaque – le sien, mais aussi le nôtre – décélère doucement. On dit souvent du cirque que c’est un enchantement . Quelle idiotie : c’est terrifiant.

Au Cirque d’hiver, il y a aussi des jongleurs. Ils sont jeunes, fiers et inconscients. La vie, tapageuse et déraisonnable, coule à gros bouillons dans leurs corps si beaux, si agiles. Ils utilisent des balles, des quilles, des diabolos, en nombre toujours trop grand, de sorte que parfois, ils leur échappent. Ils demeurent pourtant assez sûrs d’eux pour ajouter toujours une balle : la balle de trop, celle qu’on n’attendait pas.

Peut-être, dans le secret des coulisses, ont-ils essayé en vain d’en ajouter davantage ? Au cirque, tant qu’une limite n’est pas atteinte, c’est comme si elle n’existait pas, et aussitôt qu’elle est franchie, il convient de la repousser. Romain Gary, l’écrivain-jongleur, explique cela dans La promesse de l’aube : « Je jonglais avec tout ce qui me tombait sous la main (…) je me sentais aux abords d’un domaine prodigieux, et où j’aspirais de tout mon être à parvenir : celui de l’impossible atteint et réalisé (…) Mais un fait brutal s’imposa peu à peu à moi : je n’arrivais pas à dépasser la sixième balle. J’ai essayé, pourtant, Dieu sait que j’ai essayé (…). Ce n’était pas un défi. C’était une simple déclaration de dignité ».

Celui-ci savait mieux que tout autre que la dignité se conquiert au prix de l’effort le plus outrancier, le plus absurde, le plus démesuré. Mais il savait aussi combien cela est inutile, dérisoire, presque pathétique. Peut-être n’en est-ce que plus nécessaire ?…

Avec ou sans vos enfants, allez voir les fous volants du spectacle « Virtuose », au Cirque d’hiver. « Du danger, ils ont fait leur métier. Il n’y a rien là qu’il y ait lieu de mépriser » : ainsi parlait Zarathoustra.

« Virtuose », au Cirque d’Hiver Bouglione à partir du 22 octobre 2011 jusqu’au 4 mars 2012

Adieu à Christopher Hitchens, « Hitch » pour les amis

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Christopher Hitchens a trente ans lorsqu’il se rend à Athènes, non pas pour y écrire un livre sur la dictature des colonels, ni sur l’Acropole, ce qu’il fera plus tard, mais pour y ramener en Angleterre le cadavre de sa mère. Elle s’est suicidée avec son amant, un prêtre. Ce dernier s’est ouvert les veines dans la baignoire. L’histoire ne dit pas qui s’est occupé de la dépouille du religieux, mais explique peut-être l’athéisme féroce de Christopher Hitchens qui tenait Dieu pour un empoisonneur public et Mère Térésa pour un imposteur… mot qui, bizarrement, n’existe pas au féminin.

Mais il y avait encore bien pire aux yeux de Hitch: les islamistes. Son soutien à la politique de G.W.Bush et des néo-conservateurs, ainsi que son amitié pour Salman Rushdie, lui valurent d’être classé en 2005 parmi les cinq plus grand intellectuels du monde. Seule la France l’ignora et il le lui rendit bien.

Réactionnaire à la mode anglaise, fortement influencé par George Orwell et Arthur Koestler, aimant s’entourer de jolies femmes, poussant la provocation jusqu’à passer ses vacances à Bagdad, Christopher Hitch ne reculait devant rien. Il insista même pour subir « le supplice de la baignoire », ne serait-ce que pour prouver que les lamentations des prisonniers de Guantanamo concernant leur prétendue torture, relevaient surtout de la propagande.

Par ailleurs, il prenait un vif plaisir à dégommer avec sa verve de polémiste les théories du complot sur le 11 septembre, les mensonges sur la flottille vers Gaza ou les apologistes des émeutiers de Londres (il considérait le socialisme comme une machine à excuses ).

Le directeur de  » Vanity Fair  » dont il était un collaborateur assidu, a écrit à l’occasion de sa mort qu’il donnait l’impression d’écrire pour vous et vous seul. C’est la seule manière d’écrire qui vaille. Son recueil d’essais, Arguably, érudit, paradoxal et drôle avait emballé ses amis Martin Amis et Julian Barnes. Tous deux le considéraient comme un homme cruel, ce qui dans leur bouche était un sacré compliment.

2011 s’en va

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image : aforgrave (Flickr)

Quelle année que l’année 2011, si on n’y pense ! Douze mois qui ont changé la face du monde… On n’avait pas vu ça depuis 1989, au moins. Vous aurez beau dire que l’on dit cela de toutes les années, que l’on manque de recul, tout de même, à feuilleter les suppléments rétrospectifs des différents journaux, on sent bien qu’il y a trop plein d’événements, un vrai trop plein planétaire.
Prenons-en quelques uns.

Plus rien ne sera jamais comme avant, par exemple, dans les pays arabes. Le printemps est passé par là et quand bien même on s’inquièterait des montées islamistes dans des élections libres, on sent bien que des révolutions ne se font pas en un jour et qu’il a bien fallu quatre-vingt longues années à 1789 pour installer durablement la république, quelque part vers 1875. Et encore, on a eu des rechutes, notamment entre 1940 et 1944.
En plus, ce printemps arabe nous montre qu’il va devenir très compliqué de massacrer tranquillement chez soi :les téléphones portables, Twitter, Facebook réalisent pour le pire comme pour le meilleur la prédiction de Baudrillard qui voyait l’information du futur circuler de manière virale.

Pour le meilleur, l’héroïsme des manifestants syriens en direct, pour le pire le lynchage de Kadhafi.
D’ailleurs, 2011 aura marqué une singulière accélération dans la chute des dictateurs et montré que ceux qui font l’histoire choisissent ce qu’il convient de montrer et ce qu’il convient de laisser dans le mystère. Le corps ensanglanté de Kadhafi a un négatif, c’est le corps absent de Ben Laden et dans les deux cas, une utilisation stratégique de l’exposition de l’un et du refoulement de l’autre par les vainqueurs. Si tout n’est pas calculé à l’avance, on ne peut que constater la remarquable plasticité de notre morale sur ces questions-là. Une fois, je te tue et on ne voit rien. Une fois, je te tue et on voit tout. Une autre fois, je t’envoie devant la justice internationale et on ne voit pas grand chose (Mladic, Gbagbo).

2011, ce sera aussi l’année où nous aurons à nouveau appris que nos civilisations sont mortelles, comme le disait Paul Valery après 1918. Mais en 2011, les civilisations nous sont apparues comme mortelles à cause de la rencontre d’une nature en colère et d’un orgueil technologique inconséquent : Fukushima, c’est un tsunami et un accident nucléaire majeur. C’est l’horrible conjonction entre Tchernobyl en 1985 et l’Océan indien en 2004. Tous ceux qui ont vu les images et avaient lu par ailleurs des romans de science-fiction post-apocalyptique (ceux de John Brunner), par exemple voient bien de quoi je veux parler.

2011 aura aussi connu un séisme qui n’a rien de naturel, celui d’une crise dans précédent due aux contradictions de plus en plus manifestes entre les intérêts des marchés financiers et ceux des peuples. 2011 aura fait accepter aux Etats des limitations sans précédents de leur souveraineté, des politiques uniques, forcément uniques, pour tenter de juguler une Dette qui demeure tellement abstraite pour les gens sauf quand on leur explique que c’est à cause de cette Dette que la génération de leurs enfants sera moins éduquée, soignée que la précédente, qu’ils connaîtront le chômage de masse ou les salaires de la précarité.

Comment s’étonner alors de cette révolte mondiale de la jeunesse, des indignés ? Moquons-les dans leur naïveté idéologique, raillons-les en en parlant comme des gosses de riches devenus moins riches, il n’empêche qu’ils ont été partout, de New York à Tel-Aviv en passant par Athènes, Madrid ou Rome, une grande bouffée d’air frais, la preuve presque poignante que l’électrocardiogramme de la désobéissance civique n’était pas désespérément plat.
Les Français, eux, se seront trouvés à l’honneur en inventant non pas la mondialisation de l’économie mais la mondialisation du scandale sexuel. Clinton et Monica Lewinsky battus à plat de couture, plus de Unes que pour le 11 septembre ! Il ne s’agit pas ici d’épiloguer sur les suites nationales de cette affaire mais de constater qu’elle aussi marque apparemment un point de non-retour dans la façon dont on considèrera les rapports entre le sexe, le pouvoir et l’argent, c’est à dire sous le prisme d’une transparence totale, un rien terrifiante.
Et pourtant, comme chaque année ou presque, je me pose une question simple : et si nous étions passés à côté de quelque chose ? A côté d’un événement vraiment considérable mais dont personne n’a pu deviner l’importance décisive.
Dans Deux heures moins le quart avant Jésus Christ de l’indépassable Jean Yanne, on voit à la fin du film Ben Hur Marcel interprété par Coluche s’exclamer devant les informations : « Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre qu’un môme soit né dans une étable à Bethléem ? »

J’aime imaginer que dans quelques siècles, 2011, au bout du compte, restera comme l’année de la naissance d’un nouveau penseur qui ne se contentera pas d’interpréter le monde mais de le changer. Ou bien que ce sera dans l’obscur laboratoire d’un chercheur brésilien que la première étape vers un remède universel sera accomplie. Ou encore qu’un poète aura écrit, quelque part dans une ville d’importance secondaire, le plus beau poème de tous les temps, un poème de voyant qui réenchantera le monde. Et pourquoi pas qu’aura été découverte la nouvelle source d’énergie qui nous permettra d’aller croître et multiplier dans les étoiles, loin, très loin du pessimisme pré-apocalyptique et décroissant qui est le nôtre aujourd’hui. Alors écoutez et lisez bien les brèves dans les média. Si ça se trouve, vous serez le premier à détecter l’essentiel dans l’accessoire. C’est tout le mal que je vous souhaite pour 2012.

Enki Bilal ou le paradoxe

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Enki Bilal

Jadis, les grands créateurs, les artistes géniaux, maudits ou non, soit ignoraient délibérément les jeux dérisoires de la politique politicienne, soit s’engageaient sans vergogne du côté des extrêmes, pour le meilleur ou pour le pire, certes, mais sans déroger à leur statut. Celui qui, dans son art, recherche l’idéal, ne peut aisément se contenter, dans l’ordre temporel, des combinaisons mesquines, des petites compromissions entre amis et des promesses à trois sous que l’on se promet de ne pas renier. En bref, on ne conçoit pas Léon Bloy, « pèlerin de l’absolu », autrement que brandissant le drapeau légitimiste, Aragon et Picasso autrement que staliniens, de même que l’on imagine mal Proust en candidat radsoc aux cantonales de Combray, Eure-et-Loir, ou Céline en partisan sincère de Gaston Doumergue.

Mais tout change : et les mémoires dialogués du fabuleux dessinateur Enki Bilal, Ciels d’orage, publiées ces jours-ci, nous montrent qu’au début du XXIe siècle, on peut-être, de façon pleinement assumée, artistiquement génial et politiquement correct.[access capability= »lire_inedits »]

Les esprits simples pourraient penser que le génie de Bilal se prouve par les chiffres, et par son entrée prochaine dans cette Bible du surréalisme contemporain qu’est le Guinness des records. Enki Bilal ou le paradoxe Comme le lui fait remarquer son interlocuteur Christophe Ono-dit-Biot, il est « aujourd’hui un auteur qui compte sur le marché de l’art ».

En fait, il est même le dessinateur de bande dessinée le plus coté de tous les temps : en mars 2007, l’un des tableaux repris dans son album Bleu sang, initialement estimé 35 000 euros − somme que Bilal jugeait déjà incroyable − est monté jusqu’à 170 000 euros (sans les frais). En avril 2011, le dernier dessin du Sommeil du monstre est parti à plus de 70 000 euros, ce qui en fait la case de BD la plus chère de l’Histoire.

Mais le génie et le marché ont toujours eu des relations bizarres. À la fin du XIXe siècle, alors que la peintre Rosa Bonheur vendait ses Vaches dans un coucher de soleil des prix invraisemblables et que les roses façon boîte de chocolats de Madeleine Lemaire s’arrachaient pour des sommes folles, Van Gogh ne trouvait pas preneur. En somme, la cote ne prouve rien, ni le génie, ni même la nullité. Elle ne veut rien dire. Ce qui prouve le talent, dans le cas de Bilal, ce sont tout simplement les yeux. Des yeux aimantés, quoi qu’on fasse, par ses dessins étranges et ses couleurs improbables, « indicibles », comme « tombées du ciel », ainsi que les décrit ce grand lecteur de Lovecraft, qui explique pourquoi il mélange à la peinture la cendre de ses cigares : parce qu’elle « donne des zones d’ombre, des points aveugles, une certaine buée extraordinairement riche ». « J’aime, moi, que la peinture dérange », ajoute-t-il encore. Et de fait, tel est bien le cas de la sienne, qui ne se réduit pas à ce que l’on entend habituellement par bande dessinée. « Le graphisme est un élément qui ouvre des portes » : Bilal, inventeur de mondes, de formes, d’effrois inédits, est incontestablement l’un de nos grands peintres figuratifs, dans la lignée d’Otto Dix et de Lucian Freud.

Une peinture dérangeante, donc, comme son histoire personnelle. Celle d’un gamin de Belgrade, fils du tailleur personnel et ami intime du maréchal Tito, exilé en France à 9 ans pour des raisons obscures,
vivant chichement dans un pays inconnu, puis confronté à nouveau à l’écroulement du monde de son enfance, à l’explosion de cet agrégat improbable qu’était la Yougoslavie, puis aux tragédies de la guerre civile et aux traumatismes génocidaires. Un grand art forgé dans le malheur des temps. Pas étonnant, alors, que revienne comme un leitmotiv la remarque amère de Paul Virilio : « Quand l’homme invente quelque chose, il invente aussi la catastrophe qui va avec. »

Du coup, il paraît encore plus curieux qu’un artiste aussi visionnaire et doté d’une telle hérédité se range sans hésiter derrière la bannière du politiquement correct, par exemple lorsqu’il déclare : « Retourner au concept de nation serait totalement stupide et irresponsable. Obscurantiste, pour reprendre un terme qui m’est cher. Je sais très bien qu’il y a des problèmes d’immigration, des problèmes économiques,
mais l’Europe est vraiment un progrès, c’est une stabilité. »
Quelques pages auparavant, il affirmait dans la même veine que « l’essor du spirituel et de son corrélat le plus obscur, le plus dangereux, qui est le fondamentalisme […] redonne une identité à des gens qui ont l’impression de ne plus savoir où elle se niche ». Autant de remarques que Bouvard et Pécuchet auraient déclarées « frappées au coin du bon sens », et que Flaubert aurait épinglées avec gourmandise dans son Dictionnaire des idées reçues.

Si l’on ajoute que Bilal, peu avare de lieux communs, se proclame féministe, progressiste, agnostique, qu’il combat pour l’écologie, rebaptisé planétologie, mais qu’il regrette que les verts aient « dézingué »
Nicolas Hulot, avant de préciser qu’il souhaite « bien sûr » la sortie du nucléaire, « mais à terme », de façon progressive, parce qu’il y a tout de même « un minimum de pragmatisme à accepter », on est bien obligé de constater que, de nos jours, un grand artiste peut penser comme un petit-bourgeois.

Après tout, dans la France de François Hollande, tout ceci est peut-être parfaitement « normal ».[/access]

Enki Bilal, Ciels d’orage, conversations avec Christophe Ono-dit-Biot, Flammarion, 2011

Meilleurs yeux (6)

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Bien sûr : ce petit film est une pub pour John Lewis. Mais c’est davantage qu’une simple réclame : on ne se méfie jamais assez des enfants… Il est sage de se le rappeler aujourd’hui. En tout cas, toute l’équipe de Causeur se joint à moi pour vous souhaiter un joyeux Noël !
The Long Wait Réalisé par Dougal Wilson.

L’art de la fugue

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photo : partymonstrrrr (Flickr)

Montherlant appelait des livres comme Echapper aux tueurs de Matthieu de Boisséson des « machins », c’est à dire des livres qui ne sont ni des romans, ni des essais, ni des carnets de notes, ni des aphorismes, ni de la poésie, ni des journaux intimes mais un peu de tout cela à la fois. Evidemment, cette aristocratique désinvolture face aux genres et autres taxinomies autoritaires est de moins en moins de saison. Les éditeurs savent que la littérature, qui a toujours été difficile à vendre, est devenue franchement invendable. Alors ils cherchent dans l’invendable ce qui se vend encore un peu. C’est ce qui explique l’impérialisme du roman. Et encore, on ne va pas se plaindre. Un roman, même mauvais, ça reste de la littérature, malgré tout. Surtout si on le compare aux confessions des vedettes, aux livres des hommes politiques, aux livres sur les hommes politiques, aux manuels de développement personnel, aux méthodes miracles sur les régimes ou la manière d’échapper au cancer en mangeant exclusivement des prunes et de la choucroute.

Echapper aux tueurs est donc une manière de survivance en soi. Le simple fait qu’un livre comme celui-ci puisse encore exister, comme un amer sur l’océan des publications calibrées, a quelque chose de rassurant même si l’on se doute bien que de tels textes ne seront plus là encore très longtemps pour laisser sa chance au goût dans une époque qui en fait si peu preuve. Echapper au tueurs, malgré son titre de polar, serait plutôt un programme de survie en milieu hostile. Les tueurs dont il est question ici sont ainsi définis par l’auteur : « Les tueurs : l’ennemi mortel qui rôde dans un monde affadi ou pétrifié par la technique. A cet ennemi s’opposent la légèreté, la rêverie, la montagne, le dépaysement, les jeunes étrangères, l’amitié et tout ce qui permet, selon Kafka, ‘un bond hors du rangs des meurtiers.’ » Le voyant tchèque n’est qu’une des nombreuses référence de Boisséson, qui cite beaucoup. Parmi tant d’autres, relevons Spinoza et Keith Roberts, Nietzche et Annie Le Brun, Nabokov et Jaccottet, notre plus grande poète vivant, maître de la lumière et de l’effacement dont on prépare pour l’année prochaine l’édition en Pléiade et dont vient de sortir une anthologie réalisée par lui-même[1. L’encre serait de l’ombre de Philippe Jaccottet, notes proses et poèmes choisis par l’auteur, 1946-2008, Poésie/Gallimard].

Citer peut être une manière de pontifier ou au contraire le signe d’une extrême modestie, la modestie de ceux qui savent qu’on ne pense pas tout seul et que d’autres ont ressenti, aimé, joui et lu avant nous, et l’ont souvent mieux dit. Et puis, comme remarquait déjà Guy Debord dans son Panégyrique, « Les citations sont utiles dans les périodes d’ignorance ou de croyances obscurantistes ». Autant dire qu’il s’agit bien pour Matthieu de Boisséson en 2011 de faire comme Montaigne pendant les Guerres de Religion. Dans les deux cas, on cite contre la barbarie car les temps ne paraissent à Boisséson guère plus favorables, ce en quoi on ne peut pas franchement lui donner tort.

Dans Echapper aux tueurs, s’il est question de Spinoza, il est aussi question de mannequins. L’un ne va pas sans les autres puisque la beauté est une manière comme une autre de nous éprouver comme éternels. Les mannequins sont quatre, pour être précis. Irina qui est russe, Ana qui est polonaise, Priscilla qui est brésilienne et Anastassia qui est biélorusse. Le narrateur se retrouve obligé de les loger chez lui. Essayez de vivre avec quatre mannequins chez vous sans y toucher, pour voir, alors qu’elles vous montrent leurs bobos à tout bout de champ : ça va du téton infecté par un piercing de contrebande à une forte tendance à l’alcoolisme, au tabagisme et au mysticisme. Dans ces cas là, il faut faire preuve de stoïcisme et se souvenir, via Roberto Calasso, de l’étymologie de nymphe , à la fois fois la source d’eau et jeune fille prête pour les noces : « Les deux définitions sont chacune le fourreau de l’autre. S’approcher d’une nymphe signifie être saisi, possédé par quelque chose, se plonger dans un élément souple et mobile qui peut se révéler, avec une probabilité égale, exaltant ou funeste. »

Quand il ne cite pas et ne panse pas des mannequins, Matthieu de Boisséson va beaucoup dans les musées. Van Gogh à Amsterdam pour réfléchir au lien entre les bateaux et l’amitié ou Pouchkine à Moscou pour une exposition sur les peintres d’Europe du Nord aux XVème et XVIème siècle, en compagnie d’une jolie fille qui fume trop et s’interroge sur un tableau représentant la Nativité.
C’est qu’il voyage beaucoup, Matthieu de Boisséson. Il ne le fait pas à la manière des nomades de l’hyper classe mais plutôt avec la morale d’un homme en cavale que son humour et sa culture protègent, encore un peu et pour combien de temps, des tueurs qui sont à ses trousses.

Le mystère Jésus

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Jean-Christian Petitfils
Jean-Christian Petitfils. Photo : François Miclo.

Historien, spécialiste du Grand Siècle et auteur de la biographie de référence de Louis XIV, Jean-Christophe Petitfils publie, chez Fayard, une biographie du Christ, sobrement intitulée : Jésus.

François Miclo. Les historiens n’ont-ils pas tout dit sur Jésus ? Pourquoi lui consacrer près de 600 nouvelles pages ?
Jean-Christian Petitfils. Tout a été dit, mais tout et son contraire. La synthèse des plus récentes découvertes en histoire, en philologie, en exégèse, en archéologie était devenue nécessaire pour reconstituer la vie aussi bien que le caractère de Jésus. Les données de l’archéologie biblique sont en constant renouvellement : on vient de découvrir, en novembre 2011, que le mur des Lamentations ne datait pas d’Hérode le Grand. On a découvert, en 2009, une maison au centre du village de Nazareth, alors que beaucoup d’historiens prétendaient jusqu’alors que Nazareth n’existait pas au Ier siècle. Il y a près de trente ans, j’ai entamé une démarche personnelle : je suis croyant, membre d’une religion incarnée, et j’ai voulu, en tant qu’historien, avoir davantage de précisions. Marc Bloch écrivait : « Le christianisme est une religion d’historiens. » J’ai voulu retrouver le Jésus de l’histoire. Mon livre s’adresse aux croyants comme aux incroyants et s’arrête devant le mystère. L’historien n’a pas à prendre parti quant à la réalité des exorcismes, des miracles et, a fortiori, de la résurrection. Renan, dont on va fêter le 150e anniversaire de sa Vie de Jésus, disait : « Si les miracles ont quelque réalité, mon livre n’est qu’un tissu d’erreurs. » C’est un présupposé scientiste et positiviste que de rejeter et de nier le mystère.

« Tout a été dit, mais tout et son contraire. » Comment expliquer un désaccord aussi persistant sur l’historicité de Jésus ? Les sources, en dehors des quatre évangiles, sont minces. Et quand Flavius Josèphe mentionne un certain Jésus, il est légitime de se demander si ce n’est pas un copiste chrétien qui l’aurait tardivement rajouté…
Ce n’est pas impossible qu’il y ait une interpolation chrétienne du texte de Flavius Josèphe, puisqu’on a retrouvé un texte d’Agapios de Manbij, évêque melchite du Xe siècle, qui nous donne une version plus condensée du Testimonium flavianum, dans laquelle ne figurent pas les éléments contestés. Au-delà, nous disposons d’écrits romains de Tacite, de Suétone ou encore d’une lettre datée de l’an 111 de Pline le Jeune disant que « les chrétiens chantent un hymne à “Chrestos” comme à un dieu ». Indépendamment de ce que nous racontent les évangiles et les lettres pauliniennes, on voit que, dès le début du IIe siècle, les chrétiens étaient réputés croire à la divinité de Jésus. Même Celse, philosophe grec du IIe siècle et adversaire très virulent du christianisme, ne remet pas en cause l’existence historique de Jésus. La contestation de cette historicité est, en réalité, une affaire très tardive et très chargée d’idéologie.

Pourquoi procéder à l’inverse de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat, les auteurs de Corpus Christi, en mettant de côté Paul de Tarse et en vous concentrant sur l’évangile de Jean ?
Paul ne nous dit pratiquement rien, en dehors de la 1re Lettre aux Corinthiens, sur le Jésus de l’histoire. Il formule le kérygme, l’énoncé de la foi des premiers chrétiens. Il nous renseigne sur les débats avec les judéo-chrétiens et avec l’Eglise de Jérusalem. Prieur et Mordillat veulent un Jésus sans Eglise. Comme beaucoup aujourd’hui, ils se fabriquent leur propre Jésus. Or, pour l’historien, l’essentiel est ailleurs : les récits évangéliques, qui sont des récits de foi, contiennent-ils une vérité historique et quelle est cette vérité ? J’ai accordé la priorité historique à Jean alors que, d’habitude les historiens partent des évangiles synoptiques (Marc, Luc, Matthieu) et mettent Jean de côté : c’est un texte très symbolique et mystique, dont on ne devrait pas, nous disent-ils, tenir compte. Ce raisonnement me paraît faux. Le récit de Jean est celui d’un témoin oculaire, qu’il nous faut réévaluer par rapport aux trois autres qui, eux, n’ont jamais vu Jésus – même si à l’origine de notre Matthieu actuel se trouve un Matthieu araméen, probablement écrit par l’un des Douze, Lévi dit Matthieu, chef du bureau de péages de Capharnaüm. Les évangiles synoptiques présentent un certain voile par rapport à l’évangile de Jean. D’un point de vue strictement historique, ils me semblent moins fiables : ils résument, dans une optique catéchétique, la vie de Jésus en une seule année. Or, lorsqu’on lit l’évangile de Jean le ministère de Jésus s’étire sur trois ou quatre années. Ainsi nous montre-t-il plusieurs allées et venues, plusieurs discussions avec les autorités juives de Jérusalem ou les pharisiens. Ce sont autant de discussions que les synoptiques rassemblent dans le « procès juif » de Jésus. C’est, à mes yeux, un procès fictif. Jésus n’a pas comparu devant le Sanhédrin en séance plénière. D’ailleurs, tous les historiens du judaïsme l’écrivent depuis longtemps : jamais, au Ier siècle, le Sanhédrin ne se serait réuni au temps de Pessah…

Ouh, le blasphémateur que voilà ! Vous remettez en cause une vérité de la foi !
Non, ce n’est pas une vérité dogmatique. Ce qu’on appelle le « procès juif » de Jésus n’est qu’une présentation schématique des discussions qu’il a eues tout au long de son ministère et qui s’étendent, chez Jean, sur plusieurs chapitres. Les auteurs des synoptiques mettent en scène et rassemblent ces nombreux échanges en un seul récit. Du point de vue historique, ce récit a la même valeur que celui des Tentations : c’est, en quelque sorte, un midrash.

A midrash, midrash et demi : votre Jean me paraît demeurer bien symbolique…
Il a un mode de fonctionnement bien précis : il passe constamment de la réalité historique au mystère. Il assiste, par exemple, aux noces villageoises de Cana. Mais il les transforme en noces eschatologiques, ne nous renseignant ni sur le nom des mariés ni sur leur degré de parenté avec Jésus. Il fait des six jarres de vin le symbole de l’imperfection d’Israël (7 étant le nombre parfait). La tâche de l’historien est de retrouver le soubassement du texte, c’est-à-dire la part de réalité que contient le récit.

Pour autant, Jean se tait sur certains épisodes que les synoptiques développent…
Oui, c’est le cas de Gethsémani, où il reste très elliptique. Quant à la Passion, il ne se prend pas pour Mel Gibson et atténue volontairement les souffrances que Jésus endure lors de la flagellation et de la crucifixion : c’est que son intention n’est pas de sombrer dans le gore, mais de montrer la Croix glorieuse, c’est-à-dire le Christ sur son trône de majesté qui va juger le monde.

Comment séparer ici le bon grain de l’ivraie, la réalité historique de la portée symbolique du texte ?
C’est justement l’intérêt de mobiliser les dernières données mises à notre disposition par la recherche. L’abbé Pierre Courouble, grand spécialiste du grec ancien, a ainsi découvert, il y a quelques années, des latinismes dans deux phrases prononcées par Pilate et rapportées par Jean : « Quelle accusation portez-vous contre cet homme ? » et « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit ». La présence de latinismes dans ces deux phrases nous démontre que Jean était, sinon un témoin direct lorsque ces phrases ont été prononcées, du moins un rapporteur de première main. De même, Jean connaît le nom de la moindre servante des grands prêtres et le moindre arcane du Temple : cela accrédite l’idée qu’il appartiendrait à une famille sacerdotale de Jérusalem. Il est très certainement, comme nous l’indique Polycrate d’Ephèse au IIe siècle, membre de la haute aristocratie hiérosolymite. Il porte le petalum, la lame d’or des grands prêtres de cette époque. Il n’a vraisemblablement rien à voir avec Jean, fils de Zébédée et pécheur de son état…

Ouh là, là, moins vite : j’ai toujours eu du mal avec le nom des disciples…
Souvent, on réduit Jésus à son entourage immédiat des Douze, alors qu’il y avait une multitude de disciples allant et venant, au gré du temps et de leur occupation respective…

Sans compter ses frères et sœurs !
Jésus n’en a jamais eu !

Jacques Duquesne a le droit d’aimer les familles nombreuses, non ?
Oui, mais, dans son Marie, mère de Jésus, il confond frères et cousins. Il ignore notamment les travaux réalisés aux Etats-Unis aussi bien qu’en Europe et qui nous montrent que Jésus est « nazôréen » : c’est un groupe sémite issu de Mésopotamie qui est venu se réinstaller en Galilée et au-delà du Jourdain dans deux villages, dont Nazareth. Ils prétendent être descendants de David et porter, en leur sein, le messie qu’attend Israël…

Tout au long de sa prédication, Jésus semble tenir cette origine comme une vraie croix ! On l’interpelle dans la rue : « Eh toi, fils de David… » Il n’aime pas trop ça…
C’est qu’il ne veut surtout pas qu’on le confonde avec un messie temporel ! Il vit en un temps où il y a déjà eu beaucoup de messies temporels qui se sont révoltés contre l’occupation romaine. C’est le cas de Judas le Galiléen, qui avait fomenté une insurrection, en l’an 6. En représailles, les Romains avaient alors incendié et détruit la ville de Sephoris, située juste à côté de Nazareth. Âgé de douze ou treize ans, Jésus a très certainement aperçu la fumée s’élever au loin et les deux mille croix érigées le long des chemins. Il ne veut pas ça. Et il essaie de rompre avec cette origine qui lui pèse.

Mais comment ! Jésus avait douze ou treize ans en l’an 6 après Lui-même ?
Oui, tout indique qu’il soit né en l’an -7.

Destruction de villes, incendies, crucifixions : c’est une période violente ?
C’est une période d’attente, d’impatience, d’aspiration messianique. Mais c’est une période de relative accalmie : elle succède aux temps troublés qui ont suivi la mort d’Hérode et la déposition de son fils aîné Archélaos. « Sub Tibero quies » (sous Tibère tout était calme), dit laconiquement Tacite. Mais tout était calme, avant l’explosion. Du temps de Jésus, il n’y avait pas de zélotes ni de sicaires. Et quand on parle de Simon le Zélote, l’un des Douze, il s’agit d’un zèle dans la foi : ce n’était pas un révolutionnaire…

Ah mince ! Moi qui croyais que Jésus préfigurait la venue sur la Terre de Stéphane Hessel ! Il n’était donc pas un indigné ?
Non seulement, il n’y a pas de message politique chez Jésus, mais en plus il refusait la politique et le social. Pour la foi chrétienne, le Christ n’est pas le premier des indignés, mais le premier des ressuscités – ce qui est, convenez-en, un peu différent. Certes, il y a bien eu des tentatives de récupération politique du message de Jésus : ce fut le cas avec la théologie de la libération. Or, il ne fait, par exemple, aucune sorte d’allusion à l’esclavage. Jésus n’est pas Spartacus !

Jésus n’était pas Spartacus, mais vous nous apprenez qu’il aurait pu jouer dans un péplum… Ce n’était pas le gringalet aux épaules tombantes du film de Rossellini, mais un beau et solide gaillard !
Mon point de vue se fonde sur les reliques de la Passion. Là se pose le problème de leur authenticité. Longtemps, elle a été sujette à caution. Que ce soit le linceul de Turin, le suaire d’Oviedo ou la tunique d’Argenteuil, les plus récentes découvertes scientifiques invalident ce que nous tenions pour acquis. Ainsi les analyses au carbone 14 menées sur la relique de Turin en 1988 sont aujourd’hui remises en cause. Les incendies qui ont affecté la relique au long des siècles ont causé notamment une forte pollution au carbone. D’autres éléments, comme la détection des pollens, les inscriptions sur le linceul et sur le suaire ou encore la méthode de tissage employée plaident en faveur d’une datation de ces trois reliques au Ier siècle et les situent au Proche Orient. Rajoutez à cela que les tâches de sang et d’humeurs présentes sur les trois reliques se superposent parfaitement et qu’elles correspondent au même groupe sanguin : elles ne sont plus simplement des objets de piété pour le croyant, mais des documents d’étude pour l’historien. Jusqu’à preuve du contraire, elles le renseignent sur l’aspect physique de Jésus et, à travers les épanchements dont elles portent la trace, sur ce que fut sa crucifixion, sa descente de la croix mais également sa mise au tombeau.

Vous publiez ce livre à un moment où la figure de Jésus fait irruption dans le débat public à travers des œuvres comme Piss Christ ou Golgota picnic. Comment expliquer cette focalisation particulière dans une société pourtant largement déchristianisée ?
Ce sont des oeuvres qui probablement ne resteront pas dans l’histoire : ce sont des épiphénomènes. Paradoxalement, elles montrent, au-delà même du dénigrement ou du sacrilège, que la personne de Jésus ne laisse pas indifférents nos contemporains et continue de fasciner. Moi ce qui m’apparaît important, en tant qu’historien, c’est de découvrir la vérité exacte : qui était Jésus vraiment ? Se ressentait-il être le messie d’Israël ? Pensait-il être lui-même le « Fils de Dieu » ou est-ce un sentiment qu’on lui a attribué ultérieurement ? Pourquoi a-t-il été crucifié ? Quels sont les responsables de cette crucifixion ? Voilà des points d’interrogation auxquels j’ai voulu répondre, en faisant abstraction de toutes les œuvres d’art postérieures, critiques ou non, et même des enseignements dogmatiques.

Mais Jésus ne fut-il pas, aux yeux du milieu juif dans lequel il évoluait et notamment des pharisiens, le plus grand blasphémateur de l’histoire ?
Jésus est un provocateur, notamment lorsqu’il guérit un jour de sabbat. C’était un simple artisan de Nazareth et un nazoréen, toujours suspect puisque se prétendant descendre de David. Il n’avait pas suivi l’enseignement des grands rabbins comme Hillel ou Gamliel. Pourtant, il va jusqu’à mettre en cause l’enseignement de Moïse ! « Moïse vous a dit de faire cela, moi je vous dis de faire ceci. » Au nom de quoi, peut-il prétendre cela ? Quand il appelle Dieu « abba » (en araméen, papa), ce n’est pas simplement l’emploi très déférent du mot « père » que font les juifs. Jésus prétend avoir une relation filiale et unique avec Dieu. C’est là où, en tant qu’historien, je dois m’arrêter : je ne peux pas aller au-delà.

C’est plus que de la provoc’. Quand il dit, par exemple, à sa mère, aux noces de Canna ce que l’on pourrait traduire par : « T’es qui toi ? », cela révèle une violence inouïe dans une société où l’on doit, comme l’exige le Décalogue, « honorer son père et sa mère ».
Oui, il y a une violence prophétique chez Jésus. Elle se manifeste également à l’encontre de villages entiers contre lesquels il jette l’anathème : c’est le cas de Capharnaüm. Le souffle prophétique d’Israël continue à s’exprimer en lui.

Y a-t-il du nouveau à découvrir sur Jésus ?
Oui. Je suis parti d’hypothèses. Si l’on en pose d’autres, on pourra arriver à des résultats différents. La recherche et nos connaissances évoluent. En France, le dernier livre qui poursuivait l’objectif de synthétiser l’état le plus récent des connaissances sur Jésus remonte à celui de Daniel Rops, dont la première édition a paru en 1947, c’est-à-dire avant les découvertes de Qumran et des manuscrits de la mer Morte. Le livre que j’ai voulu faire correspond à une étape, un état des lieux de ce que la science met aujourd’hui à notre disposition pour appréhender le Jésus de l’histoire. Il y en aura très certainement d’autres.

BD yin, BD yang

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Chaque année, nous avons droit à notre Tardi de Noël. Il sent bon le papier Munken Pure de 130 g, un peu fort comme un alcool de contrebande, distillation à l’ancienne et effluves poisseuses d’un lendemain de cuite. Il n’y a pas à dire, Futuropolis fait bien les choses. La maison d’édition prépare physiquement le lecteur à vivre une aventure où, forcément, il y aura des morts violentes, des filles aux seins lourds, des psychopathes hypocondriaques, d’habiles manchots et de poussives Simca 1100. Après Le Petit bleu de la côte Ouest, Griffu ou La Position du tireur couché, Tardi adapte encore un roman de Jean-Patrick Manchette, Ô dingos, ô châteaux !, Grand Prix de Littérature policière en 1973.

On peut ironiser sur cette rente annuelle qui tombe à l’automne comme la taxe d’habitation et la redevance télé. Tardi exploite ses filons jusqu’à l’os. Le monde de Céline − avec qui il partage un attrait pour les macabres tranchées de 14-18 − et celui de Léo Malet sont déjà passés entre ses pinceaux et ses feutres. Les vertueux qui ont souvent des gueules de chiens de garde crient à l’exhumation mercantile. En tout cas, soyons sans illusions : sans Tardi et la puissance de son trait, ces grands auteurs finiront par périr dans de poussiéreuses bibliothèques. Bardamu sortira des programmes et des mémoires.[access capability= »lire_inedits »]

Tardi fait partie de ceux qui ont ramené la littérature, donc le réel, dans la BD, créant des personnages « décadents », sans avenir et sans illusions, qui errent dans les années 1970, sa période-fétiche. Dans Ô dingos,Ô châteaux !, Julie, une fille déséquilibrée au grand coeur et Peter, un petit orphelin millionnaire et tête à claques, connaissent toutes les misères qui arrivent aux héros romantiques et tous les malheurs qui s’abattent sur les misérables.

Si Tardi arpente la carte du sombre, Cosey préfère les apaisants mystères de l’Asie qu’on découvre avec Jonathan, son double littéraire. On ressort de Atsuko apaisé, léger, serein, comme réconcilié avec la nature. Le trait de Cosey est sensible à l’extrême, dessinant des vignettes qui sont autant d’estampes japonaises. Les couleurs sont douces. La nouvelle génération de la BD aime le grand spectacle, les planches où l’action explose, saturant chaque case de couleurs pétantes. Cosey maîtrise ses émotions. Et cette retenue fait littéralement chavirer le lecteur dans un monde parallèle, empli de merveilles comme ce petit temple de Kyôto enseveli sous la neige devant lequel on a soudain la certitude d’être en présence de grand art.[/access]

Ô dingos, Ô châteaux ! par Manchette-Tardi/Futuropolis

Atsuko, par Cosey, aux éditions du Lombard dans la série « Jonathan »

Meilleurs yeux (5)

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Voilà un court-métrage signé Eliot Rausch. Une variation légère sur l’enfantement et la difficulté de donner la vie quand on est sans abri. Et pas nécessairement originaire de Nazareth.

Ô Night divine !, Eliot Rausch. Musique d’Adam Taylor.

Christianophobie présumée

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Vous seriez étonnés de savoir de quoi parlent, lorsqu’ils se rencontrent, un jeune prêtre affable et sémillant et un jeune investi en politique, passionné de pensée politique mais à peu près cancre en religion… D’abord ils parlent du temps qu’il fait dehors, des soucis pratiques. Comme par pudeur, pour se montrer l’un l’autre qu’ils sont civilisés. Ils glissent ensuite incidemment sur leurs expériences, à travers leurs engagements respectifs. A ce moment-là ils brûlent généralement les vaisseaux pour aborder le sujet de leurs vraies préoccupations : l’état actuel des sociétés, les difficultés des jeunes, notre rapport à la sexualité, à l’art…

Quel était donc le sujet de nos discussions passionnées ? Les formes de sociabilité et d’engagement dans notre monde désenchanté, dans un contexte de crise qui ne peut que susciter des réactions. Malicieusement, j’ai alors demandé à mon jeune prêtre ce qu’il pensait des manifestations de chrétiens remontés contre la pièce de Romeo Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu, aujourd’hui reprises en cœur contre Golgotha picnic de Rodrigo García. Etonnement, nous nous sommes largement retrouvés sur le diagnostique. Dans une langue savoureuse, le Père Raphaël Prouteau m’a même donné quelques arguments supplémentaires, permettant d’appréhender la polémique d’un point de vue théologique.

En résumé, nous disions que ces manifestations sont symptomatiques de l’atmosphère qui s’est installée en ce début de XXI° siècle. L’individualisme n’est plus heureux ni insouciant, il est triste et angoissé. Des velléités régressives s’expriment, des volontés de ruptures voire de retours en arrière s’affichent. Oui, la crise est passée par là. Nous sommes envahis par un doute lancinant, par le sentiment d’une perte immense et désespérante. Encore avec la prospérité pouvait-on se consoler du relativisme dans le divertissement. Mais avec la chute du fameux pouvoir d’achat, le charme s’est rompu. Nos yeux s’ouvrent sur un champ de ruine où le sens des communautés humaines s’est évaporé, laissant derrière lui un immense sentiment d’abandon. En cela, les protestations contre la christianophobie présumée sont peut-être symptomatiques de l’air du temps.

Processions, tracts, chapelet à genoux face aux CRS, bougies brandies comme des épées, infiltrations des théâtres avec huile de vidange et boules puantes pour boycotter les représentations… Que viennent fiévreusement chercher ces jeunes, à travers la reviviscence d’un « christianisme politique » ? Un surcroît de sens, le « frisson de l’émeute »[1. formule employée par Stéhane Roche dans Le Frisson de l’émeute, violences urbaines et banlieues, Seuil, 2006] ? Ils participent certainement d’un phénomène beaucoup plus large de repli communautaire, avec la volonté d’afficher une identité pour obtenir en retour un sentiment fort d’appartenance. Volonté post-post-moderne de reconnaissance que celle où les individus, loin de chercher la liberté, aspirent au contraire à s’oublier un peu, à échapper à la nécessité de se définir à partir d’un soi introuvable. L’individu post-post-moderne est fatigué de devoir sans cesse auto-justifier et auto-promouvoir son existence. Il a soif de simplification, de communion, il cherche une formule plus simple et clé-en-main de ce qu’il est. Il souhaite, sans pouvoir l’avouer ou même se l’avouer à lui-même, appartenir à un tout, fusionner avec un groupe, se fondre dans une foule. En l’occurrence, il y a dans ce « christianisme de combat » une expression identitaire évidente où l’on vient dire : « je suis un chrétien convaincu ». Un côté Camelot du Roi qui prend les armes pour montrer qu’il existe encore une jeunesse qui a un idéal, qui est capable « d’y aller ». C’est Clovis s’écriant : « Que n’étais-je là avec mes Francs! J’eusse promptement vengé son injure. »

Sur la polémique elle-même, il faut d’abord dire que le ras-le-bol des cathos est assez compréhensible. Ils constituent la cible la plus rentable et la moins risquée. On peut leur taper dessus, ils sont plutôt inoffensifs. On continue de voir, si on n’entre pas dans les détails, à quoi correspond la religion chrétienne. A partir de là, le geste transgressif -pour un art qui se résume souvent à ça-, prend sa valeur sociale (sonnante et trébuchante). Les provocations à leur égard s’apparentent donc à du lynchage. Et puis le christianisme avait appris à ce faire discret. À l’heure où l’Islam s’affirme de façon explicitement politique, une concurrence latente réapparait. Néanmoins les protestataires, qualifiés un peu sommairement dans les médias de « fondamentalistes », font fausse route. D’abord ils font le succès de ces « œuvres d’art » qu’ils prétendent combattre et qui n’existent en fait que par les polémiques qu’elles suscitent à peu de frais. D’autre part ils risquent de tomber dans le piège qu’on leur tend, en collant à l’image facile que la société (du spectacle) veut avoir d’eux : des zozos primaires, obscurantistes, violents. Ce qui permet du même coup à leurs détracteurs de jouer les transgresseurs en rond, les Progressistes…

Sur le fond, nos croisés font également fausse route, au moins en ce qui concerne la pièce de Castellucci, car sa nature blasphématoire de ne va pas de soi. Personnellement, sans connaître grand-chose du christianisme, j’ai le sentiment que ce questionnement sur le sens de l’existence fait partie d’une méditation spirituelle. La révolte du père face à l’épreuve de la déchéance physique s’apparente à celle d’Ivan dans Les frères Karamazov, qui s’insurge contre les atrocités commises sur les enfants et s’exclame : « Je ne veux pas que mon corps, avec ses souffrances et ses fautes, serve uniquement à fumer l’harmonie universelle, à l’intention de je ne sais qui. Je veux voir de mes yeux la biche dormir près du lion, la victime embrasser son meurtrier (…) Mais les enfants, qu’en ferai-je ? Je ne peux résoudre cette équation. (…) je me refuse à accepter cette harmonie supérieure. Je prétends qu’elle ne mérite pas une larme d’enfant. » Il est vrai que Dostoïevski était génialement inspiré alors que, souvent, nos artistocrates subventionnés le sont beaucoup moins…

Selon le père Raphaël Prouteau, le visage du Christ fait partie de notre héritage culturel. En l’arborant -avec ce sublime portrait de Jésus peint par Antonello da Messina au XIVème siècle-, et même en s’en prenant à Dieu, on entretien la flamme métaphysique. Lorsque l’on dit « Dieu, c’est forcément de ta faute », on prolonge une méditation inhérente au christianisme. L’homme expérimente la révolte comme le fou pathétique de Nietzsche criant « Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu ! ». Du reste, si j’ai bien compris le Père Prouteau, Dieu n’est pas tout puissant puisqu’il a lié sa liberté sur la Croix. Justement, le fait que le Christ soit venu partager notre condition humaine, jusqu’à la souffrance et la mort, est ce qui fonde la pensée chrétienne d’une religion qui fait place à la souffrance. Dieu n’est pas un grand magicien hors du monde, il se situe parmi nous.

L’exhortation du Père Prouteau m’a semblé un message valant d’être colporté : que ces pièces de théâtre qui mettent en scène l’humaine révolte contre Dieu soit pour les chrétiens l’occasion d’annoncer l’humaine proximité du Christ : le Verbe s’est fait chair – Dieu s’est fait homme – pour compatir à tous les événements d’une vie, et jusqu’au terrifiant silence du tombeau, pour conduire les hommes à la résurrection. Lorsque Jésus s’exclame au pic de sa souffrance sur la croix : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », comme pour communier aux révoltes communes à tous les siècles, il poursuit ensuite par ses mots de confiance : « Père, en tes mains, je remets mon esprit ». Loin d’abandonner Dieu son Père en raison de la souffrance, il s’abandonne à lui…

Mais nos zélés catholiques veulent, manu militari, régler son compte à notre époque décadente, hic et nunc. Cette fougue vengeresse, comme celle des Indignés, pourrait avoir quelque chose de revigorant, à un moment de notre histoire où, en rupture d’horizon, nos aspirations existentielles ne trouvent plus de débouchés. Néanmoins cette précipitation, cette volonté de coller à l’actualité, de réagir aux agressions, d’invectiver jusqu’à ceux de leur camps qui ne jouent pas le jeu de la surenchère, reflètent une tendance dangereuse à la simplification réductrice. A travers ces phénomènes de radicalité, qui soulagent sans doute momentanément les individus qui s’y engouffrent en leur procurant le sentiment grisant d’être à nouveau dans l’Histoire, on voit se dessiner une société en proie au doute et, demain, aux oppositions communautaires. En somme, une société retournée contre elle-même…

*Texte rédigé avec la bienveillante complicité du Père Raphaël Prouteau

Le cirque, comme une école de dignité

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On ne fréquente pas assez les chapiteaux. C’est un grand tort. Le beau spectacle « Virtuose », actuellement au Cirque d’hiver de Paris, mérite qu’on accepte, l’espace de quelques heures, d’arrêter son téléphone cellulaire et de mettre entre parenthèses le sentiment trompeur de sa propre importance. On renouera alors, pour un instant toujours trop bref, avec le charme fou d’une époque qui s’éloigne. La prouesse n’y avait pas encore besoin de l’assistance du trucage, et l’audace ne recourait pas aux mensonges des effets spéciaux.
Pour une raison un peu obscure, on croit souvent que le cirque est un spectacle pour enfants. C’est singulier. Peut-être cela tient-il à la présence des animaux ? Pourtant, a-t-on jamais considéré la corrida comme un spectacle enfantin ?
Certes, à la fin d’une « bonne » corrida, le taureau doit mourir. Et les flots de sang qu’il verse dans les spasmes de l’agonie, sont mauvais, nous dit-on, pour l’âme sensible des enfants. On se demande d’ailleurs pourquoi. A eux aussi, la mort pend au nez, quoiqu’à plus lointaine échéance. Or, comme on ne s’accoutume jamais de bonne grâce à cette idée-là, autant commencer à s’y habituer tôt.

Et le cirque est une belle école pour ce memento mori : le dépassement de soi et le goût de repousser jusqu’aux limites de l’absurde les facultés de son propre corps expose plus que de raison au danger. Le risque y est pleinement et lucidement assumé, à la manière du danseur de corde de Nietzsche, qui à peine surpris de sa chute et dans son dernier souffle, chuchote à l’oreille de Zarathoustra : « depuis longtemps, je savais que le diable me ferait un croc en jambe. Maintenant, il me traîne en enfer ».

Le cirque est le lieu où s’ébrouent mille danseurs de cordes, qu’ils soient funambules, jongleurs ou trapézistes. Ceux-là ont décidé d’échapper aux lois de la gravité, mais davantage encore à celles de la prudence. Ce n’est pas raisonnable. Ils le savent, et en rient. La chute est la fin nécessaire. Il ne s’agit même pas de l’éviter, mais bien plus de la différer. Pascal Jacob, historien du cirque, l’a bien compris, qui expliquait récemment : « N’oublions pas que le cirque est le seul espace du spectacle vivant où l’on peut mourir en direct. La chute fait partie de l’idée même du cirque : les balles du jongleur tombent, le fildefériste peut trébucher, le trapéziste rater le porteur ».

Dans la touffeur un peu âcre du Cirque d’hiver, on se rappelle cette phrase en regardant un jeune homme brun, prendre des risques gratuits sur un trapèze trop haut perché. Il a du mal à achever son numéro. Il va trop loin. Il tangue et il vacille : peut-être a-t-il un peu peur ? Mais le public crie, applaudit, l’invite à risquer toujours plus. Galvanisé, il continue et, enfin, il conclut. Il a le sourire bravache et cette arrogance que l’on ne peut qu’aimer chez un homme dont tout montre qu’il aurait préféré tomber plutôt que renoncer. Le rythme cardiaque – le sien, mais aussi le nôtre – décélère doucement. On dit souvent du cirque que c’est un enchantement . Quelle idiotie : c’est terrifiant.

Au Cirque d’hiver, il y a aussi des jongleurs. Ils sont jeunes, fiers et inconscients. La vie, tapageuse et déraisonnable, coule à gros bouillons dans leurs corps si beaux, si agiles. Ils utilisent des balles, des quilles, des diabolos, en nombre toujours trop grand, de sorte que parfois, ils leur échappent. Ils demeurent pourtant assez sûrs d’eux pour ajouter toujours une balle : la balle de trop, celle qu’on n’attendait pas.

Peut-être, dans le secret des coulisses, ont-ils essayé en vain d’en ajouter davantage ? Au cirque, tant qu’une limite n’est pas atteinte, c’est comme si elle n’existait pas, et aussitôt qu’elle est franchie, il convient de la repousser. Romain Gary, l’écrivain-jongleur, explique cela dans La promesse de l’aube : « Je jonglais avec tout ce qui me tombait sous la main (…) je me sentais aux abords d’un domaine prodigieux, et où j’aspirais de tout mon être à parvenir : celui de l’impossible atteint et réalisé (…) Mais un fait brutal s’imposa peu à peu à moi : je n’arrivais pas à dépasser la sixième balle. J’ai essayé, pourtant, Dieu sait que j’ai essayé (…). Ce n’était pas un défi. C’était une simple déclaration de dignité ».

Celui-ci savait mieux que tout autre que la dignité se conquiert au prix de l’effort le plus outrancier, le plus absurde, le plus démesuré. Mais il savait aussi combien cela est inutile, dérisoire, presque pathétique. Peut-être n’en est-ce que plus nécessaire ?…

Avec ou sans vos enfants, allez voir les fous volants du spectacle « Virtuose », au Cirque d’hiver. « Du danger, ils ont fait leur métier. Il n’y a rien là qu’il y ait lieu de mépriser » : ainsi parlait Zarathoustra.

« Virtuose », au Cirque d’Hiver Bouglione à partir du 22 octobre 2011 jusqu’au 4 mars 2012