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Renaud Camus, inventaire avant reconstruction

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Renaud Camus, Autoportrait sur fond bleu, avril 2010
Renaud Camus, Autoportrait sur fond bleu, avril 2010.

Renaud Camus s’est souvent plaint − et à juste titre − que la critique, quand il lui arrivait de rendre compte de ses livres, fasse comme si ceux-ci ne s’inscrivaient pas dans un ensemble plus vaste, cohérent et visant à l’édification d’une manière de texte unique qui pourrait dire la totalité du monde, sa beauté et sa fragilité. Pour ma part, j’ai découvert Renaud Camus avec Roman Roi et, depuis, je n’ai jamais vraiment quitté la Caronie ni les abords du lac de Caresse. Son journal intime m’a accompagné depuis le début des années 1990 et m’a appris à fendre l’air, à goûter l’esprit des terrasses, à regarder un tableau, à comprendre qu’un certain fétichisme est une des formes les plus élaborées de l’amour de l’art, des villes et des corps.

Avec lui, je me suis désolé d’une vraie décadence dans les mœurs, la langue, les paysages. L’idéologie du « sympa » m’a écœuré comme l’odeur des mandarines du voisin de TGV. Je tiens, par exemple, L’Éloge moral du paraître pour un vade-mecum indispensable à l’honnête homme égaré dans un XXIe siècle uniformisé par l’idéologie petite-bourgeoise[1. « La dictature de la petite bourgeoisie », entretien avec Marc du Saune, (Privat).] qui a imprégné toutes les couches de la société depuis trente ou quarante ans, chassant ce qui faisait le charme du monde ancien. Et comme Renaud Camus, je me sens étranger à ce monde où une xénophilie de galerie marchande et la triste figure universelle du touriste ont remplacé le cosmopolitisme heureux du voyageur.[access capability= »lire_inedits »]

Et puis, insensiblement, les choses ont changé. Il y a eu une forme de raideur de plus en plus prononcée chez Renaud Camus ; il est devenu progressivement l’archétype du réactionnaire, « tendance Noël Roquevert » comme il aime plaisamment à le dire lui-même, du nom de ce second rôle des grandes heures du cinéma français qui incarnait toujours des atrabilaires cambrés.
Est-ce l’ampleur du désastre en cours, sa montée en puissance manifeste, qui lui a donné le désir de devenir un écrivain engagé ? Parce que, finalement, c’est ce qu’il devient, Renaud Camus : un écrivain engagé… J’ai du mal à ne pas croire que le Renaud Camus bathmologue, celui qui aimait Barthes et écrivait le Journal de Travers, dans les années 1970, ne verrait pas avec une certaine circonspection le Renaud Camus des années 2010, fondateur du parti de l’In-nocence et candidat putatif à l’élection présidentielle de 2012. Depuis cette reconversion, Renaud Camus publie, de fait, des livres politiques dont les deux derniers, Le Grand Remplacement et Décivilisation témoignent de sa pensée radicalement pessimiste, pour ne pas dire pré-apocalyptique.

La méditation élégiaque sur une France qui s’en allait est devenue une imprécation sur les responsables supposés de cet état de fait : l’École, principal agent de la déculturation[2. La Grande déculturation (Fayard).] et l’immigration, pour l’essentiel musulmane. Ce dernier point est la thèse du Grand Remplacement qui rassemble de véritables textes de combat, prononcés aussi bien lors de colloques à l’Assemblée nationale que lors des Assises sur l’islamisation, organisées à Paris en 2010, qui ont suscité les polémiques que l’on sait.

Le premier réflexe de l’amoureux de l’œuvre de Renaud Camus que je suis a été de penser : « Qu’allait-il faire en cette galère ? » ; le second, de le lire et de le relire. Évidemment, le mélange de culture, d’élégance, de sens de la nuance, le déroulé impeccable des périodes rhétoriques où la protase, malgré tant de détours, trouve toujours son apodose, sont toujours là. C’est le propre des vrais écrivains : ce qu’ils écrivent peut être l’exact envers de ce que vous pensez, lisez ou écoutez, les chants désespérés sont les chants les plus beaux.

Et pourtant, décidément, je ne suis pas convaincu par cette thèse du Grand Remplacement que l’écrivain formule ainsi: « Vous avez un peuple et presque d’un seul coup, en une génération, vous avez un seul ou plusieurs autres peuples. » Ou alors, si j’admets que, par certains aspects, cette description n’est pas totalement fausse, je ne l’impute pas uniquement à une invasion allogène.

Ce n’est pas l’immigration qui, en trente ans à peine, a bouleversé les conditions de vie des Français comme elles ne l’avaient jamais été depuis des siècles ; ce n’est pas l’immigration qui a engendré la conjugaison du progrès technologique et d’un enlaidissement systématique du monde ; ce n’est pas l’immigration qui a voulu un enseignement de masse sans jamais s’en donner les moyens, détruit par le consumérisme les vieux liens familiaux et sociaux et transformé une génération d’enfants, toutes ethnies confondues, en cyber-autistes égarés dans le virtuel.

Autrefois, Renaud Camus ne disait pas autre chose et cela transparaît encore un peu dans le bel essai Décivilisation qui, en reprenant des concepts forgés par l’auteur dans ses précédents livres, constitue une introduction idéale pour qui prétend comprendre un phénomène difficile à percevoir autrement que comme une régression − manifeste dans nos façons de parler, de partager un repas, de regarder un monument ou d’éduquer les enfants.

Pour autant, j’ai du mal à le suivre quand il attribue cette décivilisation à une cause unique qui serait le tropisme égalitaire généralisé du monde contemporain : « Je n’ai jamais bien compris comment l’égalité pouvait bien être compatible avec la morale », écrit-il notamment. Je pense au contraire qu’il n’est pas de morale qui ne se fonde pas sur l’égalité et qu’un régime politique se doit plutôt de corriger les inégalités naturelles que de les pérenniser.

De ces divergences, on pourrait conclure que Renaud Camus est pour moi, non pas un ennemi évidemment, mais un adversaire idéologique. Sauf que, j’en ai la conviction intime, le monde de Renaud Camus, c’est le mien. Comme il l’a fait dans Du Sens, chacun de nous doit pouvoir reconsidérer ses hypothèses, les examiner sous des angles différents, les confronter. Bref, il nous faut penser contre nous-mêmes, sachant que ni la névrose obsidionale − qui pourrait le menacer − ni la naïveté progressiste − qui peut être la mienne − ne feront avancer les choses sur la question qui nous occupe pareillement de l’identité de la France.

Et puisqu’on parle de la France, notre cher et vieux pays, qu’on me permette de conclure par cette magnifique définition du Français que Camus donne dans Etc…, son abécédaire intime : « Français par les Trois Mousquetaires, par Robert de Saint-Loup, par Jeannot Lapin et par sa cour à la rosée. Français par le mot « mort », par le mot « paysage », par tous les mots en « age ». »
Français, oui, cher Renaud, par tous les mots que vous voulez − « beauté », « cathédrale », « politesse », « espoir » −, tous, sauf un : jamais nous ne serons français par le mot « peur ».[/access]

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Le Grand Remplacement (Denis Reinharc éditeur).
Décivilisation (Fayard).

Populisme : est-ce que Mélenchon = Le Pen ?

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« Mélenchon – Le Pen, le match des populismes » titrait Le Monde du 8 février. Passant devant un kiosque et voyant cela, je demeurais longuement interdite, bras ballants et bouche bée, jusqu’à ce qu’une kiosquière ayant dans le regard quelque chose de Frédéric Lefebvre ne m’interpelle dans un français agraire et imagé, ayant dans l’indigence quelque chose de Nadine Morano : « elle veut kèk’chose, la dame ou elle prend l’frais ? ». Sursautant sous l’effet des reproches âpres et vigoureux formulés par l’hybridation funeste du secrétaire d’Etat et de la Ministre, j’achetais prestement un exemplaire du quotidien.

Qu’y découvris-je ? Un scoop, assurément. Il paraît en effet que la candidate du Front national et celui du Front de gauche défendent « deux programmes radicalement opposés pour conquérir l’électorat populaire ». Palsambleu ! En se voyant servir de pareilles novelletés, on ne peut que s’ébaudir avec respect ! Ainsi, se surpassant comme jamais, le « quotidien de référence » nous explique que les deux « populistes » [sic] n’ont pas tout à fait la même approche du droit des femmes, du mariage homosexuel, et que Jean-Luc Mélenchon n’est que très moyennement adepte de la « préférence nationale ». Je ne regrette décidemment pas mon euro et les cinquante centimes attenants.

Dès lors, qu’est-ce qui autorise un journal aussi sérieux que Le Monde à compromettre sa légendaire impartialité en mettant un signe « égal » entre Le Pen et Mélenchon ? La réponse en est très simple : l’un et l’autre courtisent à la fois l’électorat populaire, et « la France du non ». Et Dieu sait qu’au Monde, « la France du non », on n’aime pas trop. Sept ans plus tard, je me souviens encore avoir failli renoncer à la lecture du journal vespéral après avoir lu dans ses colonnes que les électeurs ayant voté « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen (TCE) étaient atteints de difficultés d’ordre « psychanalytique ».

Je n’approuve certes pas l’attitude de « Méluche » lorsqu’il traite « Marine » de « semi-démente ». D’abord parce que je goûte peu l’injure, ensuite parce que je trouve cela tactiquement malhabile.

Pour autant, doit-on considérer, parce qu’un homme a un caractère un tantinet affirmé, qu’il n’est rien d’autre qu’un « populiste », autrement dit, un démagogue ? Faut-il promettre du sang, des larmes, une rigueur budgétaire de silex et une austérité de plomb pour apparaître comme un présidentiable sérieux ?

Je ne crois ni à l’une ni à l’autre de ces deux propositions. Et, comme je n’imagine pas un seul instant que le quotidien fondé par Hubert Beuve-Méry ait souhaité discréditer le candidat le plus à gauche de la course présidentielle, je me vois contrainte à vous révéler la terrible conclusion de mon analyse: Le Monde a décidé de décontaminer la pensée du Front national !

Causeur Magazine : Crimes contre les humanités

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Sommes-nous menacés – pour reprendre la redoutable formule de Basile de Koch – par l’inculture générale ? Hélas, il semblerait que oui. Dans la foulée de la suppression de l’épreuve de culture générale à Sciences Po, le constat dressé dans le dossier de ce numéro 44 contredit sensiblement les autocongratulations officielles de rigueur sur « les pratiques culturelles » des Français. D’où la mise en garde sévère lancée par Pierre Nora, dans le long entretien qu’il a accordé à la rédaction : « Dans un pays qui s’est tant défini par sa littérature, la destruction de la langue et ce qu’il n’est pas exagéré d‘appeler une « haine de la littérature » est une forme de suicide. » Oui, comme le rappelle Jérôme Leroy, il est loin le temps où Georges Pompidou commentait l’actualité du moment en citant de mémoire quelques vers d’Eluard.

Certes, on pourra approuver le sociologue François Dubet quand il explique que la culture générale est un bien trop précieux pour être réduit à son usage actuel de filtre scolaire, mais on pourra aussi penser avec Elisabeth Lévy qu’il n’y avait pas urgence à balancer le bébé avec l’eau du bain : « Il faut se demander ce qui a conduit la France à abandonner et même à mépriser ce qui a fait sa grandeur collective en offrant à chacun la possibilité de s’élever. Et sur ce point, droite et gauche sont pareillement responsables ». Autre invitée de marque, Natacha Polony nous raconte son expérience de l’enseignement de la culture générale à la « fac Pasqua ».

Actualité oblige, ce numéro consacrera également une large au place au débat suscité par le discours de Claude Guéant devant les étudiants de l’UNI, ou plutôt à l’absence de débat qu’il a provoqué, car comme le souligne Pierre-Henri Tavoillot, « certaines questions (toutes les civilisations se valent-elles ?), certains mots (identité nationale, immigration…), certains arguments sont totalement proscrits de l’espace public ». Sur ce sujet chaud bouillant, on pouvait compter sur Cyril Bennasar pour jeter de l’huile sur le feu. Rassurez-vous, il l’a fait !

Comme à l’habitude, ce numéro 44 scrutera le monde et ses craquements. Tout d’abord avec Alain Finkielkraut, qui revient sur l’urgence absolue de la relance du processus de paix entre Israéliens et Palestiniens, et donc de vraies concessions réciproques. On visitera aussi Taiwan en pleine crise d’identité avant de prendre le thé avec Paulina Dalmayer dans le living room d’un prince du sang afghan. En bonus track, on vous emmènera carrément dans un avenir hypothétique, avec les conseils avisés de Luc Rosenzweig à François Hollande pour sa première visite officielle en Allemagne, et même dans l’au-delà, avec une interview exclusive de Frédéric Bastiat par Georges Kaplan.

De culture, on causera derechef, bien sûr, dans la rubrique Humeurs : Roland Jaccard nous y fait découvrir Otto Gross, psychanalyste amoral et Phillipe Barret nous expliquera pourquoi il faut débaptiser le Prix Goncourt. Lionel Naccache, lui, est revenu furibard de l’expo sur les mathématiques à la fondation Cartier, contrairement à François-Xavier Ajavon, enchanté d’avoir pu voguer en transatlantique au côté de René Goscinny. Cerise sur le gâteau, Renaud Camus a lu pour nous les derniers livres d’Ivan Rioufol et de Jean Sévillia.

Nos abonnés recevront leur numéro en début de semaine prochaine. Pour les autres, vous avez comme chaque mois le choix entre l’achat au numéro (papier ou numérique), la souscription à l’offre Découverte (le dernier n° + les deux prochains pour seulement 12,90 €) ou l’abonnement 1 an (papier ou numérique). Et comme il fait trop froid pour gambader dehors, et qu’il y a mieux à faire sur son canapé que de relire les œuvres complètes de Daniel Pennac, Causeur vous offre ce mois-ci encore son numéro « Leçon de vivre-ensemble d’Alain Finkielkraut » en cadeau pour tout nouvel abonnement classique (papier + web). L’hiver a du bon, non ?

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Mardi, c’est Taddeï

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Je l’avoue, je n’ai pas la télé.

Mardi soir, est advenu un non-événement météorologique, la neige, symptôme désolant de la normalité du climat hivernal, ajouté à l’incurie habituelle des joueurs de tarot chargés de dégager les voies carrossables -mais pourquoi les en blâmer ? Bon, tout ça pour dire que, n’étant pas d’une nature téméraire, je suis resté dormir chez mes vieux parents, laissant à ma petite femme le soin de donner ses croquettes au chat. Que font tous les vieux parents le soir ? Je vous le donne en mille…

Le début de soirée fut laborieux, fallait meubler en évitant d’innommables programmes, un DVD du concert d’adieux de Brel à l’Olympia en 66 fit l‘affaire sans douleur. Après quoi ma mère remit la télé hertzienne d’un air guilleret en m’expliquant: « Y’ a Taddeï ! » Taddeï, kézaco ?

Quoique méfiant j’ai tout de même, honte à moi, regardé l’émission dans son entièreté comme diraient les Belges, et, là, joie : Richard Millet est apparu et a commis l’impardonnable ! Devant tout le monde il a osé dire ce qu’il avait au fond du cœur le monstre, ce que tous les salauds de réactionnaires pensent et j’en fais partie.

L’autre miracle, c’est que personne dans l’assemblée ne lui a sauté à la gorge pour lui arracher les yeux (en général les salauds de réactionnaires ont des yeux à cet endroit) dans des hurlements d’hystérie citoyenne ! Giesbert, son voisin, l’a joué « c’est mon copain, c’est un grand écrivain, je ne suis évidemment pas d’accord avec lui mais c’est un grand écrivain ». Je l’ai aussi trouvé plus irritant, mais toujours civil, avec Jacques Sapir, comme si cet économiste sérieux et assez bon pédagogue était responsable de ce que Marine utilise ses idées ! J’ai oublié le reste de l’émission sauf le géographe de la fin qui parvint à illuminer le ronron, au diable l’indignation, vive les cartes au 1/100.000ème !

Finalement, j’ai bien aimé ce Taddeï, mais pas au point d’acheter une télé, tout de même. Je suis vraiment un sale type.

Des Brics toujours en béton ?

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Photo : Blog do Planalto

Fatigués, les BRICS ? Fin 2011, ce groupe de grands pays émergents formé par le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud a montré des signes de faiblesse. Croissance nulle au troisième trimestre pour le Brésil, bulle immobilière et déséquilibres en tout genre en Chine, etc. Albert Edwards a tranché. Fin novembre, le célèbre analyste de la Société Générale s’est moqué de l’acronyme Brics en lui attribuant une définition très personnelle et peu flatteuse : Bloody Ridiculous Investment Concept (Putain de Concept d’Investissement Ridicule). Eh oui, la traduction française n’atténue pas la rudesse de la formule.

Plus encore que leurs prévisions de croissance, légèrement revues à la baisse en 2012, ce sont leurs fragilités structurelles qui inquiètent. La Russie, jugée bien trop dépendante de ses exportations en gaz et en pétrole, cumule difficultés économiques et démographiques. Forte de 142 millions d’âmes, le pays a perdu six millions d’habitants en vingt ans et pourrait voir sa population diminuer de 24 millions d’ici à 2050. Problème identique un peu plus au Sud en Chine, où la politique de l’enfant unique entrainera un « papy-boom » dans les prochaines décennies. A plus court terme, les économistes pointent les dangers d’une inflation galopante, qui, associés à la bulle immobilière, pourrait faire chuter en cascade d’autres secteurs. Quand on sait que le cadastre en Chine n’est pas au point, pour dire les choses pudiquement, on peut imaginer les effets désastreux d’une baisse générale des prix.

En Inde, l’un des plus sérieux défis à relever concerne la corruption. Elle est si répandue que plusieurs riches investisseurs indiens renoncent à investir dans leur propre pays et se tournent vers l’extérieur. A eux seuls, les Brics concentrent 40% des réserves monétaires de la planète, ce qui les rend plus vulnérables aussi bien à la crise de l’Euro qu’aux difficultés du dollar.

Mais pour nombre d’analystes, ces gigantesques défis ne bouleversent pas un constat d’ensemble : les grands pays émergents restent portés par des logiques économiques qui ne vont pas s’évaporer de sitôt. Le cabinet Ernst & Young a dernièrement publié un rapport qui passe au crible vingt-cinq économies à forte croissance. Verdict : « une dégradation de la crise en zone euro aura de sérieux impacts à court terme mais ces pays sont bien plus résistants que lors des dernières décennies ». Avec des finances publiques solides et un commerce extérieur excédentaire, les émergents ont durablement de quoi encaisser les chocs. De surcroît, ils continuent à bénéficier des « avantages de l’arriération » : des pans entiers de l’économie restent à développer ainsi que les salaires qui demeurent bas dans de nombreux secteurs.
Ces pays cumulent donc des avantages de « pauvres » avec leurs nouvelles opportunités de « riches », liées au développement de leurs classes moyennes, comme les pays occidentaux il y a un demi-siècle.

Si les investissements, particulièrement en Chine et en Inde, sont amenés à baisser, la part de la consommation devrait peser de plus en plus dans la balance de la croissance de leurs PIB. Stimulés par leurs marchés intérieurs, les Brics représenteraient 40 % de l’activité économique mondiale à l’horizon 2050.

Mais derrière les Brics, d’autres économies sont en train de faire leur mue. CIVET, N-11… les sigles regroupant les futurs champions économiques se multiplient. Les candidats les plus sérieux ? En Afrique subsaharienne, ce sont le Ghana et le Nigeria qui, poussés par des flux d’investissement, une population jeune, de nouvelles classes moyennes et matières premières au prix élevé, devraient afficher des taux de croissance autour de 7 à 8 % ces prochaines années. En Asie, l’Indonésie ne compte plus ses projets d’infrastructures : routes, nouvel aéroport, et surtout chemin de fer bientôt construit par les chinois. Avec sa classe moyenne comptant désormais 35 millions de personnes sur 240, le pays talonne les Brics et s’est même payé le luxe d’un relèvement de sa note par les agences de notation !

En conséquence de quoi, les regards se tournent aujourd’hui vers l’interdépendance et la coordination entre émergents. Fin mars à New Delhi, l’Inde accueillera le quatrième et prochain sommet des Brics. Est-ce un hasard que l’Inde, pionnier des « non-alignés » de l’époque de la guerre froide, prenne cette initiative ? Si l’idée est d’abord de répondre à des urgences économiques, l’option « plus si affinités » ne peut être écartée.
Du côté des investisseurs, ces marchés émergents suscitent toujours l’intérêt. Au terme d’une étude effectuée par Accenture, il apparaît que pour 80% des chefs d’entreprises, interrogés dans 85 pays, la priorité en matière de croissance repose sur les économies émergentes. Plus globalement, l’évolution des Brics va faire basculer la mondialisation dans une nouvelle phase, peut-être plus favorable à l’Europe et aux Etats-Unis. Plus qu’une « démondialisation » volontaire, c’est probablement un rééquilibrage mondial qui permettrait les relocalisations et la réindustrialisation de l’Europe. Voilà un beau rôle pour les Brics dans les prochaines décennies…

Rendons justice à la CJR !

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Rodolphe Bosselut et Pascal Riché débattent du projet de suppression de la Cour de Justice de la République.

Supprimer la Cour de Justice de la République (CJR) instaurée en 1993, voilà une réforme que François Hollande se devait de porter. D’abord parce qu’elle symbolise sa passion sans cesse rabâchée pour l’égalité. Le mot d’ordre est lancé : dorénavant les ministres seront soumis aux juridictions de droit commun, comme les citoyens lambda. Bref une présidence normale suppose un gouvernement non moins normal. Il y a une forme de cohérence hollandiste sur ce point.

Des esprits chagrins pourraient cependant y voir planer comme un léger parfum de démagogie, sur le thème « Pas de dérogation, ils seront jugés comme les autres et d’abord au nom de quoi ils bénéficieraient d’un traitement de faveur ? Non mais!! Les privilèges ont été abolis le 4 août 1789 !! ». Sauf qu’il faut rappeler que la CJR juge les crimes et délits commis par les ministres dans l’exercice de leur fonction et que Monsieur Tartempion, qui mérite assurément toute notre considération, ne représente pas le pouvoir exécutif.
Or la CJR n’immunise pas les ministres contre les poursuites. La Loi constitutionnelle de 1993 qui a instauré la CJR, en lieu et place de la Haute Cour de Justice, a voulu précisément que les citoyens puissent la saisir, alors qu’auparavant seuls les parlementaires étaient habilités à le faire. Seule restriction, le législateur a mis en place un dispositif de filtres qui permet de s’assurer que les plaintes ne seront pas instrumentalisées pour nuire au pouvoir exécutif. Une sorte de garantie dans l’exercice des pouvoirs.

Même le Syndicat de la magistrature (SM) qui soutient la réforme préconisée par la gauche, reconnaît à mi-mot qu’il faudra conserver un petit filtre (sic), en l’occurrence une « Commission des requêtes composée de magistrats du siège pour éviter une déstabilisation des membres du gouvernement par une plainte abusive »….
Bref, la même chose qu’à l’heure actuelle, mais en mieux sans doute…. On peut douter de l’intérêt de changer un système pour lui substituer quelque chose d’approchant ou de similaire.

L’autre avantage de cette réforme pour un candidat, est de se présenter, à peu de frais, comme le pourfendeur de la partialité supposée de cette pauvre CJR composée, rappelons-le, de douze parlementaires et de trois magistrats du siège à la Cour de Cassation. Haro sur la justice de classe ou de caste qui aurait pondu des décisions de complaisance ou anormalement indulgentes. Ségolène Royal, Laurent Fabius et Georgina Dufoix, qui ont fait l’objet de décisions de relaxe, apprécieront….
Surtout il y a une bien mauvaise manière à présenter les décisions condamnant MM. Michel Gilibert, Charles Pasqua ou Edmond Hervé comme étant moins répressives que celles qui auraient pu être rendues par un tribunal ordinaire…. Qu’en sait-on ? On se plaint suffisamment à gauche de la tendance de Nicolas Sarkozy à dénoncer l’indulgence prétendue de la justice, pour ne pas en rajouter sur ce thème, non ?
Il faut en outre rappeler que l’élection à la CJR des neuf parlementaires qui y siègent se fait à chaque renouvellement, général ou partiel, de l’Assemblée Nationale ou du Sénat, ce qui rend très aléatoire une « composition favorable » le jour de l’audience, plusieurs années après les faits. Là se situe sans doute le principal reproche que l’on peut objectivement faire à la CJR: son train de sénateur dans l’instruction et le traitement des affaires, alors qu’elle ne croule pas sous les saisines… Mais bon, il faut reconnaître qu’en la supprimant on évitera qu’à l’avenir, elle perde du temps.

Enfin cette réforme ne pourra qu’emporter les suffrages de tous puisqu’elle ne coûte rien en termes de financement public et qu’avec un peu de chance elle réalise peut-être une économie. Finis les frais de restaurant quand on délibère entre la poire et le fromage. Voilà qui va rallonger la liste (minuscule pour l’instant) des coupes budgétaires envisagées par le candidat socialiste qui, curieusement, n’est pas très prolixe sur le sujet…
Toute idée jetée dans la campagne ne fait pas une réforme, ou pour dire les choses autrement, il ne suffit pas d’égrener pour chaque thématique une proposition pour construire un corpus présidentiel. Mais à court terme l’avantage tactique d’une telle annonce un brin démagogique, c’est que les bienfaits que l’on peut en retirer sont largement supérieurs aux objections qu’on peut lui opposer. Nul ne voudra mourir pour la CJR et ce n’est pas demain la veille qu’une vague d’indignation va secouer le pays en appelant à son maintien. Je n’imagine personne porter sur le revers de sa veste un pin’s « Touche pas à ma CJR ! ».

Tout ceci ne m’empêchera pas de rappeler à François Hollande qu’il est en train de détricoter non pas une affreuse loi liberticide sarkozyte, mais une réforme tardive de François Mitterrand, qui, il est vrai, ne se voyait pas tout à fait comme un Président normal…

Bercy qui ?

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Vous le savez, François Hollande bat Nicolas Sarkozy à plates coutures dans tous les sondages, et pas qu’un peu. Avec 15 points d’avance en moyenne, on pourrait croire le match sinon plié, du moins sérieusement compromis pour le Président de la République sortant. Face à cette avalanche d’enquêtes calamiteuses, l’ultime argument de panique de l’UMP tient en une phrase : « Notre champion est plus capé que le vôtre, il sait gérer l’économie et le pays en pleine tempête ». Indubitablement, Sarkozy a été président 5 ans, et ministre 7 ans, sous Balladur et Chirac pendant que son rival campait à Tulle et Solferino. Mais quid de sa vista, de sa capacité à anticiper, prévoir, tenir la barre ?

Sans dresser le (long) bilan du quinquennat, qui exigerait un numéro entier de Causeur magazine, on peut néanmoins se fier à quelques indications objectives. La Cour des Comptes, ce dernier réduit marxiste de la République, nous indique que la politique monétaire aventureuse de Nicolas Sarkozy, ministre des Finances en 2004, nous a coûté 10 milliards d’euros. Ne croyant pas en la plus-value de l’or, Sarkozy avait remplacé une partie du métal jaune de la Banque de France par un portefeuille de devises. Bilan : la valeur de l’once d’or s’est appréciée de 20% par an à partir de 2007 tandis que les taux d’intérêt diminuant, les devises achetées ont vu leurs cours s’écrouler.

Certes rien ne garantit qu’un degauche d’en face n’aurait pas fait la même boulette, mais pour « l’économe » Sarkozy, qui a malencontreusement préféré le sable à l’or, ça la fout mal.

L’anti-Terra Nova

Photo : http://www.renartleveille.com

Indéboulonnable mythe moderne, la figure du peuple n’en demeure pas moins une réalité politique difficile à cerner. Dans Le sens du peuple. La gauche, la démocratie, le populisme, Laurent Bouvet en fait l’objet d’une étude passionnante mêlant analyses historique, sociologique et politique.
Entré dans l’histoire en 1789 puis en politique le 23 avril 1848[1. Avènement du suffrage universel masculin.], le peuple français fut porté par la gauche jusqu’en 1968. Depuis, la désaffection à son égard, dans une société de plus en plus individualiste, puis sauvagement désindustrialisée par la mondialisation de l’économie, a conduit les masses populaires à se rapprocher de la droite voire de l’extrême droite, lesquelle se montrent plus sensibles à leurs nouvelles préoccupations conservatrices. Longtemps aveugle à ce mouvement devenu inexorable dans les années 1980, le Parti Socialiste, oublieux de ses origines, croit aujourd’hui qu’il pourra gagner la présidentielle en « enjambant les catégories populaires ». Comment la gauche peut-elle renouer avec le peuple sans pour autant tomber dans les ornières d’un populisme démagogique ? Telle est la voie sur laquelle Laurent Bouvet entend orienter sa famille politique.

« Indissociable de la démocratie représentative », tout comme son avatar populiste, le peuple, selon l’auteur, se présente dans l’histoire moderne sous trois formes originales liées aux différentes représentations du politiques dans les sociétés occidentales : nationale, sociale et démocratique. Or, plus de cent ans après l’appel historique du général Boulanger sous la IIIe République, le populisme français ne traduit finalement rien d’autre qu’un désir profond d’unité, à la fois nationale, sociale et politique, cristallisée contre un ennemi intérieur ou extérieur qu’« un chef charismatique proche du peuple » doit affronter en incarnant le peuple tout entier.

Depuis la victoire de la gauche en 1981 puis l’émergence du Front National dans la vie électorale française , deux figures de l’ennemi menacent l’imaginaire national, social et démocratique du pays : un ennemi culturel intérieur (l’immigration) qui impose une vision du monde contraire aux principes d’une société démocratique et un ennemi politique et économique extérieur (la mondialisation). Ainsi, « la crise des trois « questions » politiques (nationale, sociale, démocratique) telle qu’on peut l’observer et la décrire aujourd’hui donne une nouvelle vigueur à la tentation populiste, celle qui conduit au néopopulisme actuel que l’on constate en Europe occidentale notamment ».

N’y a-t-il donc aucun remède à cette réalité ? En politique comme en amour, le travail de détricotage est un préalable à toute tentative de compréhension: « Le temps est à la remise en cause, au questionnement des dogmes et des impensés » annonce Bouvet avant de brillamment remonter le fil de l’histoire politique et culturelle de la gauche française, afin de comprendre la longue histoire de son divorce avec le peuple.
Depuis 1981, le Parti Socialiste, entre sa conversion au libéralisme économique et ses éloges socio-ethniques de la diversité, n’a cessé de trahir celui qui l’avait porté au pouvoir : le peuple de gauche. A partir des années 80, « la gauche va aller «contre le peuple (…) en abandonnant le programme économique et social qu’elle prétendait avoir construit pour défendre ses intérêts et son histoire; en adoptant sans aucune réflexion préalable une nouvelle idéologie qui ne renvoie plus au peuple (…) mais à certains groupes identifiés à raison de critères culturels; mettant en oeuvre des politiques publiques qui entérinent cette double évolution ». A mesure que les structures sociologiques du PS s’embourgeoisaient, la conquête du peuple par le populisme de droite a parallèlement contribué à « l’ancrage d’une gauche oppositionnelle au pouvoir central détenu par la droite depuis 10 ans dans un rejet du peuple ». Le discours de gauche, en diabolisant celui du Front National et en jetant un discrédit culturel, mental et politique sur le vote Le Pen, a pour longtemps renvoyé son électorat populaire dans le camp de la droite, allant jusqu’à le rendre responsable « de la survie politique d’une organisation indigne moralement et politiquement ».

Mais « le peuple de la démocratie est le même peuple que celui du populisme. » D’où l’urgence pour le PS de le reconquérir idéologiquement et électoralement avant qu’il ne soit trop tard. A ce propos, Laurent Bouvet pointe du doigt l’apparition récente d’un néologisme venu remplacer la notion de conscience « sociale » en préoccupations « sociétales », renvoyant aux calendes grecques l’origine contractuelle de la société moderne dont le sens s’abolit chaque jour davantage. Car si la société démocratique et républicaine moderne s’enracine dans une conception individualiste du monde, héritée des grands principes de 1789, la nouvelle notion « sociétale » l’arrache à l’unité d’un idéal de liberté et d’égalité. L’individualisme des Lumières est ainsi livré en pâture aux principes multiculturalistes qui mettent l’accent sur les différences culturelles ou religieuses.

Eviter la double impasse stratégique à laquelle conduisent la nouvelle doxa multiculturaliste de Terra Nova ou le populisme de Mélenchon devrait porter le premier parti de gauche à renforcer un axe identitaire autour de « valeurs qui rassemblent les Français ». Ce qui implique de réinvestir l’idéal républicain et laïque dont Marine Le Pen a pu se saisir récemment avec tant de facilité, puisque la gauche et la droite le lui avaient abandonné.

Laurent Bouvet, Le sens du peuple, Gallimard, 2012.

Nous sommes tous des musulmans suisses

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Le journal suisse Le Matin nous apprend que la communauté musulmane helvétique va organiser des élections pour se doter de représentants. Jusqu’ici, rien que de très banal, si ce n’est que le CFCM suisse procédera d’une auto-constitution, faute d’avoir pu être organisée par le pouvoir confédéral, du fait des querelles byzantines- mais cet adjectif est-il bien choisi ?- qui le rongent.

Ce qui retient l’attention du lecteur, même distrait, c’est l’illustration de l’article nous montrant une jeune fille arborant un voile islamique et… une étoile jaune estampillée « muslim » ! Le message est clair, et à peu près aussi digeste qu’une fondue savoyarde : après la croisade anti-minarets, les Musulmans seraient les nouveaux Juifs, victimes de spoliations, de brimades quotidiennes et de discriminations institutionnalisées par la loi. Visiblement, vous avez dû rater le dernier épisode de la fascisation de la Suisse, une Nuit de cristal anti-islamique ou des lois de Nuremberg dirigées contre les commerces hallal, le tout plébiscité par nos xénophobes de voisins.

A moins que la vérité soit ailleurs et que la nouvelle religion universelle soit celle de la victimisation à outrance, ignorant l’histoire, la géographie et cette vertu désuète qu’on appelait autrefois la décence. « Chacun cherche sa Shoah » disait Finkielkraut : craignons que ce mot cruel n’ait pas encore dit toute sa vérité…

AFP/Le Matin

Pierre-André Taguieff revisite le populisme

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« Condamner n’est pas connaître ». C’est l’un des enseignements du petit ouvrage de Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, opus que l’on conseille à tous ceux qui, de Nathalie Kosciusko-Morizet à Laurence Parisot, se découvrent une âme d’historien des idées dès lors qu’il s’agit de publier un énième livre sur Marine Le Pen.

Condamner n’est pas connaître, donc. Et connaître n’est pas adhérer, ajoutera-t-on. Dès lors, il n’y a aucune raison de s’interdire une véritable réflexion sur la notion de « populisme ». Faisant le pari qu’il ne s’agit point d’une maladie textuellement transmissible, Taguieff s’attelle à la tâche, et prévient d’emblée son lecteur : « l’extrême droite (est) une catégorie floue à l’extension variant suivant les figures d’ennemi qu’il s’agit de stigmatiser ». Lui ne se contentera pas de brandir l’étiquette « fasciste », dont il montre d’ailleurs combien elle est devenue inopérante lorsqu’il s’agit de qualifier les formations néo-populistes récemment écloses dans nombre de pays d’Europe.

Du Parti pour la Liberté hollandais au FPÖ autrichien, de l’UDC suisse au Front National français « rénové », il est évident que nous avons affaire à un phénomène bien différent de la nostalgie pétainiste ou de l’admiration pour Benito Mussolini. En effet, les jeunes leaders populistes de droite ne sont pas des nostalgiques mais des « modernes » résolus. Cette dextre new look revendique désormais sans complexe les acquis de la modernité en matière de mœurs, bien loin de la défense des valeurs familiales d’une part, ou du culte des « hommes forts » d’autre part. Si Pim Fortuyn avant lui affichait son homosexualité, Geert Wilders défend la cause des homosexuels et Marine Le Pen, affiche un féminisme assumé.

Ainsi, les têtes d’affiches du national-populisme européen, du séduisant Freyssinger au sémillant Wilders, correspondent parfaitement à la figure de « l’hédoniste sécuritaire » décrite par Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin. C’est d’ailleurs l’hyper-conservatisme sociétal et le caractère liberticide et intolérant qu’ils supposent propres à l’Islam, qui les conduit à pourfendre cette religion, allant pour certains jusqu’à comparer le Coran à Mein Kampf, et à vouloir l’interdire.

C’est Taguieff lui-même qui introduisit la notion de « national-populisme » au milieu des années 1980, soit quinze ans avant que ne disparaisse l’extrême droite reformatée de l’après-guerre et tous ses « néo » – néofascisme, néonazisme – dont les quelques survivances groupusculaires relèvent aujourd’hui du folklore bien plus que de l’offre politique.

L’auteur situe ainsi les nationaux-populismes à l’intersection de trois caractéristiques majeures : ils sont tout à la fois protestataires, identitaires et « démophiles ». Protestataires parce qu’ils n’ont de cesse de fustiger la globalisation et l’européisme, à l’instar d’une partie de la gauche, d’où l’expression de « gaucho-lepénisme » imaginée par Pascal Perrineau. Identitaires en ce qu’ils jouent de peurs et de phobies à connotation nettement islamophobe. En prônant un différencialisme d’ordre culturel, quoique bien loin du racialisme des vieilles extrêmes-droites, ils se situent toutefois résolument à droite.

Les nationaux-populismes sont enfin « démophiles » : ils multiplient les appels à un peuple mythique et supposé purificateur ou rédempteur. Mais Taguieff, tout comme d’autres auteurs, admet volontiers qu’il ne s’agit là que du revers de la médaille, le succès de la droite populiste ayant évidemment partie liée avec ce que Brustier et Huelin désignent sous le nom de « prolophobie ». Bon nombre des partis politiques de gouvernement, notamment à gauche, se sont détournés de longue date de classes populaires supposées conservatrices, frileuses, racistes, sexistes, homophobes, bref, irrémédiablement droitisées. Ainsi la gauche, représentante historique des couches populaires mais désormais convertie au multiculturalisme, s’est-elle confectionnée un véritable « peuple de substitution » composé des mille et une minorités imaginables, des jeunes aux immigrés en passant par les femmes. Selon Laurent Bouvet, elle aurait perdu « le sens du peuple », abandonnant ainsi ce dernier à la démagogie populiste.

On regrettera que Pierre-André Taguieff n’ait pas l’occasion, dans ce texte hélas trop court, d’établir une recension détaillée des partis néo-populistes européens. Car ceux-ci possèdent de nombreux points communs, mais présentent également de notables différences, dues à leurs histoires respectives.

En revanche, c’est avec bonheur que le politologue revient – pour la disqualifier d’étonnante manière – sur cette formule célèbre de Laurent Fabius au sujet du FN: « le Front National pose vraies questions auxquelles il apporte de mauvaises réponses ». Car pour Taguieff, le FN est tout à fait capable, non seulement de poser de mauvaises questions, mais également de donner…des réponses valables ! Par exemple, vouloir garantir la sécurité, et lutter contre la délinquance n’est pas forcément une mauvaise réponse. Non plus que proposer la sortie de l’euro. En voulant « fascistifier » Marine Le Pen en contestant son programme économique, Caroline Fourest et Fiammetta Venner se prirent d’ailleurs lourdement les pieds dans le tapis de leur biographie.

Dès lors, les préconisations de l’auteur peuvent apparaître provocatrices. Celui-ci appelle en effet à renoncer aux mantras moralisateurs et autres condamnations psittaciques pour intégrer les partis nationaux-populistes dans le jeu politique normal. Il fait en effet le pari que ces formations finiront par s’arrondir, voire par s’user, dans l’exercice quotidien du pouvoir. En politique, « même les diables peuvent être apprivoisés et intégrés dans l’humanité commune » avance-t-il.

Mais Taguieff demeure prudent. Il est conscient que « rien n’empêche un antidémocrate convaincu de se présenter à des élections libres, en espérant s’installer au sein d’un régime démocratique pour le détruire ou le vider de son sens ». Ni diabolisation ni angélisme, donc. Ni réprobation de principe, ni naïveté coupable : encore une fois, condamner n’est pas connaître, et comprendre n’est pas adhérer.

L’analyse lucide et équilibrée de Pierre-André Taguieff est en tout cas l’une de celles qu’il faut (re)découvrir à moins de trois mois de l’élection présidentielle française.

Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, CNRS Editions, Janvier 2012

Renaud Camus, inventaire avant reconstruction

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Renaud Camus, Autoportrait sur fond bleu, avril 2010
Renaud Camus, Autoportrait sur fond bleu, avril 2010.

Renaud Camus s’est souvent plaint − et à juste titre − que la critique, quand il lui arrivait de rendre compte de ses livres, fasse comme si ceux-ci ne s’inscrivaient pas dans un ensemble plus vaste, cohérent et visant à l’édification d’une manière de texte unique qui pourrait dire la totalité du monde, sa beauté et sa fragilité. Pour ma part, j’ai découvert Renaud Camus avec Roman Roi et, depuis, je n’ai jamais vraiment quitté la Caronie ni les abords du lac de Caresse. Son journal intime m’a accompagné depuis le début des années 1990 et m’a appris à fendre l’air, à goûter l’esprit des terrasses, à regarder un tableau, à comprendre qu’un certain fétichisme est une des formes les plus élaborées de l’amour de l’art, des villes et des corps.

Avec lui, je me suis désolé d’une vraie décadence dans les mœurs, la langue, les paysages. L’idéologie du « sympa » m’a écœuré comme l’odeur des mandarines du voisin de TGV. Je tiens, par exemple, L’Éloge moral du paraître pour un vade-mecum indispensable à l’honnête homme égaré dans un XXIe siècle uniformisé par l’idéologie petite-bourgeoise[1. « La dictature de la petite bourgeoisie », entretien avec Marc du Saune, (Privat).] qui a imprégné toutes les couches de la société depuis trente ou quarante ans, chassant ce qui faisait le charme du monde ancien. Et comme Renaud Camus, je me sens étranger à ce monde où une xénophilie de galerie marchande et la triste figure universelle du touriste ont remplacé le cosmopolitisme heureux du voyageur.[access capability= »lire_inedits »]

Et puis, insensiblement, les choses ont changé. Il y a eu une forme de raideur de plus en plus prononcée chez Renaud Camus ; il est devenu progressivement l’archétype du réactionnaire, « tendance Noël Roquevert » comme il aime plaisamment à le dire lui-même, du nom de ce second rôle des grandes heures du cinéma français qui incarnait toujours des atrabilaires cambrés.
Est-ce l’ampleur du désastre en cours, sa montée en puissance manifeste, qui lui a donné le désir de devenir un écrivain engagé ? Parce que, finalement, c’est ce qu’il devient, Renaud Camus : un écrivain engagé… J’ai du mal à ne pas croire que le Renaud Camus bathmologue, celui qui aimait Barthes et écrivait le Journal de Travers, dans les années 1970, ne verrait pas avec une certaine circonspection le Renaud Camus des années 2010, fondateur du parti de l’In-nocence et candidat putatif à l’élection présidentielle de 2012. Depuis cette reconversion, Renaud Camus publie, de fait, des livres politiques dont les deux derniers, Le Grand Remplacement et Décivilisation témoignent de sa pensée radicalement pessimiste, pour ne pas dire pré-apocalyptique.

La méditation élégiaque sur une France qui s’en allait est devenue une imprécation sur les responsables supposés de cet état de fait : l’École, principal agent de la déculturation[2. La Grande déculturation (Fayard).] et l’immigration, pour l’essentiel musulmane. Ce dernier point est la thèse du Grand Remplacement qui rassemble de véritables textes de combat, prononcés aussi bien lors de colloques à l’Assemblée nationale que lors des Assises sur l’islamisation, organisées à Paris en 2010, qui ont suscité les polémiques que l’on sait.

Le premier réflexe de l’amoureux de l’œuvre de Renaud Camus que je suis a été de penser : « Qu’allait-il faire en cette galère ? » ; le second, de le lire et de le relire. Évidemment, le mélange de culture, d’élégance, de sens de la nuance, le déroulé impeccable des périodes rhétoriques où la protase, malgré tant de détours, trouve toujours son apodose, sont toujours là. C’est le propre des vrais écrivains : ce qu’ils écrivent peut être l’exact envers de ce que vous pensez, lisez ou écoutez, les chants désespérés sont les chants les plus beaux.

Et pourtant, décidément, je ne suis pas convaincu par cette thèse du Grand Remplacement que l’écrivain formule ainsi: « Vous avez un peuple et presque d’un seul coup, en une génération, vous avez un seul ou plusieurs autres peuples. » Ou alors, si j’admets que, par certains aspects, cette description n’est pas totalement fausse, je ne l’impute pas uniquement à une invasion allogène.

Ce n’est pas l’immigration qui, en trente ans à peine, a bouleversé les conditions de vie des Français comme elles ne l’avaient jamais été depuis des siècles ; ce n’est pas l’immigration qui a engendré la conjugaison du progrès technologique et d’un enlaidissement systématique du monde ; ce n’est pas l’immigration qui a voulu un enseignement de masse sans jamais s’en donner les moyens, détruit par le consumérisme les vieux liens familiaux et sociaux et transformé une génération d’enfants, toutes ethnies confondues, en cyber-autistes égarés dans le virtuel.

Autrefois, Renaud Camus ne disait pas autre chose et cela transparaît encore un peu dans le bel essai Décivilisation qui, en reprenant des concepts forgés par l’auteur dans ses précédents livres, constitue une introduction idéale pour qui prétend comprendre un phénomène difficile à percevoir autrement que comme une régression − manifeste dans nos façons de parler, de partager un repas, de regarder un monument ou d’éduquer les enfants.

Pour autant, j’ai du mal à le suivre quand il attribue cette décivilisation à une cause unique qui serait le tropisme égalitaire généralisé du monde contemporain : « Je n’ai jamais bien compris comment l’égalité pouvait bien être compatible avec la morale », écrit-il notamment. Je pense au contraire qu’il n’est pas de morale qui ne se fonde pas sur l’égalité et qu’un régime politique se doit plutôt de corriger les inégalités naturelles que de les pérenniser.

De ces divergences, on pourrait conclure que Renaud Camus est pour moi, non pas un ennemi évidemment, mais un adversaire idéologique. Sauf que, j’en ai la conviction intime, le monde de Renaud Camus, c’est le mien. Comme il l’a fait dans Du Sens, chacun de nous doit pouvoir reconsidérer ses hypothèses, les examiner sous des angles différents, les confronter. Bref, il nous faut penser contre nous-mêmes, sachant que ni la névrose obsidionale − qui pourrait le menacer − ni la naïveté progressiste − qui peut être la mienne − ne feront avancer les choses sur la question qui nous occupe pareillement de l’identité de la France.

Et puisqu’on parle de la France, notre cher et vieux pays, qu’on me permette de conclure par cette magnifique définition du Français que Camus donne dans Etc…, son abécédaire intime : « Français par les Trois Mousquetaires, par Robert de Saint-Loup, par Jeannot Lapin et par sa cour à la rosée. Français par le mot « mort », par le mot « paysage », par tous les mots en « age ». »
Français, oui, cher Renaud, par tous les mots que vous voulez − « beauté », « cathédrale », « politesse », « espoir » −, tous, sauf un : jamais nous ne serons français par le mot « peur ».[/access]

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Le Grand Remplacement (Denis Reinharc éditeur).
Décivilisation (Fayard).

Populisme : est-ce que Mélenchon = Le Pen ?

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« Mélenchon – Le Pen, le match des populismes » titrait Le Monde du 8 février. Passant devant un kiosque et voyant cela, je demeurais longuement interdite, bras ballants et bouche bée, jusqu’à ce qu’une kiosquière ayant dans le regard quelque chose de Frédéric Lefebvre ne m’interpelle dans un français agraire et imagé, ayant dans l’indigence quelque chose de Nadine Morano : « elle veut kèk’chose, la dame ou elle prend l’frais ? ». Sursautant sous l’effet des reproches âpres et vigoureux formulés par l’hybridation funeste du secrétaire d’Etat et de la Ministre, j’achetais prestement un exemplaire du quotidien.

Qu’y découvris-je ? Un scoop, assurément. Il paraît en effet que la candidate du Front national et celui du Front de gauche défendent « deux programmes radicalement opposés pour conquérir l’électorat populaire ». Palsambleu ! En se voyant servir de pareilles novelletés, on ne peut que s’ébaudir avec respect ! Ainsi, se surpassant comme jamais, le « quotidien de référence » nous explique que les deux « populistes » [sic] n’ont pas tout à fait la même approche du droit des femmes, du mariage homosexuel, et que Jean-Luc Mélenchon n’est que très moyennement adepte de la « préférence nationale ». Je ne regrette décidemment pas mon euro et les cinquante centimes attenants.

Dès lors, qu’est-ce qui autorise un journal aussi sérieux que Le Monde à compromettre sa légendaire impartialité en mettant un signe « égal » entre Le Pen et Mélenchon ? La réponse en est très simple : l’un et l’autre courtisent à la fois l’électorat populaire, et « la France du non ». Et Dieu sait qu’au Monde, « la France du non », on n’aime pas trop. Sept ans plus tard, je me souviens encore avoir failli renoncer à la lecture du journal vespéral après avoir lu dans ses colonnes que les électeurs ayant voté « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen (TCE) étaient atteints de difficultés d’ordre « psychanalytique ».

Je n’approuve certes pas l’attitude de « Méluche » lorsqu’il traite « Marine » de « semi-démente ». D’abord parce que je goûte peu l’injure, ensuite parce que je trouve cela tactiquement malhabile.

Pour autant, doit-on considérer, parce qu’un homme a un caractère un tantinet affirmé, qu’il n’est rien d’autre qu’un « populiste », autrement dit, un démagogue ? Faut-il promettre du sang, des larmes, une rigueur budgétaire de silex et une austérité de plomb pour apparaître comme un présidentiable sérieux ?

Je ne crois ni à l’une ni à l’autre de ces deux propositions. Et, comme je n’imagine pas un seul instant que le quotidien fondé par Hubert Beuve-Méry ait souhaité discréditer le candidat le plus à gauche de la course présidentielle, je me vois contrainte à vous révéler la terrible conclusion de mon analyse: Le Monde a décidé de décontaminer la pensée du Front national !

Causeur Magazine : Crimes contre les humanités

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Sommes-nous menacés – pour reprendre la redoutable formule de Basile de Koch – par l’inculture générale ? Hélas, il semblerait que oui. Dans la foulée de la suppression de l’épreuve de culture générale à Sciences Po, le constat dressé dans le dossier de ce numéro 44 contredit sensiblement les autocongratulations officielles de rigueur sur « les pratiques culturelles » des Français. D’où la mise en garde sévère lancée par Pierre Nora, dans le long entretien qu’il a accordé à la rédaction : « Dans un pays qui s’est tant défini par sa littérature, la destruction de la langue et ce qu’il n’est pas exagéré d‘appeler une « haine de la littérature » est une forme de suicide. » Oui, comme le rappelle Jérôme Leroy, il est loin le temps où Georges Pompidou commentait l’actualité du moment en citant de mémoire quelques vers d’Eluard.

Certes, on pourra approuver le sociologue François Dubet quand il explique que la culture générale est un bien trop précieux pour être réduit à son usage actuel de filtre scolaire, mais on pourra aussi penser avec Elisabeth Lévy qu’il n’y avait pas urgence à balancer le bébé avec l’eau du bain : « Il faut se demander ce qui a conduit la France à abandonner et même à mépriser ce qui a fait sa grandeur collective en offrant à chacun la possibilité de s’élever. Et sur ce point, droite et gauche sont pareillement responsables ». Autre invitée de marque, Natacha Polony nous raconte son expérience de l’enseignement de la culture générale à la « fac Pasqua ».

Actualité oblige, ce numéro consacrera également une large au place au débat suscité par le discours de Claude Guéant devant les étudiants de l’UNI, ou plutôt à l’absence de débat qu’il a provoqué, car comme le souligne Pierre-Henri Tavoillot, « certaines questions (toutes les civilisations se valent-elles ?), certains mots (identité nationale, immigration…), certains arguments sont totalement proscrits de l’espace public ». Sur ce sujet chaud bouillant, on pouvait compter sur Cyril Bennasar pour jeter de l’huile sur le feu. Rassurez-vous, il l’a fait !

Comme à l’habitude, ce numéro 44 scrutera le monde et ses craquements. Tout d’abord avec Alain Finkielkraut, qui revient sur l’urgence absolue de la relance du processus de paix entre Israéliens et Palestiniens, et donc de vraies concessions réciproques. On visitera aussi Taiwan en pleine crise d’identité avant de prendre le thé avec Paulina Dalmayer dans le living room d’un prince du sang afghan. En bonus track, on vous emmènera carrément dans un avenir hypothétique, avec les conseils avisés de Luc Rosenzweig à François Hollande pour sa première visite officielle en Allemagne, et même dans l’au-delà, avec une interview exclusive de Frédéric Bastiat par Georges Kaplan.

De culture, on causera derechef, bien sûr, dans la rubrique Humeurs : Roland Jaccard nous y fait découvrir Otto Gross, psychanalyste amoral et Phillipe Barret nous expliquera pourquoi il faut débaptiser le Prix Goncourt. Lionel Naccache, lui, est revenu furibard de l’expo sur les mathématiques à la fondation Cartier, contrairement à François-Xavier Ajavon, enchanté d’avoir pu voguer en transatlantique au côté de René Goscinny. Cerise sur le gâteau, Renaud Camus a lu pour nous les derniers livres d’Ivan Rioufol et de Jean Sévillia.

Nos abonnés recevront leur numéro en début de semaine prochaine. Pour les autres, vous avez comme chaque mois le choix entre l’achat au numéro (papier ou numérique), la souscription à l’offre Découverte (le dernier n° + les deux prochains pour seulement 12,90 €) ou l’abonnement 1 an (papier ou numérique). Et comme il fait trop froid pour gambader dehors, et qu’il y a mieux à faire sur son canapé que de relire les œuvres complètes de Daniel Pennac, Causeur vous offre ce mois-ci encore son numéro « Leçon de vivre-ensemble d’Alain Finkielkraut » en cadeau pour tout nouvel abonnement classique (papier + web). L’hiver a du bon, non ?

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Mardi, c’est Taddeï

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Je l’avoue, je n’ai pas la télé.

Mardi soir, est advenu un non-événement météorologique, la neige, symptôme désolant de la normalité du climat hivernal, ajouté à l’incurie habituelle des joueurs de tarot chargés de dégager les voies carrossables -mais pourquoi les en blâmer ? Bon, tout ça pour dire que, n’étant pas d’une nature téméraire, je suis resté dormir chez mes vieux parents, laissant à ma petite femme le soin de donner ses croquettes au chat. Que font tous les vieux parents le soir ? Je vous le donne en mille…

Le début de soirée fut laborieux, fallait meubler en évitant d’innommables programmes, un DVD du concert d’adieux de Brel à l’Olympia en 66 fit l‘affaire sans douleur. Après quoi ma mère remit la télé hertzienne d’un air guilleret en m’expliquant: « Y’ a Taddeï ! » Taddeï, kézaco ?

Quoique méfiant j’ai tout de même, honte à moi, regardé l’émission dans son entièreté comme diraient les Belges, et, là, joie : Richard Millet est apparu et a commis l’impardonnable ! Devant tout le monde il a osé dire ce qu’il avait au fond du cœur le monstre, ce que tous les salauds de réactionnaires pensent et j’en fais partie.

L’autre miracle, c’est que personne dans l’assemblée ne lui a sauté à la gorge pour lui arracher les yeux (en général les salauds de réactionnaires ont des yeux à cet endroit) dans des hurlements d’hystérie citoyenne ! Giesbert, son voisin, l’a joué « c’est mon copain, c’est un grand écrivain, je ne suis évidemment pas d’accord avec lui mais c’est un grand écrivain ». Je l’ai aussi trouvé plus irritant, mais toujours civil, avec Jacques Sapir, comme si cet économiste sérieux et assez bon pédagogue était responsable de ce que Marine utilise ses idées ! J’ai oublié le reste de l’émission sauf le géographe de la fin qui parvint à illuminer le ronron, au diable l’indignation, vive les cartes au 1/100.000ème !

Finalement, j’ai bien aimé ce Taddeï, mais pas au point d’acheter une télé, tout de même. Je suis vraiment un sale type.

Des Brics toujours en béton ?

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Photo : Blog do Planalto

Fatigués, les BRICS ? Fin 2011, ce groupe de grands pays émergents formé par le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud a montré des signes de faiblesse. Croissance nulle au troisième trimestre pour le Brésil, bulle immobilière et déséquilibres en tout genre en Chine, etc. Albert Edwards a tranché. Fin novembre, le célèbre analyste de la Société Générale s’est moqué de l’acronyme Brics en lui attribuant une définition très personnelle et peu flatteuse : Bloody Ridiculous Investment Concept (Putain de Concept d’Investissement Ridicule). Eh oui, la traduction française n’atténue pas la rudesse de la formule.

Plus encore que leurs prévisions de croissance, légèrement revues à la baisse en 2012, ce sont leurs fragilités structurelles qui inquiètent. La Russie, jugée bien trop dépendante de ses exportations en gaz et en pétrole, cumule difficultés économiques et démographiques. Forte de 142 millions d’âmes, le pays a perdu six millions d’habitants en vingt ans et pourrait voir sa population diminuer de 24 millions d’ici à 2050. Problème identique un peu plus au Sud en Chine, où la politique de l’enfant unique entrainera un « papy-boom » dans les prochaines décennies. A plus court terme, les économistes pointent les dangers d’une inflation galopante, qui, associés à la bulle immobilière, pourrait faire chuter en cascade d’autres secteurs. Quand on sait que le cadastre en Chine n’est pas au point, pour dire les choses pudiquement, on peut imaginer les effets désastreux d’une baisse générale des prix.

En Inde, l’un des plus sérieux défis à relever concerne la corruption. Elle est si répandue que plusieurs riches investisseurs indiens renoncent à investir dans leur propre pays et se tournent vers l’extérieur. A eux seuls, les Brics concentrent 40% des réserves monétaires de la planète, ce qui les rend plus vulnérables aussi bien à la crise de l’Euro qu’aux difficultés du dollar.

Mais pour nombre d’analystes, ces gigantesques défis ne bouleversent pas un constat d’ensemble : les grands pays émergents restent portés par des logiques économiques qui ne vont pas s’évaporer de sitôt. Le cabinet Ernst & Young a dernièrement publié un rapport qui passe au crible vingt-cinq économies à forte croissance. Verdict : « une dégradation de la crise en zone euro aura de sérieux impacts à court terme mais ces pays sont bien plus résistants que lors des dernières décennies ». Avec des finances publiques solides et un commerce extérieur excédentaire, les émergents ont durablement de quoi encaisser les chocs. De surcroît, ils continuent à bénéficier des « avantages de l’arriération » : des pans entiers de l’économie restent à développer ainsi que les salaires qui demeurent bas dans de nombreux secteurs.
Ces pays cumulent donc des avantages de « pauvres » avec leurs nouvelles opportunités de « riches », liées au développement de leurs classes moyennes, comme les pays occidentaux il y a un demi-siècle.

Si les investissements, particulièrement en Chine et en Inde, sont amenés à baisser, la part de la consommation devrait peser de plus en plus dans la balance de la croissance de leurs PIB. Stimulés par leurs marchés intérieurs, les Brics représenteraient 40 % de l’activité économique mondiale à l’horizon 2050.

Mais derrière les Brics, d’autres économies sont en train de faire leur mue. CIVET, N-11… les sigles regroupant les futurs champions économiques se multiplient. Les candidats les plus sérieux ? En Afrique subsaharienne, ce sont le Ghana et le Nigeria qui, poussés par des flux d’investissement, une population jeune, de nouvelles classes moyennes et matières premières au prix élevé, devraient afficher des taux de croissance autour de 7 à 8 % ces prochaines années. En Asie, l’Indonésie ne compte plus ses projets d’infrastructures : routes, nouvel aéroport, et surtout chemin de fer bientôt construit par les chinois. Avec sa classe moyenne comptant désormais 35 millions de personnes sur 240, le pays talonne les Brics et s’est même payé le luxe d’un relèvement de sa note par les agences de notation !

En conséquence de quoi, les regards se tournent aujourd’hui vers l’interdépendance et la coordination entre émergents. Fin mars à New Delhi, l’Inde accueillera le quatrième et prochain sommet des Brics. Est-ce un hasard que l’Inde, pionnier des « non-alignés » de l’époque de la guerre froide, prenne cette initiative ? Si l’idée est d’abord de répondre à des urgences économiques, l’option « plus si affinités » ne peut être écartée.
Du côté des investisseurs, ces marchés émergents suscitent toujours l’intérêt. Au terme d’une étude effectuée par Accenture, il apparaît que pour 80% des chefs d’entreprises, interrogés dans 85 pays, la priorité en matière de croissance repose sur les économies émergentes. Plus globalement, l’évolution des Brics va faire basculer la mondialisation dans une nouvelle phase, peut-être plus favorable à l’Europe et aux Etats-Unis. Plus qu’une « démondialisation » volontaire, c’est probablement un rééquilibrage mondial qui permettrait les relocalisations et la réindustrialisation de l’Europe. Voilà un beau rôle pour les Brics dans les prochaines décennies…

Rendons justice à la CJR !

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Rodolphe Bosselut et Pascal Riché débattent du projet de suppression de la Cour de Justice de la République.

Supprimer la Cour de Justice de la République (CJR) instaurée en 1993, voilà une réforme que François Hollande se devait de porter. D’abord parce qu’elle symbolise sa passion sans cesse rabâchée pour l’égalité. Le mot d’ordre est lancé : dorénavant les ministres seront soumis aux juridictions de droit commun, comme les citoyens lambda. Bref une présidence normale suppose un gouvernement non moins normal. Il y a une forme de cohérence hollandiste sur ce point.

Des esprits chagrins pourraient cependant y voir planer comme un léger parfum de démagogie, sur le thème « Pas de dérogation, ils seront jugés comme les autres et d’abord au nom de quoi ils bénéficieraient d’un traitement de faveur ? Non mais!! Les privilèges ont été abolis le 4 août 1789 !! ». Sauf qu’il faut rappeler que la CJR juge les crimes et délits commis par les ministres dans l’exercice de leur fonction et que Monsieur Tartempion, qui mérite assurément toute notre considération, ne représente pas le pouvoir exécutif.
Or la CJR n’immunise pas les ministres contre les poursuites. La Loi constitutionnelle de 1993 qui a instauré la CJR, en lieu et place de la Haute Cour de Justice, a voulu précisément que les citoyens puissent la saisir, alors qu’auparavant seuls les parlementaires étaient habilités à le faire. Seule restriction, le législateur a mis en place un dispositif de filtres qui permet de s’assurer que les plaintes ne seront pas instrumentalisées pour nuire au pouvoir exécutif. Une sorte de garantie dans l’exercice des pouvoirs.

Même le Syndicat de la magistrature (SM) qui soutient la réforme préconisée par la gauche, reconnaît à mi-mot qu’il faudra conserver un petit filtre (sic), en l’occurrence une « Commission des requêtes composée de magistrats du siège pour éviter une déstabilisation des membres du gouvernement par une plainte abusive »….
Bref, la même chose qu’à l’heure actuelle, mais en mieux sans doute…. On peut douter de l’intérêt de changer un système pour lui substituer quelque chose d’approchant ou de similaire.

L’autre avantage de cette réforme pour un candidat, est de se présenter, à peu de frais, comme le pourfendeur de la partialité supposée de cette pauvre CJR composée, rappelons-le, de douze parlementaires et de trois magistrats du siège à la Cour de Cassation. Haro sur la justice de classe ou de caste qui aurait pondu des décisions de complaisance ou anormalement indulgentes. Ségolène Royal, Laurent Fabius et Georgina Dufoix, qui ont fait l’objet de décisions de relaxe, apprécieront….
Surtout il y a une bien mauvaise manière à présenter les décisions condamnant MM. Michel Gilibert, Charles Pasqua ou Edmond Hervé comme étant moins répressives que celles qui auraient pu être rendues par un tribunal ordinaire…. Qu’en sait-on ? On se plaint suffisamment à gauche de la tendance de Nicolas Sarkozy à dénoncer l’indulgence prétendue de la justice, pour ne pas en rajouter sur ce thème, non ?
Il faut en outre rappeler que l’élection à la CJR des neuf parlementaires qui y siègent se fait à chaque renouvellement, général ou partiel, de l’Assemblée Nationale ou du Sénat, ce qui rend très aléatoire une « composition favorable » le jour de l’audience, plusieurs années après les faits. Là se situe sans doute le principal reproche que l’on peut objectivement faire à la CJR: son train de sénateur dans l’instruction et le traitement des affaires, alors qu’elle ne croule pas sous les saisines… Mais bon, il faut reconnaître qu’en la supprimant on évitera qu’à l’avenir, elle perde du temps.

Enfin cette réforme ne pourra qu’emporter les suffrages de tous puisqu’elle ne coûte rien en termes de financement public et qu’avec un peu de chance elle réalise peut-être une économie. Finis les frais de restaurant quand on délibère entre la poire et le fromage. Voilà qui va rallonger la liste (minuscule pour l’instant) des coupes budgétaires envisagées par le candidat socialiste qui, curieusement, n’est pas très prolixe sur le sujet…
Toute idée jetée dans la campagne ne fait pas une réforme, ou pour dire les choses autrement, il ne suffit pas d’égrener pour chaque thématique une proposition pour construire un corpus présidentiel. Mais à court terme l’avantage tactique d’une telle annonce un brin démagogique, c’est que les bienfaits que l’on peut en retirer sont largement supérieurs aux objections qu’on peut lui opposer. Nul ne voudra mourir pour la CJR et ce n’est pas demain la veille qu’une vague d’indignation va secouer le pays en appelant à son maintien. Je n’imagine personne porter sur le revers de sa veste un pin’s « Touche pas à ma CJR ! ».

Tout ceci ne m’empêchera pas de rappeler à François Hollande qu’il est en train de détricoter non pas une affreuse loi liberticide sarkozyte, mais une réforme tardive de François Mitterrand, qui, il est vrai, ne se voyait pas tout à fait comme un Président normal…

Bercy qui ?

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Vous le savez, François Hollande bat Nicolas Sarkozy à plates coutures dans tous les sondages, et pas qu’un peu. Avec 15 points d’avance en moyenne, on pourrait croire le match sinon plié, du moins sérieusement compromis pour le Président de la République sortant. Face à cette avalanche d’enquêtes calamiteuses, l’ultime argument de panique de l’UMP tient en une phrase : « Notre champion est plus capé que le vôtre, il sait gérer l’économie et le pays en pleine tempête ». Indubitablement, Sarkozy a été président 5 ans, et ministre 7 ans, sous Balladur et Chirac pendant que son rival campait à Tulle et Solferino. Mais quid de sa vista, de sa capacité à anticiper, prévoir, tenir la barre ?

Sans dresser le (long) bilan du quinquennat, qui exigerait un numéro entier de Causeur magazine, on peut néanmoins se fier à quelques indications objectives. La Cour des Comptes, ce dernier réduit marxiste de la République, nous indique que la politique monétaire aventureuse de Nicolas Sarkozy, ministre des Finances en 2004, nous a coûté 10 milliards d’euros. Ne croyant pas en la plus-value de l’or, Sarkozy avait remplacé une partie du métal jaune de la Banque de France par un portefeuille de devises. Bilan : la valeur de l’once d’or s’est appréciée de 20% par an à partir de 2007 tandis que les taux d’intérêt diminuant, les devises achetées ont vu leurs cours s’écrouler.

Certes rien ne garantit qu’un degauche d’en face n’aurait pas fait la même boulette, mais pour « l’économe » Sarkozy, qui a malencontreusement préféré le sable à l’or, ça la fout mal.

L’anti-Terra Nova

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Photo : http://www.renartleveille.com

Indéboulonnable mythe moderne, la figure du peuple n’en demeure pas moins une réalité politique difficile à cerner. Dans Le sens du peuple. La gauche, la démocratie, le populisme, Laurent Bouvet en fait l’objet d’une étude passionnante mêlant analyses historique, sociologique et politique.
Entré dans l’histoire en 1789 puis en politique le 23 avril 1848[1. Avènement du suffrage universel masculin.], le peuple français fut porté par la gauche jusqu’en 1968. Depuis, la désaffection à son égard, dans une société de plus en plus individualiste, puis sauvagement désindustrialisée par la mondialisation de l’économie, a conduit les masses populaires à se rapprocher de la droite voire de l’extrême droite, lesquelle se montrent plus sensibles à leurs nouvelles préoccupations conservatrices. Longtemps aveugle à ce mouvement devenu inexorable dans les années 1980, le Parti Socialiste, oublieux de ses origines, croit aujourd’hui qu’il pourra gagner la présidentielle en « enjambant les catégories populaires ». Comment la gauche peut-elle renouer avec le peuple sans pour autant tomber dans les ornières d’un populisme démagogique ? Telle est la voie sur laquelle Laurent Bouvet entend orienter sa famille politique.

« Indissociable de la démocratie représentative », tout comme son avatar populiste, le peuple, selon l’auteur, se présente dans l’histoire moderne sous trois formes originales liées aux différentes représentations du politiques dans les sociétés occidentales : nationale, sociale et démocratique. Or, plus de cent ans après l’appel historique du général Boulanger sous la IIIe République, le populisme français ne traduit finalement rien d’autre qu’un désir profond d’unité, à la fois nationale, sociale et politique, cristallisée contre un ennemi intérieur ou extérieur qu’« un chef charismatique proche du peuple » doit affronter en incarnant le peuple tout entier.

Depuis la victoire de la gauche en 1981 puis l’émergence du Front National dans la vie électorale française , deux figures de l’ennemi menacent l’imaginaire national, social et démocratique du pays : un ennemi culturel intérieur (l’immigration) qui impose une vision du monde contraire aux principes d’une société démocratique et un ennemi politique et économique extérieur (la mondialisation). Ainsi, « la crise des trois « questions » politiques (nationale, sociale, démocratique) telle qu’on peut l’observer et la décrire aujourd’hui donne une nouvelle vigueur à la tentation populiste, celle qui conduit au néopopulisme actuel que l’on constate en Europe occidentale notamment ».

N’y a-t-il donc aucun remède à cette réalité ? En politique comme en amour, le travail de détricotage est un préalable à toute tentative de compréhension: « Le temps est à la remise en cause, au questionnement des dogmes et des impensés » annonce Bouvet avant de brillamment remonter le fil de l’histoire politique et culturelle de la gauche française, afin de comprendre la longue histoire de son divorce avec le peuple.
Depuis 1981, le Parti Socialiste, entre sa conversion au libéralisme économique et ses éloges socio-ethniques de la diversité, n’a cessé de trahir celui qui l’avait porté au pouvoir : le peuple de gauche. A partir des années 80, « la gauche va aller «contre le peuple (…) en abandonnant le programme économique et social qu’elle prétendait avoir construit pour défendre ses intérêts et son histoire; en adoptant sans aucune réflexion préalable une nouvelle idéologie qui ne renvoie plus au peuple (…) mais à certains groupes identifiés à raison de critères culturels; mettant en oeuvre des politiques publiques qui entérinent cette double évolution ». A mesure que les structures sociologiques du PS s’embourgeoisaient, la conquête du peuple par le populisme de droite a parallèlement contribué à « l’ancrage d’une gauche oppositionnelle au pouvoir central détenu par la droite depuis 10 ans dans un rejet du peuple ». Le discours de gauche, en diabolisant celui du Front National et en jetant un discrédit culturel, mental et politique sur le vote Le Pen, a pour longtemps renvoyé son électorat populaire dans le camp de la droite, allant jusqu’à le rendre responsable « de la survie politique d’une organisation indigne moralement et politiquement ».

Mais « le peuple de la démocratie est le même peuple que celui du populisme. » D’où l’urgence pour le PS de le reconquérir idéologiquement et électoralement avant qu’il ne soit trop tard. A ce propos, Laurent Bouvet pointe du doigt l’apparition récente d’un néologisme venu remplacer la notion de conscience « sociale » en préoccupations « sociétales », renvoyant aux calendes grecques l’origine contractuelle de la société moderne dont le sens s’abolit chaque jour davantage. Car si la société démocratique et républicaine moderne s’enracine dans une conception individualiste du monde, héritée des grands principes de 1789, la nouvelle notion « sociétale » l’arrache à l’unité d’un idéal de liberté et d’égalité. L’individualisme des Lumières est ainsi livré en pâture aux principes multiculturalistes qui mettent l’accent sur les différences culturelles ou religieuses.

Eviter la double impasse stratégique à laquelle conduisent la nouvelle doxa multiculturaliste de Terra Nova ou le populisme de Mélenchon devrait porter le premier parti de gauche à renforcer un axe identitaire autour de « valeurs qui rassemblent les Français ». Ce qui implique de réinvestir l’idéal républicain et laïque dont Marine Le Pen a pu se saisir récemment avec tant de facilité, puisque la gauche et la droite le lui avaient abandonné.

Laurent Bouvet, Le sens du peuple, Gallimard, 2012.

Nous sommes tous des musulmans suisses

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Le journal suisse Le Matin nous apprend que la communauté musulmane helvétique va organiser des élections pour se doter de représentants. Jusqu’ici, rien que de très banal, si ce n’est que le CFCM suisse procédera d’une auto-constitution, faute d’avoir pu être organisée par le pouvoir confédéral, du fait des querelles byzantines- mais cet adjectif est-il bien choisi ?- qui le rongent.

Ce qui retient l’attention du lecteur, même distrait, c’est l’illustration de l’article nous montrant une jeune fille arborant un voile islamique et… une étoile jaune estampillée « muslim » ! Le message est clair, et à peu près aussi digeste qu’une fondue savoyarde : après la croisade anti-minarets, les Musulmans seraient les nouveaux Juifs, victimes de spoliations, de brimades quotidiennes et de discriminations institutionnalisées par la loi. Visiblement, vous avez dû rater le dernier épisode de la fascisation de la Suisse, une Nuit de cristal anti-islamique ou des lois de Nuremberg dirigées contre les commerces hallal, le tout plébiscité par nos xénophobes de voisins.

A moins que la vérité soit ailleurs et que la nouvelle religion universelle soit celle de la victimisation à outrance, ignorant l’histoire, la géographie et cette vertu désuète qu’on appelait autrefois la décence. « Chacun cherche sa Shoah » disait Finkielkraut : craignons que ce mot cruel n’ait pas encore dit toute sa vérité…

AFP/Le Matin

Pierre-André Taguieff revisite le populisme

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« Condamner n’est pas connaître ». C’est l’un des enseignements du petit ouvrage de Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, opus que l’on conseille à tous ceux qui, de Nathalie Kosciusko-Morizet à Laurence Parisot, se découvrent une âme d’historien des idées dès lors qu’il s’agit de publier un énième livre sur Marine Le Pen.

Condamner n’est pas connaître, donc. Et connaître n’est pas adhérer, ajoutera-t-on. Dès lors, il n’y a aucune raison de s’interdire une véritable réflexion sur la notion de « populisme ». Faisant le pari qu’il ne s’agit point d’une maladie textuellement transmissible, Taguieff s’attelle à la tâche, et prévient d’emblée son lecteur : « l’extrême droite (est) une catégorie floue à l’extension variant suivant les figures d’ennemi qu’il s’agit de stigmatiser ». Lui ne se contentera pas de brandir l’étiquette « fasciste », dont il montre d’ailleurs combien elle est devenue inopérante lorsqu’il s’agit de qualifier les formations néo-populistes récemment écloses dans nombre de pays d’Europe.

Du Parti pour la Liberté hollandais au FPÖ autrichien, de l’UDC suisse au Front National français « rénové », il est évident que nous avons affaire à un phénomène bien différent de la nostalgie pétainiste ou de l’admiration pour Benito Mussolini. En effet, les jeunes leaders populistes de droite ne sont pas des nostalgiques mais des « modernes » résolus. Cette dextre new look revendique désormais sans complexe les acquis de la modernité en matière de mœurs, bien loin de la défense des valeurs familiales d’une part, ou du culte des « hommes forts » d’autre part. Si Pim Fortuyn avant lui affichait son homosexualité, Geert Wilders défend la cause des homosexuels et Marine Le Pen, affiche un féminisme assumé.

Ainsi, les têtes d’affiches du national-populisme européen, du séduisant Freyssinger au sémillant Wilders, correspondent parfaitement à la figure de « l’hédoniste sécuritaire » décrite par Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin. C’est d’ailleurs l’hyper-conservatisme sociétal et le caractère liberticide et intolérant qu’ils supposent propres à l’Islam, qui les conduit à pourfendre cette religion, allant pour certains jusqu’à comparer le Coran à Mein Kampf, et à vouloir l’interdire.

C’est Taguieff lui-même qui introduisit la notion de « national-populisme » au milieu des années 1980, soit quinze ans avant que ne disparaisse l’extrême droite reformatée de l’après-guerre et tous ses « néo » – néofascisme, néonazisme – dont les quelques survivances groupusculaires relèvent aujourd’hui du folklore bien plus que de l’offre politique.

L’auteur situe ainsi les nationaux-populismes à l’intersection de trois caractéristiques majeures : ils sont tout à la fois protestataires, identitaires et « démophiles ». Protestataires parce qu’ils n’ont de cesse de fustiger la globalisation et l’européisme, à l’instar d’une partie de la gauche, d’où l’expression de « gaucho-lepénisme » imaginée par Pascal Perrineau. Identitaires en ce qu’ils jouent de peurs et de phobies à connotation nettement islamophobe. En prônant un différencialisme d’ordre culturel, quoique bien loin du racialisme des vieilles extrêmes-droites, ils se situent toutefois résolument à droite.

Les nationaux-populismes sont enfin « démophiles » : ils multiplient les appels à un peuple mythique et supposé purificateur ou rédempteur. Mais Taguieff, tout comme d’autres auteurs, admet volontiers qu’il ne s’agit là que du revers de la médaille, le succès de la droite populiste ayant évidemment partie liée avec ce que Brustier et Huelin désignent sous le nom de « prolophobie ». Bon nombre des partis politiques de gouvernement, notamment à gauche, se sont détournés de longue date de classes populaires supposées conservatrices, frileuses, racistes, sexistes, homophobes, bref, irrémédiablement droitisées. Ainsi la gauche, représentante historique des couches populaires mais désormais convertie au multiculturalisme, s’est-elle confectionnée un véritable « peuple de substitution » composé des mille et une minorités imaginables, des jeunes aux immigrés en passant par les femmes. Selon Laurent Bouvet, elle aurait perdu « le sens du peuple », abandonnant ainsi ce dernier à la démagogie populiste.

On regrettera que Pierre-André Taguieff n’ait pas l’occasion, dans ce texte hélas trop court, d’établir une recension détaillée des partis néo-populistes européens. Car ceux-ci possèdent de nombreux points communs, mais présentent également de notables différences, dues à leurs histoires respectives.

En revanche, c’est avec bonheur que le politologue revient – pour la disqualifier d’étonnante manière – sur cette formule célèbre de Laurent Fabius au sujet du FN: « le Front National pose vraies questions auxquelles il apporte de mauvaises réponses ». Car pour Taguieff, le FN est tout à fait capable, non seulement de poser de mauvaises questions, mais également de donner…des réponses valables ! Par exemple, vouloir garantir la sécurité, et lutter contre la délinquance n’est pas forcément une mauvaise réponse. Non plus que proposer la sortie de l’euro. En voulant « fascistifier » Marine Le Pen en contestant son programme économique, Caroline Fourest et Fiammetta Venner se prirent d’ailleurs lourdement les pieds dans le tapis de leur biographie.

Dès lors, les préconisations de l’auteur peuvent apparaître provocatrices. Celui-ci appelle en effet à renoncer aux mantras moralisateurs et autres condamnations psittaciques pour intégrer les partis nationaux-populistes dans le jeu politique normal. Il fait en effet le pari que ces formations finiront par s’arrondir, voire par s’user, dans l’exercice quotidien du pouvoir. En politique, « même les diables peuvent être apprivoisés et intégrés dans l’humanité commune » avance-t-il.

Mais Taguieff demeure prudent. Il est conscient que « rien n’empêche un antidémocrate convaincu de se présenter à des élections libres, en espérant s’installer au sein d’un régime démocratique pour le détruire ou le vider de son sens ». Ni diabolisation ni angélisme, donc. Ni réprobation de principe, ni naïveté coupable : encore une fois, condamner n’est pas connaître, et comprendre n’est pas adhérer.

L’analyse lucide et équilibrée de Pierre-André Taguieff est en tout cas l’une de celles qu’il faut (re)découvrir à moins de trois mois de l’élection présidentielle française.

Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, CNRS Editions, Janvier 2012