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Syrie : rien ne change, sauf le taux de change

Alors que notre attention était accaparée, à juste titre, par la bataille de Baba Amr, un évènement tout aussi important pour l’avenir de l’insurrection syrienne s’est produit : le taux de change vient de dépasser le seuil symbolique de 100 livres syriennes contre un dollar américain. Depuis un an, la monnaie syrienne a perdu plus de la moitié de sa valeur (fin 2010, un dollar s’échangeait contre 47 livres), ce qui signifie pour des millions de Syriens l’effondrement de leur pouvoir d’achat et leur épargne.

Pour l’économie c’est une catastrophe car après plusieurs années de croissance, d’inflation modérée et de stabilité monétaire, les transactions commerciales courantes ne sont pas indexées. L’effondrement de la livre syrienne entrainera donc nécessairement la faillite de ceux dont les créances sont en devise étrangère et les recettes en monnaie locale.

Quant à la banque centrale, son président Adib Mayaleh s’est engagé à soutenir la livre syrienne mais à l’évidence cette promesse n’a pas été tenue, très probablement parce que le régime, qui n’a pas assez de réserves, n’a pas l’intention de dilapider son trésor de guerre, nécessaire pour pouvoir payer et assurer la fidélité de millions de militaires, agents de sécurité, miliciens et autre fonctionnaires dont le soutien est essentiel.

Ainsi, même si l’opposition syrienne n’est pas encore arrivée à créer une souveraineté concurrente comme c’était le cas de la CNT dans l’est de la Libye, elle est en train de priver le régime d’Assad de l’un des attributs majeurs d’un gouvernement : sa monnaie. En même temps, la présence étrangère, notamment turque, américaine et européenne, est de plus en plus marquée avec, dans les poches des Syriens bien plus de portraits de Washington, Franklin, Lincoln ou Atatürk que de billets à l’effigie de Hafez al Asad…

Il me semble que Félicien Marceau est à Capri

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Comme bon nombre des meilleurs écrivains français, Félicien Marceau était belge. L’académicien, mort cette semaine à 98 ans, avait connu les années sombres dans son pays d’origine. Catholique comme Hergé à la même époque, il n’avait pas forcément choisi le bon camp quand il a travaillé jusqu’en 42 pour une radio nationale qui n’avait plus de nationale que le nom, étant donné les bruits de bottes que l’on pouvait entendre sur les pavés de la Grand Place, les éructations des rexistes de Degrelle et le silence assourdissant du roi qui montrait moins beaucoup moins de courage que ses cousins hollandais ou danois. La Belgique ne pardonna pas à Louis Carette, qui était son vrai nom, cet engagement, et le condamna à une lourde peine de prison.

Mais Carette était déjà devenu Félicien Marceau. Son goût pour les masques, la mobilité, l’évasion, tout cela hérité de sa passion pour Casanova, sans doute… Et comme Casanova, il avait l’art de l’esquive élégante. Hors de question de payer toute une vie des erreurs de jeunesse. On peut comprendre quand on voit comment certains n’ont rien payé du tout en faisant bien pire.
Du coup, on pouvait le trouver, dans ces années là, à skier dans le nord de l’Italie et à développer une sorte de morale insulaire pour personnes déplacées. On en a un écho plaisant dans un de ses premiers romans, Capri, petite île.
Félicien Marceau connut le succès public à plusieurs reprises et notamment grâce au théâtre, en 1956, avec sa pièce L’Oeuf qui est finalement une variante camusienne sur le sentiment de l’absurde s’emparant d’un homme ordinaire qui ne comprend plus rien à un monde clos sur lui-même et ne s’en sort que par le meurtre.

A lire le sujet de cette pièce, on en oublierait presque que si Félicien Marceau savait être sarcastique et noir, il était aussi un écrivain solaire, doué pour le bonheur. Des romans comme Bergère légère, Les élans du cœur, Les passions partagées ou ses mémoires Les Années courtes ont assuré des journées de lectures aux jeunes gens qui ne se fiaient qu’aux impulsions de leur goût et ne demandaient pas leurs papiers idéologiques à l’auteur dès qu’ils ouvraient un de ses livres. Aussi il n’est pas rare dans les bibliothèques de ces aimables subversifs, de trouver les romans de Marceau à côté de ceux de Nimier, Déon, Laurent, Blondin, Perret et tous les suspects habituels…

Oui, tous sont de droite, parfois très à droite. Et alors ? L’époque a de plus en plus de mal à admettre que la littérature est une zone franche, une manière de plage ensoleillée où l’on va éviter la guerre civile et se baigner entre gens de bonne compagnie. Et puis, n’est-ce pas, quand toutes les idéologies sombrent, et elles sombrent souvent, ce qui reste au bout du compte, c’est le style. Le style, Félicien Marceau n’en manquait pas. Le style mais aussi la légèreté, l’impression de facilité dans l’art de dérouler les phrases et de raconter une histoire, c’est aussi pour cela bien plus que pour des engagements douteux, que certains écrivains sont secrètement détestés.

Félicien Marceau, finalement, ne croyait que dans la littérature comme seule réalité du monde. Pour le montrer, il a écrit le meilleur livre qui soit sur Balzac, Balzac et son monde. Un essai conçu comme un bottin mondain des personnages, un who’s who de la Comédie humaine. Il le publie en 1970. La date à son importance. Dans ces années où après l’existentialisme, le nouveau roman et le structuralisme prennent leurs envols grisailleux, Marceau réaffirme la prééminence du personnage, autant dire du sujet.

Surtout, dans Balzac et son monde, il laisse entendre quelque chose de scandaleux : pour le vrai lecteur d’un grand écrivain, les personnages qu’il fréquente toute une vie ont finalement pour lui plus d’importance que son voisin de palier. Et, pour prendre Balzac comme exemple, il apparaît évident que nous sommes un certain nombre à ne pas nous remettre de la façon dont le marquis d’Ajuda-Pinto quitte madame de Beauséant alors que l’on doit se forcer pour compatir au divorce de son coiffeur.

Félicien Marceau a aussi laissé deux romans qui sont de magnifique témoignages sur ces mêmes années 70, cette dernière décennie du monde d’avant. Il y a d’abord Creezy qui obtint le prix Goncourt en 1969. Dans des appartements avec des poufs blancs et des lampes de chevet orange, un homme politique ambitieux retrouvait sa maîtresse, un mannequin sublime. Comme il tenait sa fortune et ses relations d’une épouse de la vieille bourgeoisie, il affrontait un dilemme. On ne vous raconte pas la fin mais il faut savoir que si l’univers de Marceau est sensuel, il n’est pas romantique pour autant. Ensuite, il faut lire Le corps de mon ennemi. Une histoire de vengeance. Un petit gars d’abord accepté par les notables avant d’être victime de leurs magouilles et de se retrouver en prison. Il revient pour se venger. Cela se passe dans une grande ville imaginaire du Nord, connue pour ses filatures. A l’époque, il y avait encore des filatures, des ouvriers, de la lutte des classes, des R16, des grèves, des femmes qui s’habillaient le soir pour dîner et des élections municipales, avec leurs nervis patronaux, qui avaient de petits airs de guerres civiles. Le corps de mon ennemi sort l’année où Marceau est élu à l’Académie Française, 1975, ce qui est amusant car il y a du Horace Mac Coy, voire du Jim Thompson dans ce roman-jeu de massacre au rythme américain.

Creezy et Le corps de mon ennemi ont donné deux films, eux aussi typiques des années 70. Il s’agit de La race des seigneurs de Pierre Granier-Deferre avec Delon et Sydne Rome, belle comme une couverture de Play-Boy sous Giscard. Le corps de mon ennemi est tourné avec Belmondo par Henri Verneuil sur des dialogues de Michel Audiard. C’étaient typiquement ce qu’on appelait les films du dimanche soir et il nous semble bien que c’est la première fois que nous avons vu, écrit au générique, le nom de Félicien Marceau, que c’est de cette manière, ausssi, que nous avons eu envie de lire l’écrivain qui inventait de telles histoires. Comme quoi, regarder la télé menait encore à tout en ce temps-là, même à Félicien Marceau.

Faire payer les plus riches ou les faire partir ?

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Gil Mihaely et Pascal Riché débattent de l’inégalité selon Nicolas Sarkozy.

Aussi ennuyeuse soit-elle, la campagne présidentielle parvient quand même à dégager quelques différences idéologiques profondes entre la Gauche et la Droite, notamment sur la question de l’égalité. Comme nous avons pu le constater mardi soir sur le plateau de Des paroles et des actes, derrière le duel surjoué entre le « Président des riches » et « l’Ennemi de la finance », se cache une confrontation bien réelle entre deux visions du monde, deux conceptions opposées de l’égalité et surtout de l’inégalité.

Pour une droite qu’on peut qualifier, pour quelques mois encore, de sarkozyste ou, disons, de libérale modérée, l’inégalité en soi — contrairement à certains excès – n’est ni moralement scandaleuse ni socialement ou économiquement problématique. Au contraire, compte tenu de la nature humaine, l’inégalité peut encourager l’effort et la prise de risque et donc se révéler utile in fine. A gauche, même si la social-démocratie accepte l’inégalité, elle la conçoit comme un mal nécessaire qu’il faut essayer d’endiguer autant que faire se peut.
Ainsi, le projet sarkozyste, plébiscité par les électeurs en 2007, et sa première année de mandat s’articulaient autour d’une certaine vision de l’inégalité. Nicolas Sarkozy voulait devenir le premier président normal, c’est-à-dire le premier chef d’Etat de la Ve République à ne pas afficher un mépris aristocratique pour l’argent, à la réussite économique et à ses attributs. Du yacht de Bolloré à ses vacances américaines en passant par le Fouquet’s, les Ray Ban et l’usage du portable, le président renvoyait clairement au message de Guizot : « Enrichissez-vous ! ». En ajoutant, à la différence du très protestant président du Conseil de Louis-Philippe, « Jouissez-en sans complexe » ! Le peuple, laissait entendre Sarkozy, préfère être riche que pauvre et ne pense plus que la propriété, c’est le vol.

Une fois ce postulat posé, sa stratégie coulait de source : pour stimuler la croissance, il faut valoriser la réussite, désigner les entrepreneurs comme les modèles à suivre, injecter du sang neuf à l’élite française et remettre en marche l’ascenseur social. C’était tout le sens du bouclier fiscal et du discours qui l’accompagnait. À sa grande surprise, Nicolas Sarkozy a rapidement découvert que les Français, y compris nombre de ceux qui l’avaient élu, rejetaient ce message.

Plusieurs mois avant le début de la crise, le rejet massif par l’opinion du très libéral rapport Attali lui a signalé qu’en dépit de sa légitimité de président récemment élu, sa marge de manœuvre était minime. A l’été 2008, la crise des subprimes s’est propagée, mettant Sarkozy dans la situation gênante d’un chef d’Etat ayant réduit aboli le service militaire quelques mois avant le déclenchement d’une guerre inattendue. Loin de pouvoir démontrer son efficacité dans la durée, le bouclier fiscal a créé un incontestable manque à gagner, privant l’Etat de précieuses recettes au pire moment d’une crise qui lui aura été finalement très coûteuse. Faute de temps, le bienfondé du bouclier fiscal n’a donc jamais pu être confirmé ou infirmé puisque ce dispositif s’est retrouvé prématurément balayé par un tsunami économique.
Aujourd’hui, nous sommes face aux mêmes questions et aux mêmes choix. Dans un moment de crise, de chômage et d’endettement, un effort exceptionnel et justement partagé est sans aucun doute nécessaire. Mais de la même manière que des réquisitions, légitimes et nécessaires en temps de guerre, ne peuvent pas perdurer durablement en temps de paix, crier haro sur les riches ne sert pas intrinsèquement l’intérêt général. Surtout dans un pays où la réussite économique reste plus que jamais suspecte.

Plutôt qu’une égalité mythifiée, une politique équitable devrait tendre à la baisse du nombre de pauvres grâce à l’Etat-Providence. Mais attention, il faut impérativement que cet Etat-Providence soit financé par les fruits de la croissance plutôt que par l’endettement. Faire l’inverse a été l’erreur fatale de la Grèce, que ses citoyens paient aujourd’hui au prix fort. Or, ce n’est pas en tirant les plus forts vers le bas qu’on aidera les plus faibles. Certes les cris d’orfraie des footballeurs ou des chanteurs sont risibles. S’ils s’exilent vers Londres ou Gstaad, ce ne sera pas exactement pareil que Victor Hugo contraint de trouver asile à Guernesey.

Mais si Marseille peut se passer d’André-Pierre Gignac et mes tympans de Johnny Hallyday, la France, elle, n’a pas vraiment intérêt à voir partir ailleurs un Franck Riboud ou un Bernard Arnault sauf à souhaiter qu’un jour, Danone et LVMH prennent eux aussi le chemin de l’exil…

American gaucho…

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« Je suis le premier à admettre que je n’ai aucune chance de battre le président sortant. » Non, cette déclaration n’émane pas de Philippe Poutou ou de Dominique de Villepin. D’ailleurs, ne cherchez pas du côté des élections présidentielles françaises mais allez plutôt Outre-Atlantique. Pourtant, non, ce n’est pas non plus un coup de blues de Mitt Romney, favori contesté de la primaire républicaine, qui a remporté de manière pâlotte le Super Tuesday, talonné par l’ultra-conservateur Rick Santorum, ce qui oblige notre mormon centriste à droitiser sa campagne (Ca nous rappelle quelqu’un mais qui ?).

L’auteur de cette déclaration est en fait Darcy Richardson. Si vous n’en avez pas entendu parler, rassurez-vous, la plupart des étasuniens non plus. Darcy Richardson est pourtant candidat à la présidentielle de 2012, mais candidat…démocrate. On le sait moins mais le parti démocrate, au moins formellement, doit lui aussi organiser des primaires. Et Dany Richardson qui dispose de quelques dizaines de milliers de dollars est le seul à défier le président sortant sur sa gauche, dans quelques Etats et avec des moyens dérisoires. Cet ancien assureur en colère affirme notamment sur son blog : « Il n’a accompli aucune des choses dont il a parlé en 2008. L’administration Obama est un cas d’école de l’influence corruptrice de l’argent de Wall Sreet dans la politique américaine. Le président a abandonné sans mener le combat. » Il déclare aussi vouloir, par sa candidature de témoignage, « ramener Obama à gauche. »

Ce qu’il y a de bien avec les Américains, on aura beau dire, c’est l’optimisme.

Le bon programme est celui que les élèves peuvent assimiler

François Dubet est directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) et enseigne la sociologie à Bordeaux II. Son œuvre questionne l’évolution des institutions issues de la modernité et leurs rapports avec le développement de l’individu, à l’école ou au travail. Il est proche de Pierre Rosanvallon, qu’il côtoie au sein de La République des idées.

Daoud Boughezala. Dans Les Places et les chances, vous battez en brèche le mythe de l’égalité des chances. L’idée d’un égal accès au savoir n’est-elle pas une fiction utile à l’instruction du plus grand nombre ?

François Dubet. Je ne me reconnais pas dans la lecture que vous faites de mon petit livre. J’y affirme que l’égalité des chances est un principe cardinal des sociétés démocratiques qui doit combiner l’égalité de principe de tous et l’inégalité « empirique » des positions sociales. C’est pour cette raison que l’égalité des chances est nécessairement associée à des procédures méritocratiques. Il n’y a rien à redire à ceci, sauf à s’interroger sur l’équité des procédures méritocratiques. On peut en effet se demander si ce système de sélection n’est pas vaguement « darwinien » par les inégalités qu’il engendre. Dans ce cas, l’égalité des chances ne deviendrait qu’une manière de légitimer a posteriori les inégalités sociales préexistantes.

Faut-il alors renoncer au rêve universaliste de Jules Ferry ?

Jules Ferry est devenu une icône à laquelle on attribue tout et son contraire. Jules Ferry et quelques autres ont créé une École républicaine élémentaire et populaire chargée de construire le sujet de la nation et de la République. La force de cette École est d’avoir construit une culture commune. La langue, l’histoire, la géographie et quelques rudiments de sciences et de littérature formaient le cœur de cette culture de base. Les élites étaient formées ailleurs, dans les petits lycées et au lycée, sur le modèle des humanités et de la culture générale − non sans un vague mépris pour le « primaire ». À l’époque, on observait d’ailleurs des résistances continues à l’« envahissement » du royaume de la culture générale par les cultures plus triviales issues de la technique, des métiers et de la tradition intégratrice et plus égalitaire de l’École élémentaire. Veillons donc à ne pas nous appuyer sur les récits souvent complaisants pour reconstruire l’Histoire à partir d’une image d’Épinal.

Mais exclure la culture générale des procédures méritocratiques que vous évoquiez revient, dans les faits à en priver les moins favorisés. N’est-ce pas le comble de l’élitisme ?

Quand le savoir est identifié à la culture générale, un problème supplémentaire se pose car l’accès à cette culture est si inégalement réparti que sa mobilisation comme critère de sélection génère une extrême reproduction des élites.[access capability= »lire_inedits »] À Sciences Po, cela a longtemps permis à ceux qui n’avaient pu résister aux exigences et à l’ascétisme des classes préparatoires de bénéficier d’une épreuve de rattrapage dans laquelle le « brillant » d’une culture générale apprise dans sa famille et ses fréquentations ne laissait guère de chances aux boursiers. La culture générale possède toutes les vertus et elle est discriminante. Ce n’est pas être hostile au latin et à La Princesse de Clèves que de rappeler qu’ils sont mobilisés dans des épreuves sélectives inéquitables. Une véritable défense de la culture générale devrait donc la détacher un peu de sa valeur sélective plutôt que l’y enfoncer et la réduire à sa stricte utilité. Si on peut condamner les « ennemis » de la culture qui préfèrent des épreuves équitables mais vides de sens, on peut tout autant blâmer l’hypocrisie des défenseurs de la grande culture qui feignent d’ignorer qu’elle est le support d’une sélection inéquitable. En matière d’École, il y a un gouffre entre ce que les gens croient et ce qu’ils font !

Pour le coup, il est assez paradoxal de huer les propos de Nicolas Sarkozy sur La Princesse de Clèves et d’applaudir Richard Descoings quand il supprime l’épreuve de culture générale. Êtes-vous prêt à applaudir le Président de la République sur ce point ?

Je revendique le droit de n’être pas obligé de hurler et d’applaudir avec quiconque. Je m’interroge plutôt sur un double échec de notre système éducatif dont la responsabilité nous incombe à tous. Nous avons ouvert l’École secondaire et l’Université sans être capables d’accueillir les nouveaux élèves tout en refusant de transformer les programmes. En considérant que cette pédagogie était « sacrée » et éternelle, nous nous sommes accommodés des plus grandes inégalités. On crie au loup quand deux heures d’histoire sont déplacées de la terminale à la première S, là où pourraient se former nos futures élites, mais on ne s’offusque pas que les élèves des lycées professionnels n’aient aucun enseignement d’histoire !

Tout à fait d’accord, mais c’est la gauche enseignante qui répète que la culture générale − ou, si vous préférez, les « humanités » − n’est pas seulement discriminante pour les pauvres, mais encore plus pour les enfants d’immigrés. N’y a-t-il pas là une forme de racisme ?

Ce raisonnement selon lequel la mise en cause de la fonction sélective serait une forme de racisme inversé me paraît faux et choquant. Faux, parce que les inégalités scolaires sont sociales et pas seulement ethniques ; les statistiques sont cruelles à ce propos. Choquant, quand on sait que le racisme et la discrimination sont le quotidien de millions de Français qui ne sont ni assez blancs, ni assez « enracinés », ni assez riches pour être traités comme des égaux face à l’emploi, le logement, la police…

Tout de même, nous ne sommes pas dans les années 1930 ! Nous sommes passés de Je suis partout à la Halde ! Pour lutter contre l’absentéisme et l’échec scolaire, le gouvernement propose de sanctionner les familles démissionnaires. Cela peut sembler très injuste, mais que faire ?

D’abord, je préfère vivre sous la dictature de la Halde que sous celle de Je suis partout ! Par ailleurs, je refuse de participer à la vieille rhétorique qui consiste à blâmer les victimes en considérant que les plus pauvres, les moins qualifiés, les plus précaires et les plus stigmatisés sont coupables de ce qui leur arrive. Certes, le fait d’être victime ne justifie pas tout. Mais cette situation justifie encore moins la haine des dominants et des intégrés. Ceux que l’on appelait autrefois les « petits-bourgeois » ou les « vrais Français » enrobent la défense hargneuse de leur position sociale dans l’universalité supposée de leur culture et de leurs « mœurs ». Quant aux années 1930, on sait comment elles ont fini. Et si les immigrés ont été progressivement assimilés, c’est d’abord par le travail, l’industrialisation et le sentiment que la culture française était universelle. Aujourd’hui, plus aucun de ces leviers ne fonctionne.

« Toutes les sociétés européennes sont confrontées à une forte immigration et elles deviennent de plus en plus multiculturelles », écrivez-vous. En conséquence, me direz-vous, et à raison, l’élève universel existe encore moins aujourd’hui qu’hier. Y aurait-il du Joseph de Maistre en vous ?

Votre identification systématique de la défense de la culture générale à la peur de l’immigration me fait penser que vous êtes nettement plus proche que moi de Joseph de Maistre. Ceci dit, il me semble aller de soi que la mondialisation, qu’on l’aime ou pas, rend les cultures nationales de moins en moins homogènes. Nous sommes ainsi confrontés à un nouvel enjeu démocratique : combiner l’affirmation d’une culture nationale commune avec des identités culturelles singulières sans qu’elles ne mettent en cause le principe fondamental de l’égale liberté des individus. C’est cela, l’universel. Aussi, je défends farouchement le principe d’une culture scolaire construite comme une culture commune atteignable. Si cette culture commune est celle d’une élite, elle ne sera qu’un vecteur d’exclusion générateur de haine chez ceux qui seront écartés et méprisés au nom de cette culture. Le bon programme scolaire est celui que la plupart des élèves, au-delà d’une élite réduite, peuvent assimiler.

Doit-on, au nom de la justice, se résigner à la disparition de notre héritage ou du moins, à l’intérieur de notre héritage, des œuvres et des savoirs les plus exigeants ?

Rassurons-nous, les programmes « accueillants » n’ont jamais empêché l’émergence des élites, lesquelles craignent néanmoins que leurs enfants perdent les privilèges d’une transmission culturelle qui se fait largement en dehors de l’École. Les médias jouent aussi un rôle essentiel. Or, nous y acceptons complaisamment le règne d’une extrême vulgarité, y compris dans des débats qui encouragent le ricanement, la posture et la provocation au détriment de la raison et de la nuance. En bons Français, nous oublions que les Églises, l’École et la famille ont perdu le monopole de la transmission. Tout attendre de l’École, c’est la conduire à sa perte.

Si je vous suis, « l’élitisme pour tous » doit aussi être rangé au paradis des illusions perdues. Après Ferry, il faut aussi oublier Antoine Vitez et même Jack Lang, qui a toujours repris cette formule à son compte. À la fin, que restera-t-il des plus beaux rêves de la gauche ?

À l’École, « l’excellence pour tous » est une formule paradoxale. Parce que l’École sélectionne fatalement et que l’excellence est rare par définition. Vilar voulait offrir le théâtre à tous, il ne voulait pas en faire un sujet d’examen. Pour alléger ce paradoxe, distinguons deux temps et deux espaces.
Le temps : l’excellence pour tous, c’est-à-dire la sélection, est acceptable quand l’École a pu unir ses élèves autour d’une culture commune. Après cette étape, à 16 ans, la hiérarchisation va de soi, dès lors qu’elle est équitable et que les plus faibles des élèves sont traités le mieux possible. Les pays qui ont fait ce choix obtiennent de bons résultats, peu d’inégalités et des élites plus nombreuses et aussi bonnes que les nôtres. Faut-il rappeler que la France produit plus d’inégalités scolaires que d’inégalités sociales, y compris en tenant compte des immigrés ?
L’espace : l’École doit être un espace d’instruction et un espace d’éducation. Quelles que soient leurs performances, les élèves doivent bénéficier d’une vie sociale et culturelle qui leur permette de grandir et de se construire comme des sujets. Dans ce cadre, la querelle des pédagogues et des républicains est une absurdité dangereuse. On peut par ailleurs se former en dehors de l’École. Or, la « formation tout au long de la vie » étant particulièrement faible en France, cette lacune accentue considérablement le stress et l’utilitarisme scolaires.

Il est bien possible en effet que notre querelle n’ait plus grand sens à l’heure de L’Enseignement de l’ignorance analysé par Jean-Claude Michéa[1. Climats, 1999]. À quoi bon s’empailler sur la place de l’histoire ou de la culture générale quand l’École devient un marché ?

L’École fonctionne comme un marché particulièrement inéquitable. Je le regrette et le condamne. Je suis d’ailleurs étonné que les défenseurs de la culture générale soient si peu sensibles à cette guerre de tous contre tous alors qu’ils sont si prompts à dénoncer la marchandisation de la culture qui procède mécaniquement de cette guerre.

Pour finir, penchons-nous sur le cas Bourdieu[2. Pour une analyse libérale (très) critique des positions bourdieusiennes, se reporter au récent ouvrage de Jean Baudouin, Pierre Bourdieu – Quand l’intelligence entrait enfin en politique ! (1982-2002), Cerf, 2012.]. Dix ans après sa mort, les thèses défendues dans Les Héritiers semblent triompher sans partage. Que vous inspire cet encensement général ?

Sachez que je n’ai jamais pleinement adhéré aux thèses de Bourdieu, que je trouve trop mécanistes. On ne peut pas ignorer que les hiérarchies scolaires reproduisent les hiérarchies sociales en leur fournissant le blanc-seing de l’universalité de la culture scolaire. Mais la postérité de Bourdieu me semble très étrange : l’École de la bourgeoisie est devenue celle de l’universalisme républicain. Alors que Bourdieu et Passeron avaient construit une critique radicale de l’École, leurs disciples défendent aujourd’hui les traditions scolaires les plus conservatrices afin de résister à la « marchandisation » et à la mondialisation, participant ainsi à la formation d’une gauche conservatrice extrêmement forte en France. En réalité, dans le débat sur l’École, droite et gauche conservatrices se donnent la main et sont majoritaires.[/access]

Fabius, le combat de trop ?

Qui donc a conseillé à Laurent Fabius d’aller affronter Nicolas Sarkozy, mardi soir à la télévision ? Son entourage ? Celui du candidat socialiste à l’élection présidentielle ? Ou bien s’est-t-il dit qu’il pouvait fort bien relever ce défi qui constituerait – car il ne doutait pas qu’il en sortirait triomphant – un excellent levier pour ses prochaines manœuvres, après la victoire de M. Hollande ?

Fabius est assez grand, solidement bâti sans qu’il y paraisse ; ses mains de pianiste manient fort bien la raquette de tennis et la bride d’un cheval. Il s’entretient. Or, quand il a paru à l’écran, l’autre soir, on l’a vu alourdi, le visage soufflé, le corps pesant. Mieux habillé, certes, que Nicolas Sarkozy, lequel paraissait avoir dérobé sa veste à un roulottier roumain, mais dissimulant mal une forme de malaise, une crainte : Sarkozy l’attendait à sa table, et l’accueillit comme un joueur tranquille invite à le rejoindre un ancien partenaire depuis longtemps éloigné des tapis. Et c’est bien cela qui fut fatal à Laurent, autrefois magnifique : une trop longue absence. On le signale ici, on le cite là, mais jamais dans une grande circonstance et dans un premier rôle. Voilà combien d’années que cet homme si brillant est devenu si atrocement vain ? Fallait-il qu’il fût désespéré pour qu’il choisît de rallier M. Strauss-Kahn, personnage secondaire de la scène politique, dont il dit aujourd’hui, sans rire, qu’il l’a déçu ! Quelles ne furent pas ses affres, lorsqu’il dut reconnaître la victoire de François Hollande, et lui offrir ses services ! Son intelligence erratique n’est plus vouée qu’aux servitudes hollandaises. Il s’est loué pour rien au prétendant socialiste, il boira le calice jusqu’à la lie.

Il se risqua bien à quelques assauts, mais ceux-ci venaient de trop loin : Nicolas Sarkozy les attendait avec l’assurance des généraux qui connaissent par avance les plans de l’ennemi. Le président de la République avait retiré tous ses masques et présentait ses plaies. Tendu à l’extrême et cependant maître de ses nerfs, impérieux sans être arrogant, il s’est avancé sans crainte, offert aux critiques, voire aux offenses de ses contemporains, mais refusant à l’un de ses pairs le droit de le punir. Il était en sang, ses genoux laissaient sur le sol des traces rouges et des lambeaux de chair, mais il dominait Fabius, écartant d’un revers de la main l’homme qui ne sera jamais président de la République.

Par un curieux phénomène de rétro-téléportation, Fabius s’est à la fois incarné dans le couple Elkabbach-Duhamel de Cartes sur table et dans le Premier ministre outragé qu’il fut un jour de 1986 face à un Jacques Chirac narquois. C’est assez dire qu’il parut démodé. Son entourage lui avait préparé des répliques, des formules susceptibles de faire mal, de déstabiliser, voire d’offenser … 30 ans de retard ! Autre grave erreur : les références à deux prédécesseurs de l’actuel président de la République, Charles De Gaulle et François Mitterrand. Les rassembler dans une perspective commune, la providence et l’Histoire, relève dans le meilleur des cas de la myopie, dans le pire, de la mauvaise foi. D’une part il n’y a aucune commune mesure entre ces deux-là ; d’autre part, Nicolas Sarkozy ne se soucie guère de la postérité. Pour cette raison, s’il n’est pas réélu, il quittera définitivement la scène : on ne l’imagine pas en sénateur ! Il ne connaît que le temps immédiat, revendique l’aveu fulgurant et numérisé. Fabius, politicien de la Ve république, avait en face de lui un avatar post-moderne, un compte twitter, un abonné de facebook, informant en temps réel ses « amis » de ses états d’âme et mouvements d’humeur. Insaisissable, reconnaissant ses erreurs et fournissant aussitôt les moyens d’y remédier ! Le candidat-président produit des vagues d’oubli successives, qui recouvrent ses images anciennes et en découvrent d’autres, neuves, qui le montrent contrit et, aussitôt après, déterminé, prêt à bondir, à servir. Trop fort, trop rapide ! Innocent !

La politique aura réduit à rien cet homme plus surement qu’un puissant vice, ou qu’une atroce passion amoureuse. Son père, André Fabius, sut autrefois identifier dans un fouillis de l’hôtel Drouot une œuvre de Georges de la Tour, Madeleine pénitente, également connue sous le surnom de Madeleine Fabius, que possède la Galerie nationale de Washington. Elle montre une femme assise à sa table, plongée dans une sorte de contemplation accablée, caressant un crâne humain. La lueur d’une bougie dissimulée saisit la scène plus qu’elle ne l’éclaire, elle la distribue par séquences dramatiques, inonde un bras, une épaule, dessine une main en ombre chinoise, affleure le visage de profil, rejette tout le reste dans un noir d’encre. Les doigts de la main ombrée sont posés sur un crâne, ils établissent de cette manière un contact avec l’essentiel.
Laurent Fabius, mardi soir, a fait son dernier tour de piste. C’est ailleurs qu’il trouvera sa petite madeleine.

Bonne chance aux Fils de France

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On risque de ne pas s’ennuyer, ce soir à l’Espace Saint-Martin à l’occasion de meeting inaugural du club patriotique « Fils de France » fondé par des Français de confession musulmane soucieux de répliquer à « l’instrumentalisation des musulmans de France, otages de la course à la présidence.» En effet, le slogan de ces sympathiques jeunes gens et jeunes filles annonce d’emblée la couleur, ou plutôt les trois couleurs :

Ils disent « Musulmans = étrangers »
Nous répondons « Musulmans = patriotes »

Certes ont pourra penser que cette vision des choses est un peu optimiste, car bien des Français, qu’ils soient musulmans, bas-bretons ou énarques se contrefichent de la patrie, n’empêche, les principes affichés par cette association nous bottent et leur charte fondatrice, fort bien tournée aussi.

On espère donc que son président Camel Bechikh qui affirme vouloir regrouper tous ceux « qui aiment la France et croient sincèrement à la capacité de l’islam et des Français musulmans à épouser harmonieusement les valeurs de notre pays» saura raviver un tissu associatif trop souvent englué dans les compromissions, le communautarisme ou le clientélisme.

Seront présents à la réunion : Tareq Oubrou, Recteur de la Mosquée de Bordeaux, Nicolas Dupont-Aignan, candidat gaulliste à la présidentielle, le tonitruant Robert Ménard et le Père Michel Lelong.

Renseignements pratiques :
Vendredi 9 mars à 19h00 entrée libre mais places limitées
Inscription obligatoire sur inauguration@filsdefrance.fr
A l’Espace Saint-Martin 199, rue Saint-Martin 75003 Paris

À la recherche du temps perdu… en khâgne

Il rentrait d’un pas lent et magistral, chapeauté, cravaté, la pipe au bec et son imper sous le bras. L’agitation se dissipait et un calme religieux enveloppait la classe. Le cours de philosophie de Christian Jambet sur le Phédon pouvait commencer. Nos plumes étaient suspendues aux lèvres de notre maître. Avec une éloquence admirable, il dépliait le sens renfermé dans les dialogues dont la langue simple, belle et intemporelle, frappait de ridicule toute tentative de rajeunissement.

« Qu’est-ce qu’apprendre à mourir sinon cultiver son âme ? Qu’est-ce qu’avoir le souci de son âme sinon éprouver le besoin de s’élever, de se détourner de la vanité du monde sensible pour s’orienter vers la belle connaissance des idées intelligibles ? »
Nous étions Cébès, il était Socrate, nous étions Simmias, il était Platon. Nos esprits voguaient vers les rivages des méditations métaphysiques. Chaque révélation était une exaltation spirituelle. La mort du sage sonnait l’avènement de la vertu. Nous écoutions avec intensité et écrivions avec une telle fébrilité qu’après deux heures, la bosse de notre majeur était plus rouge et arrondie que jamais.[access capability= »lire_inedits »] Ces paroles qui retentissaient en nous comme des lois sacrées, nous les faisions nôtres dans notre pratique quotidienne de l’étude. Les références littéraires, artistiques et philosophiques fusaient et nos correspondances intérieures s’enchaînaient. Nous prenions de la hauteur. Nous étions inspirés.

Un peu plus tôt dans la matinée, pendant le cours de lettres, nous avions découvert l’univers sensoriel de la Recherche à travers les analyses lumineuses de Jean-Pierre Richard et de Georges Poulet. Le cours terminé, nous étions tous proustolâtres ! Notre âme, toute émoustillée, était disposée à s’ouvrir au travail de la pensée philosophique.

« La réminiscence proustienne était-elle de même nature que la réminiscence platonicienne ? » Ce genre de question s’imposait naturellement parce que plus rien d’autre n’existait que le plaisir du texte et l’interprétation de son sens. Il y avait le livre, le professeur et nous, et entre nous circulaient des idées, des émotions et des mots qui donnaient à penser. Aucune autre interférence ne venait troubler cette bienheureuse transmission du savoir. Ni ordinateur ni téléphone portable. Internet ? Nous n’y pensions même pas. Le savoir n’était pas donné sur une page web, il était à acquérir et même à conquérir. Il fallait de la tempérance et beaucoup d’ardeur pour remonter la pente rocailleuse de notre ignorance.

Plus nous nous sentions éclairés et plus nous ressentions le besoin de l’être. Notre premier réflexe, à la sortie d’un cours, était de nous précipiter à la bibliothèque pour emprunter les œuvres citées. Nous passions notre temps à lire, crayon en main. Lire était l’activité primordiale, centrale, vitale. Et nous savions que ce n’était ni au livre ni au professeur de se mettre à notre niveau, mais à nous de nous élever au leur.

Notre savoir ne se résumait pas à des fiches noircies de mots-clefs, de dates-repères, de chiffres symboliques, mais partait d’un contenu à partir duquel nous tentions d’atteindre un point de vue supérieur qui nous permettait de comprendre un peu mieux la nature humaine en général et nous-même en particulier. Le Phédon, la Recherche, nous fascinaient parce qu’en les lisant, nous lisions notre propre histoire tout en nous arrachant à elle. Le désir de philosopher et le désir d’écrire fusionnaient dans le plaisir de lire. Nous mettions un point d’honneur à nous exprimer dans une langue la plus élégante possible, dont l’élasticité n’aurait pu tolérer le cadre rigide d’un power-point.

Ce goût pour les choses de l’esprit s’est installé en nous pour le meilleur, mais aussi peut-être pour le pire, puisqu’il a fait de nous des étrangers à une époque qui préfère la « culture web », − désopilant oxymore qui mérite d’être souligné − à l’héritage des humanités. Les joies intellectuelles de ces années de khâgne, nous les avons payées au prix fort de l’inadaptation sociale. On me dit aujourd’hui que cet émerveillement était une illusion et que ce n’est pas avec ça qu’on trouve un travail.

Cela se passait il y a sept ans. Il y a un siècle. Cesserai-je un jour de rechercher le temps perdu ?[/access]

Quand Sarko donne une leçon de journalisme

Entre les schémas réducteurs de François Lenglet et les citations bricolées de Fabien Namias, Nicolas Sarkozy, a su tirer son épingle du jeu médiatique en dévoilant la partialité idéologique partagée par les journalistes de l’émission Des Paroles et des actes.

Le « tartuffe » lancé à l’encontre de Laurent Fabius, valait également pour la meute des chiens de garde dressant l’oreille aux moindres mots connotant une nauséabonde convergence avec le parti de la honte. Nicolas Sarkozy, en débatteur endurci, a souligné l’indigence intellectuelle des journalistes, préférant céder aux facilités de langage et à une pensée endoctrinée plutôt que de juger avec bon sens.

Comment ne pas constater le parti pris idéologique lorsque la presse dénonce systématiquement un virage à l’extrême droite dès qu’un membre de la majorité parle d’immigration, de civilisation, de halal, de laïcité, de tous ces thèmes estampillés « dérive fasciste », mais reste silencieuse lorsque l’opposition nourrit son discours de la haine des riches. Pas de virage à l’extrême gauche ni de procès en sorcellerie dans ce cas ! On rajouterait bien volontiers que même si la presse évoquait un virage sur « les chantiers bolcheviks » (eh oui, au non de l’égalité de traitement il faut un pendant aux malodorantes « terres du FN »), ce serait sans diabolisation ni tentative de déstabilisation de leur part.

Le seul bémol à cette démonstration, c’est que cette fervente diatribe s’est retournée contre son auteur lorsque Nicolas Sarkozy a balancé, en guise de défense, les formules assassines de son adversaire, Laurent Fabius, prononcées à l’encontre de François Hollande. Or, montrer comment le meilleur ennemi d’hier est devenu le meilleur ami du candidat socialiste aujourd’hui, au lieu de rentrer dans le vif du débat, revient à adopter la méthode des plumitifs dogmatiques que le Président fustige.

Mais compte tenu du climat fort peu tempéré de cette soirée, on lui pardonnera volontiers ce petit pas de côté…

Vers le droit à l’avortement post-natal

Le très sérieux Journal of Medical Ethics est une revue internationale de premier plan qui reflète l’ensemble du champ de l’éthique médicale. Dans son dernier numéro, le JME plaide pour le droit de supprimer des nouveau-nés, de la même manière que l’on peut avorter.
Deux chercheurs en bioéthique, Francesca Minerva de l’Université de Melbourne et Alberto Giubilini, de l’université de Milan affirment en effet que « le droit de tuer un nouveau-né devrait être éthiquement permis dans toutes les mêmes circonstances que l’est l’avortement. Ces circonstances incluent les cas où les nouveau-nés […] peuvent être un risque pour le bien-être de sa famille ». Tout en distinguant l’euthanasie (acte qui consiste à faire mourir quelqu’un dans son propre intérêt) et l’avortement post-natal (tuer dans l’intérêt des personnes impliquées), les auteurs mettent en avant les « bonnes raisons d’avorter même si le fœtus est en bonne santé » : critères de coût social, psychologique ou économique pour les parents.

En dehors de toute considération morale ou religieuse, l’avortement posait, dès le départ, la question de sa limite. Car s’il fut dépénalisé pour des raisons tenant tout aussi bien à la santé du fœtus qu’à celle de la mère, à sa situation économique, sociale, ou même à sa seule volonté, il s’opposait de manière fondamentale au droit de la personne humaine à vivre, sauf à postuler que l’humanité ne s’acquiert qu’à la naissance. Cette question n’a jamais été tranchée pour la simple raison qu’il n’appartient pas à la loi de rendre des arbitrages scientifiques. Qui aurait pu prendre la responsabilité de décider du commencement de la vie humaine ? Dans le doute, et pour que le temps ou l’aléa économique ne soit pas générateur d’un acte criminel, la rationalité exigeait de s’en tenir à la fécondation, l’acte qui signe l’apparition d’un être humain nouveau.

Sans s’étendre davantage sur une question qui conditionne pourtant tout le reste, le législateur avait décidé d’ériger en principe le respect de tout être humain dès le commencement de sa vie et d’autoriser l’avortement à titre dérogatoire. Mais sans jamais définir ce qu’implique le commencement de la vie et en encadrant l’interruption de grossesse dans certains délais- 12 semaines pour l’IVG et jusqu’à la fin de la grossesse pour l’IMG.

Dès lors, la proposition de Francesca Minerva et d’Alberto Giubilini, n’a rien de surprenant. Elle s’inscrit dans la logique utilitariste du législateur qui, au mépris de l’inviolabilité de toute vie humaine et du principe de précaution, a inscrit l’avortement dans une logique économique, médicale voire de « bien-être ». Ce faisant, le législateur et la société ont ouvert grand les portes aux extensions les plus réifiantes. Car si la suppression d’un enfant dans le sein de sa mère se passe de l’examen de son humanité, alors la suppression d’un enfant en dehors du sein de sa mère pourrait s’en passer aussi. Et les critères de coût social, psychologique ou économique d’un enfant in utero peuvent aisément muter ex utero.

Si le droit à vivre est subordonné à la logique de marché, alors qui interdira, dans le futur, que les personnes handicapées, les pauvres et même ceux qui ne pourraient se payer une Rolex à cinquante ans, soient considérés comme éliminables ?

Une seule société, dans l’histoire, refusa de se poser la question de l’humanité. Les Spartiates furent les seuls à éliminer à la naissance les enfants qu’ils estimaient incapables de porter les armes ou d’engendrer de futurs soldats. Or de Sparte, il ne reste rien, ni poète, ni musicien, pas même une ruine. Songeons-y.

Syrie : rien ne change, sauf le taux de change

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Alors que notre attention était accaparée, à juste titre, par la bataille de Baba Amr, un évènement tout aussi important pour l’avenir de l’insurrection syrienne s’est produit : le taux de change vient de dépasser le seuil symbolique de 100 livres syriennes contre un dollar américain. Depuis un an, la monnaie syrienne a perdu plus de la moitié de sa valeur (fin 2010, un dollar s’échangeait contre 47 livres), ce qui signifie pour des millions de Syriens l’effondrement de leur pouvoir d’achat et leur épargne.

Pour l’économie c’est une catastrophe car après plusieurs années de croissance, d’inflation modérée et de stabilité monétaire, les transactions commerciales courantes ne sont pas indexées. L’effondrement de la livre syrienne entrainera donc nécessairement la faillite de ceux dont les créances sont en devise étrangère et les recettes en monnaie locale.

Quant à la banque centrale, son président Adib Mayaleh s’est engagé à soutenir la livre syrienne mais à l’évidence cette promesse n’a pas été tenue, très probablement parce que le régime, qui n’a pas assez de réserves, n’a pas l’intention de dilapider son trésor de guerre, nécessaire pour pouvoir payer et assurer la fidélité de millions de militaires, agents de sécurité, miliciens et autre fonctionnaires dont le soutien est essentiel.

Ainsi, même si l’opposition syrienne n’est pas encore arrivée à créer une souveraineté concurrente comme c’était le cas de la CNT dans l’est de la Libye, elle est en train de priver le régime d’Assad de l’un des attributs majeurs d’un gouvernement : sa monnaie. En même temps, la présence étrangère, notamment turque, américaine et européenne, est de plus en plus marquée avec, dans les poches des Syriens bien plus de portraits de Washington, Franklin, Lincoln ou Atatürk que de billets à l’effigie de Hafez al Asad…

Il me semble que Félicien Marceau est à Capri

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Comme bon nombre des meilleurs écrivains français, Félicien Marceau était belge. L’académicien, mort cette semaine à 98 ans, avait connu les années sombres dans son pays d’origine. Catholique comme Hergé à la même époque, il n’avait pas forcément choisi le bon camp quand il a travaillé jusqu’en 42 pour une radio nationale qui n’avait plus de nationale que le nom, étant donné les bruits de bottes que l’on pouvait entendre sur les pavés de la Grand Place, les éructations des rexistes de Degrelle et le silence assourdissant du roi qui montrait moins beaucoup moins de courage que ses cousins hollandais ou danois. La Belgique ne pardonna pas à Louis Carette, qui était son vrai nom, cet engagement, et le condamna à une lourde peine de prison.

Mais Carette était déjà devenu Félicien Marceau. Son goût pour les masques, la mobilité, l’évasion, tout cela hérité de sa passion pour Casanova, sans doute… Et comme Casanova, il avait l’art de l’esquive élégante. Hors de question de payer toute une vie des erreurs de jeunesse. On peut comprendre quand on voit comment certains n’ont rien payé du tout en faisant bien pire.
Du coup, on pouvait le trouver, dans ces années là, à skier dans le nord de l’Italie et à développer une sorte de morale insulaire pour personnes déplacées. On en a un écho plaisant dans un de ses premiers romans, Capri, petite île.
Félicien Marceau connut le succès public à plusieurs reprises et notamment grâce au théâtre, en 1956, avec sa pièce L’Oeuf qui est finalement une variante camusienne sur le sentiment de l’absurde s’emparant d’un homme ordinaire qui ne comprend plus rien à un monde clos sur lui-même et ne s’en sort que par le meurtre.

A lire le sujet de cette pièce, on en oublierait presque que si Félicien Marceau savait être sarcastique et noir, il était aussi un écrivain solaire, doué pour le bonheur. Des romans comme Bergère légère, Les élans du cœur, Les passions partagées ou ses mémoires Les Années courtes ont assuré des journées de lectures aux jeunes gens qui ne se fiaient qu’aux impulsions de leur goût et ne demandaient pas leurs papiers idéologiques à l’auteur dès qu’ils ouvraient un de ses livres. Aussi il n’est pas rare dans les bibliothèques de ces aimables subversifs, de trouver les romans de Marceau à côté de ceux de Nimier, Déon, Laurent, Blondin, Perret et tous les suspects habituels…

Oui, tous sont de droite, parfois très à droite. Et alors ? L’époque a de plus en plus de mal à admettre que la littérature est une zone franche, une manière de plage ensoleillée où l’on va éviter la guerre civile et se baigner entre gens de bonne compagnie. Et puis, n’est-ce pas, quand toutes les idéologies sombrent, et elles sombrent souvent, ce qui reste au bout du compte, c’est le style. Le style, Félicien Marceau n’en manquait pas. Le style mais aussi la légèreté, l’impression de facilité dans l’art de dérouler les phrases et de raconter une histoire, c’est aussi pour cela bien plus que pour des engagements douteux, que certains écrivains sont secrètement détestés.

Félicien Marceau, finalement, ne croyait que dans la littérature comme seule réalité du monde. Pour le montrer, il a écrit le meilleur livre qui soit sur Balzac, Balzac et son monde. Un essai conçu comme un bottin mondain des personnages, un who’s who de la Comédie humaine. Il le publie en 1970. La date à son importance. Dans ces années où après l’existentialisme, le nouveau roman et le structuralisme prennent leurs envols grisailleux, Marceau réaffirme la prééminence du personnage, autant dire du sujet.

Surtout, dans Balzac et son monde, il laisse entendre quelque chose de scandaleux : pour le vrai lecteur d’un grand écrivain, les personnages qu’il fréquente toute une vie ont finalement pour lui plus d’importance que son voisin de palier. Et, pour prendre Balzac comme exemple, il apparaît évident que nous sommes un certain nombre à ne pas nous remettre de la façon dont le marquis d’Ajuda-Pinto quitte madame de Beauséant alors que l’on doit se forcer pour compatir au divorce de son coiffeur.

Félicien Marceau a aussi laissé deux romans qui sont de magnifique témoignages sur ces mêmes années 70, cette dernière décennie du monde d’avant. Il y a d’abord Creezy qui obtint le prix Goncourt en 1969. Dans des appartements avec des poufs blancs et des lampes de chevet orange, un homme politique ambitieux retrouvait sa maîtresse, un mannequin sublime. Comme il tenait sa fortune et ses relations d’une épouse de la vieille bourgeoisie, il affrontait un dilemme. On ne vous raconte pas la fin mais il faut savoir que si l’univers de Marceau est sensuel, il n’est pas romantique pour autant. Ensuite, il faut lire Le corps de mon ennemi. Une histoire de vengeance. Un petit gars d’abord accepté par les notables avant d’être victime de leurs magouilles et de se retrouver en prison. Il revient pour se venger. Cela se passe dans une grande ville imaginaire du Nord, connue pour ses filatures. A l’époque, il y avait encore des filatures, des ouvriers, de la lutte des classes, des R16, des grèves, des femmes qui s’habillaient le soir pour dîner et des élections municipales, avec leurs nervis patronaux, qui avaient de petits airs de guerres civiles. Le corps de mon ennemi sort l’année où Marceau est élu à l’Académie Française, 1975, ce qui est amusant car il y a du Horace Mac Coy, voire du Jim Thompson dans ce roman-jeu de massacre au rythme américain.

Creezy et Le corps de mon ennemi ont donné deux films, eux aussi typiques des années 70. Il s’agit de La race des seigneurs de Pierre Granier-Deferre avec Delon et Sydne Rome, belle comme une couverture de Play-Boy sous Giscard. Le corps de mon ennemi est tourné avec Belmondo par Henri Verneuil sur des dialogues de Michel Audiard. C’étaient typiquement ce qu’on appelait les films du dimanche soir et il nous semble bien que c’est la première fois que nous avons vu, écrit au générique, le nom de Félicien Marceau, que c’est de cette manière, ausssi, que nous avons eu envie de lire l’écrivain qui inventait de telles histoires. Comme quoi, regarder la télé menait encore à tout en ce temps-là, même à Félicien Marceau.

Faire payer les plus riches ou les faire partir ?

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Gil Mihaely et Pascal Riché débattent de l’inégalité selon Nicolas Sarkozy.

Aussi ennuyeuse soit-elle, la campagne présidentielle parvient quand même à dégager quelques différences idéologiques profondes entre la Gauche et la Droite, notamment sur la question de l’égalité. Comme nous avons pu le constater mardi soir sur le plateau de Des paroles et des actes, derrière le duel surjoué entre le « Président des riches » et « l’Ennemi de la finance », se cache une confrontation bien réelle entre deux visions du monde, deux conceptions opposées de l’égalité et surtout de l’inégalité.

Pour une droite qu’on peut qualifier, pour quelques mois encore, de sarkozyste ou, disons, de libérale modérée, l’inégalité en soi — contrairement à certains excès – n’est ni moralement scandaleuse ni socialement ou économiquement problématique. Au contraire, compte tenu de la nature humaine, l’inégalité peut encourager l’effort et la prise de risque et donc se révéler utile in fine. A gauche, même si la social-démocratie accepte l’inégalité, elle la conçoit comme un mal nécessaire qu’il faut essayer d’endiguer autant que faire se peut.
Ainsi, le projet sarkozyste, plébiscité par les électeurs en 2007, et sa première année de mandat s’articulaient autour d’une certaine vision de l’inégalité. Nicolas Sarkozy voulait devenir le premier président normal, c’est-à-dire le premier chef d’Etat de la Ve République à ne pas afficher un mépris aristocratique pour l’argent, à la réussite économique et à ses attributs. Du yacht de Bolloré à ses vacances américaines en passant par le Fouquet’s, les Ray Ban et l’usage du portable, le président renvoyait clairement au message de Guizot : « Enrichissez-vous ! ». En ajoutant, à la différence du très protestant président du Conseil de Louis-Philippe, « Jouissez-en sans complexe » ! Le peuple, laissait entendre Sarkozy, préfère être riche que pauvre et ne pense plus que la propriété, c’est le vol.

Une fois ce postulat posé, sa stratégie coulait de source : pour stimuler la croissance, il faut valoriser la réussite, désigner les entrepreneurs comme les modèles à suivre, injecter du sang neuf à l’élite française et remettre en marche l’ascenseur social. C’était tout le sens du bouclier fiscal et du discours qui l’accompagnait. À sa grande surprise, Nicolas Sarkozy a rapidement découvert que les Français, y compris nombre de ceux qui l’avaient élu, rejetaient ce message.

Plusieurs mois avant le début de la crise, le rejet massif par l’opinion du très libéral rapport Attali lui a signalé qu’en dépit de sa légitimité de président récemment élu, sa marge de manœuvre était minime. A l’été 2008, la crise des subprimes s’est propagée, mettant Sarkozy dans la situation gênante d’un chef d’Etat ayant réduit aboli le service militaire quelques mois avant le déclenchement d’une guerre inattendue. Loin de pouvoir démontrer son efficacité dans la durée, le bouclier fiscal a créé un incontestable manque à gagner, privant l’Etat de précieuses recettes au pire moment d’une crise qui lui aura été finalement très coûteuse. Faute de temps, le bienfondé du bouclier fiscal n’a donc jamais pu être confirmé ou infirmé puisque ce dispositif s’est retrouvé prématurément balayé par un tsunami économique.
Aujourd’hui, nous sommes face aux mêmes questions et aux mêmes choix. Dans un moment de crise, de chômage et d’endettement, un effort exceptionnel et justement partagé est sans aucun doute nécessaire. Mais de la même manière que des réquisitions, légitimes et nécessaires en temps de guerre, ne peuvent pas perdurer durablement en temps de paix, crier haro sur les riches ne sert pas intrinsèquement l’intérêt général. Surtout dans un pays où la réussite économique reste plus que jamais suspecte.

Plutôt qu’une égalité mythifiée, une politique équitable devrait tendre à la baisse du nombre de pauvres grâce à l’Etat-Providence. Mais attention, il faut impérativement que cet Etat-Providence soit financé par les fruits de la croissance plutôt que par l’endettement. Faire l’inverse a été l’erreur fatale de la Grèce, que ses citoyens paient aujourd’hui au prix fort. Or, ce n’est pas en tirant les plus forts vers le bas qu’on aidera les plus faibles. Certes les cris d’orfraie des footballeurs ou des chanteurs sont risibles. S’ils s’exilent vers Londres ou Gstaad, ce ne sera pas exactement pareil que Victor Hugo contraint de trouver asile à Guernesey.

Mais si Marseille peut se passer d’André-Pierre Gignac et mes tympans de Johnny Hallyday, la France, elle, n’a pas vraiment intérêt à voir partir ailleurs un Franck Riboud ou un Bernard Arnault sauf à souhaiter qu’un jour, Danone et LVMH prennent eux aussi le chemin de l’exil…

American gaucho…

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« Je suis le premier à admettre que je n’ai aucune chance de battre le président sortant. » Non, cette déclaration n’émane pas de Philippe Poutou ou de Dominique de Villepin. D’ailleurs, ne cherchez pas du côté des élections présidentielles françaises mais allez plutôt Outre-Atlantique. Pourtant, non, ce n’est pas non plus un coup de blues de Mitt Romney, favori contesté de la primaire républicaine, qui a remporté de manière pâlotte le Super Tuesday, talonné par l’ultra-conservateur Rick Santorum, ce qui oblige notre mormon centriste à droitiser sa campagne (Ca nous rappelle quelqu’un mais qui ?).

L’auteur de cette déclaration est en fait Darcy Richardson. Si vous n’en avez pas entendu parler, rassurez-vous, la plupart des étasuniens non plus. Darcy Richardson est pourtant candidat à la présidentielle de 2012, mais candidat…démocrate. On le sait moins mais le parti démocrate, au moins formellement, doit lui aussi organiser des primaires. Et Dany Richardson qui dispose de quelques dizaines de milliers de dollars est le seul à défier le président sortant sur sa gauche, dans quelques Etats et avec des moyens dérisoires. Cet ancien assureur en colère affirme notamment sur son blog : « Il n’a accompli aucune des choses dont il a parlé en 2008. L’administration Obama est un cas d’école de l’influence corruptrice de l’argent de Wall Sreet dans la politique américaine. Le président a abandonné sans mener le combat. » Il déclare aussi vouloir, par sa candidature de témoignage, « ramener Obama à gauche. »

Ce qu’il y a de bien avec les Américains, on aura beau dire, c’est l’optimisme.

Le bon programme est celui que les élèves peuvent assimiler

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François Dubet est directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) et enseigne la sociologie à Bordeaux II. Son œuvre questionne l’évolution des institutions issues de la modernité et leurs rapports avec le développement de l’individu, à l’école ou au travail. Il est proche de Pierre Rosanvallon, qu’il côtoie au sein de La République des idées.

Daoud Boughezala. Dans Les Places et les chances, vous battez en brèche le mythe de l’égalité des chances. L’idée d’un égal accès au savoir n’est-elle pas une fiction utile à l’instruction du plus grand nombre ?

François Dubet. Je ne me reconnais pas dans la lecture que vous faites de mon petit livre. J’y affirme que l’égalité des chances est un principe cardinal des sociétés démocratiques qui doit combiner l’égalité de principe de tous et l’inégalité « empirique » des positions sociales. C’est pour cette raison que l’égalité des chances est nécessairement associée à des procédures méritocratiques. Il n’y a rien à redire à ceci, sauf à s’interroger sur l’équité des procédures méritocratiques. On peut en effet se demander si ce système de sélection n’est pas vaguement « darwinien » par les inégalités qu’il engendre. Dans ce cas, l’égalité des chances ne deviendrait qu’une manière de légitimer a posteriori les inégalités sociales préexistantes.

Faut-il alors renoncer au rêve universaliste de Jules Ferry ?

Jules Ferry est devenu une icône à laquelle on attribue tout et son contraire. Jules Ferry et quelques autres ont créé une École républicaine élémentaire et populaire chargée de construire le sujet de la nation et de la République. La force de cette École est d’avoir construit une culture commune. La langue, l’histoire, la géographie et quelques rudiments de sciences et de littérature formaient le cœur de cette culture de base. Les élites étaient formées ailleurs, dans les petits lycées et au lycée, sur le modèle des humanités et de la culture générale − non sans un vague mépris pour le « primaire ». À l’époque, on observait d’ailleurs des résistances continues à l’« envahissement » du royaume de la culture générale par les cultures plus triviales issues de la technique, des métiers et de la tradition intégratrice et plus égalitaire de l’École élémentaire. Veillons donc à ne pas nous appuyer sur les récits souvent complaisants pour reconstruire l’Histoire à partir d’une image d’Épinal.

Mais exclure la culture générale des procédures méritocratiques que vous évoquiez revient, dans les faits à en priver les moins favorisés. N’est-ce pas le comble de l’élitisme ?

Quand le savoir est identifié à la culture générale, un problème supplémentaire se pose car l’accès à cette culture est si inégalement réparti que sa mobilisation comme critère de sélection génère une extrême reproduction des élites.[access capability= »lire_inedits »] À Sciences Po, cela a longtemps permis à ceux qui n’avaient pu résister aux exigences et à l’ascétisme des classes préparatoires de bénéficier d’une épreuve de rattrapage dans laquelle le « brillant » d’une culture générale apprise dans sa famille et ses fréquentations ne laissait guère de chances aux boursiers. La culture générale possède toutes les vertus et elle est discriminante. Ce n’est pas être hostile au latin et à La Princesse de Clèves que de rappeler qu’ils sont mobilisés dans des épreuves sélectives inéquitables. Une véritable défense de la culture générale devrait donc la détacher un peu de sa valeur sélective plutôt que l’y enfoncer et la réduire à sa stricte utilité. Si on peut condamner les « ennemis » de la culture qui préfèrent des épreuves équitables mais vides de sens, on peut tout autant blâmer l’hypocrisie des défenseurs de la grande culture qui feignent d’ignorer qu’elle est le support d’une sélection inéquitable. En matière d’École, il y a un gouffre entre ce que les gens croient et ce qu’ils font !

Pour le coup, il est assez paradoxal de huer les propos de Nicolas Sarkozy sur La Princesse de Clèves et d’applaudir Richard Descoings quand il supprime l’épreuve de culture générale. Êtes-vous prêt à applaudir le Président de la République sur ce point ?

Je revendique le droit de n’être pas obligé de hurler et d’applaudir avec quiconque. Je m’interroge plutôt sur un double échec de notre système éducatif dont la responsabilité nous incombe à tous. Nous avons ouvert l’École secondaire et l’Université sans être capables d’accueillir les nouveaux élèves tout en refusant de transformer les programmes. En considérant que cette pédagogie était « sacrée » et éternelle, nous nous sommes accommodés des plus grandes inégalités. On crie au loup quand deux heures d’histoire sont déplacées de la terminale à la première S, là où pourraient se former nos futures élites, mais on ne s’offusque pas que les élèves des lycées professionnels n’aient aucun enseignement d’histoire !

Tout à fait d’accord, mais c’est la gauche enseignante qui répète que la culture générale − ou, si vous préférez, les « humanités » − n’est pas seulement discriminante pour les pauvres, mais encore plus pour les enfants d’immigrés. N’y a-t-il pas là une forme de racisme ?

Ce raisonnement selon lequel la mise en cause de la fonction sélective serait une forme de racisme inversé me paraît faux et choquant. Faux, parce que les inégalités scolaires sont sociales et pas seulement ethniques ; les statistiques sont cruelles à ce propos. Choquant, quand on sait que le racisme et la discrimination sont le quotidien de millions de Français qui ne sont ni assez blancs, ni assez « enracinés », ni assez riches pour être traités comme des égaux face à l’emploi, le logement, la police…

Tout de même, nous ne sommes pas dans les années 1930 ! Nous sommes passés de Je suis partout à la Halde ! Pour lutter contre l’absentéisme et l’échec scolaire, le gouvernement propose de sanctionner les familles démissionnaires. Cela peut sembler très injuste, mais que faire ?

D’abord, je préfère vivre sous la dictature de la Halde que sous celle de Je suis partout ! Par ailleurs, je refuse de participer à la vieille rhétorique qui consiste à blâmer les victimes en considérant que les plus pauvres, les moins qualifiés, les plus précaires et les plus stigmatisés sont coupables de ce qui leur arrive. Certes, le fait d’être victime ne justifie pas tout. Mais cette situation justifie encore moins la haine des dominants et des intégrés. Ceux que l’on appelait autrefois les « petits-bourgeois » ou les « vrais Français » enrobent la défense hargneuse de leur position sociale dans l’universalité supposée de leur culture et de leurs « mœurs ». Quant aux années 1930, on sait comment elles ont fini. Et si les immigrés ont été progressivement assimilés, c’est d’abord par le travail, l’industrialisation et le sentiment que la culture française était universelle. Aujourd’hui, plus aucun de ces leviers ne fonctionne.

« Toutes les sociétés européennes sont confrontées à une forte immigration et elles deviennent de plus en plus multiculturelles », écrivez-vous. En conséquence, me direz-vous, et à raison, l’élève universel existe encore moins aujourd’hui qu’hier. Y aurait-il du Joseph de Maistre en vous ?

Votre identification systématique de la défense de la culture générale à la peur de l’immigration me fait penser que vous êtes nettement plus proche que moi de Joseph de Maistre. Ceci dit, il me semble aller de soi que la mondialisation, qu’on l’aime ou pas, rend les cultures nationales de moins en moins homogènes. Nous sommes ainsi confrontés à un nouvel enjeu démocratique : combiner l’affirmation d’une culture nationale commune avec des identités culturelles singulières sans qu’elles ne mettent en cause le principe fondamental de l’égale liberté des individus. C’est cela, l’universel. Aussi, je défends farouchement le principe d’une culture scolaire construite comme une culture commune atteignable. Si cette culture commune est celle d’une élite, elle ne sera qu’un vecteur d’exclusion générateur de haine chez ceux qui seront écartés et méprisés au nom de cette culture. Le bon programme scolaire est celui que la plupart des élèves, au-delà d’une élite réduite, peuvent assimiler.

Doit-on, au nom de la justice, se résigner à la disparition de notre héritage ou du moins, à l’intérieur de notre héritage, des œuvres et des savoirs les plus exigeants ?

Rassurons-nous, les programmes « accueillants » n’ont jamais empêché l’émergence des élites, lesquelles craignent néanmoins que leurs enfants perdent les privilèges d’une transmission culturelle qui se fait largement en dehors de l’École. Les médias jouent aussi un rôle essentiel. Or, nous y acceptons complaisamment le règne d’une extrême vulgarité, y compris dans des débats qui encouragent le ricanement, la posture et la provocation au détriment de la raison et de la nuance. En bons Français, nous oublions que les Églises, l’École et la famille ont perdu le monopole de la transmission. Tout attendre de l’École, c’est la conduire à sa perte.

Si je vous suis, « l’élitisme pour tous » doit aussi être rangé au paradis des illusions perdues. Après Ferry, il faut aussi oublier Antoine Vitez et même Jack Lang, qui a toujours repris cette formule à son compte. À la fin, que restera-t-il des plus beaux rêves de la gauche ?

À l’École, « l’excellence pour tous » est une formule paradoxale. Parce que l’École sélectionne fatalement et que l’excellence est rare par définition. Vilar voulait offrir le théâtre à tous, il ne voulait pas en faire un sujet d’examen. Pour alléger ce paradoxe, distinguons deux temps et deux espaces.
Le temps : l’excellence pour tous, c’est-à-dire la sélection, est acceptable quand l’École a pu unir ses élèves autour d’une culture commune. Après cette étape, à 16 ans, la hiérarchisation va de soi, dès lors qu’elle est équitable et que les plus faibles des élèves sont traités le mieux possible. Les pays qui ont fait ce choix obtiennent de bons résultats, peu d’inégalités et des élites plus nombreuses et aussi bonnes que les nôtres. Faut-il rappeler que la France produit plus d’inégalités scolaires que d’inégalités sociales, y compris en tenant compte des immigrés ?
L’espace : l’École doit être un espace d’instruction et un espace d’éducation. Quelles que soient leurs performances, les élèves doivent bénéficier d’une vie sociale et culturelle qui leur permette de grandir et de se construire comme des sujets. Dans ce cadre, la querelle des pédagogues et des républicains est une absurdité dangereuse. On peut par ailleurs se former en dehors de l’École. Or, la « formation tout au long de la vie » étant particulièrement faible en France, cette lacune accentue considérablement le stress et l’utilitarisme scolaires.

Il est bien possible en effet que notre querelle n’ait plus grand sens à l’heure de L’Enseignement de l’ignorance analysé par Jean-Claude Michéa[1. Climats, 1999]. À quoi bon s’empailler sur la place de l’histoire ou de la culture générale quand l’École devient un marché ?

L’École fonctionne comme un marché particulièrement inéquitable. Je le regrette et le condamne. Je suis d’ailleurs étonné que les défenseurs de la culture générale soient si peu sensibles à cette guerre de tous contre tous alors qu’ils sont si prompts à dénoncer la marchandisation de la culture qui procède mécaniquement de cette guerre.

Pour finir, penchons-nous sur le cas Bourdieu[2. Pour une analyse libérale (très) critique des positions bourdieusiennes, se reporter au récent ouvrage de Jean Baudouin, Pierre Bourdieu – Quand l’intelligence entrait enfin en politique ! (1982-2002), Cerf, 2012.]. Dix ans après sa mort, les thèses défendues dans Les Héritiers semblent triompher sans partage. Que vous inspire cet encensement général ?

Sachez que je n’ai jamais pleinement adhéré aux thèses de Bourdieu, que je trouve trop mécanistes. On ne peut pas ignorer que les hiérarchies scolaires reproduisent les hiérarchies sociales en leur fournissant le blanc-seing de l’universalité de la culture scolaire. Mais la postérité de Bourdieu me semble très étrange : l’École de la bourgeoisie est devenue celle de l’universalisme républicain. Alors que Bourdieu et Passeron avaient construit une critique radicale de l’École, leurs disciples défendent aujourd’hui les traditions scolaires les plus conservatrices afin de résister à la « marchandisation » et à la mondialisation, participant ainsi à la formation d’une gauche conservatrice extrêmement forte en France. En réalité, dans le débat sur l’École, droite et gauche conservatrices se donnent la main et sont majoritaires.[/access]

Fabius, le combat de trop ?

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Qui donc a conseillé à Laurent Fabius d’aller affronter Nicolas Sarkozy, mardi soir à la télévision ? Son entourage ? Celui du candidat socialiste à l’élection présidentielle ? Ou bien s’est-t-il dit qu’il pouvait fort bien relever ce défi qui constituerait – car il ne doutait pas qu’il en sortirait triomphant – un excellent levier pour ses prochaines manœuvres, après la victoire de M. Hollande ?

Fabius est assez grand, solidement bâti sans qu’il y paraisse ; ses mains de pianiste manient fort bien la raquette de tennis et la bride d’un cheval. Il s’entretient. Or, quand il a paru à l’écran, l’autre soir, on l’a vu alourdi, le visage soufflé, le corps pesant. Mieux habillé, certes, que Nicolas Sarkozy, lequel paraissait avoir dérobé sa veste à un roulottier roumain, mais dissimulant mal une forme de malaise, une crainte : Sarkozy l’attendait à sa table, et l’accueillit comme un joueur tranquille invite à le rejoindre un ancien partenaire depuis longtemps éloigné des tapis. Et c’est bien cela qui fut fatal à Laurent, autrefois magnifique : une trop longue absence. On le signale ici, on le cite là, mais jamais dans une grande circonstance et dans un premier rôle. Voilà combien d’années que cet homme si brillant est devenu si atrocement vain ? Fallait-il qu’il fût désespéré pour qu’il choisît de rallier M. Strauss-Kahn, personnage secondaire de la scène politique, dont il dit aujourd’hui, sans rire, qu’il l’a déçu ! Quelles ne furent pas ses affres, lorsqu’il dut reconnaître la victoire de François Hollande, et lui offrir ses services ! Son intelligence erratique n’est plus vouée qu’aux servitudes hollandaises. Il s’est loué pour rien au prétendant socialiste, il boira le calice jusqu’à la lie.

Il se risqua bien à quelques assauts, mais ceux-ci venaient de trop loin : Nicolas Sarkozy les attendait avec l’assurance des généraux qui connaissent par avance les plans de l’ennemi. Le président de la République avait retiré tous ses masques et présentait ses plaies. Tendu à l’extrême et cependant maître de ses nerfs, impérieux sans être arrogant, il s’est avancé sans crainte, offert aux critiques, voire aux offenses de ses contemporains, mais refusant à l’un de ses pairs le droit de le punir. Il était en sang, ses genoux laissaient sur le sol des traces rouges et des lambeaux de chair, mais il dominait Fabius, écartant d’un revers de la main l’homme qui ne sera jamais président de la République.

Par un curieux phénomène de rétro-téléportation, Fabius s’est à la fois incarné dans le couple Elkabbach-Duhamel de Cartes sur table et dans le Premier ministre outragé qu’il fut un jour de 1986 face à un Jacques Chirac narquois. C’est assez dire qu’il parut démodé. Son entourage lui avait préparé des répliques, des formules susceptibles de faire mal, de déstabiliser, voire d’offenser … 30 ans de retard ! Autre grave erreur : les références à deux prédécesseurs de l’actuel président de la République, Charles De Gaulle et François Mitterrand. Les rassembler dans une perspective commune, la providence et l’Histoire, relève dans le meilleur des cas de la myopie, dans le pire, de la mauvaise foi. D’une part il n’y a aucune commune mesure entre ces deux-là ; d’autre part, Nicolas Sarkozy ne se soucie guère de la postérité. Pour cette raison, s’il n’est pas réélu, il quittera définitivement la scène : on ne l’imagine pas en sénateur ! Il ne connaît que le temps immédiat, revendique l’aveu fulgurant et numérisé. Fabius, politicien de la Ve république, avait en face de lui un avatar post-moderne, un compte twitter, un abonné de facebook, informant en temps réel ses « amis » de ses états d’âme et mouvements d’humeur. Insaisissable, reconnaissant ses erreurs et fournissant aussitôt les moyens d’y remédier ! Le candidat-président produit des vagues d’oubli successives, qui recouvrent ses images anciennes et en découvrent d’autres, neuves, qui le montrent contrit et, aussitôt après, déterminé, prêt à bondir, à servir. Trop fort, trop rapide ! Innocent !

La politique aura réduit à rien cet homme plus surement qu’un puissant vice, ou qu’une atroce passion amoureuse. Son père, André Fabius, sut autrefois identifier dans un fouillis de l’hôtel Drouot une œuvre de Georges de la Tour, Madeleine pénitente, également connue sous le surnom de Madeleine Fabius, que possède la Galerie nationale de Washington. Elle montre une femme assise à sa table, plongée dans une sorte de contemplation accablée, caressant un crâne humain. La lueur d’une bougie dissimulée saisit la scène plus qu’elle ne l’éclaire, elle la distribue par séquences dramatiques, inonde un bras, une épaule, dessine une main en ombre chinoise, affleure le visage de profil, rejette tout le reste dans un noir d’encre. Les doigts de la main ombrée sont posés sur un crâne, ils établissent de cette manière un contact avec l’essentiel.
Laurent Fabius, mardi soir, a fait son dernier tour de piste. C’est ailleurs qu’il trouvera sa petite madeleine.

Bonne chance aux Fils de France

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On risque de ne pas s’ennuyer, ce soir à l’Espace Saint-Martin à l’occasion de meeting inaugural du club patriotique « Fils de France » fondé par des Français de confession musulmane soucieux de répliquer à « l’instrumentalisation des musulmans de France, otages de la course à la présidence.» En effet, le slogan de ces sympathiques jeunes gens et jeunes filles annonce d’emblée la couleur, ou plutôt les trois couleurs :

Ils disent « Musulmans = étrangers »
Nous répondons « Musulmans = patriotes »

Certes ont pourra penser que cette vision des choses est un peu optimiste, car bien des Français, qu’ils soient musulmans, bas-bretons ou énarques se contrefichent de la patrie, n’empêche, les principes affichés par cette association nous bottent et leur charte fondatrice, fort bien tournée aussi.

On espère donc que son président Camel Bechikh qui affirme vouloir regrouper tous ceux « qui aiment la France et croient sincèrement à la capacité de l’islam et des Français musulmans à épouser harmonieusement les valeurs de notre pays» saura raviver un tissu associatif trop souvent englué dans les compromissions, le communautarisme ou le clientélisme.

Seront présents à la réunion : Tareq Oubrou, Recteur de la Mosquée de Bordeaux, Nicolas Dupont-Aignan, candidat gaulliste à la présidentielle, le tonitruant Robert Ménard et le Père Michel Lelong.

Renseignements pratiques :
Vendredi 9 mars à 19h00 entrée libre mais places limitées
Inscription obligatoire sur inauguration@filsdefrance.fr
A l’Espace Saint-Martin 199, rue Saint-Martin 75003 Paris

À la recherche du temps perdu… en khâgne

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Il rentrait d’un pas lent et magistral, chapeauté, cravaté, la pipe au bec et son imper sous le bras. L’agitation se dissipait et un calme religieux enveloppait la classe. Le cours de philosophie de Christian Jambet sur le Phédon pouvait commencer. Nos plumes étaient suspendues aux lèvres de notre maître. Avec une éloquence admirable, il dépliait le sens renfermé dans les dialogues dont la langue simple, belle et intemporelle, frappait de ridicule toute tentative de rajeunissement.

« Qu’est-ce qu’apprendre à mourir sinon cultiver son âme ? Qu’est-ce qu’avoir le souci de son âme sinon éprouver le besoin de s’élever, de se détourner de la vanité du monde sensible pour s’orienter vers la belle connaissance des idées intelligibles ? »
Nous étions Cébès, il était Socrate, nous étions Simmias, il était Platon. Nos esprits voguaient vers les rivages des méditations métaphysiques. Chaque révélation était une exaltation spirituelle. La mort du sage sonnait l’avènement de la vertu. Nous écoutions avec intensité et écrivions avec une telle fébrilité qu’après deux heures, la bosse de notre majeur était plus rouge et arrondie que jamais.[access capability= »lire_inedits »] Ces paroles qui retentissaient en nous comme des lois sacrées, nous les faisions nôtres dans notre pratique quotidienne de l’étude. Les références littéraires, artistiques et philosophiques fusaient et nos correspondances intérieures s’enchaînaient. Nous prenions de la hauteur. Nous étions inspirés.

Un peu plus tôt dans la matinée, pendant le cours de lettres, nous avions découvert l’univers sensoriel de la Recherche à travers les analyses lumineuses de Jean-Pierre Richard et de Georges Poulet. Le cours terminé, nous étions tous proustolâtres ! Notre âme, toute émoustillée, était disposée à s’ouvrir au travail de la pensée philosophique.

« La réminiscence proustienne était-elle de même nature que la réminiscence platonicienne ? » Ce genre de question s’imposait naturellement parce que plus rien d’autre n’existait que le plaisir du texte et l’interprétation de son sens. Il y avait le livre, le professeur et nous, et entre nous circulaient des idées, des émotions et des mots qui donnaient à penser. Aucune autre interférence ne venait troubler cette bienheureuse transmission du savoir. Ni ordinateur ni téléphone portable. Internet ? Nous n’y pensions même pas. Le savoir n’était pas donné sur une page web, il était à acquérir et même à conquérir. Il fallait de la tempérance et beaucoup d’ardeur pour remonter la pente rocailleuse de notre ignorance.

Plus nous nous sentions éclairés et plus nous ressentions le besoin de l’être. Notre premier réflexe, à la sortie d’un cours, était de nous précipiter à la bibliothèque pour emprunter les œuvres citées. Nous passions notre temps à lire, crayon en main. Lire était l’activité primordiale, centrale, vitale. Et nous savions que ce n’était ni au livre ni au professeur de se mettre à notre niveau, mais à nous de nous élever au leur.

Notre savoir ne se résumait pas à des fiches noircies de mots-clefs, de dates-repères, de chiffres symboliques, mais partait d’un contenu à partir duquel nous tentions d’atteindre un point de vue supérieur qui nous permettait de comprendre un peu mieux la nature humaine en général et nous-même en particulier. Le Phédon, la Recherche, nous fascinaient parce qu’en les lisant, nous lisions notre propre histoire tout en nous arrachant à elle. Le désir de philosopher et le désir d’écrire fusionnaient dans le plaisir de lire. Nous mettions un point d’honneur à nous exprimer dans une langue la plus élégante possible, dont l’élasticité n’aurait pu tolérer le cadre rigide d’un power-point.

Ce goût pour les choses de l’esprit s’est installé en nous pour le meilleur, mais aussi peut-être pour le pire, puisqu’il a fait de nous des étrangers à une époque qui préfère la « culture web », − désopilant oxymore qui mérite d’être souligné − à l’héritage des humanités. Les joies intellectuelles de ces années de khâgne, nous les avons payées au prix fort de l’inadaptation sociale. On me dit aujourd’hui que cet émerveillement était une illusion et que ce n’est pas avec ça qu’on trouve un travail.

Cela se passait il y a sept ans. Il y a un siècle. Cesserai-je un jour de rechercher le temps perdu ?[/access]

Quand Sarko donne une leçon de journalisme

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Entre les schémas réducteurs de François Lenglet et les citations bricolées de Fabien Namias, Nicolas Sarkozy, a su tirer son épingle du jeu médiatique en dévoilant la partialité idéologique partagée par les journalistes de l’émission Des Paroles et des actes.

Le « tartuffe » lancé à l’encontre de Laurent Fabius, valait également pour la meute des chiens de garde dressant l’oreille aux moindres mots connotant une nauséabonde convergence avec le parti de la honte. Nicolas Sarkozy, en débatteur endurci, a souligné l’indigence intellectuelle des journalistes, préférant céder aux facilités de langage et à une pensée endoctrinée plutôt que de juger avec bon sens.

Comment ne pas constater le parti pris idéologique lorsque la presse dénonce systématiquement un virage à l’extrême droite dès qu’un membre de la majorité parle d’immigration, de civilisation, de halal, de laïcité, de tous ces thèmes estampillés « dérive fasciste », mais reste silencieuse lorsque l’opposition nourrit son discours de la haine des riches. Pas de virage à l’extrême gauche ni de procès en sorcellerie dans ce cas ! On rajouterait bien volontiers que même si la presse évoquait un virage sur « les chantiers bolcheviks » (eh oui, au non de l’égalité de traitement il faut un pendant aux malodorantes « terres du FN »), ce serait sans diabolisation ni tentative de déstabilisation de leur part.

Le seul bémol à cette démonstration, c’est que cette fervente diatribe s’est retournée contre son auteur lorsque Nicolas Sarkozy a balancé, en guise de défense, les formules assassines de son adversaire, Laurent Fabius, prononcées à l’encontre de François Hollande. Or, montrer comment le meilleur ennemi d’hier est devenu le meilleur ami du candidat socialiste aujourd’hui, au lieu de rentrer dans le vif du débat, revient à adopter la méthode des plumitifs dogmatiques que le Président fustige.

Mais compte tenu du climat fort peu tempéré de cette soirée, on lui pardonnera volontiers ce petit pas de côté…

Vers le droit à l’avortement post-natal

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Le très sérieux Journal of Medical Ethics est une revue internationale de premier plan qui reflète l’ensemble du champ de l’éthique médicale. Dans son dernier numéro, le JME plaide pour le droit de supprimer des nouveau-nés, de la même manière que l’on peut avorter.
Deux chercheurs en bioéthique, Francesca Minerva de l’Université de Melbourne et Alberto Giubilini, de l’université de Milan affirment en effet que « le droit de tuer un nouveau-né devrait être éthiquement permis dans toutes les mêmes circonstances que l’est l’avortement. Ces circonstances incluent les cas où les nouveau-nés […] peuvent être un risque pour le bien-être de sa famille ». Tout en distinguant l’euthanasie (acte qui consiste à faire mourir quelqu’un dans son propre intérêt) et l’avortement post-natal (tuer dans l’intérêt des personnes impliquées), les auteurs mettent en avant les « bonnes raisons d’avorter même si le fœtus est en bonne santé » : critères de coût social, psychologique ou économique pour les parents.

En dehors de toute considération morale ou religieuse, l’avortement posait, dès le départ, la question de sa limite. Car s’il fut dépénalisé pour des raisons tenant tout aussi bien à la santé du fœtus qu’à celle de la mère, à sa situation économique, sociale, ou même à sa seule volonté, il s’opposait de manière fondamentale au droit de la personne humaine à vivre, sauf à postuler que l’humanité ne s’acquiert qu’à la naissance. Cette question n’a jamais été tranchée pour la simple raison qu’il n’appartient pas à la loi de rendre des arbitrages scientifiques. Qui aurait pu prendre la responsabilité de décider du commencement de la vie humaine ? Dans le doute, et pour que le temps ou l’aléa économique ne soit pas générateur d’un acte criminel, la rationalité exigeait de s’en tenir à la fécondation, l’acte qui signe l’apparition d’un être humain nouveau.

Sans s’étendre davantage sur une question qui conditionne pourtant tout le reste, le législateur avait décidé d’ériger en principe le respect de tout être humain dès le commencement de sa vie et d’autoriser l’avortement à titre dérogatoire. Mais sans jamais définir ce qu’implique le commencement de la vie et en encadrant l’interruption de grossesse dans certains délais- 12 semaines pour l’IVG et jusqu’à la fin de la grossesse pour l’IMG.

Dès lors, la proposition de Francesca Minerva et d’Alberto Giubilini, n’a rien de surprenant. Elle s’inscrit dans la logique utilitariste du législateur qui, au mépris de l’inviolabilité de toute vie humaine et du principe de précaution, a inscrit l’avortement dans une logique économique, médicale voire de « bien-être ». Ce faisant, le législateur et la société ont ouvert grand les portes aux extensions les plus réifiantes. Car si la suppression d’un enfant dans le sein de sa mère se passe de l’examen de son humanité, alors la suppression d’un enfant en dehors du sein de sa mère pourrait s’en passer aussi. Et les critères de coût social, psychologique ou économique d’un enfant in utero peuvent aisément muter ex utero.

Si le droit à vivre est subordonné à la logique de marché, alors qui interdira, dans le futur, que les personnes handicapées, les pauvres et même ceux qui ne pourraient se payer une Rolex à cinquante ans, soient considérés comme éliminables ?

Une seule société, dans l’histoire, refusa de se poser la question de l’humanité. Les Spartiates furent les seuls à éliminer à la naissance les enfants qu’ils estimaient incapables de porter les armes ou d’engendrer de futurs soldats. Or de Sparte, il ne reste rien, ni poète, ni musicien, pas même une ruine. Songeons-y.