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« Les mouvements rivaux du Fatah et du Hamas se sont entendus sur la formation d’un cabinet de transition dirigé par Mahmoud Abbas, chargé de superviser la tenue d’élections », annonçait avant hier une dépêche de l’AFP. Quelques heures plus tard, la chaîne Al-Arabiya tempérait la nouvelle : certains leaders du Hamas à Gaza ont menacé de faire scission si jamais l’accord, conclu au Qatar entre Mahmoud Abbas, chef de l’Autorité palestinienne, et Khaled Mechaal, chef du bureau politique du mouvement, est appliqué. Ainsi, au clivage à peine résorbé entre Ramallah et Gaza, il faut maintenant en ajouter un autre, celui qui divise le Hamas entre les Gazaouis (le « Hamas de l’intérieur ») et le « Hamas de l’extérieur », hébergé jusqu’à très récemment à Damas et qui cherche aujourd’hui une nouvelle terre d’accueil. Loin d’être résolue, la question de l’union politique palestinienne a été simplement déplacée.

Comme tous les acteurs politiques de la région, le Hamas peine à se repositionner dans son nouvel environnement régional qui exige de réexaminer ses alliances et de repenser sa stratégie. Pour le mouvement islamiste palestinien, à l’euphorie qui a suivi la chute de Moubarak et la poussée des Frères musulmans en Egypte, a succédé l’angoisse engendrée par l’effondrement du régime syrien. Or, ce basculement majeur n’a pas produit le même effet sur le « Hamas de l’extérieur » que sur le « Hamas de l’intérieur ». Pour Khaled Mechaal, les événements en Syrie sont une triple catastrophe personnelle, politique et stratégique. Il s’est personnellement vu obligé de quitter la Syrie après de longues années. Sur le plan politique, ses hôtes, en lui présentant la facture pour l’asile qu’ils lui ont accordé, ont mis Mechaal devant un choix terrible. Assad a demandé à son protégé une déclaration de soutien à la hauteur de l’allégeance faite par un autre client du régime, le Hezbollah libanais. Sauf que le Hamas est, au fond, la branche palestinienne des Frères musulmans, et donc religieusement et culturellement plus proche des Sunnites massacrés de Hama et Homs que de leurs bourreaux alaouites. Mechaal a essayé de satisfaire tout le monde pour finalement perdre sur tous les tableaux. Les Syriens lui ont montré la porte de sortie et, plus embêtant encore, l’Iran n’a pas vu d’un bon œil les tergiversations du mouvement qu’il finance à hauteur de 300 millions de dollars par an.

En revanche, pour Ismaïl Haniyeh, Mahmoud Zahar et les autres dirigeants du Hamas à Gaza, l’équation géostratégique se présente autrement. Contrairement à Mechaal, qui n’a jamais fait de politique et limite ses responsabilités à la gestion d’une sorte d’« ONG terroriste », les dirigeants gazaouis ont participé aux élections législatives et gèrent tant bien que mal un petit Etat depuis six ans. La géographie joue aussi. Proche de l’Egypte et des Frères musulmans, le Hamas de Gaza est moins préoccupé par les soucis de la Syrie et se sent moins engagé vis-à-vis de la dynastie Assad. Vu de Gaza, le chaos en Egypte a sérieusement resserré le blocus imposé jusqu’à l’année dernière par Le Caire et Jérusalem, et le « no man’s land » dans le Sinaï arrange parfaitement les affaires du Hamas local. Plus globalement, les dirigeants du Hamas de l’intérieur estiment que la conjoncture régionale leur est favorable, avec le triomphe des mouvements islamistes un peu partout dans le monde arabe, sans oublier en Turquie. Ils estiment, comme beaucoup, que la Syrie suivra bientôt le même chemin. Selon eux, la branche palestinienne des Frères musulmans suit tout à fait ce mouvement.

Les conséquences de ces intérêts géopolitiques divergents sont multiples et la plus importante est que le Hamas de Gaza n’est nullement intéressé par la réconciliation avec Ramallah. Ainsi, pendant les négociations entre Khaled Mechaal et Mahmoud Abbas, les dirigeants gazaouis ont tout fait pour leur mettre des bâtons dans les roues, allant jusqu’à accuser le chef de leur bureau politique d’avoir fait trop de concessions. Par exemple au sujet de la stratégie vis-à-vis d’Israël, quand Khaled Mechaal a introduit la formule conciliatrice de « résistance populaire pacifique » pour essayer de trouver un compromis avec Ramallah, Mahmoud Zahar, l’un des principaux dirigeants du Hamas à Gaza, n’a pas hésité à le désavouer par ce mot cinglant : « La résistance armée aussi pouvait être populaire »

Pour le « Hamas de l’intérieur », la priorité est claire : consolider son pouvoir à Gaza puis l’étendre à l’ensemble des Palestiniens. Et puisque une alliance entre Israël et l’Autorité palestinienne – soutenue par la Jordanie – rend cet objectif impossible pour le moment, son but est d’affaiblir le Fatah voire de l’écarter de son hégémonie sur l’OLP pour devenir le seul représentant légitime du peuple palestinien.

Pour ce faire, le Hamas de Gaza cherche à renforcer sa légitimité en nouant des alliances régionales fondées sur la solidarité islamiste. Le curieux résultat de cette situation est une double politique étrangère. D’un côté, Ismaïl Haniyeh, chef du gouvernement du Hamas à Gaza, multiplie ses tournées régionales, visitant l’Égypte, le Soudan, la Turquie et la Tunisie, mais aussi le Qatar et l’Iran. De l’autre, Khaled Mechaal effectue un périple parallèle dans les capitales de la région. Tous deux tiennent un discours très différent et présentent des positions divergentes, notamment sur l’Iran, enjeu majeur de ces manœuvres diplomatiques. Fidèle à leur vision globale d’une « ligue sunnite », les Gazaouis œuvrent, comme les autres partis de la mouvance des Frères musulmans, pour l’édification d’une alliance régionale méfiante sinon carrément hostile envers la République islamique chiite. En plus de sa survie politique, Mechaal défend, lui, une stratégie politique plus pragmatique et plaide pour des relations privilégiées, voire une alliance, avec l’Iran. 


Aujourd’hui, le bras de fer entre les deux Hamas est donc ouvertement engagé. Khaled Mechaal a sans doute réussi à parvenir à un accord d’union nationale avec Mahmoud Abbas, mais ses adversaires gazaouis, il le sait bien, feront tout pour le torpiller. Il ne se fait d’ailleurs guère d’illusions sur son statut à Gaza : en annonçant récemment qu’il ne souhaitait pas se représenter aux élections de la direction du Hamas dans les prochains mois, il reconnaît n’avoir aucune chance face aux activistes de l’intérieur. Sa survie politique dépend donc de son carnet d’adresses régional et du réseau de relations qu’il a tissé avec différents régimes, notamment au Qatar.

Mais au-delà de ces manœuvres, il est difficile de mesurer l’impact que le changement régional aura sur la « rue palestinienne » en général et la « rue gazaouie » en particulier. Une chose est néanmoins claire, à Gaza comme à Ramallah ou Naplouse : les régimes arabes sont assez occupés par leurs problèmes internes et, pour le moment, se désengagent de la question palestinienne. Si Abbas et Mechaal sont parvenus à un accord, notamment par l’intermédiaire des Qataris, cela reflète moins un intérêt renouvelé pour le problème palestinien qu’une volonté de se concentrer sur les intérêts vitaux des monarchies de la péninsule arabique : les dossiers syrien et iranien.

Pour l’instant, les Palestiniens sont dans l’attente. Le printemps arabe n’a fait escale ni à Gaza ni en Cisjordanie, et l’intérêt porté par les Palestiniens au sort des autres sociétés arabes se limite pour le moment aux réseaux sociaux. De son côté, le reste du monde arabe a d’autres héros et d’autres chats à fouetter. Alors qu’il y à peine six mois, les Palestiniens accaparaient l’attention mondiale en lançant leur demande d’adhésion à l’ONU ne sont plus sur le devant de la scène. Est-ce vraiment le moment de se lancer dans une épreuve violente avec Israël ? Assad et Ahmadinejad apprécieraient sans doute. Le Caire et Washington beaucoup moins. Or, bien malin qui sait qui sera au pouvoir à Damas dans quelques mois et à Téhéran dans quelques années. Pourtant, peut-on élaborer une stratégie complètement dépendante de régimes susceptibles de disparaitre du jour au lendemain ? Les leçons du printemps arabe sont, sur ce point, très clairs. 25 ans après sa fondation, le Hamas se retrouve dans la situation du Fatah pendant la première Intifada : plutôt que d’hésiter entre la négociation et la lutte armée, il doit choisir ses alliés. Abandonné par l’URSS après son effondrement, Arafat s’était rabattu sur les Etats-Unis. Aujourd’hui, c’est au tour du Hamas, qui a misé sur l’axe Téhéran-Damas, de revoir sa copie.

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