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Copé joue à qui gagne perd

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On a beau avoir vingt-cinq ans d’expérience d’observateur des partis de droite, dont la moitié en immersion, le spectacle donné par l’UMP depuis une semaine a explosé tous nos repères en terme de folie politique. Ne nous mentons pas : dès le début, les responsabilités sont largement partagées entre les deux camps, lesquels ont triché comme savent le faire tous les politiques dans la moindre élection interne. Entre salade niçoise pour l’un, procurations à la chiraquienne pour l’autre, sans compter les comptes fantaisistes de la COCOE, on peut estimer que le résultat a été faussé et qu’on ne saura sans doute jamais qui a vraiment gagné, faute d’instances impartiales.

Ce que l’on peut en revanche savoir, c’est qui a d’ores et déjà gagné la bataille de la com’. Ou plutôt qui l’a davantage perdue que l’autre. Geoffroy Didier, l’un des deux « bébés Buisson » de la « droite forte » a beau crier au truquage des sondages, l’étude du JDD parue samedi montre que la cote de popularité de Jean-François Copé chute beaucoup plus lourdement que celle de François Fillon (-22 points en une semaine, record mondial battu !). C’est aussi le cas parmi les seuls sympathisants de droite, ce qui n’est pas sans importance si l’on part du principe que le député-maire de Meaux n’a jamais eu pour objectif de séduire l’électorat de gauche. Qu’il le veuille ou non, à tort ou à raison, Copé est aujourd’hui l’une des personnalités les plus détestées de France, comme Nicolas Anelka après la coupe du monde 2010. À l’époque, le footballeur aurait pu léguer sa fortune aux Restos du cœur –ce qui n’est pas du tout son genre- que sa cote de popularité aurait encore plongé. Quand on a mis en place la machine à énerver, la seule solution, c’est de disparaître des écrans radars le temps que cela passe.

Non seulement Jean-François Copé ne peut pas se permettre de disparaître, mais à la différence d’un footballeur pro il doit compter sur l’état de l’opinion à son égard. Or toutes ses interventions apparaissent comme des provocations et il continue d’alimenter la machine à envie de lui donner des baffes. La dernière en date, c’est l’annonce aux journalistes que l’UMP a enregistré 600 adhésions la nuit de dimanche à lundi après l’échec de la conciliation Juppé. Il fait penser à un gamin de cinq ans qui s’enfonce dans ses mensonges et qu’on a rudement envie de claquemurer dans sa chambre. Quand bien même six-cents psychopathes auraient choisi d’adhérer à l’UMP cette nuit-là, ce que ne goberait pas le militant copéiste le plus acharné, faire une telle annonce à la presse, c’est démontrer –je vais tenter d’utiliser des mots me mettant à l’abri d’un papier bleu- qu’on ne maîtrise pas toutes ses facultés de jugement.

Jean-François Copé semble croire qu’on lui « rendra justice » dans quelques mois ou dans quelques années du fait qu’il a tenu bon et n’a rien lâché dans cette bataille. S’appuie-t-il sur le seul précédent en matière de scission de l’histoire politique récente, le congrès mégrétiste de Marignane ? Effectivement, Bruno Mégret avait fait scission et en avait appelé à la justice, comme François Fillon s’apprête à le faire. Certes la justice avait fini par donner raison à celui qui jouait à domicile, Jean-Marie Le Pen, lequel avait fort bien rebondi puisqu’il s’était qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle trois ans plus tard, alors que son rival réalisait un maigre 2,34 %. Mais parier sur une issue similaire serait bien imprudent. D’abord, Bruno Mégret emmena des cadres avec lui, quand Fillon partirait avec des cadres et des parlementaires (sans doute la majorité des députés et sénateurs UMP). Ensuite, il n’est pas dit que la Justice donnerait le même résultat, compte tenu du manque de fiabilité de la COCOE. Enfin, parier sur la mémoire de poisson rouge des électeurs, c’est oublier que contrairement à la scission FN de 1999, celle de l’UMP aura été vécue en direct sur des chaînes d’info continue aujourd’hui accessibles à tous grâce à la TNT, ou sur internet. Une médiatisation, cent fois, mille fois plus importante, du fait aussi qu’il s’agit là d’un des deux plus grands partis de France.

Les images de Copé annonçant sa victoire avant les résultats officiels, cherchant à humilier son adversaire en lui proposant une vice-présidence, passant par pertes et profits la non-comptabilisation de trois départements d’outre-mer, expliquant au sortir d’une conciliation -qu’il n’a pas peu contribué à faire échouer- que cette dernière s’est déroulée « dans un climat cordial et sympathique » risquent de demeurer longtemps dans les têtes, et notamment celles de droite. Et si jamais la mémoire de l’électeur s’assoupissait, les images d’archives, qu’on peut retrouver en trois clics alors que les demandes à l’INA décourageaient auparavant les paresseux, viendront la réveiller instantanément.

Jean-François Copé n’a plus qu’une solution pour sauver son image dans le futur, c’est d’accepter un nouveau scrutin. Solution qu’il refuse, pour l’instant, se comportant en politicien suicidaire qui menace de tout faire sauter, le siège de l’UMP et lui avec. Les prochains jours diront s’il met sa menace à exécution.

Sardou : le mariage gay, il est pour

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Lorsque vous ouvrez négligemment votre Journal du Dimanche en pages cultures, une petite interview vous rappelle la fausseté de l’époque. En pleine promo pour son énième tournée triomphale, Michel Sardou détonne : « Je suis évidemment favorable au mariage gay ». L’esthète appréciera l’usage de l’adverbe, lequel suggère moins l’évidence du mariage homosexuel que celle de son approbation : comment pourrait-on être contre ? Mais l’ancien chanteur de droite, soutien de Nicolas Sarkozy lors de l’avant-dernière présidentielle, bat désormais sa coulpe. Comme si pourfendre son image de « réactionnaire » patenté ne suffisait pas, Sardou précise ne « même pas (avoir) sa carte à l’UMP » et soutenir tout de go le mariage des prêtres, le féminisme nouvelle génération et l’antiracisme institutionnalisé. De quoi faire passer Benjamin Biolay pour un réac en culotte de peau !

Au passage, dans sa diatribe contre le discours anti-islamisation, l’auteur de Je suis pour n’a pas de mots assez durs contre les semeurs de discorde au sein de la société française, en tout cas, à l’encontre de nos politiques obsédés par les affaires de pains au chocolat. Histoire de se racheter une conduite, il cite même sa vieille chanson Musulmanes (1987) comme un hymne à la « civilisation arabo-musulmane », preuve que le Sardou d’antan était moins monocolore qu’il n’y paraît. Quelque huit ans avant ce refrain so multikulti, Sardou entonnait pourtant une rengaine nettement moins glamour au titre explicite : Ils ont le pétrole mais c’est tout (1979). Au lendemain de la révolution iranienne, force est de constater qu’il tâtonnait quelque peu niveau anthropologie civilisationnelle. Morceaux choisis : « Ils ont le pétrole/ Mais ils n’ont que ça/Ils ont les barils, on a les bidons/ Mais pour boire, où vont-ils ?/ Chez Dom Pérignon /On a des idées/ Un gaspy futé/ Un Martel à  Poitiers/ Ils ont les dollars/ C’est très bien/ Nous, des têtes de lard/ De gaulois grognards/ Et chauvins./ Quand ton puits s’ra sec… plus d’jus dans l’citron/ Plus personne à La Mecque/ Viens à  la maison/ On boira mon vin/ De bon cœur ». Voilà qui sent le gros apéro saucisson-pinard qui tache.

Aujourd’hui, si on les lui remettait devant les narines, l’artiste de soixante-cinq printemps jugerait sans doute ces paroles nauséabondes. Après tout, c’est son droit le plus strict que de changer d’avis (et de parolier !). Et les nostalgiques pourront toujours se consoler à l’écoute de son subversif sosie grolandais Michel Sardouille…

UMP : Juppé s’en est allé

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« Moi, quand on m’en fait trop je correctionne plus : je dynamite, je disperse, je ventile ! » aurait pu lancer Alain Juppé en abandonnant sa mission de médiation auprès des deux prétendants qui se disputent la présidence de l’UMP depuis une semaine. Mais l’ancien premier ministre n’a ni la faconde ni la détermination de Bernard Blier dans Les Tontons Flingueurs. Après une semaine d’atermoiements, de noms d’oiseaux et d’accusations de fraude décochés par les soutiens de François Fillon et Jean-François Copé, le fils préféré de Chirac paie à son tour les pots cassés de la division. À l’heure qu’il est, le maire de Bordeaux doit nourrir autant de regrets qu’il y a de cheveux sur la tête à Fillon. Faute de s’être imposé avec suffisamment d’autorité, Juppé a reproduit l’erreur fatale de l’avant primaire, le doute de trop qui entrave une ambition sans cesse réfrénée. L’occasion était pourtant trop belle : entre les tripatouillages des urnes niçoises et le dantesque comptage des voix en Nouvelle-Calédonie, les sympathisants de l’UMP ne savent plus à quel saint présidentiel se vouer. 89% disaient approuver sa médiation digne de la mission mort-née de Kofi Annan en Syrie. Ainsi investi de l’onction militante, dans les conditions abracadabrantesques que l’on sait, Juppé a mis toutes les mauvaises chances de son côté.

En exigeant une paix des braves préalable à toute négociation entre Copé et Fillon, il condamnait d’emblée leur rencontre au fiasco, alimentant de surcroît la boîte à gifles entre leurs seconds couteaux. Sans doute le syndrome du général Boulanger a-t-il joué ; au moment où les rênes de l’UMP s’ouvraient à ses bras chevronnés, Juppé est parti disserter sur les finances de la Communauté Urbaine de Bordeaux en pleine conférence de presse. In fine, les querelles picrocholines sur la répartition des pouvoirs entre la Commission d’arbitrage de l’UMP – outrageusement dominée par les proches de Jean-François Copé, ce qui laisse planer un suspens très relatif autour de son arbitrage final – et le fameux médiateur ont servi de cache-misère à l’ambition avortée du second. Il aurait suffi de presque rien, d’un léger jeu de coudes du fondateur de l’UMP pour prendre l’ascendant sur les deux impétrants en jouant le rôle du patriarche incontesté descendant des cimes bordelaises pour sauver les grognards de la droite.

Las ! Alain Juppé n’a pas voulu rentrer rue de Vaugirard juché sur un âne. La suite, on la connaît. Avant tout éventuel schisme ou scission, fort des apparences de la légalité, Copé confortera sa prise de l’UMP pendant que son adversaire malheureux fera grise mine en peaufinant son image de martyr outragé, brisé et martyrisé par les aléas de la « démocratie » populaire.  « Fillon est un chasseur de nuit à la sarbacane » a récemment confié son ennemi intime Jean-Louis Borloo au JDD. On ne saurait mieux décrire cet esprit machiavélien, qui vaut largement les bravades du sieur Copé, drapé dans l’étoffe de la respectabilité. Il est temps de rappeler une évidence : ça a triché des deux côtés,  et si Copé s’est proclamé vainqueur avant même la proclamation officielle des résultats, le flegmatique Fillon n’est pas en reste : après une remise en cause explicite des statuts- qui attribuent tout pouvoir à la Commission d’arbitrage- il envisage carrément de contourner les procédures internes pour en appeler directement à la Dame justice. Le tout, en ayant traité le clan copéiste de « mafia », l’avant-veille d’une rencontre tripartite Copé-Juppé-Fillon que le premier a décrite comme « cordiale » (on aimerait être une petite souris pour pouvoir lui donner tort !).

Juppé retiré du jeu, Fillon carbonisé, Copé mi-intronisé mi-écorné  par cette élection fantasque, reste à désigner le dernier scalp de la droite la plus bête du monde. La réponse est toute trouvée : Sarkozy ! Pendant que Juppé, Fillon et Copé étalaient leurs chicayas sur toutes les ondes, le président vaincu répondait aux questions du juge Gentil au sujet de l’affaire Bettencourt.  En qualité de témoin assisté, Nicolas Sarkozy évite pour l’instant la mise en examen mais tous les regards de la gauche se tournent à nouveau vers lui. Hollande, Ayrault et Désir ne pourront pas compter éternellement sur les bourrages d’urnes Umpistes pour éluder les questions gênantes autour de Notre-dame-des-Landes, de la rigueur de gauche et du bras de fer perdu avec la chancelière allemande. Puisque Marine Le Pen a renoncé aux provocations de son père, il reviendra au seul leader naturel de la droite d’occuper la fonction peu enviable de Goldstein de la République. Sans être Nostradamus, on peut penser que l’antisarkozysme a encore de beaux jours devant lui…

*Photo : UMP.

Il est minuit moins cinq

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Steven amsterdam

Le seul reproche que l’on pourrait adresser au premier roman de Steven Amsterdam, Ces choses que nous n’avons pas vues venir, c’est son titre. Comme c’est le même en anglais, on n’accusera pas pour une fois la traduction. Ce n’est pas un titre qui rend justice à ce beau roman qui raconte la fin du monde. On dirait plutôt un titre pour livre de développement personnel, ces anxiolytiques sur papier qui se vendent si bien dans nos sociétés qui sentent obscurément leur fin si proche et ne veulent pas se l’avouer. Il n’y a pas de crise climatique, il n’y a pas de crise économique, il n’y a pas de choc de civilisations, il n’y a pas de guerre nord-sud, c’est bien connu, « tout va très bien, madame la marquise, tout va très bien. »

À quoi reconnaît-on un bon écrivain qui nous parle de la fin du monde ? À son refus des artifices pyrotechniques, de la peinture hollywoodienne du cataclysme, de l’effet spécial numérique transposé en littérature. Le bon écrivain qui nous parle de la fin du monde est d’abord quelqu’un qui a compris que la fin du monde est une aventure intime, voire intimiste, qui arrive à chacun d’entre nous, comme la mort en temps normal. Et ce n’est pas parce que nous allons tous mourir ensemble que cela retire à notre fin personnelle son mystère et son angoisse indicibles. La référence en la matière reste La route, l’inoubliable roman de Cormac McCarthy dont le succès planétaire devrait nous alerter comme un symptôme. Continuez à laisser fuir vos centrales, à vous faire gouverner par les marchés, à refuser l’évidence du réchauffement climatique et il va falloir vous habituer à terminer votre vie en poussant un caddie qui grince sur une route déserte en compagnie de votre jeune fils tout en essayant de survivre dans un paysage désolé, sans sombrer dans le cannibalisme parce que tout de même, vous vous souvenez que vous étiez cette chose merveilleuse, fragile et digne : un être humain.

Quitte à choquer les adorateurs de La route dont je suis, le roman de Steven Amsterdam est aussi fort mais on en parlera évidement beaucoup moins pour de mauvaises raisons. Ces mauvaises raisons sont les conditions éditoriales. La route de McCarthy avait été éditée en collection « blanche » tandis que le roman de Steven Amsterdam reparaît aujourd’hui dans la collection folio SF de Gallimard. Les gens sérieux n’achètent pas de la SF dans des collections spécialisées, ils ont l’impression que c’est réservé aux vieux adolescents. C’est souvent vrai mais parfois on rate des joyaux. Et Ces choses que nous n’avons pas vues venir (décidément quel mauvais titre !) est un joyau.
Steven Amsterdam suit de chapitre en chapitre un seul personnage qui parle à la première personne. Entre chaque chapitre, qui pourrait presque se lire indépendamment, comme des nouvelles, plusieurs mois ou plusieurs années se sont écoulées. Le personnage, au début, est un gamin. Nous sommes le 31 décembre 1999. Le père est persuadé que le grand bug de l’an 2000 est une réalité. Il décide de quitter Londres pour emmener sa famille chez les grands-parents qui vivent à la campagne. Sa femme se moque un peu de lui mais suit le mouvement. Sur le siège arrière de la voiture, le narrateur se demande si son père a raison quand il lui dit : « Toute une époque qui n’a pas bien pensé à programmer ses horloges. Nous sommes arrogants, stupides, nous manquons d’humilité face aux siècles qui nous ont précédés »

Bien sûr, le bug du millénaire aura été une fausse alerte. Il n’empêche que nous retrouvons au chapitre suivant le narrateur, devenu jeune délinquant, chez ses grands parents. Apparemment, la crise économique a un peu tout déstructuré, il y a des barrages tatillons à passer, on manque de médicaments dans certains secteurs, de nourriture dans d’autres. L’adolescent va voler pour ses grands parents et involontairement les aider à « mourir dans la dignité », comme on dit. Comme il ne nous parle plus de ses parents, on peut raisonnablement se dire qu’il est orphelin.
Dans les chapitres suivants, évidemment, les choses s’aggravent encore. Il pleut beaucoup, puis plus du tout. Les camps de réfugiés fleurissent un peu partout. On y rencontre tout de même de jolies filles sexy. On se déplace avec des « chevaux de pluie » qui hennissent sous la tourmente mais qui restent le dernier moyen de transport fiable. Plus tard encore, il semble ne plus y avoir qu’un Etat fantomatique pour organiser un tant soit peu le chaos et on est obligé de ruser pour éviter des gens contagieux, suicidaires et désespérés atteints d’une sorte de fièvre hémorragique sans rémission.

On ne va pas vous raconter toute cette déroute à la fois picaresque, apocalyptique et drôle. Cormac Mc McCarthy, dans La route, n’était pas drôle. Il avait conçu son roman comme un nouveau livre de la Bible. Steven Amsterdam, lui, c’est plutôt les aventures de Tristram Shandy pendant la fin du monde. On rit souvent, ce qui est un comble et on ne peut que se souvenir de cette vieille définition qui fait de l’humour la politesse du désespoir.
Parce que malgré tout, au bout du compte, chez McCarthy comme chez Steven Amsterdam, il s’agit de survivre sans se renier et quand ce n’est plus possible, d’apprendre à mourir. Steven Amsterdam, lui, préfère que ce soit le sourire aux lèvres. Question de tempérament.

Ces choses que nous n’avons pas vues venir, Steven Amsterdam (Folio SF/Gallimard). Acheter ce livre sur Fnac.com

*Photo : Reboots.

L’invisible selon Clément Rosset

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clement rosset invisible

Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? s’est demandé de tout temps la philosophie classique. Pourquoi voit-on quelque chose alors qu’il n’y a rien ? se demande le cher Clément Rosset dans L’invisible, petit livre percutant et malicieux.

Depuis son premier livre, La philosophie tragique, publié en 1960, Clément Rosset, philosophe hautement recommandable autant par la perspicacité de ses vues que par la clarté de son expression, et qui fut un de mes professeurs à l’université de Nice dans les années 90, ne cesse de débusquer tout ce que la philosophie comporte en sortilèges, simulacres, et autres fantasmagories métaphysiques. Il le fait via Lucrèce, Schopenhauer et Nietzsche, mais aussi Mozart, Gluck et Stravinsky, sans oublier Boby Lapointe, les aventures de Tintin, La nuit des morts-vivants de George Romero. Ou même, on va le voir, avec Nicolas Soufflet en personne, l’animateur du Jeu des mille euros dont tout le monde connaît la voix mais personne le visage.
L’invisible ne serait-il pas, pour commencer, la grande affaire de l’amour ? Car ce qui nous attire dans un visage ou dans un corps, c’est précisément ce qui n’arrête pas de se dérober à nous – non pas au sens où l’être aimé passerait son temps à se sauver dès qu’il nous verrait, auquel cas nous le laisserions bientôt tomber, irrité par tant de pruderie, mais parce qu’il est dans la nature du visage et du corps, et encore plus dans celle de l’âme, d’être par définition infiniment mobile et insaisissable.

Si l’amour est si douloureusement insatiable, vulgivagus, « qui erre partout », comme dit Lucrèce, c’est non seulement parce que l’être aimé ne cesse de se transformer malgré nous et sans doute aussi malgré lui, mais encore parce que notre amour peut connaître lui aussi ses moments d’intermittence et changer d’objet selon cette règle antiromantique, donc vraie, qui veut que nous soyons plus attachés à l’amour en tant que tel qu’à la personne que nous croyons aimer. Et c’est pourquoi ceux qui ne se sont jamais intéressés à l’amour, y voyant une aliénation, sont souvent les mêmes qui finissent, contre toute attente, par tomber bel et bien amoureux d’un tel ou d’une telle, et sans doute de manière bien plus forte et plus fidèle, parce que préférant la personne plutôt que « l’amour ».

Il y aurait donc quelque chose d’interchangeable dans le « sentiment » amoureux au même titre que dans la musique – toute parole exprimant la joie ou la tristesse pouvant en effet être accompagnée par la même mélodie, et pour la paradoxale et pourtant très simple raison que c’est la parole qui accompagne la musique et non l’inverse. Que dans l’Orphée et Eurydice de Gluck, Orphée chante « J’ai perdu mon Eurydice, rien n’égale mon malheur » ou bien « J’ai trouvé mon Eurydice, rien n’égale mon bonheur », c’est toujours la musique qui prédomine et ne se sert de la parole pour son seul plaisir. C’est que comme le notait Stravinsky bien lu et bien entendu par Rosset, la musique a comme caractéristique première d’être non expressive. La musique est inexpressive en elle-même, et c’est pourquoi elle donne l’impression de pouvoir tout exprimer – c’est-à-dire d’accueillir en elle pour mieux les rendre tous les sentiments, tous les affects, tous les souvenirs et même tous les « messages ».

Exemple célèbre : la Neuvième Symphonie de Beethoven qui a pu être mise à la sauce nazie, bolchévique (Lénine hésita un moment entre elle et l’Internationale), japonaise (on faisait écouter l’Ode à la Joie aux Kamikazes avant qu’ils ne partent !), européenne et qui, même sur un plan fictionnel, aura fait les délices sadiques d’Alex dans Orange mécanique mais aussi illustré l’humanisme du professeur Keating dans Le Cercle des poètes disparus. Parce qu’elle n’exprime rien hors elle-même, la musique a cette faculté de se concilier toutes les âmes au risque de les perdre comme dans la célèbre légende du Joueur de flûte de Hamelin. Elle est bien cette absence de sens qui excite tous les sens, cette écoute qui permet, pour le pire et le meilleur, toutes les ententes.

Mais si l’on est en droit de se réjouir d’un art musical ou poétique de l’invisible, il semblera plutôt fâcheux de donner du crédit à une idée que l’on s’est faite à propos de quelque chose ou de quelqu’un que l’on ne connaît pas. C’est le fameux « tiens, c’est curieux, je ne me le figurais pas comme ça » souvent énoncé à propos d’une personnalité dont on ne connaissait que la voix (par exemple un critique du Masque et la plume ou Nicolas Soufflet du Jeu des mille euros) et dont l’apparition télévisuelle ou photographique jure avec l’idée que l’on s’en faisait – comme si c’était en fait le réel lui-même qui jurait avec le fantasme qu’on en avait. Le paradoxe ne se situe pourtant pas dans le décalage entre le Nicolas Soufflet qu’on imaginait et le Nicolas Soufflet que l’on découvre en photo ou en chair et en os. C’est qu’on a cru avoir eu une idée ou une image qu’on n’avait en fait jamais eu. Et autant on est prêt à accepter le fait que notre fantasme ne correspondait pas à la personne ou à la situation en question, autant on a beaucoup de mal à reconnaître que ce fantasme n’en était même pas un. Ce n’est pas le fait que nous avons eu des idées préconçues qui cloche, c’est le fait que nous avons cru en avoir.
Ce n’est pas que notre perception était fausse, c’est qu’il n’y avait pas de perception.

Clément Rosset, L’invisible (Les Editions de Minuit), 96 pages, onze euros cinquante.

Un musée qui ne tapine pas

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hopper musee lettres

Les grandes expositions ultra-médiatisées sont une chance pour les musées moins connus. Je m’explique : depuis des semaines, la télé, la radio et l’ensemble de la presse écrite nous bassinent avec la rétrospective Edward Hopper au Grand Palais. Comment, dans ces conditions d’épandage intensif, échapper à un tel événement ? Je me suis donc risqué à approcher les abords du 8e arrondissement pour, finalement, renoncer devant une file d’attente (comptez environ trois heures !!!) digne des plus belles heures du Goum de Moscou.[access capability= »lire_inedits »]

Faire la queue pour manger ou pour se cultiver ne me semble pas être une avancée particulièrement significative de la condition humaine. Sur le chemin du retour, je pestais contre mon incroyable naïveté et méditais sur les vertus de la discrétion. Des placards de bus aux « unes » des kiosques à journaux, tout sur mon parcours, me ramenait à ce cuisant échec. Je ne verrai donc jamais cette rousse en robe rouge, lascive et provocante, accoudée à un comptoir, peinte par l’artiste américain en 1942 dans Nighthawks. En descendant le boulevard Saint-Germain, je ne faisais même plus attention aux innombrables boutiques de fringues, de gadgets high-tech et de mobilier de cuisine, comme si les bourgeois du 7e ne pensaient plus qu’à s’habiller, à regarder la télé et à bouffer ! Triste constat dans ce quartier jadis chéri des intellectuels qui, à sa seule évocation, faisait chavirer d’émotion les étudiants de Brazzaville ou de Prague. L’imaginaire existentialiste a été remplacé par la mode automne-hiver 2013. Dans ce temple de la consommation élitiste, je suis pourtant tombé sur un musée, une entrée d’immeuble presque banale. Pas d’affichage criard ni de messages racoleurs : juste un porche et, au fond, un bâtiment blanc.

Le Musée des lettres et manuscrits ne joue pas les aguicheurs. Il ne tapine pas. Il se mérite. On y pénètre par inadvertance. On pousse la porte de cet immeuble de standing entièrement rénové en se demandant bien ce que l’on va y trouver. Au rez-de-chaussée, l’exposition temporaire est consacrée à six siècles d’art du livre, de l’incunable au livre d’artiste. On est séduit par la clarté des vitrines et leur volonté pédagogique, au bon sens du terme. Les commentaires sont sobres : on n’emploie pas ici le sabir universitaire, pédant et obscur. On fait connaissance avec d’admirables livres d’heures du XVe siècle ou ce somptueux livre de fêtes qui comprend 20 planches gravées et porte un nom tout aussi féérique : Les plaisirs de l’isle enchantée, ou les festes et divertissements du Roy à Versailles de l’année 1664. Ce livre reproduit les grandes fêtes données par Louis XIV en l’honneur d’Anne d’Autriche et de la reine Marie-Thérèse… « En réalité [il est] dédié à Mlle de La Vallière, maîtresse du roi », comme le précise la notice. On tombe sous le charme d’une bibliothèque portative de voyageur datant de 1802-1812 qui contient un ensemble de 20 volumes de format in-24 dans une boîte bibliothèque à deux étages de format in-4.

À l’intérieur, Voltaire, Lesage, Racine, Bossuet, Saint-Réal, Boileau et Gresset. Cette mise en bouche se poursuit au sous-sol où sont exposées des centaines de lettres et manuscrits autographes. Pour les amateurs d’écrits rares, c’est le Panthéon, la Pléiade, l’Opéra de Paris et la Cité des sciences réunis sur papier bible. On appréciera la calligraphie élégante de Giono, extrêmement lisible, ou celle plus aérienne, plus espacée, plus rythmée (trois mots seulement par ligne) de Céline, dans une lettre de 1948 envoyée du Danemark. Et que dire de celle de Sartre sur un manuscrit autographe de 1945-1946 ? L’expression d’un bon élève, trop scolaire certainement… En revanche, celle de Claudel, dans un document de 1924, est d’un classicisme gothique, voire mystique.

On s’amuse à déceler, derrière chaque plein et délié, telle ou telle personnalité. Yves Montand possède une écriture appliquée, presque enfantine. À l’opposé, Romain Gary, tempétueux, biffe furieusement ses feuillets. Si les grands auteurs vous barbent, le musée accueille également les politiques (de Gaulle, Richelieu, Sully, Poincaré, Churchill, JFK, etc.), les grands peintres (Monet, Van Gogh…), les grands scientifiques (Einstein, Volta, Ampère, Becquerel, etc). En sortant de ce musée, on peut dire sans mentir que, de nouveau, Saint-Germain est le royaume des lettres françaises.[/access]

Musée des lettres et manuscrits
222, boulevard Saint-Germain, 75007 Paris.
Exposition temporaire : « Six siècles d’art du livre : de l’incunable au livre d’artiste. » Jusqu’au 3 janvier 2013.

*Photo : The Photomaton.

Hugo, ou rien

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victor hugo michel marmin

Que reste-t-il encore à dire sur Victor Hugo ? Considéré par les Français, qui pourtant lisent de moins en moins, comme leur plus grand écrivain, porte-parole fiévreux de tant de causes humanistes dont la défense ne souffre plus aujourd’hui la moindre discussion, l’auteur des Contemplations et de L’Homme qui rit est sans aucun doute le champion des hommages, des révérences et des commémorations.

Le livre que Michel Marmin lui consacre aux Editions Chronique fait cependant le pari de le révéler autrement, en plaçant les péripéties de l’intime dans la chambre d’échos de l’Histoire, en détaillant scrupuleusement les contextes artistique, sentimental et politique des poèmes, pièces et romans de celui qui voulait être « Chateaubriand ou rien ». Il a pour cela recours à une remarquable profusion de témoignages d’époque (correspondances et critiques, croquis et gravures, photographies et caricatures, affiches circonstancielles et tableaux de maîtres) qui se révèlent non seulement informatifs et éclairants, mais également d’une grande beauté formelle, avec une mention particulière aux médaillons de David d’Angers, aux portraits d’Auguste de Châtillon, à un fusain d’Emile Bayard et surtout aux dessins superbes et bouleversants de Hugo lui-même.

Voici certainement une manière hugolienne d’appréhender la vie et l’oeuvre de ce géant littéraire, lui qui n’a cessé justement, dans ses romans monumentaux, de mêler à ses intrigues quantité de parenthèses sociologiques et d’apartés métaphysiques, sans négliger jamais de nous les conter avec ce même style empreint de sensibilité solennelle et de fougue qu’il accordait à la fiction, parvenant ainsi à relier le particulier à l’universel et non comme il est aujourd’hui d’usage, le singulier à la norme. En explorant de la sorte ce qui a pu nourrir ces textes à la fois profonds et extravagants, mélodramatiques et cependant incisifs, jamais manichéens mais toujours violemment idéalistes, Michel Marmin dresse alors le portrait d’une figure tutélaire : au travers d’une existence qui en épousa les soubresauts contradictoires, il rend en effet justice à ce XIXème siècle qui ne fut autre que la matrice de nos velléités et de nos aspirations, de nos errements aussi, nous les modernes qui cherchons partout, dans le paradoxe et le désordre, à ne pas succomber à la tentation du nihilisme.

De la naissance du Romantisme à l’agonie de la Restauration, de Ruy Blas à L’Art d’être grand-père, de l’espoir des Trois Glorieuses aux crimes de la Commune, d’Adèle Hugo l’épouse infidèle et attentionnée à Juliette Drouet, la maîtresse éperdue cinquante années durant, de l’exil à Guernesey aux grandioses funérailles parisiennes, il faut lire ce très bel hommage à l’un de nos bons géants nationaux, lequel demeure certainement, comme l’affirme Michel Marmin dans sa préface, « le meilleur antidote au doute, au désespoir et à l’ennui ».

*Photo : wiki commons.

Michel Marmin, Victor Hugo pour l’éternité (Editions Chronique),2012.



Kropotkine et ses potes

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kropotkine faure anarchie

Souvent, l’anarchisme passe pour une sorte de révolte juvénile liée à une crise d’adolescence prolongée. On arbore le A rouge et cerclé, éventuellement quelques attributs hérités de la contre-culture punk (bracelet clouté, bottines à lacets rouges, coiffure hérissée…), on chantonne l’éternel refrain des Sex Pistols, on confond Bakounine et Potemkine, et puis on passe à autre chose à moins de finir punk à chien… La petite anarchie pubertaire, passée à la moulinette de la culture publicitaire, n’est que le rite de passage à l’âge adulte.

L’anarchisme historique, le vrai, le pur, le dur, c’est une autre histoire ! C’est du sérieux, et ça ne rigole pas ![access capability= »lire_inedits »] Mais son rire est autrement virulent que les ricanements adulescents des anarchistes en herbe. Depuis Proudhon, l’anarchiste originel est plutôt barbu, puritain et grave, et surtout son passage à l’anarchisme signale une pensée devenue adulte − une fois sortie des illusions du pouvoir, de la richesse, de la (bonne) société…

Pour s’en convaincre, il faut relire les Mémoires d’un révolutionnaire de Pierre Kropotkine, récemment édités en français. Né en 1842 dans une famille de la haute et vieille aristocratie moscovite, le prince Kropotkine est très tôt un familier des plus hautes sphères du pouvoir. Élève de la prestigieuse École des pages, il devient intime du tsar Alexandre II, le libérateur des serfs, qui sombra ensuite dans une autocratie de plus en plus paranoïaque. Kropotkine, qui vécut en 1862 l’abolition du servage sur ses propres terres familiales, vit aussi la réaction nobiliaire se faire de plus en plus dure envers toute aspiration, même timide, à plus de justice et de liberté. Kropotkine fait partie de ces officiers émancipés et émancipateurs dont les efforts sincères seront étouffés dans l’œuf. Cosaque de l’Amour, géographe et explorateur, ses longues années sibériennes seront la matrice de sa maturité − passée au feu du désenchantement envers tout pouvoir, quel qu’il soit, de toute façon corrompu et corrupteur. Face à la centralisation croissante et à la mise en coupe réglée du pays par une nouvelle oligarchie, Kropotkine se penche avec passion sur les communes libres médiévales et le communisme rural pré-moderne.

En 1872, lors d’un séjour en Suisse, il adhère à l’Association internationale des travailleurs et se lie à la déjà mythique Fédération jurassienne marquée par la figure de Bakounine. C’est là, à trente ans, qu’il se convertit au « communisme libertaire » dont il sera l’un des grands théoriciens. Revenu en Russie, il se consacre à la diffusion du socialisme, en habit princier dans les salons et à la cour, en costume paysan dans les réunions clandestines. Cette double vie dure deux ans. Arrêté sur ordre d’Alexandre II, il est enfermé dans la vieille forteresse Pierre-et-Paul. Ce sera la première de ses prisons, qui lui inspireront de riches réflexions sur le système carcéral. Au bout de deux ans, une évasion rocambolesque lui permet de se réfugier en Grande-Bretagne, puis en Suisse où il fonde Le Révolté, se lie à Louise Michel, aux frères Reclus (Élie et Élisée). Expulsé en Angleterre, emprisonné en France, entre exils et prisons, manifestations et publications, toute sa vie se confond avec cet âge épique de l’anarchisme, ébullition d’où sortiront aussi bien la « propagande par le fait » d’Auguste Vaillant que le « nudisme révolutionnaire » d’Émile Armand.

Pendant ce temps, en Russie, la pression se fait de plus en plus forte, et les réformateurs acculés, les libéraux rentrés dans le rang, les populistes persécutés laissent la place aux nihilistes et socialistes révolutionnaires, dans un jeu pervers de terreur contre terreur entre cellules terroristes et agents tsaristes. La révolution sera confisquée par ses éléments les plus radicaux, les plus violents. Après quarante ans d’exil, Kropotkine rentre en 1917 en Russie à la faveur de la Révolution de février, qui l’enthousiasme. Il reçoit un accueil triomphal, et refuse un poste de ministre que lui propose Kerenski. Il s’oppose aux bolcheviks, rencontre Makhno, Voline, Shapiro, les grands noms de l’anarchisme russe que le nouveau pouvoir pourchassera et écrasera bientôt. Mis à l’écart après la Révolution d’octobre, il voit sa santé décliner et meurt en 1921. Cent mille personnes accompagnent son cercueil jusqu’au cimetière. La Tchéka surveille de près : c’est la liberté russe qu’on enterre.

Peu avant sa mort, il avait déclaré : « Les communistes, avec leurs méthodes, au lieu de mener le peuple vers le communisme, finiront par lui en faire détester même le nom. » Kropotkine avait près de 80 ans. Anarchiste jusqu’au bout.

Il laisse derrière lui une œuvre riche qui influencera durablement la pensée anarchiste et anarchisante, comme La Conquête du pain (1892), L’Entraide (1902) ou La Grande Révolution (1909) − ainsi qu’une étonnante somme posthume, L’Éthique (1922), hélas inachevée, qui marque un aboutissement théologique de sa pensée et un retour au christianisme.

C’est ce bouillonnement de la grande époque libertaire, auquel il a très activement participé, que tentera de mettre − intellectuellement − en ordre Sébastien Faure (1858-1942) avec des centaines de collaborateurs dans son Encyclopédie anarchiste publiée en 1934 − aujourd’hui en cours de réédition. Sébastien Faure est un des grands noms de la Belle Époque de l’anarchie française. Candidat du Parti ouvrier français de Jules Guesde aux législatives de 1885, l’ancien séminariste se convertit à l’anarchisme en 1888. À partir des années 1890, il devient un véritable tribun de la cause, enchaînant meetings houleux et conférences homériques dans tout le pays. C’est aussi l’ère des attentats, que cristallise la sombre figure de Ravachol. En 1894, Sébastien Faure est jugé lors du fameux « procès des Trente », qui suit l’assassinat du président de la République, Sadi Carnot, par l’anarchiste italien Caserio. Batteur d’estrade, inlassable prédicateur, il sera aussi un infatigable journaliste et éditeur : collaborant aux grands titres de la presse anarchiste, il fonde notamment, en 1895, le journal mythique Le Libertaire. Entre 1904 et 1917, il fonde et dirige l’école libertaire « La Ruche » qui offre un enseignement alternatif à des enfants démunis ou orphelins. Durant la Grande Guerre, il demeure un pacifiste intégral, contrairement à Kropotkine qui, avec le Manifeste des Seize prône, contre le « zimmerwaldisme » de Lénine et consorts, la guerre contre l’autocratie allemande. Faure lance, en 1915, le journal Vers la paix. Convoqué par le ministère de l’Intérieur, il doit jouer en sourdine mais, militant increvable, restera l’anarchiste le plus surveillé de France. C’est pour répondre au caractère scientifique de l’appareil marxiste qu’il lance, en 1930, sous forme de fascicules, l’Encyclopédie anarchiste. Sur les cinq volumes prévus, un seul volume de quatre tomes, le Dictionnaire anarchiste, sortira en livre en 1934.

En 1936, une centurie de la Colonne Durruti portera son nom dans les combats d’Espagne. Pendant l’Occupation, les Renseignements généraux notent qu’il est « déprimé physiquement et surtout moralement ». Il meurt discrètement en 1942. L’anarchie Belle-Époque, en col amidonné et moustaches Napoléon III, a vécu.[/access]

Pierre Kropotkine, Autour d’une vie. Mémoires d’un révolutionnaire, Éditions du Sextant, 2012, 476 pages, 26 euros.

Sébastien Faure (dir.), Encyclopédie anarchiste. A-C, Éditions des Équateurs, 2012, 606 pages, 29,90 euros.

RIP : JR est mort à Dallas

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L’inoubliable Larry Hagman, alias JR Ewing vient de mourir à l’âge de 81 ans des suites d’un cancer. Déjà assez connu dans son pays durant les sixties, suite à ses rôles dans de nombreux feuilletons à succès, il était devenu une star mondiale en 1978 avec son interprétation d’un milliardaire du pétrole dans la série Dallas.

Il faut dire que le personnage de John Ross Ewing était totalement novateur dans cet univers où normalement les méchants meurent dans d’atroces souffrances, ou sont au moins sévèrement punis à la fin de l’épisode ou de la saison (sauf le manchot du Fugitif, hein…)

JR Ewing, non seulement n’était jamais puni de sa fourberie, de ses mensonges et de ses incessantes magouilles politico-sentimentalo-financières, mais il s’en enrichissait sans cesse, et sans remords, ça va de soi.

Est-ce ce réalisme et ce cynisme assumés qui ont rendu JR sympathique, comme je le pense ? Ou bien est-ce parce qu’il était raccord avec l’idéologie des winners des années 80, de cette manière de voir et d’agir incarnée dans la vraie vie par Reagan, Thatcher et Tapie, comme l’expliquaient à l’époque beaucoup de spectateurs sincèrement outrés, tel Renaud qui vers 1985 descendait en flamme la série-culte dans son excellente chanson « J’ai raté Téléfoot »

« Après j’me suis regardé Dallas

Ce feuilleton pourri dégueulasse

Ça fait frémir le populo

De voir tous ces enfants de salauds

Ces ricains véreux pleins aux as

Faire l’apologie du pognon

De l’ordurerie et de la crasse

Y nous prennent vraiment pour des cons
Eh, maintenant qu’on est socialistes

Fini les feuilletons américains
On veut des feuilletons soviétiques

Et même des belges y en a des biens

Y’en a un c’est l’histoire d’une frite

Qu’est amoureuse d’un communiste… »

Toujours est-il que dans la vraie vie, il semblerait que Larry était le prototype du chic type. Linda Gray, qui jouait le rôle de sa femme, Sue Ellen, dans la série l’a veillé jusqu’à son dernier souffle. « Larry Hagman a été mon meilleur ami pendant trente-cinq ans (…) Il apportait la joie à tous ceux qu’il connaissait. Il était créatif, drôle, aimant et talentueux. Il me manquera énormément », a-t-elle déclaré dans un communiqué. On espère que les fans de JR ne seront pas trop déçus par ces révélations.

Dallas, hélas

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LARRY HAGMAN DALLAS

Larry Hagman est mort à 81 ans des suites d’un cancer. C’était JR, le méchant de Dallas. La série qui s’imposa planétairement de la fin des années 70 aux années 80, racontait les Atrides au Texas, avec ranchs et puits de pétrole à la place des palais mycéniens. Je me souviens que ça passait les samedis soirs sur la première chaîne et que finalement de vrais archétypes s’inscrivaient alors dans un imaginaire désormais mondialisé : le gentil frère, l’avocat revanchard, la femme alcoolique mondaine.
Ah Sue Ellen, qui est la première comparaison qui nous vient encore à l’esprit quand on voit, un peu pompette dans un cocktail, une quadra élégante et désespérée, ce qui est un pléonasme dans la France de 2012 où le féminisme a beaucoup œuvré pour la généralisation du célibat. Moi j’aimais bien, chez les femmes de Dallas, celle de Bobby, Victoria Principal avec sa frange et puis aussi, les jours de régressions mammaires, ce petit boudin blond de Lucy avec ses gros seins et son regard un peu bovin.

JR, c’était le salaud qu’on adorait détester. Il faisait des trucs ignobles pour garder le contrôle de l’entreprise familiale. Ce qui est amusant, c’est que cet ignoble capitaliste, aujourd’hui, apparaîtrait presque comme un humaniste. Il ne voulait pas se soumettre aux actionnaires, il ne voulait pas laisser l’entreprise paternelle aux mains des mous du genoux de sa famille, il se battait pour l’économie réelle et il avait un beau stetson, ce qui finalement était son seul point commun avec George W Bush, faux texan, pétrolier incompétent et président fils à papa.
Oui, JR, aujourd’hui, c’est le genre de gars qui intriguerait pour refuser d’appliquer le plan de compétitivité de Louis Gallois ou les directives européennes sur la concurrence. Parce que ce qui l’intéressait d’abord, JR, c’était de voir jaillir l’or noir de ses puits de pétrole et en tirer assez de pognon pour faire vivre la communauté. Je ne dis pas que JR était un champion de la redistribution mais aujourd’hui, il serait plus proche de Chavez que de Mitt Romney et question protectionnisme et redressement industriel de Montebourg ou Mélenchon que de Ron Paul ou Mario Draghi.
Vous me direz, c’est bien normal, puisque Chavez, tout le monde sait qu’il est très méchant aussi. Mais bon, comme pour beaucoup de choses, le capitalisme façon JR n’est plus qu’un souvenir du monde d’avant.

Pour vous en convaincre, pensez donc à visionner les 357 épisodes de Dallas.
Ça explique aussi bien ce qui s’est passé que Le nouvel esprit du capitalisme de Luc Boltanski et Eve Chiapello (Gallimard, 1999) où il n’y a aucune illustration représentant des filles sous la douche espionnées par un homme au sourire sardonique.

*Photo : Dallas Film Society Images.

Copé joue à qui gagne perd

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droitisation ump cope simone le pen

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On a beau avoir vingt-cinq ans d’expérience d’observateur des partis de droite, dont la moitié en immersion, le spectacle donné par l’UMP depuis une semaine a explosé tous nos repères en terme de folie politique. Ne nous mentons pas : dès le début, les responsabilités sont largement partagées entre les deux camps, lesquels ont triché comme savent le faire tous les politiques dans la moindre élection interne. Entre salade niçoise pour l’un, procurations à la chiraquienne pour l’autre, sans compter les comptes fantaisistes de la COCOE, on peut estimer que le résultat a été faussé et qu’on ne saura sans doute jamais qui a vraiment gagné, faute d’instances impartiales.

Ce que l’on peut en revanche savoir, c’est qui a d’ores et déjà gagné la bataille de la com’. Ou plutôt qui l’a davantage perdue que l’autre. Geoffroy Didier, l’un des deux « bébés Buisson » de la « droite forte » a beau crier au truquage des sondages, l’étude du JDD parue samedi montre que la cote de popularité de Jean-François Copé chute beaucoup plus lourdement que celle de François Fillon (-22 points en une semaine, record mondial battu !). C’est aussi le cas parmi les seuls sympathisants de droite, ce qui n’est pas sans importance si l’on part du principe que le député-maire de Meaux n’a jamais eu pour objectif de séduire l’électorat de gauche. Qu’il le veuille ou non, à tort ou à raison, Copé est aujourd’hui l’une des personnalités les plus détestées de France, comme Nicolas Anelka après la coupe du monde 2010. À l’époque, le footballeur aurait pu léguer sa fortune aux Restos du cœur –ce qui n’est pas du tout son genre- que sa cote de popularité aurait encore plongé. Quand on a mis en place la machine à énerver, la seule solution, c’est de disparaître des écrans radars le temps que cela passe.

Non seulement Jean-François Copé ne peut pas se permettre de disparaître, mais à la différence d’un footballeur pro il doit compter sur l’état de l’opinion à son égard. Or toutes ses interventions apparaissent comme des provocations et il continue d’alimenter la machine à envie de lui donner des baffes. La dernière en date, c’est l’annonce aux journalistes que l’UMP a enregistré 600 adhésions la nuit de dimanche à lundi après l’échec de la conciliation Juppé. Il fait penser à un gamin de cinq ans qui s’enfonce dans ses mensonges et qu’on a rudement envie de claquemurer dans sa chambre. Quand bien même six-cents psychopathes auraient choisi d’adhérer à l’UMP cette nuit-là, ce que ne goberait pas le militant copéiste le plus acharné, faire une telle annonce à la presse, c’est démontrer –je vais tenter d’utiliser des mots me mettant à l’abri d’un papier bleu- qu’on ne maîtrise pas toutes ses facultés de jugement.

Jean-François Copé semble croire qu’on lui « rendra justice » dans quelques mois ou dans quelques années du fait qu’il a tenu bon et n’a rien lâché dans cette bataille. S’appuie-t-il sur le seul précédent en matière de scission de l’histoire politique récente, le congrès mégrétiste de Marignane ? Effectivement, Bruno Mégret avait fait scission et en avait appelé à la justice, comme François Fillon s’apprête à le faire. Certes la justice avait fini par donner raison à celui qui jouait à domicile, Jean-Marie Le Pen, lequel avait fort bien rebondi puisqu’il s’était qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle trois ans plus tard, alors que son rival réalisait un maigre 2,34 %. Mais parier sur une issue similaire serait bien imprudent. D’abord, Bruno Mégret emmena des cadres avec lui, quand Fillon partirait avec des cadres et des parlementaires (sans doute la majorité des députés et sénateurs UMP). Ensuite, il n’est pas dit que la Justice donnerait le même résultat, compte tenu du manque de fiabilité de la COCOE. Enfin, parier sur la mémoire de poisson rouge des électeurs, c’est oublier que contrairement à la scission FN de 1999, celle de l’UMP aura été vécue en direct sur des chaînes d’info continue aujourd’hui accessibles à tous grâce à la TNT, ou sur internet. Une médiatisation, cent fois, mille fois plus importante, du fait aussi qu’il s’agit là d’un des deux plus grands partis de France.

Les images de Copé annonçant sa victoire avant les résultats officiels, cherchant à humilier son adversaire en lui proposant une vice-présidence, passant par pertes et profits la non-comptabilisation de trois départements d’outre-mer, expliquant au sortir d’une conciliation -qu’il n’a pas peu contribué à faire échouer- que cette dernière s’est déroulée « dans un climat cordial et sympathique » risquent de demeurer longtemps dans les têtes, et notamment celles de droite. Et si jamais la mémoire de l’électeur s’assoupissait, les images d’archives, qu’on peut retrouver en trois clics alors que les demandes à l’INA décourageaient auparavant les paresseux, viendront la réveiller instantanément.

Jean-François Copé n’a plus qu’une solution pour sauver son image dans le futur, c’est d’accepter un nouveau scrutin. Solution qu’il refuse, pour l’instant, se comportant en politicien suicidaire qui menace de tout faire sauter, le siège de l’UMP et lui avec. Les prochains jours diront s’il met sa menace à exécution.

Sardou : le mariage gay, il est pour

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Lorsque vous ouvrez négligemment votre Journal du Dimanche en pages cultures, une petite interview vous rappelle la fausseté de l’époque. En pleine promo pour son énième tournée triomphale, Michel Sardou détonne : « Je suis évidemment favorable au mariage gay ». L’esthète appréciera l’usage de l’adverbe, lequel suggère moins l’évidence du mariage homosexuel que celle de son approbation : comment pourrait-on être contre ? Mais l’ancien chanteur de droite, soutien de Nicolas Sarkozy lors de l’avant-dernière présidentielle, bat désormais sa coulpe. Comme si pourfendre son image de « réactionnaire » patenté ne suffisait pas, Sardou précise ne « même pas (avoir) sa carte à l’UMP » et soutenir tout de go le mariage des prêtres, le féminisme nouvelle génération et l’antiracisme institutionnalisé. De quoi faire passer Benjamin Biolay pour un réac en culotte de peau !

Au passage, dans sa diatribe contre le discours anti-islamisation, l’auteur de Je suis pour n’a pas de mots assez durs contre les semeurs de discorde au sein de la société française, en tout cas, à l’encontre de nos politiques obsédés par les affaires de pains au chocolat. Histoire de se racheter une conduite, il cite même sa vieille chanson Musulmanes (1987) comme un hymne à la « civilisation arabo-musulmane », preuve que le Sardou d’antan était moins monocolore qu’il n’y paraît. Quelque huit ans avant ce refrain so multikulti, Sardou entonnait pourtant une rengaine nettement moins glamour au titre explicite : Ils ont le pétrole mais c’est tout (1979). Au lendemain de la révolution iranienne, force est de constater qu’il tâtonnait quelque peu niveau anthropologie civilisationnelle. Morceaux choisis : « Ils ont le pétrole/ Mais ils n’ont que ça/Ils ont les barils, on a les bidons/ Mais pour boire, où vont-ils ?/ Chez Dom Pérignon /On a des idées/ Un gaspy futé/ Un Martel à  Poitiers/ Ils ont les dollars/ C’est très bien/ Nous, des têtes de lard/ De gaulois grognards/ Et chauvins./ Quand ton puits s’ra sec… plus d’jus dans l’citron/ Plus personne à La Mecque/ Viens à  la maison/ On boira mon vin/ De bon cœur ». Voilà qui sent le gros apéro saucisson-pinard qui tache.

Aujourd’hui, si on les lui remettait devant les narines, l’artiste de soixante-cinq printemps jugerait sans doute ces paroles nauséabondes. Après tout, c’est son droit le plus strict que de changer d’avis (et de parolier !). Et les nostalgiques pourront toujours se consoler à l’écoute de son subversif sosie grolandais Michel Sardouille…

UMP : Juppé s’en est allé

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juppe cope fillon sarkozy ump

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« Moi, quand on m’en fait trop je correctionne plus : je dynamite, je disperse, je ventile ! » aurait pu lancer Alain Juppé en abandonnant sa mission de médiation auprès des deux prétendants qui se disputent la présidence de l’UMP depuis une semaine. Mais l’ancien premier ministre n’a ni la faconde ni la détermination de Bernard Blier dans Les Tontons Flingueurs. Après une semaine d’atermoiements, de noms d’oiseaux et d’accusations de fraude décochés par les soutiens de François Fillon et Jean-François Copé, le fils préféré de Chirac paie à son tour les pots cassés de la division. À l’heure qu’il est, le maire de Bordeaux doit nourrir autant de regrets qu’il y a de cheveux sur la tête à Fillon. Faute de s’être imposé avec suffisamment d’autorité, Juppé a reproduit l’erreur fatale de l’avant primaire, le doute de trop qui entrave une ambition sans cesse réfrénée. L’occasion était pourtant trop belle : entre les tripatouillages des urnes niçoises et le dantesque comptage des voix en Nouvelle-Calédonie, les sympathisants de l’UMP ne savent plus à quel saint présidentiel se vouer. 89% disaient approuver sa médiation digne de la mission mort-née de Kofi Annan en Syrie. Ainsi investi de l’onction militante, dans les conditions abracadabrantesques que l’on sait, Juppé a mis toutes les mauvaises chances de son côté.

En exigeant une paix des braves préalable à toute négociation entre Copé et Fillon, il condamnait d’emblée leur rencontre au fiasco, alimentant de surcroît la boîte à gifles entre leurs seconds couteaux. Sans doute le syndrome du général Boulanger a-t-il joué ; au moment où les rênes de l’UMP s’ouvraient à ses bras chevronnés, Juppé est parti disserter sur les finances de la Communauté Urbaine de Bordeaux en pleine conférence de presse. In fine, les querelles picrocholines sur la répartition des pouvoirs entre la Commission d’arbitrage de l’UMP – outrageusement dominée par les proches de Jean-François Copé, ce qui laisse planer un suspens très relatif autour de son arbitrage final – et le fameux médiateur ont servi de cache-misère à l’ambition avortée du second. Il aurait suffi de presque rien, d’un léger jeu de coudes du fondateur de l’UMP pour prendre l’ascendant sur les deux impétrants en jouant le rôle du patriarche incontesté descendant des cimes bordelaises pour sauver les grognards de la droite.

Las ! Alain Juppé n’a pas voulu rentrer rue de Vaugirard juché sur un âne. La suite, on la connaît. Avant tout éventuel schisme ou scission, fort des apparences de la légalité, Copé confortera sa prise de l’UMP pendant que son adversaire malheureux fera grise mine en peaufinant son image de martyr outragé, brisé et martyrisé par les aléas de la « démocratie » populaire.  « Fillon est un chasseur de nuit à la sarbacane » a récemment confié son ennemi intime Jean-Louis Borloo au JDD. On ne saurait mieux décrire cet esprit machiavélien, qui vaut largement les bravades du sieur Copé, drapé dans l’étoffe de la respectabilité. Il est temps de rappeler une évidence : ça a triché des deux côtés,  et si Copé s’est proclamé vainqueur avant même la proclamation officielle des résultats, le flegmatique Fillon n’est pas en reste : après une remise en cause explicite des statuts- qui attribuent tout pouvoir à la Commission d’arbitrage- il envisage carrément de contourner les procédures internes pour en appeler directement à la Dame justice. Le tout, en ayant traité le clan copéiste de « mafia », l’avant-veille d’une rencontre tripartite Copé-Juppé-Fillon que le premier a décrite comme « cordiale » (on aimerait être une petite souris pour pouvoir lui donner tort !).

Juppé retiré du jeu, Fillon carbonisé, Copé mi-intronisé mi-écorné  par cette élection fantasque, reste à désigner le dernier scalp de la droite la plus bête du monde. La réponse est toute trouvée : Sarkozy ! Pendant que Juppé, Fillon et Copé étalaient leurs chicayas sur toutes les ondes, le président vaincu répondait aux questions du juge Gentil au sujet de l’affaire Bettencourt.  En qualité de témoin assisté, Nicolas Sarkozy évite pour l’instant la mise en examen mais tous les regards de la gauche se tournent à nouveau vers lui. Hollande, Ayrault et Désir ne pourront pas compter éternellement sur les bourrages d’urnes Umpistes pour éluder les questions gênantes autour de Notre-dame-des-Landes, de la rigueur de gauche et du bras de fer perdu avec la chancelière allemande. Puisque Marine Le Pen a renoncé aux provocations de son père, il reviendra au seul leader naturel de la droite d’occuper la fonction peu enviable de Goldstein de la République. Sans être Nostradamus, on peut penser que l’antisarkozysme a encore de beaux jours devant lui…

*Photo : UMP.

Il est minuit moins cinq

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Steven amsterdam

Steven amsterdam

Le seul reproche que l’on pourrait adresser au premier roman de Steven Amsterdam, Ces choses que nous n’avons pas vues venir, c’est son titre. Comme c’est le même en anglais, on n’accusera pas pour une fois la traduction. Ce n’est pas un titre qui rend justice à ce beau roman qui raconte la fin du monde. On dirait plutôt un titre pour livre de développement personnel, ces anxiolytiques sur papier qui se vendent si bien dans nos sociétés qui sentent obscurément leur fin si proche et ne veulent pas se l’avouer. Il n’y a pas de crise climatique, il n’y a pas de crise économique, il n’y a pas de choc de civilisations, il n’y a pas de guerre nord-sud, c’est bien connu, « tout va très bien, madame la marquise, tout va très bien. »

À quoi reconnaît-on un bon écrivain qui nous parle de la fin du monde ? À son refus des artifices pyrotechniques, de la peinture hollywoodienne du cataclysme, de l’effet spécial numérique transposé en littérature. Le bon écrivain qui nous parle de la fin du monde est d’abord quelqu’un qui a compris que la fin du monde est une aventure intime, voire intimiste, qui arrive à chacun d’entre nous, comme la mort en temps normal. Et ce n’est pas parce que nous allons tous mourir ensemble que cela retire à notre fin personnelle son mystère et son angoisse indicibles. La référence en la matière reste La route, l’inoubliable roman de Cormac McCarthy dont le succès planétaire devrait nous alerter comme un symptôme. Continuez à laisser fuir vos centrales, à vous faire gouverner par les marchés, à refuser l’évidence du réchauffement climatique et il va falloir vous habituer à terminer votre vie en poussant un caddie qui grince sur une route déserte en compagnie de votre jeune fils tout en essayant de survivre dans un paysage désolé, sans sombrer dans le cannibalisme parce que tout de même, vous vous souvenez que vous étiez cette chose merveilleuse, fragile et digne : un être humain.

Quitte à choquer les adorateurs de La route dont je suis, le roman de Steven Amsterdam est aussi fort mais on en parlera évidement beaucoup moins pour de mauvaises raisons. Ces mauvaises raisons sont les conditions éditoriales. La route de McCarthy avait été éditée en collection « blanche » tandis que le roman de Steven Amsterdam reparaît aujourd’hui dans la collection folio SF de Gallimard. Les gens sérieux n’achètent pas de la SF dans des collections spécialisées, ils ont l’impression que c’est réservé aux vieux adolescents. C’est souvent vrai mais parfois on rate des joyaux. Et Ces choses que nous n’avons pas vues venir (décidément quel mauvais titre !) est un joyau.
Steven Amsterdam suit de chapitre en chapitre un seul personnage qui parle à la première personne. Entre chaque chapitre, qui pourrait presque se lire indépendamment, comme des nouvelles, plusieurs mois ou plusieurs années se sont écoulées. Le personnage, au début, est un gamin. Nous sommes le 31 décembre 1999. Le père est persuadé que le grand bug de l’an 2000 est une réalité. Il décide de quitter Londres pour emmener sa famille chez les grands-parents qui vivent à la campagne. Sa femme se moque un peu de lui mais suit le mouvement. Sur le siège arrière de la voiture, le narrateur se demande si son père a raison quand il lui dit : « Toute une époque qui n’a pas bien pensé à programmer ses horloges. Nous sommes arrogants, stupides, nous manquons d’humilité face aux siècles qui nous ont précédés »

Bien sûr, le bug du millénaire aura été une fausse alerte. Il n’empêche que nous retrouvons au chapitre suivant le narrateur, devenu jeune délinquant, chez ses grands parents. Apparemment, la crise économique a un peu tout déstructuré, il y a des barrages tatillons à passer, on manque de médicaments dans certains secteurs, de nourriture dans d’autres. L’adolescent va voler pour ses grands parents et involontairement les aider à « mourir dans la dignité », comme on dit. Comme il ne nous parle plus de ses parents, on peut raisonnablement se dire qu’il est orphelin.
Dans les chapitres suivants, évidemment, les choses s’aggravent encore. Il pleut beaucoup, puis plus du tout. Les camps de réfugiés fleurissent un peu partout. On y rencontre tout de même de jolies filles sexy. On se déplace avec des « chevaux de pluie » qui hennissent sous la tourmente mais qui restent le dernier moyen de transport fiable. Plus tard encore, il semble ne plus y avoir qu’un Etat fantomatique pour organiser un tant soit peu le chaos et on est obligé de ruser pour éviter des gens contagieux, suicidaires et désespérés atteints d’une sorte de fièvre hémorragique sans rémission.

On ne va pas vous raconter toute cette déroute à la fois picaresque, apocalyptique et drôle. Cormac Mc McCarthy, dans La route, n’était pas drôle. Il avait conçu son roman comme un nouveau livre de la Bible. Steven Amsterdam, lui, c’est plutôt les aventures de Tristram Shandy pendant la fin du monde. On rit souvent, ce qui est un comble et on ne peut que se souvenir de cette vieille définition qui fait de l’humour la politesse du désespoir.
Parce que malgré tout, au bout du compte, chez McCarthy comme chez Steven Amsterdam, il s’agit de survivre sans se renier et quand ce n’est plus possible, d’apprendre à mourir. Steven Amsterdam, lui, préfère que ce soit le sourire aux lèvres. Question de tempérament.

Ces choses que nous n’avons pas vues venir, Steven Amsterdam (Folio SF/Gallimard). Acheter ce livre sur Fnac.com

*Photo : Reboots.

L’invisible selon Clément Rosset

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clement rosset invisible

clement rosset invisible

Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? s’est demandé de tout temps la philosophie classique. Pourquoi voit-on quelque chose alors qu’il n’y a rien ? se demande le cher Clément Rosset dans L’invisible, petit livre percutant et malicieux.

Depuis son premier livre, La philosophie tragique, publié en 1960, Clément Rosset, philosophe hautement recommandable autant par la perspicacité de ses vues que par la clarté de son expression, et qui fut un de mes professeurs à l’université de Nice dans les années 90, ne cesse de débusquer tout ce que la philosophie comporte en sortilèges, simulacres, et autres fantasmagories métaphysiques. Il le fait via Lucrèce, Schopenhauer et Nietzsche, mais aussi Mozart, Gluck et Stravinsky, sans oublier Boby Lapointe, les aventures de Tintin, La nuit des morts-vivants de George Romero. Ou même, on va le voir, avec Nicolas Soufflet en personne, l’animateur du Jeu des mille euros dont tout le monde connaît la voix mais personne le visage.
L’invisible ne serait-il pas, pour commencer, la grande affaire de l’amour ? Car ce qui nous attire dans un visage ou dans un corps, c’est précisément ce qui n’arrête pas de se dérober à nous – non pas au sens où l’être aimé passerait son temps à se sauver dès qu’il nous verrait, auquel cas nous le laisserions bientôt tomber, irrité par tant de pruderie, mais parce qu’il est dans la nature du visage et du corps, et encore plus dans celle de l’âme, d’être par définition infiniment mobile et insaisissable.

Si l’amour est si douloureusement insatiable, vulgivagus, « qui erre partout », comme dit Lucrèce, c’est non seulement parce que l’être aimé ne cesse de se transformer malgré nous et sans doute aussi malgré lui, mais encore parce que notre amour peut connaître lui aussi ses moments d’intermittence et changer d’objet selon cette règle antiromantique, donc vraie, qui veut que nous soyons plus attachés à l’amour en tant que tel qu’à la personne que nous croyons aimer. Et c’est pourquoi ceux qui ne se sont jamais intéressés à l’amour, y voyant une aliénation, sont souvent les mêmes qui finissent, contre toute attente, par tomber bel et bien amoureux d’un tel ou d’une telle, et sans doute de manière bien plus forte et plus fidèle, parce que préférant la personne plutôt que « l’amour ».

Il y aurait donc quelque chose d’interchangeable dans le « sentiment » amoureux au même titre que dans la musique – toute parole exprimant la joie ou la tristesse pouvant en effet être accompagnée par la même mélodie, et pour la paradoxale et pourtant très simple raison que c’est la parole qui accompagne la musique et non l’inverse. Que dans l’Orphée et Eurydice de Gluck, Orphée chante « J’ai perdu mon Eurydice, rien n’égale mon malheur » ou bien « J’ai trouvé mon Eurydice, rien n’égale mon bonheur », c’est toujours la musique qui prédomine et ne se sert de la parole pour son seul plaisir. C’est que comme le notait Stravinsky bien lu et bien entendu par Rosset, la musique a comme caractéristique première d’être non expressive. La musique est inexpressive en elle-même, et c’est pourquoi elle donne l’impression de pouvoir tout exprimer – c’est-à-dire d’accueillir en elle pour mieux les rendre tous les sentiments, tous les affects, tous les souvenirs et même tous les « messages ».

Exemple célèbre : la Neuvième Symphonie de Beethoven qui a pu être mise à la sauce nazie, bolchévique (Lénine hésita un moment entre elle et l’Internationale), japonaise (on faisait écouter l’Ode à la Joie aux Kamikazes avant qu’ils ne partent !), européenne et qui, même sur un plan fictionnel, aura fait les délices sadiques d’Alex dans Orange mécanique mais aussi illustré l’humanisme du professeur Keating dans Le Cercle des poètes disparus. Parce qu’elle n’exprime rien hors elle-même, la musique a cette faculté de se concilier toutes les âmes au risque de les perdre comme dans la célèbre légende du Joueur de flûte de Hamelin. Elle est bien cette absence de sens qui excite tous les sens, cette écoute qui permet, pour le pire et le meilleur, toutes les ententes.

Mais si l’on est en droit de se réjouir d’un art musical ou poétique de l’invisible, il semblera plutôt fâcheux de donner du crédit à une idée que l’on s’est faite à propos de quelque chose ou de quelqu’un que l’on ne connaît pas. C’est le fameux « tiens, c’est curieux, je ne me le figurais pas comme ça » souvent énoncé à propos d’une personnalité dont on ne connaissait que la voix (par exemple un critique du Masque et la plume ou Nicolas Soufflet du Jeu des mille euros) et dont l’apparition télévisuelle ou photographique jure avec l’idée que l’on s’en faisait – comme si c’était en fait le réel lui-même qui jurait avec le fantasme qu’on en avait. Le paradoxe ne se situe pourtant pas dans le décalage entre le Nicolas Soufflet qu’on imaginait et le Nicolas Soufflet que l’on découvre en photo ou en chair et en os. C’est qu’on a cru avoir eu une idée ou une image qu’on n’avait en fait jamais eu. Et autant on est prêt à accepter le fait que notre fantasme ne correspondait pas à la personne ou à la situation en question, autant on a beaucoup de mal à reconnaître que ce fantasme n’en était même pas un. Ce n’est pas le fait que nous avons eu des idées préconçues qui cloche, c’est le fait que nous avons cru en avoir.
Ce n’est pas que notre perception était fausse, c’est qu’il n’y avait pas de perception.

Clément Rosset, L’invisible (Les Editions de Minuit), 96 pages, onze euros cinquante.

Un musée qui ne tapine pas

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hopper musee lettres

hopper musee lettres

Les grandes expositions ultra-médiatisées sont une chance pour les musées moins connus. Je m’explique : depuis des semaines, la télé, la radio et l’ensemble de la presse écrite nous bassinent avec la rétrospective Edward Hopper au Grand Palais. Comment, dans ces conditions d’épandage intensif, échapper à un tel événement ? Je me suis donc risqué à approcher les abords du 8e arrondissement pour, finalement, renoncer devant une file d’attente (comptez environ trois heures !!!) digne des plus belles heures du Goum de Moscou.[access capability= »lire_inedits »]

Faire la queue pour manger ou pour se cultiver ne me semble pas être une avancée particulièrement significative de la condition humaine. Sur le chemin du retour, je pestais contre mon incroyable naïveté et méditais sur les vertus de la discrétion. Des placards de bus aux « unes » des kiosques à journaux, tout sur mon parcours, me ramenait à ce cuisant échec. Je ne verrai donc jamais cette rousse en robe rouge, lascive et provocante, accoudée à un comptoir, peinte par l’artiste américain en 1942 dans Nighthawks. En descendant le boulevard Saint-Germain, je ne faisais même plus attention aux innombrables boutiques de fringues, de gadgets high-tech et de mobilier de cuisine, comme si les bourgeois du 7e ne pensaient plus qu’à s’habiller, à regarder la télé et à bouffer ! Triste constat dans ce quartier jadis chéri des intellectuels qui, à sa seule évocation, faisait chavirer d’émotion les étudiants de Brazzaville ou de Prague. L’imaginaire existentialiste a été remplacé par la mode automne-hiver 2013. Dans ce temple de la consommation élitiste, je suis pourtant tombé sur un musée, une entrée d’immeuble presque banale. Pas d’affichage criard ni de messages racoleurs : juste un porche et, au fond, un bâtiment blanc.

Le Musée des lettres et manuscrits ne joue pas les aguicheurs. Il ne tapine pas. Il se mérite. On y pénètre par inadvertance. On pousse la porte de cet immeuble de standing entièrement rénové en se demandant bien ce que l’on va y trouver. Au rez-de-chaussée, l’exposition temporaire est consacrée à six siècles d’art du livre, de l’incunable au livre d’artiste. On est séduit par la clarté des vitrines et leur volonté pédagogique, au bon sens du terme. Les commentaires sont sobres : on n’emploie pas ici le sabir universitaire, pédant et obscur. On fait connaissance avec d’admirables livres d’heures du XVe siècle ou ce somptueux livre de fêtes qui comprend 20 planches gravées et porte un nom tout aussi féérique : Les plaisirs de l’isle enchantée, ou les festes et divertissements du Roy à Versailles de l’année 1664. Ce livre reproduit les grandes fêtes données par Louis XIV en l’honneur d’Anne d’Autriche et de la reine Marie-Thérèse… « En réalité [il est] dédié à Mlle de La Vallière, maîtresse du roi », comme le précise la notice. On tombe sous le charme d’une bibliothèque portative de voyageur datant de 1802-1812 qui contient un ensemble de 20 volumes de format in-24 dans une boîte bibliothèque à deux étages de format in-4.

À l’intérieur, Voltaire, Lesage, Racine, Bossuet, Saint-Réal, Boileau et Gresset. Cette mise en bouche se poursuit au sous-sol où sont exposées des centaines de lettres et manuscrits autographes. Pour les amateurs d’écrits rares, c’est le Panthéon, la Pléiade, l’Opéra de Paris et la Cité des sciences réunis sur papier bible. On appréciera la calligraphie élégante de Giono, extrêmement lisible, ou celle plus aérienne, plus espacée, plus rythmée (trois mots seulement par ligne) de Céline, dans une lettre de 1948 envoyée du Danemark. Et que dire de celle de Sartre sur un manuscrit autographe de 1945-1946 ? L’expression d’un bon élève, trop scolaire certainement… En revanche, celle de Claudel, dans un document de 1924, est d’un classicisme gothique, voire mystique.

On s’amuse à déceler, derrière chaque plein et délié, telle ou telle personnalité. Yves Montand possède une écriture appliquée, presque enfantine. À l’opposé, Romain Gary, tempétueux, biffe furieusement ses feuillets. Si les grands auteurs vous barbent, le musée accueille également les politiques (de Gaulle, Richelieu, Sully, Poincaré, Churchill, JFK, etc.), les grands peintres (Monet, Van Gogh…), les grands scientifiques (Einstein, Volta, Ampère, Becquerel, etc). En sortant de ce musée, on peut dire sans mentir que, de nouveau, Saint-Germain est le royaume des lettres françaises.[/access]

Musée des lettres et manuscrits
222, boulevard Saint-Germain, 75007 Paris.
Exposition temporaire : « Six siècles d’art du livre : de l’incunable au livre d’artiste. » Jusqu’au 3 janvier 2013.

*Photo : The Photomaton.

Hugo, ou rien

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victor hugo mcihel marmin

victor hugo michel marmin

Que reste-t-il encore à dire sur Victor Hugo ? Considéré par les Français, qui pourtant lisent de moins en moins, comme leur plus grand écrivain, porte-parole fiévreux de tant de causes humanistes dont la défense ne souffre plus aujourd’hui la moindre discussion, l’auteur des Contemplations et de L’Homme qui rit est sans aucun doute le champion des hommages, des révérences et des commémorations.

Le livre que Michel Marmin lui consacre aux Editions Chronique fait cependant le pari de le révéler autrement, en plaçant les péripéties de l’intime dans la chambre d’échos de l’Histoire, en détaillant scrupuleusement les contextes artistique, sentimental et politique des poèmes, pièces et romans de celui qui voulait être « Chateaubriand ou rien ». Il a pour cela recours à une remarquable profusion de témoignages d’époque (correspondances et critiques, croquis et gravures, photographies et caricatures, affiches circonstancielles et tableaux de maîtres) qui se révèlent non seulement informatifs et éclairants, mais également d’une grande beauté formelle, avec une mention particulière aux médaillons de David d’Angers, aux portraits d’Auguste de Châtillon, à un fusain d’Emile Bayard et surtout aux dessins superbes et bouleversants de Hugo lui-même.

Voici certainement une manière hugolienne d’appréhender la vie et l’oeuvre de ce géant littéraire, lui qui n’a cessé justement, dans ses romans monumentaux, de mêler à ses intrigues quantité de parenthèses sociologiques et d’apartés métaphysiques, sans négliger jamais de nous les conter avec ce même style empreint de sensibilité solennelle et de fougue qu’il accordait à la fiction, parvenant ainsi à relier le particulier à l’universel et non comme il est aujourd’hui d’usage, le singulier à la norme. En explorant de la sorte ce qui a pu nourrir ces textes à la fois profonds et extravagants, mélodramatiques et cependant incisifs, jamais manichéens mais toujours violemment idéalistes, Michel Marmin dresse alors le portrait d’une figure tutélaire : au travers d’une existence qui en épousa les soubresauts contradictoires, il rend en effet justice à ce XIXème siècle qui ne fut autre que la matrice de nos velléités et de nos aspirations, de nos errements aussi, nous les modernes qui cherchons partout, dans le paradoxe et le désordre, à ne pas succomber à la tentation du nihilisme.

De la naissance du Romantisme à l’agonie de la Restauration, de Ruy Blas à L’Art d’être grand-père, de l’espoir des Trois Glorieuses aux crimes de la Commune, d’Adèle Hugo l’épouse infidèle et attentionnée à Juliette Drouet, la maîtresse éperdue cinquante années durant, de l’exil à Guernesey aux grandioses funérailles parisiennes, il faut lire ce très bel hommage à l’un de nos bons géants nationaux, lequel demeure certainement, comme l’affirme Michel Marmin dans sa préface, « le meilleur antidote au doute, au désespoir et à l’ennui ».

*Photo : wiki commons.

Michel Marmin, Victor Hugo pour l’éternité (Editions Chronique),2012.



Kropotkine et ses potes

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kropotkine faure anarchie

kropotkine faure anarchie

Souvent, l’anarchisme passe pour une sorte de révolte juvénile liée à une crise d’adolescence prolongée. On arbore le A rouge et cerclé, éventuellement quelques attributs hérités de la contre-culture punk (bracelet clouté, bottines à lacets rouges, coiffure hérissée…), on chantonne l’éternel refrain des Sex Pistols, on confond Bakounine et Potemkine, et puis on passe à autre chose à moins de finir punk à chien… La petite anarchie pubertaire, passée à la moulinette de la culture publicitaire, n’est que le rite de passage à l’âge adulte.

L’anarchisme historique, le vrai, le pur, le dur, c’est une autre histoire ! C’est du sérieux, et ça ne rigole pas ![access capability= »lire_inedits »] Mais son rire est autrement virulent que les ricanements adulescents des anarchistes en herbe. Depuis Proudhon, l’anarchiste originel est plutôt barbu, puritain et grave, et surtout son passage à l’anarchisme signale une pensée devenue adulte − une fois sortie des illusions du pouvoir, de la richesse, de la (bonne) société…

Pour s’en convaincre, il faut relire les Mémoires d’un révolutionnaire de Pierre Kropotkine, récemment édités en français. Né en 1842 dans une famille de la haute et vieille aristocratie moscovite, le prince Kropotkine est très tôt un familier des plus hautes sphères du pouvoir. Élève de la prestigieuse École des pages, il devient intime du tsar Alexandre II, le libérateur des serfs, qui sombra ensuite dans une autocratie de plus en plus paranoïaque. Kropotkine, qui vécut en 1862 l’abolition du servage sur ses propres terres familiales, vit aussi la réaction nobiliaire se faire de plus en plus dure envers toute aspiration, même timide, à plus de justice et de liberté. Kropotkine fait partie de ces officiers émancipés et émancipateurs dont les efforts sincères seront étouffés dans l’œuf. Cosaque de l’Amour, géographe et explorateur, ses longues années sibériennes seront la matrice de sa maturité − passée au feu du désenchantement envers tout pouvoir, quel qu’il soit, de toute façon corrompu et corrupteur. Face à la centralisation croissante et à la mise en coupe réglée du pays par une nouvelle oligarchie, Kropotkine se penche avec passion sur les communes libres médiévales et le communisme rural pré-moderne.

En 1872, lors d’un séjour en Suisse, il adhère à l’Association internationale des travailleurs et se lie à la déjà mythique Fédération jurassienne marquée par la figure de Bakounine. C’est là, à trente ans, qu’il se convertit au « communisme libertaire » dont il sera l’un des grands théoriciens. Revenu en Russie, il se consacre à la diffusion du socialisme, en habit princier dans les salons et à la cour, en costume paysan dans les réunions clandestines. Cette double vie dure deux ans. Arrêté sur ordre d’Alexandre II, il est enfermé dans la vieille forteresse Pierre-et-Paul. Ce sera la première de ses prisons, qui lui inspireront de riches réflexions sur le système carcéral. Au bout de deux ans, une évasion rocambolesque lui permet de se réfugier en Grande-Bretagne, puis en Suisse où il fonde Le Révolté, se lie à Louise Michel, aux frères Reclus (Élie et Élisée). Expulsé en Angleterre, emprisonné en France, entre exils et prisons, manifestations et publications, toute sa vie se confond avec cet âge épique de l’anarchisme, ébullition d’où sortiront aussi bien la « propagande par le fait » d’Auguste Vaillant que le « nudisme révolutionnaire » d’Émile Armand.

Pendant ce temps, en Russie, la pression se fait de plus en plus forte, et les réformateurs acculés, les libéraux rentrés dans le rang, les populistes persécutés laissent la place aux nihilistes et socialistes révolutionnaires, dans un jeu pervers de terreur contre terreur entre cellules terroristes et agents tsaristes. La révolution sera confisquée par ses éléments les plus radicaux, les plus violents. Après quarante ans d’exil, Kropotkine rentre en 1917 en Russie à la faveur de la Révolution de février, qui l’enthousiasme. Il reçoit un accueil triomphal, et refuse un poste de ministre que lui propose Kerenski. Il s’oppose aux bolcheviks, rencontre Makhno, Voline, Shapiro, les grands noms de l’anarchisme russe que le nouveau pouvoir pourchassera et écrasera bientôt. Mis à l’écart après la Révolution d’octobre, il voit sa santé décliner et meurt en 1921. Cent mille personnes accompagnent son cercueil jusqu’au cimetière. La Tchéka surveille de près : c’est la liberté russe qu’on enterre.

Peu avant sa mort, il avait déclaré : « Les communistes, avec leurs méthodes, au lieu de mener le peuple vers le communisme, finiront par lui en faire détester même le nom. » Kropotkine avait près de 80 ans. Anarchiste jusqu’au bout.

Il laisse derrière lui une œuvre riche qui influencera durablement la pensée anarchiste et anarchisante, comme La Conquête du pain (1892), L’Entraide (1902) ou La Grande Révolution (1909) − ainsi qu’une étonnante somme posthume, L’Éthique (1922), hélas inachevée, qui marque un aboutissement théologique de sa pensée et un retour au christianisme.

C’est ce bouillonnement de la grande époque libertaire, auquel il a très activement participé, que tentera de mettre − intellectuellement − en ordre Sébastien Faure (1858-1942) avec des centaines de collaborateurs dans son Encyclopédie anarchiste publiée en 1934 − aujourd’hui en cours de réédition. Sébastien Faure est un des grands noms de la Belle Époque de l’anarchie française. Candidat du Parti ouvrier français de Jules Guesde aux législatives de 1885, l’ancien séminariste se convertit à l’anarchisme en 1888. À partir des années 1890, il devient un véritable tribun de la cause, enchaînant meetings houleux et conférences homériques dans tout le pays. C’est aussi l’ère des attentats, que cristallise la sombre figure de Ravachol. En 1894, Sébastien Faure est jugé lors du fameux « procès des Trente », qui suit l’assassinat du président de la République, Sadi Carnot, par l’anarchiste italien Caserio. Batteur d’estrade, inlassable prédicateur, il sera aussi un infatigable journaliste et éditeur : collaborant aux grands titres de la presse anarchiste, il fonde notamment, en 1895, le journal mythique Le Libertaire. Entre 1904 et 1917, il fonde et dirige l’école libertaire « La Ruche » qui offre un enseignement alternatif à des enfants démunis ou orphelins. Durant la Grande Guerre, il demeure un pacifiste intégral, contrairement à Kropotkine qui, avec le Manifeste des Seize prône, contre le « zimmerwaldisme » de Lénine et consorts, la guerre contre l’autocratie allemande. Faure lance, en 1915, le journal Vers la paix. Convoqué par le ministère de l’Intérieur, il doit jouer en sourdine mais, militant increvable, restera l’anarchiste le plus surveillé de France. C’est pour répondre au caractère scientifique de l’appareil marxiste qu’il lance, en 1930, sous forme de fascicules, l’Encyclopédie anarchiste. Sur les cinq volumes prévus, un seul volume de quatre tomes, le Dictionnaire anarchiste, sortira en livre en 1934.

En 1936, une centurie de la Colonne Durruti portera son nom dans les combats d’Espagne. Pendant l’Occupation, les Renseignements généraux notent qu’il est « déprimé physiquement et surtout moralement ». Il meurt discrètement en 1942. L’anarchie Belle-Époque, en col amidonné et moustaches Napoléon III, a vécu.[/access]

Pierre Kropotkine, Autour d’une vie. Mémoires d’un révolutionnaire, Éditions du Sextant, 2012, 476 pages, 26 euros.

Sébastien Faure (dir.), Encyclopédie anarchiste. A-C, Éditions des Équateurs, 2012, 606 pages, 29,90 euros.

RIP : JR est mort à Dallas

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L’inoubliable Larry Hagman, alias JR Ewing vient de mourir à l’âge de 81 ans des suites d’un cancer. Déjà assez connu dans son pays durant les sixties, suite à ses rôles dans de nombreux feuilletons à succès, il était devenu une star mondiale en 1978 avec son interprétation d’un milliardaire du pétrole dans la série Dallas.

Il faut dire que le personnage de John Ross Ewing était totalement novateur dans cet univers où normalement les méchants meurent dans d’atroces souffrances, ou sont au moins sévèrement punis à la fin de l’épisode ou de la saison (sauf le manchot du Fugitif, hein…)

JR Ewing, non seulement n’était jamais puni de sa fourberie, de ses mensonges et de ses incessantes magouilles politico-sentimentalo-financières, mais il s’en enrichissait sans cesse, et sans remords, ça va de soi.

Est-ce ce réalisme et ce cynisme assumés qui ont rendu JR sympathique, comme je le pense ? Ou bien est-ce parce qu’il était raccord avec l’idéologie des winners des années 80, de cette manière de voir et d’agir incarnée dans la vraie vie par Reagan, Thatcher et Tapie, comme l’expliquaient à l’époque beaucoup de spectateurs sincèrement outrés, tel Renaud qui vers 1985 descendait en flamme la série-culte dans son excellente chanson « J’ai raté Téléfoot »

« Après j’me suis regardé Dallas

Ce feuilleton pourri dégueulasse

Ça fait frémir le populo

De voir tous ces enfants de salauds

Ces ricains véreux pleins aux as

Faire l’apologie du pognon

De l’ordurerie et de la crasse

Y nous prennent vraiment pour des cons
Eh, maintenant qu’on est socialistes

Fini les feuilletons américains
On veut des feuilletons soviétiques

Et même des belges y en a des biens

Y’en a un c’est l’histoire d’une frite

Qu’est amoureuse d’un communiste… »

Toujours est-il que dans la vraie vie, il semblerait que Larry était le prototype du chic type. Linda Gray, qui jouait le rôle de sa femme, Sue Ellen, dans la série l’a veillé jusqu’à son dernier souffle. « Larry Hagman a été mon meilleur ami pendant trente-cinq ans (…) Il apportait la joie à tous ceux qu’il connaissait. Il était créatif, drôle, aimant et talentueux. Il me manquera énormément », a-t-elle déclaré dans un communiqué. On espère que les fans de JR ne seront pas trop déçus par ces révélations.

Dallas, hélas

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LARRY HAGMAN DALLAS

LARRY HAGMAN DALLAS

Larry Hagman est mort à 81 ans des suites d’un cancer. C’était JR, le méchant de Dallas. La série qui s’imposa planétairement de la fin des années 70 aux années 80, racontait les Atrides au Texas, avec ranchs et puits de pétrole à la place des palais mycéniens. Je me souviens que ça passait les samedis soirs sur la première chaîne et que finalement de vrais archétypes s’inscrivaient alors dans un imaginaire désormais mondialisé : le gentil frère, l’avocat revanchard, la femme alcoolique mondaine.
Ah Sue Ellen, qui est la première comparaison qui nous vient encore à l’esprit quand on voit, un peu pompette dans un cocktail, une quadra élégante et désespérée, ce qui est un pléonasme dans la France de 2012 où le féminisme a beaucoup œuvré pour la généralisation du célibat. Moi j’aimais bien, chez les femmes de Dallas, celle de Bobby, Victoria Principal avec sa frange et puis aussi, les jours de régressions mammaires, ce petit boudin blond de Lucy avec ses gros seins et son regard un peu bovin.

JR, c’était le salaud qu’on adorait détester. Il faisait des trucs ignobles pour garder le contrôle de l’entreprise familiale. Ce qui est amusant, c’est que cet ignoble capitaliste, aujourd’hui, apparaîtrait presque comme un humaniste. Il ne voulait pas se soumettre aux actionnaires, il ne voulait pas laisser l’entreprise paternelle aux mains des mous du genoux de sa famille, il se battait pour l’économie réelle et il avait un beau stetson, ce qui finalement était son seul point commun avec George W Bush, faux texan, pétrolier incompétent et président fils à papa.
Oui, JR, aujourd’hui, c’est le genre de gars qui intriguerait pour refuser d’appliquer le plan de compétitivité de Louis Gallois ou les directives européennes sur la concurrence. Parce que ce qui l’intéressait d’abord, JR, c’était de voir jaillir l’or noir de ses puits de pétrole et en tirer assez de pognon pour faire vivre la communauté. Je ne dis pas que JR était un champion de la redistribution mais aujourd’hui, il serait plus proche de Chavez que de Mitt Romney et question protectionnisme et redressement industriel de Montebourg ou Mélenchon que de Ron Paul ou Mario Draghi.
Vous me direz, c’est bien normal, puisque Chavez, tout le monde sait qu’il est très méchant aussi. Mais bon, comme pour beaucoup de choses, le capitalisme façon JR n’est plus qu’un souvenir du monde d’avant.

Pour vous en convaincre, pensez donc à visionner les 357 épisodes de Dallas.
Ça explique aussi bien ce qui s’est passé que Le nouvel esprit du capitalisme de Luc Boltanski et Eve Chiapello (Gallimard, 1999) où il n’y a aucune illustration représentant des filles sous la douche espionnées par un homme au sourire sardonique.

*Photo : Dallas Film Society Images.