On connaissait Jean-Pierre Raffarin, à l’époque où il était premier ministre, pour ses raffarinades, la plupart du temps aussi creuses qu’une sentence de Joseph Prudhomme ou un slogan de publicitaire fatigué. Nous sont restés ainsi en mémoire la « positive attitude » empruntée à Lorie, ce joyau de notre patrimoine musical mais aussi « Les jeunes sont destinés à devenir des adultes ». On se souvient aussi avec bonheur de cet axiome non euclidien : « Il vaut mieux pour Poitou-Charentes être au Nord du Sud qu’au Sud du Nord. » tout comme le très dadaïste « Si on met la voiture France à l’envers, nous n’aurons plus la capacité de rebondir. »
Pourtant, déjà à cette époque, pour qui savait prêter l’oreille, il y avait du tonton flingueur chez Raffarin comme lorsqu’il constatait, sourire aux lèvres : « Le tour de taille n’est pas un handicap au Sénat. »
Mais, il s’est surpassé hier matin sur France Info, gagnant haut la main sa place entre Bernard Blier et Lino Ventura autour de la table mythique de la cuisine audiardesque. Interrogé sur les propos de Claude Guéant, tout en s’insurgeant contre le mauvais procès, il a tout de même arrosé sévère avec « Il est tout de même meilleur ministre qu’ethnologue » et qu’il fallait éviter de caricaturer Levi-Strauss en ne confondant pas « Tristes tropiques et tristes tropismes. »
Alain Juppé, lui, a trouvé l’emploi du mot civilisation par Guéant « inadéquat ». Juppé, on aura beau dire, ce n’est pas le même genre d’humour.
Au temps – pas si lointain- du président Ben Ali, deux arguments contradictoires s’affrontaient sur le champ des idées pour tour à tour justifier ou délégitimer le régime autoritaire en place. D’un côté, les tenants du statu quo politique nous expliquaient doctement que l’absence de libertés publiques permettait d’endiguer le phénomène islamiste, politiquement étouffé mais toujours latent dans une société où le voile islamique a fait un retour en force depuis le 11 septembre. Leur insoutenable légèreté les faisait avaliser la violation quotidienne des droits civils et politiques les plus élémentaires au nom d’une transition devenue état d’exception permanent. Comme l’URSS attendant le grand soir des libertés réelles, les jurisconsultes du benalisme prônaient donc la coercition au nom des Lumières.
De l’autre, l’opposition anti-Ben Ali rétorquait que cette vieille rhétorique n’avait plus raison d’être au XXIe siècle, que la servitude (plus ou moins) volontaire nourrissait justement un ressentiment propice à tous les extrêmes, comme en témoignait le démantèlement intermittent de cellules salafistes dans ce pays réputé pour son islam plutôt paisible. En somme, Ben Ali meilleur allié – à long terme- des islamistes était le credo de l’opposition laïque.
L’ennui, c’est que personne n’a tort. Ou, plus précisément, que tout le monde a (un peu) raison. Le triomphe du parti Ennahda lors de l’élection de l’Assemblée Constituante, s’il n’atteint pas les sommets du vote islamiste égyptien, plaide en effet pour les deux théories, qui s’avèrent finalement tout à fait conciliables. Les défenseurs infatigables du régime Ben Ali comme les parangons de la démocratisation miracle se retrouvent Gros-jean comme devant face à une Tunisie qu’ils connaissent mal, pour avoir trop frayé dans la très chic banlieue nord de Tunis et sur les plages d’Hammamet.
Or, l’irruption brutale d’institutions démocratiques met l’ensemble des acteurs politiques devant des responsabilités pas toujours évidentes à assumer.
Ainsi des islamistes confrontés au cadeau empoisonné du pouvoir dans une période de crise économique et un climat post-révolutionnaire, le tout nappé d’une image sulfureuse peu prompte à attirer des millions de touristes, comme l’exigeraient les besoins du pays. Mais pour les citoyens ordinaires, les militants des partis légalisés et les blogueurs revenus du front anti-autoritaire, le chemin est aussi pavé d’embûches. Non que l’élite qui forme la « société civile » ait tout à découvrir, tant s’en faut avec les progrès des chaînes satellitaires, la mondialisation de l’information et l’uniformisation des modes de pensée qui en découle. Simplement, pour qui n’a jamais vécu dans un environnement politique pluraliste, rompre avec le paternalisme dorlotant de cinquante ans de bourguibo-benalisme demande un sacré travail sur soi. Passer de l’ingestion de nourriture prédigérée à la mastication ne va pas forcément de soi : aujourd’hui, tout doit faire débat en Tunisie, des nominations officielles au prix du pain, en passant par les grandes orientations diplomatiques et des questions symboliques aussi sensibles que la place du niqab dans les universités ou le statut dévolu à la femme. Songez-y : l’obsession de la séparation des pouvoirs et de la transparence de l’information vaut même à Edwy Plenel d’être invité par l’opposition laïque en quête d’un prophète de la démocratie 2.0 !
S’agissant d’un dossier bien plus lourd, prenons l’exemple de l’affaire syrienne. Conformément à sa politique étrangère islamo-droit de l’hommiste, le cabinet Jebali a toujours refusé de reconnaître le régime de Damas et, sans autre forme de politesse, vient d’expulser l’ambassadeur syrien à Tunis pour protester contre la répression de l’insurrection armée. Les gouvernants tunisiens se souviennent certainement du massacre de Hama, dont on commémore cette semaine les trente ans, et des 20 000 morts du pilonnage par l’armée de Hafez et Rifaat al-Assad de la quatrième ville de Syrie, alors en proie à un soulèvement islamiste. A Tunis, la décision d’expulsion ne fait pas l’unanimité et ouvre un débat qui oppose les deux positions antagonistes citées plus haut. Car en se montrant encore plus ferme que les Etats-Unis et la France, le gouvernement tunisien emboîte le pas à son parrain qatari, ce qui fait dire au quotidien La Presse : « tout se passe comme si la décision tunisienne aurait été soufflée, voire imposée de l’extérieur (…) Il est en effet surprenant de rompre les relations avec la Syrie en signe de soutien à la révolution syrienne et de ne point le faire avec l’Arabie Saoudite [qui abrite Ben Ali et refuse de l’extrader] ». A l’intérieur du paysage politique tunisien, le parti d’opposition néo-communiste Ettajdid réagit assez finement à l’empressement des responsables tunisiens à expulser le représentant d’un Etat souverain : « tout en condamnant fermement la répression sanglante infligée au peuple syrien frère (…) [Ettajdid] exprime sa surprise vis-à-vis de cette décision hâtive et irréfléchie qui ne prend pas en considération la complexité de la situation au Moyen-Orient et les risques de l’internationalisation du conflit, que visent à créer certaines parties arabes et du Golfe plus particulièrement ». On ne saurait mieux fustiger la mainmise du Qatar sur les décisions supposément souveraines de ses alliés tunisiens.
Vous me direz, ces dissonances sont on ne peut plus triviales et saines dans une démocratie, fût-elle balbutiante. Justement, ce que révèle ce concerto à deux voix, c’est la difficulté d’institutionnaliser la révolution. Le mouvement socio-politique de l’an dernier s’est construit contre un ennemi commun clairement identifié : le système Ben Ali. Une fois le tyran et sa clique ploutocratique déchus, le plus délicat reste à faire : non pas s’atteler au state building à la Fukuyama, puisque l’Etat tunisien moderne remonte au XIXe siècle, mais construire une société démocratique fondée sur la libre et pacifique confrontation des opinions. Et le dossier syrien de faire écho à la conscience révolutionnaire tunisienne : les arguments d’Assad sont grosso modo les mêmes que ceux utilisés naguère par la caste Ben Ali, avec un risque de guerre civile accru du fait de la nature multiconfessionnelle du pays.
Du point de vue d’un insurgé tunisien devenu apprenti démocrate, deux considérations antithétiques s’affrontent, la position d’Ettajdid exprimant une sorte d’entre-deux. Le respect de l’ordre interétatique voudrait en effet que la défense des grands principes démocratiques n’empiète pas sur la souveraineté des Etats, aussi contestables soient leurs dirigeants et condamnable leurs politiques. Tel est le leitmotiv de la Chine et de la Russie, qui, nous vous le concéderons sans peine, ne sont pas des archétypes d’Etat de droit. En gros, c’est la position du quotidien La Presse qui aura désormais du mal à reprocher quoique ce soit à la France ou aux autres pays accusés de complaisance avec la Tunisie de Ben Ali.
A contrario, une antienne abstraitement universaliste exige l’internationalisation immédiate du conflit syrien à des fins officiellement humanitaires. C’est la position du président Marzouki et du gouvernement à majorité islamiste, notablement influencé par la Turquie néo-ottomane d’Erdogan. Le débordement de la situation syrienne sur la Tunisie montre bien que si on ne badine pas avec la démocratie, devenue l’impératif catégorique de notre temps jusqu’en pays arabe, entre son invocation magique et sa mise en pratique, se glisse l’abîme de tous les possibles…
Prenez un pays d’à peine plus de 9000 kilomètres carrés, toujours déchiré par une ligne verte. Ajoutez-y d’importantes quantités de gaz naturel fraîchement découvertes au large de ses côtes, saupoudrez-le d’une rivalité avec la Turquie, de négociations en cours, puis propulsez-le à la tête de l’Union Européenne. Mélangez bien. Vous obtenez la situation inédite de la République de Chypre en 2012. La partie grecque de l’île, Etat-membre depuis 2004, prendra le 1er juillet 2012 la présidence tournante de l’Union Européenne. De quoi concentrer entre ses mains plusieurs enjeux liés non seulement à l’Europe, mais aussi aux gigantesques réserves de gaz récemment découvertes en Méditerranée orientale, et à la faveur desquelles de nouvelles alliances se nouent dans la région.
Chypre n’a pas encore endossé son costume de président que, déjà, chacun scrute les initiatives diplomatiques de son voisin. Première cause de friction potentielle : une force militaire internationale qui opère dans les Balkans. Intégrée sous commandement européen, elle comprend des soldats turcs. En tant que futur président, Chypre pourrait diriger une partie des opérations. Des soldats turcs se retrouveraient alors mécaniquement sous des ordres émanant de Chypre… Impossible, selon le quotidien turc Akşam daily, qui a annoncé le retrait des militaires turcs afin d’éviter ce scénario. Mais Ankara dément. « La présidence chypriote de l’UE n’affectera pas les forces turques dans les Balkans » affirment aujourd’hui plusieurs officiels turcs. Le ton se veut plus mesuré qu’en septembre dernier, lorsque la Turquie menaçait de geler ses relations avec Bruxelles si ce qu’Ankara appelle le « Sud de Chypre » accédait à la présidence. A moins bien entendu que la question chypriote soit définitivement résolue, ce qui ne risque pas d’arriver de sitôt. Cela fait presque quarante ans que les troupes turques ont occupé en 1974 un tiers du territoire, divisant l’île entre une partie grecque au Sud, aujourd’hui membre de l’UE, et une autre au Nord, la République turque de Chypre du Nord (RTCN), que seul Ankara reconnait. Et jusqu’à présent, aucune initiative diplomatique n’a trouvé d’issue favorable.
Côté négociations justement, un cinquième cycle de rencontres est actuellement organisé dans une banlieue de New York, sous les auspices des Nations-Unies. Quelques années après l’échec du plan Annan[1. Du nom de l’ancien secrétaire général des Nations-Unies, ce plan avait pour but de réunifier les deux nations chypriotes. Soumis à un double referendum en 2004, il a été accepté par les chypriotes turcs mais rejetés par leurs voisins grecs.], les responsables politiques présentent cette initiative comme la tentative de la dernière chance. Le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon a prévenu dès décembre : « Chypre va prendre la présidence de l’Union européenne au premier juillet 2012, le temps qui nous reste pour progresser dans les négociations est donc très limité ».
A Chypre, côté Sud, cet empressement est synonyme de pressions. « Le Président de la République ne doit pas accepter une telle tentative », a déclaré le chef du Parlement chypriote grec, pour qui aucune deadline n’est légitime, pas même celle du 30 juin à minuit. Au Nord, le pessimisme est de rigueur et selon Erol Kaymak, un spécialiste cité par le Cyprus mail, les dirigeants chypriotes turcs envisageraient même un échec des négociations et miseraient sur le deal suivant : la reconnaissance de leur République autoproclamée par les pays arabes de la région contre un soutien turc à la cause palestinienne.
Mais négociations ou pas, la République (grecque) de Chypre n’a pour l’heure qu’un seul calendrier : celui de sa présidence. Une « énorme responsabilité » selon les propres termes de la ministre chypriote des affaires étrangères. Or d’ici fin 2012, sous la présidence chypriote, l’Europe devra se mettre d’accord sur le cadre d’exercice des outils financiers pour la période 2014-2020. En pleine crise de l’euro, une affaire réputée difficile.
Centre de gravité européen, la République de Chypre se retrouvera par ailleurs au cœur de la nouvelle course au gaz à laquelle se livrent tous les Etats qui bordent la Méditerranée orientale : Chypre, mais aussi le Liban, la Syrie, la Turquie et Israël. Tout commence courant 2009 lorsque d’importants gisements de gaz sont découverts au large du port israélien de Haïfa. Le 17 décembre 2010, Chypre signe avec Israël un accord délimitant sa frontière maritime et prévoit des forages avec la compagnie Noble Energy, celle-là même qui s’est associée aux prospections israéliennes et opère aujourd’hui en Grèce. En septembre dernier, début des forages. Fin décembre déjà, premières annonces… Le président chypriote grec Demetris Christofias en personne affirme à la télévision qu’un réservoir de gaz naturel contenant entre 140 milliards et 224 milliards de m3 vient d’être mis au jour. La Turquie avait pourtant tout fait pour empêcher ces forages. Arguant de la partition de l’île, elle avait avancé que le gaz découvert appartiendrait autant aux Chypriotes grecs qu’aux Chypriotes turcs mais aussi… à la Turquie elle-même. Et en septembre, la Turquie avait signé un accord avec la République autoproclamée de Chypre du Nord pour entamer des forages offshore de gaz et de pétrole.
Pour contrecarrer le nouvel axe gazier Israël-Chypre-Grèce, le gouvernement d’Erdogan peut aussi compter sur les menaces terroristes du Hezbollah et sur le Liban qui réclame également sa part du gâteau. Selon un accord frontalier entre Chypre et le Liban conclu en 2007, les gisements israéliens n’empiètent pas sur la zone d’exclusivité économique libanaise. Mais depuis que les précieuses molécules ont été découvertes, les dirigeants du pays du Cèdre contestent cet accord, et font valoir qu’il n’a pas encore été ratifié par leur Parlement… tandis que les Turcs font justement pression sur le Liban pour entraver la ratification de ce texte.
Dans cette querelle, l’ONU s’est déclaré incompétente, estimant qu’elle ne pourrait juger ce conflit frontalier que si les Etats en présence reconnaissaient mutuellement leur existence. De son côté, la partie grecque de Chypre trace sa route. Bientôt pays exportateur de gaz naturel, elle offre à Israël une porte d’entrée « gazière » vers l’Europe et à l’UE la possibilité de diversifier ses approvisionnements. Tout en résistant, pour le moment, aux intimidations turques.
Est-ce l’anniversaire du 6 février 1934 qui rend nombre de dirigeants politiques légèrement hystériques ? En écoutant les réactions outrées de l’opposition aux déclarations de Claude Guéant, c’est à se demander si la gauche cherche un Goldstein de substitution depuis le lifting républicain du Front National.
Approuver la phrase, au demeurant plutôt anodine, du ministre de l’Intérieur est une chose. S’en offusquer en est une autre. Le plus drôle dans cette énième affaire d’indignation pavlovienne, c’est que les neuf dixièmes des personnes choquées partagent de facto le jugement de Guéant. Tous ces gentilshommes du PS ou du Front de Gauche qui crient aujourd’hui à la « xénophobie d’Etat » n’ont de cesse de proclamer la supériorité du modèle républicain, et du triptyque Liberté-Egalité-Fraternité. Bref, « toutes les civilisations ne se valent pas » est probablement l’une des assertions les plus consensuelles du paysage politique hexagonal.
Notons d’ailleurs que Claude Guéant n’a pas parlé de « culture » mais de « civilisation »[1. Une civilisation est en quelque sorte une culture arrivée à son paroxysme, qui se développe puis décline en s’universalisant si l’on suit la définition de Tönnies], terme universaliste qui devrait faire le bonheur des héritiers de Jules Ferry que sont nos si lisses responsables politiques.
Après tout, sans jouer les vierges effarouchées, on peut parfaitement contester l’opinion de Guéant. Car, à bien des égards, les civilisations sont incommensurables, et le jugement que l’on porte sur l’une ou l’autre dépend largement de notre ancrage…civilisationnel. A tout prendre, seule la colère des Verts est compréhensible : pluralistes multiculturels assumés, les Europo-Ecologistes refusent tout ancrage culturel et national particulier. Eux au moins méritent la palme de la cohérence (à moins qu’ils ne la boycottent, comme l’huile du même nom…).
Dans la période que nous vivons, la question de la démocratie a pris un tour paradoxal : s’il existe un consensus quasi planétaire sur les principes démocratiques, le fonctionnement de la démocratie suscite une insatisfaction presque aussi universelle. Pour comprendre ce paradoxe, il faut remonter aux controverses provoquées par les thèses de Fukuyama au moment de l’effondrement du communisme en Europe. L’auteur de La Fin de l’Histoire pensait qu’en scellant la disparition de toute alternative globale à la démocratie libérale, la chute de l’Union soviétique ouvrait la voie à une universalisation progressive de celle-ci : de même que la Deuxième guerre mondiale avait délégitimé les idéologies explicitement fondées sur le refus de l’égalité des hommes, la fin de la Guerre froide discréditait la critique marxiste du « droit formel » et de la « démocratie bourgeoise ».
Cette thèse somme toute modérée semblait ruiner tout espoir de progrès en nous interdisant d’aspirer à un monde « autre ». Aussi a-t-elle été plutôt mal accueillie à gauche où beaucoup ont cru que le développement de divers mouvements « alternatifs » − à commencer par l’altermondialisation − suffisait à la démentir. Le débat opposait donc ceux pour qui la démocratie libérale constituait le véritable « horizon indépassable de notre temps » et ceux qui cherchaient à faire (re)vivre l’idée d’une alternative radicale. Vingt ans après, on ne peut pas dire que la thèse de Fukuyama ait vraiment été réfutée et, pourtant, nul ne croit plus au triomphe de la démocratie libérale qu’il avait annoncé.
Malaise dans la démocratie
La légitimité des principes démocratiques n’a jamais été aussi forte, comme le montre la quasi-disparition, y compris dans les courants extrémistes, de toute opposition ouverte à l’idée démocratique.[access capability= »lire_inedits »] Les nouvelles extrêmes droites européennes n’ont pu progresser qu’en se débarrassant, au moins en apparence, de l’encombrant héritage « fasciste » qu’elles revendiquaient encore hautement dans les années 1970. La chose est sans doute moins claire du côté de l’extrême gauche, en particulier en France et en Italie, où l’on rencontre encore des historiens (?) attachés à la Terreur (Sophie Wahnich) ou des philosophes admirateurs de Mao Zedong (Alain Badiou), voire de Staline (Domenico Losurdo). Il n’en reste pas moins que, pour l’essentiel, les gauches radicales s’appuient sur l’imaginaire démocratique contemporain et font de moins en moins référence à la violence révolutionnaire : même Alain Badiou, qui disait encore il y a peu qu’il fallait avoir « le courage de n’être pas démocrate », et qui persiste crânement à faire l’éloge de la Révolution culturelle chinoise, reconnaît quelques mérites à l’État de droit et se veut maintenant à la fois platonicien et démocrate. Le signe le plus clair de ce consensus démocratique est l’accueil unanimement favorable fait aux « révolutions arabes », dont on a − sans doute un peu trop − vite considéré qu’elles montraient l’aspiration du monde musulman à la démocratie[1. Saluons ici les efforts d’Alain Badiou pour défendre l’avenir de l’idée révolutionnaire : le philosophe salue dans les « révolutions arabes » et dans les « révoltes européennes » le « réveil de l’Histoire », mais c’est pour mieux célébrer le potentiel « autoritaire » et « dictatorial » des révolutions arabes, si du moins celles-ci ne succombent pas au « désir d’Occident » et au goût pour les élections libres (Alain Badiou, Le Réveil de l’Histoire, Circonstances, 6, Ed. Lignes, 2011.].
Mais en même temps que ce consensus, on observe la généralisation d’un mécontentement diffus : à supposer que l’Histoire soit terminée, les hommes ne sont pas pour autant universellement « satisfaits ». La première raison de cette insatisfaction est sans doute l’incapacité apparente des gouvernements à trouver une issue à la crise économique. Cette faiblesse du « politique » face aux « marchés » semble d’autant plus intolérable qu’elle se traduit par une « rigueur » sans cesse accrue, accompagnée d’inégalités économiques beaucoup plus considérables que dans les années 1970. Du coup, les mêmes qui s’enchantaient naguère du développement de la « démocratie continue », des progrès de la démocratie « post-nationale » ou de la naissance d’une « contre-démocratie », se demandent avec angoisse si nous ne sommes pas entrés dans une ère « post-démocratique » (Jürgen Habermas) ou, plus prudemment, si les évolutions en cours ne mettent pas en question la possibilité d’une « société des égaux » (Pierre Rosanvallon).
En réalité, la dynamique démocratique, que Tocqueville appelait « l’égalité des conditions » et qui se traduit par un bouleversement continu des formes de vie héritées, des normes morales et des « hiérarchies » culturelles, ne s’est nullement interrompue. Comme on le sait bien à Causeur, il peut d’ailleurs arriver à de bons démocrates (qui sont souvent des lecteurs de Tocqueville et qui ne plaident du reste pour aucune « restauration »), d’éprouver devant ces évolutions un léger vertige, voire une sorte d’inquiétude : cela suffit pour que des voix indignées et acâriatres dénoncent bruyamment les « nouveaux réactionnaires » et la « haine de la démocratie » ou, plus inattendu encore, l’« homophobie » ou le refus de l’émancipation des femmes.
La démocratie serait donc, en quelque sorte, attaquée sur deux fronts : d’un côté, elle est tenue en échec par l’action souterraine des « marchés financiers », de l’autre, ses nouvelles conquêtes sont mises en péril par les nostalgiques de la galanterie française et par les défenseurs de l’enseignement des lettres − lesquels, pour compliquer les choses, sont eux-mêmes parfois tentés d’attribuer la crise de l’école au « libéralisme » ou au capitalisme.
Pour résoudre cette apparente contradiction, il y a deux solutions simples. La première consiste à considérer que la démocratie cède la place à un nouveau régime oligarchique[2. C’est la thèse que défend avec brio Guy Hermet dans son livre L’Hiver de la démocratie ou le nouveau régime, Armand Colin, 2007.]; la deuxième conduit à redéfinir le concept même de démocratie pour le rendre compatible avec les évolutions récentes − on dira par exemple que les progrès des Lumières permettent aujourd’hui d’abandonner la notion archaïque de « peuple » au profit de la promotion du « droit »[3. Une note maintenant célèbre de la Fondation Terra Nova a assez clairement proposé au Parti socialiste d’intégrer cette idée à son programme ; depuis, elle a trouvé une expression philosophique inattendue dans le dernier livre de la philosophe Catherine Colliot-Thélène, La Démocratie sans « demos », PUF, 2011.]. Une troisième voie consisterait à considérer que les difficultés présentes expriment sous une forme nouvelle des tensions inhérentes à la démocratie depuis ses origines et qu’elles ne conduisent donc pas nécessairement ni à la mort de la démocratie ni à la disparition de la figure du peuple.
Les aventures de la liberté des modernes
On sait, ou on devrait savoir que, des origines de la politique moderne jusqu’au siècle des Lumières, la plupart des esprits éclairés tenaient la « démocratie » pour un régime archaïque, dénué de toute pertinence dans un monde constitué de grands États. Dans l’article « démocratie » de L’Encyclopédie, on lit, sous la plume du chevalier de Jaucourt, que « la démocratie est une forme simple de gouvernement dans lequel le peuple en corps a la souveraineté », mais que ce régime des « petites républiques d’autrefois » semble complètement dépassé à l’époque moderne, le meilleur régime étant la monarchie.
Les deux grandes révolutions de la fin du XVIIIe siècle, qui ont donné naissance aux « démocraties » modernes, ne sont pas non plus pensées comme « démocratiques ». En Amérique, les auteurs du Fédéraliste voulaient créer une République, pas une démocratie : fondée sur le dévouement absolu du citoyen à la collectivité et non sur l’indépendance des individus, celle-ci était pour eux un régime du passé. De même, pendant la Révolution française, ou tout au moins pendant sa première phase (qui va jusqu’en 1791), lorsque les orateurs de la Constituante parlent du régime à établir, c’est le plus souvent pour soutenir, à l’image de Sieyès ou Barnave, qu’il faut un régime « représentatif » dans lequel le peuple n’exerce pas directement le pouvoir, mais désigne des représentants qui font la loi sans être soumis à leurs électeurs.
Tous ces révolutionnaires ne sont donc pas des démocrates, et ils considèrent d’ailleurs que l’essentiel de l’activité des hommes ne réside pas dans la politique, mais dans la recherche de la satisfaction privée. C’est ce que Benjamin Constant exprimera de manière frappante après la Terreur, en distinguant la « liberté des Modernes », qui vise principalement la promotion des droits de l’individu, de la « liberté des Anciens », fondée sur la participation active de tous les citoyens aux affaires publiques. Il suffira cependant d’un peu plus d’une génération pour que le nouveau régime né de ces deux révolutions soit qualifié de « démocratie », et pour que sa généralisation dans l’ensemble du monde civilisé apparaisse comme un « fait providentiel » auquel il serait vain et peut-être même sacrilège de vouloir s’opposer : c’est de ce changement fondamental que Tocqueville prend acte au début de La Démocratie en Amérique (1835).
Cette mutation majeure intervient au croisement de deux logiques, distinctes dans leur principe mais devenues inséparables dans les faits. La première a partie liée avec le libéralisme : dès lors que celui-ci s’exprime dans une doctrine des « droits de l’homme », il promeut la figure intrinsèquement anti-hiérarchique de l’individu, inaugurant une dynamique d’extension infinie des droits. La deuxième découle de la dialectique interne de la « liberté des Modernes » ; comme l’avait noté Constant lui-même, si le régime moderne s’intéresse principalement à la protection de la sphère privée, il a besoin d’un minimum de liberté politique, à la fois pour lutter contre l’arbitraire du pouvoir et pour élargir l’esprit public : les droits de l’individu incluent donc la possibilité de participer aux affaires publiques par le vote. C’est ainsi que, contrairement à ce que pensaient les libéraux, le suffrage universel a fini par apparaître comme la conséquence logique de la fin de l’Ancien Régime.
Parce qu’elle n’exclut personne par principe, la liberté moderne est donc devenue « démocratique ». Pour autant, la démocratie doit-elle viser le pouvoir du demos, comme le suggère l’étymologie, ou au contraire faire subir à l’idée du « peuple » le sort qu’Auguste Comte promettait à l’idée de Dieu, c’est-à-dire la congédier avec remerciements pour services rendus ? Si tentant que soit ce geste pour les « démocrates » d’aujourd’hui, je le crois pour ma part assez aventureux, car il méconnaît un caractère fondamental de la politique moderne : la liberté moderne présuppose que les hommes peuvent être autonomes et la « souveraineté du peuple » est la conséquence politique de cette possibilité ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle Tocqueville considère la démocratie comme le régime le plus naturel des hommes : « Le principe de la souveraineté du peuple qui se trouve toujours plus ou moins au fond de toutes les institutions humaines y demeure d’ordinaire comme enseveli. En Amérique, le principe de la souveraineté du peuple n’est point caché ou stérile comme dans d’autres institutions, il s’étend avec la liberté et atteint sans obstacle ses dernières conséquences.[4. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, I, I, ch. 4. On peut noter que le jeune Marx dit à la manière allemande la même chose que Tocqueville : « La démocratie est la vérité de toutes les constitutions. Dans la mesure où elles ne sont pas démocratiques, elles ne sont pas vraies. ». (Karl Marx, Critique de la philosophie de l’État de Hegel, Ellipses, 2000).] » En somme, la démocratie moderne est pour lui l’accomplissement d’un principe naturel, qui cesse d’être caché pour devenir explicite.
Si l’on s’en tient à la pure orthodoxie juridique, les régimes modernes ne sont donc pas « démocratiques » puisqu’ils sont fondés sur la représentation qui est, par définition, une procédure aristocratique. Il reste qu’ils ne peuvent pas se passer de la figure du peuple comme source unique du pouvoir légitime (comme pouvoir « constituant ») et qu’il arrive toujours un moment où, sauf à renoncer à la liberté politique et à vider de sens la représentation elle-même, une question décisive ne peut être tranchée sans que le « peuple » intervienne d’une manière ou d’une autre.
Pour résumer, la réalité de la démocratie contemporaine résulte de la tension entre les principes libéraux et la conception de l’autonomie collective qu’a engendrée l’idée démocratique. Dans la période qui a suivi la Deuxième guerre mondiale, cette tension a été résolue par la construction de l’État social, qui assignait un but intelligible aux gouvernements démocratiques (le progrès du bonheur public à travers la juste répartition des « fruits de la croissance »), tout en favorisant le développement de l’individualisme puisque l’État-Providence se substituait aux solidarités traditionnelles[5. Voir, sur cette période, la brillante synthèse de Marcel Gauchet dans son dernier livre, L’Avènement de la démocratie, III, À l’épreuve des totalitarismes, 1914-1974, Gallimard, Bibl. des Sciences humaines, 2010).].
Comme il est naturel, de bons esprits ont pu penser que cette période dite des « Trente Glorieuses » s’apparentait plus ou moins à la « fin de l’Histoire ». Au demeurant, il est significatif que ces décennies de l’après-guerre soient aujourd’hui célébrées avec nostalgie, y compris dans les courants les plus radicaux dont la plupart des revendications visent simplement à « défendre » les acquis des années 1960. De multiples facteurs, économiques, sociaux et même écologiques, expliquent le déclin de modèles politiques qui allaient de pair avec une croissance rapide fondée sur l’énergie à bon marché et avec l’avance technologique et économique qui protégeait les pays « développés » de la concurrence extérieure. Il reste que, sans la conjonction de ce que Mark Lilla[6. Mark Lilla, « Deux conceptions de la liberté aux États-Unis », in Philippe Raynaud et Élisabeth Zoller, Le Droit dans la culture américaine, Paris, Ed. Panthéon-Assas, 2004.] a justement défini comme deux « révolutions libérales », les modèles dits « néo-libéraux » n’auraient jamais réussi à s’imposer.
On a longtemps nié, des deux côtés, la convergence entre ces deux ruptures, parfaitement illustrée par le néologisme « libéral-libertaire » : si le triomphe du marché supposait la remise en cause des protections assurées par l’État-Providence, il s’accommodait parfaitement du libéralisme culturel des sixties − dont la victoire sans appel rend évidemment chimériques d’éventuels projets « conservateurs » de restauration de la morale traditionnelle, mais interdit également tout retour à la logique intégratrice de l’État-Providence classique[7. Un des signes les plus clairs de cette évolution est la progressive délégitimation, dans tous les courants modernistes, de la politique dite « familiale ».].
Depuis une trentaine d’années, les pays « occidentaux et assimilés » vivent donc sous le régime de la démocratie des individus. Si, comme on le pressent, ce cycle est sur le point de s’achever, ils sont confrontés à un redoutable défi : il leur faut retrouver une certaine capacité d’action collective en se gardant à la fois du ressentiment réactionnaire et de l’illusion révolutionnaire. Cela suppose d’apprendre ou de réapprendre à faire avec une donnée majeure de la politique démocratique : la complexité. Dans le langage du regretté Leszek Kolakowski, on dira qu’il faudrait aujourd’hui pouvoir être « socialiste-conservateur-libéral »[8. Leszek Kolakowski, « Comment être socialiste-conservateur-libéral ? », Commentaire, n° 3, Hiver 1978-1979, pp. 455-456.].[/access]
Dans l’histoire des Etats-Unis, Mitt Romney est le deuxième mormon à se présenter à l’investiture républicaine. Le premier fut Joseph Smith et cela ne lui porta pas chance. Fondateur de l’Église des Saints des Derniers Jours, il fut lynché avec son frère par la foule qui avait assailli la prison où il était incarcéré dans le Missouri. C’était le 27 juin 1844. Pourquoi tant de haine ?
Joseph Smith, à l’âge de 18 ans, avait eu une révélation : un ange l’avait conduit à une colline sous laquelle était enterrée un livre écrit sur des tablettes d’or en caractère hiéroglyphique, livre déposé là depuis quatorze siècles par un nommé Mormon, descendant des Juifs qui étaient venus s’établir au Nouveau Monde – la terre promise – après la Sortie d’Égypte.
Cette révélation bouleversera Joseph Smith – on le serait à moins -, un solide gaillard qui passera sa brève existence à traduire le texte sacré qu’il appela la Bible des Mormons, à se battre aux côtés des Peaux-Rouges puisqu’ils étaient juifs, à condamner l’esclavage, à prôner la polygamie, tout ce qui contribue à lui attirer notre sympathie et fut cause de sa perte. Il écrivait plutôt bien et le récit de ses révélations vaut bien celui de Saint Augustin.
Les mormons, dont on ne peut pas dire qu’ils sont vraiment protestants puisqu’ils attendent encore le Messie, furent persécutés par les colons et les puritains. Pourchassés, ils s’établirent dans le désert de l’Utah, à Salt Lake City. On compte aujourd’hui quinze millions de Mormons, à ne pas confondre avec les Amishs qui sont des anabaptistes ayant fui la Suisse et la Hollande pour vivre en conformité avec la Bible. Peter Weir les a admirablement décrits dans son chef d’oeuvre : Witness.
Conan Doyle, dans La Tache écarlate (1887), la première aventure de Sherlock Holmes, s’intéressa de près au mormonisme avant de s’en écarter à cause de la polygamie qu’il réprouvait et de se convertir finalement au spiritisme. Drôle d’idée. L’économiste protestant et incidemment oncle d’André Gide, Charles Gide, voyait dans la Bible des Mormons une parodie des Tables de la Loi. « On s’étonne, écrit-il, en 1924, que de telles inepties aient pu trouver quelques oreilles crédules. » Mais de quelle religion ne pourrait-on pas dire cela ?
Aujourd’hui, sous l’impulsion de Brigham Youg, le successeur de Joseph Smith, l’église mormone a gagné en respectabilité et même proscrit, tout au moins officiellement, la polygamie. Chacun aura remarqué que Mitt Romney est le prétendant le plus lisse, le plus fade, le plus modéré à la Maison Blanche. Le plus « normal » comme aime se présenter François Hollande, maître dans l’art de se construire un « faux self ». Oserais-je conclure, sans me faire lyncher, que j’aurais préféré Joseph Smith à Mitt Romney ? Voire Herman Cain.
Cela tient sans doute à mon goût pour les westerns et à la sympathie instinctive que j’éprouve pour les illuminés.
La polémique qui se développe sur la question des cinq cents parrainages d’élus nécessaires pour être candidat à l’élection présidentielle est le signe évident que ce système ne fonctionne plus. A l’origine, il était destiné à limiter le nombre de candidats fantaisistes, ou seulement désireux de bénéficier d’une présence médiatique dans le cadre de la campagne officielle. Instauré en 1976, ce dispositif était calibré pour qu’un parti, ou un courant d’idée disposant d’une implantation militante à l’échelle nationale puisse avoir accès au débat public majeur de notre vie politique.
Le vivier de plus 40 000 élus, pour la plupart maires sans étiquette de petites communes (une exception française !) devait, dans l’esprit du législateur, suffire à garantir un minimum d’équité dans l’accès à la candidature.
Trente-cinq ans plus tard, le paysage de notre démocratie locale a été considérablement modifié : l’intercommunalité, qui couvre actuellement plus de 95% du territoire rend les « petits maires » beaucoup plus dépendants, sur le plan budgétaire, des élus de communes plus importantes. Ces derniers sont dans leur grande majorité affiliés à des partis politiques, et sont – c’est humain !- fortement tentés de faire pression sur leurs collègues pour les dissuader d’accorder leur parrainage à un candidat, ou une candidate risquant de présenter un danger pour le champion de leur parti.
Inversement, ils peuvent inciter ces maires de petites communes à promettre leur signature à un candidat susceptible de gêner leur principal adversaire politique.
Cet effet pervers apparaît dans toute sa nocivité avec le cas Marine Le Pen. N’étant pas marmiton dans la cuisine électorale du Front national, je suis dans l’incapacité de trancher sur le fait que cette dernière bluffe ou pas quand elle sonne l’alarme en affirmant qu’elle risque ne pas obtenir les cinq cents signatures exigées. Néanmoins, je constate que les édiles de mon voisinage sont de plus en plus réticents à apparaître publiquement comme parrains d’un candidat : la satisfaction d’avoir contribué à l’expression du débat démocratique ne compense pas, et de loin, les désagréments causés par la publicité donnée à leur geste. Le « qui parraine qui ?» est devenu un marronnier de la presse quotidienne régionale lors de chaque élection présidentielle, ouvrant la voie à leur mise en cause par des citoyens qui confondent parrainage et soutien politique.
Je constate également que les formations politiques dont la pratique est la plus proche des sectes ou religions prosélytes faisant du porte à porte comme le Parti ouvrier européen de Jacques Cheminade, ou Lutte Ouvrière de Nathalie Arthaud, recueillent plus aisément des parrainages que des aspirant candidats représentant un courant de pensée de l’arc politique classique, comme Nicolas Dupont-Aignan ou Christine Boutin.
Enfin, est-il juste de faire reposer sur les seuls maires ruraux le bon fonctionnement de notre démocratie ? C’est un peu comme si l’on confiait aux aides-soignants des hôpitaux le soin de choisir les bons docteurs capables de traiter un patient…
Comment s’en sortir ? On pourrait, par exemple, décider que seuls les partis ayant obtenus 5% des suffrages lors d’un scrutin national au cours du quinquennat écoulé soient habilités à présenter un candidat à l’élection présidentielle. Si cette règle avait été instituée pour celle de 2012, L’UMP, Le PS, le Modem, le Front National, le Front de Gauche et EELV auraient pu concourir. Quant aux trotskistes, ils auraient sans doute, comme ils l’ont fait en 2004, présenté des listes communes de leurs diverses chapelles aux européennes ou aux régionales pour tenter d’être présents lors de la présidentielle.
Cette proposition ne règle pas le cas urgent de Marine Le Pen, dont l’absence forcée lors du scrutin du 22 avril prochain causerait un dommage certain à l’image de notre démocratie, notamment à l’étranger. Au cas où son incapacité à recueillir les cinq cents parrainages serait avérée, il reviendrait aux grands partis d’éviter la catastrophe d’une élimination « technique » d’un courant politique peut-être haïssable, mais dans lequel un grand nombre d’électeurs semblent se reconnaître. Ainsi, un accord entre le PS et L’UMP (et peut-être d’autres partis représentés au Parlement) pourrait décider de compléter la liste des parrains de la candidate FN en les tirant au sort parmi les députés et sénateurs de ces formations, ce qui les exonèrerait de tout procès de connivence avec la bête immonde.
Cette solution aurait également l’avantage de rendre plus difficile pour Mme Le Pen de se présenter comme une candidate « anti-système », alors même qu’elle devrait à ce système de pouvoir concourir.
On like, on kiffe, on love, on surkiffe parce que c’est trop bien, trop bon, trop fresh, trop in, parce qu’il faut jouir absolument, radicalement, sans entrave et sans pudeur, sans tenue ni retenue, mécaniquement et artificiellement, dans la mise en scène obscène de l’affligeante petitesse de nos existences si tristement narcissiques et tellement en proie à une insoutenable vacuité.
Enjoy
Solange Bied-Charreton a choisi cette expression paillette de la novlangue festive comme titre pour mieux faire retentir l’injonction normalisante de la jouissance libertaire post-soixante-huitarde, jouissance marketée et imposée, contrôlée et vidéocastée, jouissance fantasmée, sans réelle joie ni désir sublimé.
Enjoy
Et le sourire aussi large que niais du petit smiley, se fige et se crispe, ses lèvres grimacent et la rondeur du visage de l’imbécile heureux se creuse et s’allonge jusqu’à faire apparaître le masque mortuaire à la Munch, aux traits déformés par son cri de détresse poussé devant les lettres scintillantes de « l’enfer du rien », du fun dépressif.
Avec une ironie légère, un style précis et rageur, Solange Bied-Charreton plante sa plume satirique dans la toile de notre cybergénération et s’amuse à la déchirer fil par fil pour que se dévoile sa désolante inconsistance.
SBC est française et drôle, comme une madame de Lafayette version 2.0 qui égratigne cette génération hypnotisée par le simulacre de la vie numérisée, saturée d’events organisés, d’informations mutualisées et d’images outrancièrement pixélisées et lessivées par la prolifération étouffante de mots au sens profané.
Dans Enjoy, on voit la subversion de pacotille d’une blogueuse aigrie et arrogante qui se venge de son mal-être en déversant une pseudo-révolte enfumée de références pompeuses. On subit le conformisme branché d’un consultant androgyne, bisexuel, sans âge, obsédé par capter « le body moment » pour faire le buzz et jouir de son petit quart d’heure de célébrité, l’auteur montre à quel point la génération Y, emmaillotée dans ses pathologies, se décompose dans une définitive insignifiance.
Les chances de redressement de ce monde-là sont bien minces. Les remparts contre la décrépitude tombent en ruine. Les pères sombrent dans la folie, les appartements familiaux sont abandonnés et les souvenirs du temps passé sont oubliés. C’est la victoire de l’écran, totem postmoderne à la magie démoniaque, espace du blabla qui loue et qui lynche, qui informe et qui amalgame, miroir où s’émoustillent un voyeurisme vulgaire et un exhibitionnisme sordide.
Et c’est à travers la confession de Charles Valérien, figure de l’antihéros, à la croisée de Babitt et des personnages houellebecquiens, que cette vie spectrale, dépossédée de toute intériorité, se révèle dans toute sa médiocrité. Une rencontre soudaine avec le désir amoureux et la conscience anesthésiée de Charles se réveille. Sa vanité déconcertante se meut peu à peu en une lucidité décapante qui s’exprime dans un jugement aussi lapidaire que « …nous gagnions notre vie à tenter de la perdre le mieux possible. » Charles Valérien voyage à sa manière : quand sa condition de damné de l’écran le fatigue, quand sa soumission consentie au réseau social Show you l’écoeure, il va se lover dans l’obscurité protectrice des catacombes parisiennes. Et c’est là, dans la fraîcheur lugubre de la pierre et des ossements, qu’il est, enfin, possible de se retrancher des radars de surveillance et disparaître, loin des néons cafardeux de la transparence généralisée pour de nouveau respirer quelques particules de pure liberté. L’ultime révolte serait donc dans le retrait, le salut dans la désertion, la résurrection dans le creux du dépouillement ?
Solange Bied-Charreton n’y croit pas vraiment. Elle blesse au vif l’espoir de salut en pointant l’inanité de cette naïveté anar. Ces marginaux volontaires, néo-situationnistes désespérés, ont beau opposer la fureur du punk à la mollesse virtuelle, la liberté des livres à l’esclavage des écrans, la contrebande à la convention, ils ne recréent pas pour autant les conditions de survie d’une civilisation qui s’en va. Ils s’éclatent dans l’anarchie du beat, enivrés d’alcool et de chants protestataires, mais tournent en rond comme des papillons de nuits désorientés. Ils hurlent l’inconvénient d’être né, mais ça n’ira pas plus loin.
Enjoy en fait, partage le pessimisme joyeux des écrivains antimodernes dont Solange Bied-Charreton est l’ultime et convaincant surgeon.
« Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas : celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient » C’est Claude Guéant qui a déclaré cela il y a quelques temps dans un colloque réunissant des députés UMP et des syndicalistes de l’UNI. En soi, la phrase n’est pas forcément gênante. Ni fausse. On pourrait évidemment discuter d’une gauche relativiste qui serait par exemple capable de trouver des excuses aux talibans. Mais il est évident, par le public auquel il s’adressait et par la période électorale que nous traversons, que Claude Guéant parlait de tout autre chose. Que derrière ce qui est une évidence, voire un truisme, « la civilisation, c’est mieux que la barbarie », se drape la nouvelle étape d’une stratégie d’ailleurs plutôt inefficace, voire complètement contre-productive.
Je croyais pourtant que Claude Guéant était habile. Qu’il était le vrai Père Joseph du régime. Je croyais, même si je trouvais cela détestable, qu’il profitait intelligemment et cyniquement (les deux choses vont souvent ensemble) de la place Beauvau pour mieux draguer sur les terres lepénistes. Personne, dans l’entourage présidentiel, au gouvernement et à l’UMP, et surtout pas lui, n’a en effet envie de s’attarder sur le bilan de la politique sécuritaire. Il est accablant, même en comptant seulement à partir de 2007, c’est-à-dire de l’élection de Sarkozy et non à partir de 2002 où le même Sarkozy était déjà ministre de l’Intérieur avec Claude Guéant comme principal collaborateur. Dix ans de provocations verbales et, au bout du compte, une situation qui a empiré, des effectifs policiers saignés à blanc par la RGPP et un vieux sage de la République comme Badinter qui tonne sur le « charlatanisme politique » des annonces sur le recul du nombre de victimes alors que tout le monde sait que les attaques contre les personnes ont augmenté et que le grand banditisme a renforcé le nombre et l’intensité de ses attaques par une utilisation presque systématique d’armes lourdes.
La meilleure preuve que la politique sécuritaire du gouvernement est un échec, c’est que le candidat président Sarkozy n’en parle pas. On peut penser que c’est à cause de la crise économique sans précédent qui nous frappe. On peut aussi penser que si le retour à l’ordre qu’il avait promis depuis une décennie était effectif et incontestable, il n’aurait pas hésité à en faire un argument.
Alors, en arrivant à l’Intérieur, il ne s’était plus agi pour Claude Guéant de faire preuve d’une quelconque aptitude en matière de maintien de l’ordre. Sa lettre de mission était d’une autre nature et relevait du pur combat idéologique. On peut s’amuser à relever la liste de ses dérapages plus ou moins contrôlés qui ont fait d’un ministre de la République un chalutier à filet traînant chargé de ramener tout ou partie l’électorat FN, ou plutôt, et nous touchons là un des problèmes, ce que Claude Guéant croit à tort être l’électorat FN.
Certains se rappelleront peut-être que ce fut la méthode du préfet du Var en 1995, Jean-Charles Marchiani, nommé là par Chirac, pour tenir sous surveillance la mairie de Toulon, celle qui avait été conquise par le FN. Marchiani, pour trianguler la nouvelle municipalité et ce département si favorable aux idées frontistes, avait multiplié les déclarations les plus violemment réactionnaires. Marchiani, préfet, donc théoriquement soumis à la neutralité des hauts fonctionnaires, n’avait pas hésité à déclarer déclaration sur le groupe NTM qui venait dans le coin pour un concert et qu’il avait interdit sous les applaudissements des frontistes : « En tant que représentant de l’Etat, en tant que chrétien et en tant qu’homme, je ne peux laisser passer une telle atteinte à la dignité de la femme et de la mère de famille. » C’était assez malin, qu’il le pense ou pas. En 95, dans un département comme le Var, avec ses Pieds Noirs et ses immigrés qui se regardaient en chien de faïence, la jouer choc des civilisations, cela pouvait être efficace en termes électoraux.
Mais c’était en 95 et nous sommes en 2012. Je ne sais pas dans quel monde vit Claude Guéant mais aujourd’hui, c’est au niveau national que le FN réalise les scores qu’il faisait dans quelques départements du Sud Est. Et ce n’est plus par peur d’une invasion arabe, rom, comorienne ou je ne sais quel allogène que l’on choisira selon la convenance géopolitique du moment. Cela, Marine Le Pen l’a compris. Pour l’essentiel, dans la bonne tradition de son parti, elle joue sur la peur mais plus sur la peur de l’autre. Ce qui tétanise le prolo français, sa principale cible, ce n’est pas, ce n’est plus l’étranger qui lui pique son pain, son boulot et ses allocations. Il a bien vu, le prolo français, et notamment depuis 2008, que ce qui le fait changer de civilisation et détruit son modèle social, ce ne sont pas les immigrés, mais la crise systémique du capitalisme depuis 2008, crise du système financier, de la dette, de la zone euro. On peut amuser le tapis avec la construction de mosquées dans une ville donnée, on sent bien que ça fait moyennement le poids face à une délocalisation qui laisse quelques centaines de salariés avec leurs yeux pour pleurer. Marine Le Pen le sait, agit en conséquence, et c’est pour ça qu’elle mord les basques du président sortant dans les sondages de premier tour.
Claude Guéant, qui a montré qu’il n’hésitait pas de se mêler de tout et de nous faire profiter de ses brillantes analyses sur l’éducation en attribuant le monopole de l’échec scolaire aux élèves d’origine étrangère, aurait pu faire semblant de prendre la panique économique.
Mais non, il s’amuse juste à parler de la supériorité de certaines civilisations par rapport à d’autres et à dénoncer le relativisme de la gauche. C’est à ce genre de choses que l’on voit que Claude Guéant a quelques charters de retard sur le FN new look.
Le rattrapage en catastrophe qu’il a opéré en prétendant que ses propos avaient été tronqués et que son évaluation, sa hiérarchisation se faisait avec comme indicateurs le respect des droits de l’homme n’abusera que ceux qui veulent être abusés.
Parce que ses propos, il les a prononcés devant des députés UMP et des étudiants du très droitier syndicat UNI. Pas devant la LDH ou Amnesty International qui doivent pour lui faire partie de cette « gauche relativiste ».
Trop souvent, nous n’avons d’Hannah Arendt qu’une vue partielle, ou plutôt plusieurs, en apparence disparates : ici ses ouvrages fondateurs sur le totalitarisme, là ses essais éblouissants sur la crise de la culture, ailleurs encore son opposition résolue à ce qui allait devenir la vision dominante de la Shoah (celle d’un événement sorti de l’Histoire et même de l’humanité)… Ces fragments d’une pensée, nous avons peine à les articuler autrement qu’à travers la biographie d’Hannah Arendt, d’autant plus que celle-ci a délibérément refusé de nous livrer son discours de la méthode, affirmant qu’il faudrait pour l’énoncer se placer au-dessus de soi-même, voire en dehors.
Il faut accepter la « pesanteur du monde »
Bref si nul n’ose remettre en cause le rôle d’Arendt dans l’histoire des idées au XXème siècle, nombreux sont ceux qui font la fine bouche face à ce qu’ils considèrent comme une pensée impressionniste pour ne pas dire désarticulée, en l’absence d’un mode d’emploi livré clés en main. Bérénice Levet a le mérite, qui fait l’intérêt exceptionnel de son livre, d’esquisser un fil conducteur qui pourrait réunifier l’interprétation arendtienne du réel.
Bérénice Levet a donc choisi de s’aventurer au cœur du problème, celui de la méthode d’Hannah Arendt. Elle l’a fait à partir d’un aspect qui pourrait paraître a priori marginal, la fréquence des références artistiques et littéraires dans son œuvre. En fait, l’enjeu est central puisqu’il s’agit du rapport de la pensée avec la réalité, que selon Arendt, on ne peut pas vraiment saisir de l’extérieur comme si elle ne nous affectait en rien, ou pire, comme s’il s’agissait des éléments d’un jeu de construction disponibles pour les élaborations de notre intellect. La « conceptualisation du monde » pense Arendt, entraîne une perte essentielle, c’est pourquoi au lieu de déployer sur le réel « la légèreté fantomatique des idées », il faut accepter la « pesanteur du monde » qui ne se plie pas aux efforts de le façonner par des constructions intellectuelles.
Cette différente manière d’appréhender la réalité, elle fait plus que le prôner, elle le met en œuvre quand elle appuie sa réflexion sur des textes littéraires, sur des narrations et des figurations qui sont des « semences de vérité », celles de Blixen, de Conrad, de Proust, de Brecht, de Char, de Faulkner, de Kafka et surtout peut-être d’Homère et des tragiques. Selon Arendt, bien plus que la prétendue connaissance objective de la sociologie et de la science politique, seule l’œuvre d’art, montre à quel point l’homme et le monde sont indissociablement liés – alors que nous avons trop souvent tendance à les séparer.
L’artiste qui trouve le monde en lui et se retrouve lui-même dans le monde brise deux solitudes. D’un côté il « perfore la curieuse densité qui entoure ce qui est réel » et de l’autre, en assumant le monde, il échappe à la « fièvre de l’absurde », sartrienne en particulier, qui menace l’individu, surtout l’individu moderne, celui qui, pratiquant un déracinement systématique, « biffe son existence pour mieux vivre ».
Hannah Arendt recherche non des faits bruts mais des expériences de vérité. Autrement dit, elle ne dissocie pas la vérité du sens, de l’ébranlement que produit en nous l’événement, de notre accroissement d’humanité quand nous recevons le réel. D’où l’importance qu’elle accorde à l’imagination en tant que capacité d’accueil (imagination perceptive), donc d’extension de soi, et aussi au débat, qu’il soit extérieur, notamment civique, ou intérieur, avec soi-même. Depuis Socrate, la pratique du débat montre l’humanité comme acceptant sa finitude sans renoncer à ses capacités de renouvellement et d’extension.
Le mal résulte d’un manque, plutôt que d’une perversité
Cette démarche a évidemment sa source dans la phénoménologie de Husserl et de Heidegger, dans le retour « à la chose même ». Mais la récusation des « constructions métaphysiques » qui placent le sens en dehors du réel, ne conduit pas Arendt à renoncer, comme Heidegger, à toute vision morale. D’une pareille indifférence (qui, chez Heidegger, fut interrompue par une embardée du côté des nazis) Hannah Arendt a été protégée par une sensibilité à la question du mal dont témoigne évidemment son travail sur le totalitarisme, notamment au procès Eichmann.
Le mal totalitaire, Hannah Arendt, si elle en décrit le fonctionnement dans le troisième volet des Origines du totalitarisme, ne prétend pas en donner les raisons suffisantes. Pour comprendre le totalitarisme, Arendt n’a pas recours à une causalité linéaire. La composition de l’œuvre en trois volets (L’antisémitisme, L’impérialisme, Le système totalitaire) le montre bien : il ne s’agit pas de remonter aux causes directes car un moment donné il y a eu un saut, une cristallisation d’éléments divers pour produire ce qu’ils ne contenaient pas d’avance : la catastrophe. Pourtant ce saut n’a pas été l’invention d’un génie maléfique, la catastrophe est arrivée au bout d’une pente que l’on n’a pas su interrompre. On ne peut donc que suivre Bérénice Levet quand elle cite Péguy : « Le déterminisme, dans la mesure où il est pensable, serait la loi de l’immense déchet. » Ou encore « celui qui annonce le pire n’est pas un prophète, simplement il ne croit pas au miracle, c’est à dire à la liberté ».
L’attitude d’Arendt au procès Eichmann participe donc d’une idée constante chez elle : le mal résulte d’un manque, d’un manque d’exercice de la liberté, plutôt que d’une perversité. Comme si le déterminisme avait une vérité négative : nous sommes sur une mauvaise pente et seuls résistent ceux qui font face au réel, c’est à dire, au premier chef, les écrivains et les artistes.
L’importance de l’artiste est donc double. D’une part il dit la vérité sur le monde, sur ce que nous vivons, d’autre part, il est le type de ce que peut, doit, être une attitude humaine : accueil et acceptation de ce qui nous limite pour en faire une œuvre humaine, un récit. C’est d’ailleurs pourquoi le héros tragique, le héros d’un récit, est le modèle de la justesse que nous nous devons à nous-mêmes. De ces figures qui sont à la fois des maîtres et des exemples, l’œuvre d’Arendt est ponctuée.
Le discours de la non-méthode
Le livre de Béatrice Levet surprend et stimule parce qu’il désigne exactement le lieu anthropologique et cosmologique d’où est partie Arendt. En même temps, il nous permet aussi d’en voir une limite. L’œuvre d’Arendt multiplie les aperçus et les exemples saisissants, mais elle n’a guère de méthode pour les articuler. Pour cette raison, elle peut donner une impression d’arbitraire ou de désinvolture informative. Les intuitions qui en sont la substance sont plus sûres que le récit qui les réunit. Ainsi, quand dans le chapitre qu’Arendt consacre à l’Affaire Dreyfus dans L’antisémitisme, elle donne trop l’importance à la vie de salon selon Proust, au point où le lecteur a l’impression que le sursaut républicain n’est l’affaire que du seul Clemenceau…
La difficulté si bien exposée par Béatrice Levet est celle de construire une vue historique sans philosophie de l’histoire, traditionnaliste ou progressiste. Comment ne pas osciller quand on construit une histoire à partir d’une collection d’expériences nécessairement bornées du monde ?
Bergson, un auteur qu’Arendt a frôlé, et qui, comme elle, a fait fond sur « l’empreinte de choses en nous », a rencontré lui aussi cette difficulté. Pour la résoudre il a proposé une réflexion sur la vie comme durée, « création continuelle, jaillissement ininterrompu de nouveautés », création de possibilités nouvelles. Hannah Arendt n’est pas allée dans cette direction. Elle semble plutôt s’être arrêtée à une vision de l’histoire comme lutte sans concession contre la dégradation des capacités humaines dont les peintres et les poètes ont été les héros exemplaires.
On connaissait Jean-Pierre Raffarin, à l’époque où il était premier ministre, pour ses raffarinades, la plupart du temps aussi creuses qu’une sentence de Joseph Prudhomme ou un slogan de publicitaire fatigué. Nous sont restés ainsi en mémoire la « positive attitude » empruntée à Lorie, ce joyau de notre patrimoine musical mais aussi « Les jeunes sont destinés à devenir des adultes ». On se souvient aussi avec bonheur de cet axiome non euclidien : « Il vaut mieux pour Poitou-Charentes être au Nord du Sud qu’au Sud du Nord. » tout comme le très dadaïste « Si on met la voiture France à l’envers, nous n’aurons plus la capacité de rebondir. »
Pourtant, déjà à cette époque, pour qui savait prêter l’oreille, il y avait du tonton flingueur chez Raffarin comme lorsqu’il constatait, sourire aux lèvres : « Le tour de taille n’est pas un handicap au Sénat. »
Mais, il s’est surpassé hier matin sur France Info, gagnant haut la main sa place entre Bernard Blier et Lino Ventura autour de la table mythique de la cuisine audiardesque. Interrogé sur les propos de Claude Guéant, tout en s’insurgeant contre le mauvais procès, il a tout de même arrosé sévère avec « Il est tout de même meilleur ministre qu’ethnologue » et qu’il fallait éviter de caricaturer Levi-Strauss en ne confondant pas « Tristes tropiques et tristes tropismes. »
Alain Juppé, lui, a trouvé l’emploi du mot civilisation par Guéant « inadéquat ». Juppé, on aura beau dire, ce n’est pas le même genre d’humour.
Au temps – pas si lointain- du président Ben Ali, deux arguments contradictoires s’affrontaient sur le champ des idées pour tour à tour justifier ou délégitimer le régime autoritaire en place. D’un côté, les tenants du statu quo politique nous expliquaient doctement que l’absence de libertés publiques permettait d’endiguer le phénomène islamiste, politiquement étouffé mais toujours latent dans une société où le voile islamique a fait un retour en force depuis le 11 septembre. Leur insoutenable légèreté les faisait avaliser la violation quotidienne des droits civils et politiques les plus élémentaires au nom d’une transition devenue état d’exception permanent. Comme l’URSS attendant le grand soir des libertés réelles, les jurisconsultes du benalisme prônaient donc la coercition au nom des Lumières.
De l’autre, l’opposition anti-Ben Ali rétorquait que cette vieille rhétorique n’avait plus raison d’être au XXIe siècle, que la servitude (plus ou moins) volontaire nourrissait justement un ressentiment propice à tous les extrêmes, comme en témoignait le démantèlement intermittent de cellules salafistes dans ce pays réputé pour son islam plutôt paisible. En somme, Ben Ali meilleur allié – à long terme- des islamistes était le credo de l’opposition laïque.
L’ennui, c’est que personne n’a tort. Ou, plus précisément, que tout le monde a (un peu) raison. Le triomphe du parti Ennahda lors de l’élection de l’Assemblée Constituante, s’il n’atteint pas les sommets du vote islamiste égyptien, plaide en effet pour les deux théories, qui s’avèrent finalement tout à fait conciliables. Les défenseurs infatigables du régime Ben Ali comme les parangons de la démocratisation miracle se retrouvent Gros-jean comme devant face à une Tunisie qu’ils connaissent mal, pour avoir trop frayé dans la très chic banlieue nord de Tunis et sur les plages d’Hammamet.
Or, l’irruption brutale d’institutions démocratiques met l’ensemble des acteurs politiques devant des responsabilités pas toujours évidentes à assumer.
Ainsi des islamistes confrontés au cadeau empoisonné du pouvoir dans une période de crise économique et un climat post-révolutionnaire, le tout nappé d’une image sulfureuse peu prompte à attirer des millions de touristes, comme l’exigeraient les besoins du pays. Mais pour les citoyens ordinaires, les militants des partis légalisés et les blogueurs revenus du front anti-autoritaire, le chemin est aussi pavé d’embûches. Non que l’élite qui forme la « société civile » ait tout à découvrir, tant s’en faut avec les progrès des chaînes satellitaires, la mondialisation de l’information et l’uniformisation des modes de pensée qui en découle. Simplement, pour qui n’a jamais vécu dans un environnement politique pluraliste, rompre avec le paternalisme dorlotant de cinquante ans de bourguibo-benalisme demande un sacré travail sur soi. Passer de l’ingestion de nourriture prédigérée à la mastication ne va pas forcément de soi : aujourd’hui, tout doit faire débat en Tunisie, des nominations officielles au prix du pain, en passant par les grandes orientations diplomatiques et des questions symboliques aussi sensibles que la place du niqab dans les universités ou le statut dévolu à la femme. Songez-y : l’obsession de la séparation des pouvoirs et de la transparence de l’information vaut même à Edwy Plenel d’être invité par l’opposition laïque en quête d’un prophète de la démocratie 2.0 !
S’agissant d’un dossier bien plus lourd, prenons l’exemple de l’affaire syrienne. Conformément à sa politique étrangère islamo-droit de l’hommiste, le cabinet Jebali a toujours refusé de reconnaître le régime de Damas et, sans autre forme de politesse, vient d’expulser l’ambassadeur syrien à Tunis pour protester contre la répression de l’insurrection armée. Les gouvernants tunisiens se souviennent certainement du massacre de Hama, dont on commémore cette semaine les trente ans, et des 20 000 morts du pilonnage par l’armée de Hafez et Rifaat al-Assad de la quatrième ville de Syrie, alors en proie à un soulèvement islamiste. A Tunis, la décision d’expulsion ne fait pas l’unanimité et ouvre un débat qui oppose les deux positions antagonistes citées plus haut. Car en se montrant encore plus ferme que les Etats-Unis et la France, le gouvernement tunisien emboîte le pas à son parrain qatari, ce qui fait dire au quotidien La Presse : « tout se passe comme si la décision tunisienne aurait été soufflée, voire imposée de l’extérieur (…) Il est en effet surprenant de rompre les relations avec la Syrie en signe de soutien à la révolution syrienne et de ne point le faire avec l’Arabie Saoudite [qui abrite Ben Ali et refuse de l’extrader] ». A l’intérieur du paysage politique tunisien, le parti d’opposition néo-communiste Ettajdid réagit assez finement à l’empressement des responsables tunisiens à expulser le représentant d’un Etat souverain : « tout en condamnant fermement la répression sanglante infligée au peuple syrien frère (…) [Ettajdid] exprime sa surprise vis-à-vis de cette décision hâtive et irréfléchie qui ne prend pas en considération la complexité de la situation au Moyen-Orient et les risques de l’internationalisation du conflit, que visent à créer certaines parties arabes et du Golfe plus particulièrement ». On ne saurait mieux fustiger la mainmise du Qatar sur les décisions supposément souveraines de ses alliés tunisiens.
Vous me direz, ces dissonances sont on ne peut plus triviales et saines dans une démocratie, fût-elle balbutiante. Justement, ce que révèle ce concerto à deux voix, c’est la difficulté d’institutionnaliser la révolution. Le mouvement socio-politique de l’an dernier s’est construit contre un ennemi commun clairement identifié : le système Ben Ali. Une fois le tyran et sa clique ploutocratique déchus, le plus délicat reste à faire : non pas s’atteler au state building à la Fukuyama, puisque l’Etat tunisien moderne remonte au XIXe siècle, mais construire une société démocratique fondée sur la libre et pacifique confrontation des opinions. Et le dossier syrien de faire écho à la conscience révolutionnaire tunisienne : les arguments d’Assad sont grosso modo les mêmes que ceux utilisés naguère par la caste Ben Ali, avec un risque de guerre civile accru du fait de la nature multiconfessionnelle du pays.
Du point de vue d’un insurgé tunisien devenu apprenti démocrate, deux considérations antithétiques s’affrontent, la position d’Ettajdid exprimant une sorte d’entre-deux. Le respect de l’ordre interétatique voudrait en effet que la défense des grands principes démocratiques n’empiète pas sur la souveraineté des Etats, aussi contestables soient leurs dirigeants et condamnable leurs politiques. Tel est le leitmotiv de la Chine et de la Russie, qui, nous vous le concéderons sans peine, ne sont pas des archétypes d’Etat de droit. En gros, c’est la position du quotidien La Presse qui aura désormais du mal à reprocher quoique ce soit à la France ou aux autres pays accusés de complaisance avec la Tunisie de Ben Ali.
A contrario, une antienne abstraitement universaliste exige l’internationalisation immédiate du conflit syrien à des fins officiellement humanitaires. C’est la position du président Marzouki et du gouvernement à majorité islamiste, notablement influencé par la Turquie néo-ottomane d’Erdogan. Le débordement de la situation syrienne sur la Tunisie montre bien que si on ne badine pas avec la démocratie, devenue l’impératif catégorique de notre temps jusqu’en pays arabe, entre son invocation magique et sa mise en pratique, se glisse l’abîme de tous les possibles…
Prenez un pays d’à peine plus de 9000 kilomètres carrés, toujours déchiré par une ligne verte. Ajoutez-y d’importantes quantités de gaz naturel fraîchement découvertes au large de ses côtes, saupoudrez-le d’une rivalité avec la Turquie, de négociations en cours, puis propulsez-le à la tête de l’Union Européenne. Mélangez bien. Vous obtenez la situation inédite de la République de Chypre en 2012. La partie grecque de l’île, Etat-membre depuis 2004, prendra le 1er juillet 2012 la présidence tournante de l’Union Européenne. De quoi concentrer entre ses mains plusieurs enjeux liés non seulement à l’Europe, mais aussi aux gigantesques réserves de gaz récemment découvertes en Méditerranée orientale, et à la faveur desquelles de nouvelles alliances se nouent dans la région.
Chypre n’a pas encore endossé son costume de président que, déjà, chacun scrute les initiatives diplomatiques de son voisin. Première cause de friction potentielle : une force militaire internationale qui opère dans les Balkans. Intégrée sous commandement européen, elle comprend des soldats turcs. En tant que futur président, Chypre pourrait diriger une partie des opérations. Des soldats turcs se retrouveraient alors mécaniquement sous des ordres émanant de Chypre… Impossible, selon le quotidien turc Akşam daily, qui a annoncé le retrait des militaires turcs afin d’éviter ce scénario. Mais Ankara dément. « La présidence chypriote de l’UE n’affectera pas les forces turques dans les Balkans » affirment aujourd’hui plusieurs officiels turcs. Le ton se veut plus mesuré qu’en septembre dernier, lorsque la Turquie menaçait de geler ses relations avec Bruxelles si ce qu’Ankara appelle le « Sud de Chypre » accédait à la présidence. A moins bien entendu que la question chypriote soit définitivement résolue, ce qui ne risque pas d’arriver de sitôt. Cela fait presque quarante ans que les troupes turques ont occupé en 1974 un tiers du territoire, divisant l’île entre une partie grecque au Sud, aujourd’hui membre de l’UE, et une autre au Nord, la République turque de Chypre du Nord (RTCN), que seul Ankara reconnait. Et jusqu’à présent, aucune initiative diplomatique n’a trouvé d’issue favorable.
Côté négociations justement, un cinquième cycle de rencontres est actuellement organisé dans une banlieue de New York, sous les auspices des Nations-Unies. Quelques années après l’échec du plan Annan[1. Du nom de l’ancien secrétaire général des Nations-Unies, ce plan avait pour but de réunifier les deux nations chypriotes. Soumis à un double referendum en 2004, il a été accepté par les chypriotes turcs mais rejetés par leurs voisins grecs.], les responsables politiques présentent cette initiative comme la tentative de la dernière chance. Le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon a prévenu dès décembre : « Chypre va prendre la présidence de l’Union européenne au premier juillet 2012, le temps qui nous reste pour progresser dans les négociations est donc très limité ».
A Chypre, côté Sud, cet empressement est synonyme de pressions. « Le Président de la République ne doit pas accepter une telle tentative », a déclaré le chef du Parlement chypriote grec, pour qui aucune deadline n’est légitime, pas même celle du 30 juin à minuit. Au Nord, le pessimisme est de rigueur et selon Erol Kaymak, un spécialiste cité par le Cyprus mail, les dirigeants chypriotes turcs envisageraient même un échec des négociations et miseraient sur le deal suivant : la reconnaissance de leur République autoproclamée par les pays arabes de la région contre un soutien turc à la cause palestinienne.
Mais négociations ou pas, la République (grecque) de Chypre n’a pour l’heure qu’un seul calendrier : celui de sa présidence. Une « énorme responsabilité » selon les propres termes de la ministre chypriote des affaires étrangères. Or d’ici fin 2012, sous la présidence chypriote, l’Europe devra se mettre d’accord sur le cadre d’exercice des outils financiers pour la période 2014-2020. En pleine crise de l’euro, une affaire réputée difficile.
Centre de gravité européen, la République de Chypre se retrouvera par ailleurs au cœur de la nouvelle course au gaz à laquelle se livrent tous les Etats qui bordent la Méditerranée orientale : Chypre, mais aussi le Liban, la Syrie, la Turquie et Israël. Tout commence courant 2009 lorsque d’importants gisements de gaz sont découverts au large du port israélien de Haïfa. Le 17 décembre 2010, Chypre signe avec Israël un accord délimitant sa frontière maritime et prévoit des forages avec la compagnie Noble Energy, celle-là même qui s’est associée aux prospections israéliennes et opère aujourd’hui en Grèce. En septembre dernier, début des forages. Fin décembre déjà, premières annonces… Le président chypriote grec Demetris Christofias en personne affirme à la télévision qu’un réservoir de gaz naturel contenant entre 140 milliards et 224 milliards de m3 vient d’être mis au jour. La Turquie avait pourtant tout fait pour empêcher ces forages. Arguant de la partition de l’île, elle avait avancé que le gaz découvert appartiendrait autant aux Chypriotes grecs qu’aux Chypriotes turcs mais aussi… à la Turquie elle-même. Et en septembre, la Turquie avait signé un accord avec la République autoproclamée de Chypre du Nord pour entamer des forages offshore de gaz et de pétrole.
Pour contrecarrer le nouvel axe gazier Israël-Chypre-Grèce, le gouvernement d’Erdogan peut aussi compter sur les menaces terroristes du Hezbollah et sur le Liban qui réclame également sa part du gâteau. Selon un accord frontalier entre Chypre et le Liban conclu en 2007, les gisements israéliens n’empiètent pas sur la zone d’exclusivité économique libanaise. Mais depuis que les précieuses molécules ont été découvertes, les dirigeants du pays du Cèdre contestent cet accord, et font valoir qu’il n’a pas encore été ratifié par leur Parlement… tandis que les Turcs font justement pression sur le Liban pour entraver la ratification de ce texte.
Dans cette querelle, l’ONU s’est déclaré incompétente, estimant qu’elle ne pourrait juger ce conflit frontalier que si les Etats en présence reconnaissaient mutuellement leur existence. De son côté, la partie grecque de Chypre trace sa route. Bientôt pays exportateur de gaz naturel, elle offre à Israël une porte d’entrée « gazière » vers l’Europe et à l’UE la possibilité de diversifier ses approvisionnements. Tout en résistant, pour le moment, aux intimidations turques.
Est-ce l’anniversaire du 6 février 1934 qui rend nombre de dirigeants politiques légèrement hystériques ? En écoutant les réactions outrées de l’opposition aux déclarations de Claude Guéant, c’est à se demander si la gauche cherche un Goldstein de substitution depuis le lifting républicain du Front National.
Approuver la phrase, au demeurant plutôt anodine, du ministre de l’Intérieur est une chose. S’en offusquer en est une autre. Le plus drôle dans cette énième affaire d’indignation pavlovienne, c’est que les neuf dixièmes des personnes choquées partagent de facto le jugement de Guéant. Tous ces gentilshommes du PS ou du Front de Gauche qui crient aujourd’hui à la « xénophobie d’Etat » n’ont de cesse de proclamer la supériorité du modèle républicain, et du triptyque Liberté-Egalité-Fraternité. Bref, « toutes les civilisations ne se valent pas » est probablement l’une des assertions les plus consensuelles du paysage politique hexagonal.
Notons d’ailleurs que Claude Guéant n’a pas parlé de « culture » mais de « civilisation »[1. Une civilisation est en quelque sorte une culture arrivée à son paroxysme, qui se développe puis décline en s’universalisant si l’on suit la définition de Tönnies], terme universaliste qui devrait faire le bonheur des héritiers de Jules Ferry que sont nos si lisses responsables politiques.
Après tout, sans jouer les vierges effarouchées, on peut parfaitement contester l’opinion de Guéant. Car, à bien des égards, les civilisations sont incommensurables, et le jugement que l’on porte sur l’une ou l’autre dépend largement de notre ancrage…civilisationnel. A tout prendre, seule la colère des Verts est compréhensible : pluralistes multiculturels assumés, les Europo-Ecologistes refusent tout ancrage culturel et national particulier. Eux au moins méritent la palme de la cohérence (à moins qu’ils ne la boycottent, comme l’huile du même nom…).
Dans la période que nous vivons, la question de la démocratie a pris un tour paradoxal : s’il existe un consensus quasi planétaire sur les principes démocratiques, le fonctionnement de la démocratie suscite une insatisfaction presque aussi universelle. Pour comprendre ce paradoxe, il faut remonter aux controverses provoquées par les thèses de Fukuyama au moment de l’effondrement du communisme en Europe. L’auteur de La Fin de l’Histoire pensait qu’en scellant la disparition de toute alternative globale à la démocratie libérale, la chute de l’Union soviétique ouvrait la voie à une universalisation progressive de celle-ci : de même que la Deuxième guerre mondiale avait délégitimé les idéologies explicitement fondées sur le refus de l’égalité des hommes, la fin de la Guerre froide discréditait la critique marxiste du « droit formel » et de la « démocratie bourgeoise ».
Cette thèse somme toute modérée semblait ruiner tout espoir de progrès en nous interdisant d’aspirer à un monde « autre ». Aussi a-t-elle été plutôt mal accueillie à gauche où beaucoup ont cru que le développement de divers mouvements « alternatifs » − à commencer par l’altermondialisation − suffisait à la démentir. Le débat opposait donc ceux pour qui la démocratie libérale constituait le véritable « horizon indépassable de notre temps » et ceux qui cherchaient à faire (re)vivre l’idée d’une alternative radicale. Vingt ans après, on ne peut pas dire que la thèse de Fukuyama ait vraiment été réfutée et, pourtant, nul ne croit plus au triomphe de la démocratie libérale qu’il avait annoncé.
Malaise dans la démocratie
La légitimité des principes démocratiques n’a jamais été aussi forte, comme le montre la quasi-disparition, y compris dans les courants extrémistes, de toute opposition ouverte à l’idée démocratique.[access capability= »lire_inedits »] Les nouvelles extrêmes droites européennes n’ont pu progresser qu’en se débarrassant, au moins en apparence, de l’encombrant héritage « fasciste » qu’elles revendiquaient encore hautement dans les années 1970. La chose est sans doute moins claire du côté de l’extrême gauche, en particulier en France et en Italie, où l’on rencontre encore des historiens (?) attachés à la Terreur (Sophie Wahnich) ou des philosophes admirateurs de Mao Zedong (Alain Badiou), voire de Staline (Domenico Losurdo). Il n’en reste pas moins que, pour l’essentiel, les gauches radicales s’appuient sur l’imaginaire démocratique contemporain et font de moins en moins référence à la violence révolutionnaire : même Alain Badiou, qui disait encore il y a peu qu’il fallait avoir « le courage de n’être pas démocrate », et qui persiste crânement à faire l’éloge de la Révolution culturelle chinoise, reconnaît quelques mérites à l’État de droit et se veut maintenant à la fois platonicien et démocrate. Le signe le plus clair de ce consensus démocratique est l’accueil unanimement favorable fait aux « révolutions arabes », dont on a − sans doute un peu trop − vite considéré qu’elles montraient l’aspiration du monde musulman à la démocratie[1. Saluons ici les efforts d’Alain Badiou pour défendre l’avenir de l’idée révolutionnaire : le philosophe salue dans les « révolutions arabes » et dans les « révoltes européennes » le « réveil de l’Histoire », mais c’est pour mieux célébrer le potentiel « autoritaire » et « dictatorial » des révolutions arabes, si du moins celles-ci ne succombent pas au « désir d’Occident » et au goût pour les élections libres (Alain Badiou, Le Réveil de l’Histoire, Circonstances, 6, Ed. Lignes, 2011.].
Mais en même temps que ce consensus, on observe la généralisation d’un mécontentement diffus : à supposer que l’Histoire soit terminée, les hommes ne sont pas pour autant universellement « satisfaits ». La première raison de cette insatisfaction est sans doute l’incapacité apparente des gouvernements à trouver une issue à la crise économique. Cette faiblesse du « politique » face aux « marchés » semble d’autant plus intolérable qu’elle se traduit par une « rigueur » sans cesse accrue, accompagnée d’inégalités économiques beaucoup plus considérables que dans les années 1970. Du coup, les mêmes qui s’enchantaient naguère du développement de la « démocratie continue », des progrès de la démocratie « post-nationale » ou de la naissance d’une « contre-démocratie », se demandent avec angoisse si nous ne sommes pas entrés dans une ère « post-démocratique » (Jürgen Habermas) ou, plus prudemment, si les évolutions en cours ne mettent pas en question la possibilité d’une « société des égaux » (Pierre Rosanvallon).
En réalité, la dynamique démocratique, que Tocqueville appelait « l’égalité des conditions » et qui se traduit par un bouleversement continu des formes de vie héritées, des normes morales et des « hiérarchies » culturelles, ne s’est nullement interrompue. Comme on le sait bien à Causeur, il peut d’ailleurs arriver à de bons démocrates (qui sont souvent des lecteurs de Tocqueville et qui ne plaident du reste pour aucune « restauration »), d’éprouver devant ces évolutions un léger vertige, voire une sorte d’inquiétude : cela suffit pour que des voix indignées et acâriatres dénoncent bruyamment les « nouveaux réactionnaires » et la « haine de la démocratie » ou, plus inattendu encore, l’« homophobie » ou le refus de l’émancipation des femmes.
La démocratie serait donc, en quelque sorte, attaquée sur deux fronts : d’un côté, elle est tenue en échec par l’action souterraine des « marchés financiers », de l’autre, ses nouvelles conquêtes sont mises en péril par les nostalgiques de la galanterie française et par les défenseurs de l’enseignement des lettres − lesquels, pour compliquer les choses, sont eux-mêmes parfois tentés d’attribuer la crise de l’école au « libéralisme » ou au capitalisme.
Pour résoudre cette apparente contradiction, il y a deux solutions simples. La première consiste à considérer que la démocratie cède la place à un nouveau régime oligarchique[2. C’est la thèse que défend avec brio Guy Hermet dans son livre L’Hiver de la démocratie ou le nouveau régime, Armand Colin, 2007.]; la deuxième conduit à redéfinir le concept même de démocratie pour le rendre compatible avec les évolutions récentes − on dira par exemple que les progrès des Lumières permettent aujourd’hui d’abandonner la notion archaïque de « peuple » au profit de la promotion du « droit »[3. Une note maintenant célèbre de la Fondation Terra Nova a assez clairement proposé au Parti socialiste d’intégrer cette idée à son programme ; depuis, elle a trouvé une expression philosophique inattendue dans le dernier livre de la philosophe Catherine Colliot-Thélène, La Démocratie sans « demos », PUF, 2011.]. Une troisième voie consisterait à considérer que les difficultés présentes expriment sous une forme nouvelle des tensions inhérentes à la démocratie depuis ses origines et qu’elles ne conduisent donc pas nécessairement ni à la mort de la démocratie ni à la disparition de la figure du peuple.
Les aventures de la liberté des modernes
On sait, ou on devrait savoir que, des origines de la politique moderne jusqu’au siècle des Lumières, la plupart des esprits éclairés tenaient la « démocratie » pour un régime archaïque, dénué de toute pertinence dans un monde constitué de grands États. Dans l’article « démocratie » de L’Encyclopédie, on lit, sous la plume du chevalier de Jaucourt, que « la démocratie est une forme simple de gouvernement dans lequel le peuple en corps a la souveraineté », mais que ce régime des « petites républiques d’autrefois » semble complètement dépassé à l’époque moderne, le meilleur régime étant la monarchie.
Les deux grandes révolutions de la fin du XVIIIe siècle, qui ont donné naissance aux « démocraties » modernes, ne sont pas non plus pensées comme « démocratiques ». En Amérique, les auteurs du Fédéraliste voulaient créer une République, pas une démocratie : fondée sur le dévouement absolu du citoyen à la collectivité et non sur l’indépendance des individus, celle-ci était pour eux un régime du passé. De même, pendant la Révolution française, ou tout au moins pendant sa première phase (qui va jusqu’en 1791), lorsque les orateurs de la Constituante parlent du régime à établir, c’est le plus souvent pour soutenir, à l’image de Sieyès ou Barnave, qu’il faut un régime « représentatif » dans lequel le peuple n’exerce pas directement le pouvoir, mais désigne des représentants qui font la loi sans être soumis à leurs électeurs.
Tous ces révolutionnaires ne sont donc pas des démocrates, et ils considèrent d’ailleurs que l’essentiel de l’activité des hommes ne réside pas dans la politique, mais dans la recherche de la satisfaction privée. C’est ce que Benjamin Constant exprimera de manière frappante après la Terreur, en distinguant la « liberté des Modernes », qui vise principalement la promotion des droits de l’individu, de la « liberté des Anciens », fondée sur la participation active de tous les citoyens aux affaires publiques. Il suffira cependant d’un peu plus d’une génération pour que le nouveau régime né de ces deux révolutions soit qualifié de « démocratie », et pour que sa généralisation dans l’ensemble du monde civilisé apparaisse comme un « fait providentiel » auquel il serait vain et peut-être même sacrilège de vouloir s’opposer : c’est de ce changement fondamental que Tocqueville prend acte au début de La Démocratie en Amérique (1835).
Cette mutation majeure intervient au croisement de deux logiques, distinctes dans leur principe mais devenues inséparables dans les faits. La première a partie liée avec le libéralisme : dès lors que celui-ci s’exprime dans une doctrine des « droits de l’homme », il promeut la figure intrinsèquement anti-hiérarchique de l’individu, inaugurant une dynamique d’extension infinie des droits. La deuxième découle de la dialectique interne de la « liberté des Modernes » ; comme l’avait noté Constant lui-même, si le régime moderne s’intéresse principalement à la protection de la sphère privée, il a besoin d’un minimum de liberté politique, à la fois pour lutter contre l’arbitraire du pouvoir et pour élargir l’esprit public : les droits de l’individu incluent donc la possibilité de participer aux affaires publiques par le vote. C’est ainsi que, contrairement à ce que pensaient les libéraux, le suffrage universel a fini par apparaître comme la conséquence logique de la fin de l’Ancien Régime.
Parce qu’elle n’exclut personne par principe, la liberté moderne est donc devenue « démocratique ». Pour autant, la démocratie doit-elle viser le pouvoir du demos, comme le suggère l’étymologie, ou au contraire faire subir à l’idée du « peuple » le sort qu’Auguste Comte promettait à l’idée de Dieu, c’est-à-dire la congédier avec remerciements pour services rendus ? Si tentant que soit ce geste pour les « démocrates » d’aujourd’hui, je le crois pour ma part assez aventureux, car il méconnaît un caractère fondamental de la politique moderne : la liberté moderne présuppose que les hommes peuvent être autonomes et la « souveraineté du peuple » est la conséquence politique de cette possibilité ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle Tocqueville considère la démocratie comme le régime le plus naturel des hommes : « Le principe de la souveraineté du peuple qui se trouve toujours plus ou moins au fond de toutes les institutions humaines y demeure d’ordinaire comme enseveli. En Amérique, le principe de la souveraineté du peuple n’est point caché ou stérile comme dans d’autres institutions, il s’étend avec la liberté et atteint sans obstacle ses dernières conséquences.[4. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, I, I, ch. 4. On peut noter que le jeune Marx dit à la manière allemande la même chose que Tocqueville : « La démocratie est la vérité de toutes les constitutions. Dans la mesure où elles ne sont pas démocratiques, elles ne sont pas vraies. ». (Karl Marx, Critique de la philosophie de l’État de Hegel, Ellipses, 2000).] » En somme, la démocratie moderne est pour lui l’accomplissement d’un principe naturel, qui cesse d’être caché pour devenir explicite.
Si l’on s’en tient à la pure orthodoxie juridique, les régimes modernes ne sont donc pas « démocratiques » puisqu’ils sont fondés sur la représentation qui est, par définition, une procédure aristocratique. Il reste qu’ils ne peuvent pas se passer de la figure du peuple comme source unique du pouvoir légitime (comme pouvoir « constituant ») et qu’il arrive toujours un moment où, sauf à renoncer à la liberté politique et à vider de sens la représentation elle-même, une question décisive ne peut être tranchée sans que le « peuple » intervienne d’une manière ou d’une autre.
Pour résumer, la réalité de la démocratie contemporaine résulte de la tension entre les principes libéraux et la conception de l’autonomie collective qu’a engendrée l’idée démocratique. Dans la période qui a suivi la Deuxième guerre mondiale, cette tension a été résolue par la construction de l’État social, qui assignait un but intelligible aux gouvernements démocratiques (le progrès du bonheur public à travers la juste répartition des « fruits de la croissance »), tout en favorisant le développement de l’individualisme puisque l’État-Providence se substituait aux solidarités traditionnelles[5. Voir, sur cette période, la brillante synthèse de Marcel Gauchet dans son dernier livre, L’Avènement de la démocratie, III, À l’épreuve des totalitarismes, 1914-1974, Gallimard, Bibl. des Sciences humaines, 2010).].
Comme il est naturel, de bons esprits ont pu penser que cette période dite des « Trente Glorieuses » s’apparentait plus ou moins à la « fin de l’Histoire ». Au demeurant, il est significatif que ces décennies de l’après-guerre soient aujourd’hui célébrées avec nostalgie, y compris dans les courants les plus radicaux dont la plupart des revendications visent simplement à « défendre » les acquis des années 1960. De multiples facteurs, économiques, sociaux et même écologiques, expliquent le déclin de modèles politiques qui allaient de pair avec une croissance rapide fondée sur l’énergie à bon marché et avec l’avance technologique et économique qui protégeait les pays « développés » de la concurrence extérieure. Il reste que, sans la conjonction de ce que Mark Lilla[6. Mark Lilla, « Deux conceptions de la liberté aux États-Unis », in Philippe Raynaud et Élisabeth Zoller, Le Droit dans la culture américaine, Paris, Ed. Panthéon-Assas, 2004.] a justement défini comme deux « révolutions libérales », les modèles dits « néo-libéraux » n’auraient jamais réussi à s’imposer.
On a longtemps nié, des deux côtés, la convergence entre ces deux ruptures, parfaitement illustrée par le néologisme « libéral-libertaire » : si le triomphe du marché supposait la remise en cause des protections assurées par l’État-Providence, il s’accommodait parfaitement du libéralisme culturel des sixties − dont la victoire sans appel rend évidemment chimériques d’éventuels projets « conservateurs » de restauration de la morale traditionnelle, mais interdit également tout retour à la logique intégratrice de l’État-Providence classique[7. Un des signes les plus clairs de cette évolution est la progressive délégitimation, dans tous les courants modernistes, de la politique dite « familiale ».].
Depuis une trentaine d’années, les pays « occidentaux et assimilés » vivent donc sous le régime de la démocratie des individus. Si, comme on le pressent, ce cycle est sur le point de s’achever, ils sont confrontés à un redoutable défi : il leur faut retrouver une certaine capacité d’action collective en se gardant à la fois du ressentiment réactionnaire et de l’illusion révolutionnaire. Cela suppose d’apprendre ou de réapprendre à faire avec une donnée majeure de la politique démocratique : la complexité. Dans le langage du regretté Leszek Kolakowski, on dira qu’il faudrait aujourd’hui pouvoir être « socialiste-conservateur-libéral »[8. Leszek Kolakowski, « Comment être socialiste-conservateur-libéral ? », Commentaire, n° 3, Hiver 1978-1979, pp. 455-456.].[/access]
Dans l’histoire des Etats-Unis, Mitt Romney est le deuxième mormon à se présenter à l’investiture républicaine. Le premier fut Joseph Smith et cela ne lui porta pas chance. Fondateur de l’Église des Saints des Derniers Jours, il fut lynché avec son frère par la foule qui avait assailli la prison où il était incarcéré dans le Missouri. C’était le 27 juin 1844. Pourquoi tant de haine ?
Joseph Smith, à l’âge de 18 ans, avait eu une révélation : un ange l’avait conduit à une colline sous laquelle était enterrée un livre écrit sur des tablettes d’or en caractère hiéroglyphique, livre déposé là depuis quatorze siècles par un nommé Mormon, descendant des Juifs qui étaient venus s’établir au Nouveau Monde – la terre promise – après la Sortie d’Égypte.
Cette révélation bouleversera Joseph Smith – on le serait à moins -, un solide gaillard qui passera sa brève existence à traduire le texte sacré qu’il appela la Bible des Mormons, à se battre aux côtés des Peaux-Rouges puisqu’ils étaient juifs, à condamner l’esclavage, à prôner la polygamie, tout ce qui contribue à lui attirer notre sympathie et fut cause de sa perte. Il écrivait plutôt bien et le récit de ses révélations vaut bien celui de Saint Augustin.
Les mormons, dont on ne peut pas dire qu’ils sont vraiment protestants puisqu’ils attendent encore le Messie, furent persécutés par les colons et les puritains. Pourchassés, ils s’établirent dans le désert de l’Utah, à Salt Lake City. On compte aujourd’hui quinze millions de Mormons, à ne pas confondre avec les Amishs qui sont des anabaptistes ayant fui la Suisse et la Hollande pour vivre en conformité avec la Bible. Peter Weir les a admirablement décrits dans son chef d’oeuvre : Witness.
Conan Doyle, dans La Tache écarlate (1887), la première aventure de Sherlock Holmes, s’intéressa de près au mormonisme avant de s’en écarter à cause de la polygamie qu’il réprouvait et de se convertir finalement au spiritisme. Drôle d’idée. L’économiste protestant et incidemment oncle d’André Gide, Charles Gide, voyait dans la Bible des Mormons une parodie des Tables de la Loi. « On s’étonne, écrit-il, en 1924, que de telles inepties aient pu trouver quelques oreilles crédules. » Mais de quelle religion ne pourrait-on pas dire cela ?
Aujourd’hui, sous l’impulsion de Brigham Youg, le successeur de Joseph Smith, l’église mormone a gagné en respectabilité et même proscrit, tout au moins officiellement, la polygamie. Chacun aura remarqué que Mitt Romney est le prétendant le plus lisse, le plus fade, le plus modéré à la Maison Blanche. Le plus « normal » comme aime se présenter François Hollande, maître dans l’art de se construire un « faux self ». Oserais-je conclure, sans me faire lyncher, que j’aurais préféré Joseph Smith à Mitt Romney ? Voire Herman Cain.
Cela tient sans doute à mon goût pour les westerns et à la sympathie instinctive que j’éprouve pour les illuminés.
La polémique qui se développe sur la question des cinq cents parrainages d’élus nécessaires pour être candidat à l’élection présidentielle est le signe évident que ce système ne fonctionne plus. A l’origine, il était destiné à limiter le nombre de candidats fantaisistes, ou seulement désireux de bénéficier d’une présence médiatique dans le cadre de la campagne officielle. Instauré en 1976, ce dispositif était calibré pour qu’un parti, ou un courant d’idée disposant d’une implantation militante à l’échelle nationale puisse avoir accès au débat public majeur de notre vie politique.
Le vivier de plus 40 000 élus, pour la plupart maires sans étiquette de petites communes (une exception française !) devait, dans l’esprit du législateur, suffire à garantir un minimum d’équité dans l’accès à la candidature.
Trente-cinq ans plus tard, le paysage de notre démocratie locale a été considérablement modifié : l’intercommunalité, qui couvre actuellement plus de 95% du territoire rend les « petits maires » beaucoup plus dépendants, sur le plan budgétaire, des élus de communes plus importantes. Ces derniers sont dans leur grande majorité affiliés à des partis politiques, et sont – c’est humain !- fortement tentés de faire pression sur leurs collègues pour les dissuader d’accorder leur parrainage à un candidat, ou une candidate risquant de présenter un danger pour le champion de leur parti.
Inversement, ils peuvent inciter ces maires de petites communes à promettre leur signature à un candidat susceptible de gêner leur principal adversaire politique.
Cet effet pervers apparaît dans toute sa nocivité avec le cas Marine Le Pen. N’étant pas marmiton dans la cuisine électorale du Front national, je suis dans l’incapacité de trancher sur le fait que cette dernière bluffe ou pas quand elle sonne l’alarme en affirmant qu’elle risque ne pas obtenir les cinq cents signatures exigées. Néanmoins, je constate que les édiles de mon voisinage sont de plus en plus réticents à apparaître publiquement comme parrains d’un candidat : la satisfaction d’avoir contribué à l’expression du débat démocratique ne compense pas, et de loin, les désagréments causés par la publicité donnée à leur geste. Le « qui parraine qui ?» est devenu un marronnier de la presse quotidienne régionale lors de chaque élection présidentielle, ouvrant la voie à leur mise en cause par des citoyens qui confondent parrainage et soutien politique.
Je constate également que les formations politiques dont la pratique est la plus proche des sectes ou religions prosélytes faisant du porte à porte comme le Parti ouvrier européen de Jacques Cheminade, ou Lutte Ouvrière de Nathalie Arthaud, recueillent plus aisément des parrainages que des aspirant candidats représentant un courant de pensée de l’arc politique classique, comme Nicolas Dupont-Aignan ou Christine Boutin.
Enfin, est-il juste de faire reposer sur les seuls maires ruraux le bon fonctionnement de notre démocratie ? C’est un peu comme si l’on confiait aux aides-soignants des hôpitaux le soin de choisir les bons docteurs capables de traiter un patient…
Comment s’en sortir ? On pourrait, par exemple, décider que seuls les partis ayant obtenus 5% des suffrages lors d’un scrutin national au cours du quinquennat écoulé soient habilités à présenter un candidat à l’élection présidentielle. Si cette règle avait été instituée pour celle de 2012, L’UMP, Le PS, le Modem, le Front National, le Front de Gauche et EELV auraient pu concourir. Quant aux trotskistes, ils auraient sans doute, comme ils l’ont fait en 2004, présenté des listes communes de leurs diverses chapelles aux européennes ou aux régionales pour tenter d’être présents lors de la présidentielle.
Cette proposition ne règle pas le cas urgent de Marine Le Pen, dont l’absence forcée lors du scrutin du 22 avril prochain causerait un dommage certain à l’image de notre démocratie, notamment à l’étranger. Au cas où son incapacité à recueillir les cinq cents parrainages serait avérée, il reviendrait aux grands partis d’éviter la catastrophe d’une élimination « technique » d’un courant politique peut-être haïssable, mais dans lequel un grand nombre d’électeurs semblent se reconnaître. Ainsi, un accord entre le PS et L’UMP (et peut-être d’autres partis représentés au Parlement) pourrait décider de compléter la liste des parrains de la candidate FN en les tirant au sort parmi les députés et sénateurs de ces formations, ce qui les exonèrerait de tout procès de connivence avec la bête immonde.
Cette solution aurait également l’avantage de rendre plus difficile pour Mme Le Pen de se présenter comme une candidate « anti-système », alors même qu’elle devrait à ce système de pouvoir concourir.
On like, on kiffe, on love, on surkiffe parce que c’est trop bien, trop bon, trop fresh, trop in, parce qu’il faut jouir absolument, radicalement, sans entrave et sans pudeur, sans tenue ni retenue, mécaniquement et artificiellement, dans la mise en scène obscène de l’affligeante petitesse de nos existences si tristement narcissiques et tellement en proie à une insoutenable vacuité.
Enjoy
Solange Bied-Charreton a choisi cette expression paillette de la novlangue festive comme titre pour mieux faire retentir l’injonction normalisante de la jouissance libertaire post-soixante-huitarde, jouissance marketée et imposée, contrôlée et vidéocastée, jouissance fantasmée, sans réelle joie ni désir sublimé.
Enjoy
Et le sourire aussi large que niais du petit smiley, se fige et se crispe, ses lèvres grimacent et la rondeur du visage de l’imbécile heureux se creuse et s’allonge jusqu’à faire apparaître le masque mortuaire à la Munch, aux traits déformés par son cri de détresse poussé devant les lettres scintillantes de « l’enfer du rien », du fun dépressif.
Avec une ironie légère, un style précis et rageur, Solange Bied-Charreton plante sa plume satirique dans la toile de notre cybergénération et s’amuse à la déchirer fil par fil pour que se dévoile sa désolante inconsistance.
SBC est française et drôle, comme une madame de Lafayette version 2.0 qui égratigne cette génération hypnotisée par le simulacre de la vie numérisée, saturée d’events organisés, d’informations mutualisées et d’images outrancièrement pixélisées et lessivées par la prolifération étouffante de mots au sens profané.
Dans Enjoy, on voit la subversion de pacotille d’une blogueuse aigrie et arrogante qui se venge de son mal-être en déversant une pseudo-révolte enfumée de références pompeuses. On subit le conformisme branché d’un consultant androgyne, bisexuel, sans âge, obsédé par capter « le body moment » pour faire le buzz et jouir de son petit quart d’heure de célébrité, l’auteur montre à quel point la génération Y, emmaillotée dans ses pathologies, se décompose dans une définitive insignifiance.
Les chances de redressement de ce monde-là sont bien minces. Les remparts contre la décrépitude tombent en ruine. Les pères sombrent dans la folie, les appartements familiaux sont abandonnés et les souvenirs du temps passé sont oubliés. C’est la victoire de l’écran, totem postmoderne à la magie démoniaque, espace du blabla qui loue et qui lynche, qui informe et qui amalgame, miroir où s’émoustillent un voyeurisme vulgaire et un exhibitionnisme sordide.
Et c’est à travers la confession de Charles Valérien, figure de l’antihéros, à la croisée de Babitt et des personnages houellebecquiens, que cette vie spectrale, dépossédée de toute intériorité, se révèle dans toute sa médiocrité. Une rencontre soudaine avec le désir amoureux et la conscience anesthésiée de Charles se réveille. Sa vanité déconcertante se meut peu à peu en une lucidité décapante qui s’exprime dans un jugement aussi lapidaire que « …nous gagnions notre vie à tenter de la perdre le mieux possible. » Charles Valérien voyage à sa manière : quand sa condition de damné de l’écran le fatigue, quand sa soumission consentie au réseau social Show you l’écoeure, il va se lover dans l’obscurité protectrice des catacombes parisiennes. Et c’est là, dans la fraîcheur lugubre de la pierre et des ossements, qu’il est, enfin, possible de se retrancher des radars de surveillance et disparaître, loin des néons cafardeux de la transparence généralisée pour de nouveau respirer quelques particules de pure liberté. L’ultime révolte serait donc dans le retrait, le salut dans la désertion, la résurrection dans le creux du dépouillement ?
Solange Bied-Charreton n’y croit pas vraiment. Elle blesse au vif l’espoir de salut en pointant l’inanité de cette naïveté anar. Ces marginaux volontaires, néo-situationnistes désespérés, ont beau opposer la fureur du punk à la mollesse virtuelle, la liberté des livres à l’esclavage des écrans, la contrebande à la convention, ils ne recréent pas pour autant les conditions de survie d’une civilisation qui s’en va. Ils s’éclatent dans l’anarchie du beat, enivrés d’alcool et de chants protestataires, mais tournent en rond comme des papillons de nuits désorientés. Ils hurlent l’inconvénient d’être né, mais ça n’ira pas plus loin.
Enjoy en fait, partage le pessimisme joyeux des écrivains antimodernes dont Solange Bied-Charreton est l’ultime et convaincant surgeon.
« Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas : celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient » C’est Claude Guéant qui a déclaré cela il y a quelques temps dans un colloque réunissant des députés UMP et des syndicalistes de l’UNI. En soi, la phrase n’est pas forcément gênante. Ni fausse. On pourrait évidemment discuter d’une gauche relativiste qui serait par exemple capable de trouver des excuses aux talibans. Mais il est évident, par le public auquel il s’adressait et par la période électorale que nous traversons, que Claude Guéant parlait de tout autre chose. Que derrière ce qui est une évidence, voire un truisme, « la civilisation, c’est mieux que la barbarie », se drape la nouvelle étape d’une stratégie d’ailleurs plutôt inefficace, voire complètement contre-productive.
Je croyais pourtant que Claude Guéant était habile. Qu’il était le vrai Père Joseph du régime. Je croyais, même si je trouvais cela détestable, qu’il profitait intelligemment et cyniquement (les deux choses vont souvent ensemble) de la place Beauvau pour mieux draguer sur les terres lepénistes. Personne, dans l’entourage présidentiel, au gouvernement et à l’UMP, et surtout pas lui, n’a en effet envie de s’attarder sur le bilan de la politique sécuritaire. Il est accablant, même en comptant seulement à partir de 2007, c’est-à-dire de l’élection de Sarkozy et non à partir de 2002 où le même Sarkozy était déjà ministre de l’Intérieur avec Claude Guéant comme principal collaborateur. Dix ans de provocations verbales et, au bout du compte, une situation qui a empiré, des effectifs policiers saignés à blanc par la RGPP et un vieux sage de la République comme Badinter qui tonne sur le « charlatanisme politique » des annonces sur le recul du nombre de victimes alors que tout le monde sait que les attaques contre les personnes ont augmenté et que le grand banditisme a renforcé le nombre et l’intensité de ses attaques par une utilisation presque systématique d’armes lourdes.
La meilleure preuve que la politique sécuritaire du gouvernement est un échec, c’est que le candidat président Sarkozy n’en parle pas. On peut penser que c’est à cause de la crise économique sans précédent qui nous frappe. On peut aussi penser que si le retour à l’ordre qu’il avait promis depuis une décennie était effectif et incontestable, il n’aurait pas hésité à en faire un argument.
Alors, en arrivant à l’Intérieur, il ne s’était plus agi pour Claude Guéant de faire preuve d’une quelconque aptitude en matière de maintien de l’ordre. Sa lettre de mission était d’une autre nature et relevait du pur combat idéologique. On peut s’amuser à relever la liste de ses dérapages plus ou moins contrôlés qui ont fait d’un ministre de la République un chalutier à filet traînant chargé de ramener tout ou partie l’électorat FN, ou plutôt, et nous touchons là un des problèmes, ce que Claude Guéant croit à tort être l’électorat FN.
Certains se rappelleront peut-être que ce fut la méthode du préfet du Var en 1995, Jean-Charles Marchiani, nommé là par Chirac, pour tenir sous surveillance la mairie de Toulon, celle qui avait été conquise par le FN. Marchiani, pour trianguler la nouvelle municipalité et ce département si favorable aux idées frontistes, avait multiplié les déclarations les plus violemment réactionnaires. Marchiani, préfet, donc théoriquement soumis à la neutralité des hauts fonctionnaires, n’avait pas hésité à déclarer déclaration sur le groupe NTM qui venait dans le coin pour un concert et qu’il avait interdit sous les applaudissements des frontistes : « En tant que représentant de l’Etat, en tant que chrétien et en tant qu’homme, je ne peux laisser passer une telle atteinte à la dignité de la femme et de la mère de famille. » C’était assez malin, qu’il le pense ou pas. En 95, dans un département comme le Var, avec ses Pieds Noirs et ses immigrés qui se regardaient en chien de faïence, la jouer choc des civilisations, cela pouvait être efficace en termes électoraux.
Mais c’était en 95 et nous sommes en 2012. Je ne sais pas dans quel monde vit Claude Guéant mais aujourd’hui, c’est au niveau national que le FN réalise les scores qu’il faisait dans quelques départements du Sud Est. Et ce n’est plus par peur d’une invasion arabe, rom, comorienne ou je ne sais quel allogène que l’on choisira selon la convenance géopolitique du moment. Cela, Marine Le Pen l’a compris. Pour l’essentiel, dans la bonne tradition de son parti, elle joue sur la peur mais plus sur la peur de l’autre. Ce qui tétanise le prolo français, sa principale cible, ce n’est pas, ce n’est plus l’étranger qui lui pique son pain, son boulot et ses allocations. Il a bien vu, le prolo français, et notamment depuis 2008, que ce qui le fait changer de civilisation et détruit son modèle social, ce ne sont pas les immigrés, mais la crise systémique du capitalisme depuis 2008, crise du système financier, de la dette, de la zone euro. On peut amuser le tapis avec la construction de mosquées dans une ville donnée, on sent bien que ça fait moyennement le poids face à une délocalisation qui laisse quelques centaines de salariés avec leurs yeux pour pleurer. Marine Le Pen le sait, agit en conséquence, et c’est pour ça qu’elle mord les basques du président sortant dans les sondages de premier tour.
Claude Guéant, qui a montré qu’il n’hésitait pas de se mêler de tout et de nous faire profiter de ses brillantes analyses sur l’éducation en attribuant le monopole de l’échec scolaire aux élèves d’origine étrangère, aurait pu faire semblant de prendre la panique économique.
Mais non, il s’amuse juste à parler de la supériorité de certaines civilisations par rapport à d’autres et à dénoncer le relativisme de la gauche. C’est à ce genre de choses que l’on voit que Claude Guéant a quelques charters de retard sur le FN new look.
Le rattrapage en catastrophe qu’il a opéré en prétendant que ses propos avaient été tronqués et que son évaluation, sa hiérarchisation se faisait avec comme indicateurs le respect des droits de l’homme n’abusera que ceux qui veulent être abusés.
Parce que ses propos, il les a prononcés devant des députés UMP et des étudiants du très droitier syndicat UNI. Pas devant la LDH ou Amnesty International qui doivent pour lui faire partie de cette « gauche relativiste ».
Trop souvent, nous n’avons d’Hannah Arendt qu’une vue partielle, ou plutôt plusieurs, en apparence disparates : ici ses ouvrages fondateurs sur le totalitarisme, là ses essais éblouissants sur la crise de la culture, ailleurs encore son opposition résolue à ce qui allait devenir la vision dominante de la Shoah (celle d’un événement sorti de l’Histoire et même de l’humanité)… Ces fragments d’une pensée, nous avons peine à les articuler autrement qu’à travers la biographie d’Hannah Arendt, d’autant plus que celle-ci a délibérément refusé de nous livrer son discours de la méthode, affirmant qu’il faudrait pour l’énoncer se placer au-dessus de soi-même, voire en dehors.
Il faut accepter la « pesanteur du monde »
Bref si nul n’ose remettre en cause le rôle d’Arendt dans l’histoire des idées au XXème siècle, nombreux sont ceux qui font la fine bouche face à ce qu’ils considèrent comme une pensée impressionniste pour ne pas dire désarticulée, en l’absence d’un mode d’emploi livré clés en main. Bérénice Levet a le mérite, qui fait l’intérêt exceptionnel de son livre, d’esquisser un fil conducteur qui pourrait réunifier l’interprétation arendtienne du réel.
Bérénice Levet a donc choisi de s’aventurer au cœur du problème, celui de la méthode d’Hannah Arendt. Elle l’a fait à partir d’un aspect qui pourrait paraître a priori marginal, la fréquence des références artistiques et littéraires dans son œuvre. En fait, l’enjeu est central puisqu’il s’agit du rapport de la pensée avec la réalité, que selon Arendt, on ne peut pas vraiment saisir de l’extérieur comme si elle ne nous affectait en rien, ou pire, comme s’il s’agissait des éléments d’un jeu de construction disponibles pour les élaborations de notre intellect. La « conceptualisation du monde » pense Arendt, entraîne une perte essentielle, c’est pourquoi au lieu de déployer sur le réel « la légèreté fantomatique des idées », il faut accepter la « pesanteur du monde » qui ne se plie pas aux efforts de le façonner par des constructions intellectuelles.
Cette différente manière d’appréhender la réalité, elle fait plus que le prôner, elle le met en œuvre quand elle appuie sa réflexion sur des textes littéraires, sur des narrations et des figurations qui sont des « semences de vérité », celles de Blixen, de Conrad, de Proust, de Brecht, de Char, de Faulkner, de Kafka et surtout peut-être d’Homère et des tragiques. Selon Arendt, bien plus que la prétendue connaissance objective de la sociologie et de la science politique, seule l’œuvre d’art, montre à quel point l’homme et le monde sont indissociablement liés – alors que nous avons trop souvent tendance à les séparer.
L’artiste qui trouve le monde en lui et se retrouve lui-même dans le monde brise deux solitudes. D’un côté il « perfore la curieuse densité qui entoure ce qui est réel » et de l’autre, en assumant le monde, il échappe à la « fièvre de l’absurde », sartrienne en particulier, qui menace l’individu, surtout l’individu moderne, celui qui, pratiquant un déracinement systématique, « biffe son existence pour mieux vivre ».
Hannah Arendt recherche non des faits bruts mais des expériences de vérité. Autrement dit, elle ne dissocie pas la vérité du sens, de l’ébranlement que produit en nous l’événement, de notre accroissement d’humanité quand nous recevons le réel. D’où l’importance qu’elle accorde à l’imagination en tant que capacité d’accueil (imagination perceptive), donc d’extension de soi, et aussi au débat, qu’il soit extérieur, notamment civique, ou intérieur, avec soi-même. Depuis Socrate, la pratique du débat montre l’humanité comme acceptant sa finitude sans renoncer à ses capacités de renouvellement et d’extension.
Le mal résulte d’un manque, plutôt que d’une perversité
Cette démarche a évidemment sa source dans la phénoménologie de Husserl et de Heidegger, dans le retour « à la chose même ». Mais la récusation des « constructions métaphysiques » qui placent le sens en dehors du réel, ne conduit pas Arendt à renoncer, comme Heidegger, à toute vision morale. D’une pareille indifférence (qui, chez Heidegger, fut interrompue par une embardée du côté des nazis) Hannah Arendt a été protégée par une sensibilité à la question du mal dont témoigne évidemment son travail sur le totalitarisme, notamment au procès Eichmann.
Le mal totalitaire, Hannah Arendt, si elle en décrit le fonctionnement dans le troisième volet des Origines du totalitarisme, ne prétend pas en donner les raisons suffisantes. Pour comprendre le totalitarisme, Arendt n’a pas recours à une causalité linéaire. La composition de l’œuvre en trois volets (L’antisémitisme, L’impérialisme, Le système totalitaire) le montre bien : il ne s’agit pas de remonter aux causes directes car un moment donné il y a eu un saut, une cristallisation d’éléments divers pour produire ce qu’ils ne contenaient pas d’avance : la catastrophe. Pourtant ce saut n’a pas été l’invention d’un génie maléfique, la catastrophe est arrivée au bout d’une pente que l’on n’a pas su interrompre. On ne peut donc que suivre Bérénice Levet quand elle cite Péguy : « Le déterminisme, dans la mesure où il est pensable, serait la loi de l’immense déchet. » Ou encore « celui qui annonce le pire n’est pas un prophète, simplement il ne croit pas au miracle, c’est à dire à la liberté ».
L’attitude d’Arendt au procès Eichmann participe donc d’une idée constante chez elle : le mal résulte d’un manque, d’un manque d’exercice de la liberté, plutôt que d’une perversité. Comme si le déterminisme avait une vérité négative : nous sommes sur une mauvaise pente et seuls résistent ceux qui font face au réel, c’est à dire, au premier chef, les écrivains et les artistes.
L’importance de l’artiste est donc double. D’une part il dit la vérité sur le monde, sur ce que nous vivons, d’autre part, il est le type de ce que peut, doit, être une attitude humaine : accueil et acceptation de ce qui nous limite pour en faire une œuvre humaine, un récit. C’est d’ailleurs pourquoi le héros tragique, le héros d’un récit, est le modèle de la justesse que nous nous devons à nous-mêmes. De ces figures qui sont à la fois des maîtres et des exemples, l’œuvre d’Arendt est ponctuée.
Le discours de la non-méthode
Le livre de Béatrice Levet surprend et stimule parce qu’il désigne exactement le lieu anthropologique et cosmologique d’où est partie Arendt. En même temps, il nous permet aussi d’en voir une limite. L’œuvre d’Arendt multiplie les aperçus et les exemples saisissants, mais elle n’a guère de méthode pour les articuler. Pour cette raison, elle peut donner une impression d’arbitraire ou de désinvolture informative. Les intuitions qui en sont la substance sont plus sûres que le récit qui les réunit. Ainsi, quand dans le chapitre qu’Arendt consacre à l’Affaire Dreyfus dans L’antisémitisme, elle donne trop l’importance à la vie de salon selon Proust, au point où le lecteur a l’impression que le sursaut républicain n’est l’affaire que du seul Clemenceau…
La difficulté si bien exposée par Béatrice Levet est celle de construire une vue historique sans philosophie de l’histoire, traditionnaliste ou progressiste. Comment ne pas osciller quand on construit une histoire à partir d’une collection d’expériences nécessairement bornées du monde ?
Bergson, un auteur qu’Arendt a frôlé, et qui, comme elle, a fait fond sur « l’empreinte de choses en nous », a rencontré lui aussi cette difficulté. Pour la résoudre il a proposé une réflexion sur la vie comme durée, « création continuelle, jaillissement ininterrompu de nouveautés », création de possibilités nouvelles. Hannah Arendt n’est pas allée dans cette direction. Elle semble plutôt s’être arrêtée à une vision de l’histoire comme lutte sans concession contre la dégradation des capacités humaines dont les peintres et les poètes ont été les héros exemplaires.