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Eloge du supporteur

Photo : Maley

Stade Bonal, dimanche 5 février, 16h59. L’arbitre vient de prendre la décision d’annuler le match entre le FC Sochaux et le Lille Olympique Sporting Club. Ni l’un ni l’autre ne sommes très contents. L’un parce qu’il a froid dans la région la plus sibérienne de France et l’autre parce qu’il doit remplacer une bonne retransmission par une série américaine.

C’est un joueur sochalien qui va annoncer le report du match au public. On a dû se dire que ça passerait mieux et on a misé sur cette abnégation qui est le propre du footeux, du militaire et de l’électeur de DLR ou du FDG. L’annonce sera quand même sifflée et huée, autant qu’un plan d’austérité dans les rues d’Athènes. C’est que les supporteurs, comme les Grecs, ont bien compris qu’on se moquait d’eux.
Une partie du terrain était gelée et dangereuse pour les joueurs. Nous aurions aimé qu’on ait autant de souci pour la santé des supporteurs. Celle des Lillois, qui ont traversé la France sur des routes plus périlleuses que d’habitude et les Sochaliens, qui ont parfois pris la route depuis Besançon, comme l’un de nous deux.

Il était certain à 90 % que la température ambiante ne permettrait pas la tenue du match dans des conditions adéquates. Pourtant, les autorités locales, président de club et collectivités ont suivi à la lettre les recommandations de la Ligue professionnelle de football. Celle-ci, qui n’avait pas de mots assez durs pour les « clubs irresponsables qui fausseraient le championnat en n’investissant pas dans des systèmes de chauffage de la pelouse ». Nous le revoyons encore, le sémillant Thiriez[1. Président de la Ligue professionnelle de football], avec son ton d’avocat de partie civile, menaçant ceux qui ne se mettraient pas fissa aux normes. Comme un petit Fillon, il avait, avec le renfort de toute les éditocrates de la presse sportive, les Saccomano, Praud et consorts, présenté l’Allemagne comme le paradis des agences de notation, des pelouses chauffées et des matches jamais annulés.

Pourquoi nous sommes-nous alors souvenus de Christine Lagarde, du temps qu’elle était ministre des Finances et qu’en bonne Marie-Antoinette du développement durable, elle nous demandait de mettre des pulls pour économiser le chauffage ? Ca dérange pas le gouvernement du Grenelle de l’environnement que l’on dépense pour chauffer des pelouses qui n’ont rien demandé ? Le plus drôle, c’est qu’il y a vingt ans, on ne nous aurait pas enquiquinés avec des systèmes de chauffage coûteux et gaspilleurs d’énergie. On aurait annulé le match depuis trois jours et peut-être même reporté toute la journée de championnat.

Mais la Ligue professionnelle de foot, les présidents de clubs, ont un nouveau boss. Qui ne plaisante pas. Celui qui paie. La Télé. Canal + depuis vingt ans, Al-Jazira demain ! Al-Jazira, c’est la chaîne d’une civilisation qui en vaut une autre, ou pas ? Faut pas bouleverser les programmes de ces nouveaux maîtres du foot. Ils en sont même à se permettre des pressions de plus en plus insistantes pour modifier les lois du jeu, et notamment imposer le vidéo-arbitrage, beaucoup plus télégénique à leur goût. Pour l’instant, Platoche et quelques grandes gloires du foot authentique résistent, mais ça ressemble de plus en plus à Fort-Alamo ou à un match Brésil-Azerbaïdjan vu du côté azéri.
Voilà donc où nous en sommes. Les dirigeants du foot sont devenus les larbins des chaînes de télé sous prétexte qu’elles leur permettent de payer et d’échanger des joueurs à coups de millions. Voyez-vous, nous ne serions pas fâchés qu’il y ait un peu moins de pognon dans le foot. Que ces joueurs soient payés raisonnablement, qu’ils ne se comportent plus en divas ni en mercenaires. Nous sommes naïfs, sans doute. Mais moins pessimistes que nous en avons l’air.

La crise est là et la crise, dans le foot comme pour les Etats, c’est l’ordalie, le jugement dernier, l’apocalypse selon Sainte-Débine. En Espagne et en Angleterre, l’économie du foot est assise sur une montagne de dettes et la faillite guette comme ces avant-centres opportunistes qu’on appelle « les renards des surfaces ». Le développement du streaming, qui permet de partager son abonnement et d’inviter des copains du monde entier à voir le même match, va bientôt faire exploser la bulle financière indécente des sommes versées au nom des droits de retransmission.
Que le château de cartes s’effondre et les mercenaires reviendront au chaud à la maison. Canal + et Al-Jazira ne verront plus d’intérêt à investir autant et laisseront tomber Maître Thiriez comme une vieille chaussette.

A cet instant, lui et les présidents de clubs devront bien se retourner vers ceux qui auraient toujours dû demeurer leurs patrons, ceux qui paient pour voir le match au stade et qui sont dépositaires de l’âme d’une équipe : les supporteurs. On cessera alors de les faire passer pour des hooligans en puissance, de les considérer comme juste bons à acheter le dernier mug estampillé Pastore ou Lucho et on retrouvera la saine complicité qui régnait autrefois entre joueurs et spectateurs. Vous voulez qu’on vous dise ? Eh bien, vivement la faillite !

SOS Racisme : Touche pas à mon spot !

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Comment raconter le dernier spot de SOS Racisme et surtout qu’en penser ? Le résumé tout d’abord : une jeune institutrice vigilante et citoyenne, à la recherche de l’amour via un site de rencontre, écourte pour le moins impoliment deux rendez-vous. Le prétexte ? Le premier de ses amoureux en puissance lui déclare naïvement, le monstre, qu’il ne votera pas aux prochaines élections pour cause de foot. Le second, pire monstre encore, quant à lui se rendra bien aux urnes mais pour soutenir le Front National ! Enfer et ténèbres!

La jeune femme, qu’on présume engagée politiquement quoique pas forcément à l’UMP, n’écoutant que son dégoût devant la bête immonde, s’enfuit courageusement sans tenter la moindre ébauche de discussion avec les deux mauvais citoyens qu’elle laisse plantés seuls à la terrasse d’un café. Manifestement, l’addition c’est pour eux, la conscience citoyenne n’a que faire de la discussion et ne se risque pas à offrir un verre à la bête de l’apocalypse. La leçon : « trop de fachos tue la libido ».

Étrange défense de la citoyenneté que cette jeune institutrice « consciente » refusant le débat, plus étrange même de ravaler l’abstinent des isoloirs, pourtant noir de peau, au fascisme. A ce compte-là, en multipliant les abstentionnistes, près de 15%, et les intentions de vote pour Marine Le Pen, puisque cela ne fait aucun doute la fille de Jean-Marie est au moins fasciste, la droite dure culminera à l’approche des 40% au premier tour. Bref, la France est à l’aube d’une nouvelle vague brune, ou blonde en l’occurrence. Peut-être faudrait-il en ce cas annuler les élections afin d’éviter le plébiscite nazi ? Ou interdire le Front National ? Ou encore rendre obligatoire le vote socialiste ? En implicite SOS Racisme, dont Baudrillard nous disait déjà il y a quelques temps que cette association – à l’instar de SOS Baleines avec les cétacés – avait vocation à sauver le racisme, ne nous laisse guère d’autre choix que de recourir à des mesures de salut public, dussent-elles être expéditives…

Notons cependant que le spot a été retiré par son utilisateur et qu’il n’est plus disponible que sur le site du Nouvel Obs. Les « Potes » auraient-ils pris conscience de son absurdité ? A moins que nous puissions tirer une autre conclusion de ce petit monument de la bienpensance la plus crasse : entre le black fan de foot et le blanc-bec nazillon, seule la jeune institutrice semble capable de voter « juste ».

La vision du monde de SOS Racisme partagée entre un noir con et un blanc facho, nous oblige à cette morale : seule une femme peut désormais nous sauver… Comprenne qui pourra… En attendant, le débat démocratique se porte comme un charme. Dormez, tout va bien…


Le NON des gens : Trop de fachos, moins de… par SOSRACISME2012

Le procès d’Altan Hayir

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Photo : Stéfan

On avait sûrement calomnié Altan Hayir. Car, sans avoir rien fait de ce qu’il considérait être mal, il reçut un matin une injonction de justice. L’espace d’un instant, lorsqu’il ouvrit le pli le convoquant au tribunal, il sua sang et eau, se demandant si le restaurant grec, dont il était le propriétaire, le chef et le serveur, aurait commis quelque infraction contre l’hygiène et la réglementation. Pas le moindre kebab à la salmonelle, ni mort ni malade : rien. Tout juste l’accusation d’avoir nié le génocide arménien de 1915. « Drôle d’engeance, songea-t-il. Pire que les Kurdes ! »

Sur le moment, Altan Hayir ne songea pas même à prendre un avocat. Pourquoi se défendre, puisqu’il n’avait rien fait ? Il avait beau se torturer la tête, sa mémoire restait floue sur les prétendus agissements dont on l’accusait. À peine se souvenait-il d’avoir participé un jour à une manifestation pour contester le génocide de 1915. Emporté par l’excitation du moment, il avait même apposé dans son restaurant un tract expliquant comment les Arméniens prenaient un malin plaisir à se précipiter pour attraper au vol des balles perdues. Il ne mentait pas– ce n’est pas le genre de la maison.

La preuve : le tract était encore affiché, là, au-dessus de la caisse enregistreuse. Puis, sur les conseils de la Fédération nationale des restaurateurs turcs de France, il se ravisa et accepta d’être représenté lors de sa comparution par Otto Mann, avocat un tantinet byzantin, c’est-à-dire relativement efficace. Me Mann prépara son client à l’audience : « Surtout, tu ne dis rien.Tu te tais… Plutôt sauce blanche pour le döner… Et il ne faut rien dire sur les Arméniens… Oui, mais la vérité, tu te la gardes pour toi… Pas beaucoup de piment, juste un peu… Mais il ne faut rien dire : tu dois me laisser parler…Une bière, je vais prendre une bière… »[access capability= »lire_inedits »]

Quand le jour de l’audience advint, Altan Hayir eut beaucoup de mal à ne pas sortir de sa réserve. Il voulait crier à la face du monde que les propos de ses accusateurs n’étaient pas conformes à la vérité. Pendant que l’avocat des parties civiles parlait, il se pencha vers son avocat pour lui dire : « Ils disent que je suis négationniste. Mais comme ils négationnent mon négationnisme, alors ils sont négationnistes au carré. C’est bien pire, non ? » Me Mann ne répondit pas. Et Altan Hayir revint à ses pensées anatoliennes. En Turquie, ça ne se passerait pas comme ça : à peine ses accusateurs auraient-ils évoqué le satané « génocide arménien » qu’on leur aurait joué un remake de Midnight Express. Au gnouf, eau et pain sec, avec la bénédiction d’Erdogan. Puis des pensées plus ordinaires l’accaparèrent : fallait-il qu’il change le nom de son établissement ? Depuis le temps que durait la crise grecque, s’appeler « Thessaloniki » n’était-il pas un brin suicidaire ? On lui avait suggéré : « Mac Döner ». Ça sonnait rêve américain avec sauce blanche ou sauce rouge – le choix du client est important. Me Mann se leva et, comme il n’était guère prolixe, il se contenta de saluer courtoisement les parties civiles et le ministère public avant d’opposer une « question prioritaire de constitutionnalité ».

Tous se regardèrent, interloqués. Dans la salle, un silence composé de doute et de perplexité bruissait, quand Me Mann expliqua que le fondement juridique sur lequel comparaissait son client contrevenait à l’article 34 de la Loi fondamentale. En clair, la Constitution de la Ve République avait prévu que le législateur puisse à peu près faire tout, sauf reconnaître un fait historique, comme la loi du 29 janvier 2001 l’avait fait au sujet du génocide arménien. Ce que Me Mann avançait, c’est que l’article unique de cette loi (« La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915 ») était proprement anticonstitutionnel et que – ni vu, ni connu, je t’embrouille – le « brave » Altan Hayir, dont on apprit qu’il faisait « la meilleure cuisine grecque de France et ouvrait très tard », ne méritait pas un instant d’être distrait de ses fourneaux. Le président du tribunal fit une moue dédaigneuse. Puis, après avoir échangé quelques mots avec ses assesseurs, ordonna le renvoi. La Cour de cassation fut saisie. Elle n’y trouva rien à redire et abandonna au libre examen du Conseil constitutionnel l’épineux cas d’Altan Hayir.

C’est à ce moment précis que l’opinion publique commença à s’intéresser aux démêlés judiciaires de M. Hayir. Son estaminet ne désemplissait pas : personne ne venait goûter sa cuisine aux moeurs grecques. Caméras, micros, stylos s’empilaient : on voulait savoir qui était le négationniste le plus recherché de France. Ivan Rioufol fit le déplacement et consacra un article aux « dangers de l’islamisme turc rampant », suivi d’Éric Zemmour qui déplorait la disparition en France de « restaurants catholiques », où l’on « mangeait, pas cher, des hosties croustillantes à souhait tout en s’abreuvant d’une eau bénite de première bourre », hélas colonisés depuis « avec l’aval de Bruxelles, par des hordes mahométanes assez négationnistes ». Chez Causeur, Élisabeth Lévy n’en disait pas moins, en titrant son édito du mois de mai 2015 par un cinglant : « Les Turcs sont-ils des Arabes comme les autres ? » À Libération, on titra sobrement sur l’ « homme döner ». Au Canard enchaîné, on fuma un peu plus de moquette que d’habitude pour tenter un « La tête de Turc est un homme döner qu’est bab ». France 2 invita sur le plateau du 20 heures un spécialiste de la liberté d’expression, Me Richard Malka, pour répondre à la question qui taraudait le pays : le régime turc est-il préférable à celui du Dr Dukan ? Bernard-Henri Lévy consacra un paragraphe de son « Bloc-Notes » du Point au génocide arménien, nous démontrant par là-même qu’il n’est pas donné à tout le monde d’être François Mauriac. Sur les ondes d’Europe 1, Alexandre Adler évoqua les implications azerbaïdjanaises de la question, sans que personne ne pipât mot à ce qu’il racontait. Philippe Cohen signa, pour Marianne, un excellent papier où il démontrait que l’affaire Altan Hayir ne se serait pas produite si la France était sortie de l’euro. Chez Mediapart, Edwy Plenel se fendit d’un édito mêlant le négationnisme du génocide arménien à l’affaire Karachi, et finissant par une attaque en règle contre Nicolas Sarkozy qui, « pour son second quinquennat, met à sa botte tous les médias français et turcs, à l’exception notoire de Mediapart ».

N’empêche que la France retenait son souffle et qu’il avait fallu se frayer un chemin parmi la foule venue soutenir ou exécrer Altan Hayir, lorsque le tribunal rendit son verdict. Solennel, le président se leva et lut la réponse qu’avait donnée le Conseil constitutionnel à la question prioritaire de constitutionnalité : « Le Conseil constitutionnel déclare la Loi du 29 janvier 2001 portant reconnaissance du génocide arménien non conforme à la Loi fondamentale. » C’était tout. Point barre. Altan Hayir était relaxé. Sur le perron du Palais de justice, chacun y allait de son commentaire. Les parties civiles entendaient porter l’affaire plus haut, plus loin  « Nous irons à Strasbourg, à la Cour européenne des droits de l’Homme. » Superbe et un temps éloigné de son avocat, Altan Hayir put déclarer brièvement au micro de BFM : « C’est pas ma faute, mais je négationne rien du tout : j’ai toujours dit que les Arméniens étaient des cons. » Personne ne songea à coller à ce pauvre type un bourre-pif mérité. Puisqu’une loi imbécile lui permettait désormais, contre toute décence, de dire n’importe quoi.[/access]

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Les Palestiniens réconciliés ? Pas si vite

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Photo : MATEUS_27:24&25

« Les mouvements rivaux du Fatah et du Hamas se sont entendus sur la formation d’un cabinet de transition dirigé par Mahmoud Abbas, chargé de superviser la tenue d’élections », annonçait avant hier une dépêche de l’AFP. Quelques heures plus tard, la chaîne Al-Arabiya tempérait la nouvelle : certains leaders du Hamas à Gaza ont menacé de faire scission si jamais l’accord, conclu au Qatar entre Mahmoud Abbas, chef de l’Autorité palestinienne, et Khaled Mechaal, chef du bureau politique du mouvement, est appliqué. Ainsi, au clivage à peine résorbé entre Ramallah et Gaza, il faut maintenant en ajouter un autre, celui qui divise le Hamas entre les Gazaouis (le « Hamas de l’intérieur ») et le « Hamas de l’extérieur », hébergé jusqu’à très récemment à Damas et qui cherche aujourd’hui une nouvelle terre d’accueil. Loin d’être résolue, la question de l’union politique palestinienne a été simplement déplacée.

Comme tous les acteurs politiques de la région, le Hamas peine à se repositionner dans son nouvel environnement régional qui exige de réexaminer ses alliances et de repenser sa stratégie. Pour le mouvement islamiste palestinien, à l’euphorie qui a suivi la chute de Moubarak et la poussée des Frères musulmans en Egypte, a succédé l’angoisse engendrée par l’effondrement du régime syrien. Or, ce basculement majeur n’a pas produit le même effet sur le « Hamas de l’extérieur » que sur le « Hamas de l’intérieur ». Pour Khaled Mechaal, les événements en Syrie sont une triple catastrophe personnelle, politique et stratégique. Il s’est personnellement vu obligé de quitter la Syrie après de longues années. Sur le plan politique, ses hôtes, en lui présentant la facture pour l’asile qu’ils lui ont accordé, ont mis Mechaal devant un choix terrible. Assad a demandé à son protégé une déclaration de soutien à la hauteur de l’allégeance faite par un autre client du régime, le Hezbollah libanais. Sauf que le Hamas est, au fond, la branche palestinienne des Frères musulmans, et donc religieusement et culturellement plus proche des Sunnites massacrés de Hama et Homs que de leurs bourreaux alaouites. Mechaal a essayé de satisfaire tout le monde pour finalement perdre sur tous les tableaux. Les Syriens lui ont montré la porte de sortie et, plus embêtant encore, l’Iran n’a pas vu d’un bon œil les tergiversations du mouvement qu’il finance à hauteur de 300 millions de dollars par an.

En revanche, pour Ismaïl Haniyeh, Mahmoud Zahar et les autres dirigeants du Hamas à Gaza, l’équation géostratégique se présente autrement. Contrairement à Mechaal, qui n’a jamais fait de politique et limite ses responsabilités à la gestion d’une sorte d’« ONG terroriste », les dirigeants gazaouis ont participé aux élections législatives et gèrent tant bien que mal un petit Etat depuis six ans. La géographie joue aussi. Proche de l’Egypte et des Frères musulmans, le Hamas de Gaza est moins préoccupé par les soucis de la Syrie et se sent moins engagé vis-à-vis de la dynastie Assad. Vu de Gaza, le chaos en Egypte a sérieusement resserré le blocus imposé jusqu’à l’année dernière par Le Caire et Jérusalem, et le « no man’s land » dans le Sinaï arrange parfaitement les affaires du Hamas local. Plus globalement, les dirigeants du Hamas de l’intérieur estiment que la conjoncture régionale leur est favorable, avec le triomphe des mouvements islamistes un peu partout dans le monde arabe, sans oublier en Turquie. Ils estiment, comme beaucoup, que la Syrie suivra bientôt le même chemin. Selon eux, la branche palestinienne des Frères musulmans suit tout à fait ce mouvement.

Les conséquences de ces intérêts géopolitiques divergents sont multiples et la plus importante est que le Hamas de Gaza n’est nullement intéressé par la réconciliation avec Ramallah. Ainsi, pendant les négociations entre Khaled Mechaal et Mahmoud Abbas, les dirigeants gazaouis ont tout fait pour leur mettre des bâtons dans les roues, allant jusqu’à accuser le chef de leur bureau politique d’avoir fait trop de concessions. Par exemple au sujet de la stratégie vis-à-vis d’Israël, quand Khaled Mechaal a introduit la formule conciliatrice de « résistance populaire pacifique » pour essayer de trouver un compromis avec Ramallah, Mahmoud Zahar, l’un des principaux dirigeants du Hamas à Gaza, n’a pas hésité à le désavouer par ce mot cinglant : « La résistance armée aussi pouvait être populaire »

Pour le « Hamas de l’intérieur », la priorité est claire : consolider son pouvoir à Gaza puis l’étendre à l’ensemble des Palestiniens. Et puisque une alliance entre Israël et l’Autorité palestinienne – soutenue par la Jordanie – rend cet objectif impossible pour le moment, son but est d’affaiblir le Fatah voire de l’écarter de son hégémonie sur l’OLP pour devenir le seul représentant légitime du peuple palestinien.

Pour ce faire, le Hamas de Gaza cherche à renforcer sa légitimité en nouant des alliances régionales fondées sur la solidarité islamiste. Le curieux résultat de cette situation est une double politique étrangère. D’un côté, Ismaïl Haniyeh, chef du gouvernement du Hamas à Gaza, multiplie ses tournées régionales, visitant l’Égypte, le Soudan, la Turquie et la Tunisie, mais aussi le Qatar et l’Iran. De l’autre, Khaled Mechaal effectue un périple parallèle dans les capitales de la région. Tous deux tiennent un discours très différent et présentent des positions divergentes, notamment sur l’Iran, enjeu majeur de ces manœuvres diplomatiques. Fidèle à leur vision globale d’une « ligue sunnite », les Gazaouis œuvrent, comme les autres partis de la mouvance des Frères musulmans, pour l’édification d’une alliance régionale méfiante sinon carrément hostile envers la République islamique chiite. En plus de sa survie politique, Mechaal défend, lui, une stratégie politique plus pragmatique et plaide pour des relations privilégiées, voire une alliance, avec l’Iran. 


Aujourd’hui, le bras de fer entre les deux Hamas est donc ouvertement engagé. Khaled Mechaal a sans doute réussi à parvenir à un accord d’union nationale avec Mahmoud Abbas, mais ses adversaires gazaouis, il le sait bien, feront tout pour le torpiller. Il ne se fait d’ailleurs guère d’illusions sur son statut à Gaza : en annonçant récemment qu’il ne souhaitait pas se représenter aux élections de la direction du Hamas dans les prochains mois, il reconnaît n’avoir aucune chance face aux activistes de l’intérieur. Sa survie politique dépend donc de son carnet d’adresses régional et du réseau de relations qu’il a tissé avec différents régimes, notamment au Qatar.

Mais au-delà de ces manœuvres, il est difficile de mesurer l’impact que le changement régional aura sur la « rue palestinienne » en général et la « rue gazaouie » en particulier. Une chose est néanmoins claire, à Gaza comme à Ramallah ou Naplouse : les régimes arabes sont assez occupés par leurs problèmes internes et, pour le moment, se désengagent de la question palestinienne. Si Abbas et Mechaal sont parvenus à un accord, notamment par l’intermédiaire des Qataris, cela reflète moins un intérêt renouvelé pour le problème palestinien qu’une volonté de se concentrer sur les intérêts vitaux des monarchies de la péninsule arabique : les dossiers syrien et iranien.

Pour l’instant, les Palestiniens sont dans l’attente. Le printemps arabe n’a fait escale ni à Gaza ni en Cisjordanie, et l’intérêt porté par les Palestiniens au sort des autres sociétés arabes se limite pour le moment aux réseaux sociaux. De son côté, le reste du monde arabe a d’autres héros et d’autres chats à fouetter. Alors qu’il y à peine six mois, les Palestiniens accaparaient l’attention mondiale en lançant leur demande d’adhésion à l’ONU ne sont plus sur le devant de la scène. Est-ce vraiment le moment de se lancer dans une épreuve violente avec Israël ? Assad et Ahmadinejad apprécieraient sans doute. Le Caire et Washington beaucoup moins. Or, bien malin qui sait qui sera au pouvoir à Damas dans quelques mois et à Téhéran dans quelques années. Pourtant, peut-on élaborer une stratégie complètement dépendante de régimes susceptibles de disparaitre du jour au lendemain ? Les leçons du printemps arabe sont, sur ce point, très clairs. 25 ans après sa fondation, le Hamas se retrouve dans la situation du Fatah pendant la première Intifada : plutôt que d’hésiter entre la négociation et la lutte armée, il doit choisir ses alliés. Abandonné par l’URSS après son effondrement, Arafat s’était rabattu sur les Etats-Unis. Aujourd’hui, c’est au tour du Hamas, qui a misé sur l’axe Téhéran-Damas, de revoir sa copie.

Affaire Guéant : ce qu’a dit Letchimy

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Fallait-il pour les uns quitter la séance, faut-il pour les autres présenter des excuses ? Le mieux est de vous faire une opinion par vous-même, grâce aux vaillants sténographes de l’Assemblée Nationale, qui nous ont restitué l’intégralité de la question orale du député apparenté PS de Martinique à Claude Guéant :

« Nous savions que pour M. Guéant la distance entre immigration et invasion est totalement inexistante et qu’il peut savamment entretenir la confusion entre civilisation et régime politique. Ca n’est pas un dérapage, c’est une constante parfaitement volontaire. En clair, c’est un état d’esprit et c’est presque une croisade. M. Guéant vous déclarez du fond de votre abîme, sans remord ni regret, que toutes les civilisations ne se valent pas. Que certaines seraient plus avancées voire supérieures. »

« Non M. Guéant, ce n’est pas « du bon sens », c’est simplement une injure qui est faite à l’Homme. C’est une négation de la richesse des aventures humaines. C’est un attentat contre le concert des peuples, des cultures et des civilisations. Aucune civilisation ne détient l’apanage des ténèbres ou de l’auguste éclat. Aucun peuple n’a le monopole de la beauté, de la science du progrès ou de l’intelligence. Montaigne disait « chaque homme porte la forme entière d’une humaine condition ». J’y souscris. Mais vous, monsieur Guéant, vous privilégiez l’ombre. »
« Vous nous ramenez, jour après jour, à des idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et colonial. Le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? La barbarie de l’esclavage et de la colonisation, était-ce une mission civilisatrice ? »

« Il existe, M. le premier ministre, une France obscure qui cultive la nostalgie de cette époque, que vous tentez de récupérer sur les terres du FN [À ce moment-là, François Fillon se lève et part, suivi du gouvernement]. C’est un jeu dangereux et démagogique qui est inacceptable. Il existe une autre France, celle de Montaigne, de Condorcet, de Voltaire, de Césaire ou d’autres encore. Une France qui nous invite à la reconnaissance, que chaque homme… »[M. Letchimy est alors coupé par le président de l’Assemblée, Bernard Accoyer].

Voilà, c’est dit. Qu’ajouter ? Et bien deux petites choses

Primo, il ne suffit pas de succéder à Aimé Césaire à la mairie de Fort-de-France pour hériter de son talent.
Secundo, les ministres et députés UMP exagèrent d’avoir quitté si vite la séance : à cause de leur empressement à fustiger Letchimy, on ne saura jamais quelle était sa question…

Bouvard, Pécuchet et l’inégalité des civilisations

Bouvard et Pécuchet par la troupe uppercut

Pécuchet, grâce au ciel, avait conservé un vieil habit de cérémonies à collet de velours, deux cravates blanches et des gants noirs. Bouvard mit sa redingote bleue, un gilet de nankin, des souliers de castor. Ils étaient fort émus quand ils traversèrent le village et arrivèrent à l’hôtel de la croix d’or. Comme il faisait une chaleur étouffante, ils s’installèrent à une table du fond, sous les galeries de bois latérales du premier étage, et commandèrent à boire. Bouvard, qui avait des goûts simples, demanda au garçon un gros vin du Languedoc, l’un de ces picrates ordinaires que l’on vend dans des flacons épais ornés de petites étoiles, et qui réjouissent le cœur de ceux qui ont l’estomac assez solide. Pécuchet, en revanche, voulant faire honneur à leurs retrouvailles, exigea ce que le comte de Faverges appelait jadis « une bouteille de derrière les fagots ». Il était prêt à ne pas regarder à la dépense. Le garçon ne se le fit pas dire, et lui ramena un Château Pétrus mis en bouteille sous l’Empire, dont il remplit son verre jusqu’au bord. Alors que Bouvard buvait en grimaçant comme un apache, Pécuchet savourait son nectar à petites gorgées gourmandes, avant de déclarer à son ami :

– Décidément, je ne vous comprendrais jamais. Pourquoi avoir, en ce jour béni, repris comme à l’habitude votre piquette ordinaire ?

– Mais enfin, mon cher, c’est parce qu’elle vaut bien la vôtre.

– Que voulez-vous dire par là ?

– Je veux dire, que mon vin est aussi bon que celui que vous buvez, et que vous n’avez pas le droit de dire le contraire.

– Vous voulez rire ? Je n’aurais pas le droit de dire que le mien est meilleur ?

– Non, pas le droit, car tous les vins se valent, puisqu’ils ont été faits par des hommes, lesquels, proclame l’article premier de la Déclaration des droits de notre grande Révolution, sont nés libres et égaux. Affirmer que les vins ne se valent pas suppose donc que ne se valent pas non plus ceux qui les ont fabriqués : c’est, en somme, renier les principes les plus incontestables et les plus sacrés, et affirmer que les hommes, comme les vins, sont inégaux entre eux. En déclarant un vin supérieur à un autre, vous insultez les droits de l’homme, vous pactisez avec la réaction, le Syllabus, l’obscurantisme. « Vous privilégiez l’ombre, vous nous ramenez jour après jour à ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration » .

– Pourtant, rétorqua Pécuchet, tout penaud, et qui commençait à craindre que son ami cessât de le prendre pour un vrai républicain, vous ne contesterez pas que son goût est plus agréable, plus subtil, plus délicat, que sais-je ?

– Bah, qu’est-ce donc que le goût ? Je vous dis que je préfère le mien, tout en sachant qu’il vaut le vôtre, ni plus, ni moins.

– Tout de même, vous ne me refuserez pas que mon Pétrus est plus pur ?

– Mais enfin, mon cher, « le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? »

– Je ne comprends rien à ce que vous dites, rétorqua Pécuchet, interloqué, et qui, pour se donner du cœur avala d’un trait ce qui restait dans son verre.

– Moi non plus, lui avoua Bouvard. Cela m’est venu comme ça. Mais ça ne change rien au problème. Dire qu’un vin est meilleur qu’un autre,
« C’est un jeu dangereux », qui consiste à flatter « une France obscure qui cultive la nostalgie de cette époque ».

– Mais quelle époque ?

– Allons, cessez de m’interrompre sans arrêt avec ces questions oiseuses. Ce que vous dites, très cher, « Ce n’est pas un dérapage. C’est une constante parfaitement volontaire. En clair, c’est un état d’esprit et c’est presque une croisade ». Comparer les vins, c’est pour moi « un recul historique ».

– Mais alors, s’enquit Pécuchet, honteux comme jamais, comment faire pour être un bon républicain ?

Bouvard se redressa, planta ses pouces dans les poches de son gilet de nankin, et son regard bleuâtre dans celui de son ami. «  Je ne vois que deux choses. Reconnaître que vous aviez tort, et accepter que nous échangions nos bouteilles. »

Un jour la démocratie viendra…

Photo : http://www.ndf.fr

À 15 ans, et même à 20, la démocratie ne me faisait pas bander. Concevoir qu’une forme politique, quelle qu’elle fût, pût résoudre cette tragédie métaphysique qui s’appelle l’homme était au-dessus de mes forces. Peut-être est-on trop sérieux à cet âge-là, mais un gouvernement fondé sur l’accumulation des désirs d’une plèbe dont on connaît assez, pour la fréquenter tous les jours, la misère intérieure et l’appétit du ventre − quand ce n’est pas du bas-ventre − ne réjouit pas la glande pinéale. Si j’arrivais assez bien à comprendre, comme tout adolescent ou jeune homme, c’est-à-dire comme tout romantique, qu’un peuple ait pu se battre et mourir pour sa liberté, je n’admettais pas que la conclusion logique de cette grandiose révolte put être le régime parlementaro-présidentiel dans lequel l’affairiste Mitterrand disputait la palme de l’héroïsme au robotique Chirac. Non, vraiment, je n’y voyais rien à admirer, pas plus qu’à aimer. Enfant, déjà, j’avais peur de la petite main jaune qu’Harlem et ses potes voulaient nous coller au revers de l’anorak comme un symbole rituel. Elle figurait pour moi notre entrée dans ce monde de la démocratie, et j’aurais crevé plutôt que d’en être.

J’en avais déduit assez naturellement, et sans que ma culture familiale y soit étrangère, qu’il valait mieux devant le mal éternel choisir la meilleure part, c’est-à-dire celle de la gloire, de l’honneur et de la grandeur. Et à la notable exception de de Gaulle, dans l’histoire de ma France, ces trois-là n’étaient pas du côté des démocrates.[access capability= »lire_inedits »] Je voyais toujours, roulant dans le panier avec la tête du roi, l’idéal d’une immense nation qui avait dominé les peuples, les arts, les lois et les armes comme aucune autre. Oh, je n’étais pas féru de tyrannie ni de régime fort : au contraire, je disais après beaucoup d’autres que c’étaient la douceur et l’harmonie et la mesure françaises qui avaient disparu au matin sanglant de la République. Contrairement à Lancelot, je ne voulais pas monter dans la charrette−fût-ce pour sauver la dame Égalité.

Et puis j’ai grandi. Mon idéal ne s’est pas affaibli, au contraire, il a crû et la charité qu’il portait en lui dès la naissance a engendré une semence de liberté. Et j’ai peu à peu appris ce que le mot « démocratie » pouvait aussi signifier. Il n’y avait pas que l’abominable régime des partis, le jeu funeste des repus se disputant la dépouille d’une patrie départementalisée, cantonalisée, régionalisée, européanisée et, enfin, mondialisée ; il n’y avait pas seulement l’idéologie de la table rase des technocrates vaguement kantisés, mais aussi l’aspiration à une communauté libre et égalitaire − aspiration toujours déçue et jamais vaincue. Il y avait aussi un mouvement du destin qui portait la personne humaine à incandescence, jusqu’à un statut éminent qu’aucune société n’avait politiquement et aussi radicalement envisagé.

Reste une question, toujours la même depuis plus de deux siècles et toujours plus épineuse : comment expliquer que les deux siècles démocratiques aient été ceux de l’exploitation du travailleur, des guerres mondiales et de l’oppression de régimes totalitaires − les pires que l’humanité ait connus sans doute ?

La porte enfoncée par les révolutions donnait à la fois sur un sentier noble et escarpé et sur un boulevard de crime et de dévastation. Les moments historiques où nous avons choisi le sentier étroit sont rares : ils sont la grandeur de la démocratie − pour autant que l’on parvienne à la définir au moins à grands traits. Cette idée qui a changé la face du monde a enfanté l’abomination − elle mène Hitler au pouvoir, chose impensable dans l’Empire germanique antérieur − comme la plus haute justice − la Déclaration des droits de l’homme de 1948, par exemple.
On peut défier les dieux, mais au risque du chaos, disaient les Anciens. Le tort de la modernité aura été d’ignorer cette leçon. Son génie aura été d’en affronter les conséquences.

La démocratie que nous continuons d’appeler de nos vœux, et dont quelques signaux nous font croire qu’elle peut exister, n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on désigne par ce mot. Serait-ce d’élire son président au suffrage universel ? Les lois de séparation de 1905 ? Mille exemples de régimes étrangers prouvent le contraire. Couper la tête du roi ? Encore une fois, l’inverse se voit juste derrière nos frontières. Serait-ce la relativité des croyances et des opinions ? Non, mille fois non, et combien de lois de la République s’y opposent ?
Alors quoi ? L’égalité des classes devant l’impôt : certainement. L’égalité de tous les citoyens devant la loi : oui, mille fois oui. La liberté d’entreprendre : vraisemblablement. C’est donc que la démocratie, c’est d’abord l’idée de justice, mais de justice véritable, c’est-à-dire ordonnée, donc référée à une autorité supérieure − qui peut être une croyance ou une foi, mais qui doit sa dignité particulière à son accord constant avec la raison.

Seulement, il arrive que la raison, laissée à elle-même, vacille et se retourne contre l’homme − particulièrement quand elle est identifiée à la seule science comme ce fut le cas aux XIXe et XXe siècles. Ou encore quand elle se résout en formules économiques. Ou encore quand il est admis qu’elle se répande par la force. Raison, que de crimes on a commis en ton nom ! C’est ici que le chaos menace. C’est ici qu’il faut nécessairement en appeler à quelque chose de supérieur, sur lequel aucun accord général n’a été trouvé en deux cents ans. Et sur la possibilité duquel les doutes s’accroissent chaque jour.

En réalité, contrairement à la vulgate qui veut que la démocratie soit le régime de la différence et des opinions diverses, il est de plus en plus évident que cette belle idée réclame, pour se construire et se poursuivre, une unité de civilisation. Les Suisses nous en administrent la preuve depuis cinq cents ans et nous refusons de l’admettre. Aussi, au temps du métissage et des France « diverses », il est patent que les jours de la démocratie sont comptés. Elle reste une espérance.[/access]

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Saint Valentin : autres temps, autres mœurs

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La Saint Valentin approche, et nous sommes déjà nombreux à nous demander comment ne pas fêter cet événement. Est-il encore possible d’échapper à cette fête commerciale dégradante ?

Je me souviens que, sous Tibère, la passion amoureuse était considérée comme une sale manie de prostituée. D’une manière générale, la réciprocité sentimentale n’avait aucun sens. Elle était punie d’exil, à la différence du viol. Le viol était admis, à condition toutefois que le violeur s’attaque à une personne de statut inférieur. Une femme violée s’apercevant que son violeur n’était autre que son mari se dépêchait de le lui faire savoir : après l’avoir extirpée de l’obscure remise où la femme attendait son sort, le mari vérifiait ses dires à la lumière du jour. Si la chose était avérée, ils se félicitaient de cette coïncidence, et tout rentrait dans l’ordre aussitôt.

Nous avons parcouru un certain chemin depuis que Terence a fait de cette situation violente une comédie légère. Il en irait tout autrement aujourd’hui. Les retrouvailles du violeur et de son épouse ne sauraient constituer, à nos yeux, une fin heureuse. Il reste que Tibère nous apprend quelque chose de nous-mêmes. La réciprocité des sentiments peut toujours nous enchanter – il est certain qu’elle est très agréable – elle n’en est pas moins datée et, dans le fond, tout aussi bizarre.

Guéant, la gauche et Lévi-Strauss

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Photo : Anastasiy Safari

Claude Guéant aurait donc affirmé que « les civilisations ne se valent pas ». Au-delà des polémiques passionnées qui reproduisent le sempiternel même schéma d’indignation, intéressons-nous au propos lui-même et posons franchement la question de la hiérarchie civilisationnelle. Car qui dit hiérarchie, dit des plus et des moins. A contrario, qui conteste cette hiérarchie, promeut un certain relativisme axiologique.

Penchons-nous donc sur la nôtre, de civilisation. Nous créons des hôpitaux et des services de recherche qui parviennent à greffer des mains. D’autres les coupent. Nos femmes se battent rationnellement pour accéder en toute égalité à des emplois intéressants. D’autres les voilent et les cachent chez eux. Dialectique perverse et arbitraire, me direz-vous. Inversement, le relativisme historique, nuance tout événement étranger gênant par l’argument « des moeurs étrangères » mais rapporte tout fait intérieur à une défaillance systémique de notre civilisation. Dialectique faussée du Même et de l’autre, bien connue depuis le sophiste de Platon, mais fort mal exploitée. C’est toujours notre civilisation qui prend pour les autres. Auto-flagellation permanente sur l’esclavagisme, le nazisme, l’extermination des indiens d’Amérique, le colonialisme, le capitalisme… Tous les -ismes nous sont accordés. Mais pas pour les autres : l’islamisme ne se réduit pas au -isme, nous explique-t-on, puisqu’il est si divers…

Ce relativisme civilisationnel n’est permis que dans une civilisation qui a conquis, dans la douleur, sa liberté et ses lumières. Cette grande vague d’auto-critique qui a abouti à la Révolution française puis aux multiples secousses intellectuelles et morales qui lui sont succédé, nous différencie radicalement de toute autre civilisation. Et nous accorde le droit, notamment avec l’instauration de la charte des Droits de l’homme, de jauger du degré d’humanité des autres civilisations. Non pas pour les fondre dans un même moule, mais pour partager avec elles cet élan universel vers un « mieux-vivre ».

Je rappelle que Claude Lévi-Strauss, au fait des question de civilisations, ne se pâmait pas dans un nivellement géographique et historique des valeurs. Contempteur de l’ethnocentrisme propre à toute civilisation dans sa conférence de 1952 à l’UNESCO, il prononce vingt ans plus tard une autre allocution, Race et histoire, affirmant ne se sentir « nullement coupable de placer une manière de vivre ou de penser au-dessus des autres. (…) Cela peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou communauté se conservent… ».

Peut-on suspecter Claude Lévi-Strauss de suprématisme ou dérive de « frontnationaliste »[1. Une expression chérie par le Parti Socialiste.]? Non. Car il démontre que la civilisation européenne doit se comprendre comme une civilisation parmi d’autres, qui peut être défendue comme les autres. Sans la volonté de faire de son propre mode de vie un paadigme généralisable à l’ensemble de l’humanité, il ne sert plus à rien de promouvoir le dynamisme culturel, le désir de s’améliorer et de rendre les autres meilleurs. De surcroît, en refusant cette volonté de « mieux vivre », nous ne nous mettons plus en capacité d’accueillir les populations étrangères attirées par notre civilisation, ni de leur proposer un véritable projet de société.

D’aucuns regrettent que notre civilisation n’ai pas été défendue par nos gouvernants, notamment les commentateurs politiques soucieux de la question chrétienne. Lorsqu’on regarde ce qui a été fait sur le travail le dimanche, l’éthique personelle et collective, le sens du bien commun, voire l’inscription des racines chrétiennes dans la Constitution européenne, il est évident que le quinquennat qui s’est écoulé ne semble pas avoir défendu concrètement ce qu’il prône verbalement. C’est là toute l’ambiguïté avec laquelle jouent les extrêmes : « ils parlent, mais nous on agit ». À moins qu’un jour, les actes se joignent aux paroles…

Contador : trop dur, trop tard

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Photo : scarlatti2004

Un an et demi après la fin du Tour de France 2010, à la suite du contrôle antidopage effectué le 21 juillet 2010, qui avait révélé des traces infinitésimales de clenbutérol[1. Une substance active à l’origine d’usage vétérinaire, prescrite pour les affections broncho-pulmonaires spastiques chez le cheval de course.] dans ses urines, Alberto Contador, triple vainqueur du Tour de France (2007, 2009, 2010), double vainqueur du Giro (2008, 2011) et vainqueur du Tour D’Espagne (2008) a été déclaré coupable de dopage par le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) hier. Le champion espagnol est suspendu deux ans avec effet rétroactif au 25 janvier 2011, moins la période de suspension provisoire qu’il a purgée en 2010 et 2011 (5 mois et 19 jours). Il perd le bénéfice de sa victoire du Tour de France 2010 ainsi que tous ses succès acquis entre temps. Andy Schleck, arrivé second du Tour de France 2010, devrait en être prochainement déclaré vainqueur.

« La suspension devrait prendre fin le 5 août 2012 », précise le TAS.
Bien qu’il reste à Alberto Contador un délai de trente jours pour déposer un recours en conformité auprès du Tribunal fédéral suisse, il paraît improbable de voir l’Espagnol sur la ligne de départ du Tour de France 2012. Contador avait d’abord été acquitté en première instance par la fédération espagnole en février 2011. Puis le coureur était venu plaider sa cause devant le TAS fin novembre à Lausanne. Concluant que les scénarios de la contamination de la viande et de la transfusion sanguine, étaient théoriquement plausibles mais inaptes à expliquer un contrôle antidopage positif, les trois juges du TAS ont conclu[2. En s’appuyant sur l’avis de la formation arbitrale et sur les preuves produites.] que la présence de clenbutérol a été probablement causée par l’ingestion de suppléments nutritifs contaminés. Le TAS a ainsi appliqué avec une sévérité roide le règlement en ignorant les arguments du coureur espagnol qui a toujours plaidé la contamination alimentaire.

Présent au Tour du Qatar, Eddy Merckx, l’un des cinq coureurs à avoir gagné les trois grands tours dans sa carrière (Tour de France, Giro, Vuelta) s’est montré très affecté par cette décision : « J’aime trop le vélo… Je sais aussi quel champion est Contador. C’est une punition excessive par rapport à la dose trouvée, c’est une nouvelle fois le cyclisme qui trinque. C’est comme si on voulait tuer le vélo ? Je suis dégoûté ».
On ne peut qu’approuver les déclarations d’Eddy Merckx face à l’acharnement que subit le cyclisme de la part des instances comme le TAS ou l’AMA (Agence Mondiale Antidopage). On aimerait voir autant de diligence concernant le dopage dans le monde du football et du rugby, mais trop d’argent, d’intérêts financiers et politiques sont en jeu dans ces sports. On préfère donc frapper une nouvelle fois le vélo, ce sport populaire qui atteint parfois des sommets de lyrisme.

Il faut aussi souligner l’aberration ubuesque d’un jugement intervenant pratiquement deux ans après les faits reprochés, qui ont donc laissé courir Contador (hormis une parenthèse de 5 mois) pendant toute cette période. Ainsi, cette condamnation est absurde. Même le docteur Jean-Pierre de Mondenard, adversaire irréductible du dopage, explique : « On bouffe tous du clenbutérol ! Dans les laboratoires, il y a des traces de plastique partout, dans les solvants et même dans l’air ». Selon l’auteur de La Grande Imposture, «  Une récente étude sur les députés européens a montré que leur corps contenait de nombreuses substances toxiques à cause de ce qu’ils mangent. ». De surcroît, la quantité retrouvée dans les urines du coureur (0, 00000000005 gramme !) est si infime qu’elle appuie l’hypothèse d’une simple contamination. Alberto Contador a pu se doper mais les éléments du dossier dont disposent l’UCI et le TAS sont insuffisants.

Au vu de ces doutes, que l’on rende son palmarès et son honneur à Contador, qu’on le laisse courir et affronter ses adversaires dans le prochain Tour de France, surveillé, espérons-le, par des contrôles rigoureux mais aussi justes et respectueux des champions.
Car il faut rendre grâce au cyclisme combatif, noble et valeureux de toutes les figures qui composent ce qu’Olivier Dazat appelle joliment « l’honneur des champions »[3. Parmi lesquels Fausto Coppi, Gino Bartali, Louison Bobet, Bernard Hinault, Laurent Fignon, Greg Lemond, Roger De Vlaeminck, Eddy Merckx, Thomas Voeckler.].

Eloge du supporteur

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Photo : Maley

Stade Bonal, dimanche 5 février, 16h59. L’arbitre vient de prendre la décision d’annuler le match entre le FC Sochaux et le Lille Olympique Sporting Club. Ni l’un ni l’autre ne sommes très contents. L’un parce qu’il a froid dans la région la plus sibérienne de France et l’autre parce qu’il doit remplacer une bonne retransmission par une série américaine.

C’est un joueur sochalien qui va annoncer le report du match au public. On a dû se dire que ça passerait mieux et on a misé sur cette abnégation qui est le propre du footeux, du militaire et de l’électeur de DLR ou du FDG. L’annonce sera quand même sifflée et huée, autant qu’un plan d’austérité dans les rues d’Athènes. C’est que les supporteurs, comme les Grecs, ont bien compris qu’on se moquait d’eux.
Une partie du terrain était gelée et dangereuse pour les joueurs. Nous aurions aimé qu’on ait autant de souci pour la santé des supporteurs. Celle des Lillois, qui ont traversé la France sur des routes plus périlleuses que d’habitude et les Sochaliens, qui ont parfois pris la route depuis Besançon, comme l’un de nous deux.

Il était certain à 90 % que la température ambiante ne permettrait pas la tenue du match dans des conditions adéquates. Pourtant, les autorités locales, président de club et collectivités ont suivi à la lettre les recommandations de la Ligue professionnelle de football. Celle-ci, qui n’avait pas de mots assez durs pour les « clubs irresponsables qui fausseraient le championnat en n’investissant pas dans des systèmes de chauffage de la pelouse ». Nous le revoyons encore, le sémillant Thiriez[1. Président de la Ligue professionnelle de football], avec son ton d’avocat de partie civile, menaçant ceux qui ne se mettraient pas fissa aux normes. Comme un petit Fillon, il avait, avec le renfort de toute les éditocrates de la presse sportive, les Saccomano, Praud et consorts, présenté l’Allemagne comme le paradis des agences de notation, des pelouses chauffées et des matches jamais annulés.

Pourquoi nous sommes-nous alors souvenus de Christine Lagarde, du temps qu’elle était ministre des Finances et qu’en bonne Marie-Antoinette du développement durable, elle nous demandait de mettre des pulls pour économiser le chauffage ? Ca dérange pas le gouvernement du Grenelle de l’environnement que l’on dépense pour chauffer des pelouses qui n’ont rien demandé ? Le plus drôle, c’est qu’il y a vingt ans, on ne nous aurait pas enquiquinés avec des systèmes de chauffage coûteux et gaspilleurs d’énergie. On aurait annulé le match depuis trois jours et peut-être même reporté toute la journée de championnat.

Mais la Ligue professionnelle de foot, les présidents de clubs, ont un nouveau boss. Qui ne plaisante pas. Celui qui paie. La Télé. Canal + depuis vingt ans, Al-Jazira demain ! Al-Jazira, c’est la chaîne d’une civilisation qui en vaut une autre, ou pas ? Faut pas bouleverser les programmes de ces nouveaux maîtres du foot. Ils en sont même à se permettre des pressions de plus en plus insistantes pour modifier les lois du jeu, et notamment imposer le vidéo-arbitrage, beaucoup plus télégénique à leur goût. Pour l’instant, Platoche et quelques grandes gloires du foot authentique résistent, mais ça ressemble de plus en plus à Fort-Alamo ou à un match Brésil-Azerbaïdjan vu du côté azéri.
Voilà donc où nous en sommes. Les dirigeants du foot sont devenus les larbins des chaînes de télé sous prétexte qu’elles leur permettent de payer et d’échanger des joueurs à coups de millions. Voyez-vous, nous ne serions pas fâchés qu’il y ait un peu moins de pognon dans le foot. Que ces joueurs soient payés raisonnablement, qu’ils ne se comportent plus en divas ni en mercenaires. Nous sommes naïfs, sans doute. Mais moins pessimistes que nous en avons l’air.

La crise est là et la crise, dans le foot comme pour les Etats, c’est l’ordalie, le jugement dernier, l’apocalypse selon Sainte-Débine. En Espagne et en Angleterre, l’économie du foot est assise sur une montagne de dettes et la faillite guette comme ces avant-centres opportunistes qu’on appelle « les renards des surfaces ». Le développement du streaming, qui permet de partager son abonnement et d’inviter des copains du monde entier à voir le même match, va bientôt faire exploser la bulle financière indécente des sommes versées au nom des droits de retransmission.
Que le château de cartes s’effondre et les mercenaires reviendront au chaud à la maison. Canal + et Al-Jazira ne verront plus d’intérêt à investir autant et laisseront tomber Maître Thiriez comme une vieille chaussette.

A cet instant, lui et les présidents de clubs devront bien se retourner vers ceux qui auraient toujours dû demeurer leurs patrons, ceux qui paient pour voir le match au stade et qui sont dépositaires de l’âme d’une équipe : les supporteurs. On cessera alors de les faire passer pour des hooligans en puissance, de les considérer comme juste bons à acheter le dernier mug estampillé Pastore ou Lucho et on retrouvera la saine complicité qui régnait autrefois entre joueurs et spectateurs. Vous voulez qu’on vous dise ? Eh bien, vivement la faillite !

SOS Racisme : Touche pas à mon spot !

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Comment raconter le dernier spot de SOS Racisme et surtout qu’en penser ? Le résumé tout d’abord : une jeune institutrice vigilante et citoyenne, à la recherche de l’amour via un site de rencontre, écourte pour le moins impoliment deux rendez-vous. Le prétexte ? Le premier de ses amoureux en puissance lui déclare naïvement, le monstre, qu’il ne votera pas aux prochaines élections pour cause de foot. Le second, pire monstre encore, quant à lui se rendra bien aux urnes mais pour soutenir le Front National ! Enfer et ténèbres!

La jeune femme, qu’on présume engagée politiquement quoique pas forcément à l’UMP, n’écoutant que son dégoût devant la bête immonde, s’enfuit courageusement sans tenter la moindre ébauche de discussion avec les deux mauvais citoyens qu’elle laisse plantés seuls à la terrasse d’un café. Manifestement, l’addition c’est pour eux, la conscience citoyenne n’a que faire de la discussion et ne se risque pas à offrir un verre à la bête de l’apocalypse. La leçon : « trop de fachos tue la libido ».

Étrange défense de la citoyenneté que cette jeune institutrice « consciente » refusant le débat, plus étrange même de ravaler l’abstinent des isoloirs, pourtant noir de peau, au fascisme. A ce compte-là, en multipliant les abstentionnistes, près de 15%, et les intentions de vote pour Marine Le Pen, puisque cela ne fait aucun doute la fille de Jean-Marie est au moins fasciste, la droite dure culminera à l’approche des 40% au premier tour. Bref, la France est à l’aube d’une nouvelle vague brune, ou blonde en l’occurrence. Peut-être faudrait-il en ce cas annuler les élections afin d’éviter le plébiscite nazi ? Ou interdire le Front National ? Ou encore rendre obligatoire le vote socialiste ? En implicite SOS Racisme, dont Baudrillard nous disait déjà il y a quelques temps que cette association – à l’instar de SOS Baleines avec les cétacés – avait vocation à sauver le racisme, ne nous laisse guère d’autre choix que de recourir à des mesures de salut public, dussent-elles être expéditives…

Notons cependant que le spot a été retiré par son utilisateur et qu’il n’est plus disponible que sur le site du Nouvel Obs. Les « Potes » auraient-ils pris conscience de son absurdité ? A moins que nous puissions tirer une autre conclusion de ce petit monument de la bienpensance la plus crasse : entre le black fan de foot et le blanc-bec nazillon, seule la jeune institutrice semble capable de voter « juste ».

La vision du monde de SOS Racisme partagée entre un noir con et un blanc facho, nous oblige à cette morale : seule une femme peut désormais nous sauver… Comprenne qui pourra… En attendant, le débat démocratique se porte comme un charme. Dormez, tout va bien…


Le NON des gens : Trop de fachos, moins de… par SOSRACISME2012

Le procès d’Altan Hayir

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Photo : Stéfan

On avait sûrement calomnié Altan Hayir. Car, sans avoir rien fait de ce qu’il considérait être mal, il reçut un matin une injonction de justice. L’espace d’un instant, lorsqu’il ouvrit le pli le convoquant au tribunal, il sua sang et eau, se demandant si le restaurant grec, dont il était le propriétaire, le chef et le serveur, aurait commis quelque infraction contre l’hygiène et la réglementation. Pas le moindre kebab à la salmonelle, ni mort ni malade : rien. Tout juste l’accusation d’avoir nié le génocide arménien de 1915. « Drôle d’engeance, songea-t-il. Pire que les Kurdes ! »

Sur le moment, Altan Hayir ne songea pas même à prendre un avocat. Pourquoi se défendre, puisqu’il n’avait rien fait ? Il avait beau se torturer la tête, sa mémoire restait floue sur les prétendus agissements dont on l’accusait. À peine se souvenait-il d’avoir participé un jour à une manifestation pour contester le génocide de 1915. Emporté par l’excitation du moment, il avait même apposé dans son restaurant un tract expliquant comment les Arméniens prenaient un malin plaisir à se précipiter pour attraper au vol des balles perdues. Il ne mentait pas– ce n’est pas le genre de la maison.

La preuve : le tract était encore affiché, là, au-dessus de la caisse enregistreuse. Puis, sur les conseils de la Fédération nationale des restaurateurs turcs de France, il se ravisa et accepta d’être représenté lors de sa comparution par Otto Mann, avocat un tantinet byzantin, c’est-à-dire relativement efficace. Me Mann prépara son client à l’audience : « Surtout, tu ne dis rien.Tu te tais… Plutôt sauce blanche pour le döner… Et il ne faut rien dire sur les Arméniens… Oui, mais la vérité, tu te la gardes pour toi… Pas beaucoup de piment, juste un peu… Mais il ne faut rien dire : tu dois me laisser parler…Une bière, je vais prendre une bière… »[access capability= »lire_inedits »]

Quand le jour de l’audience advint, Altan Hayir eut beaucoup de mal à ne pas sortir de sa réserve. Il voulait crier à la face du monde que les propos de ses accusateurs n’étaient pas conformes à la vérité. Pendant que l’avocat des parties civiles parlait, il se pencha vers son avocat pour lui dire : « Ils disent que je suis négationniste. Mais comme ils négationnent mon négationnisme, alors ils sont négationnistes au carré. C’est bien pire, non ? » Me Mann ne répondit pas. Et Altan Hayir revint à ses pensées anatoliennes. En Turquie, ça ne se passerait pas comme ça : à peine ses accusateurs auraient-ils évoqué le satané « génocide arménien » qu’on leur aurait joué un remake de Midnight Express. Au gnouf, eau et pain sec, avec la bénédiction d’Erdogan. Puis des pensées plus ordinaires l’accaparèrent : fallait-il qu’il change le nom de son établissement ? Depuis le temps que durait la crise grecque, s’appeler « Thessaloniki » n’était-il pas un brin suicidaire ? On lui avait suggéré : « Mac Döner ». Ça sonnait rêve américain avec sauce blanche ou sauce rouge – le choix du client est important. Me Mann se leva et, comme il n’était guère prolixe, il se contenta de saluer courtoisement les parties civiles et le ministère public avant d’opposer une « question prioritaire de constitutionnalité ».

Tous se regardèrent, interloqués. Dans la salle, un silence composé de doute et de perplexité bruissait, quand Me Mann expliqua que le fondement juridique sur lequel comparaissait son client contrevenait à l’article 34 de la Loi fondamentale. En clair, la Constitution de la Ve République avait prévu que le législateur puisse à peu près faire tout, sauf reconnaître un fait historique, comme la loi du 29 janvier 2001 l’avait fait au sujet du génocide arménien. Ce que Me Mann avançait, c’est que l’article unique de cette loi (« La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915 ») était proprement anticonstitutionnel et que – ni vu, ni connu, je t’embrouille – le « brave » Altan Hayir, dont on apprit qu’il faisait « la meilleure cuisine grecque de France et ouvrait très tard », ne méritait pas un instant d’être distrait de ses fourneaux. Le président du tribunal fit une moue dédaigneuse. Puis, après avoir échangé quelques mots avec ses assesseurs, ordonna le renvoi. La Cour de cassation fut saisie. Elle n’y trouva rien à redire et abandonna au libre examen du Conseil constitutionnel l’épineux cas d’Altan Hayir.

C’est à ce moment précis que l’opinion publique commença à s’intéresser aux démêlés judiciaires de M. Hayir. Son estaminet ne désemplissait pas : personne ne venait goûter sa cuisine aux moeurs grecques. Caméras, micros, stylos s’empilaient : on voulait savoir qui était le négationniste le plus recherché de France. Ivan Rioufol fit le déplacement et consacra un article aux « dangers de l’islamisme turc rampant », suivi d’Éric Zemmour qui déplorait la disparition en France de « restaurants catholiques », où l’on « mangeait, pas cher, des hosties croustillantes à souhait tout en s’abreuvant d’une eau bénite de première bourre », hélas colonisés depuis « avec l’aval de Bruxelles, par des hordes mahométanes assez négationnistes ». Chez Causeur, Élisabeth Lévy n’en disait pas moins, en titrant son édito du mois de mai 2015 par un cinglant : « Les Turcs sont-ils des Arabes comme les autres ? » À Libération, on titra sobrement sur l’ « homme döner ». Au Canard enchaîné, on fuma un peu plus de moquette que d’habitude pour tenter un « La tête de Turc est un homme döner qu’est bab ». France 2 invita sur le plateau du 20 heures un spécialiste de la liberté d’expression, Me Richard Malka, pour répondre à la question qui taraudait le pays : le régime turc est-il préférable à celui du Dr Dukan ? Bernard-Henri Lévy consacra un paragraphe de son « Bloc-Notes » du Point au génocide arménien, nous démontrant par là-même qu’il n’est pas donné à tout le monde d’être François Mauriac. Sur les ondes d’Europe 1, Alexandre Adler évoqua les implications azerbaïdjanaises de la question, sans que personne ne pipât mot à ce qu’il racontait. Philippe Cohen signa, pour Marianne, un excellent papier où il démontrait que l’affaire Altan Hayir ne se serait pas produite si la France était sortie de l’euro. Chez Mediapart, Edwy Plenel se fendit d’un édito mêlant le négationnisme du génocide arménien à l’affaire Karachi, et finissant par une attaque en règle contre Nicolas Sarkozy qui, « pour son second quinquennat, met à sa botte tous les médias français et turcs, à l’exception notoire de Mediapart ».

N’empêche que la France retenait son souffle et qu’il avait fallu se frayer un chemin parmi la foule venue soutenir ou exécrer Altan Hayir, lorsque le tribunal rendit son verdict. Solennel, le président se leva et lut la réponse qu’avait donnée le Conseil constitutionnel à la question prioritaire de constitutionnalité : « Le Conseil constitutionnel déclare la Loi du 29 janvier 2001 portant reconnaissance du génocide arménien non conforme à la Loi fondamentale. » C’était tout. Point barre. Altan Hayir était relaxé. Sur le perron du Palais de justice, chacun y allait de son commentaire. Les parties civiles entendaient porter l’affaire plus haut, plus loin  « Nous irons à Strasbourg, à la Cour européenne des droits de l’Homme. » Superbe et un temps éloigné de son avocat, Altan Hayir put déclarer brièvement au micro de BFM : « C’est pas ma faute, mais je négationne rien du tout : j’ai toujours dit que les Arméniens étaient des cons. » Personne ne songea à coller à ce pauvre type un bourre-pif mérité. Puisqu’une loi imbécile lui permettait désormais, contre toute décence, de dire n’importe quoi.[/access]

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Les Palestiniens réconciliés ? Pas si vite

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Photo : MATEUS_27:24&25

« Les mouvements rivaux du Fatah et du Hamas se sont entendus sur la formation d’un cabinet de transition dirigé par Mahmoud Abbas, chargé de superviser la tenue d’élections », annonçait avant hier une dépêche de l’AFP. Quelques heures plus tard, la chaîne Al-Arabiya tempérait la nouvelle : certains leaders du Hamas à Gaza ont menacé de faire scission si jamais l’accord, conclu au Qatar entre Mahmoud Abbas, chef de l’Autorité palestinienne, et Khaled Mechaal, chef du bureau politique du mouvement, est appliqué. Ainsi, au clivage à peine résorbé entre Ramallah et Gaza, il faut maintenant en ajouter un autre, celui qui divise le Hamas entre les Gazaouis (le « Hamas de l’intérieur ») et le « Hamas de l’extérieur », hébergé jusqu’à très récemment à Damas et qui cherche aujourd’hui une nouvelle terre d’accueil. Loin d’être résolue, la question de l’union politique palestinienne a été simplement déplacée.

Comme tous les acteurs politiques de la région, le Hamas peine à se repositionner dans son nouvel environnement régional qui exige de réexaminer ses alliances et de repenser sa stratégie. Pour le mouvement islamiste palestinien, à l’euphorie qui a suivi la chute de Moubarak et la poussée des Frères musulmans en Egypte, a succédé l’angoisse engendrée par l’effondrement du régime syrien. Or, ce basculement majeur n’a pas produit le même effet sur le « Hamas de l’extérieur » que sur le « Hamas de l’intérieur ». Pour Khaled Mechaal, les événements en Syrie sont une triple catastrophe personnelle, politique et stratégique. Il s’est personnellement vu obligé de quitter la Syrie après de longues années. Sur le plan politique, ses hôtes, en lui présentant la facture pour l’asile qu’ils lui ont accordé, ont mis Mechaal devant un choix terrible. Assad a demandé à son protégé une déclaration de soutien à la hauteur de l’allégeance faite par un autre client du régime, le Hezbollah libanais. Sauf que le Hamas est, au fond, la branche palestinienne des Frères musulmans, et donc religieusement et culturellement plus proche des Sunnites massacrés de Hama et Homs que de leurs bourreaux alaouites. Mechaal a essayé de satisfaire tout le monde pour finalement perdre sur tous les tableaux. Les Syriens lui ont montré la porte de sortie et, plus embêtant encore, l’Iran n’a pas vu d’un bon œil les tergiversations du mouvement qu’il finance à hauteur de 300 millions de dollars par an.

En revanche, pour Ismaïl Haniyeh, Mahmoud Zahar et les autres dirigeants du Hamas à Gaza, l’équation géostratégique se présente autrement. Contrairement à Mechaal, qui n’a jamais fait de politique et limite ses responsabilités à la gestion d’une sorte d’« ONG terroriste », les dirigeants gazaouis ont participé aux élections législatives et gèrent tant bien que mal un petit Etat depuis six ans. La géographie joue aussi. Proche de l’Egypte et des Frères musulmans, le Hamas de Gaza est moins préoccupé par les soucis de la Syrie et se sent moins engagé vis-à-vis de la dynastie Assad. Vu de Gaza, le chaos en Egypte a sérieusement resserré le blocus imposé jusqu’à l’année dernière par Le Caire et Jérusalem, et le « no man’s land » dans le Sinaï arrange parfaitement les affaires du Hamas local. Plus globalement, les dirigeants du Hamas de l’intérieur estiment que la conjoncture régionale leur est favorable, avec le triomphe des mouvements islamistes un peu partout dans le monde arabe, sans oublier en Turquie. Ils estiment, comme beaucoup, que la Syrie suivra bientôt le même chemin. Selon eux, la branche palestinienne des Frères musulmans suit tout à fait ce mouvement.

Les conséquences de ces intérêts géopolitiques divergents sont multiples et la plus importante est que le Hamas de Gaza n’est nullement intéressé par la réconciliation avec Ramallah. Ainsi, pendant les négociations entre Khaled Mechaal et Mahmoud Abbas, les dirigeants gazaouis ont tout fait pour leur mettre des bâtons dans les roues, allant jusqu’à accuser le chef de leur bureau politique d’avoir fait trop de concessions. Par exemple au sujet de la stratégie vis-à-vis d’Israël, quand Khaled Mechaal a introduit la formule conciliatrice de « résistance populaire pacifique » pour essayer de trouver un compromis avec Ramallah, Mahmoud Zahar, l’un des principaux dirigeants du Hamas à Gaza, n’a pas hésité à le désavouer par ce mot cinglant : « La résistance armée aussi pouvait être populaire »

Pour le « Hamas de l’intérieur », la priorité est claire : consolider son pouvoir à Gaza puis l’étendre à l’ensemble des Palestiniens. Et puisque une alliance entre Israël et l’Autorité palestinienne – soutenue par la Jordanie – rend cet objectif impossible pour le moment, son but est d’affaiblir le Fatah voire de l’écarter de son hégémonie sur l’OLP pour devenir le seul représentant légitime du peuple palestinien.

Pour ce faire, le Hamas de Gaza cherche à renforcer sa légitimité en nouant des alliances régionales fondées sur la solidarité islamiste. Le curieux résultat de cette situation est une double politique étrangère. D’un côté, Ismaïl Haniyeh, chef du gouvernement du Hamas à Gaza, multiplie ses tournées régionales, visitant l’Égypte, le Soudan, la Turquie et la Tunisie, mais aussi le Qatar et l’Iran. De l’autre, Khaled Mechaal effectue un périple parallèle dans les capitales de la région. Tous deux tiennent un discours très différent et présentent des positions divergentes, notamment sur l’Iran, enjeu majeur de ces manœuvres diplomatiques. Fidèle à leur vision globale d’une « ligue sunnite », les Gazaouis œuvrent, comme les autres partis de la mouvance des Frères musulmans, pour l’édification d’une alliance régionale méfiante sinon carrément hostile envers la République islamique chiite. En plus de sa survie politique, Mechaal défend, lui, une stratégie politique plus pragmatique et plaide pour des relations privilégiées, voire une alliance, avec l’Iran. 


Aujourd’hui, le bras de fer entre les deux Hamas est donc ouvertement engagé. Khaled Mechaal a sans doute réussi à parvenir à un accord d’union nationale avec Mahmoud Abbas, mais ses adversaires gazaouis, il le sait bien, feront tout pour le torpiller. Il ne se fait d’ailleurs guère d’illusions sur son statut à Gaza : en annonçant récemment qu’il ne souhaitait pas se représenter aux élections de la direction du Hamas dans les prochains mois, il reconnaît n’avoir aucune chance face aux activistes de l’intérieur. Sa survie politique dépend donc de son carnet d’adresses régional et du réseau de relations qu’il a tissé avec différents régimes, notamment au Qatar.

Mais au-delà de ces manœuvres, il est difficile de mesurer l’impact que le changement régional aura sur la « rue palestinienne » en général et la « rue gazaouie » en particulier. Une chose est néanmoins claire, à Gaza comme à Ramallah ou Naplouse : les régimes arabes sont assez occupés par leurs problèmes internes et, pour le moment, se désengagent de la question palestinienne. Si Abbas et Mechaal sont parvenus à un accord, notamment par l’intermédiaire des Qataris, cela reflète moins un intérêt renouvelé pour le problème palestinien qu’une volonté de se concentrer sur les intérêts vitaux des monarchies de la péninsule arabique : les dossiers syrien et iranien.

Pour l’instant, les Palestiniens sont dans l’attente. Le printemps arabe n’a fait escale ni à Gaza ni en Cisjordanie, et l’intérêt porté par les Palestiniens au sort des autres sociétés arabes se limite pour le moment aux réseaux sociaux. De son côté, le reste du monde arabe a d’autres héros et d’autres chats à fouetter. Alors qu’il y à peine six mois, les Palestiniens accaparaient l’attention mondiale en lançant leur demande d’adhésion à l’ONU ne sont plus sur le devant de la scène. Est-ce vraiment le moment de se lancer dans une épreuve violente avec Israël ? Assad et Ahmadinejad apprécieraient sans doute. Le Caire et Washington beaucoup moins. Or, bien malin qui sait qui sera au pouvoir à Damas dans quelques mois et à Téhéran dans quelques années. Pourtant, peut-on élaborer une stratégie complètement dépendante de régimes susceptibles de disparaitre du jour au lendemain ? Les leçons du printemps arabe sont, sur ce point, très clairs. 25 ans après sa fondation, le Hamas se retrouve dans la situation du Fatah pendant la première Intifada : plutôt que d’hésiter entre la négociation et la lutte armée, il doit choisir ses alliés. Abandonné par l’URSS après son effondrement, Arafat s’était rabattu sur les Etats-Unis. Aujourd’hui, c’est au tour du Hamas, qui a misé sur l’axe Téhéran-Damas, de revoir sa copie.

Affaire Guéant : ce qu’a dit Letchimy

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Fallait-il pour les uns quitter la séance, faut-il pour les autres présenter des excuses ? Le mieux est de vous faire une opinion par vous-même, grâce aux vaillants sténographes de l’Assemblée Nationale, qui nous ont restitué l’intégralité de la question orale du député apparenté PS de Martinique à Claude Guéant :

« Nous savions que pour M. Guéant la distance entre immigration et invasion est totalement inexistante et qu’il peut savamment entretenir la confusion entre civilisation et régime politique. Ca n’est pas un dérapage, c’est une constante parfaitement volontaire. En clair, c’est un état d’esprit et c’est presque une croisade. M. Guéant vous déclarez du fond de votre abîme, sans remord ni regret, que toutes les civilisations ne se valent pas. Que certaines seraient plus avancées voire supérieures. »

« Non M. Guéant, ce n’est pas « du bon sens », c’est simplement une injure qui est faite à l’Homme. C’est une négation de la richesse des aventures humaines. C’est un attentat contre le concert des peuples, des cultures et des civilisations. Aucune civilisation ne détient l’apanage des ténèbres ou de l’auguste éclat. Aucun peuple n’a le monopole de la beauté, de la science du progrès ou de l’intelligence. Montaigne disait « chaque homme porte la forme entière d’une humaine condition ». J’y souscris. Mais vous, monsieur Guéant, vous privilégiez l’ombre. »
« Vous nous ramenez, jour après jour, à des idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et colonial. Le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? La barbarie de l’esclavage et de la colonisation, était-ce une mission civilisatrice ? »

« Il existe, M. le premier ministre, une France obscure qui cultive la nostalgie de cette époque, que vous tentez de récupérer sur les terres du FN [À ce moment-là, François Fillon se lève et part, suivi du gouvernement]. C’est un jeu dangereux et démagogique qui est inacceptable. Il existe une autre France, celle de Montaigne, de Condorcet, de Voltaire, de Césaire ou d’autres encore. Une France qui nous invite à la reconnaissance, que chaque homme… »[M. Letchimy est alors coupé par le président de l’Assemblée, Bernard Accoyer].

Voilà, c’est dit. Qu’ajouter ? Et bien deux petites choses

Primo, il ne suffit pas de succéder à Aimé Césaire à la mairie de Fort-de-France pour hériter de son talent.
Secundo, les ministres et députés UMP exagèrent d’avoir quitté si vite la séance : à cause de leur empressement à fustiger Letchimy, on ne saura jamais quelle était sa question…

Bouvard, Pécuchet et l’inégalité des civilisations

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Bouvard et Pécuchet par la troupe uppercut

Pécuchet, grâce au ciel, avait conservé un vieil habit de cérémonies à collet de velours, deux cravates blanches et des gants noirs. Bouvard mit sa redingote bleue, un gilet de nankin, des souliers de castor. Ils étaient fort émus quand ils traversèrent le village et arrivèrent à l’hôtel de la croix d’or. Comme il faisait une chaleur étouffante, ils s’installèrent à une table du fond, sous les galeries de bois latérales du premier étage, et commandèrent à boire. Bouvard, qui avait des goûts simples, demanda au garçon un gros vin du Languedoc, l’un de ces picrates ordinaires que l’on vend dans des flacons épais ornés de petites étoiles, et qui réjouissent le cœur de ceux qui ont l’estomac assez solide. Pécuchet, en revanche, voulant faire honneur à leurs retrouvailles, exigea ce que le comte de Faverges appelait jadis « une bouteille de derrière les fagots ». Il était prêt à ne pas regarder à la dépense. Le garçon ne se le fit pas dire, et lui ramena un Château Pétrus mis en bouteille sous l’Empire, dont il remplit son verre jusqu’au bord. Alors que Bouvard buvait en grimaçant comme un apache, Pécuchet savourait son nectar à petites gorgées gourmandes, avant de déclarer à son ami :

– Décidément, je ne vous comprendrais jamais. Pourquoi avoir, en ce jour béni, repris comme à l’habitude votre piquette ordinaire ?

– Mais enfin, mon cher, c’est parce qu’elle vaut bien la vôtre.

– Que voulez-vous dire par là ?

– Je veux dire, que mon vin est aussi bon que celui que vous buvez, et que vous n’avez pas le droit de dire le contraire.

– Vous voulez rire ? Je n’aurais pas le droit de dire que le mien est meilleur ?

– Non, pas le droit, car tous les vins se valent, puisqu’ils ont été faits par des hommes, lesquels, proclame l’article premier de la Déclaration des droits de notre grande Révolution, sont nés libres et égaux. Affirmer que les vins ne se valent pas suppose donc que ne se valent pas non plus ceux qui les ont fabriqués : c’est, en somme, renier les principes les plus incontestables et les plus sacrés, et affirmer que les hommes, comme les vins, sont inégaux entre eux. En déclarant un vin supérieur à un autre, vous insultez les droits de l’homme, vous pactisez avec la réaction, le Syllabus, l’obscurantisme. « Vous privilégiez l’ombre, vous nous ramenez jour après jour à ces idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration » .

– Pourtant, rétorqua Pécuchet, tout penaud, et qui commençait à craindre que son ami cessât de le prendre pour un vrai républicain, vous ne contesterez pas que son goût est plus agréable, plus subtil, plus délicat, que sais-je ?

– Bah, qu’est-ce donc que le goût ? Je vous dis que je préfère le mien, tout en sachant qu’il vaut le vôtre, ni plus, ni moins.

– Tout de même, vous ne me refuserez pas que mon Pétrus est plus pur ?

– Mais enfin, mon cher, « le régime nazi, si soucieux de purification, était-ce une civilisation ? »

– Je ne comprends rien à ce que vous dites, rétorqua Pécuchet, interloqué, et qui, pour se donner du cœur avala d’un trait ce qui restait dans son verre.

– Moi non plus, lui avoua Bouvard. Cela m’est venu comme ça. Mais ça ne change rien au problème. Dire qu’un vin est meilleur qu’un autre,
« C’est un jeu dangereux », qui consiste à flatter « une France obscure qui cultive la nostalgie de cette époque ».

– Mais quelle époque ?

– Allons, cessez de m’interrompre sans arrêt avec ces questions oiseuses. Ce que vous dites, très cher, « Ce n’est pas un dérapage. C’est une constante parfaitement volontaire. En clair, c’est un état d’esprit et c’est presque une croisade ». Comparer les vins, c’est pour moi « un recul historique ».

– Mais alors, s’enquit Pécuchet, honteux comme jamais, comment faire pour être un bon républicain ?

Bouvard se redressa, planta ses pouces dans les poches de son gilet de nankin, et son regard bleuâtre dans celui de son ami. «  Je ne vois que deux choses. Reconnaître que vous aviez tort, et accepter que nous échangions nos bouteilles. »

Un jour la démocratie viendra…

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Photo : http://www.ndf.fr

À 15 ans, et même à 20, la démocratie ne me faisait pas bander. Concevoir qu’une forme politique, quelle qu’elle fût, pût résoudre cette tragédie métaphysique qui s’appelle l’homme était au-dessus de mes forces. Peut-être est-on trop sérieux à cet âge-là, mais un gouvernement fondé sur l’accumulation des désirs d’une plèbe dont on connaît assez, pour la fréquenter tous les jours, la misère intérieure et l’appétit du ventre − quand ce n’est pas du bas-ventre − ne réjouit pas la glande pinéale. Si j’arrivais assez bien à comprendre, comme tout adolescent ou jeune homme, c’est-à-dire comme tout romantique, qu’un peuple ait pu se battre et mourir pour sa liberté, je n’admettais pas que la conclusion logique de cette grandiose révolte put être le régime parlementaro-présidentiel dans lequel l’affairiste Mitterrand disputait la palme de l’héroïsme au robotique Chirac. Non, vraiment, je n’y voyais rien à admirer, pas plus qu’à aimer. Enfant, déjà, j’avais peur de la petite main jaune qu’Harlem et ses potes voulaient nous coller au revers de l’anorak comme un symbole rituel. Elle figurait pour moi notre entrée dans ce monde de la démocratie, et j’aurais crevé plutôt que d’en être.

J’en avais déduit assez naturellement, et sans que ma culture familiale y soit étrangère, qu’il valait mieux devant le mal éternel choisir la meilleure part, c’est-à-dire celle de la gloire, de l’honneur et de la grandeur. Et à la notable exception de de Gaulle, dans l’histoire de ma France, ces trois-là n’étaient pas du côté des démocrates.[access capability= »lire_inedits »] Je voyais toujours, roulant dans le panier avec la tête du roi, l’idéal d’une immense nation qui avait dominé les peuples, les arts, les lois et les armes comme aucune autre. Oh, je n’étais pas féru de tyrannie ni de régime fort : au contraire, je disais après beaucoup d’autres que c’étaient la douceur et l’harmonie et la mesure françaises qui avaient disparu au matin sanglant de la République. Contrairement à Lancelot, je ne voulais pas monter dans la charrette−fût-ce pour sauver la dame Égalité.

Et puis j’ai grandi. Mon idéal ne s’est pas affaibli, au contraire, il a crû et la charité qu’il portait en lui dès la naissance a engendré une semence de liberté. Et j’ai peu à peu appris ce que le mot « démocratie » pouvait aussi signifier. Il n’y avait pas que l’abominable régime des partis, le jeu funeste des repus se disputant la dépouille d’une patrie départementalisée, cantonalisée, régionalisée, européanisée et, enfin, mondialisée ; il n’y avait pas seulement l’idéologie de la table rase des technocrates vaguement kantisés, mais aussi l’aspiration à une communauté libre et égalitaire − aspiration toujours déçue et jamais vaincue. Il y avait aussi un mouvement du destin qui portait la personne humaine à incandescence, jusqu’à un statut éminent qu’aucune société n’avait politiquement et aussi radicalement envisagé.

Reste une question, toujours la même depuis plus de deux siècles et toujours plus épineuse : comment expliquer que les deux siècles démocratiques aient été ceux de l’exploitation du travailleur, des guerres mondiales et de l’oppression de régimes totalitaires − les pires que l’humanité ait connus sans doute ?

La porte enfoncée par les révolutions donnait à la fois sur un sentier noble et escarpé et sur un boulevard de crime et de dévastation. Les moments historiques où nous avons choisi le sentier étroit sont rares : ils sont la grandeur de la démocratie − pour autant que l’on parvienne à la définir au moins à grands traits. Cette idée qui a changé la face du monde a enfanté l’abomination − elle mène Hitler au pouvoir, chose impensable dans l’Empire germanique antérieur − comme la plus haute justice − la Déclaration des droits de l’homme de 1948, par exemple.
On peut défier les dieux, mais au risque du chaos, disaient les Anciens. Le tort de la modernité aura été d’ignorer cette leçon. Son génie aura été d’en affronter les conséquences.

La démocratie que nous continuons d’appeler de nos vœux, et dont quelques signaux nous font croire qu’elle peut exister, n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’on désigne par ce mot. Serait-ce d’élire son président au suffrage universel ? Les lois de séparation de 1905 ? Mille exemples de régimes étrangers prouvent le contraire. Couper la tête du roi ? Encore une fois, l’inverse se voit juste derrière nos frontières. Serait-ce la relativité des croyances et des opinions ? Non, mille fois non, et combien de lois de la République s’y opposent ?
Alors quoi ? L’égalité des classes devant l’impôt : certainement. L’égalité de tous les citoyens devant la loi : oui, mille fois oui. La liberté d’entreprendre : vraisemblablement. C’est donc que la démocratie, c’est d’abord l’idée de justice, mais de justice véritable, c’est-à-dire ordonnée, donc référée à une autorité supérieure − qui peut être une croyance ou une foi, mais qui doit sa dignité particulière à son accord constant avec la raison.

Seulement, il arrive que la raison, laissée à elle-même, vacille et se retourne contre l’homme − particulièrement quand elle est identifiée à la seule science comme ce fut le cas aux XIXe et XXe siècles. Ou encore quand elle se résout en formules économiques. Ou encore quand il est admis qu’elle se répande par la force. Raison, que de crimes on a commis en ton nom ! C’est ici que le chaos menace. C’est ici qu’il faut nécessairement en appeler à quelque chose de supérieur, sur lequel aucun accord général n’a été trouvé en deux cents ans. Et sur la possibilité duquel les doutes s’accroissent chaque jour.

En réalité, contrairement à la vulgate qui veut que la démocratie soit le régime de la différence et des opinions diverses, il est de plus en plus évident que cette belle idée réclame, pour se construire et se poursuivre, une unité de civilisation. Les Suisses nous en administrent la preuve depuis cinq cents ans et nous refusons de l’admettre. Aussi, au temps du métissage et des France « diverses », il est patent que les jours de la démocratie sont comptés. Elle reste une espérance.[/access]

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Saint Valentin : autres temps, autres mœurs

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La Saint Valentin approche, et nous sommes déjà nombreux à nous demander comment ne pas fêter cet événement. Est-il encore possible d’échapper à cette fête commerciale dégradante ?

Je me souviens que, sous Tibère, la passion amoureuse était considérée comme une sale manie de prostituée. D’une manière générale, la réciprocité sentimentale n’avait aucun sens. Elle était punie d’exil, à la différence du viol. Le viol était admis, à condition toutefois que le violeur s’attaque à une personne de statut inférieur. Une femme violée s’apercevant que son violeur n’était autre que son mari se dépêchait de le lui faire savoir : après l’avoir extirpée de l’obscure remise où la femme attendait son sort, le mari vérifiait ses dires à la lumière du jour. Si la chose était avérée, ils se félicitaient de cette coïncidence, et tout rentrait dans l’ordre aussitôt.

Nous avons parcouru un certain chemin depuis que Terence a fait de cette situation violente une comédie légère. Il en irait tout autrement aujourd’hui. Les retrouvailles du violeur et de son épouse ne sauraient constituer, à nos yeux, une fin heureuse. Il reste que Tibère nous apprend quelque chose de nous-mêmes. La réciprocité des sentiments peut toujours nous enchanter – il est certain qu’elle est très agréable – elle n’en est pas moins datée et, dans le fond, tout aussi bizarre.

Guéant, la gauche et Lévi-Strauss

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Photo : Anastasiy Safari

Claude Guéant aurait donc affirmé que « les civilisations ne se valent pas ». Au-delà des polémiques passionnées qui reproduisent le sempiternel même schéma d’indignation, intéressons-nous au propos lui-même et posons franchement la question de la hiérarchie civilisationnelle. Car qui dit hiérarchie, dit des plus et des moins. A contrario, qui conteste cette hiérarchie, promeut un certain relativisme axiologique.

Penchons-nous donc sur la nôtre, de civilisation. Nous créons des hôpitaux et des services de recherche qui parviennent à greffer des mains. D’autres les coupent. Nos femmes se battent rationnellement pour accéder en toute égalité à des emplois intéressants. D’autres les voilent et les cachent chez eux. Dialectique perverse et arbitraire, me direz-vous. Inversement, le relativisme historique, nuance tout événement étranger gênant par l’argument « des moeurs étrangères » mais rapporte tout fait intérieur à une défaillance systémique de notre civilisation. Dialectique faussée du Même et de l’autre, bien connue depuis le sophiste de Platon, mais fort mal exploitée. C’est toujours notre civilisation qui prend pour les autres. Auto-flagellation permanente sur l’esclavagisme, le nazisme, l’extermination des indiens d’Amérique, le colonialisme, le capitalisme… Tous les -ismes nous sont accordés. Mais pas pour les autres : l’islamisme ne se réduit pas au -isme, nous explique-t-on, puisqu’il est si divers…

Ce relativisme civilisationnel n’est permis que dans une civilisation qui a conquis, dans la douleur, sa liberté et ses lumières. Cette grande vague d’auto-critique qui a abouti à la Révolution française puis aux multiples secousses intellectuelles et morales qui lui sont succédé, nous différencie radicalement de toute autre civilisation. Et nous accorde le droit, notamment avec l’instauration de la charte des Droits de l’homme, de jauger du degré d’humanité des autres civilisations. Non pas pour les fondre dans un même moule, mais pour partager avec elles cet élan universel vers un « mieux-vivre ».

Je rappelle que Claude Lévi-Strauss, au fait des question de civilisations, ne se pâmait pas dans un nivellement géographique et historique des valeurs. Contempteur de l’ethnocentrisme propre à toute civilisation dans sa conférence de 1952 à l’UNESCO, il prononce vingt ans plus tard une autre allocution, Race et histoire, affirmant ne se sentir « nullement coupable de placer une manière de vivre ou de penser au-dessus des autres. (…) Cela peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou communauté se conservent… ».

Peut-on suspecter Claude Lévi-Strauss de suprématisme ou dérive de « frontnationaliste »[1. Une expression chérie par le Parti Socialiste.]? Non. Car il démontre que la civilisation européenne doit se comprendre comme une civilisation parmi d’autres, qui peut être défendue comme les autres. Sans la volonté de faire de son propre mode de vie un paadigme généralisable à l’ensemble de l’humanité, il ne sert plus à rien de promouvoir le dynamisme culturel, le désir de s’améliorer et de rendre les autres meilleurs. De surcroît, en refusant cette volonté de « mieux vivre », nous ne nous mettons plus en capacité d’accueillir les populations étrangères attirées par notre civilisation, ni de leur proposer un véritable projet de société.

D’aucuns regrettent que notre civilisation n’ai pas été défendue par nos gouvernants, notamment les commentateurs politiques soucieux de la question chrétienne. Lorsqu’on regarde ce qui a été fait sur le travail le dimanche, l’éthique personelle et collective, le sens du bien commun, voire l’inscription des racines chrétiennes dans la Constitution européenne, il est évident que le quinquennat qui s’est écoulé ne semble pas avoir défendu concrètement ce qu’il prône verbalement. C’est là toute l’ambiguïté avec laquelle jouent les extrêmes : « ils parlent, mais nous on agit ». À moins qu’un jour, les actes se joignent aux paroles…

Contador : trop dur, trop tard

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Photo : scarlatti2004

Un an et demi après la fin du Tour de France 2010, à la suite du contrôle antidopage effectué le 21 juillet 2010, qui avait révélé des traces infinitésimales de clenbutérol[1. Une substance active à l’origine d’usage vétérinaire, prescrite pour les affections broncho-pulmonaires spastiques chez le cheval de course.] dans ses urines, Alberto Contador, triple vainqueur du Tour de France (2007, 2009, 2010), double vainqueur du Giro (2008, 2011) et vainqueur du Tour D’Espagne (2008) a été déclaré coupable de dopage par le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) hier. Le champion espagnol est suspendu deux ans avec effet rétroactif au 25 janvier 2011, moins la période de suspension provisoire qu’il a purgée en 2010 et 2011 (5 mois et 19 jours). Il perd le bénéfice de sa victoire du Tour de France 2010 ainsi que tous ses succès acquis entre temps. Andy Schleck, arrivé second du Tour de France 2010, devrait en être prochainement déclaré vainqueur.

« La suspension devrait prendre fin le 5 août 2012 », précise le TAS.
Bien qu’il reste à Alberto Contador un délai de trente jours pour déposer un recours en conformité auprès du Tribunal fédéral suisse, il paraît improbable de voir l’Espagnol sur la ligne de départ du Tour de France 2012. Contador avait d’abord été acquitté en première instance par la fédération espagnole en février 2011. Puis le coureur était venu plaider sa cause devant le TAS fin novembre à Lausanne. Concluant que les scénarios de la contamination de la viande et de la transfusion sanguine, étaient théoriquement plausibles mais inaptes à expliquer un contrôle antidopage positif, les trois juges du TAS ont conclu[2. En s’appuyant sur l’avis de la formation arbitrale et sur les preuves produites.] que la présence de clenbutérol a été probablement causée par l’ingestion de suppléments nutritifs contaminés. Le TAS a ainsi appliqué avec une sévérité roide le règlement en ignorant les arguments du coureur espagnol qui a toujours plaidé la contamination alimentaire.

Présent au Tour du Qatar, Eddy Merckx, l’un des cinq coureurs à avoir gagné les trois grands tours dans sa carrière (Tour de France, Giro, Vuelta) s’est montré très affecté par cette décision : « J’aime trop le vélo… Je sais aussi quel champion est Contador. C’est une punition excessive par rapport à la dose trouvée, c’est une nouvelle fois le cyclisme qui trinque. C’est comme si on voulait tuer le vélo ? Je suis dégoûté ».
On ne peut qu’approuver les déclarations d’Eddy Merckx face à l’acharnement que subit le cyclisme de la part des instances comme le TAS ou l’AMA (Agence Mondiale Antidopage). On aimerait voir autant de diligence concernant le dopage dans le monde du football et du rugby, mais trop d’argent, d’intérêts financiers et politiques sont en jeu dans ces sports. On préfère donc frapper une nouvelle fois le vélo, ce sport populaire qui atteint parfois des sommets de lyrisme.

Il faut aussi souligner l’aberration ubuesque d’un jugement intervenant pratiquement deux ans après les faits reprochés, qui ont donc laissé courir Contador (hormis une parenthèse de 5 mois) pendant toute cette période. Ainsi, cette condamnation est absurde. Même le docteur Jean-Pierre de Mondenard, adversaire irréductible du dopage, explique : « On bouffe tous du clenbutérol ! Dans les laboratoires, il y a des traces de plastique partout, dans les solvants et même dans l’air ». Selon l’auteur de La Grande Imposture, «  Une récente étude sur les députés européens a montré que leur corps contenait de nombreuses substances toxiques à cause de ce qu’ils mangent. ». De surcroît, la quantité retrouvée dans les urines du coureur (0, 00000000005 gramme !) est si infime qu’elle appuie l’hypothèse d’une simple contamination. Alberto Contador a pu se doper mais les éléments du dossier dont disposent l’UCI et le TAS sont insuffisants.

Au vu de ces doutes, que l’on rende son palmarès et son honneur à Contador, qu’on le laisse courir et affronter ses adversaires dans le prochain Tour de France, surveillé, espérons-le, par des contrôles rigoureux mais aussi justes et respectueux des champions.
Car il faut rendre grâce au cyclisme combatif, noble et valeureux de toutes les figures qui composent ce qu’Olivier Dazat appelle joliment « l’honneur des champions »[3. Parmi lesquels Fausto Coppi, Gino Bartali, Louison Bobet, Bernard Hinault, Laurent Fignon, Greg Lemond, Roger De Vlaeminck, Eddy Merckx, Thomas Voeckler.].